This is a digital copy of a book that was preserved for générations on library shelves before it was carefully scanned by Google as part of a project
to make the world's books discoverable online.
It has survived long enough for the copyright to expire and the book to enter the public domain. A public domain book is one that was never subject
to copyright or whose légal copyright term has expired. Whether a book is in the public domain may vary country to country. Public domain books
are our gateways to the past, representing a wealth of history, culture and knowledge that 's often difficult to discover.
Marks, notations and other marginalia présent in the original volume will appear in this file - a reminder of this book' s long journey from the
publisher to a library and finally to y ou.
Usage guidelines
Google is proud to partner with libraries to digitize public domain materials and make them widely accessible. Public domain books belong to the
public and we are merely their custodians. Nevertheless, this work is expensive, so in order to keep providing this resource, we hâve taken steps to
prevent abuse by commercial parties, including placing technical restrictions on automated querying.
We also ask that y ou:
+ Make non-commercial use of the files We designed Google Book Search for use by individuals, and we request that you use thèse files for
Personal, non-commercial purposes.
+ Refrain from automated querying Do not send automated queries of any sort to Google's System: If you are conducting research on machine
translation, optical character récognition or other areas where access to a large amount of text is helpful, please contact us. We encourage the
use of public domain materials for thèse purposes and may be able to help.
+ Maintain attribution The Google "watermark" you see on each file is essential for informing people about this project and helping them find
additional materials through Google Book Search. Please do not remove it.
+ Keep it légal Whatever your use, remember that you are responsible for ensuring that what you are doing is légal. Do not assume that just
because we believe a book is in the public domain for users in the United States, that the work is also in the public domain for users in other
countries. Whether a book is still in copyright varies from country to country, and we can't offer guidance on whether any spécifie use of
any spécifie book is allowed. Please do not assume that a book's appearance in Google Book Search means it can be used in any manner
any where in the world. Copyright infringement liability can be quite severe.
About Google Book Search
Google's mission is to organize the world's information and to make it universally accessible and useful. Google Book Search helps readers
discover the world's books while helping authors and publishers reach new audiences. You can search through the full text of this book on the web
at|http : //books . google . corn/
'"i^^ymBÊ
i;
I
Digitized by
GoogI(
2»j
Digitized by
GoogI(
Digitized by VjOOQIC
Digitized by VjOOQIC
Digitized by VjOOQIC
REVUE
DES
DEUX MONDES
LXXIV ANNÉE. - CINQUIÈME PÉRIODE
TOUS XXJII. — I*' SEPTEllBRE 1904.
Digitized by LjOOQIC
Digitized by
GoogI(
'm
REVUE
DES
DEUX MONDES
LXXIV» ANNÉE. — CINQUIÈME PÉRIODE
t
TOME VINGT-TROISIÈME
PARIS
BUR£AU DE LA REVUE DES DEUX MONDES
RUE DE l'université, 15
1904
J
Digitized by VjOOQIC
Digitized by
Google
LA
PRINCESSE D'ERMINGE
DEUXIÈME PARTIE (1)
Durant quinze jours^ vers le milieu de novembre, on chassa
aux Tachouères, dans la propriété que le prince d'Erminge pos-
sédait en Sologne : une fantaisie de Madeleine de Guivre, subi-
tement lasse de Paris. Les perdreaux étaient déjà décimés; mais
c'était le beau moment des battues de faisans, de lapins et de
lièvres, et les chasses à courre commençaient. Toute la bande
accompagna Madeleine, Ariette et Christian. Le gros Gampardon,
qui ne chassait guère, assurait que Fexercice qu'il prenait en re
gardant chasser les autres, le faisait maigrir. Jérôme suivait les
rabatteurs, un volume des Principes de morale dans sa poche.
Le ménage d'Ars rallia le troisième jour, puis Saraccioli, dont
M"* de Guivre avait fait son cavalier servant. Le peintre mondain
Apistrol lutta d'élégance sportive avec Rémi de Lasserrade.
Enfin, pour la plus grande battue, qui devait avoir lieu à la fois
sur les terres des Tachouères et sur le domaine, limitrophe, du
marquis de la Monnerie, M"'"' d'Avigre et ses filles acceptèrent de
passer une journée au château de la Monnerie.
En pleine Sologne, à cinq kilomètres de tout village, la bâ-
tisse Louis XIII des Tachouères dresse, au milieu des bois, sa
igue façade de briques encadrée de pierre, ses pavillons coiffés
,1) Voyez la Revue du 15 août.
13262^
Digitized by VjOOQIC
D REVUE DES DEUX MONDES.
d'ardoise. Â l'entour, les panaches verts de nobles groupes d'ar-
bres décorent les pelouses. Clos seulement par des fossés sans
profondeur, en maints endroits comblés, le parc se fond insen-
siblement dans la campagne environnante, monotone avec dou-
ceur. La terre grise, aux maigres récoltes d'avoine et de sarrasin,
alterne avec les taillis de bouleaux, les futaies de chênes, les
étangs endormis dans leur cirque de roseaux... Tandis que fai-
sans et lapins occupaient les chasseurs, les autres invités orga-
nisaient des excursions, ou simplement des parties de tennis.
Un équipage voisin courut le cerf entre Millancey et Romorantin.
Le soir, comme la [saison restait exceptionnellement tiède, la
mode fut de sortir dans le parc, aussitôt le diner fini. Le parc
devenait alors une sorte de vaste salon galant, où les couples se
dispersaient au gré des sympathies. Le gros Gampardon s'isolait
avec M"* d'Ars, délaissée par Apistrol qui alTectait de courtiser
Ârlette. Madeleine de Guivre traînait à sa suite Christian, Rémi,
Saraccioli. Puis le jeu ramenait tout le monde autour des tables
de bridge et de poker, et, selon l'expression de Campardon, le
tripot fonctionnait parfois jusqu'à deux heures du matin.
La princesse d'Erminge parut des plus enragées, au jeu
conmie à la chasse. Apistrol ne la quittait guère, et, comme il
était bon cavalier, — enfant de famille engagé à dix-huit ans,
après des folies, et qui avait été six ans sous-officier instructeur
à Saumur, — leurs après-midi s'écoulaient souvent en prome-
nades à cheval, qu'Ariette ne trouvait jamais assez longues, ni
assez forcenées de vitesse et de danger. La nuit, au jeu, c'était
elle qui faisait les plus fortes différences et exigeait qu'on pro-
longeât le plus tard les parties. Nerveuse, inlassable, elle mé-
ritait l'admiration de Made qui s'écriait :
— Bravo, Ariette ! Te voilà redevenue digne de ma bande !...
Tout le monde, sauf peut-être Jérôme, plus clairvoyant, ad-
mettait qu'elle s'était enfin consolée de son abandon, et qu' Apis-
trol était le consolateur. Le peintre, flatté, souriait dans sa barbe
à la Henri IV, quand on le félicitait. Il n'avouait pas qu'il était,
au contraire, avec la pauvre Martine Lebleu, un des objets sur
lesquels la princesse « passait » en ce moment son excessive
nervosité, et qu'un matin, dans une halte sous bois, s'étant
enhardi jusqu'à vouloir effleurer de sa moustache le cou penché
d'Ariette, il n'avait eu que le temps de parer avec son bras un
coup de badine qui lui eût sillonné le visage.
Digitized by VjOOQIC
LA PRINCESSE D ERMINGE. 7
La vérité était qu'Ariette, après un sursaut de révolte et de
désespoir, le jour où elle avait retrouvé Rémi de Lasserrade chez
flollz et deviné une intrigue naissante entre Madeleine et lui,
avait perdu toute orientation à travers sa propre conscience, et
cherchait l'oubli d'elle-même dans l'affolement de la « bande. »
Aux minutes de solitude, elle percevait bien Tinconvenance de
ce séjour aux Tachouères, entre Rémi, Christian et Madeleine.
Mais que faire? où aller? où fuir? Et que devenir, si elle fuyait?
Cependant, sa souffrance d'être délaissée par le seul être dont elle
eût jamais espéré quelque tendresse s'apaisait lentement. Made-
leine de Guivre ne lui inspirait nulle jalousie. La seule trace
d'amour qu'elle retrouvât en elle-même pour l'infidèle, c'était la
peur nerveuse qu'il ne lui arrivât malheur, engagé comme elle
le voyait entre Madeleine et Christian. Elle appréhendait une
péripétie tragique, menaçant ce jeune ami, auquel elle avait un
instant — avec tant de naïveté ! — confié l'espoir de toute sa vie.
Ainsi sa pauvre pensée se meurtrissait sans cesse à imaginer les
fureurs de Christian, redoutées soit pour Rémi, soit pour elle-
même. Car nul indice n'était venu la rassurer contre son an-
goisse secrète. Chaque jour l'aggravait au contraire, malgré
i excès de dépense physique, la fatigue de muscles qu'elle s'im-
posait, dans l'obscur espoir de s'affranchir. Rompue, les os dou-
loureux et la tète broyée de migraine, elle regagnait, le plus
tard possible dans la nuit, sa chambre, où Martine, brisée elle-
même d'inquiétude et d'insomnie, l'attendait.
— Allons, ma fille, vîvement, déshabillez-moi!...
Martine obéissait. Ariette la traitait avec une dureté de patri-
cienne romaine pour son esclave. Guettant les prétextes de mé-
contentementy rien ne la désarmait. Elle sentait dans les yeux de
la chambrière comme un reproche silencieux : ce reproche non
exprimé étouffait visiblement Martine. Devant la princesse, cette
fille se dressait comme une conscience qui l'attendait au logis, la
jugeait, la condamnait.
Une si forte tension de la pensée, une telle frénésie de fa-
tigue, eurent vite ébranlé la santé d'Ariette. Après moins d'une
semaine de ce régime, remontant une nuit dans sa chambre et
se livrant aux soins de Martine, elle eut une brusque syncope,
>mme elle en avait eu le mois précédent au cours de son
sayage chez Émery.
Martine osa une humble remontrance :
Digitized by VjOOQIC
8
REVUE DES DEUX MONDES.
— Ma princesse aura beau me gronder, je lui dirai ce que je
crois devoir lui dire. Il faut cesser de monter à cheval, et de se
serrer comme elle fait.... Je ne peux pas continuer de voir ma
princesse se tuer comme cela... je ne peux pas!...
Ariette fut interdite un instant. Elle balbutiait, jouant la colère,
et pouvant touchée, tant TafTection désintéressée de Martine se
trahissait à travers les mots !
— Que voulez- vous dire?
' Ariette était étendue. Martine s'agenouilla près d'elle, et, si
émue qu'elle en oubliait les formules habituelles :
— Ma princesse! ma princesse!... Je vous en prie... laissez-
moi vous soigner... J'ai tant de chagrin!...
Le silence dura quelques instans entre la femme de chambre
et sa maîtresse. Celle-ci, que la surprise avait fait pâlir, eut le
loisir de se calmer. Elle dit simplement et sèchement à Martine :
— Finissez de me déshabiller et taisez-vous.
Ariette, cette nuit-là^ fut longue à ti*ouver le sommeil. Elle
songeait :
« Celte fille sait mon secret... Puisqu'elle me tient, ne ferais-
jc pas mieux de lui demander son aide? Elle aime rai:gent. Et
seule, je ne puis rien. »
Bien que lair fût tiède, et que, par surcroît, un feu léger
dansât dans la cheminée, la princesse, osant cette fois, — la pre-
mière fois de sa vie peut-être, — regarder en face sa destinée, se
mit à trembler de tous ses membres.
u Oui, il faut se décider, il faut agir. A quoi bon douter à
présent? Il n'y a plus de doute possible... »
Elle tendit toute sa réflexion à imaginer, à combiner des
projets. Pitoyable Ariette ! Combien de femmes avant elle avaient
erré dans le même labyrinthe, s arrêtant aux mêmes hypothèses,
s'agrippant aux mêmes racines d espoir, frissonnant de la même
peur mortelle par momens!... Combien avaient trouvé, rejeté,
repris les solutions si peu nombreuses, si étroites de ce pro-
blème : frauder une loi de la nature, afin de sauvegarder son
repos, et les apparences!... Mondaines, bourgeoises, Tangoisse
horrible dont Ariette était maintenant étreinte guette, comme
une hydre à l'issue d'un jardin défendu, presque toutes celles
qui croient pouvoir dédoubler la vie conjugale, avoir ici l'union
das intérêts,. ailleurs rameur. Pitoyable Ariette! moins^oijndam-
Digitized by
Google
LA PRINCESSE D*£RM1NGE. 9
nable qu'une autre, parce que le mariage l'avait vraiment trahie,
elle, et que nul appui moral ne s'était offert pour la réconforter
et la soutenir! L'angoisse des maternités coupables Fétreignàit
à son tour. Que faire? que faire? L'idée que Christian, dont elle
connaissait les colères de fou furieux, pourrait un jbur se douter,
questionner, suffisait à lui glacer les membres.
« Voyons!... je m affole... Bien d'autres avant moi... »
Elle récapitulait les propos de scandale dont la «bande » de
Made relevait Tordinaire de la conversation... Des noms do
jeunes mondaines réputées galantes, des noms de femmes hon-
nêtes aussi, avec le consentement de leur mari..: Ce n'est donc
pas si difficile... Les romans le prétendent : une course à cheval,
le saut opportun d'un fossé !...
« Voilà quinze jours que je me brise le corps, pensa-t-olle
amèrement, et j'en suis toujours au même point. »
Alors, tenter quelque chose de plus? Au lieu d'appeler le
hasard, forcer la destinée? Elle n'osa se préciser à elle-même ce
qu'elle rêvait; mais cette rêverie confuse suffit à faire courir
soudain sur sa peauj comme une onde électrique, un frisson pro-
longé. Peur de la mort? Révolte intime de la conscience?... Les
deux, peut-être. Sa pensée eut un brusque recul :
« Oh! non! pas cela... pas cela... »
Alors, quoi?
i< J'aime mieux m'enfuir. Si vraiment c'est ce que je crains,
car après tout je n'ai pas de certitude, j'aime mieux nie sauver
du prince, de ma belle-mère, de tout... Il n'y a personne à qui
je tienne. J'ai une petite rente insaisissable de deux mille francs
que m'a laissée ma tante de La Prade. C'est assez pour vivre... •»
EUe se prit à construire un budget avec des ignorances d'en-
fant. Obligée de s'avouer que deux mille francs de revenu
seraient courts, elle se disait :
« Je puis travailler : Martine assure que je gagnerais ma vie
à faire des chapeaux, tant j'ai de goût ! »
EUe recommença des additions. Son cerveau léger s'y lassa
\'ite, et de cette lassitude s'éleva enfin une fumée de sommeil...
Ariette s'endormit en gémissant, n'ayant en somme rien décidé,
brimée seulement par le poids des nécessités prochaines où
i ne démêlait encore qu'une iniquité du sort el non la sanction
"itable d'une loi morale.
e lendemain, une battue monstre était organisée par le
Digitized by VjOOQIC
10 REVUE DES DEUX MONDES.
marquis de la Monnerie. On avait fixé le rendez- vous vers dix
heures et demie, pour déjeuner, à une ferme nommée la Fau«
connière. Llnfatigable M"* d'Ara, la « petite bouffeuse de kilo-
mètres, » proposa de partir & sept heures du matin en automo-
bile et de se rendre à la Fauconnière en passant par Blois, ce
qui revenait à faire quatre-vingts kilomètres pour gagner un
point distant de moins de trois mille mètres. Cette proposition
saugrenue rallia naturellement les suffrages : la peur des mi-
nutes ^âdes est le mal secret qui ronge de tels oisifs. Ariette
s'éveilla beaucoup trop tard pour se joindre à Texcursion. Elle
p'eut que le temps de s'habiller et de faire atteler un tonneau
qu'elle conduisait elle-même. Par un raccourci à travers le parc
des Tachouères, elle atteignit, en moins d'un quart d'heure, la
lisière des taillis que dominaient les toits rouges de la Faucon-
nière. Là, elle dut mettre pied à terre et renvoya son léger atte-
lage avec le groom. Un petit rû, franchi par un ponceau de
planches, où l'on ne pouvait passer qu'à pied, séparait en cet
endroit les deux propriétés. Le jour était beau et sec; Ariette
passa le pont, puis s'engagea dans les bois, goûtant le plaisir de
la marche et de la solitude.
L'étroit che^lin, vers la Fauconnière toute proche, serpen-
tait assez irrégulièrement entre de jeunes taillis repoussés sur
une coupe qui devait dater de cinq ans au plus et que dominaient
çà et là les statures plus élancées des baliveaux. Connu des seuls
habitans des deux domaines voisins, on y passait rarement; sa
Irace était indécise... Ariette marchait sans hâte, avec l'envie,
par momens, de rebrousser chemin ; mais son dégoût des gens
qu'elle allait rejoindre à la Fauconnière le cédait encore à la
crainte de la détresse morale dont rien ne la distrairait aux
Tachouères. Elle suivit donc le sentier jonché, par-dessus la
mousse, de claires lamelles d or tombées des bouleaux et d'ai-
guilles de pins desséchées. Parfois un gros cèpe dressait sa cap-
sule brune au milieu des feuilles déchues, de la mousse frisée...
Un faisan se levait d'un vol maladroit, avec ime clameur enrouée ;
un lapin détalait si brusque, si preste, qu'on entrevoyait à peine
deux oreilles abattues par la peur, une tache blanche dans un
paquet de fourrure grise, qui bondissait, bondissait, et soudai i,
comme par une trappe, disparaissait.
Tout à coup Ariette s'arrêta, aux écoutes.
Dans le taillis abandonné, au point où le sentier croisait i a
Digitized by
GoogI(
LA PRINCESSE d'eRMINGE. H
ehemin plus large , elle entendait des voix. Gela partait, — elle
s'en rendit compte sur-le-champ, — d'une cabane de charbonnier
entrevTie à travers les broussailles, à demi démolie d'ailleurs et
qui datait certainement du temps oiï la coupe avait été prati-
quée. Son architecture de terre, de bûches et de branchages
tenait h peine, toute la toiture enlevée; mais la paroi du fond,
orientée vers la princesse d'Erminge, restait intacte et protégeait
les interlocuteurs.
Ariette s'approcha, à Taise dans son costume de chasse, pour
eatrer au fort du taillis qui la dissimulait; elle perçut nettement
la parole gouailleuse de Rémi :
— Chère madame, je ne sais pas au monde une autre
femme capable de m'amener dans des huttes forestières sous
prétexte de rendez- vous, et de me renvoyer, une heure après,
comme je suis venu. Est-ce que vous vous moqueriez de moi?
— Quoi? fit la jolie voix un peu grave de M"* de Guivre,
vous vous plaignez?... C'est le meilleur temps de l'amour, celui-
ci... un poète l'a dit. Comme il avait raison!
Rémi apparut debout hors de la cabane... M"* de Guivre
devait être encore assise à l'intérieur. Ariette n'osa bouger. Elle
tremblait de la peur d'ôtre vue; mais les buissons la cachaient
bien.
— Peureuse! fit Rémi. Je ne crois pas à votre sentiment.
Vous n'êtes pas romance pour un sou, au fond. Et vos yeux, que
je connais bien, me disent que vous pensez, sur la meilleure
façon de procéder en amour, à peu près la môme chose que
moi. Seulement vous avez peur.
— Et quand ce serait? répliqua Madeleine apparaissant à son
tour, déplissant sa jupe courte et détachant de Tétoffe les brins
de fougère qui sy accrochaient. Ce que je puis vous assurer,
ajouta- t-elle en regardant Rémi en face, c'est que ce n'est pas
pour moi que j'ai peur.
f^ délicate figure de Rémi se contracta d'ironie.
— Ahl cest pour moi? Eh bien! vous allez voir... .Fen ai
ass(»z, moi, de la peur du Rcître, et des précautions contre le
RcUre. Ça ne va. pas traîner... Je trouverai bien un moyen do
TO'ctpliqner avec lui...
>!="' (le Guivre eut un cri si ardent, que Técho en heurta !^
ur d'Arlelte.
— Ah! je vous le défends., je vous le défends... 11 vous bri-
Digitized by VjOOQIC
12 REVUE DES DEUX MONDES.
serait... Vous, livré à ce furieux? Mais vous ne le connaissez
donc pas?...
— ^ Bah ! lit Rémi... Un homme en vaut un autre. Il est plus
fort, mais je suis plus leste. D'ailleurs, nous ne nous battrons
pas à coups de poing, je suppose?
— Taisez-vous ! Rien que lïdée d'une renconti'e entre vous
deux me bouleverse...
Et s'approchant de lui :
— Soyez sage et prudent, ou je vous affirme que je n'accep-
terai même plus des rendez-vous comme celui-ci, que vous
pouvez juger fades, mais où nous jouons tout de même notre
vie... Oui, ne riez pas, notre vie... Si vous m'écoutez, au contraire, '
je ne vous en ferai pas repentir... Voyons... Vous avez reçu ce
matin la convocation que vous attendiez pour votre stage d'offi-
cier de réserve?
— Oui, jeudi prochain, la défense nationale me réclame h
Bourges. Pendant un mois, à cheval dès cinq heures du matin.
Polygone, conférences, tir simulé, mess... Vive Tarméel
— Vous n'avez pas dit la date au prince?
— Non. Il sait que je pars après-demain, voilà tout.
— C'est aujourd'hui samedi. Tout à l'heure, à table, dites
tout haut que vous êtes convoqué pour mardi... que vous ne
faites qu'aller saluer votre grand-oncle, lundi, à Paris, et que,
mardi matin, vous serez en selle au polygone de Bourges.
— Compris ! Vous vous arrachez vous-même, mardi, aux
délices des Tachouères, et l'on se rejoint & Paris?
— Mardi, non! ce serait trop tôt. Christian se méfierait.
Mercredi, voulez-vous?
— Va pour mercredi. Chez moi?
— Vous êtes fou?... Je vous recevrai rue d'Offémont, et, si
vous voulez, vous déjeunerez avec moi... Et sage... comme ici...
ou bien, plus jamais!...
Rémi écrasa du talon une pomme de pin sur le sol.
— Soit!...
Puis, mécontent d'avoir laissé deviner son impatience^ il se
railla aussitôt lui-même :
— Vous aurez le courage de me laisser partir en campagne
sans le moindre contentement?
Madeleine hésita, puis répondit :
— Probablement.
Digitized by VjOOQIC
LA PRINCESSE d'eBMÎNGE. 13
— C'est bon, dit sèchement Rémi... Je rentre, n'est-ce pas?
— Oui. Il faut que vous arriviez h la Fauconnière avant 1 au-
tomobile qui ramène le prince. Prenez à droite... ce chemin-ci,
et regagnez la maison par le premier sentier. Moi, je prends à
gauche et j'y vais directement.
Rémi s'éloigna; puis M"' de Guivre, ayant achevé d'ordonner
sa toilette. Ariette attendit que le bruit de leurs pas eût cessé
d'être perceptible... Alors elle sortit du fourré, s engagea dans
le chemin que Madeleine avait suivi. Elle éprouvait une sensa-
tion singulière. Le dégoût de ce qu'elle venait d'entendre se
mêlait à un vrai soulagement d'être libérée de pareilles intri-
gues... Et surtout, nulle jalousie. Voir Madeleine et Rémi jouer
leurs rôles de galanterie mondaine, loin d'aviver ses regrets, la
calmait, cicatrisait la blessure de l'abandon. C'était tellement
autre chose, ce qu'elle avait espéré , cherché , cru posséder un
moment dans l'amour!
c< Ah! jamais plus, jamais... j'en suis délivrée h présent.
Tant mieux ! »
EUe arrivait en vue de la grande bâtisse rouge, environnée
d'arbres géans. Jérôme, les petites d'Avigre, Apistrol, Rémi et
Madeleine attendaient devant le seuil. On entendait corner au
loin l'antomobile qui, par la route de Blois, amenait Christian,
Saraccioli, le ménage d'Ars.
Dans sa gêne de revoir sur-le-champ Madeleine et Rémi,
Ariette attendit que la lourde voiture blanche souillée de pous-
sière vtnt se ranger devant le seuil de la Fauconnière, pour
avancer elle-même, glisser sa présence, qu'elle eût souhaitée
inaperçue, — dans le brouhaha de cette arrivée.
Le marquis de la Meunerie, dont lailure évoquait certains
capitaines de Franz Hais, vint à elle et lui souhaita le bonjour.
Madeleine embrassa son amie.
— Par où es-tu passée, ma chérie? Tu apparais tout d'un
coup, comme une jolie fée.
— Je suis venue par le bois, tout simplement.
— Tiens, moi aussi, fit la comtesse sans nul embarras.
M"* d'Ars dépaquetait son uimable visage de trottin des voiles
de gaze qui l'enveloppaient, je lait sa peau de bête k Saraccioli
* séguieu2, et, très excitée, expliquait à Jérôme de Péfaut les
Jdens de la course. Au retour, elle avait conduit.
— A Lucenay, j'ai tué un oiseau net, par le choc. Dix kilo-
Digitized by VjOOQIC
H REVUE DES DEUX MONDES.
mètres plus loiiX; à une sale descente, j'ai écrasé un chien...
Oh! nous faisions du soixante-quinze, j'en suis sûre... Nous
avons traversé Cissey à ce train-là, comme des fous ! Les paysans
étaient furieux, on nous jetait des pierres.. i ce que c'était amu-
sant!... Le prince a reçu un^morceau de tuile dans sa casquette I
Tout en causant, on rentrait dans la Pauconnière, où l'on
trouva la marquise de la Monnerie, fine et charmante figure en-
cadrée de cheveux prématurément blancs, et, à ses côtés,
M"* d'Avigre, la mère de Rose et de Marguerite, petite femme
blonde, mince et grave, vêtue avec une sobriété recherchée.
Ses filles lui ressemblaient, ou plutôt le visage de la mère
évoquait, la grâce en moins, les attrayants visages des jumelles,
— comme certaines copies sèches et raides qu'exécutent,
d'après les maîtres, des amateurs inexpérimentés.
La Pauconnière était xme ancienne ferme que le comte de
Calm, père de Christian, veneur passionné, avait achetée et fait
accommoder en rendez-vous de chasse. Après la mort du comte,
la princesse Gharlotte-Wilhelmine, trouvant assez lourde la
charge des Tachouères, avait vendu cette ferme au marquis de
la Monnerie. Elle n'était remarquable que par le majestueux
cercle d'ormes qui l'encadraient, la dominaient, y maintenaient
une fraîcheur délicieuse aux jours les plus ardens... Par cette
matinée d'automne, claire mais un peu froide, on avait cru pru-
dent de réchauffer la salle où la table était dressée. Au moment
où Ion y pénétra pour déjeuner, de hautes et larges flammes
léchaient Tâtre de pierre et de briques, et leur reflet dessinait
en ai'étes luisantes et en pans d'ombre les solives du plafond.
Ariette, placée entre le marquis et Apistrol, mangea de bon
appétit. Elle avait toléré, ce matin, à son lever, que Martine
relâchât un peu l'étau de son corset; le corps plus libre, elle
respirait mieux. Elle écouta distraitement, mais sans mauvaise
humeur, les fades galanteries d'Apistrol, les plaisanteries un peu
grosses que Campardon échangeait avec le marquis, les histoires
do battues merveilleuses, d'incroyables records d automobile...
Saraccioli fit pour M"** d'Avigre, ses voisines, le récit, en termes
précieux et pittoresques, d'une chasse à courre dans la campagne
romaine. Cependant, la princesse d'Erminge, de plus en plus
absente de ce qui se passait autour d'elle, fixait sa pensée sur
un projet qui avait tout à coup germé dans sa t(te, en entendant
Digitized by VjOOQIC
LA PRINCESSE d'eRMINGE. 15
M. de Péfaut raconter à M"* d'Ars une anecdote du temps où il
^t interne à l'hôpital Beaujon.
a Jérôme est médecin. Il est absolument sûr. Il a de Tamitié
pour moiy bien que depuis mon mariage il se soit un peu re-
froidi, et cela par ma faute... Si je le consultais, il ne me refu-
serait pas un avis... »
Jusqu'où se confierait-elle à lui? Et même, que lui deman-
derait*elle? Elle ne le savait pas encore. Gomme toutes les âmes
débiles, elle avait juste assez de courage pour commencer les
ehoses, et les livrer ensuite à la destinée.
Le repas terminé, comme les chasseurs s'équipaient, Ariette
déclara qu'ayant mal dormi la nuit précédente, et se sentant un
peu fatiguée, elle ne suivrait pas la battue : elle reviendrait aux
Tachouères à pied, à travers le parc. Apistrol s'offrit à l'accom-
pagner.
— Non, pas vous, lui dit-elle, vous êtes un trop beau fusil.
Le tableau, ce soir, se ressentirait de votre absence. Mon cousin
de Péfaut, qui chasse avec un livre sous le bras, ne me refusera
pas sa compagnie.
— Assurément, répliqua Jérôme. Et jamais je ne me serai tant
félicité d'être un tireur médiocre.
Ils se divertirent quelque temps au départ des chasseurs. Le
marquis, Christian et Madeleine, partirent les premiers, derrière
les rabatteurs, puis Rémi avec M""* d'Ars et Saraccioli, puis
les autres en groupe, Campardon fermant la marche avec
M. d'Ars, Rose et Marguerite d'Avigre. Une Victoria vint cher-
cher la marquise et M"* d'Avigre pour les ramener au château
de la Monnerie. Jérôme et Ariette reprirent alors, & travers bois,
le chemin par où Ariette était venue.
— Je ne me flatte pas que ce soit l'avantage de ma compa-
gnie que vous ayez désiré, dit en souriant M. de Péfaut dès
qo'ib furent seuls. Vous avez quelque chose à me dire?
— D'abord je goûte beaucoup l'avantage de votre compa-
gnie, comme vous dites, répliqua Ariette. Et puis, c'est vrai, jo
voulais vous consulter tout en faisant un peu de footing avec
vous. Vous êtes médecin, n'est-ce pas, et bon médecin ?
— Bon médecin, personne n'en sait rien, pas même moi,
lisqne je n'exerce pas. Je suis docteur en médecine, voilà tout.
— Ah! fit-elle un peu découragée... Au fait, pourquoi
exercez-vous pas ?
Digitized by VjOOQIC
IG HE VUE DES DEUX MONDES.
— Jai essayé, ma chère cousine. Quand j'aieumesdiplAmes,
J'qi tenté bien réellement de faire de la clientèle. Seulement, ni
mes maîtres, ni mes cliens ne me prenaient au sérieux. J'avais
le tort d'être baron de Péfaut, et réputé riche. Voyez-vous,
on n est pas juste pour nous. On critique l'inertie de Taristo-
tratie moderne, et on ne lui tolère pas de métier. Nous n'avons
le droit de nous occuper que de chevaux et de femmes. Malheu-
reusement' ni l'un ni l'autre de ces passe-temps ne m'amuse.
Bah !... Cela ne fait rien. Avec les livres et l'étude, on se con-
sole de tout... Et puis je vais avoir une cliente, il me semble.
— Oh ! il ne s'agit pas de moi, corrigea précipitamment *
Ârlette, d'un ton qui s'altérait un peu.
Au loin, on entendit les premiers coups de feu, amortis par
la distance jusqu'à ne plus faire qu'un léger claquement de
fouet.
— De qui, alors? demanda Jérôme.
— J'ai une femme de chambre... Vous la connaissez?
— Martine? Je crois bien! Elle est parfaite. J'ai eu, par
téléphone, quelques conversations avec elle. Elle s'exprime
comme une dame.
— Elle est très convenable. Seulement, voilà, elle a fait une
sottise...
— Un amant? questionna Jérôme, regardant Ariette dans les
yeux.
Ariette détourna le regard, et, avec effort, sentant que depuis
quelques répliques sa voix prenait une fêlure de mensonge,
dit:
— Justement.
On arrivait au pont de planches qui séparait les deux do-
maines; Ariette le passa la première, heureuse de dissimuler le
(lux de sang qui lui montait au visage. Quand Jérôme l'eut re-
jointe, elle reprit, plus calme :
— Voilà... Un garçon l'a séduite et l'a abandonnée... Et elle
a des raisons de craindre les conséquences.
— Pourquoi cette peur, si elle est libre? Un enfant n'est
jamais un malheur;... et elle doit gagner assez chez vous pour
payer la sage-femme et la nourrice ?
— Bien sûr, murmura Ariette.
' Elle ne savait plus ce qu'elle voulait demander, interloquée
par les tranquilles réponses de M. de ^Péfaut.
Digitized by VjOOQIC
LA PRINCESSE d'eRMINGE. 17
— Enfin, que doîs-je faire? interrogea celui-ci. Est-ce qu'elle
a des malaises?
— Oui, c'est cela, reprit vivement la princesse d'Erminge. Des
malaises constans. Elle n'ose pas consulter... Vous concevez, elle
ne m'a pas dit les choses aussi nettement, mais je mW doute.
— Désirez- vous que je la voie? C'est facile tout de suite,
puisque nous rentrons aux Tachouères.
— Non ! non ! ce n'est pas nécessaire... Pour le moment, elle
Ta mieux. C'est dans le cas oti elle se trouverait souffrante ici,
pendant que nous sommes à la campagne, que je vous ai averti...
pour que vous n'ayez pas de surprise, si je vous appelle inopi-
nément, et que vous nous gardiez le secret... Voilà ce que je
Toulais vous dire... Maintenant, je ne vous retiens plus, et, si
vous voulez rejoindre la chasse, vous le pouvez certainement..»
Les rabatteurs ramènent le gibier vers l'étang de Villiers... Vous
n'avez qu'à vous y rendre directement. Vous y serez avant tout
le monde.
— Sincèrement, fit Jérôme, vous ne préférez pas que je vous
accompagne? Vous savez que j'aurais plaisir à passer l'après-midi
auprès de vous, comme autrefois, quand vous étiez fillette, et
pe vous vous installiez chez nous en janvier. Vous rappelez-
vous?
— Oui, je me rappelle, dit la princesse, devenue peu à peu
nerveuse. Mais aujourd'hui je serais une désagréable compa- *
gnie... J'ai la migraine. Laissez-moi rentrer seule, Jérôme.
Allez chasser et vous amuser. Voici votre route vers l'étang de
Villiers.
Elle s'était arrêtée, incapable de dissimuler son impatience
dêtre seule. Jérôme n'insista pas.
— Soit. Puisque vous le désirez, je vais rejoindre les autres.
Mais un mot encore au sujet de Martine...
— Puisque je vous dis que rien ne presse.
— Si, laissez-moi parler, poursuivit-il avec une nuance d'au-j^
(orité qui imposa à Ariette. Cette fille, si les symptômes se
confirment, va être en butte à des tentations que vous pres-
sentez, pour sortir d'embarras. Votre devoir est de l'en détourner,
"^'il sagissait d'une femme du monde, il suffirait de lui dire :
Prenez garde au chantage! » Il ne s'agit que d'une chambrière ;
l'elle sache donc le risque qu'elle court : la vie une fois sur
ix, la santé neuf fois sur dix.
TOiii ixtn. — i904. ' ■■ - 2
Digitized by VjOOQIC
18 REVUE DES DEUX MONDES.
— Est-ce donc si périlleux? dit Ariette, qui, malgré elle,
avait pâli.
— Je viens de vous le dire... Redites-le-lui!... A ce soir!
Il s'éloigna vivement, comme pour couper court à l'entretien.
La princesse eut un instant envie de l'appeler, de courir après
lui. L'aveu lui semblait presque facile maintenant. Jérôme
n'avait-il pas deviné?... Mais, tandis qu'elle réfléchissait, le
baron était déjà loin. Elle reprit lentement le chemin des
Tachouères. Elle était extrêmement lasse, et dès qu'elle eut
regagné sa chambre, elle se jeta sur une chaise longue et s'as-
soupit.
Elle ne s'éveilla qu'à la nuit tombante. Les chasseurs, ren-
trés aux Tachouères, faisaient collation : eUe entendit le bruit
de leurs pas et de leurs voix dans la salle à manger.
— M""* de Guivre, lui dit Martine, a demandé des nou-
velles de la princesse, tout de suite en arrivant... Elle m'a dit de
la prévenir, dès que la princesse serait réveillée.
— Bien ! qu'elle monte si elle veut, fit Ariette.
Madeleine ne tarda pas. Elle questionna Ariette sur sa santé
avec une bonne grâce affectueuse. Elles parlèrent de la chasse,
des hôtes, de chiffons. Sa présence ne faisait pas souffrir Ariette.
Au contraire, elle la distrayait des soucis intimes auxquels elle
était lasso de rêver.
— Tu sais, chérie, dit Madeleine, que je vais être forcée de
vous quitter, un peu avant le retour de notre bande à Paris.
— Ah ! pourquoi ? demanda ia princesse.
Et aussitôt elle se rappela la conversation entendue dans le
bois de la Fauconnière. Rémi, au déjeuner, avait annoncé qu'il
quittait le lendemain les Tachouères pour faire à Bourges un
stage d'officier.
— Mon notaire de Rouen m'écrit que la succession de ma
tante de Langeois, — le domaine de Goberville, qui avait été
hypothéqué indûment, — est liquidée. Mais il faut ma signature
et ma présence.
— Oh! c'est ennuyeux, dit Ariette. Gomment vais-je m'ar-
ranger ici sans toi ? Si nous avancions tous notre retour ?
— Non, dit vivement M"' de Guivre. Je mettrai tout bien en
train ici avant de partir, petite paresseuse. D'ailleurs, cela ne fait
que deux jours à passer, puisque vous-mêmes rentrez samedi...
Mais à quoi penses-tu ?
Digitized by VjOOQIC
LA PRINCESSE d'eRMINGE. 19
Ariette avait les yeux fixes, elle sursauta.
— A rien, fit-elle... à ce que tu dis...
Quand Madeleine avait dit : « deux jours à passer, » Ariette
arail songé soudain : « Deux jours... et deux nuits. » Les paroles
de M. de Péfaut : chantage, mort, avaient chassé définitivement
de son cerveau les projets criminels. Mais n'y avait-il pas un
autre moyen?... Deux jours, Madeleine absente des Tachouères...
Deux jours... et deux nuits...
La pression de la nécessité et le hasard de cette absence de
Madeleine, se conjurèrent alors pour suggérer à la princesse un
projet qu'elle n'avait pas encore envisagé, non par répugnance
au mensonge (elle était en ce moment en pleine révolte de
conscience, et voulait se sauver malgré tout, contre tout), mais
parce qu'il semblait à première vue absurde, impraticable. Dès
que M""" de GuivTC l'eut de nouveau laissée seule, elle le médita.
Absurde, impraticable, tel elle le jugea d'abord. On ne pouvait
être moins une épouse qu'Ariette ne l'avait été pour Christian.
Leur unique semaine conjugale laissait à la princesse un sou-
venir confus d'insomnies effarées, hachées de peur et de dégoût.
Puis, du jour où Madeleine de Guivre était intervenue dans leur
ménage, sa vie et celle du prince s'étaient continuées sans se
mêler jamais, jamais plus, à ce point qu'ils évitaient même de
se trouver seuls ensemble, de se parler sans témoins, de se
toucher : oui, de se toucher! Leurs mains à peine se frôlaient, et
seulement quand ils y étaient contraints par là présence de tiers.
Un pareil régime, impossible aux unions bourgeoises, est facilité
dans le monde par l'extrême rareté des momens de solitude, par
la présence continuelle des gens de service... Pourtant Christian
el Ariette ne se haïssaient point. La rupture profonde de leur vie
sentimentale se traduisait simplement par Tabsence de toute
iûlimité, de tout contact... Pour mener à bout son entreprise,
Arlelle devait donc reprendre les choses de loin. Elle fouetta son
inertie naturelle, sa paresse à réfléchir et à agir, par cette injonc-
tion qn*elle se répétait à elle-même : « Il le faut... il le faut...
Cela, ou le risque de chantage et de mort... Donc, il le fauL »
Incapable de dresser un plan méthodique, raisonné, pour
influer sur les sentimens de son mari, elle se jeta dans ce projet
lec rinstinct de la conservation, sans plus. Et la volonté de
ussir l'obséda. Mais, dès qu'il fallut préciser un moyen pratique,
!e constata combien le sens est confus de cette phrase, qu'elle
Digitized by VjOOQIC
20 REVUE DES DEUX MONDES.
avait lue dans tant de romans: « se rapprocher de son mari. »
Tant que Madeleine fut présente; Ariette tâcha bien de s'associer
de plus près aux divertissemens du prince ; mais Madeleine
participait à ces divertissemeins, Ariette la trouvait toujours^
là; le prince ne semblait pas faire attention à sa femme. Une
ou deux fois, celle-ci s'arrangea pour s'isoler un moment avec
lui. A l'ordinaire, quand le hasard leur imposait de pareils tête-
à-tète, ils ne prenaient aucune peine, ni l'un ni l'autre, pour
combler le vide entre eux : chacun d'eux continuait d'agir
exactement comme s'il avait été seul... Ariette, dans sa nouvelle
disposition d'esprit, hasarda quelques paroles : en les pronon-
çant, elle sentait que ces paroleis ne servaient à rien, puisqu'elle
ne pouvait rien dire qui vraiment les intéressât tous les deux.
L'échange des phrases fut si vain, qu'il ne devait laisser aucun
souvenir dans la mémoire de Christian : « Avez- vous reçu des
nouvelles de votre mère?... » ou bien: « De quel côté menez-
vous la chasse aujourd'hui?... » Ainsi, l'effort naïf de rapproche-
ment, durant ces jours préliminaires, eut pour effet de démon-
trer à Ariette, plus manifestement encore, que son mai*i et elle
étaient deux étrangers, et pis qu'étrangers, puisque entre étran-
gers la sympathie et l'harmonie peuvent naître dès l'abord, et
qu'ici la désunion était consommée. Alors, songeant au point
essentiel de son dessein, elle désespéra. Elle fit vingt plans
auxquels elle dut renoncer aussitôt. Elle comprit enfin que de
telles reprises ne se négocient guère : elles peuvent naître d'un
incident, d'une rencontre. Non pas qu'elle imaginât que, Made-
leine partie, Christian tomberait dans ses bras; seulement, ils
pourraient enfin converser; elle pourrait lui dire : « J'ai à vous
parler, écoutez-moi... » Elle remit donc sa tentative à l'époque
où Madeleine serait partie. « J'irai trouver le prince, et je lui
parlerai... » Elle médita un discours.
Elle croyait se sentir forte de ce fait que le tort initial venait
de Christian, et qu'elle avait un droit indiscutable & lui demander
compte de sa jeunesse délaissée. Une voix timide, dans les plus
secrètes profondeurs de sa conscience, objectait bien que ce
droit, au moment même où elle allait le revendiquer, elle ne le
possédait plus; que cette démarche, aujourd'hui si gênante, elle
eût pu la faire avec une sorte d'autorité et de dignité un an
au para van t.. Elle avait beau se rebeller, et ne pas vouloir entendre
cette voix, elle en éprouvait un étrange malaise. Ce malaise, cet
Digitized by VjOOQIC
LA PRINCESSE d'eRMÎNGE. 21
embarras, c'était le premier avertissement, pour elle jusque-là si
insouciante, qu il existe un équilibre, une loi d'action et de réac-
tion dans les choses mystérieuses de la vie morale, qui échappent
à la vue et à la mesiu-e... Ayant transgressé pour son compte le
pacte conjugal, même si cette transgression n'était connue que
d'elle-même, elle sentait ses droits comme abolis... La consta-
tation de sa déchéance s'imposa par ailleurs encore. Quand
Ariette conversait en soi-même de son projet de rapprochement
avec le prince, elle se disait : « Je lui parlerai, je lui ferai sentir
l'iniquité de mon délaissement. » Elle se disait cela, mais elle
ne voulait pas réfléchir plus avant, examiner si elle comp-
tait sur sa seule parole, sur la revendication légitime de ses
droits d'épouse, ou sur l'effet des moins nobles hasards : une
sorte de pudeur l'empêcha d'imaginer le rapprochement jus-
qu'au bout... Et qu'elle fût arrêtée là par cette pudeur l'éton-
nait encore, lui était une nouvelle révélation des lois inscrites
au fond de soi, de la loi qui dit à l'homme, en certaines con-
jonctures, et sans qu'il en puisse appeler : « Tu déchois!... » Loi
mystérieuse! D'où lui venait-elle? Point de son éducation : elle
n'apercevait d'influence morale exercée sur elle que par Jérôme
de Péfaut et sa mère, et cette influence lui semblait avoir été
trop brève et trop intermittente pour la modifier. Rien, rien
u avait agi sur elle avec autant de force impérieuse que cette gêne
égoïste résultant de la faute : après la faute, ce n'était pas seule-
ment physiquement qu'elle était autre. Elle ne se sentait plus
la même personne, avec les mêmes droits, les mêmes possibilités.
Irritée de constater cela, elle ne voulut plus réfléchir. Elle se buta
à penser, sans plus : « Le premier soir où Madeleine sera absente,
j'irai trouver le prince, causer avec lui. Ma démarche sera diffi-
eile ; mais que peut-il, lui, opposer à ma réclamation de reprendre
ma place d'épouse? »
Parmi ces angoisses, les heures cependant passèrent vite.
Rémi de Lasserrade était parti le lundi. Le mercredi. M"' de
Gui\Te quitta à son tour les ïachouères, prenant à Salbris un
train du matin. Christian, persuadé que depuis vingt-quatre
heures le jeune Lasserrade était à Bourges, se sépara d'elle sans
dénaoce, mais non sans mauvaise humeur. Par surcroît, dès la
ointe du mntiny la pluie commença à tomber, fouaillée par un
mt aigre : une de ces pluies dautomne qui noient l'horizon,
jcillissent d'un coup le paysage, lui mettent par avance son
Digitized by VjOOQIC
2S REVUe DES DEUX MONDES.
masque d'hiver... Ariette avait vaguement compté profiter dé la
battue quotidienne pour commencer à se rapprocher de son mari.
Elle fut déçue et désemparée. A travers les hautes fenêtres à croi-
sillons de sa chambre, elle regardait le suaire d'eau envelopper
tout l'horizon; et son faible génie d'intrigue, d'invention, s'irri-
tait de se sentir désarmé. D'abord, que faire des invités? Par de
telles journées, ces oisifs qui, sauf Jérôme de Péfaut, ne trou-
vaient en eux-mêmes qu'un morne ennui, et haïssaient le re-
cueillement autant que la lecture, tuaient les heures au jeu. Dès
qu'on avait pris le café, après déjeuner, on installait la table de
baccarat. L'habillage avant le dfner, puis le dtner, faisaient une
trêve entre sept et dix heures. Ensuite le jeu à petites tables,
bridge ou poker, reprenait jusqu'au milieu de la nuit. Ce fut le
programme de ce mercredi, où le mauvais temps et l'absence de
M"* de Guivre conspiraient à épaissir l'atmosphère. Ariette elle-
même joua, perdit, puis brusquement, la nuit déjà venue, re-
gagna tout ce qu'elle avait perdu, et deux mille de francs de
plus. Le prince gagnait aussi quelques billets de banque. On ne
quitta le salon qu'à la dernière minute, quand il fallut sTia-
biller. La fièvre d'une journée de jeu tenait tout le monde; le
dtner fut assez gai. Ariette ne but que du Champagne à peine
trempé d'eau. Quant au prince, que d'ordinaire M*^ de Guivre
surveillait, il se laissa aller à son instinct de buveur héroïque»
et vida à lui seul un flacon de corlon et une bouteille de Cham-
pagne brut... Le jeu recommença aussitôt après le dîner, et,
quand Ariette remonta dans sa chambre, il était deux heures
du matin.
« Voici bientôt la minute d'agir, pensa-t-elle : je veu^^ je veux
réussir... »
Déjà peu à peu transformée au creuset de la souffrance et
de la réflexion, elle essayait de se justifier devant son propre
arbitre.
« C'est mon mari, voyons!... Je ne fais rien de mal, en cher-
chant à le reprendre... »
Mais ce faux-fuyant ne la leurrait pas.
« Au fond, je veux lui faire croire ce qui n'est pas vrai... Eh
bien! tant pis... J'ai vraiment trop pâti moi-môme, c'est ma re-
vanche. »
Elle médita :
« Sa chambre a une issue dans la bibliothèque... J'irai cher-
Digitized by VjOOQIC
LA PiUNC£SS£ d'eRMINGK. 23
eher un livre tout à l'heure, quand les gens seront couchés...
Je ferai tomber un gros in-folio pour attirer son attention. Il
ouvrira la porte. Alors, comme nous serons seuls, il faudra bien
que nous échangions quelques mots... »
Elle se répétait la phrase qu'elle avait imaginée pour amor-
cer l'entretien... « Christian, puisque vous voilà, je voudrais
vous demander quelques instans... '»
Et le discours, gauchement préparé, se déroulait dans sa
pensée :
ce Je ne vous reproche rieii et je ne vous parlerai pas du
passé, mais de l'avenir, de notre avenir... »
Il y avait un point sensible, Ariette le savait, dans l'âme
rude de Christian : le respect gardé à sa mère, la princesse
Charlotte- Wilhelmine. Or, le voau constant de celle-ci était que
Christian eût un fils, que le dernier rameau d'Erminge ne se
desséchât point avec lui. En associant au désir de la vieille
princesse un désir personnel d'être mère, il semblait à Ariette
qu'elle pouvait donner une apparence à la fois vraisemblable et
avouable & sa tentative...
... Le carillon anglais, imitant les premières mesures de
celui de Westminster, vient de sonner en haut du pavillon la
demie de deux heures après minuit... Les bruits de pas, les
échos de rire s'apaisent dans toute la longue maison. Voilà
que l'oreille, dans le silence, recommence à distinguer le crépi-
tement doux de la pluie sur les pelouses, l'égrènement des
gouttes d'eau dans l'armature de zinc des chéneaux. Ariette est
Kule dans sa chambre. Elle a congédié Martine avant que Mar-
tine ait achevé de la dévêtir, comme si elle ne poavait même
supporter ce témoin silencieux, mais non confident, de ses pro-
jets. Ariette est seule... Tout se tait; l'égouttement de la pluie
devient lui-même plus rare, plus lent... Entr'ouvrant la porte,
Ariette s'assure que l'électricité est partout éteinte. On ne voit
plus, on n'entend plus rien. Elle frissonne, ce n'est pas de
froid... Mais soudain elle se rappelle la nécessité impérieuse de
ce qu'elle va faire : elle a peur de ne pas rencontrer son mari,
de le trouver endormi...
Elle se décide et sort de sa chambre.
Cependant^ Christian d'Erminge, après le jeu, était lui-même
Digitized by VjOOQIC
24 REVUE DES DEUX MONDES.
remonté dans son appartement, composé d'un vaste cabinet de
travail encombré principalement d'outils de chasse, et d'une
chambre à coucher carrée, installée dans le pavillon d'angle. Il
s'était fait déshabiller par son valet de chambre, puis s'était mis
à fumer des cigarettes, tout en vérifiant la charge des cartouches
dans sa ceinture, pour le lendemain. Son cerveau, accoutumé
au vin, était déjà libéré des fumées du corton et du Champagne.
Mais il se sentait nerveux et ne pouvait se résoudre à gagner
son lit, où il redoutait de ne pas trouver le sommeil.
' Depuis le début du séjour aux Tachouères, il avait coutume,
chaque nuit, dès que l'ombre était refaite dans les corridors,
de rejoindre M"' de Guivre. La chambre de celle-ci était située
sur la grande façade, dont le pavillon habité par Christian for-
mait l'angle. La bibliothèque, puis un autre appartement laissé
soigneusement vide par les ordres du prince, séparaient le pa-»
Villon de cette chambre. Aujourd'hui, Madeleine était absente..^
la longueur prévue de cette nuit solitaire tourmentait l'amant.
Il était fort rare en effet que Christian, même à Paris, restât
\ingt-quatre heures éloigné de la comtesse. Rue d'Offémont, il
la visitait avec une assiduité qu'elle trouvait parfois importune,
mais qu'elle lui pardonnait vite, liée à ce compagnon redou-
table par les liens les plus mystérieux de sa sensibilité; les
semaines passées aux Tachouères étaient encore plus intimes,
presque conjygales, puisque les appartemens du prince et de
Madeleine, séparés en apparence, communiquaient en réalité.
Christian, toujours épris de Madeleine jusqu'à l'envoûtement,
chérissait des séjours qui lui livraient ainsi sa maîtresse commç
une épouse. Madeleine les lui accordait avec mesure, pour le
récompenser d'avoir été mo^ns tyrannique, ou pour le calmer
quand elle sentait gronder eu lui un orage de frénésie jalouse.
Peu rêveur par nature, dépourvu également d'imagination et
du goût de méditer, le prince était sujet cependant, comme tous
les voluptueux, à l'obsession des souvenirs. Quand il eut fini de
vérifier sa cartouchière, il rentra dans sa chambre, essaya de
parcourir les journaux de Paris disposés à côté de son lit... Mais
ses yeux ne voulaient pas lire; des détails précis de telle ou*
telle heure mémorable de sa longue liaison avec Madeleine se
substituaient à la lecture.
Il pensait :
« Que fait-elle à présent?.. »
Digitized by VjOOQIC
Là princesse d'ermingc. 25
Et plus nettement qu'une imagination de romancier, la
mémoire tenace de tous ses sens évoquait l'hôtel de la rue
d'Offémont, l'escalier aérien à rampe de fer peinte en vert qui
menait à la chambre de Madeleine, ia chambre elle-^mème, toute
blanche.
(c Un autre que moi dans cette chambre? Quel autre?... »
Rien qu'à rêver cela, il crispa sa main sur le fusil à deux
eoups qu'il avait pris distraitement au râtelier, et le serra comme
me arme qui va donner la mort et non pas à d'inoffensives bêtes
de forêt ou de plaine... Puis il raccrocha le fusil et réfléchit. Il
pensait à Rémi de Lasserrade, et tout à coup notait la coïnci-
dence de son stage militaire avec l'absence de Madeleine. Rémi
et Madeleine, d'accord?... Lui bafoué aux Tachouëres, pendant
qae?... Les veines de ses tempes se gonflèrent, toutes bleues,
tandis que son front, assez pâle d'ordinaire au-dessus du visage
eoloré, se teintait de plaques rouges... « Âh! je les tuerais...
je les tuerais tous les deux... » Et il haït un moment Made-
leine, pour cette impossibilité où il était condamné de la pos-
séder toute, et d'être sûr qu'il la possédait seul. Il ne la sentait
pas asservie comme il l'aurait voulu : par tant de côtés de son
esprit délié, elle lui échappait!... Il se savait incapable de ia
pénétrer, de la surprendre, si un jour elle s'avisait de le trahir.
Et, comme tous les êtres d'une grande force physique unie à
un esprit un peu court, cette idée d'être joué par de plus
faibles que soi lui suggérait un besoin violent de frapper, d'a-
buser de sa force comme d'un argument auquel on ne réplique
point.
« Voyons, voyons ! Rémi est certainement à Bourges pour
son service militaire. Madeleine, elle, m'a télégraphié aujour-
d'hui de Paris... demain elle doit m'écrire de Rouen... »
Il se rassura par cet argument sommaire : ses accès de ja-
lousie lui donnaient une lassitude intolérable, une vraie cour-
bature mentale. Puis, traçasse d'une anxiété obscure, le désir lui
vint de gagner, ainsi que chaque soir, la chambre de la com-
tesse. Entraîné aussitôt par ce désir évocateur, il courut à la
porte qui, par la bibliothèque et les appartemens vides, condui-
Jt à ceux de Madeleine. Mais la porte le repoussa de tout l'eflort
u'il venait de faire. Elle était verrouillée à l'intérieur. Un
stant, la colère du prince se rua contre cette porte. Puis il
Dgca qu'il n'avait qu'à revenir sur ses pas, à suivre le cor-
Digitized by VjOOQIC
26 REVUE DES DEUX MONDES.
ridor : sûrement de ce côté les appartemens de Madeleine n'éisient
pas fermés à clé.
En sortant de la chambre, il crut percevoir le bruit d'une
porte qui s'ouvrait, dans une autre aile du chftteau. Il resta
indécis, car il ne se souciait pas d*ètre rencontré. Mais tout
bruit cessa, il n'entendit plus que le lent crépitement de l'eau
qui s'égouttait des toitures... Il s'engagea vivement dans le
corridor. L'obscurité, par cette nuit noyée, était complète.
Seules, derrière le prince, les lumières laissées allumées dans sa
chambre, et filtrant sous la porte, projetaient un halo confus.
Il atteignit sans difficulté l'appartement de Madeleine de Gwivre,
l'ouvrit, et,tâtant de la main, vira le commutateur... Une lampe-
veilleuse s'alluma, éclaira le lit de milieu, un lit Louis XV à
panneaux cannés, laqué d'un vert pâle sous un léger baldaquin
de soie... Comme il se retournait pour fermer la porte derrière
lui, il vit ÂrlettCy debout dans le corridor^ immobile, qui le
regardait.
Christian n'avait aucune présence d'esprit; ce colosse était,
devant l'imprévu, timide et gauche comme un enfant, à moins que
sa timidité ne se changeât brusquement en colère. Ârlette, au
contraire, avait médité durant toute cette journée l'éventualité
d'une rencontre. Elle regarda son mari bien en face et dit assez
fermement les mots qu'elle avait préparés :
— Je ne pouvais pas m'endormir. Alors j'ai eu l'idée d'aller
chercher quelque livre à la bibliothèque.
Le prince répondit :
— Moi non plus, je ne dormais pas...
Et, malhabile aux inventions, il emprunta son prétexte à la
princesse, et presque ses mots :
— Alors je suis venu chercher un volume que Madeleine
lisait et qu'elle m'a recommandé.
Comme on ne voyait aucun livre dans la chambre parfaite-
ment en ordre, il ajouta :
— Mais elle a dû l'emporter, car je ne le trouve pas.
Le mari et la femme s'observèrent quelque temps...
Il n'est pas vrai, comme l'ont enseigné des casuistes, qu'entre
le désir et l'acte il n'y ait, au point de vue moral, que la dis-
tance de la possibilité. Vertueuse ou criminelle, ia résolution
prise subit, devant l'occasion, une épreuve suprême, où se mesu-
rent les véritables et profonds desseins de l'âme. La rencontre
Digitized by VjOOQIC
LA PRINCESSE d'eRMINGB. 27
sonhaitée par Àrlette s'accomplissait aisément; le prince était
là, qui lui parlait ; son embarras d'être surpris au seuil de la
cbambre de Madeleine de Cuivre le rendait plus accessible...
Mais, devant l'opportunité d'agir, de réaliser son projet, toute
1a laideur de ce projet apparut soudain à la jeune femme et la
glaça. La nudité affreuse du mensonge qu'il comportait se dé-
voila. Il fallait tromper : elle était venue pour tromper. Sans doute
elle avait souffert par cet homme... « Parce que j'ai souffert,
je ne déchois pas moins en le trompant... >> Et la princesse d'Er-
minge distingua, dans un éclair d'instinct, ce qui lui avait paru
jusqu'ici tellement obscur : qu'elle avait en effet le droit de
chercher à se rapprocher de son mari, mais à la condition que
celni-ci connût d'abord toute la vérité.
Elle se taisait, incapable de mouvement comme de parole.
Le prince la regarda. Elle était p&le. La méditation et la souf-
france exprimaient sur son visage cette vie intérieure sans la-
quelle toute beauté parait froide, et qui longtemps avait manqué
à 8a beauté. Les mouvemens de son cœur faisaient palpiter la
mousseline brodée qui la couvrait. Elle eût voulu quitter la
place et ne pouvait pas, sans force pour un geste... Elle vit les
yeux du prince s attacher sur elle, avec une persistance, une cu-
riosité qui l'épouvanta... C'est que l'habitude de la volupté tient
le cœur et les sens des hommes sous un joug autrement rude
qae l'habitude de l'alcool ou du jeu. Seul en face de sa femme
au milieu de la nuit, pour la première fois depuis trois ans,
Christian, sourdement travaillé tout le jour par le souvenir de
l^Iadeleine absente, vit Ariette telle qu'elle était : délicieuse de
grftce souffrante et de faiblesse enfantine. Plus qu'Ariette n'avait
%é se trouva ainsi réalisé par le hasard. La main du prince,
hésitante, un peu inquiète, chercha le bras de sa femme, s'y posa
avec une gène intimidée. Ariette le sentit à sa merci; elle n'avait
pas à lui tendre de piège : il souhaitait le piège.
Mais ce contact, qui pourtant n'était pas même une caresse,
suffit à rendre à la princesse l'usage de ses muscles et l'énergie
de l'action. Tout en elle se révolta soudain contre ce qu'elle dési-
rait la veille, et qui était pour elle le salut. Ce contact léger
'une main sur son bras, qui faisait concrète une chose con-
usément rêvée, fut le choc qui provoqua la réaction, comme il
uffit d'une étincelle électrique pour déterminer ime combinai-
30» ou de la chute d'un petit cristal dans un liquide saturé pour
Digitized by VjOOQIC
28 REVUE DES DEUX UOIfDES.
déterminer la cristallisation. La vraie forme de sa conscience
se réalisa subitement. Elle comprit que ce qu'elle avait imaginé^
elle ne le voulait pas. L'instinct lui révéla qu'elle préférait la
fuite ou la mort à cette tromperie essentielle, où son corps refu-
sait de prendre part. Elle recula. Le prince perçut ce recul et en
ressentit Thumiliation. Il n'insista pas, s'écarta.
— Pardon I murmura-t-il, avec une pointe d'ironie colère
dans la voix.
I ..Il s'effaga devant Ariette, dont le regard s'affolait comme
celui d'une bête menacée... Elle n'eut pas sur elle-même la mat-
trise de dissimuler cet effroi : elle courut au plus près, à la bi-
bliothèque qu'elle ouvrit et où elle s'enferma dans l'obscurité.
Collée contre la porte, elle y attendit, apeurée, ne sachant plus
de quoi elle avait peur, de l'homme qui rôdait alentour, ou de
ce qu'elle avait un instant entrevu de vilenie en elle-même. Elle
n'avait même pas. allumé les boules électriques. Enfin elle en-
tendit le pas. à la fois lourd et leste de Christian passer devant
le seuil, s'éloigner dans le corridor. Une porte, au loin, fut re-
poussée. Alors la princesse s'échappa à son tour, d'abord en
pressant sa marche, puis de toute sa vitesse; elle regagna sa
chambre et y tomba sur un fauteuil bas, à côté de son lit.
Elle promena un œil hagard sur le décor somptueux qui Ten-
vironnait : la gr&ce ancienne des meubles, la courbe moirée des
rideaux et du baldaquin, les pastels bleutés, pendus aux murs.
« Eh bien! voilà... murmura-t-elle... je ne peux pas... Je.
suis trop lâche. ».
Elle ne se faisait aucunement honneur de la révolte de
conscience qui la rejetait dans le plus atroce danger, alors
quil n'aurait tenu qu'à elle, tout à l'heure, de s'affranchir par
un mensonge. . ,
« Maintenant, c'est fini... Je suis perdue!... »
L'horreur de l'avenir qui la menaçait, l'épouvanta. Toute son
énergie se brisait, de l'effort qu'elle venait de faire. Elle eut
peur de sa solitude ; elle appela •
— Martine ! Martine !
Martine, qui couchait dans le cabinet voisin, se hâta d'ac-
courir :
— Ma princesse est malade ?. . .
Ariette ût signe que non. Elle prit les poignets de la jeune
Digitized by VjOOQIC
LA PEIKCESSE d'eRMINGE. 29
femme et les ramena contre elle, d'un geste instinctif de noyé
qui se raccroche. Et vraiment elle sombrait, elle ne savait plus
ce qu'elle allait devenir. La voix si égarée qu'un moment Mar-
tine crut qu'elle délirait, elle dit :
— Je suis perdue..'. Martine... Je suis perdue.
Martine s'agenouilla près d'elle : -
— Mais qu'y a-t-il, ma princesse ? Ma princesse souffre? Que
puis-je faire? Dois-je appeler?..,
— Non... je suis perdue. Et vous le savez. Ne dites pas non.
Vous savez dans quel état je suis
Martine hésita un instant, puis dit très bas :
— Oui. Je sais.
— Eh bien ! reprit Ariette, subitement redressée et serrant
de nouveau les mains de Martine, si étroitement que celle-ci
sentit la piqûre des ongles, voilà... depuis trois ans... le prince
nest pas mon mari... Comprenez- vous ? Alors, un jour viendra
où la vérité ne pourra plus être cachée... Et le prince me tuera.
Je suis perdue...
Elle tremblait de fièvre, debout devant le lit. Martine, épou-
vantée par cette brusque confession, ne sachant encore si elle
ne la devait pas à un accès de délire, n'osait répondre, n'osait
même avoir l'air de comprendre. Elle dit seulement :
— Ma princesse est toute fiévreuse... Que ma princesse
veuille bien se coucher... Je resterai près d'elle.
— A quoi bon? fit Ariette.
Elle obéit pourtant, et consentit à se glisser dans le lit. Mar-
tine Tinstalla sur les oreillers et s'assit près du chevet, sans
prononcer un mot de plus. Elle sentait que toute parole, en ce
moment, eût fait souffrir sa maîtresse. Ariette, en effet, demeu-
rait immobile, comme une enfant trop brutalement corrigée, &
la fois meurtrie et aigrie. Pourtant ce n'était plus la même souf-
france qu'auparavant : si la peur de l'avenir s'aggravait, il y avait
dans cette pauvre âme une anxiété de moins, l'anxiété des louches
solutions qu'elle avait un moment accueillies pour sortir d'em-
barras. Elle était sûre désormais qu'elle ne ferait rien pour em-
pêcher de naître l'enfant qui devait naître. Elle ne considérait
} cette résolution comme une victoire sur elle-même, mais
june une nécessité à laquelle elle était incapable de se sous-
re. Et de môme, elle ne se garantirait pas de Christian par
' fraude. Elle ne pouvait pas, décidément, se ployer Tàme à
Digitized by VjOOQIC
"'^n
30 REVUE DES DEUX MONDES.
de pareilles immolations. Et d'avoir constaté cela, elle se sentait
moins désespérée.
Elle regarda auprès d'elle Martine qui la veillait. «Elle lut
tant de pitié anxieuse dans les yeux de la femme de chambre,
qu'elle lui fut reconnaissante. Elle lui tendit la main :
— Vous êtes bonne et dévouée, Martine. Merci.
La jeune femme appuya son front sur la chaude petite main
d'Ariette.
— Oh ! ma princesse... J'aime tant ma princesse... Et j'ai eu
tant de chagrin !
— Pourquoi, Martine?
Martine hésita.
— Parce que ma princesse ne voulait pas se soigner. Et je
voudrais, moi, soigner ma princesse... pour que tout se passe
heureusement.
La pensée d'Ariette erra, à la suite de ces mots, sur cet évé-
nement accepté pour la première fois conmie réalisable : être
mère... Avec cette âme dévouée auprès de soi, donner la vie à un
petit être... L'irrésistible attrait que cette pensée exerce sur le
cœur des femmes la conquit. Elle se laissa aller à» oublier un
moment tout le péril que ce mot de maternité enfermait pour
elle. Elle rêva, lasse.de souffrir, & la possibilité du bonheur.
Martine, qui suivait, anxieuse, la pensée sur les traits et dans
les yeux de sa maîtresse, murmura :
— C'est si doux!... ma princesse verra... c'est si consolant
d'être... (elle hésita encore, puis toute confuse :) d'être une
maman !
Ariette se souleva à demi :
— Vous dites cela, Martine, comme si vous le saviez par
expérience.
— Mais oui, ma princesse... je le sais par expérience.
— Comment? Vous avez un enfant?
— J'en ai un...
— De votre amant?
Martine dit avec effort :
— Je u'ai pas d'amant.
— Alors ?
— Eh bien!... J'ai aimé quelqu'un, que je devais épouser
— Et quand il vous a eu rendue mère, il vous a abi. -
donnée ?
Digitized by
GoogI(
IJl PRINCESSE d'eRMINGE. 31
— Non, c'était un honnête homme... Il voulait sincèrement
se marier avec moi et nous avions, d'accord, fixé la date... Mal-
heureusement... il est mort avant.
Elle ne pleurait pas, mais la désolation qui se lisait sur son
visage bouleversa la princesse. Ârlette se jeta au cou de Martine
et Tembrassa.
— Pardon, Martine ! je vous fais de la peine. Ne m'en
îeuillez pas!... je suis si malheureuse ! Je ne sais plus ce que je
fais!
— Ma princesse î
Et timidement, comme Ariette l'enlaçait toujours, Martine
hi appuya ses lèvres sur le cou... Ce fut un baiser bien léger,
bien humble, le baiser d'un croyant sur la relique vénérée ; mais
sa timide douceur descendit comme une fraîche coulée d'ondq
jusqu'au cœur navré de la patricienne.
— Petite Martine, murmura-t-elle, je mets en vous toute
ma confiance, et je vous aime bien.
Ariette cherchait à poser une question, hésitait. Elle se
décida:
— Voulez-vous, si cela ne vous cause pas trop de chagrin, me
raconter l'histoire de cet enfant?
— Certainement, dit Martine. Mais ma princesse trouvera
que cela n'a guère d'intérêt. Enfin, voilà... Je suis de lYonne...
fun petit pays près de Sens qui s'appelle Gizy-les-Nobles. Mes
farens étaient des cultivateurs assez à leur aise... Ils m'ont élevée
pour être institutrice : j'ai fait mes études à l'école normale du
département.
— Quelles études?
— Toutes mes études primaires.
" Vous avez passé des examens ?
— Bien sûri Les deux brevets et ce qu'on appelle certificat
d'aplitttde pédagogique.
— Mais alors vous êtes très instruite?
— Oh I tout cela ne fait pas beaucoup de science, répliqua
Martine en souriant. J'aimais l'étude; je crois que, si les circon-
stances s'y étaient prêtées, j'aurais pu suivre mon chemin dans
l'enseignement. Malheureusement, mon père est mort, ma mère
8 t laissé exploiter par un maître valet qu'elle a fini par
* user; elle n'a plus désiré me voir, et, moi-même, je me
ft tais mal à l'aise chez nous. Quand on m'a nommée institu-
Digitized by VjOOQIC
32 REVUE DES DEUX MOND^.
trice adjointe à Ricaut, dans TÂisne, je considérais que j'étais
orpheline, que je n'avais plus personne au monde. Â Técole des
garçons, il y avait un jeune instituteur...
— Il vous a fait, la cour?
— Nous nous voyions tous les jours. Parmi cette population
ouvrière, nous étions à peu près les seuls à nous occuper de
choses de l'esprit.
— Est-ce qu'il était beau? questionna Ariette.
Et tout de suite elle sentit la niaiserie de sa demande.
— Mon Dieu, répliqua Martine, ce n'était pas un de ces
garçons que les filles se disputent. Il était un peu plus petit que
nioi, robuste et trapu. Mais je l'aimais surtout parce qu'il était
la bonté, la droiture mêmes. Je crois que nous aurions été bien
heureux.
Elle se tut quelques instans, et, derrière ses yeux, pour ainsi
dire, un nuage glissa encore, que d'un effort elle empêcha de se
résoudre en larmes. Ariette, qui la regardait, sentit un étrange
désir de la consoler à son tour, de la caresser, de la dorloter,
comme Martine elle-même l'avait dorlotée, caressée, consolée,
lorsqu'elle souffrait.
Martine reprit :
— Avant la un de la première année que nous passâmes tous
deux à Ricaut, nous avions résolu de nous marier. Nous avions
même fixé la date : dès que mon futur aurait été nommé de
troisième classe, ce qui devait arriver dans un trimestre ou
deux... Carne possédant rien, ni l'un ni l'autre, il fallait tout
de même pourvoir aux frais d'un mariage.
« Les frais du mariage?... Gela coûte donc pour se marier,
même quand on est pauvre? » songea Ariette, sans oser poser la
question. Elle écoutait Martine avec une curiosité apitoyép,
étonnée par la révélation de cette vie sentimentale, de ces tou-
chantes épreuves dans une âme de servante. Elle avait été
jusque-là implicitement convaincue que les « gens, » comme sa
mère les appelait, vivaient, entre hommes et femmes, dans un
état de liberté primitive, sans règle de mœurs, obéissant au
caprice de leurs appétits. Elle regardait Martine comme si, pour
la première fois, à travers son visage et ses paroles, elle la
découvrait. Pour elle, pour sa mère, les « gens » semblaient
une troupe inférieure et hostile d'êtres dépourvus de conscience,
d'honneur, de sensibilité, qui ne pensaient qu'à rafler de lar-
Digitized by VjOOQIC
LA PRINCESSE D*ERMINGE. 33
pnt, à travailler, le moins possible, à trahir les maîtres et à
km* nuire; quant à leur vie entre eux, c'était la licence des
bètes, sans aucun frein, et des choses sans nom se passaient
sons les combles où la coutume les parque. Mais cela n'avait
pas dlmportance, puisqu'ils étaient d'une autre race.
— Et alors? fit Ariette.
— Alors... nous nous sommes bien aimés, vraiment comme
des époux. Les écoles étaient voisines, celle des filles et celle
des garçons ; Antonin venait chez moi, dès que la nuit avait tout
eodormi dans le village. Et voilà qu'au mois de février, je me
^s aperçue que j'étais grosse... Nous nous en sommes réjouis,
puisque nous allions nous marier et changer de com-
mane. Seulement (elle baissa la voix, et, sans aucune emphase,
miîs avec une triste simplicité douloureuse, elle finit son récit) ;
seolement, au printemps, Antonin a pris une grippe, qui est vite
devenue une bronchite. Madame la princesse comprend que j'ai
mb les convenances hors de cause, que j'ai été le soigner dans
son logis de Técole des garçons, comme une femme soigne son
Btti... Il est mort entre mes bras. Après sa mort, les médecins
ont trouvé qu'il avait eu, non pas une bronchite, mais la fièvre
typhoïde. ••
— Et il ne vous a pas épousée avant de mourir 7
— La fin a été trop rapide. Quand j'ai regu ce coup d'ap-
jraidre que la mort venait, je n'ai plus songé à autre chose
qa'i rester près d' Antonin.
Encore une fois le silence plana dans la chambre aux somp-
tueuses draperies. Ariette ne pensait plus à ses propres terreurs.
Elle vivait, avec une force Imaginative extrême, la douloureuse
et banale aventure que Martine venait de lui conter. Celle-ci
reprit :
— Quand tout a été fini, je suis tombée malade à mon tour...
Je me suis soignée de mon mieux, à Sens, car je voulais vivre
pour ce qui vivait en moi, de mon mari défunt. A peine réta-
blie, il a fallu songer à mes couches... Je suis venue les faire à
Paris, où personne ne me connaissait. J'ai mis au monde un beau
petit garçon... oui, vraiment (sa figure s'éclaira), un très beau
P''*it garçon.
— Oh ! Martine, murmura la princesse, comme tout ce que
V 5 me contez là m'intéresse I
— Mes couches finies et l'enfant en nourrice, j'avais épuisé
TOMi xsia« — i904. 3
Digitized by VjOOQIC
34 RBVUE DES DEUX MONDES.
toutes mes ressources... 11 m'était assez difficile de rentrer dans
renseignement, parce que mon histoire s'était ébruitée ; j'aurais
été mal cotée, tracassée par mes chefs et peut-être par les
familles. Une dame élrangùre, qui était venue faire ses couches
chez la même sage-femme que moi, avait besoin d'une camériste
qui fût un peu dame de compagnie. Elle était riche, elle donnait
un bon prix... trois foiis plus que je ne gagnais comme institu-
trice. Je me suis offerte... et je suis restée avec elle & Paris plu-
sieurs années, jusqu'à ce qu'elle retournât dans son pays...
C'est la seule place que j'aie faite avant d'entrer chez Madame la
princesse.
— Et votre petit garçon ?
— Il est à Saint-Gloud, en pension chez une femme de la
campagne, une veuve très sérieuse qui l'élève... Il est heureux
comme un petit roi; il ne manque de rien. Pour moi je ne
dépense guère, et la princesse est si généreuse 1...
— Oh! mais, fit Ariette, frappant dans ses mains... mais
alors je comprends... vos sorties... et ce que je croyais être votre
avarice I... Je vous ai bien mal jugée, Martine.
— Je m'en doutais un peu, et cela me faisait du chagrin.
Je me consolais avec mon petit Pierre, qui me console de
tout...
— Ahl murmura Ariette, vous êtes heureuse, vous*
— On ne peut pas être heureuse, quand on a perdu Thomme
^'on aimait, corrigea Martine, Thomme qui voulait vous con-
sacrer toute sa vie et à qui vous a\îez donné toute la vôtre. Je
ne suis pas heureuse; je suis consolée.
La princesse médita quelque temps. Puis :
— Une chose m'étonne dans votre récit, fit-elle. Vous avez
été (elle hésita, puis, avec une délicatesse qui déjà montrait
raffinement de sa sensibilité) la... femme de votre ami, sans
recourir au prêtre, et je vous croyais ^religieuse?
Martine répondit sans embarras :
-^ C'est vrai, je suis assez pieuse à. présent. Avant la mort
d'Antonin, je ne l'étais pas.
— Comment cela?
— Les élèves des écoles normales sont souvent libres pen-
seuses. Moi, je n'étais qu'indifférente. Aucune répugnance ne
m'écartait des églises. Mais je ne pratiquais pas, et même je no
priais jamais. Quand mon mari m'eut quittée, et que je fus è.
Digitized by VjOOQIC
LÀ PRINCESSE D ERMINGE.
35
pûoux au pied de son lit à réciter des prières, qui jusqu'alors
m'avaient paru n'être que de jolies amplifications poétiques, -^
la nécessité d'espérer que je reverrais celui que je perdais, ou du
moins que sa pensée communiquerait un jour de nouveau avec
la mienne... rhorreur d'admettre que la mort terminait tout,
eela ma donné le besoin... le désir de croire... J'ai fait de mon
mieux pour croire... et j'y suis parvenue.
— On ne croit pas à volonté, comme cela, murmura la prin-
cesse.
— Peut-être, quand on est très fort et très heureux... Quand
on est une pauvre femme isolée, qu'on a perdu tout ce qu'on
chérissait... je vous assure, ma princesse, on n'a pas de grandes
luttes à soutenir contre soi pour se réfugier dans la prière» — ^
et dans la foi.
— Moi, fit tristement la princesse, je ne crois à rien.
Elle faisait, d'instinct, un retour sur elle-même. Sa destinée
loi apparut si noire, qu'elle envia avec une sincérité passionnée
le sort de Thumble fille qui venait de lui conter sa jeunesse.
Elle osa le lui dire, tant sa vanité agonisait 1
— La vie vous a meurtrie, mais vous avez un enfant qui est
tout pour vous, et qui vous console.
D'un geste vif et gracieux, Martine se pencha contre l'oreille
it sa maîtresse, h demi voilée par les cheveux blonds.
— Oh! ma princesse... il ne tient qu'à vous de l'avoir vous
B, ce petit consolateur.
— Non. Moi, je ne peux pas être mère... Vous connaissez le
prince. Si je ne me tue pas avant qu'il apprenne la vérité, c'est
lui qui me tuera.
Martine ne répondit pas : elle réfléchissait; comme la prin-
cesse, elle n'apercevait pas d'issue. Quelque temps, la servante
et la maîtresse demeurèrent ainsi immobiles, butant au même
obstacle l'effort de leur pensée. Puis Martine alla tourner le
commutateur : la chambre ne fut plus éclairée que par le reflet
d'une veilleuse voilée de bleu. Le silence opaque du milieu do
la nuit s'appesantissait sur le château et ses alentours; même^
nul bruit de pluie ne s'entendait plus.
Hevenue au lit de sa maîtresse, Martine arrangea les cou-»
jres, releva les oreillers. Quand elle eut tout mis en ordre^
s'agenouilla simplement au chevet, et, son front caché dans
-nains, ne remua plus. Ariette, épuisée par les émotions de
Digitized by
GoogI(
K36 REVUE DES DEUX MONDES.
cette nuit, n*eut même pas la force de lui demander ce qu'elle
faisait. D'ailleurs, elle le devinait.
« Elle prie. Sans doute elle prie pour moi. Pauvre fille...
Hélas! les prières, ce n'est que des rêves, que des choses en
Tair. La vie est mauvaise : rien d'intelligent ne la guide, hors
do nous... »
Pourtant la présence de cet être humain, prosterné auprès
d'elle, et de qui la pensée, la volonté s'efforçaient de fléchir la
rigueur de la destinée, produisit sur elle, à la longue, un sin-
gulier effet d'apaisement. Ses nerfs moins irrités cessèrent de
défendre sa lassitude contre le sommeil. Elle s'assoupit, non
pas d'une torpeur continue, mais par des plongées successives
dans l'oubli, entrecoupées de courts réveils.
Chaque fois qu'elle s'éveillait, elle regardait au chevet de. son
lit.
Martine était toujours à genoux et continuait de prier.
Peu de jours plus tard, — toute la « bande » avait quitté les
Tachouères la veille et définitivement regagné Paris, — Ariette et
Martine, dans un landaulet automobile loué pour l'après-midi,
montaient lentement, au clair soleil qui séchait l'humidité des
taillis et des routes, la pente qui précède l'arrivée à Saint-Gloud.
Passé le Bois, on avait abaissé la capote d'arrière. Ariette et
Martine jouissaient de la belle journée tardive, rapprochées
l'une de l'autre comme des amies ; et la silhouette simplement
parée de Martine avait si bonne fagon qu'on eût pu vraiment la
croire l'amie de l'élégante mondaine assise à sa droite, une amie
volontairement discrète dans sa tenue. Elles causaient avec ani-
mation: Ariette, moins anxieuse et l'air moins égaré que les
derniers jours, aux Tachouères, Martine toujours sérieuse, avec
des sourires tendres et de jolis gestes d'affection soumise, —
par momens, un élan du buste et des lèvres, la main de sa mai-
tresse saisie et baisée à travers le gant. Ariette questionnait à
questions précipitées, bousculées, incessantes; Martine répon-
dait de sa voix grave et précise, jamais hésitante, jamais impa-
tiente... Depuis la mémorable nuit des Tachouères, où une sorte
de confession réciproque avait réduit entre les deux femmes la
distance sociale, la princesse ne se lassait pas de feuilleter le
livre ouvert de ce cœur, étonnée comme l'eût pu être un aristo-
crate russe au commencement du dernier siècle, si on lui eût
Digitized by VjOOQIC
LA PRWCESSB d'eMIINGE. 37
assuré que ses serfs avaient une âme, des passions, des amourS|
des sentimens de tendresse ou d'abnégation. Elle ne se rendait
pas compte encore qu'en questionnant Martine, c'est à elle-même
qu'elle pensait, qu'en demandant à Martine ce qu'elle avaii
souffert, ce qu'elle avait fait; elle méditait elle-même sur se»
propres misères, et cherchait une règle d'action. Assurément son
oifueil se débattait encore, se refusait à constater cette sorte
d'enseignement donné par une simple fille de chambre, à re-
connaître la supériorité morale de cette fille. Parfois même,
quand cette constatation s'imposait, l'orgueil répliquait avec des
phrases léguées par M"' de Gudère :
c( Tout cela est de la posel Ces gens-là n'ont ni la même
peau, ni le même estomac, ni le même cœur que nous. Pour-
quoi voulez-vous qu'ils aient les mêmes devoirs et la même
conscience?.,. »
Malgré ces révoltes de fausse vanité, l'influence de Martine
pénétrait rapidement Ariette, à ce point qu'elle ne pouvait plus
se passer de la présence de la jeune femme, et ne sortait plus
qu'avec elle.
On traversait maintenant des bois clairs, où le soleil, à son
couchant, faisait jouer de charmantes lueurs incarnates sur un
côté des troncs et des branches. Une paix fraîche s'exhalait do
ces bois sur la pente où la voiture glissait sans bruit, mue'
comme par une force magique.
Ariette mit sa main sur le poignet de Martine :
— Je voudrais vous poser une question...
Martine fit signe qu'elle écoutait.
— Mais je ne voudrais vous causer aucune peine... ni vous
froisser...
— Que Madame la princesse me demande tout ce qu'il lui
plaira.
— Eh bien!... Cet enfant... ce petit Pierre, votre fils... quel
nom porte-t-il?
Martine répondit sans aucun embarras :
— Mais, le mien : Pierre Lebleu.
— Ce n'est pas le nom de son père?
— C'est mon nom... tout ce que je pouvais lui donner... car,
lurellement, je Tai reconnu aussitôt né.
— Mais... quand il sera grand?
— Eh bien ï
^n
Digitized by VjOOQIC
38 REVUE DES DEUX MONDES.
a — Quand il sera plus grand, qu'il quetionnera, qu'il com*
prendra les choses?
— Quand il sera assez grand pour me comprendre, je lui
raconterai le passé tel qu'il fut; que j'ai aimé son père à une
époque oîi le mariage ne me semblait pas autre chose qu'une
formalité civile qu'on pouvait différer selon sa commodité...
que son père est mort sans avoir pu m'épouser... que, non
croyante avant, je me suis ralliée depuis aux idées religieuses..!
Je saurai, je crois, le convaincre que son père et sa mère étaient
en somme d'honnêtes gens, qui ont obéi à leur conscience.
J'espère qu'il me comprendra et qu'il continuera de m'aimer.
J'en suis sûre...
— Il est intelligent?
— Très intelligent, comme l'était son père.
— Et comme vous. Car vous êtes très intelligente, Martine.
— Non, ma princesse. J'ai seulement le goût d'étudier... et
encore, depuis que mon métier de femme de chambre m'a en-
levé le temps des lectures, je ne sais plus grand'chose.
La voiture traversait Saint-Cloud, puis s'engageait de nou-
veau dans les bois. Martine consulta xme petite montre d'argent
niellé qu'elle portait au bout d'une chaîne :
— Dans moins d'un quart d'heure nous serons chez Bébé.
Le regard fixé sur la route, elle semblait guetter l'apparition
de la maison, ou peut-être la venue inopinée de l'enfant. Sa joie
anxieuse de le revoir l'absorbait si fort, qu'en ce moment elle ne
pensait certainement plus à sa maîtresse ; et cette joie, qui éclai-
rait ses yeux et colorait un peu ses joues, donnait presque de la
beauté à son visage ingrat. Ariette eut un mauvais sentiment :
elle détesta cette joie proche de sa propre douleur atroce, de sa
douleur sans remède; elle faillit dire qu'elle changeait d'avis,
ordonner au wattman de virer, de rentrer à Paris... Quelques
jours auparavant elle leût fait : combien de fois avait-elle dé-
lassé ses nerfs à contrecarrer au dernier moment ce qu'elle
croyait être, alors, les rendez-vous de Martine ! Aujourd'hui, elle
n'osa pas : un vrai sentiment de pudeur l'arrêta, plutôt que de
générosité. Elle eut peur du jugement de Martine, qui déjà tant
de fois avait dû la juger !
Encore un bout de côte, puis un kilomètre encore de route
plate entre des cultures, et le landaulet s'arrête devant une
Digitized by
GoogI(
LA PRINCESSE d'eRMINGE. 39
très vieille maison basse, assez bizarre : petit mur à portillon
de fer bordant le chemin, et s'appuyant à une bâtisse d'un seul
étage, qui présente à la route son pignon sans fenêtres ; des
champs en face, des champs à droite et à gauche; la maison
serait tout à fait isolée si, en arrière, un groupe de construc-
tions neuves ayant l'aspect d'une ferme modèle ne semblait
protéger l'antique demeure, solitaire au bord de la route... L'eu-
clos du jardinet attenant laisse dépasser quelques cimes de vieux
arbres fruitiers, et dans l|i cour on entrevoit, par les barreaux
du portillon, un orme démesuré, un de ces ormes trois fois
centenaires oubliés çà et là dans la campagne parisienne, qui
ombrage largement la maison naine.
A Tarrêt du landaulet, il se fait un remue-ménage dans la
COUT. Une voix d'enfant crie : « Marraine!... des gens en voi
tare!... » puis c'est une galopade vers le seuil; puis une tôte
ébourifiFée, un grand front, deux yeux si pareils à ceux de Mar-
tine qu'ils accusent la ressemblance des deux visages même pour
qui ne voit que ces yeux-là, tout un haut de petit bonhomme se
dresse au-dessus de la moitié en tôle pleine du portillon. Uno
clameur de joie :
— Oh ! Mimine ! Mimine I
Les doigts frêles se battent nerveusement avec le verrou, avec
la clé de la serrure, triomphent enfin en se cassant les ongles...
Et tandis qu'une vieille à serre-tête surgit de la maison, une
cuiller à pot à la main, l'enfant, insouciant d'Ariette, gosse de
banlieue qui en voit passer tous ^es jours, des belles dames dans
des automobiles, l'enfant s'est déjà jeté sur Martine, l'enlace,
la mange de caresses, criant :
— Mimine ! Mimine qui est là !
— Voyons, Pierrot, dit Martine... Pierrot, mon chéri, je t'en
prie. Sois raisonnable! Dis bonjour à Madame la princesse...
En entendant ce titre de princesse, l'enfant s'arrête, debout
sur le marchepied du landaulet; il considère de ses yeux intel-
ligens cette dame dont il a entendu souvent parler par sa mère,
par la vieille à serre-tête, qui maintenant confuse, ayant à la
hâte déposé sa cuiller à pot et mis un tablier blanc, s'avance
ec des inclinations de buste, des grâces grimaçantes de son
>age.
— Bonjour, Madame princesse, dit Pierre sérieusement.
— Bonjour, mon mignon, réplique Ariette déridée.
Digitized by
GoogI(
40 REVUE DES DEUX MONDES.
Et elle dit à Martine :
— Allons, descendons, voulez-vous? Je suis un peu lasse.
Martine saute à terre la première, puis aide la princesse à
descendre... Et, sa bouderie dissipée par la nouveauté de ce
qu'elle voit, par Tamusement de cette sorte d'escapade, par le.
contentement de faire quelque chose par elle-même, quelque
chose qui n'a pas été préparé par Made et sa bande, Ârlette
pénètre dans la cour, où l'orme, de ses branches lourdes comme
des troncs d'arbre et chargées encore de feuillage, fait déjà le
crépuscule.
Cette fin d'après-midi devait demeurer à jamais dans le sou-
venir de la princesse, comme une de ces dates singulières vers
lesquelles la mémoire, plus tard, se retourne, comme vers une
Jérusalem lointaine, avec la surprise d'avoir trouvé alors, pour
quelques heures, dans sa propre personnalité, la faculté de tout
comprendre et de tout ressentir. Qui fait ces heures-là? Est-ce le
hasard du lieu, des circonstances?... Le lieu, cette fois, n'awt
rien de bien rare. Dans cette maison de paysan, il y avait tout
juste deux pièces et un débarras. L'une des pièces servait de
cuisine et de salle à manger; l'autre contenait deux lits, celui
de la. vieille et celui du petit Pierre. En introduisant Ariette
dans cette pièce à deux lits, aux murs ornés de lithographies
pieuses, la vieille se confondait en excuses : « Ici il n'y a pas
de salon... Ici ce n'est pas beau, bien sûr, conune chez Madame
la princesse... Ici nous sommes conune des paysans... » Elle fati-
guait tellement Ariette de ses excuses, que Martine la renvoya
au plus vite dfuis la cuisine, avec Tordre de préparer du thé.
Ariette, Tenfant et Martine demeurèrent dans la chambre
où deux fenêtres, percées à peine au-dessus du sol, comme dans
toutes les anciennes demeures rurales, donnaient une lumière
afifaiblie. Pierre caressait doucement sa mère, frottant contre sa
bouche le bras et la main de la jeune femme. Ariette le regar-
dait; et toute sa tristesse, toute sa mauvaise humeur cédaient
devant cette. inévitable puissance séductrice de lenfant. Pierre
était grand pour ses six ans, extrêmement mince et souple; il
avait la jolie taille de Martine et la même finesse des pieds etd s
mains; il avait les mêmes yeux. Mais tandis que les traits irr, -
guliers et le teint brouillé de la mère composaient seulement i
celle-ci \me - laideur agréable et une physionomie intéressant ,
Digitized by VjOOQIC
J
LA PRINCESSE d'eRHINGE. 41
Fenfant avait le plus joli teint, un peu bis, les traits les mieux
dessinés qui se pussent ^voir. Ses cheveux étaient d'un châtain
presque blond; ils se tenaient droits, naturellement ondulés. Il
était vêtu avec soin, presque avec recherche, d'un complet de
serge noire ù pointillé blanc, blouse et culotte, grand col marin
parfaitement net ; il avait cet air anglais qu'on s'amuse à donner
aux petits Parisiens, et que l'âge, accusant les différences de race,
leur ô te avant la vingtième année.
Martine, son bras passé autour du cou de Pierre, le regar-
dait, Tinterrogeait. L'enfant répondait sans embarras, contant
les meuus incidens de sa vie d'écolier; car il allait en classe à
un kilomètre de là, dans un groupe scolaire. Ârlette, silencieuse,
attentive, observait une Martine nouvelle, non plus la docile
chambrière accoutumée, mais une Martine affranchie, respon-
sable, affirmant sans embarras sa personnalité. En revanche.
Ariette éprouvait un peu de gêne, non pas la gêne de pénétrer
chez des gens d'un rang social inférieur, mais la gêne d'entrer
dans ce milieu sain, de s'asseoir entre ce pur petit garçon et
cette mère honnête, elle qui se jugeait chargée de tant de t^rcs
morales connues de Martine. En regardant l'enfant et sa mère,
en entendant cette vieille à serre-tête qui remuait des tasses dans
la pièce voisine avec une précipitation maladroite, elle n avait
qu'une seule pensée :
« Et moi?... Et moi?... »
Sa propre vie lui apparaissait comme quelque chose de pé-
nible, quelque chose â cacher : elle n eût vraiment pas voulu
que Martine en sût les secrets comme elle les savait, hélas!
Quelle vie! Et mêlée à quelles autres vies! Christian, Made-
leine, M"' d'Ars, ApistrolîAh! les néfastes marionnettes. Leur
vilenie foncière la choquait. Elle s'efforça de n'y plus penser.
Elle attira l'enfant.
— Qu'il est charmant! dit-elle à Martine.
— Ma princesse trouve?
Joyeuse, embellie par sa joie, Martine se levait, menait
Pierre à la princesse, le lui confiait pendant qu'elle allait aider la
vieille à préparer le thé. Ariette demeura seule avec l'enfant,
fit de nouveau elle éprouva ce sentiment étrange, supporté,
îtte fois, par son orgueil : qu'elle n'était pas digne de jouer,
Lême par intérim, ce rôle maternel, que Martine lui faisait une
«rie de grâce en lui confiant son fils.
Digitized by
GoogI(
42 REVUE DES DEUX MONDES.
Pierre, regardant Ariette, dit :
— Madame?
— Mon mignon?
— C'est vous qui êtes la maîtresse de maman, n'est-ce pas.
Madame?
Ariette rougit, heureuse d'être seule à entendre cette ques-
tion, et répondit :
— Ta maman travaille chez moi, oui, mon chéri.
Et toute gênée devant les claires prunelles qui Tobservaient,
elle corrigea de son mieux, diminuant les distances :
— J'aime beaucoup ta maman.
— Alors, dit l'enfant, il faut la laisser souvent venir ici...
Vous pouvez venir avec elle, si vous voulez, ajouta-t-il avec le
sérieux d'un chef qui accorde une faveur.
— C'est cela, nous viendrons souvent, toutes les deux.
Elle regardait avec envie et amour ce joli visage tendu vers
elle, ces yeux nets et parlans, ce teint et cette bouche qui impo-
saient rimage des fleurs, des fleurs à pulpe abondante comme
les magnolias et les lis. « Heureuse Martine, songeait-elle, elle
possède tout cela... Et tout cela Taime. Moi, personne ne
m'aime I... »
Elle plongea sa bouche dans les fins cheveux ondes, qui sen-
taient le nid.
— Il faudra m'aimer un peu, moi aussi, dit-elle à l'enfant,
presque humblement.
— Je crois que je vous aimerai un jour, dit Pierre. Vous êtes
très jolie. Mais vous avez l'air triste. Mimine n'a pas lair triste.
La rentrée de Martine, avec la vieille qui portait le plateau
et les tasses, délivra la princesse de l'embarras de répondre. Ou
prit le thé. Pierre aidait Martine qui servait, sans obséquiosité^
comme une maîtresse de maison. Les deux jeunes femmes, dans
ce milieu où les conditions de serve à maltresse étaient suspen-
dues, causaient plus familièrement. L'enfant, allant de l'une &
l'autre, les rapprochait encore. Un instant Ariette songea : « Si
ma mère me voyait! » mais elle n'y songea qu'avec ironie, avec
un dédain sincère pour le puéril aristocratisme de M"** de
Gudère... Pierre, maintenant familiarisé tout à fait avec la prin-
cesse, lui détaillait tous les objets de la maison, tous ses jouets,
tous ses livres. Et à chaque exhibition il associait sa mère, qui
lui disait eu le caressant .
Digitized by VjOOQIC
LA PRINCESSE D ERMINGE.
43
— Mon chéri, laisse un peu de repos à|M"* la princesse. Tu la
fatigues.
— N'est-ce pas, Madame princesse, questionnait Tenfant, que
vous n'êtes pas fatiguée?
— Mais pas du tout, mon mignon 1
— Alors, venez voir le vieil orme.
On dut, pour lui complaire, aller rendre visite à l'orme véné-
rable. 11 semblait un dieu rustique gigantesque, gardien de la
maison, du foyer. La bonne femme à serre-tête, qui rôdait à.
Tentour d'un poulailler installé dans l'angle de la cour, vint,
sans qu'on l'en priât, conter en détail que cette antique maison
était la demeure paternelle du propriétaire de la ferme modèle
Toisine, qui ne la démolissait pas par respect pour le berceau
de sa famille. Elle nomma ce personnage : « M. Dufour, »
et ajouta :
— Madame la princesse connaît, sans doute?
— Vous n'avez pas un arbre comme cela chez vous, Madame
princesse? demanda Pierre.
Ariette avoua en riant que non.
— Moi, dit Pierre, je ne voudrais pas habiter une maison où
il n'y aurait pas d'arbres autour.
On l'écoutait; il parlait avec une gentille assurance, mais
sans dire de niaiseries comme la plupeut des gamins de son âge,
La beauté, l'élégance d'Ariette l'intéressaient; peu à peu, toute
glace rompue, il s'accoutuma à jouer avec elle, capta vite la
tendresse émue de la malheureuse, délicieusement troublée quand
les mains fines de l'enfant caressaient ses mains, quand sa bouche
si fraîche efileurait ses joues.
La cloche de la ferme modèle se mit à tinter longuement :
— Six heures! dit Pierre. Madame princesse, c'est la fin du
travail dans la ferme modèle, et la cloche du souper... Nous,
ajouta-t-il après un silence, en jouant avec la longue chaîne à
breloques qui pendait sur le seiji d'Ariette, nous ne soupons qu'à
sept heures.
La princesse murmura :
— U va falloir regagner Paris.
— Dois-je dire au watlman de se préparer? demanda Mar-
e.
Ariette fit signe que ouï. Oh! ce Paris, où elle allait ren-
er, où il lui semblait que ses ati-occs terreurs allaient la res-
Digitized by
Google
44
REVUE DES DEUX MONDES.
saisir! Gomme elle exécrait la nécessité d'y revenir! Désormais
silencieuse, elle s'écarta, laissa Martine faire ses adieux au petit
Pierre qui devint triste, les larmes proches des yeux. A l'instant
dû elles montaient en voiture, il vint lui tendre son front.
— Adieu, Madame princesse!
Elle l'embrassa légèrement, refusant de s'attendrir.
— Adieu, mon mignon !
Et l'on partit.
La nuit était venue, une nuit de lune calme, pommelée de
nuages blancs et pacifiques, pareils à de grosses boules d'ouate
flottante. Glissant à demi-vitesse, presque sans bruit, la voiture
électrique descendait les pentes de Ville-d'Avray, vers Paris,
entre les bois et les champs. Comme la température était tiède
encore, on avait laissé abattue la capote d'arrière ; les deux jeunes
femmes renversées sur les coussins du dossier, bien enveloppées
de manteaux et de plaids, regardaient sans parler le voile d'un
bleu argenté, brodé de flocons blancs, que le ciel nocturne dra-
pait au-dessus de leurs têtes. La mélancolie d'Ariette s'appro-
fondissait.
Elle murmura:
— Martine !
— Ma princesse?
-r- J ai été heureuse, cette après-midi. Votre petit Pierre est
charmant. Ah! vous aviez raison. Avec un tel consolateur, on
peut tout pardonner à la destinée.
— Oui, dit Martine. Ma princesse verra, bientôt, comme c'est
doux! Avant même de naître, ces petits nous prennent toutes...
Ef, dès qu'ils sont nés, notre vie change tellement!... Tellement
que la plus misérable femme du peuple avoue qu'elle a vraiment
du bonheur. S'oublier tout à fait, ne plus exister que pour eux,
quelle joie! Si vous saviez! Tout poupons, peut-être encore
sont-ils plus délicieux, plus attrayans... quand leur bouche ne
sait pas prononcer les mots et qu'ils apprennent leurs gestes de
nous, comme de petits singes... Non, ma princesse n'imagine
pas à quel point ils s'emparent de nous : on finit par ne plus
penser à autre chose qu'à eux. Et n'est-ce pas le bonheur, au
fond, de s'oublier, de vivre pour un autre que soi? Dès qu'on
ne rapporte plus tout à soi, on juge plus sainement, plus tran-
quillement sa propre vie, on s'irrite moins des misères quoti-
Digitized by
Google
LA PRINCESSE D ERMINGE.
45
diemes... C'est comme si elles heurtaient quelque chose d'in-
sensible.
La voiture roulait, maintenant, par le Bois de Boulogne^,
croisant de rares automobiles et quelques fiacres. Le ciel se cou-
Trait lentement : on eût dit qu'une invisible main cardait là-haut
Tonate des nuages, Téparpillait en blanc duvet, de l'horizon vers
le zénith.
— Hélas! murmura la princesse... J'accepte d'être mère... et
avec joie. Mais cela ne dépend pas de moi. Le prince ne m et^
laissera pas libre. Oh 1 Martine... j'ai peur 1
D'un geste d'enfant elle se réfugia contre Martine, épouvantée
de nouveau par Tidée de la mort. Martine cherchait une conso-
lation, un espoir à donner, et n'en trouvait pas. Vraiment le cas
était inextricable.
Elle suggéra :
^ Le mieux serait peut-être que ma princesse quittât la'
maison, rejoignit sa mère, par exempte. Une mère est indul-
gente.
Ariette secoua la tête:
—Ma mère n'est pas une mère comme les autres. Elle ne voudra
pas de moi dans cet état... elle s'alliera pluMt au prince pour
me ramener chez moi. Le prince a le droit de me contraindre ft
Tivre auprès de lui. Ou bien, à eux deux, ils inventeront quelque
Horrible chose, pour étouffer le scandale. Ils m'enfermeront dans
uie maison de santé. J'ai peur, Martine.
— La princesse, dit Martine, devrait consulter M. de Pé
faut.
— Jérôme? fit Ariette relevant la tête. Pourquoi?
— M. de Péfaut est bon, il est sûr, il est très dévoué à la
princesse. Moi, je ne suis qu'une servante, je n'ai pas d'idées ni
de moyens... M. de Péfaut est un homme très intelligent qui vit
dans le monde, qui connaît le droit, qui a de l'autorité pour dér
fendre ceux qu'il aime.
— Oui, murmura Ariette... Jérôme trouvera peut-être...
Que trouverait-il? Y avait -il quelque chose à trouver, seule-
ment?... N'importe ! A certaines heures désespérées, tout ce qui
donne l'illusion d'agir semble mieux supportable que d'attendre
vénemens sans rien faire.
— Martine, fit Ariette... Allons-y tout de suite 1
-Chez M. de Péfaut? A cette heure-ci?
Digitized by
Google
46 BEVUE DES DEUX MONDES.
— Il n*est pas huit heures. Nous le trouverons chez lui, cer-
tainement.
— Ma princesse a raison. Allons-y tout de suite. Ma prin-
cesse passera une meilleure nuit après.
On approchait de la porte du Bois. Martine se pencha et
donna l'adresse au wattman.
— Si vous m'accompagniez près de Jérôme, dit Ariette,
j'aurais plus de courage.
— Ma princesse n'a pas besoin d'avoir du courage ! M. de
Péfaut sera trop heureux de la voir, de Taider. Il a beaucoup
d'amitié pour ma princesse, M. de Péfaut. C'est chose facile
que de s'en apercevoir.
<c Vrai? pensa Ariette... Jérôme aurait un peu de penchant
pour moi?... »
Elle l'avait toujours considéré comme un contemporain de
ses parens : l'idée ne lui serait jamais venue qu'il pût voir en elle
autre chose qu'une petite camarade frivole et divertissante.
Les deux femmes se turent. I^e tandaulet continua de
descendre l'avenue du Bois, presque déserte, puis les Champs-
Elysées, vers les Invalides. La charge électrique des accumu-
lateurs s'épuisait «t les roues tournaient doucement, silen-
oîeusement.
Marcel Prévost.
{La troisième partie au prochain miméro.)
>
Digitized by VjOOQIC
L'ALLEMAGNE CATHOLIQUE
ENTRE 1800 ET 1848
LES PUBLIGISTES CATHOLIQUES BT
LA SAINTE-ALLIANCE
C'est une opinion commune qu'entre 4815 et 4830, deux
forces et deux idées se disputèrent l'Europe : d'une part, les
foi» et rÉglise, d'autre part les peuples et la Révolution. La
résilié fut plus complexe, les couleurs des drapeaux furent plus
nuancées. Ni le catholicisme, à cette date, ne s'enrôla servile-^
nient dans le bataillon des rois, ni les rois ne se groupèrent
50113 la bannière catholique; et c'est en s'appuyant sur des théo-
ries préconçues plutôt que sur les faits, que l'on établit entre la
Sainte-Alliance et TÉglise une étroite solidarité. La Sainte-
Alliance, par là même qu'elle ignorait ou qu'elle estompait les
(iiTerses nuances séparant entre elles les confessions chrétiennes,
nlifiait en fait, toute sainte qu'elle fût, cette laïcisation des
maximefi diplomatiques, contre laquelle Rome avait protesté au
mument lies traités de Westphalie; et parce que sainte, sans
(loute^ elle ne redoutait pas de sanctifier, au regard de l'ini •
tnoable unité catholique, des façons diverses d'être chrétien : la
t' 1 du Tsar, la façon du roi de Prusse. Championne théori(|uo
Voyez U Revu» des iS juillet 1903, 15 janvier 1904.
Digitized by VjOOQIC
}:K
48
REVUE DES DEUX MONDES.
d*un christianisme dans lequel elle englobait TÉglise, mais en
marquant à TÉglise ses cantoxmemens, c'est au Pape e& tant que
souverain, et non point en tant que vicaire du Christ, que la
Sainte- Alliance s'intéressait; elle étendait au trône de Rome
beaucoup plus qu'à la chaire de Saint-Pierre sa sollicitude com-
mune pour toutes les souverainetés. [Mais s'autoriseï de ce fait
jpour considérer la Sainte-Alliance comme l'expression d'une
politique catholique, c'est oublier que, môme en Autriche et
môme en Allemagne, en dépit du prestige de Metteruich et des
dispositions bienveillantes qu'il témoignait au Saint-Siège, les
principes des rois alliés provoquèrent soit l'hostilité ouverte,
soit les réseires les plus expresses des représentans de la pensée
religieuse.
Étudier l'attitude de ces publicistes dans le domaine de la
philosophie politique et sociale ; montrer en cette attitude le
résultat d'une doctrine qui n'était point celle de la Sainte-
Alliance et qui leur donnait, tout ensemble, l'apparence d'être
des attardés et le mérite d'ôtre des précurseurs; regarder com-
ment les romantiques de la veille s'arrachèrent aux régions né-
buleuses dans lesquelles leur fantaisie se mettait en quête d'une
croyance et se plaisait à la sentir impalpable, à la frôler plutôt
qu'à l'étreindre ; assister à leur corps à corps avec toutes les
conséquences terrestres du Credo définitivement assimilé par
leurs consciences, du vieux Credo nouveau pour eux ; et voir
ainsi, par-dessus la mêlée des ultras et des libéraux, la pensée
catholique allemande sortir, par un soudain détour, de cette
impasse dans laquelle les polices de la Sain te- Alliance croyaient
pouvoir emprisonner l'histoire : tel est l'objet des pages qui
suivent.
Joseph Goerres avant tout, puis, à côté de lui, Schlegel,
Haller, Adam MûUer, représenteront, à des degrés différons,
et chacun avec sa nature, cette originale contenance qu'affectait
la pensée catholique. Examinant d'abord par quelles évolutions
successives Goerres arriva du pur jacobinisme au pur catholi-
cisme, nous retrouverons en lui, à toute époque, comme source
de ses actions et même de ses opinions, la haine contre l'abso-
lutisme; et c'est précisément ce sentiment qui, l'ayant fait tour
à tour s'insui^er contre le Directoire, contre Napoléon, coni 'c
la Sainte-Alliance, le fera se prosterner devant l'Église romaii ^,
organe du seul absolutisme qu'il accepte, celui de Dieu. Schleg 1,
Digitized by
Google
L'ALLEMAGNE CATHOLIQUE. 49
Bftller, MûUer, nous familiariseront à leur tour avec un catho-
licisme qui ne reconnaît, sur terre, aucune prérogative qui n'ait
des devoirs pour rançon, aucune jouissance à laquelle ne soit
attachée, comme une sorte de servitude voulue par Dieu, l'idée
d'un service social, aucune propriété qui n'ait ses limites dans
les raisons mêmes qui la fondent, aucune souveraineté, enfin,
qui ait le droit de se considérer comme une fin en soi.
I
n y avait au collège ecclésiastique de Coblentz, aux environs
de 1789, un écolier d'humeur batailleuse, qui s'appelait Joseph
Goerres : les explosions de sa turbulence, qui devaient bientôt
seeouer en leur sommeil les hommes d'État de la vieille Europe^
inquiétaient gravement, dans les sacristies du collège, l'étiquette
compassée des maîtres de cérémonies. On dut, à cause de ce
gamin, décider un changement dans les processions. C'était
Tusage, là-bas, de faire promener des légions d'anges, beaux
enfans d'une tenue correcte, qui ne chiffonnaient point leurs aile-
rons d'or et portaient avec délicatesse de flamboyantes épées. Le
petit Goerres, un jour, prit son rôle au sérieux : en plein cor-
t^e, il se mit à dégainer contre un inoffensif camarade, qui
personnifiait Lucifer. Il fallut, — une fois n'est pas coutume, —
que les autorités du défilé défendissent Satan contre saintMichel,
et désormais, dans ces pompes angéliques, bons et mauvais es-
prits furent désarmés.
L'étrange enfant voulut de bonne heure se faire imprimer':
il compila des livres de voyages, pour écrire un manuel de géo-
graphie, et s'en fut naïvement chez un éditeur, avec son manu-
scrit et sa tirelire. Mais la tirelire était trop légère et les dépenses
d'impression trop lourdes : la notoriété géographique de l'au-
teur ne dépassa pas la maison paternelle. Ce fut vraiment grand
dommage : à la veille des événemens qui allaient culbuter là
bfctisse politique, ce manuscrit refusé fut peut-être le dernier
état de lieux; il serait piquant de le retrouver au jourd'hui, même
tracé d'une plume inexperte, sigaé de l'homme qui, durant un
demi-siècle, devait, par le retentissement de ses impétueuses
brochures, scander les écroulemens successifs de l'Europe.
Cette indifférence des imprimeurs ne dura point : Goerres sor-
aità peine de l'adolescence, que déjà, d'un bout à l'autre de la
TOHI XXTII. — i004. 4
Digitized by VjOOQIC
50
RKVUE DES DEUX MONDES.
Rue des Prêtres, — ainsi s'appelait alors le cours moyen du
Rhin, — son nom faisait du bruit et sa plume de la besogne.
Dans le petit écrit qu'il intitulait : La paix universelle^ un idéal^
il s'érigeait en citoyen du monde, dont le devoir est de soutenir -
un gouvernement k tendances rationnelles [die nach Aufklàrung
slrebt) ; et, confiant dans refficacité de la raison, il s'abandonnait
à de sereines utopies. Mais la vie réelle le bousculait ; il s'y je-»
tait à corps perdu, en publiant un périodique qu'il appelait la
Feuille rouge; il y jurait guerre éternelle à tous les despotes,
tendait la main à l'homme vertueux, ouvrait une tribune pour
les réclamations des peuples. L' « idéal d'une humanité enno-
blie » était « son étoile fixe; » or cet idéal était représenté par
la France ; l'intérêt de la France était l'intérêt de tous les
peuples; chaque peuple, abstraction faite de son avantage parti-
culier, devait donc, pour le bien même de la famille humaine,
poursuivre Tavantage de la France.
La Révolution, dans les pays rhénans comme ailleurs, pro-
mettait l'émancipation de l'homme : elle avait des soldats pour
courber les souverains devant cet idéal, et faisait émigrer des
fonctionnaires pour le mieux imposer aux nations ; les soldats
étaient parfois gênans, les fonctionnaires importuns; mais^
quelque temps durant, le prestige du nouveau message rendit
nos voisins indulgens; quelque temps durant, l'humanité noua
fut reconnaissante. Goerres, dès l'ftge de dix-huit ans, se fit en
terre rhénane le héraut de cette gratitude. Les clubs lui procu-
raient une chaire : il en profita. Il prêchait, avec une candidei
audace et comme des révélations, les illusions du xvm« siècle.
Une brèche s'était faite dans l'histoire du monde : hier, c'était
Tabomination, c était la complicité entre « les prêtres du trône
et ceux de l'autel ; » c'était le règne de « ces animaux bien ta-
chetés, mais sauvages et affamés de sang, » qu'on nommait les
princes ; c'était la corruption des mœurs ; demain ce serait la
Liberté, avec la Vertu comme satellite. On dressait et l'on atti-
fait, à la mode parisienne, des arbres de la Liberté; à Goblentz
comme à Paris, la Raison s'incarnait en une femme, que l'adu-
lation des esprits libres faisait déesse ; on improvisait des boule^
versemens fiscaux, qui devaient faire table rase du passé; on
adoptait la fête française du 22 septembre ; la mort de Hoche
devenait un deuil rhc'nan ; et Goerres apportait derrière la dé-
pouille du général les regrets des patriotes de Goblentz. La scène
Digitized by
GoogI(
l'allemagne catholique. 31
européenne lui faisait l'effet d'un champ clos, dans lequel la
France révolutionnaire s'escrimait contre les aristocraties ; son
éloquence, dans ce duel^ paradait h côté de la France, et signa-
lait à l'Europe atterrée la portée de nos victoires.
« Pleurez, despotes ; peuples, réjouissez- vous ! Le volcan, qui
crachait la lave sur les défenseurs de votre liberté, est éteint. »
Cette apostrophe, lancée par Goerres à la fin de 1797, annonçait
que Mayence était retombée aux mains de la France. Entre le
pays des despotes et la terre de la Liberté, le pont était coupé :
Goerres exultait; il lui semblait que le Rhin séparât deux mondes.
Mayence française, c'était aussi, pour lui, la fin du Saint-Empire :
il dressait l'acte de décès de l'auguste défunt.
Le 30 décembre 1797, à trois heures de relevée, est mort à Ratisbonne, à
Fâge de 955 ans, 5 mois et 28 jours, doacement et pieusement, après épui-
sement complet et apoplexie, en pleine conscience de lui-même, et muni
de toQâ les saints sacremens, le Saint-Empire romain, de douloureuse
mémoire.
Et il racontait sa naissance à Verdun, « certain jour où bril-
lait au zénith une comète à queue, grosse de malheurs, m et son
éducation par des camériers qui s^appelaient les papes ; puis
c<»nment, canonisé dès sa jeunesse, il était, à Tépoque des croi-
sades, devenu fou; et comment, rétabli par un austère régime,
il avait, au moment de la guerre de Trente ans, souffert de vio-
lentes hémorragies. L'historique se poursuivait, déroulant
comme une sorte de tragi-comédie tout le passé du vieil Empire,
et charriant en un torrent, avec ce cadavre solennel, tout un
amas de métaphores insultantes, de plaisanteries empanachées,
dmvectives goguenardes. Puis soudain, faisant trêve aux bouf-
fonneries, Goerres ouvrait le pli qui renfermait les dernières
volontés; il y lisait le nom d'un exécuteur testamentaire, le
général Bonaparte. C'est vingt-deux mois avant Brumaire et
sept ans avant Àusterlitz, qu'il jetait sur le papier cette prophé-
ti([tte ironie. Dieu la prit au mot ; et sur l'ordre de l'exécuteur
testamentaire que ce jeune homme avait désigné, les chancel-
leries du monde, en 1806, enregistreront, en leur style à elles,
l'acte de décès rédigé en 1797 par Goerres.
Rome, à son tour, devenait française; et Goerres sonnait le
s de l'autre grand pouvoir qui s'était partagé et disputé avec
DQtpire l'hégémonie de la chrétienté.
Digitized by VjOOQIC
S2 REVUE DES DEUX MONDES.
Rome est libre, s'exclamait-il. Jadis la puissance temporelle appelait k
son aide le bras spiritnel; uq signe vers le ciel, un anathème, et tout était
dit. Aujourd'hui ce bras est paralysé ; la philosophie a remplacé les noirs
maléfices ; et c'est la publicité qui met en branle l'empire des esprits. La
méchanceté» lorsqu'elle n'est pas justiciable de la loi, est justiciable du
pilori. Nous voulons enlever à la prêtrise son masque» mettre partout des
idées saines en circulation. Nous travaillons au bien des peuples, nous tra-
vaillons même pour les princes, car nous leur montrons qu'on peut se passer
d'eux, et nous enlevons de leurs épaules le poids du gouvernement.
Cependant que les armées démantelaient l'Empire et dépos-
sédaient l'Église, les diplomates, à Rastadt, après d'interminables
causeries, disloquaient sentencieusement le corps germanique :
les principautés ecclésiastiques étaient, une à une, rayées de la
carte; les seigneuries féodales s'effondraient, et Goerres, sans
pitié ni délai, piétinait ces vaincus. L'article s'intitulait : « Qu'y
a-t-il à vendre? » Goerres étalait sur son écritoire tous les ori-
peaux et toutes les bardes dont s'étaient parées ces grandeurs
déchues; il en griffonnait le catalogue, avec d'enragés sarcasmes.
On dirait une criée, où tous les objets à vendre traînent à terre,
souillés, profanés; et le gamin de Goblentz, s'instituant ainsi
commissaire-priseur pour tout le bric-à-brac du vieux monde,
rappelle ces types de plébéiens, à la carrure puissante, au ricane-
ment féroce et colossal, qui parfois, dans certaines pièces de
Shakspeare, encombrent les tréteaux.
Une cargaison de semences d'arbres de la Liberté, dont la fleur donne les
plus beaux bouquets pour les sérénissimes princes et princesses... Cbez
Guillaume IV, landgrave de Hesse, constructeur d^une Bastille nouvelle,
douze mille pièces de bétail humain, parfaitement dressé, sachant sabrer,
tirer, pointer, aller par le flanc droit et par le flanc gauche... Deux mitres
d*évêques, richement garnies de clinquant, un peu transpercées par la sueur
de l'angoisse^ pouvant servir de bonnets rouges pour coiffer des arbres de
la Liberté... Plusieurs habits d'abbés et d'abbesses, embaumés du parfum de
la sainteté, donc excellens pour expulser le diable et exorciser les vaches
ensorcelées, assez amples, d'ailleurs, pour draper une barrique... Un chapeau
ducal en peau de lièvre, avec une pierre précieuse en guise de boulon,
pierre extraite par un alchimiste des larmes de dix mille veuves et orphe-
lins... Un morceau de sceptre avec un demi-relief, sur lequel Nabuchodo-
nosor changé en bœuf mange de l'herbe.
L*énumération continuait, longue à dessein, lourde à plaisir,
ne faisant grâce d'aucune tache, d'aucune tare, d'aucun détail
sordide ou ridicule, et secouant aux yeux du monde, en les met-
Digitized by VjOOQIC
L'ALLEMAGNE CATHOLIQUE. 53
tant à Tencan, toutes les défroques d'une Allemagne décrépite.
Les décombres du Saint-Empire, des États de TÉglise, de la
féodalité allemande, s'amoncelaient les uns sur les autres; tou-
jours alerte, toujours en belle humeur, interprète docile des
gestes de la France, Fimagination de Goerres se prélassait sur
ces monceaux de ruines, jetant à tous les vents, pour qu'ils la
talayassent, la poussière des gloires efifritées. —
II
C'était là, pour la France révolutionnaire, une illustre et pré-
cieuse complicité; mais courte en fut la durée. L'année 1799 y
devait mettre un terme. En vain Goerres se concevait-il et s'ad-
mirait-il comme « citoyen du monde ; » il était Rhénan et se sen-
tait Rhénan. Du jour où ses compatriotes crurent avoir à se
plaindre de leurs nouveaux maîtres, Goerres, d'auxiliaire était
tout proche de devenir un insurgé. Il serait curieux, et triste
tout ensemble, de suivre dans les provinces rhénanes, — comme
M. de Lanzac de Laborie s'y est brillamment appliqué pour la
Belgique, — le flux et l'irréparable reflux des sympathies popu-
laires à l'endroit de la France : on verrait comment les procédés
des (( proconsuls, » [leur indiscrète immixtion dans le domaine
des consciences, leur ignorance des besoins régionaux, leur irres-
pect à l'égard de l'opinion locale, leur prurit d'uniformiser, de
centraliser, de niveler, soulevèrent bientôt d'acres mécontente -
mens. Goerres, aux heures de désenchantement, demeura la voix
de son peuple, comme il Tavait été aux heures d'enthousiasme.
n se fit l'organe des doléances rhénanes, d'abord dans une péti-
tion adressée au Directoire, puis dans quelques articles qui le
firent soupçonner d*anarchie, enfin dans deux missions, dont l'une,
auprès d'un général, lui rapporta vingt jours de prison, et dont
l'autre, auprès du Directoire, acheva de le brouiller avec la
France. Parti pour voir les Directeurs, il rencontrait à Paris
Bonaparte, dont Brumaire venait de sceller la gloire. Il eut au-
dience, ne reçut qu'une bonne parole, mais point de promesses,
écrivit à sa fiancée que la ville de Paris n'était qu'une fille pu-
b'*Tne, et s'en retourna vers Goblentz, la haine au cœur contre la
1 nce. Il avait vingt-quatre ans, et brûlait avec intrépidité ce
i iraient adoré ses vingt ans; il se croyait revenu de ses partis
] I de jeunesse, mais en fait sa jeunesse émigrait au service d'un
Digitized by VjOOQIC
Si REVUE DES DEUX MONDES.
autre parti pris, qui s'enracinera tellement en son âme que,
lorsque plus tard des recherches de bibliothèque le ramèneront
à Paris, il souffrira de cette nécessité comme d'un fléau.
« Il est certain, sans démenti possible, écrivait-il en 1800,
que le but de la Révolution est complètemenfmanqué. » Goerres,
à cette date, ne croit plus à la France. « Le citoyen du monde,
dit-il, continue de suivre la France en sa carrière ; mais c'est
seulement parce qu'il s'intéresse, encore et toujours, à la desti-
née d'une si grande fraction de l'humanité ; ce n'est plus, comme
jadis, que la destination du genre humain soit aux mains de la
France; ce n'est plus qu'on la voie occupée de l'idéal le plus
élevé qui nous puisse occuper ici-bas; ce n'est plus qu'on attende
d'elle l'avènement d'une ère nouvelle dans l'histoire du monde. »
Sa déception s'exacerbe, s'enfielle, et son fiel se déverse en
outrages : la liberté, telle que les Français la conçoivent, n'est
plus à ses yeux qu'une « liberté vêtue de soie et de gaze, qui fait
l'usure avec ses charmes; » la science française n'est pas un
système, mais seulement un bouquet de fleurs fait à l'aventure ;
et Goerres secoue sur la France, aussitôt quittée qu'entrevue,
tantôt son insulte et tantôt son mépris. Le pacte autrefois conclu
entre l'humanité et la France, pacte au nom duquel le jeune
Goerres nous livrait toute la rive gauche du Rhin, est désormais
dénoncé ; c'est en vertu d'argumens tirés de leur propre intérêt
et non plus, comme naguère, en vertu d'argumens tirés de l'in-
térêt de l'humanité, que les Rhénans peuvent encore tolérer de
rester dans notre orbite.
Mais par un frappant contre-coup, qui prouve combien le
culte de notre pays faisait partie intégrante du système philoso-
phique du jeune Goerres, safoi dans l'Humanité vacille enmême
temps que sa foi en la France. « Il a fallu que le passé des expé-
riences fût bien lourd, écrit-il en cette môme année 1800, pour
que je reconnusse que la génération présente est perdue pour la
liberté; que toute la force, tout le capital de vies humaines et de
bonheur humain qui se dépensèrent pour cette génération, est
une force morte, xm capital mort; et que ce capital ne donne
pour l'instant aucun intérêt et ne donnera dans l'avenir qu'un
médiocre profit. » Et de Paris môme, en une lettre privée, il
expose le deuil de son âme : « Il y eut un temps où je regardais
les hommes, même au point de \iie moral, comme de véritables
antiques, comme des idéaux plus ou moins accomplis; c'en est
Digitized by VjOOQIC
l'allemagne catholique. 35
fait de ces heureux jours d'illusion. » Le disciple enthousiaste
du ïviu" siècle est tombé dans le découragement; vainement
vous chercheriez en lui l'allègre naïveté d'espérances dont
sétourdissaîent, moins de dix ans auparavant, les maîtres de la
France et l'opinion des peuples. De l'âge antérieur, il ne con-
serve que les haines, c'est-à-dire quelque chose d'infécond :
haine contre les tyrans, haine contre les prêtres. L'alliance entre
te despotisme et le sacerdoce demeure son cauchemar; et sa
Tiàoa s'assombrit, tremblante, devant la perspective d'« un
État qui se rangerait sous la tutelle et la surveillance du grand
prêtre pour partager avec lui le butin conquis sur la simplicité
des hommes. » Déserté par son optimisme, meurtri dans son
idéal par le choc de la réalité, dérouté par l'incapacité qu'a
montrée la France à ramener sur terre l'état de nature, l'esprit
de Goerres, au moment où s'ouvre le xix® siècle, ne se définit
plus que par une négation.
III
Quelque temps durant, des études chimiques, physiolo-
giques, historiques, amusèrent cette pensée juvénile plutôt
qu'elles ne la fixèrent. « Comme Saturne a des satellites, écri-
vait plus tard Goerres, ainsi voudrais-je avoir, pour les diverses
sciences, une demi-douzaine de vies supplémentaires, pour le
sanscrit, le persan, les mathématiques, la physique, la chimie,
la poésie, Thistoire. » Projetée par les déceptions politiques hors
dn sillon qu'il s'était tracé, l'existence de Goerres, pendant les
premières années du siècle, se dispersait entre ces vies supplé-
mentaires : son esprit s'aventurait sur la lisière de toutes les
sciences, s'essayait à des synthèses prématurées, et s'enrichis-
sait à profusion sans parvenir à s'unifier.
Mais un jour vint où l'Allemagne malheureuse, ayant vu
plusieurs de ses souverains et de ses hommes d'État, et beaucoup
de ses conscrits, prêter obédience au vainqueur d'Austerlitz et
d léoa, convoqua, soit pour être vengée, soit pour être consolée,
les intelligences allemandes. Fichte à Berlin parla comme un
vengeur; Goerres à Heidelberg comme un consolateur. Fichte dit
Allemagne ce qu'elle pouvait être, et Goerres ce qu'elle avait
Nous avons eu l'occasion, ici même, en parlant du reman-
ie, de montrer comment Goerres et ses amis, par ià même
Digitized by VjOOQIC
56 REVUE DES DEUX MONDES.
qu'ils remontaient dans le lointain passé de la nation germanique ,
reprenaient contact avec le catholicisme. Le chemin qu'ils avaient
fait à la suite du rationalisme était décidément rebroussé. Le
culte des droits de Thomme, dix ans auparavant, avait brouillé
Goerres avec la foi romaine; le sentiment des droits de TAUe-
magne réveillait en son âme, par une répercussion inopinée»
des échos de cette foi perdue, échos fragmentaires encore, mais
déjà très distincts.
Devant son auditoire de Heidelberg, Goerres laissait vibrer
cette âme tout entière, avec une éloquence qui rappelait, au
témoignage de lun de ses disciples, le bruit lointain du flux et
du reflux; « mais à travers ce murmure uniforme brillaient
deux yeux prodigieux, et constamment ils lançaient de tous côtés
des éclairs de pensée ; c'était comme un somptueux orage noc-
turne découvrant, tout d'un coup, tantôt des gouffres, tantôt de
nouvelles régions insoupçonnées; c'était un réveil universel ,
c'était une flamme pour toute la vie. » Par-dessus ces gouffres,
à l'horizon de ces régions nouvelles, Goerres faisait scintiller
lïmage du moyen &ge chrétien, où la foi populaire se traduisait
en un art populaire, où la vérité révélée, œuvre de Dieu, était
exprimée par la beauté gothique, œuvre du génie allemand; et
la résurrection de ces souvenirs, outre qu'elle relevait l'abatte-
ment des patriotes, allait faire sourdre en beaucoup de con-
sciences, et dans celle de Goerres tout le premier, un nouveau
courant de christianisme. Goerres, s'envolant pour quelque
temps hors de son siècle, avait retrouvé dans ce moyen âge vers
lequel il avait émigré, des raisons d'espérance, un penchant à
croire, tout au moins à vouloir croire, et un ressort nouveau
pour son énergie. Chez lui, comme chez beaucoup d'ouvriers de
la grandeur allemande à travers le xix^ siècle, l'action devait être
fille de la science; on pourrait dire, même, fille du professorat.
En 1808, de crainte que la police badoise ne lui causât d'inu-
tiles ennuis, Goerres cessa de professer : il s'en revint parmi les
Rhénans, et reprit ses mesures pour agir. 11 n'avait encore que
trente-deux cms ; et déjà il avait vécu plusieurs vies si somp-
tueusement, et les avait épuisées si précipitamment, qu'à
quelque moment de son existence qu'on envisage cette torren-
tueuse nature, on entrevoit toujours, chez Goerres, un vieil
homme qui s'efface, un homme nouveau qui s'équipe.
Digitized by VjOOQIC
•pf^^r
l'allemagne catholique. 57
IV
L'Alletnagne était lente au réveil ; et Goerres, quand môme^
croyait à rAllemagne, d'une foi qui s'insurgeait contre la souve-
raineté de l'empereur et contre Thumble docilité des peuples.
Voulant justifier sa croyance, angoissé peut-être par le besoin
de sy confirmer lui-même, on le vît se jeter, avec un geste
d abandon farouche, dans un acte de foi en la Providence :
Goerres crut au Dieu-Providence, parce qu'il voulait croire à l'Al-
lemagne et parce qu'il lui semblait qu'une nation si profondé-
moit endeuillée méritait, pour supporter ses malheurs, les con-
iiléances de Dieu lui-même. Il commença, en 1810, de se faire
Fécho de Dieu. « Comme le soleil, écrivait-il un jour, la Provir
denee brille au ciel ; elle plonge ses regards dans l'orage, et son
rayon éclairera la matière chaotique et soulevée. Peu nombreuiç
sont les hommes qui peuvent élever au-dessus de ce désordre
Imir libre regard et comprendre le but du bouleversement. » Il
s« rangeait parmi ces hommes, sans jacitance mais sans tremble-
ment, et il s'assignait cette tâche ingrate, d'interpréter de la part
de Dieu les malheurs de l'Allemagne.
On dirait qu'en présence de l'Allemagne terrassée Goerres
plaide pour la Providence ; mais la plaidoirie devient bientôt
offensive ; Tavocat de Dieu s'érige en organe de Dieu, et c'est en
condamnant la paresseuse mollesse de l'Allemagne qu'il absout
l'apparente incurie du Très-Haut.
Comment le peuple allemand, avec ses aspirations fragmenlaires, con-
foses» inconstantes, pouvait-il emporter Testime des puissances ordonna-
trices qui sont au ciel?... 11 a manqué de qualités pour mériter la victoire;
les qualités lui eussent manqué, aussi, pour profiter de la paix... Les résul-
tats ont montré que les choses n eussent point ainsi tourné pour les Alle-
mands, si la puissance qui, sur terre, régit toutes les destinées, avait reçu
d'eux cette garantie, qu'ils doivent être les ouvriers d'un ordre nouveau,
snpérieur à Tordre actuel; sûrement, en ce cas, elle leur eût donné la
victoire.
C'est dans son écrit sur la Chute de V Allemagne et les condi-
ns de aa résurrection, imprimé en 1810, que Goerres esquisse
tte explication des infortunes allemandes. Elle peut en ces
mes paraître banale, et ressembler à un commentaire de l'en-
aragcante mais platonique maxime : Aide-toi, le ciel t'aidera.
Digitized by VjOOQIC
58 REVUE DES DEUX MONDES.
Mais d*autres pages^ composées en cette même année, publiées
beaucoup plus tard sous le titre : la Chute de la religion et sa
renaissance^ nous font pénétrer plus avant dans la pensée do
Goerres. La Providence, telle qu'il la connaît, la comprend et
Tadore, est une Providence qui se complaisait en faveur de TAlle-
magne à certaines visées d'élite. Tout de môme que, sous Tan-
cienne alliance, le peuple juif était un peuple de choix, de môme le
Saint-Empire Romain germanique était une institution de choix;
et comme Israël fut puni par ses malheurs, ainsi l'Allemagno
fut châtiée par la guerre de Trente ans. Le châtiment fut incom-
pris ; la nation prédestinée continua de perdre l'esprit, d'oublier
tout ce qui faisait son essence, de répudier le culte de la vie an-
cienne, de l'art ancien, de perdre de gaieté de cœur le sens de
ce qu'il y a de meilleur, et « avec ce sens devait disparaître aussi
le sens religieux. » L'expiation dont Bonaparte est l'instrumeiit
doit dessiller les yeux de ce moderne peuple de Dieu, que son
instinctive piété, sa « nature non falsifiée, » son attrait vers la
profondeur, désignent pour un rôle auguste. Goerres fait plus
et mieux qu'appeler ses compatriotes à se convertir ; il les convie
à reprendre conscience de leur vocation sacerdotale, et à se
bien persuader qu'il leur appartient d'ôtre les prêtres du temps
nouveau. Étrange et fumeuse apologétique, plus nationale que
chrétienne et plus grisante qu'édifiante ! A l'origine de cette res-
tauration religieuse qui n'est point exempte de quelque fantaisie,
Porgueil germanique s'étale : les Allemands doivent être religieux
parce qu ils sont « une caste de brahmanes. »
Ce qu'il y a de précis à cette date dans l'esprit de Goerres,
c'est ridée patriotique; quant à sa religiosité, très sincère, ar-
dente môme, elle manque de consistance, parce qu'elle n'a point
d'objet où s'attacher. La religion vers laquelle Goerres sollicite
les âmes n'est rien de plus encore, si l'on ose ainsi dire, qu'un de-
venir. Un opuscule intitulé Foi et Science^ qu'il publiait en 1805,
opuscule hétérogène où Jacobi, Fichte, Schelling eussent pu
retrouver quelques bribes, décousues et mal recousues, de leurs
propres pensées, faisait rentrer dans le môme filon religieux le
paganisme et le christianisme, et inclinait à traiter les diverses
religions comme des formes de religiosité également respec-
tables en leur temps. Goerres, en 1810, n'est pas encore revenu
complètement de cet éclectisme syncrétiste : Stolberg parmi le^
catholiques, le mystique J ung Stilling parmi les protestans, lui pa«
Digitized by VjOOQIC
t'ALLEMAGME GATHOUQUB. 59
raîssent être, an même degrés des initiateurs efficaces; il rêve de
la construction d'un nouveau temple spirituel pour lequel toutes
les idées religieuses, toutes les improvisations des âmes pieuses,
^rviraient de matériaux.
On se demande si le catholicisme et le protestantisme, à cette
époque, étaient quelque chose de plus, pour Goerres, que des
ébauches différentes, et toutes deux utilisables, de la religion
de l'avenir. Par ses ambitieuses et vagues velléités d'architec-
tore religieuse, Groerres ne se distinguait pas du commun des
écrivains contemporains; il s'en rapprochait, tout au contraire,
et ce qui nous semble aujourd'hui paradoxal était alors assez
banal. C'était l'heure où Hoelderlin songeait à une nouvelle Église
qui ressusciterait l'hellânisme; où Zachariàs Wemer élaborait
use religion d'emprunt, demi-chrétienne, demi-maçonnique ; où
saivolaient à travers l'Allemagne, de la tombe prématurément
ouverte de Novalis, les germes aventureux d'une palingénésie
religieuse ; où des ftmes se rencontraient enfin pour épier, sur la
foi de Jung Stilling, le prochain avènement d'un millénaire.
L'originalité, à cet instant du siècle, eût consisté, non point à
d^ner de nouveaux échafaudages spirituels, mais à rentrer,
tout simplement, dans ces vieilles cathédrales que l'esthétique
romantique recommençait d'admirer.
(Test la science des religions, telle que la cultivait Goerres et
teDe qu'on la cultivait autour de lui, qui allait l'induire à faire
on pas de plus vers ces portiques depuis longtemps oubliés.
A d'autres époques, l'histoire des religions éloignera les esprits
du catholicisme : on la verra s'in§urger, au nom de l'évolution-'
nisme religieux, contre la notion d'une Eglise immuable ; igno-
rante de la vie des dogmes dans l'Église et du caractère actif, —
dynamique, si nous osons ainsi dire, — que garde toujours la
pensée humaine, môme lorsqu'elle s'incline devant une révélation,
l'histoire des dogmes aura beau jeu de souligner le contraste entre
l'idée de fixité dogmatique et les enrichissemens séculaires de la
<*»nscience humaine.
Elle avait, dans la première moitié du xix^ siècle, de tout
.très préoccupations : à cette époque, en Allemagne^ les cher-
teurs qui s'occupaient avec le plus d'éclat de l'histoire des reli-
Digitized by VjOOQIC
60 REVUE DES DEUX MONDES.
gions 86 souciaient» avant tout, de discerner, dans un lointain
passé, une sorte de fonds commun où se serait alimentée la
religiosité des diverses races; et, sans qu'ils le voulussent^ le
résultat de leurs fouilles à travers les multiples alluvions des
âmes devenait un hommage à ce que Bossuet appelle « la suite de
la religion. » Greuzer, dans sa SymboliquCy expliquait les mythes
grecs comme de beaux et poétiques symboles, plus tard incom-
pris, d'une philosophie primitive qui faisait honneur à Tenfance
des peuples. Par delà les épopées homériques, il reconstituait
un grand âge théologique, durant lequel « la Grèce avait failli
devenir un pays sacerdotal, avec une religion profonde, des sym-
boles vénérés, des institutions hiérarchiques, et un fonds de
monothéisme venu de TOrient. » Il dessinait ainsi une sorte de
préhistoire religieuse, au cours de laquelle Dieu avait exercé la
maîtrise du ciel, un corps de prêtres celle de la terre; et, par
delà les origines accessibles de la pensée religieuse grecque, il
entrevoyait des lueurs orientales. Son admiration pour les mythes
païens n'avait en son essence rien d'antichrétien : les Pères de
l'Église élevés en Orient, Origène par exemple, ou bien Grégoire
de Nazianze, n'ont-ils pas donné l'exemple d'une sorte de ten-
dresse pour les poétiques égaremens de l'âme antique, tendresse
où se mêlaient l'esprit de finesse et l'esprit de charité? Aussi,
n'est-ce point parmi les chrétiens, mais parmi les survivans du
rationalisme antérieur, que la méthode et les conclusions de
Greuzer soulevèrent des anxiétés : Voss fit un livre contre la
Synd)oliquej comme il avait fait une brochure contre la conver-
sion de Stolberg à l'Église. La Symbolique passa pour une apo-
logie déguisée du sacerdoce et de la théocratie, et Greuzer, tout
protestant qu'il fût, pour un agent masqué des Jésuites.
Or Goerres mythologue se rattachait à la même école. V His-
toire des mythes du monde asiatique^ qu'il publia en 1810, fit
éprouver à Greuzer une sorte d'enthousiasme; l'auteur de la
Symbolique aimait à suivre, dans le livre de Goerres, les exodes
du mythe, « cette lumière venue d'Orient, et qui, toute resplen-
dissante, émigrait dans le monde occidental de l'Europe. » Là
science de l'époque, au lendemain de cet ouvrage, saluait en
Goerres un de ses maîtres; et, d'autre part, ces études mêmes,
sur lesquelles était assise à jamais sa réputation de savant, ache-
vaient de détruire en son esprit les derniers vestiges des idées
philosophiques d'an tan. Goerres avait dit adieu, pour toujours,
Digitized by VjOOQIC
L* ALLEMAGNE CATHOLIQUE. 61
ï la conception, religieuse par certains côtés, d'un avenir ra-
tionnel dont l'humanité révolutionnaire serait l'ouvrière; avec
toate la richesse de son érudition, il s'orientait vers le berceau
du monde, prenait, là-bas, contact avec le « divin, » et com-
mençait d'accepter le sacerdoce comme Torgane authentique des
révélations de l'au-delà. L'histoire des religions, qui obscurcit
ehez beaucoup de nos contemporains l'idée d'Église, acclimatait
au contraire cette idée dans Tintelligence de Goerres; et tandis
qu'un voltairianisme brutal, radicalement ignorant de l'histoire,
n'ap^cevait aux origines de la prêtrise qu'un artifice de la
fourberie humaine pour exploiter la crédulité des peuples;
Goenres, quelque incroyant qu'il fût encore, apportait dans ses
recherches ce sens du mystère qui parfois est la condition de
il science, et rendait son âme contemporaine de celles des croyans
mtiqaes, pour s'initier longuement, gravement, aux augustes
ucanes derrière lesquels ces âmes s'abritaient.
VI
Cétaient certes de beaux voyages que ceux qu'entreprenait,
u delà de l'histoire et presque au delà de ce monde, l'imagi-
nation religieuse de Joseph Goerres; mais la politique les allait
interrompre, impérieuse à jamais pour ceux qui l'ont un instant
courtisée, inlassable à les relancer, experte à les confisquer. La
politique fit redescendre Goerres du ciel sur la terre, du passé
dans le présent. Or sur la terre, dans le présent, il retrouvait un
sacerdoce insigne, qui se présentait au monde comme incarnant
et satisfaisant les aspirations religieuses : c'était le sacerdoce
papal. Et Goerres, engageant dans la presse un duel avec Napo-
léon, allait bientôt prosterner aux pieds du pape captif, mais mo-
ralement libre par son vouloir d'être libre, l'admiration d'un
citoyen froissé, d'un patriote lésé.
11 s'était plaint, déjà, dans son opuscule sur la Chute de f Al-
lemagne, que l'opinion publique, partout sauf en Angleterre,
tût devenue muette et comme proscrite. Les journaux de son
pays l'écœuraient (1) : il tenait à montrer ce que veut, ce que peut,
'^ que doit une presse digne de ce nom. Dans cette vallée du
hin où les armées napoléoniennes jouèrent leur avant-dernière
(i) Sar l'attitude de V « intelligence » allemande à l'égard de Napoléon, voyez
article de M. Cavaignac dans la Revue du 15 mars 190 i.
Digitized by VjOOQIC
62
REVUE DES DEUX MONDES.
partie, un journal surgit, qui s^appelait le Mercure^ et qui mar-
quait les coups du sort, à mesure qu'ils frappaient l'Empereur. Il
faisait mieux, même, que les marquer : il les préparait. Il sculp-
tait en chacun de ses lecteurs une ftme de soldat; il les poussait
au camp, et puis les y suivait, sonnant tour à tour le clairon
d'alarme et la diane de la victoire, mais jamais la retraite. Le
bureau du Mercure était comme Tatelier où se forgeaient les
idées qui bientôt mobilisaient les hommes. Stein, Gneisenau,
Bliicher, Louis de Bavière, étaient fidèles en leurs applaudisse-*
mens ; Goerres avait des correspondans qui le qualifiaient de
(( gardien sacré de l'Allemagne, » de « trompette de la vérité, »
d' (( homme diabolique ; » les noms d'Isaïe, de Dante, de Shaks-
peare, se pressaient sur les lèvres de Gentz, lorsqu'il parlait de
lui. Savigny écrivait que le Mercure remuait Berlin; Greuzer
apprenait que dans le Harz l'opinion était secouée ; et les deux
Grimm, confrères de Goerres en érudition philologique, étaient
dérangés du matin au soir, dans leur studieuse retraite de Cassel,
par les bourgeois de la ville, qui venaient chez eux lire le Mer^
cure. Un universitaire de Hanau célébrait cette feuille comme
un Vésuve puissamment assis à l'angle de la Moselle et du Rhin,
pour tenir le Français en respect et pour le braver... Quatre-
vingt-dix ans ont passé ; & l'endroit même d'où ce Vésuve vo-
missait sur l'Europe sa lave ardente, une statue colossale se
dresse ; c'est celle de Guillaume I''', posté à Goblentz, comme
Goerres, pour regarder la France, là-bas, bien loin, tout au bout
de ce ruban de Moselle, qui jadis s'attardait plus longuement
chez nous.
L'Allemagne bismarckienne n'aura qu'à relire le Mercure
pour s'exciter contre la France, pour épier sur son propre sol,
avec une rage vengeresse, les traces laissées par nos armes, et
pour rougir de ces vivats que l'Allemagne de 1807 poussait à
Napoléon, « se remuant comme des vers sous le sabot de son
cheval ; » et Goerres avait déjà disposé de l'Alsace au nom d'un
hypothétique droit des langues, plus d'un demi-siècle avant que
la Prusse ne nous l'enlevât au nom de la force. Le Mercure en-
seignait à l'Europe la haine de la France, « plus funeste à l'hu-
manité que ne l'avaient été les Turcs au temps des croisades ; »
et lorsque Goerres, avec un joyeux rugissement, regardait l'orage
passer en bourrasque par-dessus les têtes des Rhénans, et se dé-
charger sur la colonne Vendôme, il se pouvait rendre ce témoi-
Digitized by
GoogI(
l'âllemagne Catholique. 63
gnage, qu^il avait marqué lui-même à la foudre, zigzaguant par-
dessus la « ville de péché, » le point où elle devait tomber,
c Paris ! Paris, toi qui as répandu tant de maux sur tous les
peuples, voilà ton tour 1 » Goerres, nouvel Isaïe, dictait à Dieu
ses arrêts ; il condamnait une ville à mort ; et la foudre surve-
nait, justicière docile.
Napoléon, traqué par quatre souverains qui derrière eux
avaient quatre peuples, parlait du Mercure comme de la « cin-
quième puissance ; » et tandis que les quatre puissances étaient
coalisées pour faire taire l'Empereur, la cinquième, elle, avec un
raffinement de dérision, s'ingéniait en un pastiche à le faire
parler. Un adieu de Napoléon à son peuple courut à travers
TEurope : « On m'a chassé de chez toi, criait l'Empereur déchu,
mais tues moi. J'ai vaincu la Révolution, et puis je l'ai absorbée;
et maintenant que je m'en vais, je te la rends, de nouveau je la
Tomis sur toi ; la discorde ne fera plus qu'un avec ton être. Si
tu crois pouvoir te passer de ma personne, mon esprit repose
sur toi. Un jour viendra où tu crieras vers moi pour que je
t'aide. » Goerres se mettait dans Tâme de son ennemi, et le
grand théâtre de l'Europe, devenu muet depuis que le bruit
des proclamations n'y succédait plus au bruit des victoires,
eut un instant cette illusion d'être rempli, comme naguère,
par la voix de Napoléon. Même mystificateur, Goerres de-
oiearait prophète : esilé de la terre par les Anglais, dérobé par
la mort, ensuite, à la barrière des océans, l'Empereur avait en
effet condamné la France, incertaine, souffreteuse, à être tou-
jours en travail de lui, par delà Sainte-Hélène, par delà le tom-
beau.
A côté de cet hommage involontaire que Goerres rendait à
Napoléon, un autre hommage, celui-là volontaire, se multi--
pliait sous sa plume à l'adresse de Pie VII :
Tes douleurs touchent à leur fin, disait-il au Pape; bientôt résonneront
itou oreille les tonnerres de la dernière bataille, et tes délenseurs s'appro-
dteront, les héros du Nord, ceux dont les pères, jadis, ont brisé la force de
l'anliqna paganisme. Au milieu de ces troupes de vaillans défenseurs du
Seigneur, tu te dresseras comme jadis se dressa Léon; Russes, Suédois,
lemauds. Anglais, Espagnols et Italiens, t'entoureront sur le champ de
innar près Babyione, et tu béniras les généraux et les armées qui ont
nporté de vive force, dans un combat, la paix du monde, le repos et la
(Dcorde de TÉglise.
Digitized by VjOOQIC
64 REVUE DES DEUX MONDES.
Ainsi se complaisait la pensée de Goerres dans révocation
prochaine d'une alliance intime, profonde, entre toutes ces
forces matérielles qu'étaient les peuples rendus à eux-mêmes et
la grande force morale que Pie VII incarnait. Mais ce fut la
Sainte-Alliance qui survint ; elle réservait à Goerres une formi-
dable déception.
VII
L'Europe et TAUemagne, telles que les avait recrépies le
Congrès de Vienne, déplaisaient à Tâme de Goerres. L'Allemagne
venait de traîner, depuis la paix de Westphalie, « les pires
siècles de son histoire; » il eût voulu que le Congrès y mit un
terme, et reconstruisit la chrétienté en reconstituant TAlle-
magne ; mais « le palais impérial de Vienne était devenu comme
une bourse, où Ton pesait et comptait les ftmes, ainsi qu'on fait
des pièces de monnaie ; » et l'Allemagne, au lendemain de cet
effort de mathématique politique, était plus impuissante, plus
divisée que jamais. « Être Allemand, écrivait Goerres en 1817,
veut encore dire, comme avant 1813, être sans honneur. » Le
patriotisme était suspect aux bureaucraties d'État ; elles détes-
taient, dans l'élan . patriotique, un mouvement spontané des
consciences ; or, elles redoutaient tout mouvement et haïs*-
saient toute spontanéité. A la suite de l'investiture nouvelle que
le Congrès de Vienne leur avait donnée, l'esprit des princes et de
leurs ministres était comme noyé dans un chaos de contradic-
tions. D'une part ils bénéficiaient de la Révolution, qui, dans
leurs terres comme sur le sol de France, avait tout nivelé, qui
avait supprimé les autonomies locales, détruit les forces sociales
susceptibles de faire contrepoids au pouvoir d'en haut ; d'autre
part, toute initiative, quelle qu'en fût l'origine, toute doléance,
quel qu'en fût Taccent, et toute revendication, quelle qu'en fût
l'équité, leur étaient suspectes, odieuses même, comme des se-
n;iences de révolution. C'était une conséquence immédiate de la
Révolution d'avoir rendu leur autorité plus forte en ne laissant
au-dessous d'eux qu*une foule d'atomes, qu'ils appelaient encore
des sujets et qui déjà se qualifiaient de citoyens, mais qui, de
quelque nom qu'on les baptisât, n'étaient qu'une poussière.
Poussière mouvante, pourtant, sous l'impulsion latente du souffle
révolutionnaire ; elle avait des ondulations occultes et je ne sais
Digitized by VjOOQIC
':^7î
L ALLEMAGNE CATHOLIQUE. 65
quelles fermentations intérieures, et s'échappait parfois en bouT-
fées opaques ; et les puissans, à peine réinstallés chez eux par
cet acte de Vienne qui, tout ensemble, sanctionnait et enrayait
la Révolution, sentaient la terre frémir, et l'atmosphère se trou-
bler, et s'ennuager le ciel.
Metternich racontait plus tard qu'il avait un moment escompté,
pour la Sainte-Alliance au berceau, le concours de Goerres;
mais Goerres s'était refusé, n'admettant pas qu'après avoir, avec
les armes de leurs peuples, reconquis la liberté pour leurs
trônes, les souverains affranchis marchandassent à ces heureux
ramqueurs quelques miettes d'autonomie civique. Ce n'est pas
à dire que les « libéraux » se pussent réclamer du nom de
Goerres. Il souhaitait, comme eux, des constitutions; mais il
Toalait que ces documens fussent le fruit de l'histoire, et non
Sun a priori philosophique. « Les constitutions d'aujourd'hui,
écrivait-il, ne sont point des unions sociales contractées par des
hommes libres pour établir des liens mutuels de droits et d'inté-
rêts; ce sont des morceaux de papier sur lesquels ils ont écrit
leur volonté et leur pensée. Aussi aucune bénédiction ne repose
sur leurs œuvres, parce qu'elles ne sont bâties que sur le vide. »
Le Nassau servait de modèle k l'art de constituer; or il rendait
les hommes égaux dans une servitude commune, et ce qu'on y
appelait la liberté n'était qu'un ironique prestige. Bade avait une
eoQstitution ; mais, faute de bases historiques, d'institutions
libres, de corporations fortes, elle ne reposait que sur une vo-
lonté inconstante; et, donnée par un ordre de cabinet, elle pou-
vait être reprise avec la même facilité. Les Rhénans souhaitaient
une constitution, mais ils avaient tort de persister dans leur
aveugle défiance contre l'aristocratie, et de permettre ainsi au
pouvoir central de faire bon marché des anciens droits, sur les-
quels étaient fondées les prétentions du Tiers État comme celles
de la noblesse. Aussi Goerres éclairait-il par des exemples sa
façon de comprendre les constitutions : au lieu d'être édifiées
comme un château de cartes sur un terrain nivelé, elles devaient,
d'après lui, être une sorte de description de larchitecture sociale,
et, dans le corps social, régler les rapports des membres avec la
tête et des membres entre eux, en s'inspirant de Thistoire et des
éalités concrètes. Il détestait, aussi bien dans les conseils des
rinces que dans les projets des révolutionnaires, deux variétés
liffë rentes d'absolutisme : d'une part l'absolutisme de la mo-
Ton zxm. — 1904. 5
Digitized by
GoogI(
66 REVUE DES DEUX MONDES.
narchie, d'autre part Tabsolutisme de la démagogie. Ce qui lui
paraissait singulièrement choquant dans l'arbitraire princier,
c'est que les souverains, spoliateurs du haut clergé, destruc-
teurs de la noblesse d'Empire, ennemis ombrageux des antiques
libertés du Tiers État, avaient, en définitive, reconquis leur au-
torité et la raffermissaient chaque jour par des procédés em-
pruntés au jacobinisme; et ce qui lui inspirait en revanche
quelque tendresse pour les « libéraux, » c'est qu'à ses yeux
l'Etat aurait dû s'incliner, non point, à vrai dire, devant cette
abstraction des Droits de l'homme qu'ils avaient prise comme
idole, mais du moins devant les libertés historiques et anciennes
dont l'histoire passée conservait les titres, et que la Révolution
avait détruites pour le plus grand profit des rois. Goerres remar-
quait finement qu'il y avait des points communs entre les « libé-
raux » allemands et les ultrcts français : les uns et les autres
étaient des mécontens, qui cherchaient dans les institutions du
passé une justification pour leurs murmures. Et c'est par là
qu'il expliquait l'étrange destinée de ses écrits, qui, par certains
côtés plaisaient à la noblesse, par d'autres aux novateurs, et
qui s'accommodaient avec le Pape sans déplaire aux hommes
qualifiés de révolutionnaires.
La représentation de toutes les forces sociales efficaces lui
paraissait une indispensable assise du pouvoir; il gi'oupait ces
forces en trois classes : celle qui enseigne la société, prêtres et
professeurs; celle qui la défend, aristocrates; celle enfin qui la
nourrit. De même que les droits des peuples lui paraissaient pro-
tégés par une telle constitution, lexistence de la monarchie lui
semblait être la meilleure garantie qu'au sein d'un peuple cha-
cun ferait son devoir : il aimait la monarchie, certes, niais en
inclinant à faire du pouvoir royal un magistère et non point
une jouissance. Et comme les rois pensaient autrement : « mi-
sérables gouvernemens, s'exclamait Goerres, voyez comme ils
titubent! » Ces titubans augustes, désireux de s'étayer entre
eux, se rassemblaient-ils en congrès, Goerres accueillait d'un
éclat de rire 1 effort qu'ils faisaient pour « retarder 1 heure uni-
verselle. »
Aussi la variété de jacobinisme dans laquelle se complai-
saient les rois traita cet importun journaliste comme l'avait
traité le jacobinisme. du Directoire : le Mercure dut disparaître.
Ai Les filles de joie s'opposent h. l'éclairage des rues, » ripostait
Digitized by VjOOQIC
L'ALLEMAaNB GATHOUQUE. 67
Goerres, déchu, de par la Tolonté du roi de Prusse, du droit
d'éclairer TEurope. Il se consolait en écoutant sourdre une
époque nouveile, une époque où ]^ jeunesse grandissante s'ap*
prêtâit à revendiquer une Allemagne « une, libre, forte, indépen-
dante, bien ordonnée, sûrement protégée. » Il parut à Goerres»
en un jour de 1819, que les deux époques, celle que prolongeait
la police et celle que préparait la jeunesse, se rencontraient et
se heurtaient; la rencontre était sanglante : ce fut l'assassinat de
Kotzebue. Devant l'Allemagne étonnée, Goerres en fit le coni'-
men taire : sans approuver la violence, il déclara que le sang
n'avait pas coulé en vain, si tous, puissans et sujets, profilaient
de la leçon, et si les amis du mort, pour alléger au delà de ia
tombe sa responsabilité, prêtaient enfin leur aide contre cette
idolâtrie qu'il avait lui-même créée. Ainsi s'achevait l'oraison
funèbre consacrée par Goerres au théoricien de l'absolutisme
prussien, et, pour souligner la portée de son écrit qui voulait
être un acte, il jetait à la face des hommes d'État ces derniers
mots : i( Les paroles que nous avons dites peuvent être regar-
dées comme une prédication sur l'esprit du temps; elle n'est pas
dénature à flatter les oreilles des puissans ou de leurs partisans
aveuglés, mais l'esprit qui y règne ne saurait être désapprouvé
par les fondateurs mêmes de la Sainte-Alliance ; car c'est l'es-
prit biblique. » Et Goerres avait raison : Ton croyait entendre
m prophète d'Israël demandant à Kotzebue ses comptes, uu
nom de ce peuple élu qu'était l'Allemagne.
« L'écrit de Goerres, disait Gentz à Mettemich, n'est pas
seulement mauvais, il est condamnable au dernier degré et
tombe presque sous le coup de la loi. » La loi n'allait pas tarder
à sévir. Car peu de mois après l'assassinat de Kotzebue, un livre
nouveau paraissait, qui s'appelait f Allemagne et la Révolution.
Comme lieu de publication, l'imprimeur, sans préciser, n'avait
mis que ce mot : « Allemagne. » Un sentiment général de mé-
contentement se faisait jour, d'un bout à l'autre de la patrie:
Goerres allait en donner les raisons profondes. Des adolescens se
vouaient à la mort; Goerres allait dire pourquoi. 11 allait ex-
euser en l'expliquant la grande conspiration par laquelle «le sen-
"^ ment national mquiété, l'espérance trompée. 1 orgueil oiïensé,
vie comprimée, se liguaient contre l'arbitraire aveugle, contre
mécanisme des forces décrépites, contre l'endurcissement dos
^jogés, contre le venin rongeur des maximes du despotisme. >•
Digitized by VjOOQIC
68 REVUE BBS DEUX MONDES.
Les congressistes de Vienne étaient les premiers responsables :
chaque prince avait emporté son contingent d'âmes sujettes, ot
le premier devoir de leur sujétion était de ne se plus souvenir
de la patrie morcelée; F Allemand devait être « le suisse, le col-
porteur et le laquais du monde entier. » De là, par représailles,
les tressaillemens de fierté qui parfois devenaient séditieux, les
explosions de révolte qui soudain se faisaient meurtrières ; la.
« métaphysique de la haute police transcendantale, » au lieu de
voir le mal et d'y remédier, trouvait plus commode de dénoncer
une grande conjuration de haute trahison, et de sévir. « Si l'un
des côtés de la patrie était tourmenté par des mouvemens sans
fin et sans but, c'est que l'autre paraissait frappé d'apoplexie : »
Goerres, à Tavance, prédisait à cette police apoplectique une
série de défaites.
De jour en jour, annonçait-il, la force puissante de la nature se déve-
loppe davantage dans les peuples... La nation veut Tunité, et son vouloir
est comme la croissance des arbres» comme le vent qui souffle : aucun efiTort
ne peut opposer une barrière... Toute l'histoire de l'Allemagne, depuis trois
siècles, n'est que stérilité et langueur... Autrefois, quand les États étaient
parvenus à ce point de décadence, la Providence employait le moyen de
rémigration des peuples; des flots de barbi^res se répandaient sur les nations
languissantes. Ce moyen n'existe plus, depuis que la civilisation a détruit les
anciennes forêts, et que la charrue a dompté la terre au profit de l'homme.
Mais cette civilisation a ouvert la communication avec un nouveau monde
qui, par des forces morales, remplace cette force physique épuisée, et qui
joue un grand rôle dans les révolutions des États. C'est ce monde mystérieux
des idées qui plane au-dessus de toute notre existence et qui anime toutes
les formes. Les idées servent d'âme aux États et leur donnent la véritable
existence. Mais quand un État vieillit, l'idée qui l'avait animé, el qui d'abord
le pénétrait tout entier, devient de plus en plus étrangère à la matière ;
alors, de conservatrice elle devient destructrice; et parce qu'elle veut se
construire une demeure nouvelle, elle dissout les liens de l'ancienne orga-
nisation, afin de faire place à la création nouvelle... Et de toutes les
démences la plus impardonnable est celle de vouloir arrêter cette grande
œuvre de création, et d'entreprendre la lutte contre les idées, dans laquelle
personne n'a triomphé.
La Prusse, insensible au reproche de démence, avança d'une
étape dans la lutte contre les idées : un mandat d'arrêt fut lancé
contre ce prophète de Tunité allemande ; Goerres dut s'enfuir.
i( C'est la malédiction de cette terre infortunée, versifiait alors
le poète Uhland, que ceux qui brûlent pour la patrie de la flamme
Digitized by VjOOQIC
L'ALLEMAGNE CATHOLIQUE.
69
lapins pure sont stigmatisés comme des traîtres au pays, et que
ceoiqui, hier encore, s'appelaient les sauveurs du pays doivent
fiiirTers le bercail de Fétranger : » les applaudissemens qui
aoeaeillirent ces vers sur le théâtre de Stuttgart durent être
doux aa cœur du contumace. Le duel était engagé entre la force,
représentée par la Prusse, et les idées, représentées par Goerres :
fl quittait la Prusse pour toujours ; et lorsque, vingt ans [après,
h Toiz tonitruante du vieux publiciste prendra le monde à té-
noin des vexations du protestantisme prussien contre l'arche-
Téqnede Cologne, la Prusse officielle aura la douleur de constater
toat ensemble, par le fait de Goerres, la victoire du catholicisme
et la victoire de la presse, et de s'incliner devant les poussées
combinées de TÉglise et de l'opinion, l'une, force immuable,
Ftatre, force changeante, l'une, servie par Goerres, Tautre,
dirigée par lui, l'une et l'autre jadis, au temps de la Sainte-Al^
Biac€, méprisées et ravalées par l'absolutisme prussien.
VllI
f
Le grand ennemi de la France s'en fut demander asile à la
Fraace. Strasbourg possédait une bibliothèque d'élite, que la
sdaice doutre-Rhin cultivait volontiers, et dont malheureuse-
ment, un jour, les armées d'outre-Rhin ignoreront la valeur :
SMrres se fixa près de ce précieux dépôt, et Texplora d'un œil
dïercheur. Greuzer se réjouissait que son illustre ami eût fait un
WQveau mariage avec la science, mariage dont le premier fruit
fcit la publication de la grande épopée persane de Firdou.si ;
Bais les bourrasques de la politique, auxquelles Goerres n'avait
le courage de fermer ses fenêtres, venaient souvent troubler
ménage. « On se plonge dans le passé, écrivait-il ; et voilà le
tqui cogne à toutes les croisées. Maudite politique! elle
ikorbe toutes les journées avec d'innombrables feuilles volantes,
qu'il faut du moins flairer pour se mettre au courant! » En
viin Greuzer insistait-il pour que Goerres achevât bientôt ses
travaux historiques sur les légendes : Goerres continuait, mais
aachevait pas; la malveillance du roi de Prusse avait fait de lui,
s*ii Jit I expression de Jean-Paul Richter, un autre Coriolan; et
le I riolan strasbourgeois ne boudait, ni ne se taisait. Il inclinait
tw à se réputer Tinterprèlc de Dieu, pour qu'un autre que Dieu
fû e condamner au silence. Il présentait ses prophéties comme
d m.
Digitized by
Google
70 REVUE DES DEUX MONDES.
autant de créances sur l'histoire du lendemain ; et Tbistoire, de
par la volonté divine, acquitterait ces créances en réalisant les
prophéties. « Mes prédictions ont été tellement justifiées, écri-
vait^il à Perthes, que des gens pénétrans concluront k une
entente secrète entre moi et les puissans, en vertu de laquelle je
pouvais à l'avance concerter les numéros qui seraient tirés Tan-
née d'après. » « Poursuivi par la moitié des rois de TEurope, »
suivant l'expression de Benjamin Constant, il était devenu, par
leur propre faute, Tincarnation même de la liberté de la presse;
et son auguste besogne de commentateur des événemens était
en même temps la revendication d'une liberté. Le livre : l^Eu--
rope et la Révolution^ qui parut en 1820, tirait la conclusion
des épisodes révolutionnaires qui se déroulaient en Espagne, et
p)rodiguait aux diverses souverainetés européennes les somma-
tions et les menaces. La brochure de 1822 intitulée : la Sainte
Alliance et les peuples au Congrès de Vérone, forçait, au nom des
peuples, les portes du royal concile :
Que le Congrès des princes, écrivait Goerres, soit en même temps un
Congrès du peuple et des peuples, un petit et un grand conseil, réunis pour
la recherche du bien commun ! Alors il pourrait peut-être arriver que, du
jour où se réunirait ce Conseil des peuples, datât le véritable affranchisse-
ment de l'Europe, promis par la bataille des peuples ; et que ce Congrès,'
autrefois Congrès du peuple, puis honteusement descendu au rang d'une
journée de gala et d'une réunion de cour, regagn&t son antique dignité.
Les souvenirs de la vieille chrétienté se dressaient, dans
l'imagination de Goerres, comme un affront aux modçrnes
parades de l'absolutisme; la sainteté du vieux Saint-Empire,
qu'autrefois il blasphémait, parlait désormais à son cœur; et ce
n'était plus seulement par fantaisie romantique que l'esprit de
Goerres élisait domicile dans le moyen âge, c'était, désormais,
parce qu'il pensait et voulait trouver, dans ce lointain passé dont
l'Église était la tutrice, un tremplin solide et sûr pour ces aspi-
rations populaires par lesquelles Dieu gônait les rois.
Il y avait sept ans que Joseph Goerres, sans auxiliaires, sans
soutiens, avait commencé de se mesurer avec le comité de têtes
couronnées qui prétendait régenter l'Europe; il y avait sept ans
qu'il les bravait par sa plume, et trois ans que son exil môme les
défiait. L'Europe le regardait : les aristocrates aimaient chez lui
certaines idées, les démocrates goûtaieùt chez lui certains accens;
Digitized by VjOOQIC
L'ALLEMAGNE CATHOLIQUE. 71
persoQne n'était à sa suite, mais tous à ses écoutes. Et ce que
tous pouvaient constater, c'est qu'à mesure que s'acharnait sa
plume contre l'absolutisme des rois saintement alliés, à mesure
progressait sa conscience dans les voies qui la ramenaient au
cttholieisme.
En 1816, Goerres professait encore, en matière religieuse,
une sorte de syncrétisme, dont il donnait la formule, en termes
fort curieux, dans une lettre à Adam MûUer :
La religion, pour vous, c'est le christianisme ; pocr moi, le christia-
làme est une religion, et j'accorde qu'elle est le sommet, le centre et
fime de toutes les autres. Le culte du monde primitif est pour moi le chris-
tiuiisme en son enfance; le judaïsme avec les mystères du paganisme, c'est
kjeanesse, qui s'essaie en des voies nombreuses, souvent très excentriques;
le chiistianisme proprement dit, c'est la maturité, mais sans conclusion ai
fina^lue. Ainsi je gagne du terrain en avant et en arrière, pour caser ce
qw Dieu lui-môme ne doit pas condamner, l'ayant toléré avec bienveil-
lace.
Goerres, à cette date, ne se refusait point à être chrétien;
mb ce qui lui faisait peur, c'était d'être exclusivement chrétien.
Qoe eet éclectisme religieux, qui par certains côtés confinait à lïn-
tiférentisme, fût médiocrement propice àl'action sur les hommes,
c'art ce que MûUer, en 1819, lui faisait finement observer. « La
patte disloquée, lui écrivait-il, réclame de ses amis et de ses
gûies, donc de vous, que vous exposiez le fond de votre cœur,
le noyau de vos idées sur les grandes questions, votre profession
de foi. )} Goerres, piqué au jeu, répondait par d'agréables saillies
sor le symbole de Janus et sur le sens de ses deux faces ; mais à
cette époque même ses écrits politiques étaient déjà tout impré-
gna de catholicisme. Le livre f Allemagne et la Révolution faisait
l'floge du Saint-Siège et même des Jésuites ; le livre l'Europe et
loRivolution pressentait que Rome serait, pour toute TEuropo,
k centre et le point d'attache de toutes les idées religieuses
fevivifiées, et expliquait la dislocation de la vieille Europe par
k malencontreuse substitution, au moyen Âge, du règne des
soldats au règne des prêtres. L'histoire du monde, dans ce livre,
9e menait pour Goerres à la lutte entre la « surnature » et la
02 M déchue; et cette philosophie de lliistoire, au nom de
Ui die il s'attaquait aux rois, était tout entière empruntée à la
ïé <9ition.
Digitized by VjOOQIC
72 REVUE DES DEUX MONDES.
Deux ans se passent, et nous voyons Goerres s'assimiler,
avec leurs plus strictes exigences, les thèses des canonistes sur
le droit social de TÉglise. « Je .considère, écrit-il en 1822 à un
éditeur de Stuttgart, que TÉglise n'est nullement subordonnée à
l'État et aux intérêts de l'État, mais que plutôt l'État est dans
l'Église, qu'il la doit servir comme un organe de ses fins supé-
rieures... Je ne veux pas que la religion soit claquemurée dans
le boudoir du cœur : elle a trop & taire au dehors ; il n'est pas
jusqu'au marché, aux alentours duquel l'Église n'ait un rôle spa-
cieux à jouer. » Ces lignes sont décisives : elles attestent que le
publiciste politique dont le nom continue d'épouvanter la
Sainte-Alliance s'est mis délibérément au service de l'Église. Le
savant, à son tour, apportera bientôt son féal hommage : « Mon
histoire des légendes, écrit Goerres en 1824, aura, en dernière
analyse, un but théologique; car elle veut, en partant des docu-
mens et des traditions de tous les peuples, défendre la Bible
contre les attaques de la légèreté, et lui préparer un trophée
avec les armes mêmes de l'attaque. » Goerres croyant allait se
faire apologiste.
Il avait derrière lui moins d'un demi-siècle d'âge et déjà
plusieurs vies ; il allait à Strasbourg en inaugurer une nouvelle,
qui plus tard s'épanouira dans la studieuse société de Munich.
Nous étudierons bientôt, en cette dernière période, cet attirant et
puissant personnage, si multiple et si divers, et tout ensemble si
robuste, si rebelle au découragement et à la lassitude, qu'on se
fatiguerait à suivre ses vies plus tôt qu'il ne se fatiguait à les
vivre. Mais si nous réservons pour Tinstant l'étude de l'époque
durant laquelle Goerres fut un publiciste proprement religieux,
nous observerons pourtant, en prenant congé de lui, que le sou-
venir de ses polémiques contre la Sainte-Alliance devait rendre
à rÉglise romaine le plus insigne service. Il était bon qu'elle
fût saluée comme l'éducatrice du renouveau social par celui-là
même qui avait combattu sans trêve les illusions conservatrices
des cabinets européens, et qui avait su comprendre le travail
révolutionnaire des peuples. On ne pouvait dire, à son propos,
que la dévotion aux grands de ce monde l'eût acheminé vers la
dévotion à l'Église : il n'était pas de ceux chez qui l'acte de foi
pouvait apparaître comme une sorte d'attitude réactionnaire de
la conscience, complétant et consommant une attitude réaction-
naire delà pensée, et qui semblaient ne songer à la légitimité de
Digitized by VjOOQIC
f
l'Allemagne catholiqltî:, 73
Diai que pour donner à la légitimité des rois une suprême
marque d'hommage.
IX
A Tépoque même où Goerres, tout monarchiste qu'il fût,
pouvait être soupçonné d'ébranler les trônes, un robuste théo-
ricien, originaire de la Suisse allemande, se croyait prédestiné
par Dieu pour les asseoir à jamais; il s'appelait Charles-Louis
jeHaller; et de même que Goerres avait commencé de servir
l'Église avant d'être revenu lui-même à la pratique religieuse,
de même Haller, né protestant, servait TÉgiisc avant de s'être
ETOué catholique.
Le « discours préliminaire » de la Restauratioit de la science
folitique^ écrit en 1816, définit avec ampleur quelle est, dans
la pensée de flaller, la portée de son travail. « Les rois légi-
times sont replacés sur le trône ; nous allons y replacer la science
légitime. » En face de la Révolution, Haller dresse la science ;
ec tace des théories du contrat social et de l'état de nature, il
dresse l'étude inductive des faits. Cette étude, telle qu'il lavait
commencée, tout jeune, dans la ville de Berne, sa propre
patrie, telle qu'il l'avait poursuivie, entre 1801 et 1806, à TUni-
versité de Vienne, telle qu'il l'avait esquissée, dès 1808, en son
.iMgé de la politique universelle^ prenait comme point de dé-
part Thypothèse d'un « homme indépendant, » et envisageait les
diverses façons dont cet homme indépendant pouvait devenir
m souverain. La propriété, la valeur, la science : tels sont les
trois litres au nom desquels cet être hypothétique peut arriver
à une souveraineté : le chef de famille est souverain de ses ser-
viteurs; le capitaine, de ses compagnons d'armes; le docteur,
de ses fidèles : voilà trois supériorités qui résultent de la force
des chosfô ; les souverainetés qui les sanctionnent, les princi-
pautés qui en résultent, « naissent donc, aussi, de la force même
des choses, sans volonté positive, sans convention factice des
hommes. » Un souverain, c'est un grand propriétaire opulent
et puissant ; mais tout chef de famille est dans sa sphère un sou-
Tcrain ; et il n'y a pas de différence d'essence entre la souve-
n leté du père et celle du roi. Gomme le père existe avant l.i
fa aie, le roi existe avant le peuple; toutes les monarchies ou
pi tcipautés se forment de haut en bas. Bref, chaque individu
Digitized by VjOOQIC
74 REVUE DES DEUX MONDES.
est roi et monarque dans le cercle de son domaine et de son
pouvoir, mais ce n'est pas la masse des individus qui crée le
roi. La souveraineté n'est que la ratification d'un fait, de ce fait
naturel que le plus puissant règne : le souverain a des droits
plus étendus que les autres hommes, mais non pas d'autres
droits.
Voilà les principes qui, d'après Haller, sont appelés à de-
venir la profession de foi de tous ceux qui combattent le jaco-
binisme avec les armes de la science ; voilà, dans toute sa lo-
gique, la <K contre-révolution de la science. » Il semble, de
prime abord, qu'en refusant au peuple toute part à l'élection
primitive de ses chefs, il ébranle le fondement môme des reven-
dications populaires, et que sa théorie sur la genèse du pouvoir
ne puisse aboutir qu'à des maximes d*absolutisme. Mais ce n'est
là qu'une apparence; car si vous suivez jusqu'à épuisement
ridée de Haller, vous constatez que, dans son système, l'État
disparaît. Or il n'y a pas d'absolutisme sans un État qui l'incarne
ou tout au moins qui l'encadre. Le droit de conscription et le
droit d'imposer arbitrairement les sujets, qui sont les deux pré-
rogatives d'un État absolutiste, sont formellement déniés au
souverain, tel que Haller le conçoit; car « la guerre du prince
est sa propre guerre » et ne concerne que ses propres intérêts,
et le souverain très riche qu'est le prince ne peut pas disposer
de la propriété de ces petits souverains minuscules que sont les
particuliers. Le fonctionnarisme, qui est l'instrument d'un État
absolutiste, est une institution à laquelle Haller refuse toute
raison d'être; car il ne doit exister aucune différence entre ce
qu'on appelle les fonctionnaires et les « serviteurs des particu-
liers opulens. »
La théorie de l'état social, dessinée par Haller, n'est rien
autre chose, en définitive, que la description d'un régime
féodal, description purement empirique, dans laquelle les droits
des puissans sont très limités, mais dans laquelle les obligations
attachées à l'exercice de ces droits ne paraissent pas suffisam*
ment fondées. Haller invoque, pour étayer et proclamer le
devoir des souverains, les lois de justice et de charité; mais
elles ne font pas corps avec l'ensemble du système; elles s'in-
gèrent comme des correctifs dans ce féodalisme, où l'on peut se
demander, bien souvent, si Je droit n'est pas issu de la force.
Tandis que la théologie catholique professe sur l'origine du
Digitized by VjOOQIC
L ALLEMAGNE CATHOLIQUE.
75
pouvoir une doctrine dont le premier corollaire est d*imposer
au prince certains devoirs, et tandis qu'elle développe des argu-
BMQtations qui soulignent la responsabilité du puissant en
même temps qu'elle^s fondent sa puissance même, Haller juxta-
pose à sa théorie de TÉtat la notion des devoirs de la souverai-
neté, beaucoup plus qu'il ne l'en déduit ; c'est une notion qui a
lût d'immigrer dans la théorie, non point d'en découler. Et l'on
ni pas le sentiment, en lisant Haller, que le pouvoir vienne vé-
ritablement de Dieu; bien plutôt, il semble que Dieu survient
diDB le mécanisme du pouvoir, qu'il intervient dans le fonc-
tionnement, qu'il se fait l'hôte des conseils du souverain.
Haller attendait beaucoup de son travail. « Ce livre, écri-
vait-il, occasionnera d'abord une lutte violente, même entre le
père et le fils, entre la mère et la fille, le frère et le frère ; » et
s'eialtant par cette perspective d'offrir aux esprits une pierre
(l'acboppement, il écrivait avec crànerie : « La guerre dans le
royaume des intelligences a aussi son beau côté. » Ne nous
h&lons point de sourire de cette candeur d'espérances : il y a de
[a naïveté, certes, dans une telle recherche de la vérité poli-
absolue ; mais l'attitude est plus noble, plus désintéressée,
certain scepticisme politique, qui s'accommode de tout,
sajiste à tout, et ne péchera jamais, à coup sûr, par excès de
laîTeté.
Le quatrième volume de l'œuvre de Haller, qui parut en
^820, renfermait — ce sont ses propres expressions — « une
profession de foi faite devant l'univers entier. » Que l'univers
écoutât, ou bien qu'il fût distr&it, Haller devenait catholique, et
cela en vertu même de son système : par foi en lui-même, par
loi en ses théories, il prétendait faire acte de foi à l'Église ro-
ïûaine. C'est ce que nous révèle un curieux passage de la lettre
publique qu'il écrivit à sa famiUe, en 1821, pour déclarer sa
/létermination :
Une seule idée, simple et féconde, véritablement inspirée par la grflce de
^tn, celle de partir d'en haut, de placer dans Tordre dn temps, et dans la
Kienea comme dans la nature, le père avant les enfans, le maître avant les
Mnitears, le prince avant les sujets, le docteur avant les disciples, amena
di ^.(Miséqiences en conséquences le plan de ce livre, ou de ce corps de
^* rine, qui fait aujourd'hui tant de bruit en Europe, et qui, j'ose le dire,
e iestiné peuMtrc à rétablir les vrais principes de la justice sociale, et à
^ rer beaucoup de maux sur la terre. Je me représentais donc aussi une
Digitized by
Google
76 REVUE DES DEUX MONDES.
paissance on aatorité spirituelle préexistante, le fondatenr d'une doctrine
religieuse, s'agrégeant des disciples, les réunissant en société pour main*
tenir et propager cette doctrine, leur donnant des lois et des institutions,
acquérant peu à peu des propriétés territoriales pour satisfaire aux divers
besoins de cette société religieuse, pouvant même parvenir à une indépen-
dance extérieure ou temporelle. Consultant ensuite l'histoire et l'expérience,
je vis que tout cela s'était ainsi réalisé dans l'Église catholique; et cette
seule observation m'en fit reconnaître la nécessité, la vérité, la légitimité.
Ainsi, parce que la genèse et les développemens de TËglise
romaine répondaient en tous points aux hypothèses théoriques
de Halier, il reconnaissait d^is cette conformité une marque de
vérité; et le penseur satisfait smclinait en fidèle. Alors, sentant
grandir son rdle à mesure que Thistoire même de l'Église s en-
cadrait dans sa doctrine personnelle, il écrivait avec transport :
Dieu suscite un républicain pour asseoir et rétablir les monarchies sur
leur véritable base ; un homme simple et peu instruit, dont l'éducation fut
assez négligée, pour confondre la science la plus orgueilleuse des savans,
celle dont il fut lui-même imbu dans sa jeunesse, dont il partagea un ins-
tant les erreurs; un laïque, enfin, et un protestant, le descendant d'un
réformateur même, pour faire briller l'Église universelle d'un nouvel éclat,
et la défendre avec des armes qu'on n'avait pas encore employées.
Plusieurs plumes protestantes s'essayèrent à réfuter ce néo-
phyte ; rintolérance de ses compatriotes bernois le raya, parce
que catholique, de la liste des autorités cantonales; Halier, alors,
vint à Paris se mettre au service de la Restauration ; et, sous la
monarchie de Juillet, il s'en fut à Soleure, où s'écoula lentement
sa pensive vieillesse.
Halier, avec un esprit tout ensemble féodal et laïque, avait
entrepris ui*e œuvre sociologique, et c'est au cours de cette
œuvre qu'il avait rencontré et accepté des conclusions chré-
tiennes. Frédéric Schlegel^ lui, introduit dans l'Église par le
romantisme, s'occupa, .dans l'enseignement qu'il donnait à
Vienne, de déduire du christianisme même un système social.
Une préhistoire, que la foi nous révèle, nous montre l'humanité
perdant l'image de Dieu, d'après laquelle elle était modelée;
l'histoire interprétée par la foi nous fait et nous fera voir, k
Digitized by VjOOQIC
I
J
l'allemagnb catholique. 77
liavers des vicissitudes souvent décevantes, la restauration de
céte image divine dans Thumanité : voilà lïdée maîtresse de
Scftlegel et de r« école légitime » qu'il prétend fonder.
Entre cette « école légitime » et Fécole « rationaliste et libé-
rale, » nulle conciliation n'est possible : celle-ci « disserte sur
la perfectibilité indéfinie de l'humanité, sans autre commen-
cement véritable que la supposition vague d'un animal, sans
autre fin qu'une progression à l'infini; » celle-là « pose la res-
semblance avec Dieu comme le caractère distinctif, Tessence, la
Mhire et la destination de l'homme. >> Pour l'école rationaliste,
Thomme est un <( singe devenu libéral ; » pour l'école légitime, il
fat et doit redevenir l'image de Dieu; et l'histoire humaine,
se déroulant à la façon d'un cercle, part de Dieu pour revenir à
Dieu. La rédemption par le Christ apparaît dès lors comme un
3 pôle divin placé au milieu des temps; » et la philosophie de
rbistoire, telle que la conçoit Schlegel, n'est qu'une vaste exégèse
du plan rédempteur. A la fin des leçons sur la Philosophie de la
m, son imagination prend d'utopiques libertés : ce n'est plus
seulement Thomme, c'est la nature, qui plus tard bénéficiera de
la rédemption. « Cette nature, conçue comme une créature
soupirante, nous donne l'explication claire de ses prophétiques
pressenti mens; son état de sommeil inspire l'espérance d'un
grand et universel réveil. Ayant rejeté cette théorie et ne regar-
dant la nature que comme un sépulcre, la science physique
s'est ensevelie avec la nature dans un état de mort d'où elle ne
eommence à se relever que depuis une ou deux générations
L'horame seul peut vaincre la mort en reconquérant la perfeo
lion morale, d'où suivra la réintégration de la nature en Dieu,
c'est-à-dire la vraie théocratie, état dans lequel toutes les
créatures recouvreront leur immortalité, et qui complétera
l'harmonie de la création. »
C'est ainsi que Schlegel devine, dans la nature elle-même, ce
même mouvement de retour vers le paradis terrestre, qui semble
résumer à ses yeux Thistoire de l'humanité rachetée. Mais à
rencontre de cette réintégration de Dieu, uû obstacle surgit :
Schlegel Tappeilc Tidolàtrie politique. « On ne peut espérer la
i-^rmation divine, écrit-il, avant que toute idolâtrie politique,
uelque forme qu'elle affecte, de quelque nom qu'on la voile,
'ait complètement disparu de la terre. » Ce que Schlegel qua-
^fie de ce nom, c'est Tabsolutisme, quel qu'il soit^ celui d'un
Digitized by VjOOQIC
78 REVUE DES DEUX MONDES.
seul OQ celui d'une foule ; c*est le despotisme, quel qu'il soit,
celui du prince ou celui de la masse. Rien à ses yeux n'est aussi
faux, et aussi opposé au sentiment chrétien et à l'esprit reli-
gieux, que le droit strict et absolu et les théories politiques
absolues. Entre ces théories et le christianisme, il y aura tou-
jours conflit; car l'État chrétien, par là même qu*ilest chrétien,
est fondé sur Thistoire, déterminé par elle ; il affecte un carac-
tère de relativité ; il reconnaît et laisse subsister tout ce qui est
légalement établi et conforme au bien social; et il repousse
pareillement le despotisme arbitraire et le principe rationnel
d une liberté et d'une égalité universelles, la t3rrannie d'un sou-
verain et la tyrannie d'une faction. Alors s'insurge le faux esprit
du siècle, que Schlegel définit « l'absolu dans les opinions et
dans lee actes, i^ « On détache de tout un entourage historique,
continue*t-ily une particularité que Ton représente et que l'on
pose comme le centre et le but universel; on en fait, sans aucun
égard pour l'histoire, un principe absolu ; et Ton n'arrive de la
sorte qu'à faire fuir l'esprit de vie : là où il soufflait, il n'y a
plus qu'une lettre morte, propre à donner la mort. »
Schlegel déteste les lettres mortes, les lois qui manquent'de
souplesse, les constitutions artificielles; tous ces papiers lui
font horreur; et bien que le christianisme, — il le dit formelle-
ment, — admette toutes les formes de gouvernement, le seul
motif qui induise Schlegel à préférer à la république la mo-
narchie, c'est que, dans une république, où ce n'est pas une per-
sonne qui règne, mais la loi, il est à craindre que la loi ne de-
vienne une abstraction sacro-sainte et absolue. L'élasticité des
gouvernemens personnels lui parait préférable à la vaniteuse
intangibilité des lois républicaines ; et les sympathies de Schlegel
pour la monarchie héréditaire, « dernier système politique du-
rable où l'homme finira par s'abriter, » sont une conséquence
logique — et piquante — de sa haine contre l'absolutisme. Au
demeurant, il tempère cette monarchie par l'institution d'un sys-
tème de classes, de corporations, qui seraient les vrais repiré-
sentans de la nation; et <t cette distinction juste et chrétienne
des classes entre elles, explique-t-il, obtiendra chez tout esprit
raisonnable la préférence sur l'état constitutionnel, pénible éla-
boration reposant sur l'équilibre des pouvoirs. » La distinction
des classes, pour Schlegel, est un phénomène concret, une donnée
do la vie; la division des pouvoirs est une idée abstraite, absolue.
Digitized by VjOOQIC
l'allemagne catholique. 79
Tftut dans sa pensée, tout dans sa croyance, se ramène à la lutte
coitre l'absolu; et lutter contre l'absolu, c'est lutter pour Dieu,
puisque l'histoire est un conflit entre Tidolâtrie politique et le
règle de Dieu.
iMssi Schlegel ne permettra-t-il pas à l'absolu de se draper
de U majesté de Dieu : « le plus grand danger de Tépoque, dé-
clare-t-il, réside dans les écarts de l'absolutisme, qui pourrait
abuser des principes religieux. » Le mot vise la Sainte-Alliance,
apparemment. Même au service de Dieu, l'absolutisme était
abhorré par Schlegel : « Il faut bien se garder, disait-il encore,
d'attacher à lautorité divine des souverains de la terre l'idée de
l'absolu; idée si dangereuse en elle-même, et si féconde en er-
reurs déplorables, qu'il n'est même pas possible de i^attribuer à
Dieu, sans donner naissance à de graves malentendus. » Et de
fait, un malentendu très grave eût risqué d'opprimer la réputa-
tion de l'Eglise, si l'opinion eût pu la rendre responsable des
actes et des gestes de la Sainte- Alliance : la théologie politique
de Schlegel, professée à Vienne même, survenait à point pour
écarter le malentendu.
XI
On savait d'ailleurs, dans les sphères officielles, que Schlegel
n était point ime exception; un publiciste alors fort connu, et
qui fut un jour présenté à M"'"' de Staël comme « la première
tète de l'Allemagne, » Adam MûUer, croyait de son devoir de
penseur de confronter sans cesse avec la pratique de la Sainte*
Alliance un idéal politique qui lui semblait révélé par Dieu lui-
même. Prussien d'origine, converti de bonne heure au catholi-
cisme, il était une sorte de Bonald allemand, mais un Donald chez
ijui le travail de la logique se perdait volontiers en fusées d'ima-
gination; un Bonald emporté, sur les ailes du romantisme, dans
lia ciel où la philosophie germanique avait laissé des traînées
de nuages. L'Autriche, au service de laquelle il était passé, finit
par le décorer, en i 826, pour avoir consacré son talent à la « dé-
fense du principe monarchique et de la religion; » cet éloge
nfficiel ferait [mal augurer de l'originalité de MûUer, si nous no
euilletions, tout de suite, la correspondance privée qui s'échangea,
le longues années durant, entre Millier et Gentz, et qui nous
uontre la libre attitude du penseur catholique en face de celui
Digitized by VjOOQIC
m"'
80
REVUE DES DEUX MONDES.
que Ton pourrwt appeler le chef de cabinet de la Sainte- Al-
liaace.
Gentz rainasse en sa personne tout ce qu'il y avait de con-
tradictions intimes dans l'esprit de la Sainte- Alliance : l'idée re-
ligieuse, dont il n'a cure pour sa conscience, est exploitée par sa
apolitique; il estime la foi comme une sorte d'opium, qui garantit
le repos et le sommeil des humbles, indispensable à la sécurité
des puissans. Au nom de cette idée que toute réforme, dans
rÉglise comme dans l'État, doit venir des autorités constituées,
il condamne le protestantisme ; mais, pour lui-même, il reste
protestant. « Jamais la religion, écrit-il à MûUer, ne sera rétablie
comme foi, si elle n'est pas d'abord, auparavant, rétablie comme
loi. Car c'est seulement comme loi qu'elle peut fonder une foi
d'obéissance, même chez ceux-là qui étaient ou sont devenus rc-
fractaires pour la foi directe. » Tel est le principe, dont on ne
saurait dire s'il affiche plus de dédain pour l'idée religieuse ou
pour l'intelligence humaine ; il ravale ia religion à n'ôtre qu'un
outil de gouvernement : libre à l'Église de réclamer la foi directe ;
ce que l'Etal de la Sainte-Alliance veut procurer à l'Église, c'est
la foi d'obéissance, commandée par la légalité.
Adam MûUer est aux antipodes de son ami. Il lui explique
ce qu'est la foi, quelles en sont les connexions avec l'ensemble
des choses humaines, et de quel droit elle doit pénétrer dans
toute la vie sociale. Gentz proteste, il crie au paradoxe : ce Vous
désirez la foi aux plus profonds mystères de la révélation, répli-
que-t-il à Mûlier, et cela dans un siècle où c'est presque seule-
ment encore par procédé qu'on pose Dieu. » Sans sourciller, le
mot est lâché; il définit, avec une inconsciente crudité, la poli-
tique religieuse de Gentz : Dieu, pour la Sainte- Alliance, est une
donnée, et c'est « par procédé » qu'on « pose » cette donnée ;
et ce sera tant pis pour Dieu, pour le Dieu de l'Église, si ce
genre d'exploitation nuit à sa popularité, et si, fragile comme
une hypothèse, il devient ensuite importun comme un gendarme.
Millier, au contraire, n'introduit pas Dieu << par procédé ; » il le
salue comme l'auteur et la cime de toutes choses, comme celui
dont tout dérive; et son système philosophique et politique
n'est en quelque sorte que l'idée de Dieu eu acte. Alors Gentz
s'effraie de tant de métaphysique :
Vous m'apparaissez, signiôe-t-il à Millier, comme un homme qui, perché
sur une haute tour isolée, inaccessible, offrirait un somptueux régal auquel
Digitized by
Google
l'àllemagne catholique. 81
àelemis à antre il convierait lés spectateurs d'en bas. Le prince et moi ne
éaundins pas mieux ; mais comment Tenir j asqa'à Totre tour? Vous n'auriez
tBstg^Bé que si vous pouviez nous faire comprendre que toute vraie science,
toite]»éiiétration dans la nature, tonte législation, toute constitution sociale,
mèmt toite histoire, est l'œuvre d'une révélation divine et ne peut venir
qiedelà.
Mais Gentz est bien convaincu que Millier ne prouvera rien,
à que, pour faire régner Dieu dans la mesure où il sied qu'il
i^K, les expédiens bureaucratiques de la Sainte-Alliance vau-
èûnt mieux que les apostoliques discours d'un philosophe in-
compris.
D j a chez ce philosophe^ pourtant^ une logique qui décon-
certe Gentz. Mfiller, de temps à autre, s'essaie à dénuder, d'une
Bain brutale, les racines de l'arbre hétérogène qu'est la Sainte -
Âlliinee ; il les voit fragiles, il le dit, et parle, lui catholique,
CQQune le plus acharné des radicaux. Gentz, aussitôt, de se
fbÎBdre amèrement. « Vous êtes un idéaliste, vous faites, vous
poétisez, vous construisez un monde, qu'on ne trouve pas hors
ie TOUS. » Et une autre fois :
Tms parlez en des termes qui ébranlent le droit de propriété, et par
ksqoi^ quoique poussé par des motifs tout difîérens, vous travaillez, la
■ail dans la main, avec les hommes de révolution. Des juges, pourtant bien-
veObns, ont dit : Que gagnons-noas avec des alliés qui, avec l'intention de
BûQs édairer, livrent contre noas à nos ennemis les armes les plus bril-
lûtes? Yous connaissez le caractère juste, doux, généreux, du prince
(Xettemich). Il faisait à votre sujet des plaintes amères... La question n'est
pu comment la société doit se former pour Tavenir d'après un plan meilleur,
phis agréable à Dieu ; notre seule affaire est et doit être de la garder contre
la dissolution prochaine dont la menacent des ennemis connus et déter-
liinb... De Tablme de la destruction, vous faites naître certaines formes
novfdles, très chimériques, qui vous seraient plus chères que tout le vieux
latras dont aucun jacobin ne peut parler avec plus de mépris, que vous...
Totre opposition a pris un caractère qui m'a fait trembler. Et que vous
ii*ajez pas provoqué d'infinis dommages (pour le présent au moins), cela
tient seulement à ce fait, que peu de vos auditeurs et lecteurs savent com-
prendre ce que vous pensiez... Que, dans la situation où vous vous trouvez,
fié à certaines conditions sociales et politiques, considéré par le Gouverne-
ment autrichien comme un de ses appuis à l'étranger, par tous ceux qui
( ident l'ordre ancien comme un puissant aUié, vous ne fassiez rien de
] depuis plusieurs années, que des dissertations tbéologiques ; que vous
( nez les États de telle façon qu'on ait besoin de la plus haute puis-
I \ d'abstraction pour ne pas vous tenir vous-même pour un réformateur
To« xxiu. — '904. 6
Digitized by VjOOQIC
82 BEVUE DE8 DEUX MONDES.
radical en sens inverse» cela mérite que vous io pesiez encore une fois;
devant vptre conscience.
Mais Mûller ne vieat pas à résipiscence : il y a en lui, à côtd
du fonctionnaire appointé par TÀutrichei un spéculatif qui se
laisse traiter d'excentrique, mais qui ne se tait pas. Au fond,
Gentz et les politiques de son école n'aiment aucune idée, pas
plus ridée catholique que l'idée radicale : toute pensée leur fait
peur, même la pensée qui regarde Dieu. Us essaient de fairo
mentir l'axiome, que les idées mènent le monde. Mûller, lui»
croit à cet axiome : il indique à son correspondant que la lutte
sera entre la conception radicale et sa conception théocratique, à.
lui Millier, et que la faiblesse de la Sainte-Alliance est d'avoir
peur de celle-ci comme de celle-là. Il y a un faux droit naturel,
un faux droit d'État, un faux droit des gens, de faux principes
politiques : la Sainte-Alliance en laisse subsister toutes les con-
séquences ; de quel droit se plaint-elle, ensuite, que des univer-
sitaires plus logiques déduisent de ces erreurs tout un cortège
d'erreurs nouvelles? Elle s'attaque à ces Universités, elle les
veut détruire. Mûller laisse prévoir à Gentz que, dans la guerre
contre les intelligences, la Sainte-Alliance sera vaincue; au lieu
de calomnier la jeunesse allemande, on devrait se rendre
compte qu'elle est sérieuse, sobre, morale; au lieu de croire
qu'on a tout fait lorsqu'on a surveillé policièrement les chaires
où elle s'imprègne de la notion révolutionnaire de liberté, on
devrait la mettre à même de recueillir la vraie science positive
et de se familiariser avec 1' « idée chevaleresque de la liberté
dans l'obéissance ; » au lieu de fixer des limites factices à, l'acti-
vité de l'esprit, on devrait donner un enseignement positif. Mais
les gouvernemens craignent les « vérités morales positives » (ce
mot revient sans cesse sous la plume de Mûller). Elles s'insur-
geraient, ces vérités, contre leurs caprices quotidiens, dont une
liste civile garantit pour l'instant la sécurité ; les chimères phi-
losophiques des radicaux ne menacent que l'avenir. La morale,
ello, est une gêneuse immédiate et quotidienne; même contre
ces chimères, on ne tient pas à lui donner la parole.
A l'origine de cette politique mesquine et négative, où s'en-
lize la Sainte-Alliance, Mûller entrevoit et maudit deux influences,
celle du droit romain et celle d'Adam Smith, celle de l'abstrac-
tion ^juridiaue et celle de l'absolutisme économique, masqué du
Digitized by VjOOQIC
L* ALLEMAGNE CATHOLIQUE. 83
n/m de libéralisme : il prévoit que ces deux idoles s'écroule-
raaL
Déjà, dans l'enseignement du droit, Fécole historique prend
k dessus ; elle oppose à une philosophie abstraite et morte « la
médecine de l'expérience et de la tradition. » Et déjà s'alignent,
devant Fœil divinatoire de Mfiller, les futures revendications
sodales : « les deux cdtés de la nature humaine, le penchant à
muntenir le gain, le capital, la propre situation de fortune, et
d'autre part l'impulsion à créer, à acquérir par le travail, s'in-
camwont en deux partis, capitalistes et travailleurs, possédans
e! non-possédans, qui se rangeront en bataille et se détruiront
réciproquement en d'inconsolables mêlées. » Ces lignes sont de
I année 1820 : tandis que la Sainte-Alliance escarmouchait contre
le libéralisme, MfiUer sentait le socialisme se préparer à naître;
et dût-il n'être qu'une Gassandre inutile, il voulait, en face de ce
BieiidnÊtat que Genfz posait « par procédé, yf en face de ce Dieu
de bonnes gens à qui les libéraux, par représailles, portaient
knn faciles honmiages, ressusciter un Dieu plus ancien, archi-
tede de la nature et de Thistoire, s(ommet de la société féodale,
gaidicn des rapports sociaux, surveillant indiscret mais indispen-
sable des opérations de crédit, contrôleur des finances publiques
CGmme des consciences particulières, un |Dieu très vigilant" et
même, si l'on ose ainsi dire, très entrant, mais un Dieu qui
TÎTait, et qui faisait vivre.
Aimant tous quatre une certaine forme prophétique, et par*
(ois prophétisant en effet ; ayant tous quatre conscience d'être
complètement distincts de leurs contemporains, et d'être inac-
cessibles, de tous points, à la prise des partis qui les voulaient
cataloguer ; toujours déracinés de leur époque, souvent déra-
cinés de leurs patries, Joseph Goerres, Frédéric Schlegel, Charles
Lonb de Haller, Adam Mûller, firent campagne, chacun avec sa
méftode, contre l'absolutisme politique et social, sous quelque
fonne qu'il essayât de prévaloir. Goerres par ses leçons de Hei-
delb^, Schlegel par ses productions romanesques et critiques,
MûUer par ses conférences sur la science et la littérature alle-
mandes, avaient incarné le romantisme; avec le temps, et sous
II pulsion de la foi religieuse, ils cessaient de demander au
m en âge, uniquement des thèmes esthétiques, des amusemens
d' agination, des consolations pour les malheurs de leur
Digitized by VjOOQIC
^
84 REVUE DES DEUX MONDES.
peuple ; ils lui demandaient des leçons d'architecture politique,
des maximes de vie sociale chrétienne, des normes pour un
ordre économique chrétien. Quelque fragmentaire qu'ait été leur
œuvre, quelle qu'ait pu être, parfois, leur complaisance pour les
anachronismes, ils furent les précurseurs intellectuels de ce mou-
vement catholique-social autrichien auquel, il y a vingt-cinq ans,
le baron de Vogelsang rendit une impulsion durable ; et c*en
serait assez pour nous attacher à leur œuvre et nous faire retenir
leurs noms. Mais leurs physionomies, replacées dans le cadre de
l'histoire générale, méritent de s'y détacher en un relief plus
saillant encore. Tandis qu'en France la littérature catholique,
hormis l'école Menaisienne, se donna trop souvent les apparences
de senâr, en politique, la cause des ultras, et tandis que l'auteur
du Pape était le théoricien par excellence de l'absolutisme, l'Al-
lemagne lisait, dans les penseurs catholiques que nous venons
d'observer, la condamnation de ce système politique, et l'Alle-
magne constatait que la pensée catholique se dérobait à l'orbite
de la Sainte-Alliance. Lorsque, plus tard, une opinion popu-
laire aura le droit d'exister, et lorsque ce droit même la rendra
victorieuse, eUe ne flétrira pas dans Schlegel, dans MûUer, dans
Haller, les complices des bureaucraties vaincues ; et quant à
Goerres, elle l'honorera comme un devancier de la victoire.
Georges Gotau.
Digitized by VjOOQIC
POÉSIES
L'ASILE
Je reviens de la ville où m'appela l'automne
A ma maison des champs où m'invite Tété,
Et mon cœur doucement se recueille et s'étonne
En retrouvant ces lieux que mes pas ont quittés.
La vigne vigoureuse enguirlande la porte
Et son jeune feuillage y fête mon retour,
Qui, lorsque je partis, mêlait sa feuille morte
Au sable jaune où s'enfongait mon talon lourd.
0 Maison, je dépose & ton seuil la sandale
Et je suspends au mur la laine du manteau !
Mes pieds nus marcheront encore sur la dalle
Et je respirerai ton air frais comme une eau.
Me voici. Faudra-t-il, hélas I que je te dise
L« temps que mon absence a passé loin de toi.
Et la longue saison intermittente et grise
Où je n'ai pas dormi sous l'ombre de ton toit?
Digitized by VjOOQIC
86 REVUE DES DEUX MONDES.
Te dirai-je la Ville et la place publique,
Et ma tristesse errante aux àtres étrangerSi
Et les noirs ciels d'hiver sur la tuile et la brique,
Et la neige si lourde aux flocons si légers?
Toi, d'argile construite et couverte de paille.
Humble, que penses-tu des palais de là-bas
En l'avare Cité où la haute muraille
Enferme les vivans dans le bruit de leurs pas?
Si j'ai vécu sa vie orgueilleuse et captive,
Pardonne-moi, voici que je suis revenu
Vers la vigne qu'Avril a faite verte et vive
Et qui rit au soleil en feu dans le ciel nu l
J'ouvrirai la fenêtre à l'odeur des prairies
Et j'ouvrirai la porte au vent qui vient des bois,
Et les arbres féconds et les treilles mûries
Porteront la grappe et le fruit comme autrefois ;
Et, lorsque reviendra l'automne inévitable.
Je ne reprendrai plus la laine du manteau
Ni la sandale dure et qui fait sur le sable
Crier l'ingrat adieu de son départ nouveau.
Garde-moi dans ta paix et dans ta solitude
Et, maintenant, je suis ton hôte pour toujours,
Je ne redoute plus l'hiver farouche et rude
Où Tombre qui s'accroît est inégale au jour.
Car ta vigne, 6 Maison, attire les abeilles,
Leur vol déjà bourdonne et la ruche bruit.
Et ce sont elles qui fourniront à mes veilles
Le flambeau dont la flamme éclairera ma nuit.
Sur la cire fidèle, obéissante et douce,
J'inscrirai ma pensée, heureux si, des mots vains
Que trace le roseau et qu'efface le pouce.
Naît le Vers, étemel parce qu'il est divin.
Digitized by VjOOQIC
POÉSIES. 87
MIROIR PERSAN
L'ëtroH miroir qui dort en sa botte persane.
Toute peinte de fleurs que traça le pinceau.
Imite, sans que rien le tarisse ou le fane,
La forme d'une feuille et la couleur de Teau.
L'artisan de jadis a taillé dans le jade
Son contour, qui remplit la paume de la main,
Pour ce geste qui fut le tien, Schéhérazade,
Revoyant ton visage au soleil du matin!
Car, chaque nuit, ta longue et merveilleuse histoire
Suspend sur ton col nu le sabie redouté,
Et ta langue te vaut l'incertaine victoire
De sourire, une fois encore, à ta beauté ;
Mais le temps implacable et qui n'a pas d'oreilles,
Plus sourd que le Khalife ingrat et curieux,
N'épargne pas la joue et la bouche vermeilles.
Et la cruelle mort ferme les plus beaux yeux;
Le miroir qui, peut-être, a miré la Sultane,
Reflète maintenant un visage nouveau.
Et conserve toujours en sa boîte persane
La forme de la feuille et la couleur de Teau.
FIN DE JOURNÉE
Ma tristesse a devant soi,
Gomme au temps de ma jeunesse,
Le ciel au-dessus du toit
Par la vitre où le jour baisse.
Dans la maison pas de bruit ;
Je n'attends rien ni personne;
Et quelque chose m'a fui...
Je suis seul et c'est l'automne.
Digitized by VjOOQIC
1
8S REVUE DES DEUX MONDES.
Le silence semble mort
Où j'entendais jadis rire,
Au fond du bois d'ombre et d or,
La Faunesse et le Satyre,
Et, dans leurs roseaux distincts.
Murmurantes et lointaines,
Se répondre, échos lointains,
Les Mtes et les fontaines l
AUTRE SOIR
Ce beau jour n'est plus rien que son ombre odorante,
La lumière est éteinte et le vent disparu;
Le parfum ténébreux de l'arbre et de la plante
 remplacé pour nous la forme qu'ils n'ont plus.
La forêt incertaine est à peine un murmure
Où la feuille invisible à la feuille s'unit,
Et le fleuve n'est plus qu'une fraîcheur obscure
Qu'aspire en soupirant l'haleine de la nuit.
Il semble que le temps et l'ombre et le silence
Ordonnent de mourir et de fermer les yeux,
Car si le jour renatt, revient et recommence,
Aura-t-il la beauté de ce jour radieux?
Aura-t-il cette aurore, et ce clair crépuscule,
Et ce midi de flamme où l'Amour triomphant
Pose aux lèvres en feu sa lèvre qui les brûle ?
Et son soir sera-t-il sonore et transparent ?
Et du fleuve, de la forêt et de la plante.
Do tout ce qui fut lui, refera-t-il demain
Ce ténébreux parfum et cette ombre odorante
Où persiste embaumé son souvenir divin?
Digitized by VjOOQIC
POÉSIES.
DIALOGUE
89
« — Tu es TAmour. Veux-tu ces roses que tu touches ?
Elles ont la chaleur et la pourpre des bouches
Qui murmurent ton nom dans l'ombre, ô fier Amour !
Pour sceptre entre tes mains véux-tu ce glaïeul lourd ?
En couronne à ton front faut-il que j'assouplisse
La branche droite où luit la feuille verte et lisse
De ce jeune laurier qui pousse dans le vent 7
Parle. Tout le jardin au feuillage mouvant
Est à toi ; son printemps pour te plaire est éclos.
Et ses plantes, ses fleurs, ses arbres et ses eaux
Attendaient avec moi ton heure et ta venue.
Regarde-les. Voici ton temple et ta statue...
Mais pourquoi restes-tu toujours silencieux, '
0 cher Amour? L'offrande est petite à tes yeux^
Je le sais. Ma maison est derrière ce hêtre.
Suis-moi. Voici la clé de la porte. Pénètre
Dans la salle où la table est servie à ta faim.
Les fruits juteux, le lait, l'onde fraîche, le vin,
Groûtes-y. Laisse-moi, cher hôte, sur la dalle,
A genoux, délier doucement ta sandale
Et baiser tes pieds nus qui t'ont mené vers moi.
La route t'a blessé. Tu es las, mais pourquoi
Ce regard, ce sourire amer et ce silence?
N'est-ce donc pas ainsi qu'on t'accueille? Commence
A boire et je boirai dans ta coupe... J'ai peur
Car te voici debout avec une lueur
Farouche dans tes yeux que je croyais si doux.
Qu'as-tu donc? Qn*ai-je fait? Tu grandis to'ut à coup,
L'ombre remplit la salle et la lampe s'éteint;
J'ai peur. Tes mains ont pris brusquement mes deux mains.
Ne serre pas ainsi mes poignets sans courage...
Ton souffle me renverse et me brûle au visage,
Je tremble. Je te hais. J'ai peur. Ton corps ^t lourd.
Tu veux ma vie. Elle est à toi. Tu es l'Amour. >>
« — Je suis l'Amour. Écoute-moi. Mes mains sont fortes.
C'est en vain à mes pas que Ion ferme les portes
Digitized by
GoogI(
90 REVUE DES DEUX MONDES.
De la maison prudente et du jardin secret;
Lorsque l'on ne veut pas que j'entre, j'apparais.
Je suis le visiteur impatient et l'hôte...
Que la lampe baissée ou que la torche haute
Eclairent plus ou moins mon visage, c'est moil
Il n'est plus temps de fuir, alors que Ton me voit.
Que la frappe l'airain ou la marque le sable.
Accepte à son instant mon heure inévitablei
Et ne t'attire pas mon regard irrité,
Mais attends-moi plutôt avec simplicité,
La porte grande ouverte et la table servie;
Car, si veut ton destin que j'entre dans ta vie,
Ni le verrou massif, ni la clé, ni le chien
Qui aboie et qui mord, ni la serrure, rien
N'empêchera jamais, sache-le, que je vienne,
Si je le veux, poser ma bouche sur la tienne,
Quoi que tu fasses, malgré toi, un soir, un jour •
Mes mains sont fortes. Obéis. Je suis l'Amour. »
LE SOUHAIT
Peut-être, si j'avais choisi mon temps où" vivre,
Eussé-je, grave et doux, vieilli sous le turban,
Et ma vie eût passé ses jours calmes à suivre
L'ombre du cyprës noir et du minaret Jblanc.
Dans la fraîche mosquée où mille fleurs sont peintes
Sur la faïence lisse autour du nom d'Allah,
J'aurais, les yeux levés vers les lampes éteintes.
Attendu qu'Azraël, à mon tour, m'appelftt;
A la fontaine pure, où coule une onde claire.
J'aurais lavé mes pieds, mon visage et mes mains.
Et prosterné mon corps au tapis de prière.
Chaque fois qu'au ciel bleu chantent les muezzins;
Digitized by VjOOQIC
POÉSIES. 91
Et, sur la Corne d'Or par la nuit étoilée,
Mon calque eût fendu le flot pareil aux cieux; .
Et ma femme pour tous jalousement voilée
N'eût montré qu'à moi seul les astres de ses yeux...
Ainsi j'aurais vécu dans ma demeure close,
Mêlant à la senteur en feu du tabac fin
Le parfum du santal et l'odeur de la rose,
Sous quelque vieux Sultan, au nom sonore et saint.
Et dans le cimetière où se pressent les tombes,
Harmonieusement et du baut des cyprès,
La voix des rossignols et la voix des colombes
Auraient bercé, là-bas, mon sommeil sans regrets.
Mais qu'importe sa vie à qui peut par son rêve
Disposer de l'espace et disposer du temps?
Qu'importe, puisque j'ai, d'une illusion brève.
Satisfait à jamais mon désir d'un instant,
Et qu'à travers Stamboul et dans la verte Brousse
J'ai ressenti l'attrait du pays musulman,
Où s'allonge, le soir, sur la terre &pre et douce
L'ombre du cyprès noir et du minaret blanc 1
LE CLOITRE
Fruit de l'heure, éclatant dans un bronze trop mûr,
La grappe de midi s'égrène au campanile,
Et le soleil vineux ruisselle sur le mur !
L'été brûle alentour la campagne et la ville;
Le marbre qui la pave est, au talon, du feu.
Tandis que cuit au toit la braise de la tuile
Le ciel est presque sombre à force d'être bleu,
Ihie tristesse ardente accable le silence
Où les cloches d'or lourd se taisent peu à peu*
Digitized by VjOOQIC
g-Kv«.v..v.:^-
1
92 REVUE DES DEUX MONDES.
Il fait chaud. Mon ombre me pèse, et je commence,
Dans un vertige, à voir le cloître tout entier
Qui semble, de soleil ivre jusqu'à la danse.
Autour de moi tourner au pas de ses piliers.
STANCES
Mon jardin est très beau, car il est plein de roses
Dont Tarome puissant Tembaume tout entier.
Et la colombe rauque y roucoule et se pose
Sur le vase de marbre où s'enroule un laurier.
Et, lorsqu'elle se tait et que dans l'air sonore
S'épuise peu à peu la force de son chant,
On respire l'odeur qui, là-bas, semble éclore
Au parterre empourpré, magnifique et vivant;
Mais si, par le parfum de tant de fleurs hautaines,
Mon jardin au soleil est orgueilleux et beau.
Il est doux et sait plaire aux âmes incertaines
Par la fraîche rumeur du feuillage et de Teau;
Car, partout où ton cœur cherchera le silence,
Il entendra toujours la vasque dont le bruit
Retrouve, attend, rejoint, accompagne et devance
L'oreille qui l'écoute et le pas qui le suit.
Et, n'est-ce point ainsi. Amour, que tu demeures
A jamais où ton ombre est entrée une fois.
Et que tu laisses, en souvenir de tes heures
Heureuses, un parfum, un murmure, ime voix.
Qui, pareils au parfum et pareils au murmure
Que la rose répand et que chuchote leau,
Font, mêlés à la voix de la colombe pure.
Plus divin le silence et le jardin plus beau ?
Digitized by VjOOQIC
POÉSIES. 93
A UN PORTRAIT
Lorsque sur le papier que le pastel colore
Le peintre a figuré votre visage frais,
Vous aviez l'âge heureux qui ne sait pas encore
Ce que cache la vie en ses obscurs secrets.
Sur vos cheveux plus blonds d'une poudre légère
Votre bonnet de tulle est noué d'un ruban
Si bleu, qu'on lui dirait la couleur mensongère
Que montre ravenir à vos regards d'enfant;
Car vos yeux, votre bouche et tout votre visage,
Où du fard à la joue en avive le teint,
Ont un air innocent, mystérieux et sage,
Et comme une douceur d'avril et de matin.
Brève aurore ! le ciel se couvre et l'éclair brille :
La fleur prête à s'ouvrir périt en son bouton !
Et je sais seulement que vous mourûtes fille
Et que des grands-parens m'avaient dit votre nom.
Bien longtemps au mur nu de ma chambre d'étude.
Ce portrait familier, timide et gracieux.
Veilla sur ma pensée et sur ma solitude,
Mais son tendre regard n'attirait pas mes yeux;
Et maintenaut qu en moi, si doux à ma tristesse.
Est né le goût amer des choses sans retour,
J*aime votre muette et lointaine jeunesse
Qui survit à la mienne et qui dure toujours ;
Et souvent, à ce cadre où votre claire image
Sourit toujours la même en son môme matin.
Je suspends pour offrande et j'offre pour hommage
Une rose pareille aux roses du jardin,
Digitized by VjOOQIC
94 REVUE DES DEUX MONDES.
Où VOUS marchiez le long des buis à la française
Devant quelque château de Bourgogne ou d'Artois,
Quand vous aviez seize ans, au temps de Louis Seize,
Et lorsque vous étiez telle que je vous vois.
WATTEAU
La guitare, la batte et la veste de soie,
Gydalise épiant dans Tombre Mezzetin,
Et l'étreinte froissant le manteau de satin.
Et Taveu qui soupire et rit sans qu'on le croie.
Tout ce songe léger de chansons et de joie,
C'est toi qui Tas conduit vers le noble jardin,
Où r Amour indécis, d'un long geste incertain,
Choisit sa flèche sûre et tend son arc qui ploie...
Avec la majesté des ombrages profonds, 1
Versailles t'a donné ses dieux et ses fontaines; I
Venise fa prôté son masque et ses bouffons ;
<
Et tu tiens de tous deux les deux lettres marraines,
Le V double et pareil, de lui-même jumeau,
Qui commence ton nom mystérieux, Watteau 1 '
]
Henri de Reghieh. *
Digitized by VjOOQIC
->ip!^r^ ' "f:
LE GOUVERNEMENT
DE LA
DÉFENSE NATIONALE
LA. CONQUÊTE DE LA FRANCE
PAR LE PARTI RÉPUBLIGAIN^)
II
I
De ces sommets gui élèvent au-dessus de lui leurs hauts pro-
montoires de calme, le Midi apparaît bas et vaste, comme une
mer déroulant la faible houle de ses ondulations aux caresses
du soleil, et, comme sous de légers embruns, lumineux sous une
poussière d'or. Les montagnes qui le dominent au Nord ne lui
font pas une barrière continue : elles laissent ouvertes deux
brèches par ofi il contourne leur base et pénètre au delà de leur
rempart. Entre le fossé de la Gironde et le mur du Cantal, les
vallées du Périgord et du Quercy communiquent de plain-pied
par plusieurs couloirs, et font insensible le passage d*une région
à l'autre : ce sont les petites entrées du Midi. La grande s'ouvre
entre le Massif central et les Alpes, où la vallée du Rhône laisse
pénétrer largement, jusqu'aux abords de Lyon, le climat de la
plaine chaude.
Dans ced contrées la vie circule plus rapide et plus ardente.
1 ; une double partialité de la nature supprime les plus dures
[ï] Voyez la Rnu€ du 15 août
Digitized by
GoogI(
1
96 REVUE DES DEUX MONDES.
servitudes qui, ailleurs, absorbent, dans les sollicitudes du pain
quotidien, le temps et les pensées : car elle accroît la fertilité
du sol et diminue les besoins de l'homme. Il échappe aux dé-
penses qu'imposent le froid rigoureux, le sol humide, le jour
obscurci, à l'usure que les climats hostiles font de la richesse
la plus précieuse, la santé. Contre cette destruction quotidienne
il a moins besoin de cette défense réparatrice qui, dans le Nord,
incite si aisément à la gloutonnerie et à l'ivresse. L'atmosphère
qui épargne les corps répand une vertu, car elle entretient la
sobriété générale. Là, le soleil est le législateur suprême des
habitudes et des caractères, autant que des heures. La maison
bien close qui, dans le Nord, est le centre de l'existence, n'en
est ici que l'accessoire : entre ses murs, où le charme de la
contrée hospitalière ne pénètre pas, l'homme tient à l'abri ce
qu'il possède, mais aime moins à s'enfermer lui-môme. Une
existence attirée au dehors par les actes mêmes de la vie domes-
tique, rend plus continu le voisinage des habitans. Le travail
mieux récompensé laisse plus de temps libre pour le plaisir et
le plaisir aussi rassemble les populations. Des fêtes nombreuses
interrompent la monotonie des jours ouvrables, et toutes, sous
les cieux des arènes, dans les rues décorées des villes, par les
gais sentiers des pèlerinages, promènent des chants, des faran-
doles, des cortèges, et associent la joie des multitudes à la joie
de la nature amie. Enfin, à certains instans, l'activité même du
plaisir, comme celle du travail, accable, et cette lassitude en-
seigne le goût et l'art du repos. C'est encore au dehors que se
passent le plus souvent ces heures d'immobilité. Il n'est pas de
bourgade qui n'ait sa place plantée de vieux arbres. Sous leur
feuillage, quand il fait une tache noire sur la blancheur du sol,
les oisifs cherchent abri contre les flèches éblouissantes de la
lumière embrasée. Et, tandis que le corps se repose, échanger
des nouvelles, des idées, ou seulement des propos, est ]a res-
source de tous les &ges et de toutes les conditions. Ainsi ces
populations vivent d'une vie publique où la puissance perma-
nente est la parole. Or le sujet où les gens de toute profession
trouvent toujours de l'intérêt à dépenser, du nouveau à ap-
prendre, des controverses à soutenir, au moins de grands gestes
à faire et de grands mots à prononcer, est la politique. La po-
litique doit donc prendre là une importance qu'elle n'a pas
ailleurs. Le contraste est complet entre les populations du Nord
Digitized by VjOOQIC
r^
LE GOUVERNEMENT DE LA DÉFENSE NATrONALE. 97
à la voix sourde, à l'accent lourd, à Tesprit réfléchi dont la len-
teur semble paresseuse, et les populations méridionales aux
curiosités impatientes, au verbe clair, facile, intarissable. Dans
les cités du Nord, le siège séculaire des intérêts communs est
«rhfttel de ville »: conçu pour le service d'assemblées res
treintes, les principaux des métiers, des corporations, des quar-
tiers, il est prêt à recevoir les représentans de la population
pas la population elle-même. L'espace clos et couvert qu'il
kut pour la contenir et l'abriter des intempéries ne se trouve pas
lisément; où il se trouve, s'en assurer la disposition ne fût-co
que quelques heures, coûte trop pour que ces assemblées soient
fréquentes ; les rendez-vous ordinaires de la pensée pour le
peuple sont les cabarets où il ne s'assemble que par petits
groupes, où chaque rendez-vous coûte, cens que les plus or-
donnés et les plus misérables ne peuvent payer : ainsi man«
qnent les rencontres où s'enflamment les passions collectives
Dans les villes du Midi, le forum d'ombre est ouvert à tous,
asseï vaste pour tous, attire tous à l'assemblée plénière et quo-
tidienne où ils peuvent raisonner et déraisonner à leur gré. Ce
n'est pas le vin, c'est la parole qui fait Tivresse sobre du Midi.
Orateurs, ils se la versent les uns aux autres, et si assembler
les hommes est les émouvoir, nuls ne doivent être aussi agités,
parce que nuls ne sont si habituellement réunis. Et comme U
foule s'amasse, s'informe, se passionne sur la place publique^
elle achève de s'exalter par le spectacle de sa force toute prête,
elle aspire à l'action, et c'est tout un pour elle de la désirer et
de renlreprendre. De là les ressources qu'elle offre à ses me-
neurs, de là le caractère soudain, parfois irrésistible, de ses mou-
Temens et de ses excès.
D'ailleurs cette région de lumière et de chaleur n'est pas
partout semblable à elle-même. Toute plate qu'elle paraisse, elle
se relève près des montagnes auxquelles elle s'appuie, et, par
deux pentes insensibles, incline vers l'Océan et vers la Méditer-
ranée. Son versant occidental, qui touche aux Cévcnnes silen-
cieuses, à l'Espagne hautaine, aux Landes tristes, au golfe inclé-
r^'Tit de Gascogne, est ceint de gravité. Sortis de ces flots et
! étés par ces montagnes, des nuages voilent parfois le ciel, et
1 sol recueille abondante l'eau des sources et des pluies. La
] »8e deshabitam a pu fixer sa demeure au milieu des domaines
WMi xxni, — » 1904. : : i-. -- ?-,
Digitized by VjOOQIC
' 98 REVUE DES DEUX MONDES.
qu'elle cultive, et habite des métairies éparses à travers les
campagnes. Le souci de se rapprocher pour se défendre ne
préoccupe pas les habitans de la région qui, en France, a été le
moins envahie. Entre Bordeaux et Toulouse, les villes importantes
ne dépassent guère trente mille habitans et sont peu nom-
breuses. Dans le versant oriental, les hautes bornes des
Gévennes et des Pyrénées s'abaissent et disparaissent : vide de
ces obstacles, il sélargit, des plaines où se hâte le Rhône aux
grèves où dort la Méditerranée, et se termine aux pieds des Alpes
qui le séparent de Tltalie. Entre les inépuisables réservoirs des
glaciers et de la mer, il manque d'eau. Celle que la chaleur de
son soleil évapore de la mer et suspend dans les nuages est
d'ordinaire emportée au loin ; les torrens qui des Alpes tombent
dans des lits tour à tour trop étroits et trop larges, s'écoulent
tout d'un coup, et les inondations ne sont pas un remède à la
sécheresse. Bien que les profondeurs du sol gardent une humi-
dité cachée, la surface de la terre se crevasse et poudroie sous
les brûlures du soleil. Rar«s sont les sources, rares jles cam-
pagnes où la population puisse vivre dispersée. Les cultivateurs
le plus souvent n'habitent pas sur les terres qu'ils exploitent, ils s'y
rendent pour le travail, mais ont leur demeure où l'eau, non
moins nécessaire que le pain, est, soit offerte par la nature, soit
captée. Plus elle est rare, plus autour d'elle les groupes sont
denses; les paysans eux-mêmes vivent réunis, non par villages,
mais par petites cités. Cet intérêt eût suffi à accroître la popu-
lation et à réduire le nombre de ces centres (1). L'histoire aussi
(i) Ces différences ont été constatées dans VEnguéte sur les conditions de Vha-
hitation en France^ les mai sons-types ^ avec une introduction de M. Alfred de
Fovilie. Ministère de l'Instruction publique, des Beaux-Arts et des Cultes. PariSf
Ernest Leroux, 1894, t. I.
Les maisons-types dans le département du Lot (notice de M. Petit, premier
commis des Contributions directes, à Cahors).
« Les habitations, généralement construites au centre de l'exploitation, sont
très disséminées dans la plaine ; dans la montagne, au contraire, elles sont grou-
pées en village^ ?ï hameaux, séparés quelquefois les uns des autres par des dis-
tances coDsi<lér»iLies. <• (p. 288}
Les maisons types dans le département de Tam-e^Craronntf (notice deM.Huvier,
inspecteur des Contributions directes à Montauban.)
« Les agglomérations importantes sont assez rares, sauf les vingt chefs-lieux
de canton et les trois chefs-Ueux d'arrondissement. Autrefois, les habitations se
groupaient en hameaux dans certaines régions : on peut dire que. aujourd'hui, la
tendance inverse domine ; beaucoup do ces hameaux sont presque abandonnés,
les maisons y tombent en ruines et on construit plus loin, sur sa terre, au milieu
de son bien, si cela est possible. » (p. 282)
Digitized by VjOOQIC
PW.'"
• LK GOUVERNEMENT DE LA DÉFENSE NATIONALE. 99
& contribué à les former. Le nom même de la Provence rappelle
soBorigine. Elle fut la première proAdnce conquise par Rome hors
de ritalie. Rome étendait sa puissance comme elle l'avait com-
mencée, elle fondait des villes, chacune de ses colonies était uno
petite Rome. Celles qui se succédaient sur les rivages de la Médi-
terranée et les bords du Rhône, furent conmie les pierres milliairos
de la voie que la civilisation se frayait à travers les Gaules vers h\
barbarie germaine à dompter. Quand cette barbarie, devenue la
plus forte, suivit en sens inverse cette route vers la civilisation à
piller, malheur aux isolés : il n'y avait de salut que pour les for-
teresses capables d'opposer aux invasions en marche des enceintes
Ittoi closes et des défenseurs nombreux. Cette autre nécessité
contribua à masser derrière ces retranchemens la population
éligée de combattre pour vivre. Même quand cette anarchie se
(Qt changée en ordre et les barbares en chrétiens, les bords de la
Méditerranée demeurèrent exposés aux descentes des Arabes^
pnisdtô Turcs, puis des Rarbaresques ; le salut était encore la
réonion d^ habitans en groupes assez forts pour se protéger
lefwuttsons-lypes dans la région de Carcassonne (notice de M. Pullé, membre
de k Société des Arts et Sciences de Carcassonne).
Us haibitalions « se serraient autrerois les unes contre le» autres et formaient
lies a^Iomérations établies à l'origine autour du ch&teau seigneurial dont elles
dépendaient. Ainsi se formaient les villages éloignés les uns des autres, isolés en
hiver par suite de la chute des neiges, de sorte que les habitans étaient enclins à
se rapprocher, à se condenser pour se prêter mutuellement un secours qu'ils n'au^
raient pu aller chercher au loin. »
• Aajourd'hui, la création des routes amène les habitans à se déplacer. Ces
maisons ne sont plus accolées. » (p. 255)
U* maisons-types du Yar (lettre de M. Martre, directeur des Contributions di-
rectes;.
■ Dans le Var, les chefs-lieux de communes tiennent plutôt de la ville que du
village proprement dit. Les maisons ont plusieurs étages... dans les hameaux, les
habitations n'ont généralement qu'un étage. »
«Les constructions rurales très spacieuses ne sont pas en grand nombre dans le
Var- où les cultivateurs habitent peu la campagne et rentrent volontiers dans les
Tiila^es après leurs travaux. C'est ce qui rend les communes si populeuses. <•
{p. 258)
iei maisons' types de V arrondissement de Toulon (notice de M. Jolliet, contrô-
lev principal des Contributions directes à Toulon).
• Bien que la région dont je me suis occupé soit peu étendue, le terrain y est
tellement tourmenté que rien n'y est uniforme, et il est bien difficile de dire si les
maisoas tendent à se serrer les unes contre les autres ou si elles sont plus ou
r^'As dispersées. Dans les communes du nord et du nord-est, les villages sont
é eionnéa le long du rui.sseau du Gapeau, et il n'y a que très peu d'habitations
* wcs. Tous les habitans restent fixés au village et vont de là, chaque jour,
h ailler ieurs terrains.
• bans les communes un peu plus en plaine, celles du midi et de l'puest, les
0 ^na épar:»e8 sont beaucoup plus nombreuses. • (p. 251^ ■-. .
Digitized by VjOOQIC
100 REVUE DES DEUX MONDES.
contre les enlèvemens et les rapines. Tout ici a contribué à faire
une région de cités. Les petites couronnent les hauteurs jadis
protectrices, abritent les paysans dans une enceinte de murs et
de tours qui ont vu les barbares, et sont encore debout. Les
villes établies dans des régions de mines ou sur les routes du
commerce, sont devenues de grandes cités. Plusieurs, de
70 000 à 100 000 âmes, voisinent, entre Lyon et Marseille, les
deux plus populeuses de France après Paris.
Ces différences entre les deux régions du Midi ont contribué
& la diversité entre les deux principaux types de la race : le
Gascon et le Provençal. Le Gascon est un Méridional qui a les
jours de soleil pour s'échauffer, et les heures de pluie pour se
refroidir, les assemblées pour entrer dans les passions collec-
tives, et la solitude pour rentrer en lui-même. Dans les premières,
ardent, enthousiaste, il se donne; dans la seconde, calculateur
avisé, il se ressaisit. Après avoir pris et répandu la fièvre des
paroles, il voit qu'en invoquant la cité, la patrie, l'humanité, la
plupart s'occupent de leur avantage particulier, et que faire autre-
ment serait ignorer ses semblables et se trahir lui-même. De ces
élémens contraires s'est formé un être complexe qui s'agite en
gestes de premier mouvement, mais pour accomplir des actes
de mûre réflexion, reste mattre de soi quand il semble le plus
entraîné par les autres, et, avec une générosité d'attitude et de
paroles pour les idées désintéressées, pousse habilement sa
fortune.
L'intérêt aussi est le conseiller intime du Provençal : qu'on
cite, par toute la terre, la contrée où l'homme ne soDge pas d'abord
à soi! Mais l'homme du Midi sans nuages et sans eau, n'a point
autant que le Gascon, des retraites et de l'indépendance pour mié-
diter sur les suites de ses actes. Plus incessamment mêlé aux
autres hommes, il échappe moins à Tinfluence des passions col-
lectives au milieu desquelles il vit, il n'a pas le temps de se
mettre en garde contre elles, il est plus dupe lui-même, plus
spontané en ses élans, plus uni aux multitudes qui remportent ;
et qu'il accroît. Cet instinct qui lui sert de raison le gagQC aux
formules absolues, oratoires, logiques, violentes qui séduisent
les foules. Môme dans les petites cités et dans les populations
rurales, il pousse aux programmes audacieux qui d'habitude
sont acceptés seulement par les populations ouvrières des
jgrandcs villes : il est, dans les grandes villes, solidaire de ces '
> ** ••• - • •
Digitized by VjOOQIC
LE GOUVERNEMEiNT DE LA DÉFENSE NATIONALE. 101
foaies pour qui, à certaines heures, la politique devient démente,
cufflme un accès de fièvre chaude.
n
La différence de caractère entre les deux peuples du Midi
fut visible dans leur attitude envers la révolution nouvelle.
Bordeaux est la capitale du Midi calme. La ville comptait
àas son port et dans ses chais un peuple de manœuvres, gens
lu sort précaire, à la cervelle légère et à la main lourde; sa
kurgeoisie même tenait depuis quelques années rigueur à TEm-
jàrc, elle avait élu un conseil municipal d'opposition et un dé-
poté républicain; le 4 septembre, elle n'avait plus de troupes, ut
la garde nationale n'était pas disposée à se .battre pour Napo-
léou (1). Les révolutionnaires avaient donc toute licence d'agir.
Mais eux-mêmes étaient là comme prisonniers dans la douceur
des habitudes. Ils s'attaquent seulement aux statues; celle ilc
Napoléon est renversée à la place où il avait dit : « L'Empire,
cesl la paix. » Mais personne ne tente de déposséder le conseil
municipal. Le premier élu qui prend les fonctions de maire est
un libéral assez peu farouche pour avoir été décoré par l'Empire :
nu] ne songe à lui reprocher cette faveur du pouvoir déchu. Lui-
même se dit rinterprète de tous en demandant pour préfet Lai-
riea, le député de la ville, et celui-ci prend possession de son
poste sans difficulté. L'opinion est assez tranquille pour que trois
serviteurs connus de TEmpire, Haussmann, Jérôme David et
Forcade de la Roquette ne craignent pas de se montrer à Bor-
deaux (2). Plus assoupie encore est l'opinion dans les départe-
mens voisins et leurs petits chefs-lieux. La plus importante do ces
ailles, Pau, vient d'élire un conseil municipal où les libéraux et
Ifis républicains sont entrés de compagnie. La révolution donne i
le pas aux républicains, et le conseil nomme une « commission i
politique » de trois membres dévoués au nouveau régime. Ils ,
pressent la nomination d'un préfet, le gouvernement choisit Tun
deux, il sait que leur parti est trop modéré et trop peu nom-
11) Le Préfet impérial télégraphiait de Bordeaux, le 4 septembre, 4 heures soir :
« éjordrus graves h, Bordeaux. Pas de troupes et la goi'de natioaale refuse de
ET rchcr. On rient de jeter à bas la statue de l'Empereor. Bourlon de Rouvre. »
h .103M031.
t) Id., 1031.
L
Digitized by CjOOQIC
1.
102
REVUE DES DEUX MONDES.
breux pour devenir un embarras (1). A Mont-de-Marsan, à
Agen, les chefs de la démocratie ont moins d'importance encore ;
et le gouvernement, sans qu'il paraisse les exclure et qu'il
risque de se les aliéner, ne songe à aucun d'eux pour adminis-
trer le pays. Il envoie comme préfets à Mont-de-Marsan un pro-
fesseur de Versailles, à Agen un avocat de Paris : ils remplacent
sans obstacle les préfets impériaux, qui sont restés en place
jusqu'au 8 septembre sans opposition (2). Dans le Tarn et
TAveyron, nord montagneux du Midi, le calme descendu des
hauteurs s'étend jusqu'à Decazeville et à Garmaux : on ac-
cueille en silence deux avocats parisiens : Audry nommé à
Rodez (3) et Frédéric Thomas à Albi (4). Le Lot demeurerait
dans la nonchalance de sa douceur tranquille, si à Gahors n'était
né Gambetta. L'étudiant attardé du quartier Latin a longtemps
été jugé par ses compatriotes sur la modestie de son origine, sur
la vulgarité de ses allures : sa faconde ne suffisait pas à lui faire
honneur dans une contrée où, plus que l'eau, la parole coule de
source. Mais l'éclat soudain d'une éloquence qui s'était en
quelques mois imposée aux magistrats, aux électeurs, aux
députés, avait appris le grand homme à sa province. Lui ministre,
quelque zèle de ses compatriotes en faveur de la République
devenait pour eux sans péril, non sans profit, et Gahors avait
un conseil municipal d'hommes modérés, mais qui, élus contre
la liste officielle, devaient à cette petite guerre un petit air
d'opposition. Malgré toutes ces opportunités d'agir, il faut pour
(1) Le Préfet impérial écrit le 7 septembre, de Pau ; « Le département est tran-
quille, Tordre n'y a été troublé nulle part. L'opinion publique préoccupée avant
tout de la défense nationale. Le Masson. » Le Préfet républicain écrit, le 8 : m Tout
est calme... Nogué. » Id., 1251.
(2) Des Landes, le Préfet impérial de Pebeyre mande, le 1 septembre: « L'ordre
règne dans mon département; » et le 10, le Préfet républicain : « République
proclamée. Population calme et confiante... flippolyte Maze. » 1085. Du Lot-et-Ga^
ronne, le Préfet impérial écrit, le 7 : « Le département comprend la gravité des
circonstances, il est calme et résolu... Baron de Montour; » et le 13, le Préfet répu-
blicain: • Tout va et ira bien... Audry. » W., 1139.
(3) Le Préfet impérial mande, le 7 septembre : « La situation de l'Ayeyron ne
laisse rien à désirer au point de vue de l'ordre public... Nau de Beauregard. »
Le S, le Préfet républicain : « Impossible de consolider la République et d'orga-
niser le gouvernement de défense nationale, sans pleins pouvoirs aux préfets pour
dissoudre les conseils municipaux, destituer les municipaUtés et les juges de
paix. Oustry. « Id., 801.
(4) D'Albi, le Préfet impérial télégraphie, le 6 septembre : « Aucun incident à
signaler... Tordre règne. Loire. • Le 8, le Préfet républicain : « Confiance grandit.
République plus sympathiq]}^ chaq^^;^ jour. Frédéric Thomas. » Id,, 1372.
I..,,
Digitized by
GoogI(
LE GOUVERNEMENT DE LA DÉFENSE NATIONALE. 103
àonner le branle une énergie venue du dehors. Le journal
\ibéral du Lot a pour rédacteur un homme étranger au pays,
Esmenard du Mazet : c'est lui qui provoque un attroupement, le
conduit à la préfecture, somme le préfet de remettre ses pou-
voirs. Mais à peine s'est-il déclaré préfet lui-même, la force
an Qom de laquelle il commande se dissout. Le journal qu'il
dirige appartient à M. Calmon, ancien serviteur et partisan
fidèle de la monarchie parlementaire ; les républicains craignent
d'avoir, en suivant Esmenard, servi les orléanistes; pour les
ambitieux de l'un et de l'autre parti, Esmenard est étranger,
donc intrus. Une réaction que les bonapartistes favorisent se
produit en faveur de Tancien préfet, le vicomte de Jessaint.
Celni-ci s'abandonne en philosophe aux flots contraires qui,
suivant l'heure, le portent et le déposent, et enfin l'abandonnent.
Esmenard reste : court triomphe I Les amis de Gambetta pres-
sent le ministre de choisir un préfet parmi ses concitoyens, et
se proposent eux-mêmes. Après six jours de débats entre les
influences, Esmenard doit céder la place, le maire de la ville
devient l'administrateur du département, « aux acclamationa
chaleureuses » d'une population qui, par son assentiment suc-
cessif à tout, prouve son indifl'érence (1).
Au sud du Lot, commence la contrée sur laquelle Toulouse
domine. Une influence d'agitation plus bruyante s'étend de cette
capitale à ses villes satellites. Montauban compte un petit nombre
de républicains perdus dans une population qui, le 12 août, a
composé de conservateurs son conseil municipal. Mais ces répu-
blicains, poussés par la contradiction à exagérer leurs doctrines,
remuent à leur gré quelque lie populaire. Dès le 4 septembre
au soir, les principaux d'entre eux se présentent au conseil mu-
nicipal comme « commission municipale, )> et demandent à s'ad-
joindre à lui « pour maintenir Tordre dans la ville. » Le conseil
accepte. Mais le lendemain, sous prétexte de nouvelles mani-
festations qu'ils favorisent, ils déclarent qu'ils ne peuvent par-
tager le pouvoir avec les complices de l'Empire : le conseil,
après un court conflit, prend peur et disparaît devant eux. Ils
agissent de même avec le préfet, s'imposent à lui sous le nom de
« commission départementale. » et, dès qu'il les a acceptés, le
"ipplantent. Ils sont mattrea quand la préfecture est confiée par
(1) Id., p. 4133 à 1136.
Digitized by VjOOQIC
104 REVUE DES DEUX MONDES.
le gouvernement à M. de Freycinei. Cet ingénieur s'était ren-
fermé dans ses fonctions, tant que l'Empire avait été une mo-
narchie absolue : satisfait par les réformes libérales, il s^était
présenté avec succès au conseil général du Tarn-et-Garonne, et
l'Empire, qu'il s'abstenait d'attaquer, ne l'avait pas combattu. Il
n'en faut pas plus aux exaltés de Montauban pour le déclarer
« réactionnaire, » signifier qu'ils ne l'acceptent pas, et prévenir
que, s'il parait, la commission départementale se retirera.
Freycinet s'installe : la commission, au lieu de se retirer, pré-
tend rester à côté de lui et qu'il lui obéisse. Il refuse, et, durant
une semaine, administre seul le département paisible. Les
démagogues du chef-lieu vont être convaincus d'impuissance :
la démagogie toulousaine leur vient en aide. Sollicité par eux, le
proconsul qui gouverne la Haute-Garonne, Duportal, télégra-
phie au gouvernement, le 13 septembre : « Pour éviter une
émeute à Montauban ce soir, il est indispensable d'adjoindre
provisoirement la commission départementale du Tarn-et-
Garonne au préfet de Freycinet (1). » Le soir même, la préfecture
de Montauban est entourée par des groupes de populaire ; les
meneurs, introduits près de M. de Freycinet, exigent « la révo-
cation en masse des municipalités du département et la création
d'une commission préfectorale dominant le préfet. » Comme le
préfet continue à refuser, ils réclament sa démission immédiate,
déclarant que, s'ils ne l'obtiennent pas, la foule mettra la pré-
fecture à sac. M. de Freycinet ne veut ni être le prétexte de
violences qui pourraient ne pas s'arrêter là, ni commencer son
administration par une guerre ouverte contre les amis publics du
nouveau régime. Il demande au gouvernement un successeur.
Le gouvernement, pour ne pas retomber dans les mêmes embarras,
choisit un candidat fait pour plaire, non à la grande majorité
des administrés qui se tait, mais à l'infime minorité qui s*agite :
il nomme Flamens, un ami de Clemenceau et de Lissa^ray (2).
Dans le Gers, les conservateurs, disciplinés par lïnfluence de
Cassagnac, ont aimé l'autorité jusqu'à la dictature, préféré le
régime du 2 décembre à celui du 19 janvier; et, par réaction, les
partisans d'un autre gouvernement ont été poussés vers la déma-
gogie. Mais elle n'a de chefs qu'à Auch, et, même à Âuch, n a
pas de troupes, car ils se sont présentés seulement comme des
(«) Id,, p. 4003.
(2] Id„ p. 1378 à 1379
Digitized by VjOOQIC
LE GOUVERNEMENT DE LA DÉFENSE NATIONALE.
105
amis de la liberté, pour obtenir, aux élections municipales du
10 août, les suffrages de la ville la plus avancée. Cette ville reste,
le lendemain du 4 septembre, aussi peu tumultueuse que les
campagnes (1) : les révolutionnaires impatiens du pouvoir n'y
seront pas portés par un élan populaire ; ils ne peuvent s'y glisser
que par leurs propres manœuvres. La première est de s'imposer,
par leur titre de républicains, au conseil municipal et, délégués
par lui, de s'offrir au préfet impérial comme des auxiliaires.
Celai-ci accepte leur concours, dans l'espérance qu'ainsi il pré-
vient toute division. A peine admis, ils prétendent connaître
toutes les dépêches du gouvernement; le préfet veut garder
poor lui les dépêches contenant des instructions, « à cause du
caractère confidentiel qu'elles peuvent parfois revêtir. » L'occa-
sion du conflit est saisie aussitôt. Le chef de la commission,
Jean David, lié avec les hommes qui viennent de prendre l'au-
torité à Paris, leur dénonce le préfet et leur demande « des pou-
Toirs. » Dès la veille, le maire révélait la pensée du parti par
cette dépêche au ministre de l'Intérieur : « N'envoyez aucun
commissaire; chargez au besoin David. » Mais le gouvernement,
pour terminer ce petit conflit à huis clos, remplace le préfet
de TEmpire, sans donner la place au candidat des républicains
locaux. Il craindrait un manque de mesure dans le triomphe
et dans les représailles, si un de ces vaincus, longtemps tenus
à l'écart et rudement traités, devenait maître où il avait souffert:
mieux valait, comme dans les républiques italiennes, choisir
^ arbitre étranger qui donnât raison à la minorité, mais l'em-
P^àt de se venger elle-même. Le préfet envoyé de Paris, Mon-
ter, ami de Ranc, ne pouvait être suspect aux avancés : c'est
son ardeur qui tient le pays pour suspect et, dès l'arrivée, le
dédaigne en deux mots : « population apathique (2). »
La race des Hautes-Pyrénées, plus montagnarde, plusvigou-
^nse, réserve son énergie pour la vraie guerre, ne mêle pas les
disputes de pouvoir aux tristesses de la défaite ; elle respecte
lautorité nécessaire à diriger la défense, que cette autorité soit
aux mains du préfet impérial, ou que ce préfet ait pour succes-
seur le journaliste républicain Eugène Ténot. Tous deux rendent
) Le Préfet impérial constate, le 5 septembre, que « la tranquillité publi(|iie
A itétrotiblée sur aucun point du département... Labrousse. » Le 6, le maire de
^ Me télégraphie : « Ordre parfait. » W., i025.
) id,, p. 1025 «t 1026.
Digitized by
Google
106
AEVUE DES DEUX MONDES.
témoignage à ce sentiment (1). Mais, si tout cela est bien fran-
çais, ce français a Taccent du Midi. L'apparence théâtrale^ l'ex-
pression oratoire des sentimens, même sérieux, abusent les nou-
veaux venus, étrangers au pays, et leur font entendre plus encore
que les gens n'ont voulu dire. Le préfet Ténot est dupe de cette
méprise, quand il déclare les mobiles pyrénéens (c résolus à mourir
jusqu'au dernier, plutôt que d'abandonner un pouce du sol na-
tional, » et triomphe de « l'adhésion solennelle faite à la Répu-
blique par les autorités militaires, armée, magistrature, admini-
stration, municipalité, clergé, évêque en tête (2). »
Dans l'Âriège, la race est la même, et semblables sont les
sentimens. Mais il y a, en plus que dans les Hautes-Pyrénées, une
petite oligarchie de démocrates. Eux seuls parlent et agissent,
ot c'est pourquoi il n'est pas question de défense nationale, mais
(le revanche politique. Tenus à l'écart par le suffrage universel,
ils saisissent l'occasion inespérée d'atteindre sans lui le pouvoir.
Le triomphe de la République à Paris leur donne un prestige
soudain pour sommer les fonctionnaires démoralisés de se dé-
mettre à leur profit, et ce succès leur permet d'affirmer au gou-
vernement que la volonté générale les a impérieusement portés
où ils sont et oix ils veulent rester. Nulle part de si minuscules
escortes n'ont suivi les meneurs, et nulle part les meneurs ne se
sont plus audacieusement sacrés au nom du suffrage populaire.
A Foix, leur chef Anglade annonce au « citoyen ministre de Tln-
térieur » qu'il a été « appelé par la population du chef-lieu de
l'Ariège pour proclamer et constituer la République, » et que
« les chefs d'administration sont venus se mettre à sa disposi-
tion, comme commissaire provisoire nommé par la population. »
Le coup de main est si facile qu'il réussit même dans les chefs-
lieux d'arrondibsemcut : à Pamiers, Vigne, ancien député de
184S, est <i porté triomphalement à la sous-préfecture (3). » Les
occupans semblent si résolus à chicaner sur leur dépossession, et
ils soûl si incapables d'opposer ime résistance à toute autre vo-
lonté du gouvernement, qu'il les laisse en place.
A l'Est de ces co^trée^, le sol par la plaine du Languedoc
(i) Le A, le Préfet impérial écrit : « Les habitants du cheMieu sont profondé-
ment attristés par nos revers, mais ils ne sont pas abattus... De Cabarieu. •» U
aLtoste le 6 les bonnes dispositions du département. Le 8, Ténot : « Ordre parfait
et résolution. • Ia„ p. i255.
(2) Id.
(3) /f/., p. 7S6 et 187.
Digitized by
GoogI(
LE GOUYERNGBfENT DE LA DÉFENâE" NATIONALE^
107
tmie à la vallée du Rhône, penche vers la Méditerranée. Dès les
«i marches » de cette région, à des extrémités opposées de la
Drôme, des Alpes-Maritimes, de TAude, on sent passer un
souffle plus impérieux.
A Valence, bien que la ville ait peu d'ouvriers, l'agitation de
Lyon se propage, et, le 4 septembre, avant onze heures du matin,
le préfet impérial a déjà dû dissiper plusieurs manifestations.
 quatre heures du soir, avant de connaître les événemens de
Paris, les adversaires de TEmpire, appuyés sur le conseil mu-
nicipal, ont assez d'impatience pour courir le risque et proclamer
la République. Les chefs du parti républicain, eux-mêmes dirigés
par Tavocat Malens, se déclarent « Comité exécutif » et s'impo-
sent au préfet, tandis que le conseil municipal destitue et rem-
place le maire, les adjoints, et que la garde mobile se mutine
mire ses officiers. Malens, dès qu'il connaît la révolution de
Paris, annonce à Paris celle de Valence, et, en homme qui n'aime
pâs à attendre, télégraphie, le 5 avant midi : « D'où vient qu'au-
cune réponse n'a été faite au comité exécutif de la Drôme? »
Le lendemain le comité cesse de la demander et avertit en ces
termes qu'il s'en passera : « Nous n'accepterons pas une longue
coopération de fonctionnaires impériaux ». Le 4, il s'installait
près du préfet pour collaborer avec lui ; le 5, il prétend le
remplacer; le 6, il Texpulse. Malens révoque de même le secré-
taire général, les conseillers de préfecture, exige que toutes les
dépèches de service adressées aux fonctionnaires lui soient re-
mises, accorde à la garde mobile l'élection des officiers. Tout
plierait devant lui, sans la résistance d'un règlement plus in-
flexible que les hommes. Les fonds de l'État ne peuvent ôtre
gérés qpze par des mandataires réguliers; quand Malens veut en-
gager les dépenses nécessaires aux services publics, les agcns
des finances, qui deviendraient responsables s'ils cédaient, refu-
sent. Il lui faut donc être investi par le gouvernement, auquel il
numde, le 7 septembre, « l'ui^ence de donner la signature au pré-
sident du comité. » Le gouvernement préfère la donner, avec lo
titre de préfet, à Peigné qui, étranger à la Drôme et gendre de
Crémieux, aura deux raisons pour une d'être docile et sûr. A
son arrivée, Peigné résume la situation en ces mots : « Bien reçu
r tous, Malens excepté : il voulait être préfet. » Mais si Peigné,
UT rester maître, déclare que « l'administration préfectorale
it être composée d'étrangers, » il estime « très important
L
Digitized by
• Z-^\
Google
i08 REVUE DES DEUX MONDES.
d'éviter des conflits, » et, pour les prévenir, conclut que « les
autres fonctions peuvent être confiées aux patriotes du déparle-
ment (1). »
Une agitation plus forte, aux causes plus multiples, troublait
Tancien comté de Nice. Il n'était français que depuis 1860. Les
Niçois s'étaient unis à la fortune de l'Empire. La défaite enlevait
à la France son principal titre à leur attachement : notre infortune
leur semblait un abus de confiance, et la tentation était née de
mettre à profit le désastre pour abandonner ceux qu'abandonnait
le bonheur. La rivalité entre républicains et conservateurs se
compliquait là d'une lutte entre partisans de la France et fau-
teurs d'un retour à l'Italie : complication d'autant plus dange-
reuse que, dans chacun des partis politiques les partis nationaux
se heurtaient, et dans chaque parti national les partis politiques.
Les plus nombreux des Niçois qui souhaitaient le retour à
ritalie, — et c'était la majorité de la population annexée, — étaient
des conservateurs attachés aux institutions monarchistes ; mais
ime minorité, non moins italienne de cœur, avait pour idole le
plus bruyant citoyen de Nice, Garibaldi, et comme lui voulait la
république et la révolution. Les partisans de la France n'étaient
pas moins divisés. Les Niçois d'origine les plus fidèles à leur
nouvelle patrie avaient beaucoup reçu, et attendu plus encore, de
Napoléon 111 : leurs souvenirs et leurs espoirs protestaient contre
Tavènement de la République. Elle était au contraire souhaitée
par les Français d'origine qui habitaient Nice. Les principaux
avaient contre la dictature du second Empire cherché refuge
dans la ville, alors italienne. Quand elle était devenue française,
ils y étaient demeurés en sûreté, puisque l'Empire se sentait assez
fort pour devenir doux, mais eux n'avaient rien pardonné. Le
4 septembre, ils voulurent substituer, aux fonctionnaires du ré-
gime déchu, un comité choisi par eux et soutenu par leur
journal, le Réveil de Nice y et ne se demandèrent pas si ce n'était
pas servir d'autres passions qu'ils condamnaient. Rien de violent
n'avait chance de réussir, sans les Niçois républicains ^de pro-
gramme, mais séparatistes de volonté. Certains que tout gouver-
nement de la rue serait à eux, ils se laissent pousser par des
Français à une action contraire à la France. Le préfet Gavini les
devine, les devance et, dès le matin du 5 septembre, à délégué
(1) /c/., p. 972 à 9^*.
Digitized by
GoogI(
LE GOUVERNEMENT DE LÀ DÉFENSE NATIONALE.
109
sespouvoii-s au Conseil général. Là, les cantons de lancien
L comté avaient pour mandataires des hommes du pays, Français
frmeiion; mais l'arrondissement de Grasse, joint au comté
pr former le département des Alpes-Maritimes, n'avait pour
tonseillers que des Français de race, et grâce à eux celte assem-
ik offrait plus de garanties que la municipalité de Nice. Le
CiiQseil général désigna cinq de ses membres pour i'administr^-
tiijQ provisoire du département. Ce dépôt, confié par le manda-
tiire de Fancien gouvernement aux mandataires réguliers de la
f-opulalion, et reçu par ceux-ci pour le transmettre au gouvci*-
uement nouveau, ne laissait à l'imprévu nulle fissure par oii
[ pénétrer. C'est pour interrompre cette transmission, où s'éva-
nouissaient les chances révolutionnaires, que fut tentée, le 5, une
âneate. Les agitateurs français comptaient à peine : elle pensait
et parlait en italien. Elle force les portes des prisons, attaque les
îimissariats de police, la gendarmerie, tente de brûler le dra-
[ âu national, d'auiant plus inquiétante que les mobiles niçois
se mêlent à elle et à ses excès. La révolte se propage dans les
petites cités; surtout démagogique sur la rive droite du Var, à
Caûû^, à Grasse, surtout italienne sur la rive gauche, à
MentoDjOù le commissaire de police est blessé. Les délégués
k Conseil général font de leur mieux : à Nice, grâce au dépôt
^ 3? de ligne, que soutient la garde nationale, l'ordre est
létabli. Dès que ces quelques escouades de soldats ne sont plus
nécessaires à Nice, elles courent à Menton où elles apportent le
calme : il se fait de lui-même à Grasse et à Cannes. Mais par-
tout il est précaire, parce qu'aux soldats manque le nombre, et à
1» garde nationale la volonté de se défendre contre certaines
tentatives. Le 6 septembre, les commissaires du Conseil général
Wégraphient que l'arrivée de Garibaldi est attendue à Nice ;
c fit l'homme qui a toujours flétri comme un « odieux marché w
1a «ssion de sa ville natale, et déclaré « sa Nissa » toujours
italienne : sa venue donnerait à la rupture, qu'il le voulût ou
QOD, le signal et le chef. Or les commissaires du Conseil général
déclarent que « la garde nationale, quoique parfaitement disposée
pour le maintien de l'ordre, n'offrirait pas de résistance. » Dès
loR apparaît la complication des embarras : toute opposition des
rép ilicains français au gouvernement, en faveur d'une repu-
kli( e pins violente, favorisera les desseins des révolutionnaires
qui renient changer non seulement de gouvernement mais de
Digitized by
Google
110 REVUE DBS DEUX MONDES.
nalion, et la menace de cette république rend les classes conser-
vatrices plus désireuses de Téviter par le retour de Nice à l'Italie,
[talien d'origine et fixé à Nice, le père de Gambetta se montra
Français en conseillant à son fils de choisir un préfet en dehors
des « comités locaux qui s'organisent et qui pourraient s'entre-
choquer. » Nul ne leur est plus étranger que le journaliste pa-
risien Pierre Baragnon quand, nommé le 7, il arrive le 8. Mais
d se sent isolé et faible en face de ces forces, incapable d'agir
contre elles, ni sans elles, et, dès le 10, mande qu'il lui faut
(«des pouvoirs complets, avec hommes du pays (1). »
L*Auâe est un de ces départemens auxquels plusieurs villes
rivales donnent plusieurs tètes, chacune assez forte pour se sentir
liumiliée de suivre, impatiente de devancer, et ces émulations
locales accroissent l'élan révolutionnaire. Â Garcassonne, le
parti démocratique a pour grand homme Marcou, victime du
2 décembre, et ce parti vient de l'emporter aux élections munici-
pales. Dès le 4 septembre au soir, Marcou, dans sa cité, pro-
clame la République, « suivi d'une foule nombreuse de citoyens
enthousiastes, prend possession de la préfecture, » et notifie son
avènement par une dépêche du « citoyen commissaire de la Ré-
publique acclamé par les citoyens de Garcassonne au citoyen
ministre de Tlntérieur. » Narbonne aussi a son grand homme,
Raynal» qui, en Espagne le 4 septembre, rentre aussitôt dans sa
ville et télégraphie : « Réception enthousiaste, populations en-
tières sur pied. Attends instructions précises indispensables pour
agir efficacement; » et, comme Marcou, il signe : « commissaire
de l'Aude. » Mais il a moins de confiance dans cette consécration
spontanée, car, le 8, il télégraphie à Gambetta : « Ami, vous avez
songé à mes collègues et je suis oublié », et à trois autres mem-
bres du gouvernement : « Que dois-je faire ? quel caractère me
donne^hvous? n Entre l'homme qui s'est proclamé lui-même,
parle au nom du peuple, est réclamé comme préfet par le conseil
municipal de Garcassonne, au nom de la « tranquillité publique, »
et l'homme qui veut tenir tout du gouvernement, le gouver-
nement n'hésite pas, il nomme Raynal préfet de l'Aude. Là
aussi, semble-t-il, tout le prestige des révolutionnaires sur la
foule est l'aptitude qu'elle leur prête à saisir au vol le pouvoir
vacant : s'il passe en d'autres mains, ils n ont plus que le crédit
(1) /d., p. 782 à 781.
Digitized by VjOOQIC
LE GOUVERNEMENT DE LA DÉFENSE NATIONALE. 111
d*im joueur malheureux. Même daus sa cité de Carcassontie,
Mareoii voit la tranquillité publique sanctionner l'avènement de
ItaTnal, et n'a pour complices immédiats de son amertume que
ses dépèches. Il mande le 9 : « J'attends Théodore Raynal, le
soeceaseor que vous avez désigné pour prendre le poste que le
peaple m'avait confié par acclamation. » Et comme Raynal n'est
plospressé, depuis qu'il est pourvu, et se fait attendre, Marcou,
le 12, exhale dans ses derniers mots de préfet un dernier re-
proche : c< Je ne peux consentir à accepter plus longtemps la
KspoQsahilité d'une administration dont l'autorité officielle est
détruite par votre mesure. » Mais cette retraite est une révolte
ntardée, les élémens d'agitation survivent et Raynal en a
penr. Il tient à ménager les influences locales^ au point d'in-
sister dans plusieurs dépêches pour le maintien comme sous-
préfet à Narbonne d'un Narbonnais promu à cet emploi par
* la commission provisoire (1). »
Dans les Pyrénées-Orientales, cette importance des chefs
locaoi apparaît mieux encore. C'est le préfet impérial qui, dès
le soir du 4 septembre « et pour maintenir Tordre, » demande
par télégraphe à Paris de nommer à Perpignan maire et adjoints
Bscarguel, Boluix et Massot, a les chefs du parti républicain; »
et, le 5 au matin, il désigne et obtient pour successeur Pierre
U&anc « à qui les masses obéissent. » Le 6» le vieux républicain
s'installe pour organiser la défense. Dès le 8, il télégraphie :
« L'esprit public n'est pas bon, il a été profondément corrompu
depuis dix-huit ans. Le patriotisme, faible au chef-lieu, est nul
dans les campagnes. » Et le 9 : « Le patriotisme ne se composant
ici que de passions locales et les républicains, aussi exclusifs que
l'étaient hier leurs adversaires, repoussant le concours de ccux-
<n, je donne ma démission. » Les républicains en effet se corn-
kattent eux-mêmes. Escarguel est avec Lefranc et le veut suivre
dans sa retraite. Roluix et Massot, qui s'adjoignent un troisième
démocrate, s'établissent en « commission départementale » pour
exercer tous les pouvoirs vacans. Leur accord semble se faire sur
wi dateurs concitoyens qu'ils nomment préfet par intérim le 10
à sept heures du matin, mais, avant quatre heures du soir, ils le
(*' Jarent « suspect à la population >> et notifient «u gouveme-
1 Ht : « Nous resterons à notre poste jusqu'à ce que vous nous
t) tt., p. 791 à 793.
I
L
Digitized by VjOOQIC
112 REVUE DES DEUX MONDES.
ayez envoyé un préfet radical et sûr. » Le H, apparaît Tinten-
tion de sanctionner et de prolonger ce provisoire : « Nous
sommes parvenus à dominer la situation délicate et difficile où
nous a mis Lefranc, mais les pouvoirs que nous tenons de dé-
légations successives devraient nous être donnés directement
par le ministre. » Après avoir présenté au gouvernement comme
un mandat du peuple l'autorité qu'ils occupent par droit de
conquête, ils voudraient s'affermir auprès du peuple par un
mandat du gouvernement. Celui-ci ne saurait les satisfaire sans
irriter la faction d'Escarguel; pour obtenir d'elles la paix, le
mieux est de ne donner à aucune le pouvoir; il ne faut pas
moins que cette rivalité pour livrer de guerre lasse le premier
poste du département à un administrateur étranger. Jousse-
randoty qui d'abord nommé à Annecy par inadvertance, a
trouvé la place occupée par un autre et erre autour de sa
fonction, est nommé à Perpignan et abandonne les Alpes pour
les Pyrénées. Lefrancet Escarguel attendent avec impatience la fin
des usurpations provisoires, mais non de la dictature, car ils
demandent pour Jousserandot « des pouvoirs illimités, » con-
seillent le même régime « pour tout le Midi. » Malgré la force
apparente du parti républicain dans ces contrées, ils ne se trom-
pent pas sur sa faiblesse réelle et n*espèrent que dans la dicta-
ture pour transformer comme ils le veulent ces « populations en-
dormies, molles, incapables par elles-mêmes (1). »
L'Hérault a trois grandes villes : Montpellier, Béziers et Cette.
Béziers seule a élu des républicains au conseil municipal. Le
4 septembre trouve Montpellier calme : dès le 5, l'avocat Lisbonne,
juif d'allures conciliantes et d'opinions transactionnelles, est
nommé préfet et succède au préfet impérial aussi régulière-
ment que [si entre eux il n'y avait pas une révolution. A Béziers,
le cbef des républicains, le docteur Vernhes, — un de ces déma-
gogues redoutables qui adorent avec joie et inconscience tous les
caprices de la foule, un de ces « bons enfans » qu'on croit bons
parce qu'ils sont enfans, — est porté par une manifestation à la
sous-préfecture et s'y établit. Cette, où les révolutionnaires sont
moins nombreux, mais où le port leur fournit des bandes auda-
cieuses et habituées aux hasards dangereux, a pris sa revanche de
ses votes conservateurs ; la première, dès le 4 septembre au soir,
(1) I(L, p. 1261 à 1263.
Digitized by
GoogI(
LE GOUVERNEMENT DE LA DÉFENSE NATIONALE. U3
eUe a proclamé la République et dissous le conseil municipal.
Selon le rite invariable de ces substitutions, une « commission
provisoire » le remplace et annonce, le 5 septembre au matin, à
Paris qu'elle « se tient à la disposition de la République. » Les
meneurs que ces actes d'initiative ont excités, ne sont pas satis-
faits de Lisbonne : ils le jugent tiède. Le 8 septembre, ils vont
l'attaquer jusque dans Montpellier où ils promènent le drapeau
rouge ; sur plusieurs points de la ville, la gendarmerie a peine
à se dégager, un chef d'escadron est blessé au front par un tronçon
de bouteille. Néanmoins la fièvre que ces agitateurs apportent
de Cette s'éteint d'elle-même dans Montpellier. Il faudrait, pour
révolutionner vite, la puissance de l'État: c'est vers elle que 1^
démagogues se tournent d'instinct. Sûrs de Vernhes, qui tient
encore la sous-préfecture par droit de conquête, ils s'assemblent
àBéziers, s'y déclarent « congrès du département, » et, à ce titre,
réclament « la nomination du citoyen Delescluze comme com-
missaire extraordinaire dans le département de l'Hérault et du
Gard (1). » Le gouvernement juge qu'il peut, à moins de frais,
siaon satisfaire, du moins contenir ces exaltés. Il confirme
Vemhes dans les fonctions de sous-préfet pour mettre à l'attache
le révolutionnaire et enlever aux démagogues leur place forte
dans l'Hérault.
Le congrès de Réziers avait prouvé que ces jacobins, si jaloux
d'être maîtres chez eux, prétendaient l'ôtre aussi chez les autres :
ils appelaient une dictature de leur choix, non seulement sur
^Hérault mais sur le Gard. Le Gard en effet ne manifestait, même
dans les centres ouvriers d'Alais, aucune agitation, et Nîmes
était la seule ville où la démagogie eût trouvé contre ses ten-
tatives audacieuses une résistance armée. Dans la campagne plé-
biscitaire, les conservateurs l'avaient emporté sur les républi-
cains. La lutte du « oui » et du « non » s'était continuée lors des
élections municipales; les conservateurs avaient été encore vic-
torieux, et, chose insolite ! s'étaient montrés prévoyans. Dans la
garde nationale ils avaient trié les hommes les plus énergiques
au nombre de trois cents, et les avaient répartis en trois com-
pagnies de « garde urbaine. » Le 4 septembre, les chefs du parti
:ivancé apprennent, avant l'arrivée des télégrammes officiels et par
des dépêches envoyées de Lyon, les événemens, et se préparent.
(1) !d., p. 1033 et 1036.
TOME xxiii. — 1004. a
Digitized by VjOOQIC
114 REVUE DES DEUX MONDES.
A huit heures du soir, la révolution de Paris est connue du public ;
des bandes arborent le drapeau rouge , se portent à la préfecture
et à l'hôtel de ville. Elles ne peuvent pénétrer dans la mairie que
l'atitude résolue de la garde urbaine suffit à défendre; mais, à la
préfecture, elles désarment le poste et attendent, près d'envahir
l'édifice, le signal des meneurs. Ceux-ci pénètrent jusqu'au préfet,
se déclarent en permanence auprès de lui, l'invitent, au nom du
péril qu'ils exagèrent et sous prétexte d'assurer l'ordre, à rem-
placer le conseil municipal par une commission, qu'ils désignent
et où ils s'assurent l'omnipotence : le fonctionnaire du régime
déchu leur parait garder une autorité légitime pour les glisser,
par un acte d'arbitraire, au pouvoir. Le préfet consent. Les com-
missaires choisis partent pour l'hôtel de ville, précédés par la.
rumeur qu'ils ont été choisis par Gambetta. Ce bruit, répandu
peut-être afin de les rendre plus indiscutables, ne suffit pas, et
au contraire, pour que la garde urbaine, de faction autour de la
mairie, leur ouvre ses rangs. Elle veut connaître les noms de
ceux qui prétendent remplacer les élus de la ville, exige qu'on les
lui lise sur la place, les accueille par des protestations de plus
en plus vives, et refuse le passage. Elle-même envoie ses délé-
gués à la préfecture et impose une transaction qui associe aux
républicains acceptés par le préfet les chefs du parti conserva-
teur. Cette nouvelle commission s'établit à l'hôtel de ville, fait
disparaître le drapeau rouge, maintient la garde urbaine et la
paix des rues jusqu'au soir du 5 septembre, jour où l'un de ses
membres, l'avocat Laget, républicain modéré, est nommé préfet :
et celui-ci, dissolvant à la fois l'ancienne municipalité et le con-
seil provisoire, les fond en une commission qui maintient entre
les partis un équilibre équitable et offre des garanties à l'ordre (1).
Exemple de ce que pourraient,8'ib voulaient, les honnêtes gens,
aux jours de révolution.
Yaucluse n'a pas de cité si populeuse ni de centres indus-
triels; le désordre y a moins de partisans, mais l'ordre n'y a pas
de défenseurs organisés; et les premiers n'ont pas besoin de
forces, parce que les seconds ne résistent pas. Â Avignon, le con-
seil municipal est composé de libéraux, en majorité légitimistes,
que nul ne peut soupçonner d'attachement à l'Empire. Mais le
4 septembre apporte aux républicains l'occasion de prendre le
(i) Id,, p. 987 à 988.
Digitized by VjOOQIC
LE GOUVERNEMENT DE LA DÉFENSE NATIONALE. il5
pouvoir que la volonté générale leur a refusé. Dans la foule que
là curiosité des nouvelles jette sur les places publiques, ils
trouvent une facile complice, impriment une direction à son
instinct de mobilité, soufflent les mots à son goût de retentisse-
ment. Le souvenir des excès commis dans cette ville, à toutes
Ifê époques de troubles, donne une puissance d'intimidation aux
gestes, aux cris et aux menaces d'une populace tragiquement
célèbre, aux sons du même tocsin qui avait sonné durant des
égorgemens historiques. Aussi les conducteurs des manifesta-
tions se substituent-ils sans résistance au conseil municipal et
au préfet. La ville et le département appartiennent d'un coup à
quelques hommes, du droit de leur audace. Ils se mettent en
rapport avec Paris comme « un comité provisoire nommé par
la population ; » ce comité, en permanence à la mairie, « a dé-
lé^é trois de ses membres, qui se tiennent également en perma-
nence à la préfecture. » Ils affirment que « tous les pouvoirs,
de 1 aveu de toute la population, sont concentrés dans les mains
de ce comité provisoire; » le tout pour conclure : « Télégra-
phiez le plus tôt possible ordre qui régularise une situation
acceptée par tous. » Ils désignent l'homme de leur choix, « le
citoyen Alphonse Gent, attendu, » réclament pour lui « (les pou-
voirs extraordinaires » et, jusqu'à sa venue, ces pouvoirs pour
'( un membre du comité (1). » Le gouvernement ne veut ni
doimer un chef important et énergique à l'exaltation locale, ni
perpétuer un interrègne qui deviendrait une anarchie. Mais pour
que les comités se dissolvent, que la foule se dissipe, que le
tocsin se taise, il faut que cette population reconnaisse à sa tête
un des siens. C'est un avocat républicain de Garpentras, Pou-
jade, qui, dès le 6, est nommé préfet de Vaucluse.
Voici enfin, répandues à travers tout le pays, la véhémence
et la spontanéité des ardeurs politiques et, sinon l'énergie des
convictions, du moins la violence du tempérament révolution-
naire : elles régnent sur le littoral de la Méditerranée.
Là gronde une rumeur de foule, profonde et continue conmie
celle de la mer...
Le Var et les Bouches-du-Rhône sont le foyer le plus ardent de
la passion politique. Elle ne s'exhale pas seulement de Marseille, de
ui population deux fois plus populeuse, avec ses 400 000 âmes,
(1) W., p. 1405 à 1406.
Digitized by VjOOQIC
{16 REVUE DES DEUX MONDES.
que le reste du département. Il brûle de son propre feu, sauf
la région d'Aix, fertile et calme oasis au milieu de la fournaise.
Arles vient d'élire un conseil qui s'appelle lui-même « démocra-
tique radical; » et dans l'arrondissement les habitans sont tous
blancs ou rouges (1), c'est-à-dire chauffés au rouge ou chauffés à
blanc. Les villes du littoral, agricoles comme Aubagne, commer-
çantes comme Cassis, maritimes comme la Giotat, sont rouges.
Dans le Var, la grande cité, Toulon, place forte de la marine, est
aussi la place forte de la démagogie, qui a pour troupes les ou-
vriers de Tarsenal; en face de Toulon, dans la môme rade, la
Seyue, autre chantier de constructions navales, toute ouvrière par
sa population et ses idées, est par l'importance la seconde ville
du département; la troisième est Hyères, voisine et satellite de
Toulon. Le chef-lieu minuscule, Draguignan, subirait l'influence
au lieu de la donner, s'il ne maintenait son rang par l'intran-
sigeance de ses opinions. Les campagnes ne font pas équilibre
à cette poussée, elles s'y ajoutent. Dans les petites villes où
vivent les paysans, il n'y a pas d'esprit rural, mais encore l'esprit
citadin. Ces paysans ont été les adversaires déterminés du 2 Dé-
cembre;, des résistances parfois . sauvages ont été comprimées
avec une rigueur impitoyable, et celui des leurs qu'on a tué
deux fois, Martin Bidauré, demeure vivant dans leur souvenir
comme la victime et le symbole de la férocité conservatrice. La
sombre histoire de ces temps s*est perpétuée, bien qu'il n'y
eût ni réunions ni presse, dans cette multitude toujours groupée,
toujours parlante; et l'imagination, avec de moindres faits, sait
grandir des légendes. Sous la peur qui avait vieilli, la haine se
retrouvait jeune. Elle s'étendait de l'Empire atout ce que l'Em-
pire avait protégé. L'Internationale ne comptait pas seulement
ses 4 000 affiliés de Marseille, ses ouvriers do la Ciotat et de
Toulon, elle s'étonnait de ses faciles conquêtes sur les paysans
perdus dans les montagnes des Maures (2). Là donc vibraient
(1) « A Arles et dans tout rarrondlssement dont cette ville est le cheMieu, les
divisions politiques sont peut-être plus tranchées que partout ailleurs. Les habi-
tans y sont blancs ou rouges, selon la dénomination qu'ils se donnent entre eux.
Il faut leur rendre cette Justice qu'ils ne se doivent rien pour l'exaltation de leurs
opinions, je dirais presque pour les excès dont les uns et les autres sont capables. »
Rapport du premier Président à la cour d'Aix. Annales, t. IX, p. 208.
(2) Un de ses agens les plus actifs, Bastelica, écrivait, le 28 avril 1870, à Guil-
laume de Neufcbàtel : « Je suis de retour d'une excursion parmi les populations
révolutionnaires du Var... J'ai acquis cette fois la prerve invincible, irrécusable
que les paysans pensent et qu'ils sont avec nous. Ainsi j'ai fondé en trois Jours
Digitized by VjOOQIC
LE GOUVERNEMENT DE LA DÉFENSE NATIONALE. 117
le désîr, l'impatience, le fanatisme de la République. Ces sen-
timais ne fussent-ils que ceux d'une minorité, du moins par-
tout présente se renvoyait-elle, des petites villes aux grandes,
Técho de sa voix assez répété et assez bruyant pour faire illusion
âuï autres, à elle-même, et échanger comme des défis d'audace
et de violence. Avant le 4 septembre, les conseils municipaux
de ces villes sont déjà républicains : seuls, les maires et ad-
joints, à la nomination du gouvernement, représentent Tautorité
de lEmpereur. Partout les conseils les remplacent par les plus
républicains de leurs membres, et n'ont pas besoin d'autre chan-
gement pour assurer à la République l'autorité dans leur com-
mune. Â Draguignan, le conseil municipal dépose, sai^s plus de
façons, le préfet impérial. Il se déclare en permanence et « dé-
lègue trois de ses membres installés h, la préfecture, en attendant
la nomination du préfet de la République. » A Toulon et à Bri-
gnoles des hommes du pays, devenus sous-préfets par invasion
à la tête de leurs partisans, le demeurent par décret du gou-
vernement sur la demande du préfet. Le préfet, lui-même ancien
déporté de 1851, Paul Cotte est choisi parce qu'il est le chef
te républicains à Draguignan. Si le gouvernement oublie que
remettre les fonctions publiques aux chefs d'une faction nom-
ireuse et exaltée est se préparer des embarras ou des capi-
tulations, un intérêt particulier le pousse : Laurier, secrétaire
général de l'Intérieur, a été candidat « irréconciliable » dans le
Var, et il compte s'y présenter de nouveau. Il n'a pu mener sa
campagne d'hier, il ne peut réussir demain que par le concours
des influences locales; en les portant aux fonctions publiques, il
paye ses dettes de la veille et s'assure pour le lendemain des
agens qu'il rend plus forts sur le suffrage universel. Mais celte
raison n'est que la petite : la grande est que le gouvernement
ne serait pas sûr d'être obéi, s'il n'obéissait pas lui-même aux
maitres locaux de ce peuple.
III
Entre le Midi et les autres régions de la France, la dissem-
blance se précise d'elle-même par ces faits. Dans le reste de la
marches forcées et pénibles h travers un pays des plus montagneux, cinq sec-
Qs stratégiques autour desquelles rayonne toute la contrée, Saint-Tropez, la
Jde-Ffeinet, Cogolin, Collobrières et Gonfaron. »
Digitized by VjOOQIC
118 REVUE DES DEUX MONDES.
France, chaque homme en face des affaires publiques a surtout
conscience de son isolement et de sa faiblesse : il voit extérieure
à lui et irrésistible la puissance de l'Etat, et il attend ce qu'elle
aura résolu, comme si la manière dont il sera gouverné regar-
dait tout le monde sauf lui-même. Dans le Midi, les mœurs, qui
assemblent par une existence plus commune les habitans, leur
donnent un autre sentiment de la collectivité et de ses droits.
Ils savent que c'est à eux de régler par leur volonté les intérêts
généraux, que l'autorité nationale est la somme des énergies ré-
gionales, les provinces un groupement de communes, la com-
mune une société de familles et de personnes : habitués k consi-
dérer ainsi l'individu comme la source du pouvoir public, ils
sont prêts à défendre par leur initiative» partout où ils se trou-
vent réunis, leur part de souveraineté, et même, pour ôtre seuls
maîtres dans leurs municipes et dans leurs départemens, à usur-
per sur les droits de la nation.
Dans le Midi qui penche vers TOcéan, cette vie politiq[ue
anime une faible minorité de la bourgeoisie : quelques avocats,
médecins, négocians, échappant à l'apathie générale de leur
classe, ont soulevé çà et là un petit levain d'opposition. Bour-
geoise, leur influence ne s'exerce guère que dans les villes, et ne
prépare aucun dessein de réforme sociale. Au moment où l'Em-
pire s'effondre, tombe leur hostilité contre le pouvoir, puisqu'il
cesse d'être occupé par leurs adversaires, et ils veulent, comme
innovation nécessaire et suffisante, qu'il passe aux mains de leurs
amis. Mais ils forment un parti si peu nombreux que, prétendre
au pouvoir pour leurs amis, c'est le demander pour eux-mêmes.
Cette conséquence leur apparaît et ne les effraie pas. La vie exté-
rieure, la familiarité au moins verbale des populations avec les
affaires publiques, ont donné à ces hommes le sentiment de leur
copropriété dans le gouvernement, et ils sont prêts h, éteadre
la main sur lui, comme sur leur bien. Sans doute, ils sont isolés
et faibles; mais la faiblesse suffit k dominer où elle ne trouve
pas de résistance. Il y a des révolutions où le peuple descend sur
la place publique pour agir, celles-là ne peuvent être conduites
que par des forts; il y a des révolutions où le peuple est aux
fenêfares pour regarder, celles-là sont à la merci des premiers ou
des derniers qui passent. Moins ils comptent sur la volonté géné-
rale pour obtenir l'autorité, plus il leur faut prendre d'autorité
pour dominer la volonté générale. À l'intérêt du parti s'ajoute
Digitized by VjOOQIC
LE GOUVERNEMEIÏT DE LA DÉFENSE NATIONALE. H 9
Fintérét des personnes, et au désir de servir des idées l'impa-
tience de récompenser leurs défenseurs. De là les candidatures
aux places. Comme dans ces petites factions d'opposans les avo-
Gtts dominent, les postes de magistrature sont les plus désirés,
avec les préfectures et les sous-préfectures auxquelles tous se
jugent aptes. Sur ces partages de butin ils font leurs accords et
sollicitent celui du gouvernement. Pour obtenir, l'argument est
toujours le même : ils se présentent comme investis et capables
de garder par le vœu du peuple les pouvoirs qu'ils sollicitent du
gouvemement. Mais ils ne sont pas dupes de ce qu^ils disent, ils
tentent de convaincre sans croire, prêts, s'ils en imposent, à
profiter de leur chance. Mais ils sont trop bons ménagers de leur
intérêt pour s'obstiner contre elle. Le gouvernement, éclairé par
la rivalité des ambitions qui se trahissent l'une l'autre, refuse-t-il
de devenir leur dupe, ils cèdent; quand ils désespèrent de con-
vaincre, ils font retraite sur des compensations plus faciles à
obtenir; et, s'offrant comme auxiliaires où ils ne peuvent s'éta-
blir en maîtres, ils se ménagent accès et influence auprès de
ceux que le gouvernement leur a préférés.
Plus on se rapproche du versant méditerranéen, plus nom-
breux se recrutent les contingens de la politique et plus impé-
rieuses deviennent leurs exigences. Dans la Provence, où ils
denennent une foule, levée non seulement dans les villes mais
dans les campagnes, elle imprime aux mouvemens qu'elle sou-
lève son ampleur, son énergie, sa brutalité. Aux ruses et à la
souplesse du jeu par lequel les oligarchies gasconnes tentent de
gagner au gouvernement de Paris quelques emplois, aux petites
tricheries par lesquelles elles enflent leur importance, à la promp-
titude souriante de leur résignation quand leurs manœmnres n'ont
pas dupé, se substitue la revendication impérieuse et obstinée
dune multitude qui croit à son droit et sent sa force. Ce n'est
plus seulement une délégation de l'État dans les préfectures et
les prétoires qui est sollicitée par quelques-uns, c'est l'indépen-
dance qui, même dans les petits municipes, est revendiquée par
les populations; c'est une autonomie locale d'autant plus prête
à la revanche sur le pouvoir central, que celui-ci est lointain, né
'une révolution, nouveau, semble moins fort, et que le moindre
roupe de paysans assemblés dans leur village a le sentiment
lagéré de sa force, la vision immédiate de ses intérêts, la con-
nence de son droit à gouverner son territoire, c'est-à-dire sa
Digitized by VjOOQIC
120 REVUE DES DEUX MONDES.
richesse et le siège de sa vie. Cette conviction devient d'au-
tant plus impérieuse que ces groupes comptent plus d'hommes.
Dans les grandes villes, où ces foules s'échauffent par leur masse,
se croient irrésistibles et, quand le gouvernement leur résiste, sem-
blent croire qu'il se révolte^ cette ardeur de souveraineté a toute
sa puissance. Elle ne se borne pas h vouloir pour quelques chefs
le pouvoir, et pour la foqle le spectacle d'une révolution : elle en
veut le bénéfice pour tous. Les uns rêvent, chacun à son avan-
tage, le pillage démocratique de l'autorité, de ses fonctions, de
ses profits. Les autres aspirent à un changement plus vaste, à
une libération collective des classes malheureuses, et cette géné-
rosité sociale les rend cruels et impitoyables pour les violences
et les ruines dont il faut acheter ce sort meilleur.
Si l'on considère la place et l'étendue de cette région révo-
lutionnaire, on la voit s'étendre largement sur le littoral de la
Méditerranée et remplir la vallée du Rhône circonscrite en
un grand triangle dont les sommets s'appellent Toulouse, Mar-
seille et Lyon. Emblème de la force occulte qui gouverne la
démagogie par la discipline des sociétés secrètes, ce triangle est
comme la marque imprimée sur les contrées de la France les
plus soumises à ce joug. Et Toulouse, Marseille, Lyon présen-
tent, dans la variété la plus parfaite, les appétils, les ressources
et les actes de la révolution. C'est dans ces trois villes à la fois
qu'elle a, dès le 4 septembre, éclaté avec le plus d'énergie factice
ou vraie, conduite ou spontanée. C'est là que les événemens
se sont succédé et se sont glorifiés au grand jour comme con-
formes aux passions inconscientes de la plèbe et aux calculs ré-
fléchis des meneurs, comme la suite nécessaire de la délivrance
et le commencement des destructions nécessaires. Les excès com-
mis dans ces centres retentissans de la vie publique ont acquis
aussitôt une force d'exemple, sont devenus un modèle pour les
régions à l'entour, ont répandu au loin un rayonnement et la
contagion de l'exemple. Enfin, ils ont pris dans chacune de ces
villes une gravité et un aspect différens : diversité qui, jusque
dans la source des mêmes passions, montre la différence des tem-
péramens, et témoigne des contrastes toujours maintenus malgré
des siècles d'unité entre les races de la nation française. C'est
pourquoi l'étude de la conquête républicaine en France trouve
son complément et sa synthèse dans le récit des faits accom-
plis à Toulouse, à Marseille et à Lyon.
Digitized by VjOOQIC
LE GOUVERNEMENT DE LA DÉFENSE NATIONALE. 121
IV
Toulouse n'est pas une de ces villes appelées par une vocation
évidente à la place où elles se sont établies, et dont la nature
ait par avance préparé le destin. Toulouse n'occupe pas une po-
sition privilégiée sur les grandes voies du commerce ; elle ne s'est
pas fondée près de richesses minières ou à portée de la force qui
eottle avec les puissantes chutes d'eau; elle ne doit pas ses
progrès et son renom au développement d'une industrie. Elle
semble avoir attiré ses habitans par l'accord d'une contrée ou-
verte, tempérée, gaie et de leur propre caractère, comme s'ils
se tussent réunis sans autre motif que l'attrait d'être ensemble
où ils se trouvaient bien. Et comme ils avaient compris que le
charme des jours grandit avec l'étendue de la pensée, dès l'ori-
gine y furent en honneur les sciences qui transforment la vie,
les lettres qui l'ennoblissent, l'esprit qui la fait riante. Toulouse
ne ht ni un comptoir, ni une fabrique, ni une banque, elle fut
une société. Autour de cette société les artisans se groupèrent
dans la proportion qu'il fallait pour servir ses besoins matériels,
et reçurent par échange quelque chose de * sa vivacité, de sa
eoortoisie, de sa finesse, de sa curiosité universelle, de son ap-
titude à fondre les sentimens particuliers en une opinion com-
mune.
Dn tel caractère ne prépare pas à l'aveuglement servile envers
aucun pouvoir. Sur tous elle avait fixé la clairvoyante hardiesse
de ses regards. Trop pénétrante d'intelligence pour ne pas recon-
naître les vices des divers régimes, trop vibrante de nerfs pour
rester impassible aux déceptions, trop douce de mœurs pour
apprendre des déceptions les haines destructrices, son originalité
^t de former ses opinions avec mesure et de les manifester
avec véhémence. Si leur force avait pour preuve leur bruit,
flnlle ville ne serait révolutionnaire à Tégal de cette cité qu'un
rien suffit à émouvoir, et dont l'état normal semble d'être hors
de soi. Mais la perpétuité de ces ardeurs prouve que, si elles
trouvent leurs prétextes fugitifs dans la succession des événe-
nt<^ns, elles ont leur cause permanente dans la nature de la
I lulation. Ily a un peuplier dont les feuilles s'agitent toujours,
1 r mobilité n'a pas besoin d'orages, le frisson perpétuel qui,
1 me par les souffles les plus doux, passe sur elles et semble
Digitized by VjOOQIC
122 REVUE DES DEUX MONDES.
palpiter dans Farbre tout entier, ne brise pas une branche, ne dé-
place pas une tige sur la ramure immobile : telle est cette ville
en ses instabilités. Pour l'entraîner aux extrémités violentes, il n'y
a en elle ni la colère des souffrances sans espoir, conseillères des
représailles sans pitié, ni la brutalité d'un sang lourd et cruel.
Nulle n'est moins asservie aux instincts brutaux que cette race
affinée et sobre où ne s'épaissit pas la chair; et pas davantage
ne connaît-elle les maladies noires de l'esprit qu'elle n'a ni tra-
gique, ni sombre, ni même grave, mais accommodant et opti-
miste. Son habitude et son goût d'être heureuse se fie, même
dans les difficultés du présent, aux bienveillances de l'avenir; ses
instincts de bonté et de quiétude redoutent, des violences poli-
tiques, l'effort, la tristesse et la laideur. Au contraire sa belle hu-
meur se plaît à découvrir le comique mêlé par la vie aux tra-
gédies même, sa verve le saisit, sa puissance d'amplification le
magnifie. L'exercice de cette philosophie sans illusions et sans
fiel la distrait et la désarme ; elle sait un peu de gré aux fautes
qui ont fourni l'occasion à la finesse de ses critiques, & l'entrain
de ses résistances, et trouve que tout n'est pas mal dans les maux
dont on s'amuse. Aussi est-elle plus incommode que dange-
reuse aux pouvoirs : son mouvement trouble leur sommeil sans
menacer leurs droits, et son ironie s'attaque à leur prestige sans
vouloir leur mort.
Telle s'était montrée Toulouse sous le second Empire, dès
les élections municipales de 1865. Elle avait nommé des bour-
geois un peu frondeurs, pas révolutionnaires, et partisans de
libertés modérées. L'Empire, encore autoritaire, tenait surtout
rigueur à ces vœux mesurés, parce que leur modestie même était
faite pour leur gagner des partisans. Le conseil toulousain fut
presque aussitôt détruit et remplacé par une commission muni-
cipale. La brutalité de la mesure était provocante : dès que la
loi de 1868 sur la presse permit à Toulouse la riposte, le Progrès
libéral fut fondé par les libéraux, et Y Émancipation^ ancien
journal des révolutionnaires, reparut avec son programme et son
rédacteur. Celui-ci était Armand Duportal; ses opinions lui
avaient valu la transportation à Lambessa; que leur constance
eût été vaincue par un an d'épreuyes, qu'il eût offert la paix à
l'Empire contre une place de bibliothécaire ou de sous-préfet,
qu'il fût demeuré ennemi pour n'avoir pas été agréé comme
serviteur, on l'a prétendu plus tard, mais alors aucune attaque
Digitized by VjOOQIC
LE GOUVERNEMENT DE LA DÉFENSE NATIONALE. 123
ne contestait l'unité de cette vie, et il ne témoignait qu'une am-
bition, celle de n'être dépassé par personne en formules jaco-
bines, socialistes et athées. Si, par ces outrances, il offensait la
raison de ses concitoyens, il séduisit d'abord, par un air de
oonrege et de force, leur goût de rhétorique, et par son enseigne-
ment quotidien outra peu à peu les opinions d'une partie de
ECB lecteurs.
Ce mélange des libéraux et des révolutionnaires fut rendu
pins intime par l'affaire Baudin. Le Progrès libéral eX VÉmancipa-
tm avaient tous deux adhéré à la souscription pour « le martyr »
da 2 décembre ; tous deux furent poursuivis et défendus ensemble
par M. Jacques Piou, déjà, 'malgré sa jeunesse, un maître du
krreau et un chef de l'opposition. Us furent acquittés. Le gou^
vomement donna ordre au procureur général de faire appel. Ce
oigistrat, le baron Séguier, n'était pas de ceux qui se soumet-
toit au « fait [du prince ; » la souscription ne lui semblait pas
SD délit : plutôt que de requérir contre sa conscience il renonça
à tt charge. Il y a des instans où le geste d'un homme suffit à
révéler l'usure d'un régime. 1^'Empire était désavoué par une
seule personne ; il sembla qu'avec elle une force morale se reti*
nitde lui. Ainsi se préparèrent à Toulouse les élections gêné-'
nies de 1869. Les candidatures officielles furent combattues &
la fois dans la Haute-Garonne par les hommes du Progrès et
par ceux de V Émancipation. Les uns et les autres échouèrent.
L'artificieux tracé des circonscriptions, qui divisait Toulouse
entre toutes et noyait les suffrages de la ville dans ceux des
campagnes, assura le succès du gouvernement. Mais, à Tou-
louse, les trois quarts des suffrages s'étaient prononcés contre
lui, et de cette majorité les deux tiers avaient choisi les [can-
didats de VÉmancipation ; le nom de Rémusat, symbole des
idées moyennes, avait groupé moins de voix que celui de
Dnportal. Par le plébiscite, Toulouse ne donna à l'Empire que
9128 <f oui » contre 12550 « non >> et 9350 abstentions. Là,
plus encore, les modérés, partagés entre toutes les réponses, et
ne montrant nulle part leur masse tout entière, parurent iné-
gaux à leur nombre et inférieurs aux révolutionnaires qui firent
\ « sans scrupules, menèrent la campagne et par elle accru-
I \i leur prépondérance. Il était donc naturel que, trois mois
8 'es, quand les municipalités furent renouvelées, le choix de
1 iilouse se portât sur la liste soutenue par V Émancipation.
Digitized by VjOOQIC
124 REVUE DES DEUX MONDES*
Attaqué par le gouvernement, ce scrutin était annulé, le 3 sep-
tembre, par le conseil de préfecture. Mais dans la nuit du 4 au 5,
réunis à V Émancipation, les élus déclarèrent non avenue la
sentence d'une juridiction brisée avec l'Empire, et décidèrent
que, nommés par Toulouse, il leur appartenait d'occuper la
vacance du pouvoir. Dès le matin du S, la foule s'amasse sur la
place du Gapitole, enfonce les portes du monument pour ouvrir
à ses mandataires l'hôtel de ville. Le Conseil proclame au balcon
la République et se divise en deux commissions : l'une gou-
vernera la ville, l'autre le département. La première se déclare
en permanence au Gapitole et désigne pour maire Gatien-Arnoult,
professeur à la Faculté de droit, un de ces républicains qui
ne poussent pas aux violences, mais se laissent pousser par
elles. De la place on réclame des armes, que la municipalité
promet: aussitôt une partie de la foule court à l'arsenal et,
moitié de gré, moitié de force, obtient 2000 fusils. Des conseillers
municipaux président à l'égal partage entre les quatre cantons
de la ville. Mais, pour assurer quelque régularité dans la distri-
bution, ces surveillans délèguent le pouvoir qu'ils ont pris, et
nomment sur l'heure les capitaines de la garde nationale. Les
conseillers, républicains avancés, donnent les grades à ceux qui
pensent comme eux, et ceux-ci remettent les armes à ceux qu'ils
jugent sûrs. Ainsi, dès le 5 septembre, la première mesure ré-
clamée pour la défense de la nation aboutit à l'armement d'un
parti (1). La municipalité, comme le dit Gatien-A moult, con-
cilie de cette sorte son double devoir de corps <( élu régulièrement
et acclamé révolutionnairement (2). »
Tout est révolutionnaire dans le mandat de la commission qui,
pour étendre la main sur le département, court à la préfecture et
n'a pas à disputer la place au préfet, déjà disparu. Les cinq membres
dont elle se compose sont une élite d'irréconciliables. Elle se
donne pour président un récidiviste des rigueurs politiques,
(1) « On les distribuait d'une manière peu régulière et sans beaucoup d'ordre. Ce
moment ne le comportait guère. Cependant un conseiller municipal au moins par
canton présidait & cette distribution. Ils improvisèrent alors capitaines des hommes
qu'ils connaissaient et ces hommes donnaient des fusils aux premiers de ceux qui
se présentaient et qu'ils connaissaient aussi. >» Gatien-Ârnoult, déposition, Afinales,
t. 24, p. 160. — « Le 5. on prit 1 000 fusils, le 6 on en donna encore i 000; on les
distribua à raison de 500 par canton aux plus pressés et, par suite, à bien des
gens tarés ou trop exaltés qui n'auraient pas dû être armés. » Colonel de Crouttes,
directeur de l'arsenal. •— 1d., t. 20, p. 239.
(S) Annales, t. 24, p. 162.
Digitized by VjOOQIC
ï
LE GOUVERNEMI•:^T DE LA DÉFENSE NATIONALE. 125
fnppé en 1851 par les commissions mixtes,en 1858 par la loi de
sûreté générale, l'avocat Manau; et Manau « fait part » au gou-
Temement qu' « elle a reçu tous les pouvoirs administratifs, po-
litiques et judiciaires, » conmie si cette autorité, définitivement
conférée par Toulouse, existait indépendante de Paris. L'audace
à usurper, la jalousie k retenir lui sont en effet nécessaires, car
sossitôt elle s'exerce au profit exclusif de ceux qui Tout saisie.
Certes, si Ton eût interrogé le peuple, il n'eût pas dit que la
guerre la plus essentielle à soutenir en ce moment était contre
la magistrature. Si, dans les procès politiques, les juges s'étaient
montrés des serviteurs plus que des arbitres, hors ces cas excep-
tionnels, ils inspiraient par l'impartialité de leur caractère comme
f^ la dignité de leur vie, confiance et respect. Seuls, les agita-
teurs et les agités qui, par la plume, la parole, les attroupe-
inens ou les conspirations, avaient attaqué l'Empire, pouvaient
se plaindre des sentences. Mais les représentans imprévus de la
Haute-Garonne, solidaires de VÉmancipaliony avaient à venger
les condamnations du journal; et parmi eux quelques membres
du barreau, avocats habituels des accusés politiques, avaient
reçu plus d'une fois les contre-coups des rudesses peu ménagées i^^
à leurs cliens. Frapper les magistrats à. leur tour était d'abord %
goûter la satisfaction des représailles, ensuite, par des destitu-
tions, ouvrir des vacances et peut-être succéder aux exclus,
double avantage. Aussitôt cette ardeur de suspicion politique
et d'ambition personnelle devient le grand souci. La dépêche
où Manau annonce à Paris la création de la commission est
adressée au ministre de la Justice; on y présente « la déléga-'
tion des pouvoirs judiciaires » comme la plus urgente à exercer,
et les magistrats du parquet de Toulouse comme les « persé-
cuteurs de la démocratie, et do la presse républicaine. » La popu-
lation, émue et irritée, désire ardemment leur révocation immé-
diate. 11 importe, dans l'intérêt de Tordre, que satisfaction soit
donnée sans retard à l'opinion publique, c Nous allions nous-
mêmes procéder provisoirement à cette révocation et au remplace-
ment de ces fonctionnaires ; mais nous avons jugé convenable au-
paravant de vous demander un télégramme autorisant les mesures
«ne nous croyons urgent de prendre. Nous lattendons. » Au
lieu de ses premiers soins, le gouvernement u a pas le loisir
répondre. Dès le lendemain, le procureur général et le pro-
reur impérial de Toulouse sont révoqués par la commission
Digitized by VjOOQIC
126 REVUE DES DEUX MONDES.
et ManaUy son président, annonce au ministre la mesure par ces
mots : « Nous avons dû considérer votre silence après notre
dépèche comme une approbation (1). »
Le départ du préfet et l'expulsion de ces magistrats font les
premiers vides où les républicains de Toulouse vont trouver
place. Pour défendre leur droit de naufrageurs à Taubaine des
naufrages, il y a près du gouvernement un Toulousain qui de
vive voix complète et appuie. Duportal, enfermé h Paris dans
la même prison que Rochefort, et délivré par surcroît le 4 sep-
tembre, trouva auprès de Favre, de Grémieux et de Garnier-Pagès
Taccès dû à un compagnon de 1848, auprès de Gambeltà la
familiarité d'un client politique avec l'avocat de son dernier pro-
cès, auprès du gouvernement tout entier l'influence que les révo-
lutionnaires exerçaient dès ce premier jour sur les modérés. Il
réclame la part de ses amis et la sienne, insinue que dans la
Haute-Garonne il faut céder pour n'avoir pas à combattre, que
le calme ou l'agitation populaire dépendent là de quelques me-
neurs maîtres de la foule, et que le plus sûr est d'intéresser ces
meneurs à défendre le gouvernement en défendant leurs places.
Gambetta, porté par ce qu'il avait d'italien dans le sang à ces
combinaisons, voulut d'abord s'assurer de l'horame qui, le plus
hardi et maître du journal le plus répandu, pouvait devenir l'ami
le plus incommode, et il ne jugea pas qu'en faire le préfet de la
Haute-Garonne fût payer trop cher Duportal.
Le marché, conclu aussitôt qu'offert, ouvrait lui-même
d'autres risques. Remettre cette fonction & un tel démagogue
semblait livrer la Haute-Garonne à la démagogie : cette appa-
rence ne suffirait-elle pas à indisposer les partisans d'une répu-
blique sage? Le plus connu d'entre eux était M. de Saint-Gresse.
Comte, il appartenait par sa naissance h la noblesse authentique,
et par son choix à la démocratie, pour laquelle il était Saint-
Gresse. Il s'était uni à elle sans rompre avec des principes trans-
mis par l'hérédité : le contact de politiques moins rigoristes à
certaines licences n'avait jamais porté atteinte à la parfaite cor-
rection de sa vie ; il croyait à la raison humaine avec les répu-
blicains, à la Providence divine avec les catholiques ; il espérait
obtenir des premiers une liberté loyale et généreuse qu'il vou-
lait pour tous. Avocat, son éloquence était, comme sa robe,
(1) td., p. 1000.
Digitized by VjOOQIC
LE GOUVERNEMENT DE LA. DÉFENSE NATIONALE. i2 /
flottante, solennelle et toujours prête. Appartenant par quelques
liens aux partis divers, offrant à tous sécurité par ses doctrines
et confiance par sa conduite, cher à ses compatriotes par la faci-
lité de ses allures et la pompe de sa rhétorique, il pouvait
devenir la voix de la déception publique et donner à la ligue
des honnêtes gens un chef républicain, d'autant plus redou-
table. Mais que lui aussi reçût une fonction, elle serait un gage
donné en sa personne aux modérés de toute couleur. Fût-il seul
à penser ainsi, pourvu qu'il acceptât, les mécontens seraient
comme décapités. Or, en chassant de son siège le procureur
général, les initiatives révolutionnaires avaient rendu vacante
une charge pour laquelle Saint-Gresse, jurisconsulte suffisant,
orateur facile, caractère intègre, était fait, et qui n'était pas
moins faite pour lui ; car elle offrait à un homme dépourvu de
fortune et près de T&ge où la confiance en l'avenir décline avec
les forces, un asile honoré et brillant. Dès le 6 septembre, Saint-
Gresse était procureur général, et Duportal prenait possession
de la préfecture.
Les natures despotiques n'ont pas besoin d'avoir été contre-
dites pour deviner les obstacles menaçans pour leur toute-puis-
sance. Duportal vit de suite ce qu'il avait à craindre de la com-
mission départementale. Usurpatrice, par sa création même, de
tous les droits exercés par le préfet impérial, elle ne pouvait
agir ni décider, sans soulever par chacun de ses actes autant de
conflits avec le préfet républicain. Et dans ces conflits, Duportal
pressentait la disgrâce la plus dure pour un démagogue, si, aux
mesures qu'il prendrait au nom de TÉtat, la commission oppo-
sait des mesures révolutionnaires et tournait contre lui, comme
contre un transfuge, le parti avancé. Or la commission serait ce
que la feraient deux de ses membres qui en étaient les maîtres,
Manau et Cousin, tous deux hommes de palais, donc, s'ils le
voulaient, hommes de chicanes. Manau, à qui TEmpire avait fait
Thonneur de le traiter en adversaire dangereux, devait son
importance à ces rigueurs. Elles avaient tendu toute sa volonté
vers les représailles. Sauf ces extrémités de ses épreuves et de
ses sentimens, rien en lui que d'ordinaire, et cette médiocrité
avait complété sa fortune. C'est la marque et parfois la faiblesse
des forts, qu'ils comptent sur eux seuls pour faire leur che-
min et leur place. Manau, conscient qu'il n'était pas de ceux-
i, avait d'instinct cherché hors de lui la force où se joindre,
Digitized by VjOOQIC
128 REVUE DES DEUX MONDES.
voulu porter son petit ruisseau à une grande rivière et être
porté par elle. Né pour servir, il s'attachait plus aux opinions
des autres qu'aux siennes, observait avec scrupule la discipline
des paroles et des actes. Son indépendance, qui ne supportait
aucun joug de l'Empire, les acceptait tous des frères et amis, et
son goût de solidarité avec des compagnons sûrs l'avait conduit
à rétrécir son parti aux proportions d'une faction et d'une secte.
Tel était aussi Cousin, et si une persécution moins violente
l'avait laissé plus obscur, cette ombre couvrait une nature plus
violente. Manau épuisait toute l'ardeur de la sienne dans sa
haine contre l'Empire : pour le reste, il se contentait de rece-
voir l'impulsion révolutionnaire; Cousin était homme à la don-
ner. Sans fortune, sans principes, sans scrupules, il avait le per-
pétuel grief des irréguliers de la vie contre tous les hommes
qui ne leur ressemblent pas et contre les institutions qui les
menacent. Mais si les haines religieuses et sociales avaient péné-
tré plus profondes en Cousin qu'en Manau, tous deux étaient
également incapables de résister k leurs compagnons ordinaires,
à une poussée de la foule ; et si la violence révolutionnaire leur
offrait par surcroît une chance de s'élever en se vengeant, ils
pouvaient devenir un embarras. Eux aussi devaient) être annulés.
Duportal les connaissait : il conclut que le meilleur moyen de
les annuler était de les nantir.
Avocats, ils avaient sinon les aptitudes, au moins les titres
indispensables à l'exercice des charges judiciaires. Dans la ma-
gistrature de Toulouse, où les révocations n'avaient pas seules
fait des vides, l'âge venait d'ouvrir la vacance la plus impor-
tante : le premier président, M. Piou, était arrivé à la retraite.
Manau prétendait à la succession, Duportal la demanda. Que
le candidat convînt tout à fait pour la charge, c'est ce dont ne
s'inquiétait guère le préfet, assez révolutionnaire pour qu'il lui
plût même, en pourvoyant aux emplois, de continuer une œuvre
destructive et d'amoindrir les défenses sociales par les défen-
seurs préposés à leur garde. Lui-même s'est expliqué sur cet
acte : « Je lai fait sans sourciller, tant, pour obtenir au pro-
scrit Manau la réparation qu'il ambitionnait, étaient médiocres
mon souci de la fonction et mon désir d'en relever Téclat par.
le fonctionnaire (1). » Dans sa dépêche aux ministres, il disai
présenter Manau « d'accord avec Saint-Gresse. » Saint-Gress(
(1) Fm Commune à Toulouse^ par Armand Duportal, Toulouse, 1871, Pau] Sav,
Digitized by VjOOQIC
LE GOUVERNEBIENT DE 14 DÉFENSE NATIONALE. 129
s'était contente de proposer Manau pour procureur de la Répu-
Uique, et, soucieux de réserver la Première Présidence à un
plus digne, l'avait demandée pour lui-même. Procureur général,
il était à la merci d'un gouvernement incertain dans sa direc-
tion et dans sa durée, il sentait tout ce que l'inamovibilité
ajoute de prestige et de mérite à une fonction, il vit l'avantage
de changer celle qui peut-être lui serait reprise demain, contre
celle cpi lui apportait une propriété incommutable. Il pouvait
aprimer ce désir, sans qu'il parût aspirer trop haut. L'ascen-
mi difficile était celle qui Tavait de la barre élevé au parquet
de la Cour ; maintenant, il était de plain-pied avec le fauteuil
êe la Première Présidence et n'avait plus qu'à s'asseoir. Il avait
(bnc sur son compétiteur tous les avantages, et il lui suffit de
^mander pour obtenir. La souple habileté des Gascons à saisir
les chances de fortune ne fut pas plus souple en ce vainqueur
quen son concurrent évincé. Manau, sans perdre son temps en
boitderie contre l'auteur de sa déconvenue, comprit que la
ûofflination du premier président ferait vaquer le poste de
procureur général, que celui-là aussi était enviable, que Saint-
Gresse ne manquerait pas de l'y pousser, heureux de faire lar-^
gesse à son coreligionnaire avec une fonction abandonnée pour
me meilleure. En effet, Manau devint procureur général. Dans
ce changement, un autre encore trouva place, et Cousin fut
nommé procureur de la République.
Telle fut, tandis que les Allemands s'avançaient sur Paris, la
grande affaire de Toulouse ou du moins de ceux qui parlaient
e& son nom. Sans doute il fut aussi question de défense natio-
nale, mais Duportal y pourvut par la distribution de fusils aux
habitans reconnus pour républicains sûrs. C'est ce qu'il appelait
< oipniser la garde nationale pour la défense de l'ordre dans
la République et pour la République. » Les seules mesures que les
nfêneurs de Toulouse tiennent pour essentielles sont d'assurer
ravenir à leur parti , en s'assurant à eux-mêmes le pouvoir. Ils
ont su se défendre contre les compétitions du dehors et se ré-
server la terre natale, ils ont réuni l'autorité politique, l'autorité
judiciaire, en des mains presque toutes accoutumées à servir
wtis le nom de République la Révolution, et enfin la population
la [us exaltée de la ville est seule en armes, en forces pour im-
pc r à eux-mêmes les pires excès et appesantir le joug sur une
ni rite incapable de résistance.
TOM xxui. — ^904. 9
Digitized by VjOOQIC
iSO BEVUE DES PEU^ MONDES.
Et néanmoinB cette situation provocatrice de tous les dés**
ordres ne las produisit ni contre les personnes, ni contra les
biens. C'est le caractère des hommes qui résiste h la pente des
événemens, et ici apparaissent, dans la capitale d'une raoe, les
ardeurs calculatrices et le calme retentissant des Gascons. Pour
les plus haineux ennemis de l'Empire, pour les. plus fougueux
apôtres des nouveautés politiques ou sociales, le mal le plus îu*
tolérable du passé était qu'ils fussent relégués parmi les suspects,
au lieu d'être admis au nombre des chefs. Ils viennent d'obtenir
pour eux la revanche qu'ils réclamaient pour tous, l'essentiel des
changemens nécessaires leur semble accompli, et ils prennent
en patience le reste des imperfections humaines. Les emplois
sur lesquels ils se sont jetés les possèdent, ils viennent d'engloutir
d'un coup une proie plus grosse qu'eux, ils la digèrent, gonflés,
ne songeant ni & se mouvoir ni à mordre. Nulle part cette enflure
calmante n'apparaît mieux que dans le discours d'installation (1)
où Manau laisse parler sa joie et célèbre « le triomphe du droit
et de la justice manifesté par ce qu'il y a de plus moral au
monde, la réparation. » C'est le 14 janvier 1871 qu'il parle
ainsi : la France est à bout de force et Paris de résistance, toutes
les lois de l'Empire sont debout, pourtant la réparation « attendue
depuis vingt ans» fôtaccomplie,parce que Manau reçoit, pour prix
de fidélité républicaine « l'immense honneur » d'un grand poste.
Il a sa revanche. Lui-même, l'adversaire le plus déterminé de la
société établie, Duportalne songe pas à transformer ses anciennes
revendications en actes. Devenir l'autorité où il était la révolte,
recruter la magistrature dont il avait été la victime, surveiWerî^t
noter les généraux dont l'épée a contenu el blessé son «parti, est
une victoire où il laisse fondre les haines et paresser les autres
exigences. Les symboles extérieurs de son pouvoir, les marques
du respect, le luxe de la résidence, la délicatesse de la table l'en-
veloppent de leur flatterie continue. Réparation est faite en sa
personne à tous ceux au nom desquels il dénonçait l'iniquité
sociale, et les prolétaires ne lui semblent plus si oppressés et si
faméliques, depuis que leur représentant commande et ne manque
de rien.
Eux-mêmes ces mécontens dont le sort reste précaire comme
(1) Procès-verbal de l'installation de M. de Saint-Gresse premier président et e
M. Manau procureur général à la Oour d'appel de Toulouse. Toulouse. Bonnal rt
GibraCi 1871.
Digitized by VjOOQIC
LE GOUVERNEMENT DE LA DÉFENSE NATIONALE.
131
la veille, dont les colères n'auraient pas à redouter un pouvoir
ligoureux, et dont les bras sont armés par lui, ne se montrent
ni cupides ni sanguinaires. Il suffit pour les apaiser qu'ils soient
par prinlège les gardiens de la République, qu'un symbole de
changement brille avec ces armes et ces galons refusés aux con-
sorateurs, réservés aux démocrates. Il suffit pour réjouir le
présent qu'ils aient le moyen de défe^dre, contre les dangers
obscurs de Favenir, les vagues dogmes de leur orthodoxie
sociale. Ils occupent leur oisiveté en parades, mettent leurs
gfiefs en chansons, et s'amusent au bruit d'une révolution
diffgée à blanc comme leurs fusils.
Enfin la population mise en joue ne se sent pas en péril.
Trcp semblable à ceux qu'elle contemple pour ne pas se recon-
m\tî en eux, elle démêle sans colère les petits intérêts des
ambitieux, sïntéresse à leurs manèges, prend plaisir aux jolis
ails qui d'un coup les portent aux sommets de leurs rêves, et
ait que leur victoire, ayant besoin de repos, n'est pas immé-
diatement menaçante. Pourquoi craindre trop à l'avance? Elle
e4}mprend la piété d'imagination qui exalte le parti avancô, et
sô jalousie de veiller sur le régime depuis si longtemps attendu
parlai. Elle voit que ces purs, s'ils font les farouches, ne sont
pas des méchans ; que, s'ils se montrent terribles, ils le sont eu
acteurs; et, même quand la pièce lui donne un petit frisson,
ëlJe se souvient qu'un peu de peur peut être un plaisir. Elle sait
que sur les bords de la Garonne il faut beaucoup de pluie pour
monder la plaine, beaucoup de gestes pour faire une blessure,
€t qae le tonnerre^y gronde volontiers sans tomber.
ÉnfiNm Lamt.
'^
Digitized by
Google
A TRAVERS U MANDCHOURIE
(i)
NOTES DE VOYAGE
I. — DE LA FRONTIÈRE SIBÉRIENNE A LA STATION DE MOUKDEN
Suis-je réellement en territoire chinois? La Mandchourie
appartient-elle encore à TEmpire Jaune ? Depuis que j'ai passé
la frontière, voici bientôt deux jours, je n'ai pas remarqué le
moindre changement. Tout est resté russe autour de moi. Notre
train est conduit par des soldats moscovites. Aux stations, les
chefs de gare soÎEit des officiers ; les maisons d'alentour abritent
des Cosaques. La ligne est tout du long gardée par des hommes
armés et, si j'en crois les derniers rapports, la sécurité publique
est encore très peu garantie. Il ne se passe guère de jours où
quelque crime ne soit commis et les escarmouches sont fré-
quentes entre maraudeurs mandchous et troupes russes. Le che-
min de fer lui-môme est sans cesse menacé, les remblais sont
démolis, les rails enlevés. On a pourvu notre train d'une escorte
armée pour le défendre en cas de besoin.
Le chemin de fer de TEst-Chinois (comme on l'appelle, pour
qu'il ait quelque chose de chinois, au moins dans le nom) est
une entreprise entièrement russe et nul n'ignore que son but tout
(1) Au moment où tous les yeux se tournent vers l'Extrême-Orient, nous avons
cru qu*il pourrait y avoir quelque intérêt à détacher de nos Carnets de voyage, les
notes que Ton va lire. Ce ne sont en effet que des notes, prises au jour le jour,
sous l'impression prochaine des événemens et des lieux; et nous serions presnie
tenté de nous en excuser auprès des lecteurs de la Revue des Deux Mondes si
nous n'espérions d'ailleurs que c'est précisément ce qu'ils en apprécieront le pi 5 :
l'air même d'improvisation, et le caractère d'entière sincérité.
Vay de Vaya et Luskod.
Digitized by VjOOQIC
r
A TRAVERS LA MANDCHOURIE.
133
stratégique est de relier Port-Arthur avec Moscou et Pétersbourg.
Je m'en aperçois bien, à mesure que j'avance le long de la ligne.
Elle est construite entièrement par des troupes russes et des in-
géflieurs militaires, sous la direction d'officiers. Pour Tinstant,
elle est loin d'être achevée et je n'en suis ainsi que mieux à même
d'examiner Tintéressant travail en cours. Il est mené à grande
allnre: des milliers de coolies s'agitent sous les ordres des
Cosaques. Le sable est voiture dans des brouettes ; des traverses
sont déchargées, des rails rivés, le tout en môme temps par diffé-
mites équipes. Le système de construction est le même qu'adopta
avec tant de succès pour le Transcaspien le général Ânnenkoff .
J'ai tout le temps d'y concentrer mon attention, car il n'y a
rien d'autre à voir. Nous traversons la bordure nord-est du désert
deGobi, et, si jamais désert mérita son nom, c'est bien celui-là.
Le Sahara a le charme des tropiques ; le désert d'Arabie a la
beanté d'un ciel sans nuages ; le désert de Bikanir doit aux
teintes d'or du soleil indien un certain prestige ; mais le désert
de Gobi est une terre de parfaite désolation. Un ciel de plomb
pèse sur une étendue de poussière grise — de la cendre plutôt, —
et(îiiand le vent la soulève en tourbillons, elle obscurcit à la fois
la terre et le ciel et ensevelit tout sous son lugubre linceul. Pas
HB village en vue, pas même une habitation solitaire; les seuls
^tres vivans de ces régions semblent être les troupes russes et
les légions de coolies travaillant sous leurs ordres.
Avant d'aller plus loin, je dois expliquer que je voyage en
train de marchandises. La ligne, comme je l'ai dit plus haut,
n'fêt pas terminée ; les stations ne sont pas construites ; chefs
de gare et employés vivent dans des abris ou campemens provi-
soire. Il n'y a pas de guichets ouverts et on ne délivre pas de
tîillets. Des trains, chargés de matériaux de construction, vont et
viennent dans les deux sens, transportant quelquefois des ou-
vriers ou des gens en rapport avec l'entreprise. 11 a fallu une
permission spéciale des autorités pour que je puisse prendre
cette voie. J'étais largement préparé à en voir de rudes, et les
administrateurs ne m'avaient pas dissimulé que rien n'était en-
core installé pour la commodité des voyageurs. On ne me pro-
mettait même pas de pouvoir atteindre Port- Arthur sans in-
f< nption, car quelques-uns des ponts provisoires avaient ♦'•Ici
e vés car le^ pluies d automne, et les remblais, d'ici et do lu,
^ aines par les inondations. Mais on avait mis à ma dispxx^tiou
Digitized by
Google
i3i
REVUE DBS DEUX MONDES.
très aimablement, un wagon spécial pour toute la durée de mon
voyage à travers la Mandchourîe ; et ce wagon devint mon do-
micile régulier pendanb plusieurs semaines.
Pour donner une idée de ma maison roulante, je puis dire que
si l'extérieur en tétait modeste, l'intérieur était confortablement
aménagé. Il se composait d'une chambre à coucher, un cabinet
de travail, un corridor, un cabinet de toilette et un petit balcon ;
il y avait en outre une cuisine et de quoi loger un domestique.
Le balcon fut ma retraite favorite ; j'y ai passé bien des heures
tranquilles, lisant et écrivant, tandis que toujours je voyais cette
lugubre contrée se dérouler dans sa monotone immensité. Par-
fois mon wagon était détaché et on me laissait quelques jours
près d'endroits intéressans ; puis je roulais de nouveau derrière
des plates-formes chargées de briques, d'acier et de toutes sortes
de machines. Ma voiture était ma maisonitet mon château fort.
Oui, chftteau fort ; elle en eut bien souvent l'air, imm^»bile aux
stations, tandis qu'en voyant une sentinelle ou une patrouille
surgir du campement voisin ou descendre d'un autre fourgon,
j'eusse été en peine de dire s'ils me gardaient de lennemi ou
tenaient l'œil sur moi.
Par intervalles, je vois des gares en construction; quelques-
unes sont même couvertes. Les bâtimens eux-mêmes sont mo-
destes, sans jamais plus d'un étage, avec un toit -.de tuiles
noires. Ils imitent h l'extérieur les maisons chinoises, et leurs
poutres se recourbent dans le style des pagodes. Mais quoique
inachevés, ils semblent plutôt avoir tout un passé fatigué der-
rière eux qu'un brillant avenir en avant. C'est toujours le même
aspect lugubre alentour : il n'y a ni cultures, ni jardins, et le
quai consiste généralement en un marécage ou une nappe de
boue ; quelquefois, lorsqu'on a visé au confortable, il y a des
pierres, de distance en distance, ou une planche, pour aider le
voyageur à traverser. Quant aux restaurans, qui sont si richement
fournis sur tout le transsibérien et quelquefois même ont des
prétentions au luxe, on ne trouve, à travers la Mandchourie,
que les choses de première nécessité. Parfois une pièce est amé-
nagée avec une table de bois et un banc grossier ; et un cuisinier
amateur, qui a tout l'air de débuter dans la profession, vous sert
un énorme plat de soupe aux choux ou le kasha national, fait c î
sarrasin ; il est vrai qu'aux embranchemens, où le commerce est
plus actif, vous pouvez en revanche trouver du piroshki, le mets
Digitized by
GoogI(
A TRAVERS LA MANDCHOURIE.
i35
fi^ des Russes. Si primitifs que soient le» restaurans, — et
ils «msistent parfois en une tente et une vieille caisse renversée
fhafle de kérosène, qui servent de cuisine, de salle à manger et
le dressoir en môme temps — ils sont toujours très recherchés.
D'iprèa le même principe que pour la construction du chemin
de fer, les chefs russes emploient comme garçons de cuisine des
Chinois qu'ils font travailler.
Tandis que je parcourais ainsi la Mandchourie du nord, j'eus
b«t loisir de me faire une idée très complète de la région. Au
point de vae géographique, elle est formée, pour presque la
noitié, d'un plateau stérile ; plus loin, vers le sud, elle devient
loisée, et autour des villes la terre est assez bien cultivée. La ca-
pitale de la Mandchourie septentrionale est Tsi-tsi-kar; le Gou-
Terneur de la province y a sa résidence et c'est le centre de cette
partie du pays. Mais la ville est très primitive et reste bien loin
ies deux autres villes principales, Kirin et Moukden. Elle est
ïàWée par une population mixte de Mandchous, de Mongols et
deBooriates. Elle n'est pas sans un certain trafic, qui porte sur
fa produits bruts et particulièrement les peaux de toutes sortes.
Depuis des temps très reculés, les caravanes en font un lieu de
passage sur leur route des provinces du sud à la province sep-
tettlrionale de l'Amour, et elles s'y arrêtent. Les chariots qu'elles
oiploient aujourd'hui encore sont très primitifs, et j'en ai vu qui
^mi tirés par seize ou dix-huit vigoureux poneys de Mongolie,
^fuelfuefois même par des bœufs. Je m'amuse de l'étrange dis-
l<é6on des harnais, qui est un inextricable fouillis de lanières
tdecordfô. Comment a-t-on pu arranger cela? C'est un pro-
iîlème que seule la patience chinoise a pu résoudre.
J'ai tout loisir aussi d'étudier les coutumes locales et les mœurs
popalaires. Dans toi^te cette région déserte, où les Européens
û ont jamais pénétré avant la construction du chemin de fer, il
Qest rien qui ne soit resté dans un état primitif. Les gens
^ÎTent partie de l'agriculture et partie de la pêche et de la chasse.
Us habitent dans de très pauvres maisons, que nous appellerions
des huttes, bâties de briques et de boue séchée, où ils s'en-
tassent avec leur bétail et les autres animaux domestiques. Ils se
livrent avec passion à l'élevage des chevaux, et je traverse de
^^ s haras. Les troupeaux aussi sont nombreux; mais Tanimal
^ Ton rencontre le plus fréquemment est le porc. Ceux de ce
{M sont très différens des nôtres; noirs, avec un long poil
Digitized by VjOOQIC
136
REVUE DES DEUX MONDES.
maigre, ils ressemblent beaucoup à des sangliers. Ils fourmillent
dans chaque cour, fouissant et faisant des trous dans le sol et
donnant à l'entourage de chaque maison mandchoue l'aspect le
plus déplaisant et le plus sale. Il y a pas mal de volaille, — oies,
canards et poules, — partageant la demeure de la famille.
Chaque entrée est gardée par des chiens à demi sauvages, qui res-
semblent à autant de loups et certainement ne sont pas moins
féroces. J'ai failli plus d'une fois être dévoré; et comme il ne
faut pas songer à se défendre, mes poches sont toujours pleines
de biscuits. Un logis mandchou, au résumé, est comme une foire
aux bestiaux ou une arche de Noé, et le genre de vie est antédi-
luvien lui aussi. En général, l'existence de ce peuple est bien
au-dessous du niveau chinois. Son aspect est beaucoup plus sau-
vage, d'abord ; ses occupations sont tout extérieures ; et les
vieilles doctrines confucéennes n'ont jamais pénétré si loin. Il a
toujours mené une vie plus physique qu'intellectuelle, où les ba-
tailles ont tenu plus de place que la pensée, et aujourd'hui encore
presque toute l'armée impériale est composée de Mandchous.
J'avance lentement. Le voyage se poursuit ainsi pendant des
jours, coupé de haltes prolongées, que je mets à profit pour des
excursions dans l'intérieur : chars à bœufs, poneys mongols,
montures cosaques, j'use de tout, supportant beaucoup de fa-
tigues, mais trouvant ainsi d'extraordinaires occasions de me fa-
miliariser avec le pays et les gens. J'arrive enfin à Kharbine, ville
fameuse, qui est l'embranchement où se réunissent les trois
lignes du chemin de fer de Mandchourie : celle de Vladivostock,
celle de Port-Arthur et celle de Sibérie.
Des nombreuses villes où je mis pied à terre, aucune ne m^a
jamais présenté un plus morne, un plus désolant aspect. C'est
par une sombre et froide après-midi d'automne; la pluie tombe
en nappes et l'eau ne semble pas seulement descendre du ciel,
mais aussi filtrer du sol. La rivière a débordé et tout le pays est
inondé. La moitié de l'endroit est sous l'eau ; la station du chemin !
de fer elle-même semble une île au centre d'un marais. Les
quelques voyageurs pour Vladivostock et moi-même sommes
portés k dos d'homme dans la salle d'attente, qui a l'air d'un lieu
de refuge. Il y a une foule mêlée de moujiks et de Cosaques, de
Chinois et de Mandchous, tout leur bagage entassé autour d'eux :
literie, ustensiles de cuisine, paquets de toutes sortes et de toutes
dimensions attachés ensemble. Cette espèce de grange sert aussi
Digitized by
GoogI(
A TRAVERS LA MAINDCHOURIE. 137
de buffet. Autour de Ja grande table, une douzaine d'officiers
sont en train de dîner; et, comme un ironique rappel du luxe
occidental, un vaste candélabre doré forme une prétentieuse
pèee de milieu. Mais je n*ai pas le temps d'admirer sa beauté,
pas le temps même de m'asseoir pour mon repas, quoique je sois
à moitié mort de faim. Le chef de gare s'avance avec une mine
décontenancée et une expression douloureuse, pour m'annoncer
qa'il vient de recevoir un télégramme l'informant qu'un pont
pès de Lu-Hu a été emporté et que, d'après l'état de la ligne, il
ne peut me dire quand le prochain train pourra partir. Je ne
fois décrire ma consternation en apprenant cette nouvelle. La
Jéiresse de ma situation m'apparait dans toute son horreur et
jkîisage d'un coup d'œil l'étendue de mon infortune, s'il faut
iûrean séjour prolongé dans ce lieu. La route est dans un tel
âaiqae toute excursion sera impossible et je serai réduit à rester
prisonnier dans mon wagon. En attendant, j'accepte l'offre géné-
reuse d'une place en tarantassy pour faire une promenade autour
de la ville.
Kbarbine peut offrir un intérêt au point de vue moderne,
psisqoe c'est le quartier général des Russes en Mandchourie. La
^Oe a surgi depuis quelques années, peu après la guerre sino-
japonaise. Elle n'est composée que de casernes et quartiers mili-
taires, fonderies de canons, ateliers de chemins de fer, et de
quelques maisons pour les familles des officiers, fonctionnaires
et employés. Aussi n'a-t-elle aucune prétention à la beauté, et,
inondée comme elle l'est aujourd'hui, ses tristes édifices battus
par des torrens de pluie, elle est simplement horrible. Nous
passons devant quelques boutiques où l'on vend des conserves
de viande, de légumes et toutes sortes de provisions; il y a aussi
onhêtel que j'aime mieux ne pas décrire et, à ce qu'on m'a dit^
nn café-concert, le seul lieu de plaisir pour les officiers qui sont
en garnison ici avec leurs femmes. Actuellement, la population
est de 15000 habitans. Étaient-ils morts, endormis ou cachés? Je
n'en saurais rien dire, car je ne rencontrai guère créature vi-
vante. On ne s'en étonnera pas, si j'ajoute que l'eau montait
dans les rues jusqu'aux genoux des chevaux et que les roues
d otre véhicule plongeaient jusqu'au-dessus des essieux. Mon
a *ble guide m'expliqua que Kharbine est une place mililuiro
d Tande importance, destinée à jouer un rôle actif, dès qu'une
^ rre viendrait à éclater, dans la mobilisatioii et la concentra^
L
Digitized by VjOOQIC
138 REVUE DES DEUX MONDES.
tien des troupes, située comme elle est à rembranchement de
trois grandes lignes. Elle serait probablement le quartier géné-
ral de l'intendance et du service des munitions. On doit con-
struire des hôpitaux et la Société de la Croix Rouge y aura un
vaste personnel. J'écoute avec intérêt les autres hypothèses et
plans d'avenir.
Il fait nuit quand, notre tour achevé, nous revenons à la
station. Une agréable surprise m'y attendait. J'apprends qu'un
train de marchandises, convoyant des coolies et des troupes
pour réparer la ligne coupée, partira un peu après minuit. Je
fais aussitôt les démarches pour savoir si mon wagon ne pourrait
pas y être attaché. Les réponses d'abord sont loin d'être en-
courageantes. Personne n'a l'air dci savoir jusqu'où nous pour-
rons aller, ni même si la voie ne cédera pas sous le poids du
train ; mais j'aime mieux n'importe quoi que Kharbine : l'incerti-
tude de l'avenir est préférable à la certitude du présent.
Il est environ trois heures du matin lorsque, après une inter-
minable nuit de branle-bas, va-et-vient des troupes, confusion
générale, course folle des coolies, changement de voie des
trains et sifflement des machines, nous commençons à nous
ébranler. Le train présente un aspect bizarre : il est formé sur-
tout de plates-formes découvertes, avec quelques fourgons oîi l^
soldats, couchés au hasard, se font des matelas de leurs man-
teaux d'hiver, tandis que des centaines de coolies s'entassent
pêle-mêle comme du bétail dans les premières voitures. Nous
allons lentement, k travers une vaste plaine en partie inondée;
la voie elle-même disparaît souvent sous l'eau. En maints en-
droits, elle est fort endommagée et notre train doit avancer avec
les plus grandes précautions. A plusieurs reprises, on descend
des coolies avec leurs pioches, leurs pelles et des matériaux de
construction ; les voici aussitôt à l'ouvrage, au commandement
.perçant des officiers du service des chemins de fer.
Durant les nombreux arrêts et notre marche très lente, j'ai
tout le temps d'observer le pays. Quand nous atteignons la
grande province de la Mandchourie centrale, l'aspect géogra-
phique change notablement. Le pays est plus accidenté et plus
boisé. Nous suivons différentes vallées, arrosées par des cours
d'eau sinueux et entourées de chaînes de montagnes. Par endroits,
la région est décidément jolie. Le sol en est riche et la nature
l'a douée de maints avantages visibles ; les pentes des montagnes
Digitized by VjOOQIC
A TRAYERS LA JI^ANDGROUBIE. 439
sont fitbes en métaux et les bois abondent en gibier. Les ri-
chesses minérales de la Mandchourie sont jusqu'à présent inex-
plorées, et il n'y a encore que relativement peu de mines d'or,
d'ar^t ou de cuivre en exploitation. Quelques syndicats étran-
gers se sont formés, particulièrement dans la Mandchourie du
Sud; ils ont très bien réussi. Mais depuis l'occupation russe du
dbtriet du cbemin de fer, ils ont été entravés par toutes sortes
de difficultés et, excepté dans le port ouvert de Niou-Chouang,
k l^aeement des capitaux du dehors a été arrêté.
La superficie de la Mandchourie centrale est beaucoup plus
pdte que celle de la M-andchourie septentrionale, ou Tsi-tsi-kar
(que beaucoup appellent Halung-Kiang). Mais la population, qui
dans le Nord s'élève seulement à un million d'habitans, atteint
le double ici. Le centre du gouvernement pour ce district est à
Kirin, ville très ancienne, composée d'originales maison» de
vieux style, yamens au toit brillant, temples et pagodes égale-
seot pittoresques. Mais ce qui distingue particulièrement Kirtn,
c'est la gigantesque muraille crénelée qui, avec ses lourde rem-
jttrts et ses tours en forme de pagodes, présente une masse très
imposante. Pourtant la beauté de cette lointaine capitale de
province est dans ses environs. Vallées et montagnes, bois
sombres et lointains pics bleus forment un charmant paysage.
C'est une région magnifique ; elle offre un domaine splendide
tu sportsman et à l'artiste. On peut trouver aussi une pèche ex-
cdlente dans les cours d'eau de montagnes, et il y a encore
fiantité de léopards, d'ours, de loups, une certaine espèce de
dsim, des r^iards et des lièvres à chasser dans les forêts.
Quant à l'artiste, un champ illimité s'offre à son pinceau :
le joli paysage, des coins attrayans de la ville, et surtout les
iBonam^is historiques, les fameuses tombes royales et les
tablettes commémoratives dispersées sur les bords de la rivière
ou cachées dans lesf bosquets sacrés, présentent autant de bril-r
luis sujets de tableaux. La grosse difficulté, à l'heure actuelle,
est d'atteindre ces beaux lieux. Le long de la ligue, il n'y a que
peu de gares en cours de construction : elles portent les noms
de différentes villes, mais si on veut visiter lesdites villes, il ne
f«"i pas oublier qu'elles sont souvent à vingt et trente milles de
station et qu'il n'y a rien pour vous y conduire, très souvent'
même de route. Le chemin de fer de T Est-Chinois semble
tertres soigneusement tous les lieux habités^ et, dans son état
L
Digitized by VjOOQIC
140 REVUE DES DEUX MONDES.
actuel, aussi longtemps que les embranchemens ne seront pas
construits, il ne peut avoir aucune destination commerciale. Les
officiers russes qui en ont tracé le plan semblent n'avoir eu en
vue qu'un seul objet, celui de relier Vladivostock et Port-Arthur
avec la ligne de Sibérie, de la manière la plus directe, afin de
pouvoir expédier les troupes, en cas de besoin, avec le moins de
difficulté possible, le tout étant fait sans attirer plus d'attention
qu'il n'est indispensable et sans éveiller de mauvais sentimens
chez les indigènes. Il est certain qu'à l'heure actuelle on peut
voyager du matin au soir sans voir autre chose que les bàtimens
du chemin de fer, des casernes, des campemens, et des soldats
russes le long de la ligne.
Nous sommes de nouveau dans de vastes plaines, formées de
riches pâturages, coupés çà et là de champs de maïs et de
fèves; la culture prend plus de place, et des récoltes de toutes
sortes s'oflFrent à nos yeux. Le pays n'a plus la désolation du
désert de Gobi ; mais il n'a pas la romantique sauvagerie de la
Mandchourie centrale. Il est plus peuplé; je commence enfin à
apercevoir des hommes qui travaillent aux champs, et, dispersées,
de misérables huttes, de pauvres petites fermes...
U. — DE LA GARE DE MOUKDEN A LA VILLE
Comme je regarde hors de mon wagon, je vois poindre l'aube
sombre et triste. Le ciel est chargé de nuages de plomb et la
pluie tombe k verse. Le train fait halte dans une mer de boue
dont le quai tout entier est inondé. En fait, au milieu de ce
déluge général, on pourrait presque s'imaginer qu'on met le
pied hors de Tarche. A quelque distance, j'aj)erçois une humble
bâtisse d'un étage, qui a plutôt l'air d'une hutte de paysan que
d'autre chose, et je puis à peine croire que je suis à la station
de Moukden, la capitale de la Mandchourie.
A ma grande consternation, j'apprends que mon train n'ira
pas plus loin aujourd'hui. Il continuera peut-être demain, peut-
être dans une semaine. J'ai ainsi tout le temps de visiter Moukden,
quoique la ville soit à une distance de plus de vingt-cinq milles.
Mais comment puis-je atteindre Moukden? Je ne vois ni rou^e,
ni véhicule. Je m'enquiers auprès du chef de gare, qui est un ol i-
cier russe à longue barbe et tout galonné d'or. Il me consei e
d'envoyer mon interprète à une des fermes voisines où je pour i
Digitized by VjOOQIC
A TRAVERS LA MANDCHOURIE. 141
cbtenir une carriole chinoise, un cocher et des mules qui me
tiansporteront à Moukden en un temps aussi court que Tétat de
la route le permettra. Je suis le conseil. Mon interprète perd la
phs grande partie de la journée h discourir avec les fermiers,
tasilis que je passe le temps à noter mes impressions. La pluie
qui tombe à torrens fait sa musique sur mon wagon, secoué
pir les rafales et menacé dans sa toiture de plomb. L après-midi
tc'uche à sa fin quand le fidèle Sancho arrive et me montre au
km une sorte de cabriolet à deux roues, attelé de trois mules
et tandem et conduit par un tout petit Chinois, natte dans le dos.
Je ne puis nier que l'effet ne soit extrêmement pittoresque. La
Kiture est vernie en jaune, la capote est bleue, les mules sont
grises et le petit cocher s'abrite sous un gigantesque parapluie
eo toile huilée, couleur d'or. Mais si c'est fort pittoresque, c'est
peu confortable. Il n'y a pas de ressorts et pas de siège; toute
la voiture consiste simplement en un plancher de bois, d'en-
Tima deux pieds et demi carrés, où l'on s'assied sur ses -talons
fomme un turc ou un tailleur; si Ton se trouve n'être ni l'un ni
jaatre, on souffre l'agonie au bout de cinq minutes. La seule
commodité est une petite couverture de coton qui, encore, n'est
que de peu de secours contre le bois très dur de Mandchourie.
J'hésite un instant avant de me confier à ce véhicule inconi^
mode et je me représente les horreurs d'une nuit de voyage là
dedans. Mais j ai promis de voir l'emplacement de notre mis-
sion, incendiée et pillée dans la dernière insurrection des Boxers,
et qui fut le théâtre de nombreux martyrs. Aussr, finalement, je
paK.
Le petit Li-Hu fait claquer son long fouet qui ressemble fort
' i uûe ligne de pèche; et en vérité il pourrait bien pêcher, car
les mules sont jusqu'au-dessus de leurs boulets dans une bouo
liquide, couleur de chocolat. La première chose qui arrête mes
regards au passage est une caserne russe à un étage, remplie de
Cosaques. A vrai dire, c'est plutôt un campement pour la protec-
tion de la gare. Nous faisons ensuite un long trajet sans rien voir
de remarquable. Il y a des champs de chaque côté de la route,
mais ils sont invisibles, comme en Egypte à la crue du Nil. Je
p ^me que nous sommes sur une route, car nous avançons
e e deux rangées d'arbres irrégulièrement plantés, et j'imagine
q cette route a dû être jadis empierrée, peut-être il y a dea
s fô, car elle est excessivement bosselée. Je vois que je ne me
L
Digitized by VjOOQIC
tima-.
142 REVUE DES DEUX MONDES.
suis pas trempé dans mes inductions, (piand nous arrivond è^ diQ
pont qui lance son arche délicate par-dessus une crique. Ce dul
être jadis un beau pont^ sculpté dans le style chinois, de grande
beauté architecturale. J« descends le regarder de plus près ef
détacher la boue qui Tincruste, pour voir de quelle matière il
est fait; je vois qu'il est en marbre blanc.
Après avoir passé le pont, la route devient eacote pire. Non
seulement je suis cahoté de haut en bas, mais encore je sais
rejeté d\m côté à l'autre, heurtant de la tète la capote et le cadre
de bois. Au bout d'un mille, je n'y puis plus tenir : je sors de la
voiture et monte sur une des mules. Mais le califourchon sans
selle sur une maigre mule de Mandchourie n'est pas non plus
une très commode façon d'aller, et l'on peut imaginer mon dés-
espoir. Je suis perdu au milieu d'un pays inconnu, entouré d'un
désert qui semble encore plus désolé sous cette inondation ; la
pluie tombe comme si toutes les cataractes du ciel étaient
ouvertes ; le petit cocher qui me tient à sa merci peut fort bien
être un assassin ; et mon vocabulaire se borne k deux mots, houMii
et peo-àow (ils s'écrivent peut-être tout différemment^ mais SQ
prononcent ainsi), dont le premier signifie tout ce qui est bon,
joli, agréable — je n'ai point occasion d'en faire usage, — et
l'autre, tout ce qui est le c<mtraire ; et je suis tout à fait las de
l'employer, à causede son impuissance à améliorer la situation.
Le long de la route nous ne rencontrons personne, si ce
n'est pourtant une petite voiture pareille à la mienne, dans
laquelle je compte au moins dix occupans, dont quatre assis sur
les brancards, d'autres sur les mules, et quelques-uns en dessus
de la capote. Je ne puis deviner combien il y en a à l'intérieur.
Tous les voyageurs d^extérieur portent d'énormes p£u*apluies en
toile huilée, de la même teinte d'or que celui de mon cocher et
ont l'air d'autant d'énormes soleils en Qeur. C'est vraiment une
leçofiL de voir ces gens, parfaitement heureux dans de telles con- ^
ditions, rire et plaisanter : je secoue l'eau de mes vêtemens saturés \
et je me sens un peu mieux. Mais comme la nuit commence à
tomber et que la désolation devient plus accablante, mon cou-
rage ne fait que décliner d'heure en heure. L'obscurité magnifie
chaque objet en quelque chose de plus ou moins fantastique» Les
lumières des fermes lointaines semblent des feux follets; les
arbres sont autant de fantômes; et Taboiement des chiens fait
penser aux dragons burlans qm, comme chacun sait, sont e igi-
Digitized by
GoogI(
k TRAVEBS LA MANDGHOURIE. 143
mires de l'Empire Jaune. Tous les contes de fées de mon enfance
ne reviennent en mémoire, et la réalité qui m'environne leur
à)nn6 un corps maintenant. Je dois confesser que mes récentes
hctnres sur la Mandchourie ne m'encouragent pas à continuer
BOD voyage. Je n'ignore point que le pays est dans un état
d'agitation et de sourde révolte. Des bandes de Boxers le par-
cooreat encore, incendiant les fermes, pillant les villages et
Bterminant les voyageurs. Ils ont de fréquentes escarmouches
ivee les Cosaques et j'eus l'occasion d'entendre plus d'une fois
ées coups de feu, tandis que je traversais le pays en chemin de
ier. De tous ces maraudeurs, les Kbounkhouzes sont les plus ter-
ribles. Ils forment un corps plus ou moins organisé, comme les
kndits italiens de l'ancien temps et ressemblent à la Maiia sid^
fiemie pour Tétendue de leur influence.
Il est tard maintenant, et voilà des heures et des heures que
fions voyageons sans voir trace d'habitations. Je ne puis rien
demander, réduit comme je le suis à poo-how et kow-di; et
dttlleurs, même si Li-Hu était d^humeur communicative, je ne
poorrais comprendre ses explications. Nous continuons donc
noire lugubre et taciturne voyage, moi perché sur une mule
avec les brancards pour étriers, tandis que Li-Hu, qui a la voi-
ture pour lui tout seul, s'enroule comme un serpent et cherche
une consolation à l'amère réalité dans les songes.
Finalement, les feux follets se rapprochent, les fantômes
prennent la forme d'arbres ordinaires et le hurlement des
dragons se résout lui-même en aboiemens de chiens. Je n'ose
croire encore pourtant que j'aie atteint ma destination, car jo
crains d'être bientôt déçu. Li-Hu dort toujours ; mais les mules
Tont droit à une affreuse b&tisse et s'arrêtent, comme par instinct,
devant une enseigne, et le même instinct réveille Li-Hu. Je
demande avidement: « Moukden? Moukden? » Mais je com-
prends mon erreur, quand il secoue la tête. L'aubergiste apparaît
«or le seuil : son aspect est encore moins engageant que les
lourds nuages de fumée d'opium qui s'échappent de la maison.
J'aimerais mieux rester sur le dos do ma mule, puisqu'il est
impossible de me dégourdir les jambes dans la bouc. Mais nja
mantare est déharnachée, je nai pas le choix et il faut entrer.
iO lieu est désespérément lugubre, pareil à i^antro dune
i ière. Rien ne manque pour en donner l'impression complète :
I laudron pend de la cheminée et d'énormes bûches dégagent
Digitized by VjOOQIC
144 REVUE DES DEUX MONDES.
une flamme sulfureuse, dont la lueur fait paraître les hôtes de la]
pièce encore plus terribles. Il y a au moins une douzai
d'hommes, accroupis sur le sol; d'autres sont couchés sur lel
banc de terre qui fait tout le tour de la salle. Chacun fume une}
pipe en bronze, où brûle l'opium. Â mon entrée, ils sem-
blent s'éveiller de leur torpeur, et, dans leurs petits yeux,
Tétounement, la curiosité, la méfiance et la haine éclatent
ensemble. Toute l'hostilité de l'Orient contre l'Occident se lit
dans leur attitude. Les mauvais sentimens de la race jaune à
l'égard du « Diable blanc » se manifestent dans toute leur àcreté
et dans toute leur force. Je dois reconnaître que je ne me sens
pas à Taise dans cette nouvelle société. Seuls, le profond intérêt
que m'inspirent ces gens, cette maison, cette salle, la nouveauté
de la situation et ma curiosité passionnée de la nature humaine
peuvent me soutenir. Que va-t-il arriver? Vont-ils rester passifs
ou me tuer? En même temps, ils soumettent Li-Hu à un inter-
rogatoire en règle. C'est un vrai régal d'observer le débat. Sans
comprendre la langue, il est assez facile de suivre sur quel ter^
rain portent les questions. « Qui est-il? — Où j va-t-il? —
Qu'art-il avec lui? »
 l'expression de Li et à son hésitation, je puis voir que ses
renseignemens sur son voyageur ne sont {pas satisfaisans ; en
même temps, j observe avec intérêt quelle habileté il met à com-
poser la sorte d'histoire qui pourrait lui être la plus avantageuse
à lui-même. Il y a deux forts argumens en ma faveur dans son
esprit : d'abord, je ne l'ai pas encore payé, et en second lieu j'ai
été remis entre ses mains par le chef de gare, qui le connaît. Je
perçois aussi qu'il ne désire pas exciter l'animosité des autres
hommes. En conséquence, il se tait sur mon wagon spécial, pro-
bablement d'après la recommandation du chef de gare ; et à sa
figure, à la manière dont il retourne ses poches, je comprends
qu'il me représente comme un pauvre missionnaire qui va se
faire payer à la banque de Moukden et dont l'enlèvement ne rap-
porterait rien à personne.
Les minutes traînent comme des heures et la nuit comme
une éternité. Aussi, pour passer le temps, je commence à des-
siner aux crayons de couleur. Serait-ce que cela les intéresse?
Je ne sais* mais; ils s'assemblent autour de moi et je n'ai jan is
ea au spectateurs plus complaisans. Les mêmes hommes quî il
y a quelques mslaus, auraient pris ma vie ou tout au moins la
Digitized by
GoogI(
A TRATERS^LA-MANDCHOURIE. 145
bourse, devienneQt mes amis. Comme la lyre d'Orphée , mes
couleurs font des prodiges, apprivoisant le naturel sauvage et
adoucissant les passions de ces brigands. A coup sûr, c'est le plus
grand triomphe que mes modestes crayons m'aient jamais valu.
Enfin, il y a un mouvement général. Li prépare sa voiture
et nous partons pour continuer notre voyage d'exploration. Il
fait encore sombre ; mais la pluie a cessé, les nuages se séparent
et les froids rayons de la lune brillent parfois.au travers. A la
[aveur de ces rapides clartés, je distingue au loin la sombre sil-
houette d'une pagode qui profile sa tour sur l'horizon. C'est le
but vers lequel nous nous dirigeons. Nous avons quitté depuis
longtemps la soi-disant grand'route et nous voilà cahotés et
kurtés dans les champs de navets et de maïs. Les chocs eux-
mêmes ne sont pas si durs que quand nous étions sur la route ;
mais leur force de propulsion est encore plus grande.
Le jour point comme nous arrivons devant la porte princi-
pale de Moukden, et après cette nuit de ténèbres et de périls, sa
glûire est rehaussée ! Le ciel est sans nuages et si bleu qu'il
pourrait être taillé dans un bloc de turquoise. Les façades ri-
chement sculptées des maisons brillent d'une splendeur tout
orientale. C'est l'heure où les gens se répandent hors de la ville
pour leur tâche quotidienne dans les campagnes. Ils sont habillés
de couleurs claires ; l'eflfet est charmant. TQut respire le bonheur.
C'est la victoire du jour sur la nuit. Le soleil, comme un grand
magicien, a de sa baguette dissipé les nuages et l'obscurité et
jeté, semble-t-il, un voile d'oubli sur la tristesse et la misère
m. — MOUKDEN, CAPITALE DE LA MANDGHOURIB
Ma surprise, en foulant le pavé des rues et en jetant un pre-
mier regard sur la fameuse ville de Moukden, est aussi complète
«juagréable. La scène que j'ai sous les yeux est simplement en-
chanteresse. Aux premiers momens, je ne puis rien distinguer
de précis, ni lignes, ni formes ; je suis ébloui par l'éclat des cou-
leurs et de la lumière. La façade de chaque maison est riche-
ment sculptée de figures étranges et de moulures fantastiques.
n'avais jamais vu jusqu'ici une si bizarre prodigalité de l'ima-,
fttion humaine. Toutes les lignes se relèvent vers le ciel et
que maison a l'air d'une petite pagode élancée. Autant de
TOME XXJIÏ. — lOOi. iO
Digitized by VjOOQIC
146 REVUE DES DEUX MONDES.
motifs, autant de couleurs différentes — rouge, jaune, vert et
bleu, — dont l'effet se rehausse de riches dorures. Ghacpie mai-
son a une boutique où s'étalent, généralement à découvert,
toutes les denrées et marchandises que le caprice de l'Orient
entasse en brillantes pyramides : broderies, riches soieries,
fleurs artificielles, écrans et ombrelles, tout ce qui flatte le goût
local et sert aux besoins journaliers. Les étalages de porcelaines
sont particulièrement séduisans, ainsi que Torfèvrerie d'argent et
de cuivre ; mais on est fasciné surtout par les comptoirs de mar-
chands de bric-à-brac où sont exposés de vieilles laques, des
vases cloisonnés inestimables, de vieilles porcelaines et des ta-
batières artistement ouvragées. Devant chaque boutique, un im-
mense mât se dresse, portant une enseigne qui flotte comme une
bannière. Mât et enseigne sont enjolivés et exposent en signes
cabalistiques le contenu du magasin. Ceux des cordonniers sont
particulièrement artistiques et ne sont surpassés que par les
riches festons d'or qui indiquent un préteur sur gages. L'aspect
de la grand'rue, avec sa richesse de couleur et sa variété de
lignes, est celui d'un bazar d'Orient ou d'un éblouissant décor
de théâtre qui se déroulerait sous mes yeux.
Mais ce qui me frappe le plus, c'est la vie palpitante de cette
ville merveilleuse et l'activité qu'elle montre. On dirait uiie
fourmilière ou une marée d'êtres humains débordant les rues.
Hommes et femmes, jeunes et vieux, tous les rangs et toutes les
nationalités se coudoient et se pressent. Des gens sont portés
dans de magnificjues chaises. D'autres se contentent de la
brouette, plus humble, où six ou sept hommes en équilibre sur
une étroite planche sont poussés par un coolie famélique. Il faut
dire que ce sont là les omnibus de la capitale mandchoue et on
peut aller d'un bout de la ville à l'autre pour environ un quart
de centime. On a récemment introduit les « rickshaws : » c'est
un grand progrès sur les vieux moyens de transport, car au lieu
d'être poussés ils sont traînés par des hommes. On va beaucoup
à cheval, et c'est le mode de locomotion par excellence pour
tous les vrais Mandchous.
Ce qui reste de place est occupé par les piétons : ouvriers
portant d'énormes fardeaux, coolies vaquant à leurs occupations
ordinaires. Le spectacle est certes impressionnant, et, une fois de
plus, j'arrive à cette conclusion qu'on ne saisit pas la réalité
d une ville dans le plan des rues ou la hauteur et le style des
Digitized by
GoogI(
A TBAVBES hk MANDCHOURIE. 147
iDaîsotis» mais daas la manifestation générale de son activité. Si
^oeyenx ont ainsi tout loisir d'enregistrer des impressions^ vos
oreilles ne sont pas inactives. Des sons de toutes sortes et de cent
Taiiéiés, — depuis un vieux refrain qui sort dWe maison de thé
jiis<{E'aux appels des marchands ambulans, et d'un cri d'enfant
à la ([uerelle eixaspérée où le seul argument convaincant semble
èire U force de la voix, — montent en un assourdissant crescendo
dans l'espace.
Chaque pas réserve une nouvelle surprise. Par bonheur,
aBcan guide n'a encore été écrit pour détailler les beautés de la
capitale mandchoue et aucune description encombrante n'altère
le eharme de la réalité.
Pour se représenter Moukden, il faut imaginer un échiquier
obloBg. Gomme toutes les villes chinoises, die est réguli^e dans
ses grandes lignes : deux rues principales en oroix et d'innom-
brables petites rues i|ui les coupent. Au croisement des deux
gnades rues, au milieu de la ville, s'élève une grande tour^ au
sommet de laquelle un tambour et un gong servent à annoncer
le commencement et la fin de la journée et à sonner l'alarme en
cas de danger. Il y a une petite salle pour un détachement de
soldats qui passent, leur temps de garde dans un paisible
sommeil.
n serait difficile d'énuméror les curiosités de Moukden, car
il n'est rien, fût-ce la plus petite bicoque avec son toit bizarre et
son singulier style, qui n'y puisse intéresser un Occidental, non
seulemfuit au point de vue des matériaux et des formes, mais
comme indice de l'esprit et des conceptions architecturales d'une
nation. Gomme je l'ai déjà dit, c'est l'effet général qui est si
charmant, le pittoresque et la nouveauté qui nous frappent. Par-
fois les maisons sont très délabrées, les murs penchent et sur
quelques toits pousse un vrai jardin de mousses et de fleurs ;
mais ce n'est qu'une raison de plus pour le peintre de consi-
dérer qu'il a im objet sans prix sous les yeux.
Parmi lea édifices publics les plus intéressans^ il y a quelques
yamais appartenant au Grouvemement, occupés par le gouver-
neur et quelques autres mandarins ; un ou deux monastères de
f Wmas et les vastes bitimens où résident le consul de Russie et
général en chef. Enfin — et non le moindre — celui qui est
iupé par la fameuse banque russo-chinoise et ses agens.
C'est naturellement le Palais Impérial qui offre le plus d'in-
Digitized by VjOOQIC
448 REVUE DES DEUX MONDES.
térêt. Avec son enceinte de murailles» il forme une cité dans la
cité. Divisé en différentes cours, il se compose de nombreux
bâtimenSy maisons détachées, halls et pavillons. Pris à part, ils
ne sont pas de grande importance, mais l'ensemble est bien joli.
Colonnades, poutres, consoles, tout est en bois sculpté, riche-
ment peint et doré. Toute la boiserie est pourpre foncé, et les
toits, conmie tous les édifices en général qui appartiennent à la
famille impériale ou au culte de Gonfucius, sont couverts de
tuiles jaunes. La plus grande partie du Palais est aujourd'hui
occupée par les troupes russes. A Feutrée, dans un bâtiment
bas, il y a tout un détachement; une cour découverte est garnie
de canons ; et ce n'est qu'avec une permission spéciale du conir
mandant que les sentinelles me laissent passer.
L'intérieur du Palais est dans un triste état de dilapidation.
Depuis que la famille impériale est partie pour Pékin, il n'a
jamais été habité; et les fameux trésors artistiques dont il sub-
siste encore quelque chose sont dispersés au hasard comme dans
un garde-meubles. Il y a encore quelques pièces de cloisonnés,
quelques précieux jades et quelques belles porcelaines ; mais la
plus grande partie a disparu après la dernière guerre. D'aucuns
affirment que ces trésors furent volés par les Boxers; suivant
une autre version, il faut chercher ailleurs les voleurs. On m'a
dit que la collection de vieux manuscrits et de documens ofli-
ciels était d'un rare intérêt et que tout cela se trouvait mainte-
nant préservé avec soin de la destruction dans les Archives de
Saint-Pétersbourg. Je promène mon étonnement des salles de
I éception aux vestibules, des terrasses aux jardins. Tout est si
original, si rare! Mais ce qui frappe encore plus aujourd'hui
Tobservateur, c'est que ce berceau sacré des maîtres du Céleste-
Empire ait pu être transformé en un camp de Cosaques. Comme
je sors par la grande entrée, un guerrier moscovite est là, gar-
dant la porte du Dragon, et sa blouse blanche s'enlève légère-
ment sur la lourde masse du Palais.
A mesure que le jour passe, je vois toujours plus d'occupans
et, à plusieurs reprises, je passe au milieu de soldats russes,
llânant par les rues, de petits détachemens en patrouille sur les
remparts, d'officiers cavalcadant sur de fringans poneys et même
de dames se promenant avec leur famille dans les troïkas natio-
nales. Et ce qui est particulièrement digne de remarque, c'est
que non seulement ces gens semblent être chez eux, mais
Digitized by
GoogI(
A TRAVERS LA MANDCHOURIE. 149
tDCore que les indigènes et leurs ennemis se mêlent le plus pa-
cifiquement du monde dans les auberges et les cabarets. Ils
sassoient à côté les uns des autres et semblent être de très bons
amis. 11 est vrai que beaucoup d'entre eux sont nés sur le même
conlment; ils sont de part et d'autre Asiatiques, souvent même
GQt une origine commtme, appartiennent à la même race, et
snrtout ils ont la même vie grossière. La grande différence qui
«pare un Européen, qu'il soit Anglo-Saxon ou Latin, du Mongol
08 du Tatar n'existe point ici. Le combat fini, on arrive bien
Tite à s'entendre ; les plus grandes cruautés commises des deux
eétés sont oubliées. Il peut y avoir de la haine au fond des
cffBPs; mais extérieurement on a le même train de vie journa-
Ik, les mêmes goûts, les mêmes récréations. En particulier, on
s'accorde dans la frugalité des besoins, l'insouciance du confor-
table, l'indifférence à l'égard du raffinement, et le degré rudî-
meniaire de culture. Et ce qui certes empêche les froissemens
dans les relations de chaque jour, c'est que, loin d'essayer de
bafisformer et d'éduquer le peuple conquis, les conquérans eux-
jnémes s'abaissent très souvent à son niveau. A l'exception du
ciemin de fer, jo ne vois guère de tentative pour civiliser les
Mandchous. Il n'y a même pas d'encouragement au commerce et
le trafic international, en particulier, est tout à fait nul, car toutes
les villes sont encore fermées aux étrangers; le gouvernement
nisse a même fait des arrangemens pour que les entreprises
anglaises et américaines de mines, montées par des capitaux
anglais et américains, soient remises entre ses mains. Il
semble y avoir les mêmes restrictions en matière spirituelle et
on suscite des difficultés chaque jour plus grandes à l'extension
de l'œuvre des missionnaires^
Pendant ce temps, l'administration mandchoue conserve ses
Veilles formes extérieures. Elle est divisée en trois gouverne-
inens : Tsi-tsi-kar, Kirin et Moukdeu . Chaque province a un
gouverneur et tous les trois sont sous Tautorité d'un vice-roi ou
ïûwndarin de haut rang qui réside à Moukden.Le y amen officiel
et ses dignitaires de toutes fonctions, en nombre infini, sont
exactement ici ce qu'ils sont partout, et on les voit fort affairés
^ ^ rire d'extraordinaires signes cabalistiques sur des feuillets
^ Mipier de riz. Je les crois tous très occupés, appliqués au dé-
^ de mille menues questions locales. Ils sont tenus serrés à la
' gne tout le long du jour. Je ne pense pas qu'ils aient rien à
Digitized by VjOOQIC
150
REVUE I>Bft DEUX MOlfM».
dire «ur les sujets imporlans, mais ils paraissent s'acccMiuiioder
fort bien d'une situation qui diminue leurs responsabilités et
laisse subsister tout leur salaire. Les mandarins mandcbous et
les généraux russes semblent marcher dans une parfaite «c en-
t^ikte cordiale, » et, si parfois une divergence d'opinions se mani-
fesie, les difficultés sont généralement aplanies par l'irrésistible
influence et la force mystérieuse qui sort d'un nom : celui de-la
banque dite Russo-Chinoise.
Lie fait important de ma journée est la récêptioa officielle
donnée par le gouverneur. Je suis porté en chaise au Palais,
suivi de mon interprète et de mon petit état-major. Le balda-
quin de la chaise est tendu de soie verte, et huit gaillard» vigou-
reux me secouent d'une façon terrible. Les rues sont très étroites
et tortueuses : en guise de pavé, de grands trous remj^is de
boue liquide. Je pardonne à mes porteurs d'avoir la main un
peu dure. Ce qu'il est plus difficile de leur pardonner, c'est
que, quand ils changent d'épaule, tout en continuant de courir,
ils me laissent tomber sur le sol. Ce n'est pas d'une grande
hauteur, mais je dois dire que la s^dsation est très angoissante;
le temps de la chute, comme dans un cauchemar, paraît sans
fin, et quand on atteint le sol, on se figure qu'on est ton^bé au
foaM'un précipice.
Enfin nous sommes devant la grande porte, ou du moins je le
suppose, d'après un groupe de créatures bizarrement vêtues qui
présentent les armes, — et quelles armes I C'est une collection
extraordinaire. On dirait un décor de vieille potiche chinoise :
des guerriers à l'air farouche, portant des hallebardes, des jave-
lines et des faucilles ^oimanchées sur des perches, se profilent
sur le ciel.
Le Palais, il faut l'avouer, est une pauvre bâtisse, vu du de-
hors. On contourne le vaste pan de mur qui se dresse devant
l'entrée principale, ornée d'un dragon peint, pour effrayer tous |
les mauvais esprits et, m'a-t-on dit, les « diables blancs » ; Is ^
cour intérieure n'est pas plus séduisante. En fait, c'est une cour
d'écurie avec quelques chevaux attachés à leur stalle, et des
hangars pour les soldats et les serviteurs du dehors. On me fait
traverser plusieurs cours et nous arrivons enfin à la cotir (Thon'
neur, quadrilatère régulier comme toutes celles que j'ai ^ les
avec un hall de chaque côté et, comme décoration, quelqies
fieurs et des arbres ; des chrysanthèmes, des orangers, péc^ ^rs
Digitized by
GoogI(
A TRAVERS LA MANDCHOURIE. 151
et poiriers nains, cultivés comme plantes d'ornement. L'effet est
exquis et, quoique l'entourage soit plus ou moins délabré, cette
cour intérieure est un coin très pittoresque d'architecture domes-
tique chinoise.
Mais je n'en puis examiner le détail, car le mandarin est là,
debout au milieu, entouré de toute sa cour. Il est vêtu d'ime
robe de soie bleu sombre, magnifiquement brodée, et sa suite
n'a pas de moins somptueux atours. Dès que j'apparais sur le
5puil du vestibule, nous échangeons de profonds saints, et cha^
ran de nous, en avançant, répète plusieurs fois la même civilité
jusqu'à la rencontre finale à mi-chemin ; nous nous serrons
ibre la main à la manière occidentale, ce qui n'est pas une
ttcke aisée, étant donné que les ongles de mon hôte ont au
moins deux pouces de long. Après les présentations accoutu-
mées, il me fait pénétrer dans ses appartemens. La première
pièce est chinoise, avec quelques fauteuils délicieusement sculp-
tés. L'effet artistique de la seconde est gâté par deux fauteuils
de Vienne, une hideuse horloge française et un tapis de table
proluiblement fabriqué à Manchester. Après les premiers compli-
mens échangés, — et ce n'est pas une petite affaire, attendu que
Son Excellence m'adresse quelques douzaines de questions qui
seraient très indiscrètes en Occident, mais sont obligatoires en
Orient et auxquelles je dois répondre exactement dans le môme
ordre, — il me conduit dans la salle à manger où une table ronde,
eouverte de fleurs et de friandises, nous attend.
D'innombrables petits plateaux et soucoupes, garnis de rai-
sins secs, de raisins frais, d'amandes, d'olives et de toutes sortes
de desserts, sont disséminés sur la table. L'étiqpette exige que
le convive prenne place à la gauche de son hôte, et que le pre-
mier morceau où il goûte soit placé sur son assiette par l'hôte
lui-même. Les domestiques apportent ensuite, sur des plateaux,
toutes les inventions de l'art culinaire chinois. Des soupes de
poisson et d'escargots, des nageoires de requin accommodées
d'une gelée immangeable, toutes sortes de hachis et petits pâtés,
humectés de sauces extraordinaires, composent le menu. L'usage
qui règle toutes les fonctions publiques ou sociales dans ce pays,
ige qu'on n'offre pas moins de cinquante plats à un convive de
irque. Os paraissent différens ; mais on les sert sur de grands
ateaux par séries de huit et ils ont exactement le môme goût,
1 moins ils m'ont produit cet effet. Us sont tous sucrés et surs
Digitized by VjOOQIC
152 REVUE DES DEUX MONDES.
en même temps, et qu'on les appelle nids d*oiseau hachés oti
croquettes de canfches, je n'y sens pas beaucoup de différence.
Les autres, pourtant, dont le palais a plus d'entraînement, peu-
vent jouir de ce que ma frugalité barbare ne sait pas apprécier.
' A mesure que le dîner avance, la conversation devient plus
animée. Après les propos de cérémonie, la compagnie se montre
intéressée à mes enquêtes et à mes études ; mon hôte essaie
d'obtenir toutes sortes de renseignemens. A n'en pas douter,
c'est tin habile homme, et, quoiqu'un chapeau en forme de
pagode, surmonté d'une pierre grosse ^conmie une pomme de
terre et orné de plumes de paon qui se balancent, fasse oublier
le sérieux de la situation — car le plus sage des hommes ainsi
affublé a l'air d'un fou — je ne puis me défendre d'être impres-
sionné bientôt par ses capacités. Très réservé, il parle pourtant
volontiers de son pays, et en voyant quel intérêt m'en inspire ^la
vieille histoire et celle des origines de ses habitans, partis, il y a
des milliers d'années, du même berceau que les hommes de
ma propre race qui établirent un royaume en Pannonie, il me
donne les plus précieuses informations. La fondation du royaume
mandchou est plus étroitement liée encore aux migrations des
Huns que je ne l'aurais pensé. Rechercher le lien et retrouver
l'affinité entre les Magyars et les Mandchous, il y aurait là un
vaste champ d'études pour l'historien.
Après la collation, le gouverneur propose une visite aux
tombes impériales, qui sont la principale curiosité de tout le
pays. Il n'y a rien en effet de plus vénérable, car ces monumens
des membres défunts de la dynastie sont aussi ceux de lorgueil
national.
Nous partons ; c'est un brillant après-midi et, dans la splen-
deur du soleil d'automae, le pays revêt toute sa beauté. Nous
galopons à travers une prairie où des chevaux paissent avec du
bétail dans la solitude. Çà et là un berger, comme tous les êtreé
humains perdus dans l'immensité de la nature, cherche une
diversion dans la musique. L'air est simple et plus simple encore
l'instrument, flûte archaïque taillée dans un grêlp roseau. En
bordure du pâturage, là-bas , un bois sombre : on m'explique
que c'est le bosquet sacré où se cachent les tombes impériales.
Elles sont à une distance de six ou sept milles, mais nos vaillans
petits chevaux la couvrent bien vite. Mes compagnons, avec
leurs soieries flottantes, leurs chapeaux pagodes, leurs ornemens
Digitized by VjOOQIC
A TRAVERS LA MANDCHOURIK. 15.'.
\roàés et lours longues nattes, font un effet extrêmement pitto-
resqae. Ma monture et ma selle sont comme les autres, et je
hks avouer que je ne me suis jamais assis sur quelque chose
(f aussi inconfortable qu'une selle chinoise en bois sculpté avec
te étriers en forme de pantoufles, si hauts qu'on a les genoux
jresque sous le menton.
Deux grands monumens de pierre flanquent le sentier qui
conduit au bois. Des dragons à Tair sinistre gardent l'entrée.
> assommes au milieu d'une longue percée menant aux]tombes,
k long de laquelle nous rencontrons par intervalles d'autres
îBôûstres — éléphans ou chameaux, gigantesques figures
hmaines — en vis-à-vis, énormes gardiens de pierre, qui
tidioent en respect à la fois les gens et les mauvais esprits. La
beauté de ce lieu est indescriptible. Les sombres arbres toujours
verts, les statues bizarres et le sentier à demi pavé, tout con-
court à lui donner Tair d'une forêt enchantée dont le prestige est
lit surtout de solitude et le charme de poésie éparse dans l'air.
Nous traversons quelques ponts, exquises constructions de
Ttirbrc qui, avec leurs balustrades aux sculptures étranges, se'
nirent mollement à la surface des petits ruisseaux paresseux
^:«laDt en paix entre des rives fleuries. Au passage, on me
^i^ale que statues, rivières et ponts ont tous des significations
^iinboliques en rapport avec l'esprit envolé.
Nous nous arrêtons devant un porche qui conduit à un arc
<Ie triomphe et je reste presque stupéfait de surprise. A n'en pas
ioaler, j'ai devant moi le plus parfait monument du vaste
Empire Jaune : matière, dessin, proportions, détails, tout est
iune beauté achevée. C'est une construction en marbre, de
limeusions colossales, soutenue par d'énormes blocs, avec des
traverses de marbre arc-boutées sur des dragons impériaux. La
décoration est du plus beau travail et la sculpture des frises
ïuûque en son genre. Je n'ai jamais vu, parmi tous les merveil-
leux monumens de Pékin, Nankin ou Hankéou, rien qui puisse
rivaliser avec celui-ci. Ce n'est pas seulement la perfection du
travail qui vous impressionne, mais la conception de l'archi-
tecte. Elle répond merveilleusement au dessein de l'édifice, qui est
f*" "onduire, après une vie de bataille et de victoire, au séjour de
fnelle paix. A cet égard, je ne connais rien de comparable,
î n'est la perle architecturale de l'Asie, le Taj Nahal.
a tombe elle-même est entourée de cours diverses, salles,
Digitized by VjOOQIC
1S4 RRVUE DES DEUX MONDES.
temples pour les sacrifices, abris pour les gardiens et les soldais.
Nous descendons de cheval devant l'entrée intérieure. Le»
massives portes laquées de rouge gémissent sur leurs gonds,
tandis que, poussées par une demi-douzaine de soldats, elles
s'ouvrent lentement. Nous entrons dans une cour carrée, une
sorte de cour d'honneur, coupée par des avenues d'arbres
centenaires, peuplée par des géans et monstres de pierre,
sillonnée de petits canaux avec balustrades et ponts de marbre.
Les cours sont séparées par des galeries ouvertes qui conduisent
à la pagode centrale. Gelle*ci abrite la tablette commémorative,
haute de trente pieds environ, posée sur une colossale tortue
plus grosse que deux éléphans. Quelques énormes chaudrons
sont épars; ils servent à faire cuire des bœufs entiers pour les
sacrifices. Une fois par an, il y a une grande cérémonie en
l'honneur du défunt. L'Empereur devrait être présent en per-
sonne; mais depuis plusieurs années la Cour impériale se fait
représenter par des ambassadeurs; et en considérant ce qu'est
le voyage de Pékin à Moukden, je n'ai pas de peine à comprendre
que les souverains se contentent d'être présens par procuration.
On m'a conté que les mandarins choisis pour cet onéreux pèleri-
nage étaient souvent ceux dont la présence n'est pas désirée à
Pékin; leurs aventures de voyages durent souvent plusieurs
mois et dans certains cas on ne les a jamais revus.
Le grand ancêtre fut im des fondateurs de la souveraineté
mandchoue en Chine et sa tombe est taillée au cœur de la mon*
tagne ; mais on n'en connaît pas l'emplacement exact. Nous passons
là presque tout l'après-midi et je mets à profit de mon mieux
ma permission de dessiner et de photographier. Mais le meilleur
appareil, comme aussi la plume du plus accompli narrateur, reste
condamné à trahir la réalité. L'art et la nature se combinent ici
d'une si exquise manière qu'il est impossible de décrire la scène
à ceux qui ne l'ont pas vue. Le charme et la beauté de ce lieu,
encore une fois, naissent de la parfaite harmonie du calme, de la
solitude et de la paix.
Les misérables faubourgs boueux semblent sans fin quand
nous les suivons au. retour. De pauvres huttes, bâties de mottes
de terre et couvertes de paille, avec des portes faites de quelques
planches et des fenêtres où le papier de riz pend en lambeaux
8'alig;nent le long des rues désertes. Nous rencontrons des cor
tèges qui se pressent derrière d'énormes cercueils noirs. J'a
Digitized by
GoogI(
A TRAVERS LA MANDCHOURIE. 155
Mbiié de mentionner qn'one épidémie de choléra sévit dans la
TiUe. Des centaines de personnes meurent chaque jour; mais
àans d'aussi déplorables conditions ^sanitaires il n'y a rien à faire.
Qoandje vois dans quel état vivent les coolies , je m'étonne qu'ils
nesaceombent pas tous. Les autorités étaient tout à fait opposées
à ma visite de Moukden. Mais comme il y avait la petite vérole
en Chine, la typhoïde en Corée, il ne me restait pas beaucoup
ie choix, et d'ailleurs j'étais fermement convaincu que la Pro-
tidence me laisserait finir l'oF^uvre que j'avais entreprise. La der-
nière explosion de l'épidémie datait de trois mois, et il y avait
e« aussi beaucoup de victimes parmi les troupes russes; le
n»ral des hommes était très abattu. Mais il en va tout autre-
ment avec les coolies et les pauvres Mandchous. Leur fatalisme
mné leur fait regarder la mort comme une amie bienveillante.
Quand ils emportent les lourds cercueils des êtres qui leur furent
dters, ils ont l'air aussi libres de soucis et de chagrins que s'ils
l& conduisaient à une dernière demeure de joie. Le cercueil
noir est couvert d'innombrables bibelots, de toutes les petites
choses qu'aimait le défunt; on va les brûler sur sa tombe, et,
tandis que la fumée monte, tout le monde est là à croire que
ces objets reprennent leur forme dans une sphère plus haute,
pour l'agrément de leur ancien possesseur. Il faut ajouter ce-
pendant que les héritiers, soucieux d'épargner ce qui a de la
valeur, s'astreignent à en faire des ima^s de papier et de car-
ton, et ainsi l'auto-da-fé n'est (p'en effigie.
Si j'ai été traité au déjeuner par le Gouverneur chinois, je
suis, au dîner, le convive du Résident russe. Nous pouvons cri-
tiquer le système moscovite de gouvernement, nous pouvons
juger avec sévérité beaucoup des voies et moyens de cette admi-
nistration; mais tout le monde est d'accord en ce qui regarde
l'hospitalité russe. Qu'on vienne de n'importe quelle partie du
globe, qu on soit un allié politique ou un ennemi traditionnel,
jamais un Russe ne manquera de faire tout ce qu'il pourra pour
son hftte. Le temps que vous êtes sous son toit, vous devenez
un membre de la famille ; hôte et hôtesse et toute la maison
s'efforcent à vous gâter, et tout est fait avec une prodigalité sans
borne. On surchauffe votre chambre ; on met sur vous toutes les
rfures et toutes les couvertures, si vous vous aventurez dehors,
m prend un plaisir tout particulier à vous accabler de nourri-
e, qu'on vous offre à toute heure du jour et de la nuit.
Digitized by VjOOQIC
156 REVUE DES DEUX MONDES.
La Résidence russe, ou, comme on l'appelle encore quelque-
fois devant le monde, le Consulat, est un yamen comme tous les
autres, plus délabré même que ceux que j'ai visités le matin, et
son intérieur n'a pas beaucoup plus de confortable ni de luxe.
C'est un camp plutôt qu'un foyer; il n'a de meubles que le strict
nécessaire, sans qu'on ait rien fait pour le rendre joli ou agréable
à l'œil. La seule exception est la vaste table, qui semble être mise
en permanence; elle est couverte d'autant de petits plats que
celle du mandarin» mais au lieu de contenir des fruits et de la
canne à sucre, ils sont remplis de hors-d'œuvre tels que caviar,
harengs, saumon fumé, concombre, et toutes les innombrables
variétés de la fameuse « zakouska » nationale. Et il y |a une
quantité de bouteilles, telle que je n'en ai jamais vu, autant que
la table en peut tenir, avec des vins de Crimée, des liqueurs de
baies de sorbier et autres, et du vodka. Tandis que les convives,
assis autour de cetle table, fument sans interruption des ciga-
rettes parfumées, causant de leurs affaires de famille et de leurs
logis lointains, on peut à peine se figurer que les plaines illi-
mitées de la Sibérie les. séparent des rives de la Neva. Le groupe
que j'ai sous les yeux est si typique, avec ses clartés et ses
ombres, que j'aurais pu me croire tombé dans la « nichée de
gentilshommes » de Tourguéniew.
Mon séjour à Moukden fut incontestablement du plus haut
intérêt. Non seulement la ville elle-même, ses monumens fameux
et son étrange peuple suranné, mais la situation actuelle, telle
qu'elle se manifeste aujourd'hui, offrent un champ illimité d'ob-
servations. Mandarins chinois et généraux russes, Cosaques et
coolies, comme tout cela se mêle en groupes incohérens ! Qu'ap-
portera lavenir? Voilà certes un fascinant problème. La Mand-
chourie sera-t-elle plus prospère sous le nouveau régime? Le
peuple s'élèvera-l^il à un plus haut niveau?... Au moment où je
dis adieu au seuil désolé de la mission incendiée, je me demande
quand elle sera reconstruite et quand les martyrs qui sacrifièrent
leur vie pour secourir les orphelins et les enfans abandonnés,
seront remplacés... Je me retourne pour voir une dernière fois
la place que vraisemblablement je ne reverrai plus jamais.
J'aperçois encore dans le lointain la silhouette lugubre du clocher
à demi ruiné qui se dresse comme une protestation émouvant i
contre l'intolérance humaine et l'aveugle persécution.
Digitized by VjOOQIC
▲ TRAVERS LA MANDGHOURIE, 157
I?. — RETOUR A tK GARE
Si le voyage de la gare de Moukden à la ville a été périlleux
et fertile en émotions, le retour ne Test pas moins. Il y avait
tant de choses intéressantes pour moi à Moukden que mon séjour
s'y est prolongé au delà de mes prévisions. Le gouverneur, qui
a su toutes les difficultés et tous les désagrémens de mon voyage,
ma très aimablement offert une voiture et une escorte pour me
ramener.
C'est un glorieux jour d'automne ; la nature semble faire un
dernier effort pour affirmer sa puissance avant de tomber dans
son sommeil d'hiver; et, sur notre passage à travers les fau-
bourgs de la ville, les jardins brillent de toutes les teintes ima-
ginables, depuis le cuivre safran jusqu'au bronze pourpre, car
ibsont magnifiquement cultivés. Un peu plus loin, nous entrons
en pleins champs et j'ai maintenant une occasion qui ne m'avait
pas été donnée à mon arrivée, de juger de la fertilité de cette
terre privilégiée. La Mandchourie est, à n'en pas douter, un des
phs riches pays du monde : le sol est excellent, les collines sont
conyertes de bois épais et les montagnes pleines de minéraux.
Le long de la route, nous passons devant quelques fermes où
l'on cultive surtout les fèves et le maïs ; hommes, femmes et
entans sont tous occupés aux champs. Le paysage n'est pas très
varié. Nous traversons une vaste plaine, entourée de montagnes
qui touchent l'horizon. Mais si on ne peut pas dire que le
paysage soit pittoresque, il ne manque pas de grandeur ; il
a un charme qui lui est propre et comme une atmosphère de
vague mélancolie. Sur toutes les grandes plaines, celles d'Egypte,
par exemple, ou de Rajpootana, se répand quelque chose d'in-
définissable, d'insaisissable, mais qu'on ne peut manquer pour-
tant de sentir. Les gens qui les habitent sont affectés par cette
atmosphère et le Mandchou a tous les caractères d'une race qui
habite un pays découvert. Il est dévoué à sa terre natale, aime
la vie du dehors, et n'est vraiment heureux que quand il galope
à travers les pâturages ou chasse dans les forêts vierges.
Tandis que nous suivons au trot la pénible route, mon esprit
^bonde et reçoit des idées et des impressions toutes neuves
:e milieu nouveau. Je dois avouer que mes idées sur la Mand-
urie et les Mandchous étaient bien différentes avant que j'aie
Digitized by VjOOQIC
iS8 REVUE DES DEUX MONDES.
ainsi exploré à fond le pays. Mais le cours de mes pensées est
violemment interrompu quand nous sautons les fossés, pimpant
d'un côté, dégringolant de l'autre, et il ne s'en faut de guère que
mon pauvre tarentass soit brisé en deux. Avant d'aller plus loin,
je crois qu'il serait bon de décrire mon tarentass.
Il consiste donc en quatre petites roues, très distantes, Tes-
sieu de bois étant fixé au centre k une longue tige. Un panier,
qui a l'air de tenir le milieu entre le canot et la baignoire, est
attaché au timon, et la vibration de ce timon tient lieu de reç-
sorts. Il ne serait pas exact de dire qu'il en fait l'office ; mais il
sert à maintenir ensemble les roues et le panier, ce qui est après
tout un résultat dont on peut être fier sur les grandes routes
d'Asie. Je ne suis plus traîné par des mules et j'ai trois chevaux
attelés côte à côte, à la mode moscovite. Ce sont de petits poneys
cosaqties, la crinière et la queue très longues, la taille un peu
au-dessus des poneys des Shetlands, forts et vifs. Le cheval du
milieu est plus gros que les deux autres et peut trotter, tandis
que les poneys de droite et de gauche doivent galoper tout le
temps, la tête gracieusement enrênée et maintenue de côté. Le
harnais n'est pas moins excentrique. Il est composé de brides
interminables dont on ne saisit pas l'utilité, mais qui sont très
pittoresques avec leur garniture de clous d'argent. Slon cocher,
comme les chevaux, est cosaque et semble être pleinement con-
scient de l'importance de son rôle. Comme escorte, j'ai une
quinzaine d'hommes; avec leur blouse de toile blanche et leur
casquette plate, blanche aussi, ils font une traînée brillante dans
le paysage. Ce sont de bonnes natures, toutes simples, des fils
dé moujiks, avec de brillans yeux bleus, le teint clair et une
expression d'enfans. Ils ont l'air de se sentir tout à fait chez eux
dans cette contrée lointaine, car leur propre genre de vie, pri-
mitif et patriarcal, difi'ère peu de leur nouveau milieu. On a
peine à croire que ces gens puissent devenir cruels et altérés de
sang à la guerre, commettre des atrocités de sang-froid et presque
inconsciemment. Quand le combat est fini, ils deviennent très
bons amis avec les vaincus et se mêlent sans aucune gène aux
tribus jaunes.
Une carriole à provisions, petite voiture à deux roues con-
duite par un jeune Cosaque, complète l'escorte.
Si on me demandait de mentionner les curiosités qui me
frappèrent le plus durant le trajel, je citerais deux pagodes, dont
Digitized by VjOOQIC
A THAVERg liA MANDCHOIJRIE. .189
Vone particulièrement belle, haute de plus de sept étages, riche-^
ment sculptée de tous les monstres dQ la mythologie chinoise
eloniée de tout ce que l'imagination maladive de cette vieille
race a pu inventer. Nous voyons aussi, en passant, quelques re-
marquables pierres commémoratives — blocs massffs dressés
sur d'énormes tortues — qui relatent les exploits des héros dé«
hots du pays. Les fermes devant lesquelles nous passons rév^
Icnl les ressources agricoles de la contrée, et je trouve que les
Tillages ne sont pas dépourvus d'intérêt au point de vue socio-
logique. Je n'ai jamais vu de bàtimens plus délabrés ni tant
dentans jouant devant les portes des maisons; celles-ci étant
généralement en petit nombre, la population semble être sortie
(h sol, ainsi que poussent les champignons.
.Nous rencontrons beaucoup de charrettes, de piétons,
d'étranges équipages et d'étranges cavaliers, et enfin un man-
dirin voyageant en cérémonie. Le personnage est porté dans une
Utière tendue de soie verte brodée, tandis que tout son bagage,
emballé dans des caisses de laque merveilleuse, va & dos d'hom-
me. Sa suite et ses domestiques l'escortent en une longue file
et tous les emblèmes de sa dignité, — étendards, lanternes chi-
ooises, parasols et bannières couvertes d'inscriptions, — sont
portés devant lui. Son Excellence est protégée par un détache-
ment de soldats indigènes, drapés dans des manteaux cramoisis,
un losange de velours avec une inscription chinoise cousu sur
la poitrine et dans le dos. Il faut avouer que bien des détails de
cette pompe sont très misérables : le dais de la litière est déchiré
Bipassé, le velours des uniformes incrusté de boue, les ban-
nières en loques, et pourtant l'ensemble du groupe offre un des
spectacles les plus artistiques que j'aie jamais rencontrés. La
inanière asiatique d'exprimer le faste est certes très impression-
nante. Un mandarin de second ordre, voire un fonctionnaire à
peu près équivalent à un percepteur, a un cortège de suivans et
de soldats cpii comprend jusqu'à plusieurs douzaines d'hommes ;
t^uidis que dans les pays occidentaux, notre plus grand appareil
ne va qu'à avoir deux valets de pied debout derrière la voiture
dans les grandes circonstances.
J'ai déjà déclaré que dans mon voyage de Moukden le
r"*'^'ur n'avait rien à envier à l'aller, et pourtant, au moment où
j ris ces lignes dans mon confortable wagon, maintenant que
1 ' cela est passé, il me semble que mon aventure doit être
Digitized by VjOOQIC
1 60 REVUE DÉS"*DEUX ' MONDES.
un rêve. Pour rendre mon histoire vraiment intéressante, il
faudrait commencer par la fin, rincident dramatique du trajet,
quand nous faillîmes être enlevés ou massacrés par une bande
de brigands. Mais, grâce à Dieu, à part la culbute du taren-
tass dans une rivière grossie, quelques Cosaques forcés de
prendre pour la première fois un bain en grand uniforme,
quelques bras foulés, quelques visages égratignés et un bran-
card brisé, il n'y eut aucun malheur sérieux. L'attaque eut. vite
fait de se changer en fuite et la tragédie tourna au comique, à
la satisfaction de tous. Afin d'abréger le récit, je donnerai briè-
vement les faits.
Quand nous arrivons an premier villajge, les Cosaques ex-
pliquent que leurs chevaux ont très soif et qu'il faut faire halte.
Ils descendent tous et se précipitent dans l'auberge du bord de
la route, me laissant le soin des chevaux. Mais comme je ne vois
trace ni de puits ni de seau, je ne puis être d'aucune aide. J'at-
tends un bon moment ; quand mes amis reparaissent, il n'y a
pas à s'y tromper : si les chevaux n'ont pas eu d'eau, eux ils ont
bu. Bientôt nous atteignons un autre village et la même histoire
recommence ; mais cette fois ils ne se donnent pas la peine d'in-
venter une excuse et ne parlent pas de leurs chevaux. Je n'ai
peut-être pas besoin de dire qu'après chaque halte la conversa-
tion devient plus animée et les chevaux sont poussés plus fu-
rieusement. A la troisième étape, la situation devient inquié-
tante. La conversation fait place k des chœurs; des refrains
populaires sont chantés crescendo et fortissimo, tandis que le
irot modéré des chevaux devient un petit galop.. Mon état est
désespéré. Je suis impuissant à détourner ces enfans de la na-
ture d'une habitude nationale invétérée. D'ailleurs, ils se con-
duisent tous bien envers moi et me témoignent un respect ab-
solu; ils sont seulement très excités. Cela ne fait aucun doute.
Ils poussent des cris et des clameurs et agitent leurs mouchoirs
rouges tandis que nous poursuivons notre course.
Le dernier hameau passé, quand il n'y a plus aucun endroit
pour se rafraîchir avant la station de Moukden, ils proposent un
steeple-chase à travers champs jusqu'à la gare. Quelle distance
nous couvrons ainsi, je Tignore, car elle est franchie à une
allure dont je n'ai jamais fait auparavant l'expérience. Sur ce
terrain accidenté, la course amène des sensations différentes.
A travers la prairie, c'est rapide et excitant et je partage tout à
Digitized by VjOOQIC
A TRAVERS LA MANDGHOURIB. 161
Ut la joie de ces grands enfans; à travers les terres labourées,
b11 y a beaucoup d'agrément pour ceux qui sont à cbeval, j'ai
dms mon tarentass la sensation d'être passé au crible ; mais ce
scfit les champs de maïs qui me font le plus souffrir.
La course s'accélère. Chevaux et hommes perdent complète-
ment la tète, tant qu'à la fin il n'est plus question de conduire du
tout: les poneys prennent le mors aux dents et s'emballent. Nous
colons par-dessus les fossés, nous abattons les haies de grands
nteaux. Des chevaux trébuchent et les cavaliers culbutent dans la
Inné, tandis que les fusils et les sabres décrivent des cercles
éclatans dans l'air. Finalement, à un fossé profond, une roue du
ehar aux provisions se détache et le contenu est dispersé sur le
sol. Enfin, à ma grande joie, j'aperçois au loin, comme un ch&-
lesaen l'air, la misérable cabane qu'on appelle une gare et je
me recouche au fond du tarentass avec un sentiment de déli-
îranee. 11 faut dire que mon siège de paille a été mis en pièces
tout an début de cette course sauvage, en sorte que le seul
nwjen de ne pas fausser compagnie & mon tarentass est de me
cottcber au fond et de tenir les rebords.
Mais je suis réveillé par un choc formidable, un grincement
plaintif de la voiture, les exclamations inintelligibles pour moi
de mon cocher, le clapotis des chevaux dans l'eau, et soudain je
me trouve moi-même submergé d'un flot glacé. Je me crois
noyé et me dresse instinctivement dans mon tarentass, d'où je
découvre que nous sommes au beau milieu d'une rivière dé-
lK)rdée. Mes petits chevaux disparaissent h moitié ; quelques Co-
saques sont encore en selle ; d'autres sont en train de barboter,
de l'eau jusqu'à la poitrine, au milieu du courant; et chacun est
dans un grand état d'excitation, parlant et criant, mais tous
joyeux : ceux-ci lavent le sang des égratignures qu'ils ont
reçues; ceux-là pèchent désespérément leurs affaires qui s'en
vont à la dérive ; et les chevaux, avec un calme et une satisfac-
tion suprêmes, savourent enfin la boisson qu'on leur a tant fait
attendre.
Sans aucun doute, notre course n'était pas banale. Le steeple-
chase en selle peut avoir ses charmes et ses dangers ; mais il ne
IK ; être comparé au steeple-chase en tarentass, conduit par un
H chement de Cosaques. Et pourtant je dois être reconnaissant,
à s hardis compagnons, car leur folle ardeur et leur sauvage
pi umterie nous ont, en fait, sauvé la vie.
Ton uni. — 1904. 41
Digitized by VjOOQIC
162 KCVUE DBS DEUX MONDES.
Gomme nous étions précisément en pleine course, parmi le
hennissement des chevaux, les cris des Cosaques, rétincellement
des armes, nous voyons une bande de gens, qui s'étaient tenus
cachés dans une bordure d'arbres, s'enfuir vers les bois éloignés.
Il est clair qu'ils nous croient à leur poursuite, et ils se sauvent
en désordre. J'apprends plus tard que c'est une bande de ces
Khounkhouzes, qui sont la terreur du pays depuis nombre d'an^
nées. Ils ont enlevé, il n'y a pas longtemps, le Directeur du
chemin de fer de l'Est-Chinois, M. Wetzel, dont la triste aven-
ture a été rapportée en détail dans les journaux. Il fut entraîné
dans l'intérieur, soumis à des tortures atroces, et il faillit perdre
la raison avant que sa rançon n'arrivât.
Si mes Cosaques n'avaient pas fait halte aux villages, bu tout
le long de la route et finalement joué cette partie de steeple,
mon voyage aurait fini d!une autre manière. Grâce â notre élan
et à l'allure furieuse de notre approche, nous effrayâmes ceux
qui allaient tomber sur nous. S'ils nous avaient vus trotter tran-
quillement le long de la grande route, ils nous auraient atta*
qués ; et je puis ainsi conclure, avec le proverbe bien connu, que
« tout nuage a son pli d'argent. »
C** Vày de Vatà et Luskod.
Digitized by VjOOQIC
11$ mmM DE mnm rojiiams
SODS
LA RÉPUBLIQUE ET L'ElilPIRE
n n'est aucun ami de Rome et des environs de Rome qui ne
5e rappelle avoir passé quelques heures délicieuses parmi les
ruioÊsde la villa d'Hadrien (1). Elles se dressent à 25 kilomètres
environ de la grande cité, au pied de Tivoli, le Tibur chanté
par Horace, sur la première pente des Apennins, dans une situa-
tion des mieux choisies. Il faut aller s'asseoir, vers la fin du jour,
à Teitrémité de la vaste plate-forme, jadis tout entourée de por-
tiifues, où l'empereur ^vait voulu imiter le Pœcile d*Athènes :
la Tue dont on jouit est superbe. Devant soi, Ton a, déployée
dans toute son immensité, la plaine onduleuse de la campagne
Tomaîne, dont les vallonnemens prennent, sous les ombres gran-
feantes du soir, un relief plus accusé. Au milieu de Tétendue
silencieuse, la Ville Éternelle détache les saillies de ses coupoles,
les courbes de ses campaniles, et lance hardiment sur le fond
Q or du ciel le dôme de Saint-Pierre, qui semble rayonner dans
uîie gloire et n'apparaît jamais mieux qu'à cette distance et à
^ette heure ce qu'il a voulu être : le symbole de « l'Église triom-
^jhante. » Au loin, dans la direction d'Ostie, une ligne éblonis-
»nlede lumière, d'abord blanche, puis de plus en plus empour-
(1) M. Pierre Gnzman Tient justemeil de faire paraître, en raccompagnant
•MiÉ fféînce de M. Gaston Boissier, un ouvrr.ge intitulé la Villa impériale de
**»' où tout ce qui reste de la demeure d'JaJrien est 4;oigneusement décrit.
i^ oit, commenté. On le lira aTec autant de plaisir que de profit. (Paris, Fon-
Digitized by
Google
164 REVUE DES DEUX MONDES.
prée par les feux du couchant : c'est la mer avec riiorizon saas
limites. Le soleil y descend peu à peu, majestueusement, et,
sur le point de disparaître, il achève de donner à ce spectacle
d'une capitale perdue dans un désert son caractère de grandeur
calme et de splendeur mélancolique.
Cette impression, on pouvait déjà l'éprouver dans l'antiquité;
moins forte assurément : le sol étant alors plus cultivé, la cana-
pagne plus habitée et plus vivante, on n'était pas oppressé par
ce sentiment de l'abandon et de la désolation des choses. Mais
les contours avaient déjà leur sévère harmonie, le paysage sa
beauté puissante, et il est à croire qu'un artiste conmie Hadrien
n'y était pas insensible. En revanche, aux yeux des rêveurs et
des amateurs de pittoresque, la villa elle-même a, depuis l'Em-
pire romain, acquis des charmes qu'elle n'avait pas autrefois. Si
elle était intacte, j'imagine qu'avec son incroyable accumulation
d'édifices, — pièces de réception, cabinets de repos, basiliques et
exèdres, bibliothèques, thermes et nymphées, théâtres, odéons,
vestibules, péristyles, salles de tout genre et de toutes propor-
tions, serrées les unes contre les autres, et resplendissant des
marbres les plus variés, — elle nous aurait produit un effet de
magnificence sans égale. Mais trop de luxe fatigue. Devant ces
merveilles d'architecture et ces raffinemens de l'invention hu-
maine, nous aurions fini par regretter un peu la simple nature,
que l'art avait trop supprimée.
La nature, aujourd'hui, a repris ses droits. La villa, après
avoir subi d'abord les invasions des barbares, puis le pillage des
antiquaires, a été entièrement envahie par la végétation ; le lierre
a grimpé, l'herbe a crû, les arbres ont poussé. Oserai-je avouer
que je ne le déplore qu'à moitié? Ces constructions éparses, ces
blocs de pierre, ces pans de murs sont la joie des archéologues
et des architectes ; ils y trouvent, les uns une occasion d'exercer
leur sagacité et de faire d'ingénieuses hypothèses, les autres une
belle matière à restauratious. Puis, c'est ici le lieu, ou jamais,
de parler de la poésie des ruines. L'unique muraille qui s'est
conservée du Pœcile, est peut-être plus belle, plus saisissante,
débris resté debout au milieu de l'édifice écroulé, qu'au temps
où le portique se dressait tout entier. Elle tire de son isolement
même une valeur inattendue. Outre que l'œil apprécie mieux
ses étonnantes dimensions, ses 10 mètres de haut et $es
230 mètres de long, elle se profile avec plus de netteté sur T'to-
Digitized by
GoogI(
LES MAISONS DE CAMPAGNE ROMAINES. 465
rizon de verdure et de collines. Il s'y attache aussi cette sym-
pathie mêlée d'admiration, gui va aux choses comme aux êtres
qui ont souffert, quand, malgré leur souffrance, ils ont su garder
un grand air. Et que de surprises de tous côtés ! Les hautes tiges
des plantes, l'herbe touffue où l'on enfonce et qui se presse au pied
des ruines pour les revêtir; les oliviers aux formes tourmentées
et robustes, si nombreux qu'ils forment conmie un bois, dont
les branches ténues et le feuillage pâle s'unit à la masse sombre
des cyprès et au ton rouge des constructions de briques ; les
murailles entr'ouvertes et les voûtes effondrées découvrant sou-
dain un coin de ciel, le tronc capricieusement tordu d'un vieux
figuier, la nappe étendue d'un pin parasol ; et le tout baigné dans
cette lumière idéale dont parle Chateaubriand, où se fondent les
objets et s'harmonisent les couleurs ! N'avons-nous pas raison
de dire que ce sont là des sensations qui demeurent, et qu'il
suffit de prononcer le mot de villas romaines pour évoquer
aussitôt dans le souvenir la villa Hadriana de Tibur ?
Mais ce rapprochement que fait notre esprit est-il légitime ?
Sommes-nous autorisés à nous figurer plus ou moins les autres
maisons de campagne sur le modèle, de la démeure impériale ?
Car enfin, c'était le, palais d'un prince ; il avait sans doute
reçu du maître tout-puissant qui l'habitait un caractère excep-
tionnel. Les particuliers avaient-ils le même goût pour les im-
menses villas, de plusieurs kilomètres d'étendue, pour les
énormes substructions, la multiplicité des appartemens, l'entas-
sèment des édifices ? Ou bien se faisaient-ils une idée différente
de ce que doit être une maison de plaisance? Gomment, en
d'antres termes, comprenaient-ils le séjour aux champs et amé-
nageaient-ils l'endroit où ils venaient se reposer du bruit de
Rome et du tracas des affaires ? Voilà ce que l'on aimerait à
savoir, et ce que nous nous proposons de rechercher aujourd'hui.
I
Il ne faut pas compter trouver beaucoup de renseignemens
chez Vitruve. Celui-ci, dans son Traité d'architecture, parle lon-
guement de la maison de ville, plus longuement de la ferme de
mpport; mais sur la villa de pur agrément, habitation de luxe
et de nul revenu, il est d'ime sobriété désolante. On est d au-
*ant plus étonné dé ce silence que, à l'époque môme o^ il vivait,
Digitized by VjOOQIC
t.
166 REVUE DES DEUX' MONDES.
c'est-à-dire dans les derniers temps de la République et au corn-
meacement de FEmpire, la mode des maisons de campagne
s'était déjà beaucoup répandue dans toute l'Italie. Elle n'était |
pas très ancienne, il est vrai. Jus(pie-là, les Romains n'avaient
guère le temps d'aller, pour leur plaisir, respirer en été l'air
frais des montagnes jsabines ou goûter au printemps la douceur ]
du ciel de Naples. Ils pensaient cp'ils avaient mieux à faire :et'
qu'une autre besogne réclamait leur activité : le service d§ l'état
et la conquête du monde. Ils venaient donc à la ville pour bri-
guer les fonctions publiques ; ils y restaient ensuite pour les
exercer. Ou, s'ils la quittaient, à la tète des [légions, dans l'ad*
ministration des provinces, généraux, préteurs ou proconsuls,
ils continuaient à faire acte de citoyens. Scipion retiré à Literne
et obstinément résolu à mourir loin de Rome, est une exception
parmi les grands personnages d'alors. Les autres avaient beau
être propriétaires de domaines importans ; au milieu des soin»
de la vie rustique, ils ne négligeaient pas de remplir exacte-
ment les magistratures que leur confiait la cité. Ils ne demeu-
raient aux champs que pour leurs intérêts. Être à la campagne,
pour eux ce n'était pas rester oisif et rêver au milieu des beautés
de la nature, c'était diriger l'exploitation de son bien, faire tra-
vailler les esclaves, assurer la rentrée des récoltes, surveiller
les pressoirs où coulent l'huile et le vin. Un Gaton visitait sa terre
en maître impitoyable, qui cherche comment il tirera d'elle le
meilleur rendement, non en ami qui lui sait gré d'être bonne et
féconde, douce et reposante. La maison d'habitation, dès lors, se
réduisait à n'être qu'une maison de ferme. Aussi bien, dans le
langage, le même terme de villa servait à la fois pour désigner
Tune et l'autre.
Mais depuis Gaton les temps ont changé. La Grèce et surtout
« la molle lonie, » sans cesse fréquentées, ont enseigné le bien-^
être et le luxe, la valeur des objets d'art et l'agrément des belles
résidences. Puis, aux mains des officiers et des fonctionnaires
d'Orient, les fortunes se sont accrues, et la richesse nouvelle a
donné les moyens, en même temps que l'envie, de satisfaire de
nouveaux désirs. Enfin, sans se désintéresser de la chose pu-
blique, on commence à souhaiter de vivre un peU; pour soi et
ses amis. Les lettres grecques se sont maintenant emparées des
esprits; on les aime avec passion; l'on n'est plus réputé homme
bien né, si l'on ne peut causer poésie, éloquence, philosophie.
Digitized by
GoogI(
LES MAISONS D^ CAMPAGNE ROMAINES.
167
De là une tendance, inconnue jusqu'alors et croissante désormais,
à réserver pour l'étude une partie de son existence ; à garder un
coin de soi<-méme oh la politique ne pénètre pas, le coin des
jouissances paisibles et sûres ; plus exactement à distinguer dans
sa personne deux personnes différentes, le citoyen qui domie
ce qu'il doit à TÉtat, assiste aux séances du Sénat ou aux débals
duforom, et l'homme qui, le rôle officiel terminé et le magistrat
dépouillé, se délasse en d'élégantes conversations, lit Platon et
Xénophon, Euripide et Ménandre. La littérature faisait sentir
davantage le besoin d'une vie retirée. Mais où trouver plus
sûrement cette intimité, oïl s'appartenir mieux à soi-même que
lors de Rome, loin des cliens? C'est pourquoi Cicéron, lorôqu'il
Teut donner un cadre à ses réflexions sur l'éloquence ou h ses
discussions philosophiques, ne manque pas de transporter h la
campagne la scène de seâ dialogues. C'est dans les monts Âlbains,
ms les platanes familiers, que Crassus l'orateur fait, en com-
pagnie d'Antoine et de quelques amis, la théorie de son art.
Cesi à Arpinum, dans, son pays natal, que Cicéron lui-même,
se promenant aux bords du Liris et du Fibrène avec son frère
e( Atticus, leur expose ses idées sur le droit et les lois ; à Gumes^
gu'il s'entretient du souverain bien; à Tusculum, dont l'aspect
im peu sévère convenait aux graves pensées, qu'il discourt sur
la douleur et la mort.
Tous les magistrats lettrés aimaient donc à posséder aux
champs une demeure, qu'ils s'empressaient de gagner à la pre-
mière occasion, désireux de s'y ressaisir. Quant aux riches
moins cultivés, qui ne tenaient point à se créer une retraite rus-
tique, ils bâtissaient tout de même à la campagne comme ils
bâtissaient à la ville, par goût du faste et pour employer leurs
richesses. On s'explique alors que tant de villas se soient élevées
dans les quarante dernières années de la République. Chaque
particulier se fit bientôt gloire d en avoir un grand nombre, et
celles de LucuUus ou d'Hortensius étaient, dès cette époque,
citées pour leur magnificence. Les énumérer toutes risquerait de
nous entraîner trop loin; l'exemple de Cicéron suffira pour nous
instruire,
Cicéron a eu la passion des maisons de campagne. Quand,
ers la fin de sa vie, après la mort de César, il eut résolu de
litter Rome où il ne se sentait pas en sûreté, au moment
â s'embarquer pour la Grèce, il ne pouvait se consoler à l'idée
Digitized by
Google
168 < REVUE DÈS DEUX MONDES.
de ne plus revoir ses villas qui lui tenaient tant au cœur, <c ces
villas si joliment construites, si charmantes, ces perles de
ritalie. » Ce qu'il en regrettait, c'étaient les objets d'art dont il
les avait ornées à profusion, les tableaux de ses galeries, les
statues de ses jardins, tous ces chefs-d'œuvre des maîtres hellé-
niques qu'il appréciait en connaisseur délicat ; c'étaient les livres
de ses bibliothèques, vieux et fidèles compagnons qui l'avaient
recueilli, quand il était meurtri par la politique, et plus d'une
fois réconforté ; c'étaient les beaux ombrages de ses allées, sous
lesquels il s'entretenait avec ses amis de philosophie et d'élo-
quence ; c'était enfin cette paix des champs, si favorable à l'étude,
qui lui avait procuré ses momens de plus complet bonheur.
Ainsi, d'une part son goût de la vie large au milieu de jouis-
sances artistiques, son amour du luxe même, mais d'un luxe
de bon aloi, et d'autre part le besoin de repos après les luttes
du forum et les fatigues du pouvoir, voilà ce qui l'attacha pen-
dant toute son existence à ses maisons de campagne. Nous ne
serons pas étonnés qu'elles aient été nombreuses. Il nous parle
lui-même à maintes reprises, — car il se plaît à en faire les
honneurs, — de huit habitations très importantes qu'il avait
en diflférens points de l'Italie. A ce chiffre ajoutons toutes les
petites maisons achetées le long des grandes voies romaines,
sortes de pied-à-terre où il descendait, quand il ne pouvait pas
atteindre en une seule journée tel ou tel de ses domaines, ou
quand il se transportait de l'un à l'autre. Sans doute, même les
plus belles de ces demeures ne devaient point égaler en opu*
lence celles d'un Métellus. Cicéron n'avait pas une de ces fortunes
prodigieuses, comme on en voyait alors, capables de suffire aux
profusions les plus insensées. Mais ce qu'il avait, — une jolie
aisance encore, — il le dépensait pour embellir ses villas. Il se
ruinait en statues, en tableaux, en livres, et, une fois ruiné, il
s'endettait plutôt que de renoncer à ses caprices d'amateur.
Sa résidence la plus éloignée était à Pompéi, non loin du
golfe de Naples. Sur la mer elle-même, il possédait des maisons à
Pouzzoles, à Gumes, et près du lac Lucrin. De la première il
goûtait fort la tranquillité; mais « il ne s'y sentait pas chez lui
comme ailleurs. » Les autres étaient bien rapprochées de 8aies*
et Baies était un endroit dangereux, l'hôtellerie de tous la
vices, dira plus tard Sénèque, tout au moins le rendez-vous d«
mondains et des élégans, un lieu d'amusement, où se donnaien
Digitized by
GoogI(
LES MAISONS DE CAMPAGNE ROMAINES. 169
des réunions somptueuses^ et se nouaient mille intrigues galantes.
Telle était cependant la séduction du pays, du climat, du ciel,
des flots, qu'il se risquait jusque sur ces rivages mal famés, —
pour en repartir bientôt il est vrai, chassé par le bruit des fêtes
qui se faisaient importunes à la longue, et soucieux de ne pas
compromettre trop longtemps sa réputation d'homme grave au
milieu de ce tourbillon de plaisirs. A Formies ou à Antium, en
revanche, il pouvait demeurer tout à sa guise, sans encourir les .
reproches d'un Gaton ou les accusations violentes d'un Clodius.
C'était une joie pour lui, près de la mer du Latium, de se livrer
au repos, de lire paresseusement quelque ouvrage, ou de se pro-
mener en regardant les vagues qui déferlaient sur la plage.
Formies aussi lui aurait paru un délicieux séjour, s'il y avait
été davantage à Tabri des importuns. Mais les fâcheux y abon-
dent, des fâcheux de Rome qui viennent le relancer jusque-là et,
malgré ses prières, refusent de s'en retourner: ils veulent lui
tenir compagnie et passer les journées à philosopher avec lui.
« Ce n'est plus une villa, s'écrie alors Cicéron éperdu, c'est une
salle publique. » Que faire? Gomment leur échapper? Vite,
H courons à nos chères montagnes, au berceau de notre enfance ! »
Et le voilà en route pour Arpinum, à l'entrée des Abruzzes.
Tout d'abord, cette nature sauvage l'enchante ; « il ne rêve plus
que rochers. » Mais avec son incroyable mobilité d'impressions,
il ne tarde pas à changer de sentiment. Bientôt l'éloignement
lui pèse. Cet enragé de solitude trouve maintenant qu'il est
trop seul. A Formies déjà, il se plaignait d'être comme au bout
du monde, sans nouvelles de Rome et des événemens qui s'y pas-
sent. Au fond, il ne peut pas renoncer à la politique. Il a beau
déclarer, par momens, qu'il lui dit adieu pour toujours: promesse
impossible à tenir ! Il quitte Arpinum, il quitte Formies et revient
avec bonheur s'installer à Tusculum.
Là au moins il est près de Borne. Des jardins aux portes
mêmes de la ville lui auraient plu assurément davantage ; mais
le terrain y est cher, et il faut être Pompée ou Lucullus pour se
payer cette coûteuse fantaisie. A défaut des bords du Tibre, les
moQts Albains le satisfont encore et lui procurent cette rési-
'^ence de banlieue, ce suburbanum, dont il avoue qu'il no se
assevait pas volontiers. Il peut s'y rendre en tout temps, au
remier loisir, et, quand il y prolonge sa villégiature, il n'y
este pas étranger aux bruits du dehors : par des amis^' par des
Digitized by VjOOQIC
y;'7^5 -■»;'"■
170
REVUB DES DEUX MONDES.
courriers, il est toujours, et vite, renseigné sur les affaires pu-
. bliques. Aussi n'a4-il préféré aucune maison de campagne k cette
ancienne propriété de Sylla. Nulle part, en dehors de Rome, il
n'a plus souvent séjourné. Il l'avait achetée de bonne heure, dès
qu'il était devenu un personnage, empruntant même pour
8*acquitter, tant il avait hâte d'en jouir. Il s'y était retiré dans
les épreuves, après Pharsale et la chute de la République. Il
s'y trouvait encore avec son frère Quintus, pendant les proscrip-*
tions. C'est là qu'il apprit qu'Octave avait livré sa tète à Antoine;
c'est de là qu'il pai*tit, pour tomber quelques jours après sous le
poignard des meurtriers lancés à sa poursuite.
Cette maison, qui a tenu tant de place dans ses pensées, qui
a été étroitement associée à sa vie littéraire et politique, qu'il
n'a cessé d'agrandir et d'orner, nous voudrions la connaître, en
découvrir au moins quelques vestiges sur la hauteur où était
bâti l'antique Tusculum. Mais, au milieu de ces pierres, qui
n'offrent qu'un amas confus de ruines, il est impossible d'en
distinguer l'emplacement avec exactitude. Nous savons seule-
ment qu'elle était située au-dessus de la ville moderne de Fras-
cati, sur le versant de la colline, et que les terres dont elle était
entourée descendaient jusqu'à la plaine. Un ruisseau la traver-
sait, l'Aqua Craba, dont l'eau, moyennant une redevance payée
au municipe, était utilisée pour l'entretien et l'embellissement
du domaine. Gicéron, dans un passage bien connu du de Finibus,
songeant au petit bois d'Académos où Platon instruisait ses dis-
ciples, au bourg de Golone, patrie de Sophocle, aux jardins
d'Ëpicure, parle de l'émotion qu'on éprouve à visiter les endroits
célèbres, et des souvenirs qui vous assaillent en foule, là où des
grands hommes ont vécu, pensé, enseigné. Privé de la vue
directe des lieux, ces évocateurs du passé, il tenait encore à
retrouver sur le sol même de l'Italie quelque chose des impres-
sions que lui avait causées son voyage de Grèce. Aussi avait-il
attaché à certaines parties de sa villa des noms glorieux, qui
ââns cesse lui rappelaient Athènes. Le bas de la propriété et le
gymnase inférieur, c'était son « Académie, » où l'on descendait
surtout dans la seconde partie du jour. Un autre gymnase placé
plus haut s'appelait, en l'honneur d'Aristote, le « Lycée. » Et
ces gymnases, — ou ces palestres, comme il disait encore, faisan
toujours allusion aux joutes philosophiques qui s'y livraient, -
étaient, remplis d'oeuvres d'art : il fallait qu'on n'eût rien
Digitized by
Google
LES MAI80I9S DE CAMPAGNE ROMAINES. 171
envier aux gymnases hellénique». A peine était-il devenu pro-
priétaire à Tusculuih, qu'il avait écrit à son ami Atticus de
lui expédier de Grèce, sans regarder à la dépense ni craindre
« d'épuiser son coffre, » « tout ce qui lui paraîtrait digne » de
sa nouvelle demeure : statues en marbre de Mégare, hermès en
pentélique et tètes de bronze pour TAcadémie, bas-reliefs à
encastrer dans la paroi de son. atrium, couvercles de puits à
figures sculptées pour sa terrasse. L'affranchi Tiron s'occupait
de sa bibliothèque, la rangeait, en dressait le catalogue. Uno
allée couverte, en l'abritant du soleil et de la pluie, lui permet-
tait de faire des promenades par tous les temps. Il y avait dis-
posé, de distance en distance, des sièges en forme d'exèdres qui
indtaient au repos. Par-devant, s'étendait peut-être la pelouse
où il s'asseyait, avec Brutus et Atticus pour passer en revue les
maîtres de l'éloquence. Non loin, la statue de Platon, le philo-
sophe préféré, semblait par sa gravité souriante donner le ton à
l'entretien, et présidait aux causeries à la fois doctes et enjouées.
Vraiment, il y avait dans sa villa de quoi satisfaire tous les
goûts d'un artiste et d'un lettré comme lui, et nous comprenons
qu'il y a^it été si heureux.
\ ' II
Ainsi, vers la fin de la République, les Romains, longtemps
réfractaires aux plaisirs de la campagne, avaient fini les uns ou
les autres par trouver quelque motif de s'y laisser gagner. A
Tuscuïum même, parmi les voisins de Cicéron, outre Lucullus,
Hortensius et Pompée, nous pourrions citer d'autres noms que
l'histoire a retenus : Brutus, le meurtrier de César, M. /Emilius
Scaurus, célèbre par son théâtre dont la scène était de marbre,
de verre et d'or, Lentulus Spinther, qui fit rappeler d'exil le grand
orateur, Gabinius, tribun, consul et gouverneur de Syrie, This-
torien Luccéius, l'Espagnol Cornélius Balbus, homme de con-
fiance et d'affaires du dictateur. Après l'établissement de 1 Em-
pire, c'est bien autre chose encore. A ces magistrats chargés du"
gouvernement de la cité, à ces orateurs qui vivaient sur la place
pubUque dans le tumulte des passions populaires, Auguste,
devenu le maître unique, fait des loisirs. Plus que jamais, on se
Tejette vers la littérature, qui est un dérivatif pour beaucoup
d'activités laissées sans emploi. En même temps, la vie de société
Digitized by VjOOQIC
172 REVUE DES DEUX MONDES.
se développe. On prend davantage Thabitude de se voir, pour
se lire une pièce de vers, échanger quelques idées à cette occa-
sion, ou, simplement, pour causer sur tous sujets. C'est une
façon d'occuper les momens de repos que le nouveau régime
dispense avec tant de largesse.
On va demander la fraîcheur aux bords du Tibre, qui se
couvrent bientôt de maisons jusqu'à la mer. Ces villas sont
même si nombreuses que, selon Pline l'Ancien, tous les autres
fleuves du monde réunis n'en montreraient pas autant sur leurs
rives. Exagération à part, il resteque c'est un lieu très fréquenté
par la société élégante, et nous nous représentons aisément,
d'après quelcpies vers de Proper.ce, les jardins terminés en ter-
rasses, qui dominent le Tibre et, vers la fin du jour, de gais
convives couchés sur des lits de table, buvant du vin de Lesbos
dans des coupes ciselées par Mentor, tandis que sous leurs yeux
des barques légères sillonnent le courant. — On se porte aussi à
Tembouchure même du fleuve, près d'Ostie, devenue depuis
l'Empire le grand entrepôt de Rome, et où chaque jour affluent
davantage les blés d'Afrique destinés à nourrir le peuple maître
du monde. Comme dans toutes les villes de conmierce, il y a
là de grosses fortunes, de riches négocians, des banquiers, qui
veulent jouir de leur opulence, construisent de superbes villas,
donnent des fêtes brillantes. L'argent vite amassé s'y dépense
avec la même rapidité. Les citadins de Rome ne résistent pas
à cet attrait du luxe ; ils désirent prendre leur part d'une vie
aussi facile, passer quelque temps dans ces lieux que l'on croi-
rait être le séjour de Vénus, tant la verdure et les fleurs y sont
abondantes, tant l'air y est embaumé du parfum des roses. Et
ce n'est pas seulement le voisinage immédiat d'Ostie qui offre
un séjour délicieux; toute la côte, dans la direction d'Antium,
n'est nî moins agréable ni moins peuplée. Là s'étend le terri-
toire de l'ancienne Laurente, où régnait le vieux Latinus, le roi
légendaire de VÊnéide. Pline le Jeune, qui viendra souvent s'y
reposer, parle avec admiration de ce rivage, « où se pressaient
les maisons de campagne, tantôt sans interruption, tantôt avec
quelque intervalle, de façon à former comme autant de villes,
de 1 aspect le plus varié. »
Ce qui nous étonne, nous modernes parcourant tout ce pays,
de Rome à la mer, c'est qu'il ait pu être, à une certaine époque,
si vivant et si habité. Aujourd'hui ce ne sont que des solitudes^
Digitized by
GoogI(
LES MAISONS DE CAMPAGNE ROMAINES.
173
oix qà et là des bœufs aux longues cornes, de petits chevaux
tgpdes paissent une herbe maigre, vite séchée. Le Tibre ne voit
^\is de jardins sur ses bords, n'entend plus de joyeux bruits de
fête; mais il roule ses eaux limoneuses entre des rives de
sable arides et s'achemine vers la mer silencieusement. Ostie,
Il ville du mouvement et des affaires, où tout le jour les navires
«iraient, les patrons donnaient leurs ordres, les portefaix débar-
fiaient les marchandises, Ostie est en ruines, aux trois quarts
occffe enfouie sous les tertres de gazon pelé qui font saillie sur
h plaine. Et l'élégante plage de Laurente est devenue une plage
déserte ; la mer seule y chante sa plainte monotone et obstinée.
Certes, il y a une grandeur incomparable dans cette tristesse de
la nature; mais combien il nous est difficile d'évoquer, au milieu
te spectacles de mort qui nous entourent, le souvenir de Tagi-
tation et de la vie d'autrefois I
D le faut cependant. Quelque surprenant que soit le contraste,
le contraste est réel. La surprise augmente, quand on songe que,
parmi les habitans de cette contrée, beaucoup venaient là, non
point par nécessité ni pour les intérêts de leur commerce, mais
uniquement, conmie nous le disions, pour échapper à Rome
pendant la saison chaude. Maintenant que la malaria règne sur la
région en terrible souveraine, qu'on n'y voit guère que des mal-
heureux au teint jaune, aux yeux caves, tout secoués des frissons
de la fièvre, nous avons peine à croire que les anciens aient pu
chercher, dans ces lieux maudits, le plaisir, le repos de l'esprit, et
même la santé physique. N'oublions pas toutefois que l'insalu-
brité du pays a pour cause principale le déplorable état où l'ont
Bais quinze siècles d'abandon. Depuis que les invasions barbares
ont passé sur la campagne romaine, elle n'a jamais retrouvé
son aspect riant et sa prospérité. La population s'est enfuie; les
terres n'ont plus été cultivées, faute de bras ; les travaux de drai-
nage, n'étant pas entretenus, ont péri ; dès lors plus d'écoulement
pour les eaux qui sont demeurées à la surface du sol, croupis-
santes, foyer de miasmes pestilentiels. Mais, sous l'Empire, bien
que Fair, dans cette plaine basse, fût très loin, même alors, de
valoir celui des hauteurs, la culture, multipliant les canaux,
Mwunissait le terrain et chassait la fièvre, ou en rendait les
ï intes plus rares. On ne s'en préoccupait donc pas outre
1 ure; et, comme les rives du Tibre ou la côte de Laurente
i ent le grand avantage d'offrir la campagne à peu de distance
Digitized by
Google
174 BEVUB.DB8 DEUX MONDES.^
de la villey on passait aisément par-dessus un danger incertam.
pour jouir d'une commodité assurée.
Si les Romains, au risque de quelque péril, fréquentaient^
les environs (f Ostie, à plus forte raison Tibur, situé au*dessu8
des exhalaisons de la campagne, sur la pente des Apennins,
devait-il être très recherché. Rien de plus sain en eifet que
Texposition de ce bourg. Protégé contre les vents du midi, tourné
vers Touest, il s'ouvre à la brise rafraîchissante de la mer et ne
reçoit du soleil, déjà sur son déclin, que les rayons obliques et
attiédis. Aussi les villas ne tardèrent pas à s'étager en amphi*
théâtre sur les flancs de la gracieuse colline. Dès le temps de
César, le poète Catulle remerciait Tibur de l'avoir guéri d'une
toux persistante contractée à Rome, et qui lui déchirait la poi-
trine. Pourtant ce fut après Actium, sous Auguste, qu'il devint
surtout le lieu de prédilection de tous les gens distingués.
. Il s'y prêtait, avec sa verdure, ses bois d'oliviers, ses frais
vergers arrosés d'une onde pure, les cascades sonores de son
fleuve, ses grottes pleines d'ombre. Qui nie sait avec quelle
constante admiration Horace en a célébré les beautés ? Il souhai-
tait d'y reposer sa vieillesse. Aucun séjour, non pas même
Tarente, la moîle Tarente et ses grasses campagnes que traverse
le Galèse, ne lui paraissait comparable au bosquet sacré de
Tibumus.et à la fontaine de la nymphe Albunée. Ce n'est pas là
cependant qu'il posséda son petit domaine. La terre que Mécène
lui avait donnée se trouvait plus avant dans la Sabine, dans
ime partie plus sauvage de la montagne. Mais, pour y aller ou
en revenir, il passait par Tibur. Soyons sûrs qu'il s'y arrêtait. Il
y avait assez d'amis désireux de le recevoir, et ses descriptions
du pays si précises attestent qu'il en avait maintes fois et Ioa-
guement savouré tout le charme. Il est impossible aujourd'hui
de longer la vallée et de gravir la colline, sans que le souvenir
de l'aimable poète se présente aussitôt à l'esprit. Horace et Tibur
sont devenus inséparables.
Mais si l'ami de Mécène a fait plus que tout autre pour la
réputation de l'endroit, il n'est pas seul à y avoir contribué,
Et l'Anio marmure encore
Le doux nom de Gynthie aux rochen de Tibur.
Que de personnages illustres de l'époque, que de femmes char
mantes, que d'écrivains appliqués à chanter les peines et h»
Digitized by VjOOQIC
11
LES MAISONS DE CAMPAGNE ROMAINES. 175
î&ies de l'amour se donnaient rendez-vous sur les bords du
Qeuve ! Les Gallus, les TibuUe, les Properce et leurs maîtresses
9 y rencontraient avec Quintilius Varus, Munatius Plancus, Loi-
lins, Pison, presque tous les correspondans d'Horace, tous ces
ariftocrates qui tenaient à grand honneur de se voir dédier une
Ode ou adresser une Épitre par un fils d'affranchi. On ima-
gine quelles réunions délicates se formaient et, entre gens qui
oubliaient leurs différences de condition et de fortune, quelle ,
agréable existence on devait mener.
Malheureusement, de toutes ces villas qui durent être nom-
{ breuses et élégantes, il ne subsiste, — quand il subsiste encore
2 qoelque chose, — que des substructions qui apparaissent de loin
I en loin. Les attribuer à la demeure de tel ou tel personnage se-
rait le plus souvent téméraire, tant les débris sont incomplets et
les renseignemens littéraires, d'autre part, insuffisans. Sauf
pour la villa de Varus et celle de Cynthie, qui étaient presque
contiguës sur la rive droite de l'Anio, en face des cascades, il
bat, pour les autres, nous résigner à ignorer : ce sont des ruines
uooymes. Mais ce que nous pouvons discerner très nettement,
t'est la peine que tous ces propriétaires, quels qu'ils fussent,
^'étaient donnée pour aplanir le sol de leur propriété. Partout
les substructions sont énormes. Et sans doute c'était un peu
une nécessité du lieu. Bâties pour la plupart sur le flanc de la
colline, les maisons devaient être soutenues par de vastes fon-
dations qui missent le rez-de-chaussée de plain-pied. Mais comme
tous ces travaux qu'on rencontre n'ont pu servir à supporter les
seuls corps d'habitation, il faut bien admettre que les gens
d'alors cherchaient, de parti pris et le plus possible, à supprimer
lesaccidens naturels du sol. Exemple, entre beaucoup d'autres,
des variations du goût. Autant aujourd'hui nous avons soin de
conserver ces inégalités, si môme nous n'en créons d'artificielles,
autant les Romains aimaient les grandes surfaces planes formant
terrasses. Les ruines existantes nous font môme reconnaître
^'une villa, à elle seule, en comprenait souvent plusieurs. Selon
la pente plus ou moins rapide, ces terrasses étaient superposées
en deux, trois ou quatre étages qui découpaient la colline
comme en ime série de gradins. Des escaliers, d'ailleurs, met-
ent en communication l'une avec l'autre. De la plus élevée,
stable plate-forme d'observation, la vue pouvait s'étendre
loin sur toute la campagne, dans la direction, de Borne, et
Digitized by VjOOQIC
'"^m
176 REVUB DES DEUX MONDES.
c'était là un avantage qu'on tenait beaucoup k se procurer.
Mais Tibur, séjour des poètes et des esprits délicats, théâtre
des entretiens discrets et des repas finement enjoués, ne pouvait
convenir à toute la société romaine. Parmi le monde élégant,
combien de jeunes gens, combien même d'hommes mûrs, préfé-
raient à ce lieu paisible un lieu de plaisirs, de gaieté bruyante,
de fêtes sans cesse renouvelées, comme Baies et ses environs I La
Gampaniô ne devait pas tarder à attirer tous ces amateurs de vie
facile et luxueuse. Nous avons vu commencer la mode au temps
deCicéron. Sous Auguste elle fait de rapides progrès. Désormais,
et pendant les deux premiers siècles de l'Empire, il est de bon
toû d'aller passer l'arrière-saison sur les bords du golfe de Pôuz-
zoles, et tout riche qui se respecte y possède une villa. La côte
du Pausilippe, ou de « Sans-Souci, » est appelée de ce nom par
le débauché Védius PoUion, celui-là même qui engraissait les
murènes de ses viviers en leur jetant comme nourriture ses
esclaves. À sa suite, beaucoup d'autres viennent oublier sous ce
ciel enchanteur les soucis de leur frivole existence. De Naples
à la pointe du cap Misène, c'est, autour des flots, comme une
ceinture ininterrompue d'habitations magnifiques. Chacim est
de l'avis du personnage d'Horace : « Rien au monde vraiment
n'égale les charmes de la mer de Baies. »
Mais on ne se contente pas de bâtir des villas sur le rivage.
A la longue, cela devient trop banal. Il faut faire mieux. On^
veut étonner, éblouir ; et ici se révèle la passion des Romains
pour l'extraordinaire. Je ne parle pas des folies d'un Galigula,
qui, hanté par les souvenirs des despotes orientaux, fait couvrir
le golfe de Pouzzoles d'un pont avec une large chaussée et, le
premier jour, y passe à cheval, suivi de toutes ses troupes, en-
seignes déployées, le lendemain y donne une course de chars
qu'il conduit en personne sous la casaque du cocher. Les riches
particuliers de l'époque, sans être des Galigulas, cherchaient, eux
aussi, à réaliser des fantaisies bien insensées. On jetait dans la
mer, comme autrefois LucuUus, d'énormes digues, de façon à
installer un palais, loin de la terre, au milieu même des flots.
Il est vrai que les passions de ces maîtres capricieux étaient
aussi changeantes que les nuages, et à peine la villa commen-
çait-elle à se dresser au-dessus des vagues que, déjà dégoûtés,
ils envoyaient leurs ouvriers en construire une autre dans la
montagne. Bientôt, ce fut l'Italie entière, du sud au nord, depuis
Digitized by
GoogI(
LES MAISONS DE CAMPAGNE ROMAINES. 177
b voluptueuse Campanie jusqu'aux bords gracieux et ombragés
èQ lac de Gôme, qui se peupla de maisons de plaisance.
Horace s'indignait à la pensée que les édifices somptueux,
avec leurs viviers plus grands que le lac Lucrin, leurs plantations
improductives y leurs bosquets de myrtes et de lauriers, leurs
parterres de violettes, bons seulement pour flatter l'odorat, al-
laient tout envahir, remplacer le fertile olivier, et ne plus laisser
à la charrue que quelques misérables arpens de terre. Gin-
foaiite ans plus tard, sous Néron, Sénèque reprenait le mftme
ftème et le développait : « N'y aura-t-il donc plus, s'écriait-il,
tacon lac que ne dominent vos maisons de campagne, aucun
fienve dont vos palais ne bordent les rives? Dans tous les lieux
(A jaillissent des sources d'eau chaude, vous courez loger vos
plaisirs. Partout où le rivage se courbe en un golfe, vous jetez
èaa les flots un sol artificiel et vous forcez la mer à reculer.
E&quel pays enfin ne faites-vous pas resplendir vos habitations,
iastôt sur la cime des montagnes pour embrasser une vaste
éte&due d'horizon, tantôt au milieu des plaines, mais pour donner
alors i vos demeures l'élévation d'une montagne? » J'admets
{06 ces morceaux d'éloquence ne doivent pas être pris au pied
de la lettre. Horace, comme poète et poète officiel, Sénèque,
comme moraliste qui a charge d'flmes"^ et veut redresser son
siècle, se croient le droit de hausser le ton, pour être mieux en-
tendus, n y a cependant à garder de leurs vigoureuses protesta-
tions que, ce qui avait été d'abord un goût légitime de bâtir,
dégénéra en une maladie de bâtir.
III
D'après ce qui précède, nous saisissons déjà un caractère frap-
pant des villas romaines comparées à celles de nos jours : le
grand nombre des bâtimens et les vastes dimensions de chacun
d'eux. Nous comprenons qu'Horace ait pu parler des construc-
tions vraiment princières de ses contemporains {regiae moles), et
que Tibère dans le Sénat se soit plaint de l'étendue exagérée
des maisons de campagne {villarum infinita spatia). Mais c'est
encore n'avoir de notre sujet qu'une vue superficielle et exté-
ure. Nous voudrions maintenant parcourir quelques-unes de
8 propriétés, faire avec elles connaissance plus intime. Nous le
nvons, grâce aux Silves de Stace et aux Lettres de Pline le
Tow xxin. — 1904, \%
Digitized by VjOOQIC
178 REVUE DES DEUX MONDES.
Jeune. Tous deux, le premier en nous décrivant les résidences
de ses protecteurs et amis, le second en nous [décrivant le^
siennes, nous renseignent avec assez de précision pour contenter
souvent notre curiosité, et les habitations qu'ils dépeignent, dont
les unes sont fastueuses, les autres beaucoup plus simples, nous
permettent fort bien de nous faire une idée de toutes celles de
TEmpire.
Staoe a eu deux fois, dans les petites pièces qu'il improvi-
sait sur commande à la louange des grands seigneurs, l'occasion
de célébrer des maisons de campagne. Manilius Yopiscus vient
de se faire construire sur les rives de l'Anio, à Tibur, une splen-
dide demeure; Pollius Félix a reçu le poète dans sa propriété
de Sorrente : Stace aussitôt de mettre en vers ce double événe^
ment, et de chanter les merveilles qu'il n'a pu se lasser d'ad*
mirer chez ses riches patrons. Ce qui nous intéresse dans les
deux pièceà, c'est que, malgré la mythologie dont elles sont
pleines, mythologie parfois débordante, elles contiennent sur les
villas elles-^mêmes beaucoup d'indications dont nous faisons
notre profit. Cette poésie de circonstance est une poésie précise.
Obligé de produire vite, Stace trouve dans l'énumératiou des
principaux détails que lui fournit l'examen des lieux, une source
commode de développemens ; et l'exactitude descriptive lui est
ainsi un procédé de composition. Non pas que ce soin aille jus-
qu'à nous permettre de retrouver le plan même des bàtimens.
Un poète n'est pas un architecte. Nous revoyons toutefois très
nettement les différentes parties de la villa de Tibur : l'habita-
tion elle-même, séparée par l'Anio en deux moitiés qui, s'avan-
çant chacune au-dessus du fleuve, semblent vouloir se rejoindre
et sont si rapprochées en effet que d'un bord à l'autre on peut se
voir, se parler, presque se tendre la main; le pont jeté pour
relier les deux demeures, devenues ainsi une demeure unique;
les quais de pierre qui régularisent le courant et le font paisible
là où est bâtie la maison, tandis qu'en amont et en aval, agréable
contraste, il se précipite impétueux au milieu de rochers qu'il
couvre d'écume; le bois touffu de vieux chênes dont les branches
se reflètent dans le miroir des flots transparens ; les thermes où
Teau glacée du fleuve vient se tiédir et se transformer en vapeur
sous l'action de l'hypocauste; les salles à manger bâties sur les
rives, pour que le maître puisse prendre ses repas, s'il le veut,
bercé par les murmures de TAnio; le verger, à la fois ensoleillé
Digitized by VjOOQIC
XES MAISONS DÊ^ICAHPAGNE BOMÂINES. _ 179
etbomide, d'tiné fertilité à rendre jaloux le vieil Àlcinoos ou
ïenchaDteresse Circë.
Qoel charmant séjoui; cette description nous révèle déjà!
Kais entrons iu Tintérieur de l'habitation ; visitons les divers
bàtimens. Le spectacle est plus admirable encore. Toutes les
murailles resplendissent d'incrustations. C'est là un système de
décoration coûteux^ mais magnifique, qui avait été fort en usage
lu temps des monarchies macédoniennes, dans les opulentes cités
d'Egypte et d'Asie Mineure, k Ântioche, Séléucie, Pergame,
Alexandrie. Il consiste à orner les parois d'une salle de revète-
mens précieux, plaques de marbre, lames d'or, d'argent ou
d'airain y dalles d'ivoire, de verre ou de mosaïque, et à relever
encore ces surfaces par des reliefs travaillés en l'une de ces bril-^
laates matières. Des pays grecs la mode avait passé en Italie où«
dès le début de l'Empire, elle faisait fureur. Plus elle offrait
l'occasioit de déployer une richesse extravagante, plus elle devait
Kre adoptée avec passion, par' ceç grands seigneurs romains,
préoccupés de dépenser leurs colossales fortunes. On peut donc
ritiendre à la retrouver avec tout son éclat dans la villa de
Tibar. De toutes parts en effet, d'après Stace, ce ne sont que
poutres au plafond couvertes de dorures, jambages de portes en
bois de Mauritanie, marbres de Phrygie violets ou rosàtres',
parsemés de taches brillantes et dont la bigarrure naturelle est
rehaussée de veines peintes, riches pavemens en mosaïque. Mais
^ nul endroit mieux que dans les thermes ne s'étale cette ma-
gnificence d'incrustation. Les bains n'étaient plus seulement, à
cette époque, une nécessité, comme sous la République; ils
étaient devenus im luxe auquel on apportait des raiffinemens
extraordinaires.
Rien ne paraissait ass^z beau pour décorer cet ensemble de
salles où Ton passait voluptueusement de longues heures du
jour. Sénèque, étant allé voir à Literiie la villa de Scipion l'Afri-»
caiu, avait contemplé plein d'étonnemènt l'étuve étroite, obscure,
dont se contentait le grand homme. « Maintenant, ajoute-t-il,
qui daignerait se baigner ainsi? On se regarde comme pauvre
et misérable, si les murs n'étincellent de plaques précieuses,
'rrondies au ciseau; si au marbre d'Alexandrie ne se mêlent
es incrustations de Numidie ; si la mosaïque n'y rivalise avec
i peinture; si le plafond n'est lambrissé de verre; si les piscines
le sont taillées dans la pierre de Thasos ; si l'eau ne s'échappe
Digitized by VjOOQIC
i80 REVUE DES DEUX MOITOES.
par des robinets d'argent. Et je ne parle encore que des bains
de la plèbe. Mais dans ceux des affranchis, combien de statues,
de colonnes qui ne soutiennent rien, qui sont là comme un vain
ornement et parce qu'elles coûtent très c]ier ! Nous en sommes
arrivés à ce point de délicatesse que nous ne voulons plus fouler
que des pierres précieuses. » Tels étaient aussi les thermes de
Manilius Vopiscus. Stace nous les montre . remplis des chefs-
d'œuvre des maîtres helléniques, et non seulement de ces hautes
statues de marbre ou de bronze qui attirent d'abord le regard,
mais de ces objets de moindre dimension, statuettes et figurines,
qui révèlent encore l'art exquis de la Grèce, de ces joyaux enfin
où l'orfèvre, le graveur en pierres fines, ont mis toute la grâce de
leur imagination et toute la finesse de leur travail. On se de-
mande jusqu'à quelles folies devaient aller les Romains dans
l'embellissement de leurs maisons de ville, si pour leurs mai-
sons de campagne ils se permettaient de telles prodigalités.
Les autres appartemens nous sont décrits par le poète avec
moins de détails. Nous devinons cependant des ailes à plusieurs
étages réunies par un corps de logis plus bas, un atrium au centre
duquel a été conservé un arbre dont le sommet dépasse la toi-
ture. Nous entrevoyons surtout que cette villa n'était pas seule-
ment une résidence d'apparat, mais qu'elle réunissait encore
toutes les commodités de la vie. Une conduite d'eau circulait
dans toutes les chambres, dont chacune avait sa fontaine spéciale ;
chaque pièce en outre offrait une vue différente, celle-ci sur le
fleuve qui coulait au pied, celle-là sur la forêt paisible qui s'éten-
dait par derrière. Enfin, ce qui achevait de donner à cette de-
meure tout son prix, c'était la délicieuse fraîcheur entretenue
par les bois, les eaux vives, grâce à laquelle on bravait impuné-
ment les feux de Sirius et la dévorante canicule ; c'était aussi
l'admirable silence de jour et de nuit, qui laissait à l'heureux
Vopiscus le loisir de se consacrer aux Muses.
De l'autre villa célébrée par Stace, celle de PoUius Félix à
Sorrente, nous savons moins bien quelle était la composition et
l'ordonnance des bâtimens. Mais nous en connaissons mieux le
site, les jardins, la nature environnante. Faut-il être surpris
que, devant le paysage napolitain, captivé par la mer et le ciel,
le poète ait fait dans ses vers une assez large place aux beautés
pittoresques, et qu'il ait trouvé d'agréables accens pour chanter
la courbe harmonieuse du rivage, la puissance de la végétation,
Digitized by VjOOQIC
r
LES MAISONS DE CAMPAGNE ROMAINES. 181
le calme ou le sourire des flots? Tous ceux qui ont traversé
Sorrenie se rappellent; au delà de la ville, sur la route de Massa
Labrense, dans. la direction de Capri, le coup d'œil que Ton a
en gravissant la colline. A cet endroit la côte pousse une pointe
Wdie dans le golfe. C'est entre ce promontoire et celui de
Massa, à quelque distance, d'une saillie moins accusée, que.
s*ète&dait le vaste domaine de Tami de Stace. La « Silve » ne
laisse aucun doute à cet égard, et, de plus, on a trouvé, entre les
deux promontoires, sur la hauteur dite Punta délia Calcarellay
des mines importantes de murailles anciennes, qui semblent
fetieles restes de la villa de Pollius. Le nom môme de Marina
ix Puolo, que la plage a gardé, rappelle le nom de famille du
propriétaire romain. C'est la survivance d'un vieux souvenir,,
que les pêcheurs de la côte, sans le soupçonner, se sont transmis
desièdeen siècle dans leur langage populaire.
Voilà donc la situation de la villa bien établie, — ce. que
nous n'avions pu faire pour celle de Tibur, dont il ne subsiste,
plus iQcune trace. Quand on arrivait par mer dans la baie, échan-
crée do cap de Sorrente au cap de Massa, on débarquait à la
Marinaj seul. point, sur ce rivage presque partout hérissé de
roehers, où la falaise s'arrête pour dessiner une plage de sable de
qadqae étendue. Stace se laisse prendre d'abord à la grâce tran-
(pdlk da paysage. Mais il nous introduit bientôt dans la propriété
elle*fflême. Devant soi on trouve alors deux temples assez voi-
sins, consacrés l'un, comme de juste, à Neptune, « le souverain
azuré des vagues écumantes, » le dieu qui accueille les naviga-
teurs, l'autre à Hercule, plus spécialement chargé de ^veiller sur
les campagnes. Derrière le temple de Neptune, « que l'onde amie,
vient caresser de son écume, » à l'endroit où un clair ruisseau
se jette dans le golfe, des thermes dressent leurs deux coupoles
qui recouvrent. deux salles, la piscine d'eau salée et la piscine
d'eau douce. Nous savons déjà par la maison de campagne de
Vopiscus l'importance des bains dans la vie antique, surtout à
Tépoque impériale. Si les Romains avaient une prédilection mar-
quée pour les rives des fleuves, les bords des lacs, les côtes de la
mer, c'était sans doute à cause de la variété et de l'agrément du
snAAtacle, mais aussi parce qu'ils y installaient plus aisément
Cl hermes, lieux de repos et de rafraîchissement, nécessaires
s< l'accablante température, des pays méridionaux.
le les bains de Pollius Félix eussent la même splendeur de
Digitized by VjOOQIC
i83 REVUB DB8 DBUX HONDfiS.
décoration que^ ceui) de< Vopiscus, Stace ne 'nous Ta pas dit,
mais nous pouvons raffirmer sanc^ rien hasarder de téméraire. Un
portique immense montait depuis la plage, en nombreuses sinuo*
sites, sur le iBanc de la falaise, et conduisait les visiteurs^ à Tabri
du soleil, jusqu'à Thabitation proprement dite. De ces avenues
couvertes qui avaient, elles aussi, leur raison d^étre eontre la
chaleur ou la pluie, le lu^ce s'était emparé comme des thermes,
pour en faire de splendides ccmstructions. Tout propriétaire de
villa importante possédait des portiques et les multipliait, ici
'pour se défendre du brûlant sirocco, là pour mieux recevoir la
brise de la mer ou du tac, très souvent encore par simple amu-
sement et pour égayer le paysage d'un motif d'architecture. On
aime la nature alors, mais non pas pour elle seule. On la veut
parée, embellie, animée par la présence de l'homme ou com-
plétée par quelque œuvre du génie humain. C'est ce qpie nous
font bien voir les fresques des habitations, de Pompéi ou celles
d'autres villas aux environs de Rome, comme aussi les gra^
cieuses décorations en stuc de la maison antique qui s'élevait
le long du Tibre, à l'emplacement de la Farnésîne. Les unes et
les autres reflètent le goût contemporain. Qu^y trouvons-nousî
Le sujet, quand il n'est pas inythologlque, représente presque
toujours un paysage. Mais ce paysage n'est pas à lui-mômc sa'
raison d'être; il est Ikpour servir de cadre à des scènes de Tba-
manité, cadre d'une rusticité tout élégante, avec des statues au
bord d'une fontaine, au pied d'un arbre, avec des pavillons, des
autels, des sanctuaires champêtres à l'arrière-plan. Si parfois
les personnages sont l'accessoire, s'ils sont même absens (ce
qui est rare\ quelque terrasse ou belvédère, quelque portique
profilant sa colonnade montrent encore que l'homme a pris pos^
session de cette nature et l'a marquée de son empreinte.
C'est bien là, aux yeux de Stace, un des mérites de la villa
de Sorrente : la terre y a senti U rude main de Pollius, gui
1^ façonnée, bouleversée, domptée à sa guise. Déjà, pour con-
struire l'avenue qui du rivage menait à la maison, il avait fallu
vaincre l'âpre falaise. Mais voici des tentatives phis hardies et
des succès plus étonnans : « Là où vous voyez maintenant une
plaine, se dressait une montagne ; où vous entrez dans une su-
perbe demeure, régnait la solitude, repaire des bêtes; où \ us
admirez de hautes forêts, s'étendait la pierre nue. Partou le
maître a triomphé. Reçardez^ comment les rocs ont appr: ^
Digitized by VjOOQIC
USS MAISONS DE CAMPAGNE ROMAINES. 183
forter le joug. Le palais s'est avancé, la montagne a reculé,
docile à la voix de l'homme. » Et 1 on s'attend à ce que Poliius,
latear de ces miracles, soit comparé par le poète, qui connaît
sa mythologie, à Orphée, Ârion ou Âmphion. Stace fait bonne
mesure : il le compare à tous les trois à la fois.
Laissons laies souvenirs mythologiques de Stace. Ces énormes
travaux avaient quelquefois leur utilité pour ménager une vue
pins belle, ou pour livrer à la culture un sol auparavant stérile :
à Sorrente, par exemple, le rocher aride avait été recouvert
d'one terre féconde ; les moissons croissaient jusqu'au botxl de la
mer, suspendues au-dessus des flots, et la vigne, sur le penchant
de la côte, descendait si bas qu'elle était plus d'une fois atteinte -
par l'éclaboussement de la vague. Mais souvent aussi, c'était
pour le seul plaisir d'affirmer sa puissance et de frapper les
esprils. Avant d'être arrivé à la maison de Pollius, et tandis
qu'en suivant le portique on s'élève à travers le parc, on est
déjà pénétré de l'opulence du propriétaire. La villa elle-même
est construite tout à fait sur la hauteur, de façon qu'on puisse
embrasser la mer dans toute son étendue, depuis les maisons
d'Berculanum et de Pompéi qui mettent au pied de la masse
udre du Vésuve la note gaie de leurs couleurs claires, jusqu'aux
deox tles rocheuscB qui ferment harmonieusement le golfe :
(sebia et Capri. Rien de plus vaste que les bàtimens, de plus
varié aussi comme exposition. Il y a des appartemens pour les
différentes heures du jour, comme pour les différens caprices du
maître. Tel pavillon est tourné vers TOrient et jouit, avec le
premier éclat du soleil, de la fraîcheur matinale. Tel autre veut
eneore retenir l'astre à son déclin; il s'obstine à garder la
lumière du globe déjà disparu, « quand meurt le jour, que
l'ombre des montagnes boisées s'allonge sur la mer et que les
palais semblent flotter dans le cristal humide. » Aime-t-on en-
tendre les vagues qui déferlent ? Préfère-t-on au contraire le
silence de la terre? Il y a de quoi satisfaire tous les goûts, et il
suffit de passer d'un logement dans un autre. Mais un même
eorps de logis offre, à lui seul déjà, une extrême diversité de
points de vue. De chaque pièce et de chaque coin d'une pièce
1 spectacle est nouveau. Gomme les fenêtres sont très hautes
I s très étroites, aucune ne permet à l'œil de saisir un très
I ^ horizon. En revanche, à chaque fois, l'échappée est diffé-
I ie sur la mer ou les terres qu'on découvre au delà des
Digitized by VjOOQIC
d8i REVUE DES DEUX MONDES.
flots. Voici la rocheuse Ischia, Procida, Nisida la volcanique, au
milieu de ses vapeurs de soufre, puis la côte du Pausilippe,
Naples enfin que, d'une chambre formant la partie saillante de
l'édifice, on aperçoit en droite ligne étinceler sur le rivaige
opposé. Dans cette aile, où PoUius doit aimer à se tenir, ont été
prodigués les marbres des plus célèbres carrières de Grèce,
d'Asie et d'Afrique ; et leurs nuances se mêlent, du plus cha-
toyant effet, le blanc aux veines pourprées de Synnade, le vert
d'Âmyclées, le jaune de Numidie, le bleu de mer de Carystos.
— Pour achever de se représenter cette villa, il faudrait la
peupler partout des chefs-d'œuvre de l'art, statues de Myron, de
Polyclète et de Phidias, bronzes de Gorinthe, tableaux d'Âpelle,
et aussi des portraits dé généraux, de poètes, de philosophes;
car l'habitude d'honorer les grands hommes du passé en midti-
pliant leur image s'était répandue de Grèce en Italie, et le pos-
sesseur de la maison de Sorrente, à la fois élève des Muses et
disciple d'Épicure, avait à cœur plus qu'aucun autre de se con-
former à cette pieuse coutume.
Tel est le séjour où PoUius Félix cultivait la poésie et de-
mandait aux leçons du vieillard de Gargette la sagesse et la paix
de l'âme. Mais cette demeure, comme celle de Vopiscus à Tibur,
est encore une villa de grand seigneur. Qu'étaient au juste les
maisons de campagne que nous appellerions bourgeoises? C'est
Pline le Jeune cette fois qui nous l'apprendra; deux de ses
lettres, sous ce rapport, sont des plus curieuses. Pline n'était pas,
si l'on veut, un bourgeois, puisque la classe moyenne n'existait
pas à Rome. Mais, originaire de G6me, il n'appartenait qu'à la
noblesse provinciale et municipale ; et, d'autre part, sa fortune,
qui pourrait nous sembler assez considérable — elle devait se
monter à plusieurs millions de sesterces, dépassant ainsi de beau-
coup la somme nécessaire pour entrer aa Sénat (1), ^i^ était
regardée à cette époque comme une fortune ordinaire. Lui-
même qualifie ses ressources de modestes ; en tout cas, il ne
comptait certainement point dans la première catégorie des séna-
teurs, parmi ces personnages dont la richesse atteignait 300 à
400 millions de sesterces. Il suit de là que ses descriptions au-
ront d'abord l'avantage de nous mettre sous les yeux, non pas
quelque villa exceptionnelle, mais le genre d'installation qi e
(1) n suffisait d'un million de sesterces pour posséder le cens sénatorial.
Digitized by VjOOQIC
LES MAISONS DE CAMPAGNE ROMAINES. i85
tcffliprenait et aimait à la campagne la majoritédes citoyens. Pais,
si iMras songeons que, malgré cette simple aisance, il ne laissait
pas âe posséder de nombreuses maisons sur le lac de r46me, à
Tifemum d'Étnirie, près de Tusculum, de Tibur, de Préneste, de
Lauréate, son exemple achèvera de nous prouver à quel point le
goût de la villégiature s'était emparé des Romains de l'Empire.
De Stace à Pline, nous passons donc des villas luxueuses aux
habitations bourgeoises. La différence se marque surtout par la
âmpiicité plus grande de la décoration intérieure. Point de ces
reTètemens précieux qui resplendissaient aux murailles, de ces
marbres aux nuances multiples amenés à grands frais des pays
lointains, de ces œuvres d'art des meilleurs maîtres, de ces
objets mobiliers si variés et si chers. Dans la maison de Lau-
rmte, n'était l'emploi du verre pour certaines cloisons et pour
des galeries couvertes, « agréables retraites contre le mauvais
temps, » rien ne porterait la marque des raffinemens contem-
porains. Et dans celle de Toscane, à Tifernum, si Ton excepte
quatre colonnettes en marbre vert de Caryste qui soutiennent
I une treille au fond du jardin^ partout n'apparaît que du marbre
Wanc. Encore a-t-on fait de celui-ci un usage très modéré ; sou-
vent la muraille ou l'encadrement des portes et des fenêtres n'est
relevé que d'une simple peinture : ce soat des arabesques, c'est
gndque paysage représentant, non sans charme d'ailleurs, un
jardin avec des fleurs, de la verdure, des oiseaux, qui tiennent
lieu, comme à Pompéi (1), d'une décoration en une plus riche
matière. L'arrangement intérieur est donc d'un goût sobre et dis-
cret, élégant, si l'on veut, dans sa mesure ; mais nulle recherche
et, à proprement parler, absence presque complète de luxe. Pour,
le reste, les maisons de Pline (2) ne diffèrent pas essentiellement
des villas de Vopiscus et de PoUius ou même de celle d'Hadrien.
(i) Voir aussi la célèbre maison de Livie, découverte près de Rome, h Prima
Porta.
P) Je laisse de côté les propriétés de Cômë, dont il nous parle cependant en
tennes aimables, pour ne m'attacher qu'à celles de Tifemum et de Laurente qui
sont mentionnées plus longuement. Non pas que nulle part ici nous puissions trou-
ver Texactitude d*un plan topographique : toutes les restaurations qu'on a tentées
par le dessin ne sont que des hypothèses. Pline écrit à des amis pour les engager
avenir le Yoir ; U n'a pas à leur envoyer un relevé minutieux des moindres recoins
de son habitation, ni à suivre dans son exposé un ordre scrupuleusement métho-
B;il se contente, pour leur vanter ses villas, de leur montrer ce qui en fait
ément et le prix. Toutefois ses descriptions sont encore les plus complètes
Q0118 ayons d'une maison de campagne, et, les réserves nécessaires une fois
piées, eUes nous donnent de l'ensemble une vne suffisamment précise.
i
L
Digitized by VjOOQIC
186 RKYUE DES l>fX5J. MONDES.
Bien entendu, certains avantages ne s'y rencontreront qu'à on
moindre degré. Pline, répétons-le, n'est pas vraiment riche;
encore moins peut-il se passer les fantaisies d'un empereur. Ce
que nous avons vu chez PoUius et Vopiscus, il faut le transpo-
ser dans un ton moins éclatant. Mais diminué, et en raccourci»
tout s'y retrouve. Les villas de Pline ont la môme destination
que les autres, répondent aux mêmes besoins, cherchent à les
satisfaire par les mêmes moyens. Chez le modeste particulier ou
chez l'opulent personnage, la façon de comprendre la campagne
et d'en jouir se ressemble singulièrement.
C'est d'abord, dans ce pays fiévreux qu'était souvent l'Italie^
dès l'antiquité même, la préoccupation de choisir pour sa maison
un emplacement sain, à Tabri des miasmes. ApoUinaris ayant
émis quelques doutes sur la salubrité de la Toscane, Pline, qui
se propose d'aller passer l'été dans sa terre de Tifernum, se hâte
de rassurer son ami. A ce propos, il s'étend sur la situation de
sa villa et le climat de la contrée. Il reconnaît que la côte de
Toscane est empestée; mais son domaine se trouve dans la région
montagneuse, fort éloignée de la mer, et s'élève sur une colline
où le vent de l'Apennin souffle toujours léger, même dans la [
saison chaude. L'air y est si pur, qu'il n'est pas rare daîas le pays
de voir des vieillards fort âgés, et parmi tous ses serviteurs Pline
n'a pas un seul malade. *
C'est ensuite le même souci de se ménager, des fenêtres de sa
demeure, une vue très étendue. Pline, comme tous ses contem-
porains, aime les espaces largement découverts. Il est vrai que,
de sa maison de Tifernum, il n'avait pas sous les yeux un vaste
panorama, comme celui de la campagne romaine dont jouissaient,
à Tibur, Vopiscus et l'empereur Hadrien. Il est vrai aussi qu'à
Laurente la côte basse et droite était loin de valoir l'admirable
^olfe de Naples que PoUius embrassait du promontoire de Sor-
rente. Cependant la mer du Latium, tout inférieure qu'elle fût h
celle de Gampanie, lui offrait encore l'infini de ses horizons. Et
à Tifernum sa villa, assise au revers de l'Apennin, à la ren-
contre de la vallée du Tibre et d'une vallée latérale, voyait se
dérouler devant elle, h travers des prairies, le long ruban du
fleuve qui descend vers Rome, puis, tout autour, s'étager en un
gracieux amphithéâtre, des champs de blé, des vignes sur le
flanc des coteaux, des bois au sommet, et à l'arrière -plan se
profiler la crête bleue des hautes montagnes.
Digitized by VjOOQIC
LES MAISONS DE CAMPAGNE ROMAINES. iS7
(7e&t encore — et ici la ressemblance entre les deux catégo*
1 ne& de ylllas , en même temps que plus complète, est plus im*
portante — la prodigieuse quantité de foàtimens dont se com-
posent les^ unes comme les autres. Certes il faut beaucoup de
place pour abriter le nombreux personnel qu'un Romain, n'eût-
'fl ^'un train de vie ordinaire, emmène toujours avec lui à la
campagne. La division du travail est telle, dans la société an-
liqœ, l'achat et l'entretien d'un esclave sont si peu de chose,
et la mode a tant d'empire sur la vanité humaine, qu'une mai-
son, mâme bourgeoise, doit, sous peine de déchoir, être abon-
damment pourvue de serviteurs. Mais enfin, ces esclaves et ces
affranchis une fois logés et même bien logés, puisque leurs
Cambres, nous dit Pline, pourraient «u besoin recevoir des
hfttes, on demeure frappé et presque confondu de tout ce qu'il
reite encore de pièces, d'appartemens, de pavillons entiers pour
le propriétaire et sa famille. Pareille accumulation nous avait
été montrée dans les villas précédentes. A Laurénte ou & Tifer-
BoiD, elle est plus sensible, parce que nous la saisissons dans le
détail; nous sommes introduits partout. C'est à s'y perdre. Le
nombre des chambres & coucher est incroyable. Une seule ne
sa/fit pas au maître pour dormir. Car le maître cherche son bien-
<be et veut sa commodité. Il lui faut une pièce tantôt grande
et tantôt petite, tantôt chaude pour l'automne, par .suite exposée
an soleil et abritée des vents, tantôt fraîche pour l'été, peu ou-
verte sur le dehors et précédée d'un vestibule (l'obscurité entre-
tenant la fraîcheur), tantôt calme et disposée de façon que ni la
Toix, ni le bruit, ni le jour n'y pénètrent, tantôt animée par le
murmure d'une fontaine dont. Feau s'écoûIe doucement.
Incroyable aussi est le nombre des salles à manger. Il y en a de
toutes les dimensions, pour toutes les circonstances, chacune ne
devant servir qu'à un usage particulier, comme chaque esclave
ne sert qu'à une fonction délinie. Il y a la salle de tous les jours,
celle des repas intimes entre amis, celle des grands festins. Bien
plus, comme, en ces diverses circonstances, on désire faire jouir
ses invités ou jouir soi-même d'une vue différente, on a des
salles à manger qui donnent sur les champs et les montagnes
de l'horizon ou sur un< vignoble des prairies voisines, sur les
fi lers et 1^ mûriers d'un jardin potager ou les buis et les
p arins d'un jardin d'agrément, d'autres qui s'avancent au-
d us de la mer et dont le soubassement est baigné par la^
Digitized by VjOOQIC
188 REVUE DES DEUX MONDES.
vague, d'autres installées dans une tour d'où Ton a un coup d'cBÎl
étendu à la fois sur la plage et les villas des environs. Ce n'est
pas tout, et, parmi celles qui sont tournées vers le rivage, cha-
cune a son mérite particulier, selon que Ton désire voir la mer
de toutes les fenêtres ou l'entendre sans la voir ou la voir sans
l'entendre. Quelle recherche I Et quels goûts capricieux à
contenter !
Mais que dire maintenant des autres pièces, des pièces ordi-
naires? L'énumération en serait fastidieuse. Gomme dans les
maisons de Pompéi, plus encore que dans les maisons de
Pompéi, car la place & la campagne est moins mesurée qu'à la
ville, on en trouve qui répondent à toutes les saisons, à tous les
jours de la saison, à toutes les heures, presque, de la journée.
Deux choses, dans la construction d*un logement, préoccupent
surtout les anciens, et Pline décrivant ses villas ne se lasse pas
d'y revenir : l'orientation et la vue, le plus ou moins de soleil
ou de fraîcheur qu'une pièce reçoit, et la variété des aspects que
présente chaque fenêtre. D'où nécessité de multiplier les
chambres d'un même bâtiment ; nécessité aussi de multiplier les
bfttimens séparés, pour avoir beaucoup d'expositions et de vues
différentes. Tel pavillon contient trois pièces distribuées de telle
sorte qu'en passant de Tune à l'autre on peut suivre le soleil à
mesure qu'il tourne, ou au contraire, selon ses préférences,
gagner à l'opposé quelque chambre déjà envahie par l'ombre. Il
y a mieux, et il faut songer à ceux qu'un dérangement incom-
mode; il faut pouvoir, sans changer de place, avoir le soleil à tous
les momens du jour ; on dispose donc une pièce en abside, et,
grâce à cette forme circulaire, les rayons pénètrent sans cesse
par une ouverture ou par l'autre. Aussi est-ce dans une chambré
de cette sorte que Pline demeure le plus volontiers : une ar-
moire, ménagée dans le mur en façon de bibliothèque, est soi-
gneusement approvisionnée de ces livres qu'il aime à lire et à
relire.
Ajoutez à ce qui précède des portiques et des crypto-
portiques, c'est-à-dire des galeries ouvertes ou des galeries fer-
mées, sur les côtés, par des vitres qui protègent du vent et de la
pluie, sans nuire à la vue, les unes et les autres d'ailleurs éteut
exposées soit au Nord, soit au Midi, recevant la chaleur ou g r-
dant une fraîche température. Ajoutez des tours à plusiei rs
étages qui donnent, avec ragrémerit d'un plus large horizon, l'avf J-
Oigitized by VjOOQIC
LES MAISONS DE CAMPAGNE ROMAINES. 189
tage d'un air plus vif. Ajoutez des vérandas, ombragées jusqu'au
fa!te de vigne grimpante, à ce point qu'on se figure être couché
dans un bois, des cabinets de repos très isolés, situés dans les
parties reculées de la villa, où Ton peut travailler sans être
troublé par rien au monde, où Ton se sent & mille lieues de
Rome, à mille lieues même de chez soi. Et tout cela, diverses
chambres d'un corps de logis, divers corps de logis, construc-
tions de toute sorte, se trouve élevé un peu au hasard, sans re-
cherche de symétrie, sans souci de belle ordonnance, au fur et
à mesure des besoins, avec un manque d'harmonie et un laisser
aller qui étonne et nous choquerait à coup sûr, si l'ensemble se
dressait encore sous nos yeux. C'est ime agglomération ou mieux
nne juxtaposition, plutôt que ce n'est un tout ayant de Funité.
Les Romains, évidemment, ne tenaient pas à la symétrie. La
chose peut étonner chez un peuple si ami de Tordre dans l'État
et dans la famille, si épris de régularité dans les habitudes de
la vie. Mais nous devons en prendre notre parti. Déjà le forum
de leur capitale, centre de leur vie publique, résumé et symbole,
pour ainsi dire, de leur^ histoire, n'offrait qu'un entassement
extraordinaire, plus -singulier qu'heureux et plus confus que
pittoresque, de temples, de basiliques, d'arcs de triomphe, de
passages voûtés, de colonnes et d'édicules. Â plus forte raison,
pour leurs maisons de campagne, se préoccupaient-ils moins en-
core de l'apparence extérieure et de l'effet général. Il faut savoir
reconnaître leurs lacunes; ils étaient peu artistes, et de là Tirré-
golarité de leurs constructions. Mais il faut aussi reconnaître
leur sens pratique : ils voulaient avant tout être logés à l'aise.
Si des bàtimens de toute forme et de toute dimension, répartis
de divers côtés sans aucun plan, devaient être plus commodes
qu'une suite d'édifices à la façade symétrique, ils sacrifiaient
sans hésiter l'harmonie de l'architecture au confortable de l'exis-
tence. Cette impression d'entassement et de surcharge est bien
celle qu'on emporte d'une visite à la villa d*Hadrien, quand par
Timagination on a relevé toutes les ruines à terre; c'est celle
aussi que les descriptions de Stace nous laissaient. Les lettres
de Pline la confirment d'une façon décisive.
Une dernière analogie rapproche la maison toscane de Ti-
/emum des demeures plus brillantes que nous avons décrites
d*abord : c'est l'abondance des eaux vives qui partout circulent,
dans les chambres, dans les vestibules, courai^t le long de petits
Digitized by VjOOQIC
190 REVUE DES DEUX MONDES.
canaux et venant aboutir à des bassins de marbre où elles
tombent et rejaillissent après être tombées. Ce devait être un
des grands charmes de ces villas que d'entendre, dans le silence
des appartemens clos, à l'heure où le soleil est de feu au dehors,
la discrète sonorité de l'eau qui s'écoule à petit bruit ou son
léger tintement dans la vasque, de sentir autour de soi flotter
dans l'air, en poussière impalpable, cette fraîcheur humide que
donne le voisinage des fontaines. C'était le luxe de Pline. Â Lan-
rente, sur le bord de la mer, îl avait été obligé d'y renoncer,
parce que la région manquait de sources naturelles. Mais dans
les montagnes de Tifernum, il avait à volonté des eaux, et de
superbes eaux jaillissantes. Aussi nous en parle-t-il^vec une
certaine fierté. Voici, dans une cour plantée, un Réservoir 'de
marbre qui déborde et s'épanche doucement pour aller arroser
les platanes qui rentourent. Voici, dans une chambre, une petite
fontaine avec son agréable murmure. Sous les fenêtres de cette
autre, un large bassin reçoit de l'eau qui, versée d'une assez
grande hauteur, fait une écume blanchissante. Ailleurs, nouvelles
fontaines et nouveaux jets d'eau*. Mais le plus admirable, c'est
encore, sous une treille épaisse portée par quatre colonnes en
marbre vert, un lit de repos d'où « l'eau s'échappe de tous côtés
par de petits tuyaux, comme si la pression même de celui qui
s'y couche la forçait de jaillir. » Fantaisie coûteuse certaine-
ment, qui prouve à oruel point un homme simple, comme Pline,
devenait voluptueux dans l'aménagement des eaux de sa demeure.
Est-il nécessaire, après cela, de dire qu'il y avait des thermes?
'On le suppose aisément, sans que j'aie besoin d'insister. Pline,
en vrai Romain, devait attacher une grande importance à cette
partie indispensable de l'habitation. Nous retrouvons en effet
chez lui toutes les pièces principales, le vestiaire, les salles de
bain froid, de bain tiède et de bain chaud, la salle de frictions,
l'étuve; nous retrouvons aussi les annexes où l'on se délassait,
le bain une fois pris, et notamment le jeu de paume divisé en
plusieurs compartimens pour permettre les exercices les plus
variés. Rien ne manquait d'une installation complète.
On voit donc qu'entre les villas bourgeoises et les villas de
riches personnages, entre celles de Pline et celles de Vopiscus,
de PoUius Félix ou même d'Hadrien, il n'y a aucune différence
essentielle. Conditions générales, goûts à satisfaire, nombre,
forme et disposition des.bâtimens, tout cela se ressemble; et qui
Digitized by VjOOQIC
LES MAISONS DE CAMFAONB ROMAINES. 191
eonnatt les maisous de campagne de Plixxe se rend très bien
eompte de celles de Pollius : il suffit d'enrichir la décoration
intérieure et l'ameublement. Inversement, qui connaît la villa
d'Hadrien se fait une idée assez exacte des villas de Pline : il faut
tout réduire, ramener les énormes proportions à des proportions
plus modestes, le luxe pompeux à la simplicité, au moins & une
sobre élégance. Au total, différence de degré, mais non pas diffé-
rence de nature.
IV
Une question se pose d'elle-même avant de terminer. Sans
vouloir la traiter entièrement, nous ne pouvons nous dispenser
de l'indiquer en quelques mots. Tous ces Romains qui bâtissaient
des maisons de campagne, — avec quel empressement, on Ta
vu, — aimaient-ils vraiment la campagne? Pour le savoir,
cherchons comment à l'ordinaire ils employaient leur temps en
villégiature.
Ici encore, Pline le Jeune sera notre guide. Suivons-le au
cours d'une de ses journées ; il nous renseigne par le menu sur
ses différentes occupations. C'est à son ami Fuscus qu'il écrit :
la lettre vaut qu'on la cite en partie : « Tu demandes cpmment
je règle ma journée en été dans ma terre de Toscane ? Je m'éveille
quand je puis, d'habitude vers six heures, quelquefois plus tôt,
rarement plus tard. Je tiens mes fenêtres fermées, car le silence
et les ténèbres animent mon esprit, qui, n'étant point distrait,
demeure libre et tout entier à ma disposition... Si j'ai quelque
ouvrage en train, j'y porte ma pensée ; je range jusqu'aux pa-
roles, comme si j'écrivais et corrigeais. Je travaille ainsi, tantôt
plus, tantôt moinÂ, selon que je me trouve plus ou moins de faci-
lité à composer et à retenir. J'appelle alors un secrétaire, je fais
ouvrir les fenêtres et je dicte ce que j'ai formé dans mon esprit.
Dix ou onze heures venues, je vais, selon que le temps m'y
invite, me promener dans une allée ou dans une galerie, et, pen-
dant ma promenade, je ne cesse pas de composer et de dicter.
Ensuite je monte en voiture; là encore, je poursuis mon ou-
'nrage. Après un léger sommeil, nouvelle promenade; puis lec-
ure à haute voix de quelque harangue grecque ou latine. Je
le promène encore, je me frotte d'huile, je fais un peu d'exer-
iee, je me baigne. Vient alors le repas du soir; si je dine avec
Digitized by VjOOQIC
192 RËVÎTB DES DEUX MONDES. '.
ma femme ou quelques amis, il y a place de nouveau pour une
Jecture. Enfin, au milieu d'entretiens variés, le jour le plus long
se trouve vite écoulé. » Ainsi, qu'il se repose, qu'il marche ou
qu'il mange,' dans son lit, en voiture, à table, en tout lieu, à
toute heure, Pline travaille. Mais, penserez-vous, il oublie donc
qu'il est à la campagne? Le programme qu'il se trace peut aussi
bien convenir à un citadin. La nature, les beautés pittoresques,
à quel moment de la journée, par où le prennent-elles? On ne
sait; il n'en est pas question! Jusqu'aux deux tiers de la lettre, on
ne se douterait pas qu'il a quitté Rome. Rien de plus curieux
et de plus significatif.
Voilà pour sa saison d'Étrurie, à Tifemum Tiberinum. — Et
à La.urente, le verrons-nous jouir un peu plus des champs et
quitter une bonne fois ses études ? La mer le passionnera-t-elle
plus que les montagnes? — Elle le passionne en effet, et Lau-
rente lui plaît infiniment. Sachons pourquoi. « C'est ici, s'écrie-
t-il, que je ne suis dérangé par personne. Je ne m'entretiens
qu'avec moi-même et avec mes livres. 0 la douce et bonne vie I
0 l'agréable repos! Mer, rivage, mes vrais et discrets cabinet^
de travail,^ que d'idées vous me faites trouver, que d'ouvrages
vous me dictez I » En vérité, il n'aime le spectacle des vagues et
de la côte du Latium, que comme un excitant à la composition
littéraire. Cequïl lui faut, c'est encore lire ou écrire de la prose,
des vers, rédiger un discours, aligner des hendécasyllabes :
façon particulière, et singulière, d'entendre la campagne I Va-t-il
à la chasse, -^ car il y va tout de même quelquefois, — il ne
manque jamais d'emporter ses tablettes. « Si je m'en retourne les
mains vides, je reviens au moins les pages pleines. » Du reste,
ne croyez pas qu'il aille à la chasse par plaisir ; c'est seulement
qu'il a remarqué que le mouvement et l'exercice, donnant le
branle à sa pensée, faisaient naître en lui d'heureuses inspi-
rations.
Et je veux bien que l'excellent Pline ait eu plus qu'aucun
autre la démangeaison d'écrire. Mais ses contemporains aussi, et
tous plus ou moins, étaient atteints du même mal : sa corres-
pondance le montre assez. Que fait Pomponius Bassus, au bord
de la mer? Il disserte et écoute des conférences. Et Cornélius
Tuscus, dans son domaine? Il demande un plan d'études à son
maître, qui le lui envoie aussitôt, lui conseillant de traduire du
grec en latin ou du latin en grec, de composer des œuvres d'his-
Digitized by VjOOQIC
LES MAISONS DE CAMPAGNE ROMAINES. 193
toiie, des lettres et de petits vers. Et Romanus, pendant que ses
^ns s'occupent à la vendange ? Il écrit ou dicte ses composi-
\îoi\s. Et Ganinius, dans sa villa du lac de Gôme? Il cherche des
sajets de poème, et Pline le presse de se mettre à la besogne.
lÀUerarum intemperantia laboramus, dit Sénèque. Sénèque a
nison, non seulement pour son épocpie, mais pour les cent cin-
gnaDte premières années de TEmpire. Tous ces gens-là souffrent
d'an excès de littérature. C'est ce qui les perd ; c'est ce qui les
empêche tout au moins de goûter la campagne.
Ou plutôt ils la goûtent, mais non pour elle-même ; ils n'y
cherchent que la tranquillité propice aux travaux sérieux, un
repos sans distraction qui permette des études recueillies. Ils la
goûtent par opposition, si l'on peut dire. Ils la goûtent par dé-
goût de la ville. Le mot connu : « on aime toujours quelque
ehose contre quelque chose, » n'est pas toujours vrai, mais dans
la circonstance est vrai des Romains. Ils aiment la campagno
pour y mieux faire ce qu'ils font à la ville, non pas pour y faire
mtre chose. A Rome, dès que l'on est un certain personnage, on
est assailli par les solliciteurs. L'on a, de plus, les devoirs de
l'amitié ou de la clientèle, les mille obligations de société : c'est
une cérémonie de fiançailles ou de noces, une prise de^ toge
virile, une convocation à la signature d'un testament. Bref,
importunités et bagatelles, on n'a plus le temps de travailler. —
Oo si, par hasard, on est* libre un moment de ces soins frivoles,
ee sont alors les bruits de la rue qui ne vous laissent pas de
repos. « Le matin, les maîtres d'école, la nuit les boulangers,
tout le jour les forgerons et leu^s marteaux. Ici un changeur
désœuvré fait résonner sur son sale comptoir les pièces marquées
à l'effigie de Néron ; là un batteur de lin d'Espagne, de son
fléau poli, frappe la pierre jusqu'à l'user. Jamais de répit ; c'est
la foule en délire des prêtres de Bellone, le naufragé qui
porte au con le tableau de son naufrage et le raconte sans fin,
le Juif que sa mère a dressé à mendier, l'aveugle qui débite
ses allumettes. » Sans doute Martial qui nous fait cette peinture
amusante, reconnaît que le riche peut davantage se préserver
de ces misères. Il ne peut pas toutefois vivre dans une maison si
close que rien n'arrive à ses oreilles du tumulte du dehors. Et
à supposer même qu'il soit à l'abri des cris des marchands et de
tes les voix humaines, restent les chaleurs et la fièvre dont il
] it pas aisé au mois d'août de se garantir. C'est pour toutes
TOM» xxin. — 1904. I j*
Digitized by VjOOQIC
194 REV'UE DES DEUX MONDES.
ces raisons que Ton court à la campagne. On lui demande le
calme au sortir de l'agitation de la ville, la solitude après tant
d'odieuses visites, un air pur au lieu de l'atmosphère empestée
de Rome. Tranquillité d'une part, saine fraîcheur de l'antre,
ce sont les mots qui reviennent toujours sous la plume des
écrivains, quand ils parlent des champs ; ce sont les mérites
qu'ils célèbrent à l'envi ; mais de la nature ils ne connaissent
guère autre chose.
Il y a un danger à cela. Avec ces dispositions d'esprit, on ne
saurait aimer la campagne d'une façon constante. On l'aimera
par périodes, par accès, et comme par crises. Lorsqu'on sera
fatigué du tracas des affaires ou simplement de la monotonie
des plaisirs, lorsqu'une journée on aura été eji butte à un trop
grand nombre de fâcheux, que la poussière, la fumée, les em-
barras de Rome auront paru plus désagréables qu'à l'ordinaire,
chacun s'écriera comme Horace, qui venait justement d'essuyer
d'agaçans bavardages : « 0 campagne, quand donc te verrai-je ? »
On s'en ira, au bord de la mer, dans la Sabine ou les monts
Âlbains. Mais supposez, ce qui arrivera bientôt, le corps reposé
et l'esprit retrempé; le calme et la solitude des champs, dont
on n'aura plus besoin, finiront par peser. Â distance les impor-
tunités de la ville paraîtront supportables; peut-être même les
oubliera-t-on. Que les chaleurs diminuent, et ces campagnards
d'occasion, ces ruraux par nécessité, auront vite fait de regagner
la capitale. Personne n'allait plus volontiers que Cicéron philo-
sopher sous les ombrages de Tusculum ; mais s'il avait été con-
damné à y demeurer toute sa vie, c'est des monts Àlbains qu'il
aurait adressé à son ami Cœlius, comme il la lui adressa de
Cilicie, cette exclamation désolée : « Rome ! Rome ! là est la vie,
là est la lumière ! » JBorace aussi, que nous venons d'entendre
souhaiter avec tant de passion la campagne, soupire surtout
après elle quand il est à la ville. Il en fait l'aveu: « Dès que je
suis à Tibur, je désire être à Rome. » Tel fut le sentiment gé-
néral des Romains de l'Empire. Les écrivains, lorsqu'ils font
l'éloge d'une -^âlla, ont bien soin de mettre au nombre de ses
avantages la proximité où elle est des sept collines et la facilité
des communications pour s'y rendre. Quatre milles seulement
séparent Tibur de Rome, et c'est un grand mérite. « Tu t'étonnes,
disait Pline à son ami Gallus, que je me plaise tant à ma terre ( a
Laurentin. Tu cesseras de t'étonner lorsque tu connaîtras ce Iv ii
Digitized by VjOOQIC
LES MAISONS T>E CAMPAGNE ROMAINES. 195
duarmant et les agrémens de la situation. Le Laurentin n'est qn'k
àk-sept milles de Rome. Je peux donc ne m*y transporter
qu'après avoir achevé toutes mes affaires et sans rien prendre suc
ma journée. i> *
Pais(fue l'on a une villa pour échapper de temps en temps
à Aome et à ses servitudes, pour y dormir tout son soûl quand
ùù est un paresseux épicurien comme Martial, ou y travailler à
son aise quand on est studieux comme Pline le Jeune^un jardin,
des fleurs, des arbres ne sont pas indispensables ; il suffit d'avoir
des bâtimens commodes, une habitation tranquille et fraîche ;
on y reste, on en sort peu.
De la verdure autour des constructions, c'est en effet ce qi|i
nous parait faire le plus défaut à ces maisons de plaisance, quel*,
que belles qu'on les suppose. Si les Romains ne pouvaient pi|$*
avoir cette variété de fieurs et de plantes qu'une culture plus»
savante, la connaissance des régions tropicales et le goût de
Texotisme ont répandue dans l'Europe moderne, il leur était
iaoile de développer la végétation indigène et de multiplier les
arbres de leur pays. La vérité est qu'ils n'y ont pas tenu. À Lau-
réate, Pline n'a ni parc ni jardin, et cette absence n'est pas pour
loi une privation. Mais alors môme qu'ils ont un jardin, au lieu
Ad laisser la nature croître librement, ils la compriment d'une
oumière artificielle et lui imposent des formes factices, le plus
souvent tourmentées et bizarrea. C'est le buis qui domine surtout
daas ces jardins, précisément parce que c'est lui qu'on peut le
mieux tailler à sa guise. 11 sert de bordure aux allées et aux
parterre, cache les murs qui soutiennent les terrasses, est tantôt
rabattu, tantôt étage à diverses hauteurs. Il représente même
des figures d*animaux. D'autres fois, il décrit des lettres qui
figurent ou le nom du maître ou celui du jardinier. Il n'est pas
seul, d'ailleurs, à être ainsi torturé ; plantes, arbres et arbustes
sont eoupés diversement, mais presque toujours en manière de
palissades. Si les buis font songer aux ifs de Versailles, ces mu-
railles de verdure rappellent les charmilles des parcs du grand
siècle. Joignez à cela les longues allées tirées au cordeau et se.
Annpant à angle droit, parfois des allées circulaires, mais alors;
I ^entriques et gardant une géométrique régularité ; par en-
I ts, à certains ronds-points, des fontaines, des jets d'eau qui
1 mbent dans des bassins de marbre ; des statues, comme chez
1 jus Félix et Manilius Vopi&cus, alignées au bord deft haie^.do
Digitized by VjOOQIC
196 REVUE DES DEUX MONDES.
buis on dressées dans la perspective des avenues : voilà^ quand
on s'entoure d'un jardin, le genre que Ton aime. On veut, —
comme aussi Ton voudra au temps de Louis XIV, — une nature
arrangée, artificielle, transformée par *la main victorieuse de
l'homme. On la croit embellie; elle est plus parée, il est vrai,
mais combien moins belle, à notre sens, que si elle était davantage
abandonnée à elle-même, dans sa grâce même un peu négligée!
Que conclure des remarques antérieures? Et irons-nous
jusqu'à prétendre que les Romains n'ont pas eu du tout le sen-
timent de la nature? On nous rappellerait qu'ils ont su d'ordinaire
très bion situer leurs maisons de plaisance, recherchant les
larges vues et les grands horizons, qu'ils ont de la campagne
aimé la fraîcheur et la tranquillité. Cela est bien quelque chose.
Il reste cependant qu'ils n'auraient peut-être pas été aussi sen-
sibles au grand air et au calme, s'ils n'avaient vécu dans les
pays du Midi, où l'on aspire avec délices la brise qui s'élève des
eaux ou descend des montagnes, et s'ils n'avaient été des mon-
dains lassés par momens des devoirs de société comme de
l'atmosphère étouffante de la capitale.
Il y avait là pour eux, nous l'avons fait remarquer, un effet
de contraste. Qu'est-ce à dire, sinon qu'ils n'ont pas pénétra la
poésie intime de la campagne? Et je ne parle pas des sites
grandioses, ni des spectacles alpestres. Je parle de la poésie que
recèle même le coin de terre le plus humble, le paysage le pins
vulgaire: une prairie, un ruisseau, un arbre penché sur le
courant où se reflète son feuillage, un champ enveloppé par la
nuit qui tombe. 11 faut une émotion un peu vive pour sentir
vibrer l'âme des choses; il faut un peu de rêve et de songe pour
deviner le mystère de la nature. Et les Romains ont toujours
été peu faciles à l'émotion, et ils n'ont pas du tout été rêveurs.
Je no vois guore que Virgile dans l'antiquité latine, le doux,
le tendre, le mélancolique Virgile, pour qui ait palpité cette âme
universelle, qui ait frissonné à son contact, qui ait été en com-
munion avec elle. Aussi quel accent dans ses vers ! Quelle ardeur
passionnée, passion contenue mais frémi$sante, il apporte à célé-
brer les grottes rustiques, les. eaux vives, les vertes vallées c i
nnigisscnt les bœufs, et le sommeil sous un arbre, dans 1 5
champs I Aimer les fleuves et les forêts, ou, plus simplemei l
encore^ goûter l'ombre et le frais au bord d'ime source, entend] )
Digitized by VjOOQIC
LES MAISONS DE CAMPAGNE ROMAINES. 197
dans la haie de saules voisine le bourdonnement des abeilles,
tandis que sur un orme élevé roucoule une tourterelle et que
le paysan, au flanc du coteau rocheux, émonde sa vigne en
ehaotant ; puis, le soir, contempler la fumée qui s'élève du toit
des métairies, ou Tombre qui s'allonge sur le versant de la
montagne, et s'absorber dans cette contemplation, faire entrer
eo soi toutes ces émotions pour se perdre en elles à son tour,
deyenir si rapproché de la nature qu'on n'est plus qu'un avec
elle : tel est le souhait de sa vie entière, la jouissance divine
dont il s'enivre, la volupté où se fond son cœur. Et voilà bien le
Téritable amour de la campagne, celui que nous comprenons
aujourd'hui, que nous sentons avec plus ou moins de force,
suivant que nous sommes nous-mêmes plus ou moins capables
de poésie et de rêverie ; mais voilà celui que les Romains n'ont
^ère connu. Virgile est une exception dans son siècle et dans
son pays. Ses contemporains, ses successeurs, s'en tiennent aux
jardins coquets, aux jets d'eau compliqués, aux lacs artificiels,
à l'çprôté, au fardé, sans pousser jusqu'au simple et au vrai. —
Cest une auire manière, dira-t-on, d'entendre la campagne;
ààam. l'aime comme il lui plaît. Les Romains ont goûté la
natare à leur façon. — Sans doute. Mais nous répéterons alors
avec La Rruyère : « Il y a un bon et un mauvais goût, et l'on
dispute des goûts avec fondement. » Celui de Virgile, qui est
aussi le nôtre, valait mieux.
Edmond Gourbaud.
Digitized by VjOOQIC
QUESTIONS SCIENTIFIQUES
LA STATURE DE L'HOMME
ADX DIVERSES ÉPOQUES
C'est une opinion vulgairement répandue et qui^ mftme, flotte
encore comme une brume imprécise dans beaucoup d^esprits
cultivés, que les hommes actuels sont les fils dégénérés d'une
race plus belle, plus grande et plus forte que celles d'aujour-
d'hui. La sève puissante qui alimentait ces grands corps de nos
aïeuxy se serait corrompue ou épuisée petit à petit, dans le cours
des temps; et des générations grêles, menues, faibles et ner-
veuses^auraient succédé aux générations plantureuses, sanguines,
et exubérantes de jadis.
Sans pousser les choses à ce degré d'exagération, quelques
esprits, plus positifs et plus scientifiques, n'en pensent pas moins
que l'espèce humaine subit, au point de vue corporel, une sorte
d'évolution fléchissante qui se traduit par la diminution progres-
sive de la taille.
Sous des formes diverses et de plus en plus prudentes, ces
idées ne sont autre chose que des déformations d'une ancienne
superstition: la croyance auxgéans.
Qu'est-ce qu'un géant? existe-t-il, peut-il exister des ra( s
de géans? en a-t-il existé? Voilà des questions qui, de te t
temps, ont excité un vif intérêt. L'imagination des peupl 5
anciens a été nourrie d'histoires dont les géans étaient les hérc ,
Digitized by VjOOQIC
LA STATURE DE l'hOMME AUX DIVERSES ÉPOQUES. 199
à moins que ce ne fussent les pygmées. Encore aujourd'hui, ee
sont des contes de géons qui bercent notre enfance. La question
ie la réalité de leur existence intéresse la curiosité univer-
selle. Aussi ne faut-il pas s'étonner qu'elle ait donné lieu entre
savaDs à d'interminables discussions et fait couler des flots d'une
encre vaine.
De tous ces écrits, de ces innombrables gigantomachies,
gigantologies et antigigantologies, rien ne reste et n'était digne
de rester. Les écrits récens valent mieux. Le problème se pré-
sente à nous aujourd'hui d'une manière plus utile qu'il ne fai-
sait devant nos prédécesseurs. Nous sommes mieux documentés
qn'eox. Nous sommes en mesure de savoir si la taille de l'homme
a yarié aux diverses époques préhistoriques et historiques; s'il a
existé des groupes, des agglomérations de colosses humains mé-
ritant le nom de races de géans ; et, puisqu'il est incontestable
qae des individus d'une taille démesurée apparaissent de temps
à autre, individus que nous qualifions de géans, il a bien fallu
en entreprendre l'étude systématique. Les fruits en ont été pré-
cieux. On commence à pénétrer la signification et les raisons
d'ête de ces productions monstrueuses. Enfin nous savons pour-
(jQoi ces individus colossaux ne peuvent créer et perpétuer des
(ires semblables à eux-mêmes.
Ces questions intéressent deux sciences différentes, l'anthro-
pologie, d'une part, la médecine, de l'autre. Les progrès de nos
connaissances viennent de ces deux sources. Nous ne voudrions,
aujourd'hui, parler que de l'une d'elles. Nous voudrions entre-
tenir nos lecteurs de ce que l'anthropologie contemporaine a
apporté de lumières sur ces problèmes. La part de la méde-
cine viendra plus tard. Son heureuse intervention dans l'expli-
cation des causes du gigantisme forme un sujet assez bien défini
et délimité pour pouvoir, sans inconvénient, être examiné à
part. Nous n'en dirons ici qu'un mot.
Les anthropologistes ont appliqué la règle et le compas à
l'examen de l'homme primitif. Ils ont métré, en totalité et en
détail, les restes de l'ancêtre humain qui vivait aux époques
géologiques, de l'humble tailleur de pierres de l'époque quater-
naire ou de l'aurore de la période actuelle. L'imagination popu-
laire l'avait démesurément grandi ; ils l'ont fait passer sous la
t( e et lui ont trouvé une stature non pas gigantesque, mais
n iocre. Les anthropologistes ont encore examiné les généra-
L
Digitized by VjOOQIC
-00 REVUE DES DEUX MONDES.
lions qui se sont succédé depuis les commencemens de la
période historique; ils en ont exhumé les ossemens,ils les ont
mesurés, et ils ont constaté que la taille moyenne ne montre
aucune tendance à diminuer. Ils ont réussi, en un mot, par
lusage de procédés rigoureux de mensuration, à mettre en
évidence une vérité que déjà Jean Riolan s'efforçait d'établir au
commencement du xviî^ siècle, et qu'il exprimait si clairement
dans le titre d'un de ses écrits, publié en 1618 : « Discours sur
la grandeur des fféans, où il est démontré que, de toute ancien-
neté, les plus grands hommes et les géans n'ont été plus hauts
que ceux de ce temps. »
Mais, nous le répétons, ce n'est pas seulement de l'anthro-
pologie, c'est de la médecine que nous sont venues les dernières
lumières sur la question du gigantisme. La médecine réclame
leS' géans du temps présent, les rares exemplaires qui s'en ren-
contrent de temps à autre, comme ressortissant à son domaine.
Les géans sont des hommes dont le développement, au lieu de
suivre une voie régulière, a subi une déviation morbide et dont
la nutrition est pervertie : ce sont des dystrophiques. Leur haute
stature n'est qu'un stigmate de déchéance, un symptôme de
leur infériorité dans la lutte pour la vie. Ils ne sortent pas seule-
ment des conditions ordinaires du développement, — c'est-à-dire
qu'ils sont des « monstres infantiles » que réclame la tératologie,
— mais ils sortent des conditions physiologiques et normales de
la santé, — c'est-à-dire qu'ils sont des malades, qui relèvent de
la pathologie. « Voici donc, comme a pu Técrire E. Brissaud,
les géans dépouillés de leur antique et fabuleux prestige. La
mythologie cède la place à la pathologie ! » Telle est, dans sa
forme la plus catégorique ou la plus expressive, la doctrine
nouvelle. Nous aurons quelque jour l'occasion de l'examiner. '
I
L'imaginafjon de tous les peuples de l'antiquité a été hantée
par la vision chimérique d'une espèce de surhomme, c'est-à-dire
d'une sorte d'être parfaitement constitué comme l'homme ordi-
naire, mais plus g-rund ,et plus fort. Ces êtres de proportions
parfaites, mais de taille colossale, c'étaient les géans. L'opinic i
populaire s'est toujours montrée fermement attachée à cet 3
croyance. Elle a été si générale et si enracinée, qu'il a fallu )
Digitized by VjOOQIC
LA STATURE DE L*HOMME AUX DIVERSES ÉPOQUES.
201
demander si elle n'avait pas quelque fondement dans la réalité
observée. A priori^ on était tenté d'y voir le souvenir, amplifié
par Ja tradition, d'une race colossale ayant réellement existé.
On retrouve en effet, dans toutes les mythologies, des légendes de
géans. La mythologie grecque nous représente ces colosses, fils de
la Terre, soutenant des luttes formidables contre les dieux habi-
(ans du Ciel. Le détail de ces combats est présenté de mille
manières : c'est tantôt une armée de géans qui se range en ba-
taille sous la conduite d'Alcyonée et de Porphyrion, et qui attend
le choc des habitans de TOlympe aidés par le héros Hercule.
D'autres fois ce sont Otus et Éphialtes qui entassent les mon-
tagnes pour escalader le ciel, et qui lancent contre lui des roches
enflammées ; mais la lutte qui renaît sans cesse finit toujours
par le triomphe du maître des dieux ; et les géans, voués à une
défaite inévitable, sont foudroyés par Jupiter, écrasés sous les
roues de son char et finalement précipités dans le Tartare.
Les historiens et les critiques, qui veulent que toutes les lé-
gendes mythologiques aient une signification symbolique et
Baturelle à la fois, sont à Taise pour expliquer celle-ci. Ils y
retrouvent une image et une personnification des forces souter-
raines en révolte contre les lois naturelles, — les Grecs disaient
divines, — qui exigent et maintiennent la solidité et la fixité du
sol. Ces forces irrégulières et tumultueuses, éruptions volca-
niques, tremblemens de terre, cataclysmes violens; ces agensde
destruction sortis des entrailles de la Terre et déchaînés contre
Tordre du monde, c'est-à-dire contre les dieux, ce sont les géans.
Il est très remarquable que, si les poètes en ont donné des des-
criptions effrayantes, s'ils leur ont attribué, pour symboliser leur
force, des membres multiples et des têtes horribles dont la bouche
énorme vomit des torrens de flammes, les artistes grecs, au
contraire, toujours épris des formes réelles, les ont représentés
comme des figures purement humaines. On voit, par exemple,
dans une peinture de vase très archaïque, le géant Antée ren-
versé par Hercule et cherchant à toucher la terre avec ses mains
pour y puiser une nouvelle vigueur : son corps est celui d'un
hnnime admirablement proportionné, mais sa stature est à peu
I i le double de celle de Minerve qui le frappe de sa lance, ou
( srcule qui bande contre lui son arc. Et cette taille énorme est
< -même un trait rare et exceptionnel ; les artistes renoncèrent
1 ' vite à cette déformation significative; de sorte que rien, dans
Digitized by
GoogI(
202 REVUE DES DEUX MONDES.
les représentations de l'art antique, ne distinguerait donc les
géans des autres hommes, si l'usage ne s'était établi, après la
période archaïque, de terminer leurs membres inférieurs par des
corps de serpens. Un très beau camée du musée de Naples repré-
sente Jupiter écrasant sous les roues de son char des géans
anguipèdes déjà terrassés par sa foudre.
Des légendes analogues nous ont été transmises par les histo-
riens de tous les peuples de l'antiquité. Des érudits et des
savans se sont occupés à recueillir la plupart des mentions qui
sont faites des géans dans l'Écriture sainte et par les auteurs
profanes. Tantôt ces sortes de colosses forment des peuples, des
tribus et des groupes ethniques ; tantôt, et c'est le cas le plus
fréquent, ils apparaissent dans ces histoires comme des excep-
tions individuelles. La liste en serait trop nombreuse pour
trouver place ici. Il suffira d'indiquer où on la trouverait. Nous
renvoyons pour cela au livre de MM. Launois et Roy sur les
géans, dont nous aurons à nous occuper prochainement (1). Nous
renvoyons encore à Buffon qui, dans son histoire naturelle de
l'homme, cite quelques renseignemens puisés dans le Mémoire de
Lecat lu, de son temps, à l'Académie de Rouen. Il y rappelle que
les Grecs attribuaient au corps d'Oreste une longueur de onze
pieds et demi, longueur que Pline consentait à réduire à sept
coudées, c'est-à-dire à dix pieds et demi. Il mentionne aussi les
squelettes de Secondilla et de Pusio conservés dans les jardins
de Salluste et qui n'auraient pas mesuré moins de dix pieds. De
notre temps, le professeur G. Taruffi, de Bologne, dans son
ouvrage sur le gigantisme, — qu'il appelle macrosomie, — et qui
a paru en 1878 à Milan, a rassemblé une infinité de documens
qui montrent, à travers l'histoire, cette croyance générale de
tous les peuples à l'existence d'ancêtres d'une stature gigan-
tesque dont les générations présentes ne seraient que des reje-
tons amoindris et dégénérés. Dans cette manière de voir, les
géans qui, de loin en loin, se montrent isolément, ne seraient
autre chose qu'une répétition accidentelle d'un type disparu, des
représentans attardés d'une race éteinte.
Ge préjugé si universel et si bien enraciné s'appuie sur dt
témoignages si nombreux et si catégoriques qu'ils sont bien fai^
(1) P.>E. Launois et P. Roy, Études biologiques sur les géans , Masson, 1904.
Digitized by VjOOQIC
Là stature de l'homme aux diverses époques.
263
|K)iir impressionner toute autre critique que la critique scienti-
fique. Et encore n'est-ce qu'à une date relativement récente, que
celle-ci s'est trouvée en mesure de les discuter et de les mettre
en doute. Il n'est pas inutile de rappeler que l'opinion contempo-
raine était encore assez hésitante à cet égard, pour que Silberman,
en i8o9, ait cru devoir soulever devant l'Académie des Sciences
la question de savoir si la taille humaine avait varié depuis les
iemps historiques. Il la résolut négativement. Il affirma que la
taille des Égyptiens n'avait pas changé, depuis le temps de la
construction des Pyramides. Mais les calculs d'où ce savant
déduisait la stature des contemporains du roi Ghéops, pour la
comparer à celle des hommes d'aujourd'hui, présentaient encore
quelque incertitude.
n n'en est pas de même pour les méthodes de Tanthropo-
métrie nouvelle. EUe n'accordé qu'une confiance limitée aux
témoignages des historiens, des géographes ou des voyageurs.
Bile ne se fie qu'à des mesures scientifiques. La taille des popula-
tions disparues est obtenue directement par la mensuration de
lenrs squelettes, ou de quelqu'une des parties de leur squelette
dont les relations avec la taille ont été établies par une étude
préalable très approfondie. Personne n'a poussé plus loin que
M. L. Manouvrier la détermination précise de ces rapports, long-
temps méconnus, qui existent entre les diverses parties du sque-
lette. Il a, en quelque sorte codifié, à l'usage des anthropolo-
gistes, les règles anciennement esquissées par Orfila et revisées
par Topinard et E. Rollet en France, par Humphry et J. Beddoe
en Angleterre, par Langer et Toldt en Allemagne. Il a établi une
sorte de tableau barème, qui permet de déduire des dimensions
du fémur et du tibia la stature véritable. On connaît le degré
d'approximation des résultats que fournit le procédé, l'étendue
des écarts extrêmes, les causes de ces écarts, les conditions,
enfin, qu'il faut observer pour les réduire à la moindre valeur
possible. Armée de ces moyens d'investigation, l'anthropologie
contemporaine a pu s'attaquer aux préjugés qui ont longtemps
régné relativement à la stature gigantesque des lointains an-
cêtres de l'homme et à la prétendue réduction progressive qu au-
mt subie la taille humaine.
'les erreurs i5t ces exagérations ont été recueillies, transmises
< tropagées par les historiens de tous les temps. Quant à l'ori-
i * de ces idées, à la première expression qu'elles ont reçue, c'est
Digitized by
Google
204 REVUE DES DEUX MONDES.
incontestablement dans la Bible qu'il faut la cbercher. C'est là,
qu'elles ont reçu leur première expression. Les Livres hébraïques
font allusion, en plusieurs endroits, à des peuples de géans. Telle,
par exemple, la population que les envoyés de Moïse trouvèrent
dans la Terre promise. Le commentaire du prophète Amos com-
parait ces occupans à des chênes pour la force et à des cèdres
pour la taille. Et, soit dit en passant, ces images rappellent invin-
ciblement à Tesprit les termes presque pareils dont s'est servi
le chantre des Poèmes barbares lorsqu'il décrit les hordes des
hommes primitifs sortant des sombres bois et des déserts sans fin,
\ Plus massifs que le cèdre et plus hauts que le pin.
Ailleurs, dans le Livre des Rois^ c'est l'aventure du géant
Goliath à qui l'historien sacré attribue une taille de neuf pieds
quatre pouces, équivalant à 3",50; en un autre endroit encore,
dans le Deutironome, il est parlé du lit de fer sur lequel reposait
Og, roi de Basan, et qui aurait eu une longueur de neuf coudées.
Tous les Juifs cependant n'avaient pas une foi aveugle dans
la précision de ces mesures, et beaucoup se demandaient comment
ces races gigantesques et si puissamment constituées avaient pu
disparaître. Le prince des docteurs, Esdras, qui commenta les
livres canoniques à la fin de la captivité de Babylone et les
purgea des erreurs qui s'y étaient glissées, invoque précisément
l'abâtardissement progressif de la race. Les générations qui se
succèdent se réduisent de plus en plus; et ainsi, les statures
colossales des premiers hommes auraient fait place à des formes
toujours plus grêles. C'est cette opinion d'Esdras que l'on re-
trouve chez tous les peuples et dans toutes les histoires posté-
rieures. Les Grecs ont exprimé le même sentiment d'une déca-
dence physique par rapport à des temps héroïques. Homère et
Hésiode se lamentent à propos de cette déchéance. Hérodote,
l^ausanias et Philostrate en parlent avec la même tristesse, et
enfin Plutarque va jusqu'à assimiler les hommes de son temps
à des nouveau -nés en comparaison des anciens. Chez les Romains
on retrouve les mêmes idées. On se rappelle les vers de Vir-
gile : « Lorsque le laboureur, avec le soc de sa charrue, met au
jour les ossemens et les armes de ses ancêtres, il est frappé
d'étonnement et il admire leur taille gigantesque. »
Qrandiaqut effossis mirabitur ossa sepulcrii.
Digitized by VjOOQIC
LA STATURE DE l'hOMMB AUX DIVERSES ÉPOQUES. 205
Pline, dans son histoire naturelle, renchérit encore sur cette
manière de voir, et il mentionne la découverte, faite dans une
montagne de Crète, d'un squelette humain haut de six coudées,
c'est-à-dire de plus de 20 mètres.
Les modernes n'ont pas eu d'autres opinions que les anciens
sur tous ces points. Les historiens des pays du Nord ont célébré
en bien des endroits la taille gigantesque des anciens habitans de
h Scandinavie.
Ces croyances au sujet de la stature colossale des premiers
hommes et de sa diminution continuelle au cours des temps,
semblaient vérifiées par les découvertes d'ossemens gigantesques
que Ton trouvait dans d'anciens tombeaux. Lecat a fait mention
àe tombeaux où Ton a trouvé des os de prétendus géans de
quinze, vingt, trente et trente-deux pieds de hauteur. À ce mo-
ment, les savans n'étaient déjà plus dupes de ces rencontres. On
savait enfin, à cette époque, c'est-à-dire dans la seconde moitié
dû xviu* siècle, que ces énormes ossemens n'étaient point des os
humains et qu'ils appartenaient à de grands animaux. C'étaient,
de Tavis de Buffon, des os de cheval ou d'éléphant ; car, ajoute-
t-il « il y a eu des temps où l'on enterrait les guerriers avec leur
àeval, peut-être avec leur éléphant de guerre. »
Mais, en des temps moins éclairés, ces débris animaux avaient
été pris pour ceux de géans immenses, et vénérés comme tels.
Ils étaient quelquefois exposés à la porte des cathédrales. D'après
Langer, cité par MM. Launois et Roy, on pouvait voir, encore
e& 1872, sous le porche de la chapelle du château de Cracovic,
une exhibition de ce genre composée d'os de mastodonte, d*un
crâne de rhinocéros et d'une demi-mâchoire de cétacé.
De toutes ces trouvailles, la plus célèbre, à cause des discus-
sions auxquelles elle a donné lieu, fut celle que firent, en 1613,
dans les environs de Romans en Dauphiné, des ouvriers occu-
pés à tirer du sable. Ils mirent au jour, auprès d'une bâtisse de
briques, un squelette de 25 pieds de longueur. On prétendit avoir
découvert dans le voisinage des médailles à l'effigie de Marins.
C'en fut assez pour que Ton supposât que ces ossemens appar-
tenaient au géant Teutobochus, roi des Teutons, vaincu par
Marins aux environs d'Aix en Tan 102 avant Jésus-Christ et mort
bientôt après. Jean Riolan, médecin et anatomiste habile, traita
Tenr et d'imposture cette attribution inacceptable. D'autres,
ime Guillemeau, chirurgien du roi, et Nicolas Habicot, la
Digitized by VjOOQIC
206 REVUS DES DEUX MONDES.
r
défendirent. Il en résulia une polémique fertile en incidens et qui
dura cinq cuinées. La légende, déjà invraisemblable au temps de
Bufloû, ne disparut cep^idant pas entièrement. Elle ne fut dé-
finitivement dissipée que le jour où de Blainville, au mois de
mai 1835, déclara à rAcadémie des sciences que les prétendus
ossemens de Teutobochus étaient ceux d'un mastodonte identique
à ceux que i'xm avait trouvés dans l'Ohio.
• II
A défaut^de véritables populations géantes, c'est-à-dire dont
la taille dépasse d'une quantité notable les plus hautes tailles
habituelles et en est séparée par une sorte d'hiatus, les explorateurs
modernes ont fait connaître deux races d*une stature très élevée
sans être excessive. On les a appelés des <« pseudo-géans. » Ces
deux groupes, qui représentent les types de plus haute taille qui
vivent sur le globe, sont les Patagons de l'Amérique et les Poly-
nésiens.
Le cas des Patagons est particulièrement intéressant. C'est
Magellan qui les aperçut, pour la première fois, en 1519, dans le
détroit qui a gardé son nom, entre la Terre de Feu et le conti-
nent américain. Pendant l'hivernage de cinq mois qu'ils durent
faire dans ces i*égions qu'ils croyaient inhabitées, les Espagnols
reçurent un jour la visite d'un naturel, sans doute venu d'assez
loin, gai, vigoureux, confiant, et qui n'hésita pas à se rendre i
bord. Il est dit dans la relation du voyage que la taille de ce
sauvage était si haute, que la tête d'un homme de taille moyenne
de Téquipage ne lui allait qu'à la ceinture. Il était gros à pro-
portion. Sa force était considérable et son appétit en rapport
avec sa taille. Ayant été bien traité, il amiBna bientôt d'auti^s
de ses compagnons, bâtis comme lui-même. Magellan leur donna
le nom de Patagons.
Si Ton devait prendre les termes de cette description dans
leur sens rigoureux, il faudrait admettre, pour ce Patagon, une
taille d environ 8 pieds et demi. Ailleurs, il est vrai, lauteur du
récit n'accorde plus à ces indigènes qu'une stature de 7 pieds
6 pouces, c'est-à-dire de près de 2 mètres et demi. Rien n'est
plus instructif à connaître que la variété des appréciations dont
cette taille a été lobjet de la part des voyageurs qui les ont vuî
Magellan leur donnait 7 pieds et demi ; le commodore Byroi
Digitized by
GoogI(
r
LA STATURE DE l'hOMMË AUX DIVERSES ÉPOQUES. 207
1 pieds, le Hollandais Sebald de Noort 10 à 11 pieds. D'autre
pui, Commerson, compagnon de voyage de M. de Bougainville
et du prince de Nassau, ne leur attribue plus qu'une taille un
pea au-dessus de la taille ordinaire de nos pays, c'est-à-dire com-
munément de S pieds 8 pouces à 6 pieds. Aucun ne passait
6 pieds 4 pouces. Il y a bien loin de là au gigantisme, comme le
fait observer l'auteur de cette relation, et il s'élève très vivement
contre les fables et les mensonges qui ont été débités à propos
de ces prétendus Titans. Il a pleinement raison. Les Patagons
sont des hommes de grande taille ; ce ne sont point des géans.
Topinard qui, il y a une quarantaine d'années, a mesuré les
ossemens d'un assez grand nombre d'entre eux, leur assigne une
taille de 1",78.
Les anthropologistes, assez généralement, admettent la dis-
tribution des races ou des peuples en quatre groupes d'après la
^eor de la taille moyenne. Le premier est le groupe des <c tailles
hautes, » qui va des Anglais (1™,703) aux Tehuelches de Pata-
gonie (1"",781), en passant par les Écossais (i",710), les Scandi-
iiaTe8{i",7i3), les nègres de Guinée (1"',724) et les Polynésiens
(1",762). — Un second groupe comprend les « tailles au-dessus
de la moyenne » {l'",6o à 1",70). Les Français (1",650) occupent
le premier échelon de cette série qui comprend les Russes
(I-.660), les Allemands (1",677), les Belges (1",684) et les Irlan-
dais {1°",697). — Le troisième groupe serait formé par « les
tailles dites au-dessous de la moyenne, » de l'^jGS à l^jGO, eu
descendant : on peut y classer les Hindous (1"',642), les Chinois
(1",63), les Italiens du Midi et les Péruviens. Enfin, les « tailles
petites» sont celles qui sont inférieures à l^'jôO. Les Malais, les
Lapons font partie de ce groupe.
Les Patagons sont donc seulement des hommes de « haute
taille. » Ils tiennent « le record » de la stature, qui leur est disputé,
toutefois, par une population des bords du Haut-Nil, les Dinkas,
et, à un plus grand intervalle, par les Polynésiens, les Scandi-
naves et puis les Écossais. — Au résumé, il n'existe donc point
actuellement de géans rassemblés en corps de population ou en
gi^upes ethnologiques. Il n'en apparaît qu'à l'état d'exemplaires
i es, individuels et accidentels. Et puisque les médecins assi-
I mt maintenant le gigantisme à une maladie, nous pouvons,
( empruntant dès à présent leur langage, dire que cette ma-
1 *y n'est nulle pai*t endémique, qu'elle se montre seulement un
Digitized by VjOOQIC
208 REVUE DES DEUX MONDES.
peu partout à l'état sporadique, sous Tinfluence de conditions
qui restent à déterminer.
Tel est l'état des choses, dans le temps présent, en ce qui
concerne le gigantisme. Mais il ne s'agit pas du présent. C'est le
passé qui est embarrassant ; c'est le passé qui est en question.
III
C'est, en effet, comme on l'a vu, dans le passé, dans le plus
lointain passé, que la tradition a placé lorigine du gigantisme,
qui aurait depuis lors subi une dégradation progressive. Cette
thèse a été adoptée par quelques écrivains plus ou moins qualifiés.
Certains d'entre eux, comme Henrion en 1718, se sont même
hasardés à donner un tableau exprimant en chiffres positifs la
série des dégradations de la stature humaine dans la suite des
temps, depuis celle d'Adam estimée à 123 pieds, c'est-à-dire à
40 mètres, celle d'Abraham de 27 pieds ou 9 mètres, celle d'Her-
cule, de 10 pieds ou 3 mètres environ, jusqu'à Alexandre le
Grand, dont la taille aurait atteint 6 pieds, c'est-à-dire près de
2 mètres, et César, haut de 5 pieds, c'est-à-dire de 1"',62.
Ce sont là des supputations absolument puériles et fantaisistes
et qui ne méritent pas examen. Il n'en est pas moins vrai que
c'est la tâche de l'anthropométrie d'essayer d'évaluer la taille de
l'homme aux différentes époques de l'histoire, de la préhistoire
et des temps géologiques. Il faut pour cela qu'elle dispose d'une
méthode assez sûre pour calculer, d'après les squelettes ou les
fragmens de squelettes incomplets qui ont été découverts dans
les dépôts tertiaires ou quaternaires, ou qui ont été recueillis
dans les sépultures de la période historique, la taille véritable du
sujet vivant. C'est l'établissement de cette méthode de mensu-
ration qui a préoccupé depuis de longues années M. L. Manou-
vrier, et qui constitue l'un de ses meilleurs titres scientifiques.
Le travail fondamental qu'il a publié sur ce sujet remonte à
Tannée 1892. — Plus récemment, en 1902, le même savant lui
a donné une sorte de couronnement dans une étude « sur les
rapports anthropométriques et sur les principales proportions ^"
corps. » Ce Mémoire est d'un très grand intérêt pour l'histoi
naturelle en général. Certaines parties, en outre, sont bien dign
de fixer Tattention des artistes, des peintres et des sculpteui
dont les canons classiques, peut-ôtre un peu factices, doivo
Digitized by
GoogI(
LA STATURE DE l'hOMME AUK DIVERSES ÉPOQUES. 209
se soumettre au contrôle de la science de l'homme naturel.
Quels ont été les résultats de ces recherches? On peut les
indiquer d'un mot. Elles ont prouvé que la taille de l'homme
n'avait subi aucime variation systématique importante pendant
les centaines de mille ans qui se sont écoulés à partir de sa pre-
mière apparition. Autant qu'il est permis d'en juger d'après les
rares épaves que les fouilles ont mises au jour^ la stature de
rhomme n'a pas éprouvé de changement appréciable. L'homme
civilisé est, à cet égard, tel qu'était Thomme primitif.
La considération des'animaux a conduit à des conclusions du
même genre. La taille des animaux d'une espèce ou d'une variété
déterminée ne se modifie point en général; ou, si elle se modifie,
c'est pour des raisons qui n'ont aucun caractère d'évolution
chronologique. Geoffroy Saint-Hilaire se fondait précisément sur
ce que la taille d'une espèce domestique est identique à celle de
l'espèce sauvage, pour admettre que la stature de l'homme n'avait
pas dû changer depuis les temps géologiques.
IV
Le plus lointain ancêtre de l'homme parait être le fameux
pithecanihropus erectu^, — On se rappelle que c'est dans le
courant des années 1891 et 1892, qu'un médecin de l'armée hol-
landaise, Eugène Dubois, découvrit près de Trinil, dans l'île de
Java, quelques ossemens énigmatiques dont les caractères étaient
intermédiaires entre ceux de l'homme et ceux des singes anthro-
poïdes. 11 y avait là, dans un gisement, incontestablement de
Tépoque tertiaire, un crâne complet, un fémur et deux dents
molaires.
Si rudimentaires que fussent ces restes, ils permettaient ce-
pendant d'assigner à l'être dont ils provenaienf sa place et son
rang dans la hiérarchie animale ; — et cette place est intermé-
diaire entre le singe anthropoïde, le gibbon, et l'homme môme.
Le fémur, dont la forme indique l'adaptation à la stature de-
bout, trahit l'homme; le crâne, dont la capacité est à la fois
*rop petite pour l'homme; mais un peu grande pour le singe, ré-
èle un anthropoïde supérieur. Ces restes énigmatiques pré-
^ntaient un degré de fossilisation qui était en rapport avec leur
itiquité, et qui permettait de les manier sans risques. Ils ont été
iromenés dans toute l'Europe et présentés à l'examen de tous
TOUS xxin. — 1004. 14
Digitized by VjOOQIC
210 REVUE DES DEUX MONDES.
les anatomistes compétens : Krause, Waldeyer, Vîrchow, Lus-
chan, Nehring, en Allemagne; Milne Edwards, E. Perrier, Filhol,
en France; Guningham et Tumer, en Angleterre. A Berlin, les
savans mirent en relief les raisons pour lesquelles Tanthropopi-
thecus ne pouvait pas être un homme; à Londres, on montra
qu'il ne pouvait pas être un singe. Et ainsi fut rendue inévi-
table pour les transformistes la conclusion que cet être qui n'était
ni un homme, ni un singe, devait être à la fois l'un et Tautrc ;
qu'il formait la transition du singe à l'homme, l'anneau manquant
le « messing link » de la chaîne qui relie l'espèce humaine à
l'animalité. E. Dubois assignait à l'anthropopithèque une taille
de 1"*,70. M. Manouvrier a réduit cette estimation. La me-
sure du fémur permet d'attribuer à ce précurseur, à ce premier
ancêtre de l'homme, une stature de 1"*,65 environ, qui est la
stature moyenne des Européens.
Après l'homme tertiaire, ainsi passé à la toise par M. Manou-
vrier, il fallait s'attaquer à l'homme quaternaire. La tâche de
reconstituer de la même façon la taille de l'homme quaternaire
est incombée à M. Rahon (1). Le plus ancien des exemplaires de
cette époque est le squelette de Neanderthal. Ces ossemens
furent trouvés, en 1857, dans une caverne calcaire de Neander-
thal, entre Dusseldorf et Elberfeld. Les premières mesures, exé-
cutées par le professeur Schaafhausen, montrèrent que les pro-
portions relatives des membres étaient celles d'un Européen de
taille moyenne, ou un peu au-dessous de la moyenne. Le chiffre
de Schaafhausen était de 1™,601 : le nombre de Rahon est
l™,6i3, qui se confond presque avec le précédent.
11 serait oiseux d'entrer dans le détail des mensurations ana-
logues exécutées sur tous les ossemens humains de l'époque
quaternaire, dont MM. L. Manouvrier et Rahon ont pu avoir
entre les mains les originaux ou les moulages. Ils ont évalué à
1™,610 la taille de l'homme de Spy, et à 1™,720 celle de
rhomme trouvé dans le lehm de Lahr. Celui-ci, comme on le
voit, appartenait au groupe des hommes de haute taille. —
Le troglodyte de Chancelade, trouvé dans des couches plus ré-
(1) U est utile d'indiquer que les nombres que nous donnons ici sont ceux du
« sujet en chair » et non du squelette. Ils expriment la taille du cadavre, supposé
étendu et couché sur le sol. L'homme debout et vivant mesurerait 2 centimètres de
moins.
Digitized by
GoogI(
LA STATURE DE f/ilOMME AUX DIVERSES ÉPOQUES. 211
tentes du terrain quaternaire, était haut de l'",612; rhomme
écrasé de Laugerie de 1°^,669. La moyenne pour ces cinq cas
€sldel»,652.
Ce chiffre donne une idée médiocre de la stature de nos
lointains ancêtres, contemporains de Tours des cavernes, et qui
chassaient le mammouth et le rhinocéros aux narines cloison^
nées. Ils ne ressemblaient en rien à ces colosses créés par Tima-
^ination populaire, et que les poètes nous dépeignent «c plus
massifs que le cèdre et plus hauts que le pin. » Pas davantage ils
n'étaient » plus forts que le chêne. » Ils vivaient plus ou moins
misérablement. Déjà industrieux, ils se fabriquaient d/»s instru*
mens en pierre taillée par éclats. C'était le début de la pé-
riode quaternaire, Tàge paléolithique ou de la pierre taillée.
La durée dut en être considérable, si Ton en doit juger par tous
les changemens du climat et du régime des eaux qui se succé-
dèrent
L'&ge suivant est celui de la pierre polie, T&ge néolithique.
La durée en a été fort longue également. Elle a suffi pour cou-
vrir TEurope de monumens mégalithiques et de grottes funé-
raires. C'est le temps où l'industrie de la taille du silex, perfec-
tionnée successivement, aboutit à la fabrication d'ustensiles
variés, d'instrumens de pêche, d'armes de chasse ou de guerre,
qû ont perdu le caractère grossier de Tépoque précédente. Il y a
là an tournant de la préhistoire marqué par l'invention du polis-
sage du silex.
Les ossemens de cette époque néolithique ont été soumis à
la même patiente investigation et aux mêmes mensurations que
les précédons. MM. Rahon et Manouvrier ont déterminé la taille
de ces populations néolithiques. Les documens étaient, ici,
beaucoup plus nombreux. Le nombre des squelettes recueillis
est considérable. Les déterminations ont porté sur 429 hommes
et t89 femmes. La stature moyenne est de 1"',645 pour les
premiers : celle des femmes était de l'^,526. Mais dans cet
ensemble il y avait des séries de haute taille et de petite taille,
''''mme dans les populations actuelles.
11 suffit de citer quelques exemples. L'homme de la Madè-
re, station voisine dés Eyzies, dans la Dordogne, mesurait
Digitized by VjOOQIC
212 REVUE DES DEUX MONDES.
1"^,86. Les ossemens des Eyzies appartiennent à des types plus
grands, encore. Christy et Lartet ont exhumé autrefois de la
grotte de Cro-Magnon, dans cette région, trois squelettes bien
conservés, qui ont donné lieu à des observations extrêmement
intéressantes pour l'anthropologie. Les squelettes appartenaient
à un vieillard, à un adulte et à une femme. Ces sujets ont servi de
types pour l'établissement d'une race devenue célèbre sous le
nom de race de Gro-Magnon. A la simple inspection des os, on
reconnaît des êtres robustes et de haute taille. Broca déclarait
leur stature très nettement supérieure à la nôtre ; mais aucun
squelette n'ayant pu être reconstitué en entier, il lui fut impos-
sible de faire une mesure directe et de fournir un chiffre précis.
Aussi est-ce avec un peu d'hésitation qu'il avança comme chiffre
probable celui de l'",80.
Broca n'avait pas, en effet, la ressource de recourir aux
tableaux de reconstruction qui permettent maintenant de déduire,
avec une approximation connue, la taille totale de la seule
mesure d'un os comme le fémur. Il existait bien des tableaux de
ce genre fournis par les médecins légistes, mais ils ne lui inspi-
raient point confiance, parce que les rapports des longueurs de
ces articles du squelette avaient été établis daprès le canon
parisien ou lyonnais, c'est-à-dire pour des types de structure
de notre race. Or on sait que les proportions des diverses parties
du corps ne sont pas les mômes dans toutes les races de notre
époque : les canons qui les expriment sont différens de Tune à
l'autre; à plus forte raison, pouvaient-ils être différens pour les
races préhistoriques. De plus, dans une race comme la nôtre,
il y a deux types distincts, représentés par les sujets qui, pour un
même buste, ont les jambes longues (macroskélie des anthropo-
logistes), et ceux qui ont les jambes courtes (microskélie). 11
semble a priori que toutes ces difficultés dussent interdire l'es-
poir d'établir un rapport plus ou moins fixe entre la mesure
d'un segment de membre et celle du corps tout entier. Mais ce
sont précisément ces difficultés que les méthodes anthropomé-
triques sont faites pour écarter; et nous avons dit que celle de
M. Manouvrîer y avait réussi.
Quoi qu'il en soit, Broca était arrivé, par certaines considé-
rations inutiles à rappeler ici, à fixer à 1"',80 la taille du vieil-
lard de Cro-Magnon. D'autres observateurs lavaient estimée à
1",78 et Topinard était allé jusqu'à 1",90, chiffre tout à fait
Digitized by VjOOQIC
LA STATURE DE L^HOMME AUX DIVERSES ÉPOQUES.
213
exceptionnel et sans exemple jusqu'ici pour l'homme préhisto-
rique. MM. Rahon et Manouvrier ramenèrent cette stature à un
taux plus modeste : ils la fixent à l^^^TSC. Celle de la femme est
del»,658, et celle de l'adulte est de l'^jGG?. Ce sont là des chiffres
assez élevés encore et certainement supérieurs à la moyenne des
iiabitans de notre pays. La race de Cro-Magnon était de haute
taille.
La stature de l'homme de Menton était encore plus élevée.
Il s'agit du squelette découvert par M. Rivière dans le terrain
quaternaire néolithique de Menton. Les cavernes qui existent
dans les escarpemens rouges qui surmontent la voie ferrée de
Menton à Vintimille, ont fourni des ossemens assez nombreux et,
en dernier lieu, ceux d'un enfant, d'une femme et d'un homme.
La fragilité de ces ossemens ne permet pas de les manipuler et
en rend la mesure délicate. Les tableaux de reconstitution de
M. Manouvrier donnent pour la taille de l'homme le chiffre de
i',752. M. Rivière lui avait attribué 1°,95 à 2 mètres. Il est clair
que, si l'on devait considérer l'homme de Menton comme le type
moyen des hommes de son temps, cette race aurait été supé-
rieure, comme taille, à celle qui habite aujourd'hui le même
pays : il faudrait la comparer à celles des Scandinaves ou des
Écossais, c'est-à-dire aux plus grandes de celles qui vivent dans
l'Europe actuelle. Mais il y a beaucoup de raisons de penser
que cet homme de Menton appartenait à la série des hautes
tailles parmi les hommes de sa race.
On retombe ensuite sur des races inférieures à la nôtre.
L'homme de Bolwillier mesurait 1°,60; celui de la grotte sépul-
crale de l'Homme Mort, en Lozère, avait 1",62; celui de Gémé-
nos, 1"»,67; celui de la grotte du Rousson, dans le Gard, 1",63.
L'homme de la grotte d'Orrouy, dans l'Oise, qui représentait une
population vigoureuse, mesurait 1™,64.
Mais il serait fastidieux de prolonger cette énumération.
Toutes les cavernes, toutes les grottes qui ont livré des ossemens
humains à la curiosité des anthropologistes, toutes les cryptes
sépulcrales, les sépultures préhistoriques, les dolmens de Bel-
gique et de Quibcron, ceux de la Lozère et de l'Indre, les caveaux
'inéraires dolméniques pareils à ceux de Crécy-en-Vexin, les
lées couvertes comme celle des Mureaux, les tourbières de la
>mme et les dolmens d'Algérie, toutes ces sépultures préhis-
Digitized by
GoogI(
244 KEVUE DES DEUX MONDES.
toriques ont vu leurs ossemens mesurés. Ces mensurations^ qui
portent sur plus de quatre cents sujets masculins (exactement
429), permettent d'attribuer à nos ancêtres de la période néoli-
thique une stature, rectifiée, q[ui est sensiblement inférieure à
celle des Français d'aujourd'hui (1",645 au lieu de 1",680)- Il
n'est donc pas vrai de prétendre que nous ayons subi une dégé-
nérescence évolutive : il n'est pas exact que les hommes pri-
mitifs aient eu aucune supériorité sur nous^ au point de vue de
la stature.
VI
L'examen des temps historiques, au point de vue particulier
qui nous occupe, n'offre presque plus d'intérêt maintenant. On
devine que les mensurations de la taille ne fourniront point de
résultats différens de ceux qui viennent d'être exposés. La sta-
ture des hommes de notre race, qui n a pas varié au cours de
milliers de siècles, pendant lesquels se sont produites d'extra-
ordinaires vicissitudes, n'a pu subir de variations bien sensibles
au cours de quelques centaines d'années pendant lesquelles ses
conditions d'existence n'ont subi que deschangemensinsignifians
en comparaison de ceux des périodes précédentes. C'est, en eilet,
la conclusion qui se dégage des recherches exécutées par
MM. Rahon et Manouvrier sur les ossemens de diverses époques.
Ils ont placé dans un premier groupe les ossemens qui mé-
ritent le nom de proto-historiques, parce qu'ils appartiennent
en effet à une époque dont la date n'est pas numériquement
fixée, ou dont il ne reste pas de documens. Il y a, par exemple,
dans les galeries du Muséum d'histoire naturelle, une collection
d'ossemens qui ont été recueillis par M. de Morgan dans les
dolmens du Caucase, près de Koban. Ils proviennent d'hommes
qui vivaient dans ces contrées h une époque indécise, qui corres-
pond au premier fige du fer. Ce sont eux qui ont construit les
monumens mégalithiques de Roknia et du Caucase où l'on
retrouve leurs restes. La stature de cette population n*est pas
sensiblement au-dessus de celle des habitans actuels du pays :
les hommes atteignaient en moyenne i^^yQlS et les femmes 1<°,S64.
Or, d'après Schortt, le chiffre moyen de la taille des indigènes
du Caucase est de l'",650. Cest aussi une stature moyenne
sensiblement voisine de la nôti*e.
Digitized by VjOOQIC
hk STATURE DE l'hOMME AUX DHnSRSES EPOQUES. 215
En ce qui concerne la France, 1 examen des squelettes trouvés
dans les cimetières gaulois et gallo-romains de Vert-la-Gravelle,
de Jonchery et de Mont-Bemy a révélé des tailles de 1"*,66
chez les hommes, et de l^^^SS chez les femmes. Les populations
franques inhumées dans les sépultures de la Marne avaient
une stature de 1°>,67 ; celles du cimetière de Ramasse, dans l'Ain,
que M. de Mortillet a considérées comme des Burgondes, me-
suraient 1",666 pour les hommes, et i",538 pour les femmes.
La stature moyenne de ces populations, qui, à Tépoque gallo-
romaine, occupaient le sol de la France, était un peu supé-
rieure à la nôtre ; mais elle l'était beaucoup moins qu'on n'aurait
pu s'y attendre, d'après ce que disent les historiens. C'est tou-
jours la môme conclusion qui revient, avec la régularité d'un
refrain après chaque couplet d'une chanson : invariabilité
presque absolue de la stature dans la période proto-historique,
comme dans l'âge précédent.
Les dernières recherches de M. Rahon sont relatives à la
population parisienne, examinée entre le iv® et le xi* siècle. Le
cimetière Sahit-Marcel, a fourni un dernier abri à des hommes
du v« et du VI® siècle : le cimetière de Saint-Germain-des-Prés
avait servi de lieu de sépulture à une population plus récente qui
vivait, selon toute vraisemblance, au x« et au xi® siècle. La com-
paraison et la mensuration des ossemens provenant de ces deux
nécropoles, ont montré que les tailles moyennes, masculine et
féminine, sont absolument identiques dans les deux cas. À Saint-
Marcel, comme à Saint-Germain-des-Prés, elles sont de 1°,677
pour les hommes, et de 1°,875 pour les femmes. Ce résultat
domie matière à deux observations. La première c'est que, dans
ce laps de six siècles, la stature moyenne des Parisiens s'est
maintenue avec une fixité remarquable. La seconde observation
est relative à la comparaison avec le temps présent. Il y a
presque 1 centimètre (7 millimètres) de différence, au profit des
Parisiens du moyen âge. C'est à la fois très peu de chose et
beaucoup. Cette majoration s'explique parce que les ossemens
qui ont été mis de côté, gardés dans les collections et finalement
umisàla mensuration, étaient les mieux conservés, les plus so-
les et ceux, par conséquent, qui, ayant mieux résisté aux causes
î destruction, prouvaient, par cela môme, qu'ils avaient appartenu
des sujets choisis. Une circonstance de ce genre est bien suf-
Digitized by VjOOQIC
216 REVUE DES DEUX MONDES.
fisante pour expliquer ce léger écart de quelques millimètres.
On peut admettre comme un résultat d'expérience très gé-
néral, — et c'est en effet celui qui ressort de tout ce que nous avons
dit jusqu'ici, — que lorsqu'une population ou lorsqu'une race
sont suffisamment homogènes, qu'elles ne sont pas trop mêlées à
d'autres races très différentes, la stature moyenne reste fixe, si
elle est obtenue d'un nombre suffisant de mensurations. Elle est,
au cours des temps, un trait invariable : elle fournit un rensei-
gnement signalétique de haute valeur. L'amélioration des condi-
tions d'existence, qui parait agir pour accroître la stature, ne con-
tribue à ce résultat que d'une manière indirecte. Elle ne fait
qu'éliminer de la moyenne un plus grand nombre de cas excep-
tionnels, qui l'abaissent d'une manière factice. Elle exclut de la
confrontation, des sujets que la misère physiologique, ou les ma-
ladies survenues pendant la période de croissance, ont empêchés
d'atteindre leur développement harmonique et de donner leur
pleine mesure.
il importe de dire, toutefois, que les résultats annoncés, il y
a déjà quelques années, par MM. Manouvrier et Rahon, ont sou-
levé certaines objections. 11 est visible, du premier coup d'œil,
que toutes leurs mensurations abaissent d'une manière systé-
matique les valeurs généralement admises pour les statures
humaines. Dans beaucoup de cas, leurs mesures précises contre-
disent, non seulement l'opinion commune, mais les mesures ap-
proximatives ou les affirmations des historiens. L'objection a été
faite devant la [Société d'anthropologie. A. Hovelacque s'éton-
nait, en particulier, du chiffre très bas qui, d'après M. Rahon,
exprimait la stature des Burgondes de Ramasse. Tous les auteurs
anciens sont d'accord pour déclarer que les Burgondes, popula-
tion teutonique originaire de la Germanie septentrionale, entre
roder et la Vistule, étaient des hommes de grande taille. Les
mensurations de M. Rahon n'en faisaient que des hommes un
peu supérieurs h la moyenne (1,666). Si l'attribution de M. de
Mortillet est exacte, si les hommes inhumés h Ramasse étaient
bien des Burgondes, et si la série des squelettes examinés est
vraiment suffisante pour établir la moyenne, on voit la consé-
quence: la contradiction est flagrante entre lanthropologie, d'une
part, et les témoignages historiques, d*autre part.
M. Manouvrier a répondu à cette objection. Il a déclaré que
cette contradiction ne Timprcssionnait pas. La détermination de
Digitized by VjOOQIC
LA STATURE DE l'HOMME AUX DIVERSES ÉPOQUES. 217
la taille d'après la mensuration des os longs est une opération
assez précise pour permettre de contrôler les assertions des his-
loriens et des géographes. Les historiens, même les plus précis,
Hérodote, César et Strabon, ont pu exagérer la taille des popula-
tioDS dont ils parlent. Ce qui est advenu aux navigateurs et aux
explorateurs du xvm* siècle, à propos des Patagons, dont la taille
a été évaluée par les uns à 6 pieds et par les autres à 7 et demi
ou plus, tous parlant d'individus qu'ils ont vus, est bien fait pour
nous mettre en garde contre les surprises de l'œil et mieux
encore contre celles de l'imagination.
D'ailleurs les chi£Fres fournis à propos de ces Burgondes de
la Bresse, en font encore une race d'assez haute taille. Leur
stature est encore de 16 millimètres, c'est-à-dire de près de
2 centimètres, supérieure à la taille moyenne du Français de
notre temps. Or, une différence de ce genre n'est pas négligeable.
Elle impressionne l'œil d'une façon très satisfaisante. Elle répond
à la différence des jugemens que nous portons, lorsque nous disons
d'un homme qu'il est moyen ou qu'il est grand. Et, par exemple,
nous disons des Sardes qu'ils sont petits, et des Belges qu'ils sont
grands, alors que la moyenne de stature des uns et des autres ne
diffère de la nôtre que de deux centimètres en plus ou en moins.
La conclusion générale des études que nous avons brièvement
résumées ne peut être que la répétition de la conclusion de cha-
cnne d'elles. — Les ossemens de l'homme primitif, de l'homme
préhistorique et, enfin, de l'homme hisloriqùe, interrogés, ont
répondu que sa stature n'avait pas éprouvé de changemens
appréciables au cours des temps. Ils n'ont point montré de traces
d'une dégénérescence évolutive. Hommes d'aujourd'hui, nous
ne sommes pas une postérité amoindrie, et nous pouvons re-
pousser l'injure du poète, « que nous sommes des nains à côté
de nos pères. »
Â. Dastre.
Digitized by VjOOQIC
MUSIQUE D'ÉGUSE AU THÉÂTRE
Ce sujet n*6st que la réciproque et comme Tenvers d'un autre, pins
considérable, plus actuel, que nous avons abordé, pour ne pas dire
attaqué déjà maintes fois, et qui s'énoncerait en termes contraires :
La m\mqm de théâtre à Féglise. Le contre-sujet aurait, disons-noas,
plus d'actualité, puisque la question de la musique liturgique vient
d'être à nouveau posée et résolue par une volonté suprême, chez nous,
hélas I encore mal comprise et plus mal obéie. n serait aussi plus
étendu, l'église faisant au théâtre, chez elle, une place que sur le
théâtre môme elle n'a jamais occupée. Mais on sait, — les instruc-
tions pontificales en témoignèrent hautement, — que l'église aujour-
d'hui ne craint pas d'imiter le théâtre. On sait peut-être moins bien
que le théâtre, toutes les fois qu'U a figuré des sujets ou des actions
religieuses, n'a rien négligé pour ressembler à l'église, n en a pris
le ton ou le style avec autant de goût que de respect. Ainsi, par un
échange ou plutôt par un renversement bizarre et fâcheux, la mu-
sique d'église au théâtre est d'église plus qu'à l'église môme. Sous
l'apparence d'un paradoxe, cela n'est qu'une vérité de fait ou d'his-
toire ; et c'est cela que nous voudrions, non pas en théorie, mais en
fait et par l'histoire également, essayer d'établir ou de rappeler.
La reproduction dramatique et musicale d'offices ou de cérémonies
religieuses — j'entends celles de notre religion — n'est pas fort an-
cienne. Je ne sache pas que les deux premiers siècles de l'opéra, qui
sont le XVII» et le xviii*, s'en soient avisés. En Italie d'abord, pu'i
en France et en Allemagne, nous voyons alors la tragédie musîca i
s'inspirer de l'antiquité seule et ne chercher ses héros que parmi 1 •
Digitized by VjOOQIC
LA BfUSIQUE d'église AU THÉÂTRE. 219
Qreos et les Romains. Lully ni Rameau, Gluck ni Mozart ne p6u-
nient avoir Tidée, ou Taudace, de choisir un sujet chrétien, encore
moins liturgique. C'est au romantisme, — et au romantisme français,
car Weber lui-même n'y songea pas, — qu'il était réservé d'intro-
duire non seulement le christianisme, mais l'église, dans l'esthé-
tique de l'opéra. Et le premier exemple de cette nouveauté fut peut-
être Moberi le Diable (1831).
Les deux « grands opéras français » qui précédèrent : La Muelte de
Portici {iS^S) et Guillaume Tell (1839), contiennent des parties reli-
gieuses, et fort belles, mais qui ne sont pas d'église. Au début du
second acte de Guillaume Tell, U est un petit chœur adorable, triste et
tendre conmie VAve Maria des soirs italiens. Une cloche au loin
l'accompagne, « ehe paia il giorno pianger che si muore. » Mais l'ex-
quise prière résonne auprès d'une chapelle, elle ne nous y fait point
entrer. Pour la première fois avec Robert et Bertram qui le suit, nous
franchissons le seuil non d'une chapelle, mais d'une cathédrale. Dans
la sacristie, qu'une simple tenture sépare du sanctuaire, Meyerbeer
Doos a montré a l'homme divisé contre lui-même, partagé entre la
chair et l'esprit, entraîné vers les ténèbres et l'abrutissement, mais
protégé par l'intelligence vivifiante et sauvé par Tespoir divin (1). »
Le <c grand drame catholique de Robert (2) » trouve son dénouement
à l'église, au son des chants de l'église, et par l'effet, par la vertvt
même de ces chants.
C'est d'abord un cantique de moines, sans accompagnement, qui
tient à la fois du choral et de la psalmodie. L' <« écriture, » comme on
dit aujourd'hui, n'en est peut-être pas très serrée ; la polyphonie de
Bach a plus de richesse et celle de Palestrina plus de pureté. Mais le
style sobre et grave de cette prière est vraiment d'église, même d'office.
Elle se continue et s'achève par une admirable ritournelle d'orgue,
phrase mélodique et chantante, mais dont aucun accent, aucun
éclat trop pathétique ne hâte ou ne trouble le cours. Alors paraissent
Robert et Bertram, et les thèmes sacrés reviennent accompagner leur
dialogue tragique et le faire plus tragique encore. La grandeur de
cette scène, où Meyerbeer se révèle tout entier, consiste d'abord dans
larenc(mtre de l'élément humain ou profane et de l'élément religieux;
elle tient aussi, peut-être davantage, à leur distinction. Partout ici la
mté liturgique ajoute à la beauté pathétique; nulle part elle ne s'y
imet ou seulement ne s'y conforme. L'une et l'autre se côtoient,
^1) George Sand : Lettrée d'un voyageur,
(3) Ikid.
Digitized by VjOOQIC
220 REVUE DES DEUX MONDES.
pour ainsi dire; elles se renforcent et se multiplient, mais sans se
confondre. Les thèmes d'église demeurent d*église, insensibles à
Faction passionnée que pourtant ils soutiennent, et que même ils
exaltent. Ils se prêtent, les nobles thèmes, aux deux héros en conflit :
à Bertram qu'ils combattent, à Robert qu'ils secourent; et le père et
le fils Jettent au-dessus d'eux leurs cris d'angoisse ou de fureur. Ils
se prêtent, mais ils ne se donnent pas. Robert peut bien emprunter
la pure phrase de l'orgue ; pour faire de ce chant paisible et divin le
chant ' de son humaine détresse, il y ajoutera de sublimes accens et
ces notes de ténor, les plus hautes, qu'on n'entend Jamais sans émoi.
Mais ces notes ne sont qu'à lui, ne sont que lui seul, et l'hymne se
déroule au-dessous d'elles, invariablement pieux et liturgique, sans
leur abandonner rien de sa paix auguste et de sa rituelle majesté.
Vous vous rappelez le mot, déjà si juste alors et plus juste encore
aujourd'hui, de Thomas Graindorge au sortir d'un mariage parisien :
« Bel opéra, analogue au cinquième acte de Robert le Diable; seule-
ment Robert le Diable est plus religieux. » De quoi précisément
s'agit-il en ce cinquième acte? D'un mariage, voire d'un « grand ma-
riage, » car la princesse de Sicile elle-même attend au pied des autels
un fiancé qui tarde, il est vrai, mais qui finit par la rejoindre. Or îl
est certain que les chants, dont ce fictif hymen s'accompagne, ne
ressemblent guère à ceux qu'en des circonstances pareilles, mais
réelles, nous avons coutume d'entendre. Ici, pour la première fois,
la musique de théâtre l'emporte sur la musique d'église par la conve-
nance et par la piété.
Dans l'œuvre de Meyerbeer encore, voici venir un autre cortège
nuptial. Plus blanche que ses voiles de fiancée, Valentine de Saint-
Bris passe au bras de son père, et, sur son passage, des jeunes filles,
des femmes prient et chantent à genoux. C'est le soir de la Saint-
Barthélémy, un soir d'été chargé d'orage; déjà catholiques et hugue-
nots se regardent et tout bas se défient, et leur sourde colère, et
le soir, et la prière, tout est sombre comme ce triste mariage, qui
va s'accomplir sans amour. Oh ! la plaintive, attendrissante litanie,
sur laquelle tombe et retombe sans cesse, en deux étranges accords,
un douloureux et presque funèbre Ave! n est admirable, cet Ave
Maria, par la couleur pittoresque et dramatique, par tout ce qu'il
ajoute à la scène, au tableau, de mélancolie et d'inquiétude. Il ne
l'est pas moins par la simplicité, par la pureté du sentiment religieux.
On chante ici, hors de l'église, comme il faudrait chanter au dedans.
Une zone sacrée environne la chapelle, la défend, et sur le parvis
Digitized by VjOOQIC
LA BCUSIQUE d'ÉGLISE AU THÉÂTRE. 221
même fl semble qae la musique ei^piime, inspire déj& le respect du
sanctaaire. Pas d'accompagnement et pas de solo; rien qui sente
• l'air » de théâtre on la romance de saloD ; rien d'antre que deux
Toix, auxquelles les voix en chœur répondent. C'est peu de chose
sans doute, mais c'est grave et touchant, c'est à la fois austère et
tendre, et, comme a dit Musset d'une prière encore plus modeste,
t c'est tout ce qu'il faut à Dieu. »
c Un grand liturgique, ce Meyerbeerl » s'écriait un de nos amis,
avec lequel nous écoutions le quatrième acte du Prophète. Et Wagner
M-rnème n'a-t-il pas écrit naguère (nous citons de mémoire) :
t C'est à ce fils de l'Allemagne qu'il était réservé de faire voir com-
rnsnt il faut, sur le théâtre, parler des choses de Dieu? » Au quatrième
acte du Prophète, comme au cinquième acte de Robert le Diable^ une
des principales scènes du drame se passe à l'église. Et le drame,
cela va sans dire, ne pouvait, ne devait être et n'est en effet repré-
senté que par une musique dramatique. Mais, cette fols encore, la
musique de drame, loin de rien entreprendre contre la musique
d'église, en a subi plutôt à de certains momens l'influence et la con-
tagion sainte.
Les dernières fanfares de la « marche du sacre » ont cessé. L'office
commence. Alors, que n'entendrions-nous pas à l'église ? Mais, au
théâtre, qu'entendons-nous? Au lieu d'une de ces cavatines de
concert ou d'opéra qui, chantées par un « ténor puissant, » ravissent
les fidèles parisiens et leurs pasteurs, la plus sérieuse, la plus sobre
polyphonie, un Domine, salvum fac I [a capella), auquel répond en
psalmodiant la foule recueillie. Puis l'imprécation de Fidès éclate en
sa libre fureur. Meyerbeer ici pouvait déchaîner son orchestre, l'ir-
liter, l'humaniser et le dramatiser autant que la voix. Il a fait Jus-
tement le contraire. Il a voulu tendre, pour ainsi dire, derrière la
passion humaine, un fond religieux : que l'église restât église, et que
l'atmosphère ou l'esprit en fût respecté. Sous la malédiction mater-
nelle, une pièce d'orgue, en vrai stylo d'orgue, se développe, sans
rien emprunter à la situation pathétique, sans que rien de cette situa-
tion agisse ou réagisse sur ce morceau purement religieux. Même
réserve, même calme rituel dans le chœur des enfans, au moins au
'^'^but de ce chœur. S'il s'anime ensuite, s'il s'échauffe jusqu'au plus
adroyant éclat, c'est que le Roi-Prophète alors apparaît, couronné;
est que nous touchons au centre, ou plutôt au sommet du drame
que le théâtre ici reprend ses droits. Il suffit, — et nous ne vou-
ons pas rappeler autre chose — qu'il les ait d'abord sacrifiés, et
Digitized by VjOOQIC
222 REVUE DES DEUX MONDES.
que, dans la représentation d'une Qérémonie de l'église, magiiifigne,
extraordinaire même, et permettant comme telle un surcroit de
pompe liturgique, la musique de théâtre ait pourtant reconnu l'éxni-
nente dignité du style de la liturgie.
Vous plalt-^il que nous entrions dans une autre église, non plas der-
rière un héros triomphant, mais sur les pas d'une pécheresse et d'une
pénitente ? Ce n'est point aujourd'hui Jour de fête: la nef est à. peu
près déserte et quelques fidèles à peine y ont précédé Marguerite. C'est
peut-être Jour de funérailles, car un Dies irm presque liturgique va
tout à l'heure se faire entendre, mais de funérailles modestes et vrai-
ment funèbres, dont la musique ne ressemble pas à celle de ces
« grands enterremens, » qu'une jeune femme qualifiait devant nous de
« délicieux. » Une pièce d'orgue encore nous accueille ; enpore un
morceau de style simple et sévère, et non point une s3rmphonie à
grand orchestre, comme cette ouverture d'O^ëron, dont retentissait
naguère, un jour que nous y entrâmes, la basilique du Sacré-Cœur.
Dans la scène de Gounod, comme dans les scènes de Meyerbeer,
une action dramatique est accompagnée par un office religieux ; seu-
lement l'accord est ici plus étroit. Ainsi que l'imprécation de Fidèft» le
reproche infernal : Souviens-toi du passé ! plane sur des harmonies
saintes. Mais il s'unit, il se fond davantage avec elles ; il s'efforce
même de leur ressembler et, pour être plus cruelle, plus injurieuse
encore, la voix du démon imite ou contrefait la voix de Dieu.
De cette admirable page» la phrase la plus belle, au moins de la
beauté particulière que nous cherchons aujourd'hui, c'est assurément
la première : Seigneur! daignez permettre à voire humble servante^ de
s'agenouiller devant vous. Ces quelques mesures contiennent et résu-
ment en quelque sorte une triple perfection : celle de la parole, celle
du chant et celle de la prière. La musique n'a Jamais rien trouvé de
plus triste, de plus humble et de plus las ; rien qui s'abaisse et tombe,
d'une chute plus profonde, sous un plus pesant fardeau; rien qui figure
avec plus de vérité l'affaissement de l'âme et môme du corps, la dé-
mission, la prostration de tout l'être et son anéantissement devant
Dieu. Chaque point de cette courbe sonore, chaque note, chaque mot
est précieux. Elle est mélodie : en d'autres termes, une forme définie
et plastique ; elle a ses contours et son reUef arrêté. Mais elle est mé-
lopée aussi, ou récitatif. Elle parle aussi bien qu'elle chante et qu'ell<
prie. Elle est récitatif, et rien qu'à ce titre elle Jouit d'une certaim
liberté dans le temps : cela signifie qu'elle obéit moins aux lois d(
la mesure qu'à celles, beaucoup plus larges, du rythme, et du rythm<
Digitized by VjOOQIC
LA MUSIQUE d'église AU THÉÂTRE. 223
oratoire. Enfin, elle est purement vocale : pas on seul instrament ne
la soutient. De tout cela que résulte-t-il ? Q9e la phrase en question,
par ses différens caractères — le chromatisme excepté — se rap-
proche sensiblement d'une phrase de plain-chant. Imaginez-la seule-
ment entonnée par vingt, par cinquante voix, au lieu d'une seule ; puis,
étendue et développée ; devenant, au lieu d'une phrase initiale, tout
on discours, toute une prière : vous aurez en elle un exemplaire
accompli d'oraison grégorienne et purement liturgique.
Et maintenant au contraire, cette phrase de théâtre, essayez de la
remplacer par toute autre, si belle qu'elle soit, empruntée môme aux
œnvres religieuses de l'auteur. Sera-ce le Félix culpa de Mors et Vita ?
ou bien, dans Rédemption, la cantilène : Vos bontés paternelles? Sera-ce,
enfin, et pour choisir un exemple encore plus connu, l'admirable Ave
Maria — mais admirable autrement — sur le premier prélude de
Bach? Gageons que le public ne souffrirait pas, sans crier à Firrévé-
rence, au scandale peut-être, de voir un personnage de drame entrer
dans h maison de Dieu avec ces accens et ces mouvemens de passion
homaine sur les lèvres et dans le cœur. Ainsi la musique la plus
théâtrale n'est pas toujours celle qu'on pense, n n'est pas sans origi-
nalité, ni sans intérêt pour notre cause, qu'un musicien, aussi grand
dans l'art sacré que dans l'art profane, nous donne une pareille
leçon, et que l'idéal de la prière, —j'entends et je ne saurais trop y
insister — de la prière à l'église, ce soit dans une scène de théâtre
qu'on Gounod en ait le plus approché.
Désireux d'y atteindre également, d'autres compositeurs, et non
des plus petits, ne s'y sont pas pris d'autre sorte. Rappelez-vous,
dans le Roi d' Kf , quel sobre et simple Te Deum accompagne les noces
de Rozenn et de Mylio victorieux. Une délicieuse introduction, mo-
nastique et virginale à la fois, puis un Ave Maria polyphonique où
se mêlent des orgues légères, annonce le pur et pieux chef-d'œuvre
qu'est le second acte de la Proserpine de M. Saint-Saëns. Plût à Dieu
que les véritables couvens ne connussent pas d'office plus mondain
et de plus profane musique! Il n'est pas jusqu'à M. Massenet... Après
tout, ce n'est pas sa faute si la fameuse « méditation «> que vous savez
ost entrée dans l' « ordinaire y> de la messe de mariage, au moins
des mariages élégans. L*auteur de TAob, en l'écoutant, s'excuse peut-
être, comme Lully naguère et dans les mômes termes : « Pardonnez-
""oi, Seigneur, je ne l'avais pas faite pour vous î » D'autant plus qu'à
)cca8ion, il a su faire autrement, et très bien, pour le Seigneur. Les
hos d'un irréprochable Magnificat arrivent jusqu^au parloir de
Digitized by VjOOQIC
224 REVUE DES DEUX MONDES.
Saint-Sulpice (quatrième acte de Manon), et récemment encore le mu-
sicien vraiment religieux du Jongleur de Notre-Dame a tracé finement
une esquisse, à demi grégorienne et palestrinienne à demi, de la plus
orthodoxe Schola,
Le chef-d'œuvre enfin, ou le miracle de l'art non seulement reli-
gieux, mais liturgique au théâtre, vous l'avez déjà nommé : c'est le
second tableau du Parsifal de Richard Wagner.
Ici tout est sacré. Ici nous ne voyons plus se passer à l'église,
comme dans le Prophète, des événemens qui pourraient aussi bien
s'accomplir ailleurs. Non: l'action et le décor, le fait et le lieu se com-
mandent et pour ainsi dire se conditionnent l'un l'autre ; on ne saurait
les diviser, et les rites chrétiens, loin d'entourer seulement le drame
et de l'orner, en font le principal ressort et comme la matière morale
elle-même.
Dès les premières scènes, extérieures encore au sanctuaire, une
influence mystique se répand. Depuis Guillaume Tell et le modeste
chœur de la chapelle, le sentiment de Dieu dans la nature s'est
étendu et fortifié. Là-bas une humble cloche seule sanctifiait l'heure.
Ici résonnent d'augustes sonneries, des fanfares suaves et lentes, et le
soir, les bois, les eaux, toutes les choses sont bénies, toutes semblent
prier.
L'homme n'a Jamais prié comme prient, autour 'de l'autel qui
porte le cristal sanglant, les serviteurs du Graal. Voici la plus sublime
représentation que l'église catholique ait trouvée encore de ses plus
sublimes mystères. La plus sublime, et la plus complète aussi : car
le sentiment et le culte, l'esprit et la lettre, les attitudes et les mou-
vemens, aussi bien que l'oraison, la méditation et l'extase, que la foi
et que l'amour, toute notre église, ou tout de notre église est figuré
musicalement ici. Cherche-t-on par quelles figures? n apparaît aussitôt
que c'est par celles-là justement, par ces deux-là, qu'une longue tra-
dition consacre, que la pratique moderne avait abandonnées, et que
les instructions pontificales se proposent et nous ordonnent de rétablir.
Cette longue, très longue scène de Parsifal ne comporte pas un solo,
pas un morceau qui sente le théâtre, ou seulement le concert, pas un
éclat, pas xm soupçon de ce style profane, — Je veux dire dramatique et
passionné, — où se développe et s'épanouit pour elle-même une mu-
sique étrangère, quand ce n'est point indocile, aux paroles ainsi qu'aux
rites sacrés. L'orchestre môme, — l'orchestre de Wagner et de sa der-
nière partition — ne craint pas, à l'occasion, de s'effacer devant la voi^
ou mieux, car l'ensemble de la scène est choral, devant les voix, tantô
Digitized by VjOOQIC
LA MUSIQUE d'église AU THÉÂTRE. 223
devant leur unisson, tantôt devant leurs accords. Mais il est un instru-
ment ou plutôt un organe sonore, et vraiment d'église, dont cet
orchestre a reconnu et subi volontairement ici la souveraineté sainte :
cest la cloche. Lamennais, dans sa Philosophie de Vart, avait défini le
caractère grandiose et surnaturel de la cloche ; Wagner, dans Parsifal,
Ta rendu sensible et magniûquement réalisé. Extérieure à Téglise, la
cloche lui apporte, afin qu'elle les unisse à celles de Thumanité, les
voix de la nature ou de l'univers, de ces dehors dont elle vil elle-
même environnée : voix de la terre, au sein de laquelle elle fut arra-
chée; voix du cieU dans lequel elle se balance; voix de la plaine, de
la montagne et de la forêt, de l'horizon enfin, que, du haut de sa tour,
elle domine et ([u'elle emplit tout entier de ses ondes. Cloches de
deuil ou de fêle, de mort ou de nativité; couvre-feu mélancolique
ou tocsin meurlrier des Huguenots; à Tautre extrémité et comme au
pôle opposé de notre art français, dans Fra Diavolo, gai carillon de
Pâques fleuries; cloches fidèles de Moerling, qu'en un de ses lieder
les plus touchans Liszt écoutait pieusement et déjà de si loin; cloches
imitées par l'orcheslre, par le piano même accompagnant la voix,
ou cJoches véritables; cloches des cathédrales ou des chapelles, des
cités ou des hameaux, jamais jusqu'à Parsifal vous n'aviez sonné,
chanté, prié ainsi. Jamais vous n'aviez été les interprètes ou les an-
nonciatrices d'une foi si robuste et d'un si tendre amour; jamais
surtout vous n'aviez donné l'idée et l'exemple de ce que la musique
à réglise pourrait vous devoir de grandeur religieuse et de liturgique
beauté.
Et jamais non plus, à l'église, les chants ne furent depuis long-
temps aussi purs, aussi pieux. On l'a fait observer avec justesse : dans
les parties relifrieuses de Parsifal, Wagner s'est proposé, voire im-
posé, d' « éviter toute harmonie pathétique et toute mélodie senti-
mentale ( I j. » Or, pour y réussir, il n'a pas trouvé de plus sûr moyen
que de revenir — sans rien sacrifier pourtant de son génie moderne
— de revenir, par un libre mais fidèle retour, aux deux formes par
excellence de la musique d'église : la monodie grégorienne et la
polyphonie alla Palestrina.
Parmi les thèmes sacrés de Parsifal, celui qu'on peut nommer le
principal, parce qu on l'entend le premier et qu'il surpasse tous les
antres en ampleur comme en beauté, ce thème approche de près
type grégorien. Il en possède les caractères essentiels. A peine
1) Parsifal, de Richard Wagner, ipax M. Maurice Kufferath. Paris, 1890; Fisch-
her.
TOME xxni. — 1904. 15
Digitized by VjOOQIC
'226 REVUE DES DEUX MONDES.
accompagné, par un sourd et monotone roulement de timbales, il
n'est que mélodie ; il n'existe et ne vaut, du moins en son premier état,
que par la succession et non par la combinaison des notes. En outre
il évolue, il se développe avec tant de lenteur, que la mesure en
devient pour ainsi dii*e insaisissable. Elle se fond, elle se perd dans un
rythme très large, un peu lâche, et qui enveloppe, au lieu de la par-
tager, rimmense période tout entière. Et cela aussi est de style gré-
gorien. Une certaine asymétrie générale de la phrase fortifie ce
caractère. Il n'y a pas jusqu'à la tonalité ou, pour parler plus exacte-
ment, jusqu'au mode, qui n'y ajoute encore. C'est le mode hypo-
lydien pur, un de ceux qui de la musique antique ont passé dans le
plain-chant (1). Ce thème enfin, — si nous le prenons toujours à son
origine, avant qu'il s'anime et se dramatise au contact de la passion et
de la douleur humaines d'Amfortas, — ce thème est doué d'une expres-
sion ou d'un éihos vraiment surnaturel et comme divin. Aussi Wagner
Ta-t-il choisi pour traduire les paroles de la consécration : « Prenez
et mangez, ceci est mon corps. Prenez et buvez, ceci est mon sang ; »
paroles saintes entre toutes, si redoutables à la musique, qu'elles lui
sont môme interdites parla liturgie, et que, dans la réalité du sacrifice^
le prêtre les parle à peine et les prononce tout bas. Sébastien Bach les
avait chantées avant Wagner. Mais le musicien de Parsifal l'emporte
ici sur celui de la Passion selon saint Matthieu, et c'est l'honneur du
génie ou de l'idéal grégorien, qu'une mélodie qu'il inspira nous pa-
raisse, plus que toute autre, digne du plus grand de tous les mystères
et de tous les miracles chrétiens.
C'est une mélodie à l'unisson. Et le chœur des chevaliers, sur un
rythme de marche, est un unisson aussi. Mais à ces chants homo-
phones d'admirables polyphonies vocales répondent et font équilibre.
Partout, en ces pages véritablement liturgiques, partout et toujours
dominent les voix. Les voix, non l'orchestre, expriment tous les degrés
et comme tous les modes de la prière, de la méditation, de l'adoration
et de l'extase. Elles ne font pas autre chose que prier. Mais comme
elles prient ! Comme leur oraison, qui tout à l'heure se rassemblait
pour ainsi dire en une seule coulée sonore, se divise maintenant, se
décompose en accords subtils et en atomes harmonieux ! Durch Mitleid
wissend, Der reine Thor! Rappelez-vous quel mystérieux et mystique
soupir promet au martyre d'Amfortas le sauveur « innocent et pur,
instruit par la pitié I » Telle autre phrase, polyphonique aussi. Te
(1) M. Maurice Kufferath,
Digitized by VjOOQIC
LA MUSIQUE d'église AU THÉÂTRE. 227
afec plus d'abondance et se développe davantage. De plus en plus, on
dirait que des harmonies sixtines remplissent et font chrétienne, ca-
tkoliqae même et presque romaine, la chapelle du Montsalvat. Un
thème très court, mais très caractéristique, composé d'une suite de
sixtes ascendantes, n'est autre chose que la formule d'un Amen en
usage dans la liturgie de Téglise de Dresde. Mais certains musico-
logues allemands ont cru pouvoir l'attribuer à un maître de chapelle
italien, et des successions harmoniques semblables à celles qui le
constituent se rencontrent constamment dans les messes de Pales*
trina.
Ainsi, répétons-le, la plus belle scène d'église que le génie moderne
ait conçue et réalisée au théâtre, se partage entre les deux formes
par excellence de la musique d'église : celles-là justement que le chef
de l'Eglise, il y a peu de mois, a jugé convenable et nécessaire de
remettre en honneur. Une œuvre telle que Parsifal est peut-être, bien
^ théâtrale, assez pure, assez sainte, assez chrétienne, pour témoi-
^er indirectement de cette convenance et de cette nécessité. Relue
à l'occasion et sous l'impression des préceptes du Saint-P ère , il
semble que, par une sorte d'harmonie préétablie, elle s'accorde avec
«a, qu'elle les éclaire et les confirme, et que, leur soumettant
d'avance, et comme d'instinct, la musique religieuse, même drama-
tique, elle montre assez tout ce que la musique liturgique gagnerait
à leur obéir à son tour.
11 est un point particulier des instructions pontificales que peut
élucider l'exemple de Parsifai, ou plutôt une objection qu'on leur a
faite, et qu'il résout. Après avoir ordonné le retour au chant grégorien
et à la polyphonie classique, le Motu proprio se garde sagement d'in-
terdire la musique moderne dans l'église. Q l'y subordonne seulement
à plusieurs conditions, dont la première — qui n'est pas la moins
libérale — consiste dans une certaine analogie ou communauté de
sentiment et de style avec le plain-chant et le chant palestrinien .
D'aucuusont cru pouvoir conclure de cette restriction et de cette direc-
tiou indiquée, au péril inévitable de l'imitation et du pastiche, à l'as-
servissement et par conséquent à la paralysie et à la mort de l'art re-
ligieux. Que l'exemple de Parsifal suffise à dissiper de trop promptes
alarmes I Le régime établi par le Motu proprio n'a rien de si funeste
on seulement de si rigoureux, puisque le plus grand des musiciens
dernes a pu le supporter sans dommage et sans apparence même
contrainte. Créé sous l'influence du génie grégorien et du génie
estrinien, Parsifal n'en demeure pas moins l'œuvre d'un génie au-
Digitized by VjOOQIC
228 REVUE DES DEUX MONDES.
quel il est difficile de refuser roriginalité, la nouveauté, et rindépen-
jance. Aussi bien' il serait aisé, en reprenant les divers passages cités
plus haut, de montrer tout ce que Wagner a su introduire de son
âme et de la nôtre, de notre âge et du sien, tantôt en des mélopées
issues du plain-chant, tantôt en des accords inspirés de Palestrina*
Voilà ce que la musique a fait hier pour la représentation de
Téglise au théâtre. Pourquoi ne le ferait-elle pas demain à l'église et
pour Téglise même ? Alors on saura ce que peut être un art vraiment
liturgique et comment il peut l'être : par le sentiment et le respect
de la parfaite convenance, sans laquelle il n'est pas de beauté par-
faite, et par l'accord, invariablement cher au christianisme, de la
tradition avec le progrès et de la discipline avec la liberté.
Maintenant, au moment de conclure, il n'est pas inutile de pré-
venir une objection, pour y répondre, une équivoque même, afin de
la dissiper. Rien ne serait plus contraire à notre dessein, — à peine
avons-nous besoin de le dire, ou de le répéter, — non pas que d'in-
troduire la musique dramatique à l'église, puisque, hélas I elle y a
pris place, mais que de Ty fortifier. Entre le sanctuaire et la scène, nous
demandons plus que jamais que rien ne soit commun : non seulement
les morceaux profanes, tels que l'entr'acte de VArlésienney l'intermezzo
de Cavalleria rusiicana, la marche à'Aiceste, le Preislied des Maîtres
Chanteurs — fût-ce le « Sommeil de la Walkyrie; » — mais les pas-
sages même les plus religieux, presque les plus liturgiques, des opéras
que nous venons d'analyser. Nous ne conseillons pas à nos curés et à
nos maîtres de chapelle d'emprunter un Te Deum au Roi <V Y$ ou au
Prophète^ et nous aimerions pouvoir interdire à nos organistes d'ac-
compagner avec les motifs de Par si f al l'offertoire ou la communion.
De quoi s'agit-il donc? Tout simplement de ceci, que nous annon-
cions tout à l'heure et que nous voudrions avoir démontré : c'est
que le théâtre, quand il l'a fallu, s'est renoncé lui-même, pour se faire,
en quelque sorte, l'église qu'il avait le devoir et l'honneur de figurer.
Il a dépouillé le caractère mondain, profane, théâtral en un mot, que
l'église au contraire n'a pas honte d'affecter ou de revêtir. Ainsi la
représentation ou la liction des choses saintes est devenue plus sainte
et plus vraie que leur réalité. Cela suffit peut-être pour que la musique
d'église reçoive de la musique de théâtre, — nous parlons de la plus
grave, de la plus pure — de piquantes et justes leçons.
Camille Bellaigue.
Digitized by VjOOQIC
CHRONIQUE DE LA QUINZAINE
31 août.
Pendant que nous écrivons, une bataille se livre en Extrême-Orient
entre les Japonais et les Russes. Tout fait croire qu'elle sera très im-
portante; niais nous n'en connaissons encore que les premiers détails.
La hardiesse et la confiance des Japonais s'y manifestent plus que
jamais. On croyait que, occupés au siège de Port-Arthur, ils atten-
draient de l'avoir terminé pour rassembler leur effort contre Liao-
Yang; de même qu'ils auraient pu livrer d'abord bataille au général
Kouropalkine et, s'ils l'avaient gagnée, se retourner contre Port-
klliur, dégagés de toute préoccupation sur leurs derrières. Mais ils
poursuivent les deux objectifs en même temps. Quel sera le résultat
â'une double manœuvre aussi audacieuse ? Nous le saurons bientôt.
L'avenir, même le plus rapproché, échappe à nos prévisions;
voyons plutôt le passé d'hier. Depuis trois semaines, les événemens
se sont précipités avec une extrême rapidité. C'est le 10 août que la
flotte russe a essayé de sortir de Port-Arthur, résolution héroïque,
inais imprévue, qui a inspiré des craintes sérieuses sur la situation de
la place. Le souvenir de la flotte espagnole enfermée, et, comme on
l'a dit, « embouteillée » dans le port de Santiago de Cuba, était encore
présent à toutes les mémoires : l'impression générale a été que la
tlolte russe ne voulait pas rester exposée au même sort, et qu'elle
^tait prête à tout risquer pour s'y soustraire. Malheureusement le
ces a manqué à l'entreprise. Pendant quelques jours on a attendu
nouvelles avec une grande anxiété. Qu'allait-il arriver? Le blocus
'ait-il forcé ? L'escadre russe tromperait-elle la vigilance ou brise-
Digitized by
Google
230 KEVUE DES DEUX MONDES.
rait-elle la résistance de Tescadre japonaise ? Atteindrait-elle, de ma-
nière ou d'autre, le but qu'elle s'était proposé? A cette question les
événemens n'ont pas tardé à donner une réponse. L'escadre russe
a échoué. Des navires qui la composaient les uns ont été coulés;
d'autres ont été très maltraités et ont rejoint la rade de Port-Arthur ;
quelques-uns enfin, pourchassés à travers les mers, ont cherché un
refuge où ils ont pu, dans les ports chinois ou allemands, et n'y ont
pas toujours trouvé la sécurité à laquelle ils avaient droit. On connaît
l'incident de Che-fou, qui a failli se renouveler à Changhaï. Les Japo-
nais ont montré une fois de plus que, pour eux, les principes du droit
des gens étaient matière à interprétations tout à fait Ubres, ou plutôt
ne comptaient pas, lorsqu'ils avaient le moindre intérêt à les violer.
Mais alors une nouvelle question s'est posée, celle de la neutraUté de
la Chine, et pendant quelques jours il en est résulté pour les puis-
sances neutres, en Europe et en Amérique, des préoccupations très
vives qui sont encore loin d'être dissipées. Elles pourraient renaître
demain avec toute leur acuité.
Les principes du droit des gens dans la guerre maritime ne sont
pas établis d'une manière parfaitement nette : il n'y a pas là de code
international qui soit l'objet d'un consentement universel. Gela viendra
peut-être, et les partisans de la paix et de l'arbitrage devraient bien
tourner leurs efforts de ce côté. Il y a quelque chose d'un peu flottant
dans des règles qui ne sont, en somme, que des coutumes : encore
ne sont-elles pas les mômes partout. Cependant on admet d'une ma-
nière générale que, lorsqu'un navire belligérant pénètre dans un port
neutre, il ne peut, en aucun cas, y être poursuivi et attaqué par
l'ennemi. Le même principe s'applique ici sur mer et sur terre, non
toutefois sans quelque différence. Sur terre, im détachement d'une
armée belligérante qui se réfugie en territoire neutre doit y être
immédiatement désarmé et interné. Sur mer, le navire qui entre dans
un port neutre a un temps plus ou moins long, mais qui ne saurait
jamais l'être beaucoup, pour en sortir après avoir réparé ses avaries
avec ses propres ressources, faute de quoi il est, lui aussi, désarmé et
jusqu'à la fin de la guerre perd la qualité de combattant. Ces principes
ont-ils été respectés par le Japon? On va le voir. Un navire russe, le
Rechitelny, s'était réfugié dans le port chinois de Che-fou. Il devait
être mis en demeure par les autorités maritimes chinoises, ou de
quitter le port ou de désarmer. Le Rechitelmj ne pouvait pas hésiter i
accepter le second terme de l'alternative. S'il avait voulu sortir d
Che-fou, il se serait heurté aussitôt aux navires japonais qui l'avaient
Digitized by VjOOQIC
^
REVUE. — CHRONIQUE. 231
pourchassé, et il aurait eu affaire à eux dans des conditions d'infé-
norité manifestes. Le désarmement a donc été opéré, et dans des con-
ditions telles que, si le Rechitelny était attaqué, il ne pouvait pas se
défendre. Dès lors 11 était parfaitement en règle. Mais, ne Teût-il pas
été, les Japonais n'avaient aucun droit de rassaillir dans des eaux
neutres. Us n'en avaient pas d'autre que d'adresser des observations et,
su besoin, des injonctions au gouvernement chinois. Us n'ont pas
hésité cependant à pénétrer pendant la nuit dans le port de Che-fou
et à sommer le commandant du Rechitelny de se rendre. Celui-ci
a refusé, bien entendu; tout autre aurait fait de môme à sa place;
mais, comme il n'avait plus d'armes à sa disposition, Russes et Japo-
nais en sont venus à une lutte corps à corps qui fait assurément
plus d'honneur aux premiers qu'aux seconds. U est heureux pour
tes Japonais qulis aient d'autres faits d*armes à leur actif. L'issue
d'an pareU combat ne pouvait pas être douteuse : les Japonais sont
restés maîtres du Rechitelny et l'ont emmené avec eux. Les autorités
dinoises n'ont rien fait de sérieux pour s'y opposer, c'est-à-dire pour
faire respecter leur neutralité. Incontestablement cette neutralité
I été violée à Che-fou, et probablement elle l'aurait été encore
ailleurs si, d'une part, l'impression produite en Europe et en Amé-
rique, et, de l'autre, l'extrême modération de la Russie, n'avaient pas
empêché ce triste incident de se reproduire à Ghanghal où VAskold et
te GTo$sovot avaient cherché un asile.
Mais, avant de parler de cette seconde affaire, il est intéressant de
Toir comment les Japonais expliquent et essaient de justifier la pre-
mière. Le gouvernement de Tokio a communiqué à ce sujet une note à
la presse, dont l'argumentation plus que subtile semble vouloir ré-
volutionner la logique aussi bien que le droit des gens. Les Japonais
prennent partout l'offensive, en diplomatie comme en guerre, et, le
croirait-on? leur note est ime longue et amère nomenclature des cas
nombreux où les Russes auraient eux-mêmes violé la neutralité de la
Chine. Us l'ont violée notamment à Che-fou en s'y réfugiant. Une
telle affirmation a de quoi surprendre : voici comment les Japonais
Texpliquent. « La position de la Chine dans la lutte actueUe, disent-
ils, est exceptionnelle. La plupart des opérations militaires sont faites
sur son territoire. Ce territoire est, pour partie, belligérant et, pour
uartie, neutre; néanmoins, la Chine n'est point belligérante. Ce cas
ormal et contradictoire au point de vue du (hoit des gens, a fait
bjet d'une entente spéciale destinée à limiter le théâtre des hosti-
es, entente k laquelle les belligérans ont souscrit. » Tout cela est
Digitized by VjOOQIC
232 REVUE DES DEUX. MONDES.
parfaitement vrai, sauf en un point. Les Japonais semblent croire que
le cas d'une neutralité partielle et localisée n*a pas de précédent, ce
qui est une erreur ; mais nous la signalons sans y insister. Quelle a
été, demandent-ils, la condition principale de l'entente? C'est qu'aucun
des deux combaltans n'emploierait « dans un but de belligérance, un
port chinois quelconque ou une portion quelconque du territoire
chinois en dehors de la zone constituant le théâtre de la guerre, parce
que cette occupation ou cet emploi convertissait ou convertirait ces
porta ou ces portions en territoires belligérans. » Et cela encore est
exact ; mais ce qui ne Test plus, c'est la conclusion 'suivante : « La
Russie a cherché à Che-fou un abri contre les attaques contre les-
quelles elle ne trouvait plus de protection à Port-Arthur. En faisant cela,
la Russie a violé la neutralité de la Chine, telle que la définit l'enga-
gement signé par les belligérans, et le Japon était de plein droit justifié
déconsidérer le port de Che-fou comme port belligérant en ce qui con-
cerne Tincident du Reckitelny. Une fois l'incident du Rechiielny terminé,
le port de Che-fou a recouvré sa neutralité. » Rien de plus simple I Mais
que faut-il penser de cette neutralité intermittente dont le Japon fait
ce qu'il veut, et qu*il viole ou rétablit à son gré? Une neutralité sujette
à de pareils caprices n'est pas une neutralité, c'est tout simplement
l'exercice du droit du plus fort. Revenons aux principes du droit des
gens, ou plutôt du sens commun. La situation de la Chine, excep-
tionnelle si l'on veut, n'a rien qui ne puisse être clairement défini. La
partie du territoire qui est livrée à la guerre obéit aux lois de la
guerre, et la partie qui est neutre est soumise aux lois de la neutra-
lité. Les navires russes avaient donc le droit de se réfugier dans les
ports chinois; aussi bien que dans ceux de toute autre puissance,
s'ils en avaient rencontré à proximité. La protestation des Japonais
aurait été légitime si le Reckitelny, réfugié à Che-fou, y était resté
armé au delà du temps habituellement accordé aux navires qui invo-
quent le droit d'asile. Alors on aurait pu dire qu'il avait employé le
port de Che-fou « dans un but de belligérance » et qu'il avait violé la
neutralité de la Chine. Mais rien de tel n'a eu lieu. Le navire russe
était loyalement désarmé, lorsque les Japonais l'ont traîtreusement
assailli. Et sans nul doute la neutralité de la Chine a été violée; mais
elle Ta été par eux.
Il s'en est fallu de peu, nous l'avons dit, qu'un incident du même
genre ne se reproduisit à Changhaï,où deux navires russes VAskold .
le Grossovoï s'étaient réfugiés. Forts de la théorie, ou plutôt du s<
phisme qu'ils ont établi, les Japonais les y auraient probableme
Digitized by
GoogI(
REVUE. — CHRONIQUE. 233
attaqués, s'ils avaient cru pouvoir le faire aussi impunément. Mais il
a en est pas tout à fait de Changhal comme de Che-fou. Ghe-fou est
in port chiûois quelconque/ tandis que les nombreuses concessions
accordées à diverses puissances européennes ont fait de Changhaï un
port international, et ce n'est pas sous les yeux du monde civilisé,
rq)ré$enté là presque tout entier, que l'occasion aurait été propice pour
se livrer à un acte de brigandage. Personne, en somme, ne peut savoir
ce qui se serait passé, si les Japonais avaient voulu procéder à Chan-
ghaï comme ils l'avaient déjà fait à Che-fou, ni quelles auraient'été les
conséquences d'ime récidive aussi risquée. Ils s'en sont prudemment
abstenup.et l'empereur Nicolas a dénoué la situation en donnant
rotdre de désarmer les deux navires russes. Cette résolution de Tem-
pereur est doublement sage : elle met fin à un incident que personne
n'envisageait sans inquiétude, et elle sauve probablement les deux
wites du mauvais sort qui les menaçait. Le délai qui leur a été
actordé ne pouvait plus se prolonger beaucoup. En fin de compte,
Uàold et le Grossovoï^ s'ils étaient restés armés, auraient dû quitter
les eaux chinoises, et une escadre japonaise les attendait impatiem-
ment à la sortie. Que serait-il arrivé? Mieux vaut que la question
soit restée sans réponse.
On voudrait être sûr que des épisodes de même genre ne se
renouvelleront pas, et que la neutralité de la Chine sera désormais une
vérité. Mais comment ne pas avoir des doutes à cet égard? La note
japonaise, dont nous avons déjà parlé, s'exprime comme il suit :
« L'expérience a démontré que la Chine ne prendra pas de mesures
propres à faire respecter les lois concernant sa neutralité. » Et le Japon
est assurément bienvenu à invoquer cette expérience, puisqu'il l'a
provoquée lui-même, et que la faiblesse ou la complaisance de la
Chine à son égard en est ressortie avec une incontestable évidence.
Nous savons bien que dans sa pensée, ou du moins dans celle qu'il
cherche à inculquer aux grandes puissances, c'est la Russie et non
pas Ini qui a violé la neutralité chinoise. « La Chine, dit-il, notifiera
simplement à la Russie d'avoir à tenir ses engagemens à l'avenir. »
Cette assurance nous laisse sceptiques. Ce n'est pas seulement à
la Russie, c'est encore et surtout au Japon que la Chine devrait
adresser une sommation de ce genre; et peut-elle le faire avec auto-
n**^ peut-elle le faire avec efficacité? Le caractère instable et fra-
i de la neutralité chinoise est l'une des grandes préoccupations
t heure actuelle. Tout le monde a le sentiment que cette neutralité,
î "iment violée à Che-fou, n'est peut-être qu'un mythe; et qui sait
Digitized by VjOOQIC
234 REVUE DES DEUX MONDES.
si nous ne sommes pas à la Teille d'événemens qui feront ressortir
encore davantage ce qu'il y a en elle d'inconsistant et d'illusoire?
Ces inquiétudes ne sont pas les seules qui aient agité les esprits
dans ces dernières semaines. Une grande guerre, comme celle qui
se poursuit en Extrême-Orient, ne pouvait pas manquer de mettre en
cause les intérêts du commerce des neutres. Ce qui devait arriver
est arrivé, et, cette fois encore, la modération des Russes nons a
épargné de graves embarras.
Nous avons déjà parlé, 11 y a un mois, de Taffaire du Malacca^ ce
vaisseau de commerce anglais qui a été arrêté dans la Mer-Rouge par
deux navires de la flotte volontaire russe, et qui, sur les représentations
du gouvernement britannique, n'a pas tardé à être remis en liberté.
Nous avons dit alors ce qu'il y avait d'équivoque dans le caractère de
ces navires russes qui arborent le pavillon commercial lorsqu'ils sont
dans la Mer-Noire et qu'il s'agit pour eux d'en sortir, et qui, une fois
dehors, arborent un pavillon militaire et se métamorphosent en
navires de guerre. C'est à ce dernier titre qu'Us exercent le droit de
visite, mais ce titre peut leur être contesté. 11 l'a été par le gouverne-
ment anglais. Les argumens que celui-ci a invoqués avaient leur
valeur. La Russie a mieux aimé ne pas les discuter, et, sans se pro-
noncer sur la question de droit qui est douteuse, elle a donné à l'An-
gleterre une satisfaction de fait dont ce pays, tout pratique, n'a pas
manqué de se contenter. Il a été convenu que les navires de la flotte
volontaire n'exerceraient plus le droit de \dsite. Un incident nouveau
qui est d'hier, loin de jeter des doutes sur la parfaite correction du
gouvernement russe, a, au contraire, rendu sa bonne foi encore plus
manifeste. Il paraît que le Smohnsk, un des navires qui avaient arrêté
et saisi le Malacca dans la Mer-Rouge, a continué ses opérations
plus au Sud, et qu'il a arrêté et saisi un autre navire anglais dans la
région du Cap de Bonne-Espérance. Cela vient simplement de ce que
les dernières instructions du gouvernement russe n'ont pas touché
tous ses navires, disséminés sur l'étendue des mers, où il n'est pas
toujours facile de les suivre et de les atteindre. La difûculté est d'autant
plus grande pour les navires russes qu'ils sont relativement moins
nombreux en dehors de l'Extrême-Orient. Il n'en est pas de même des
navires anglais : U y en a partout. Le gouvernement russe a fait
preuve de sa bonne volonté en chargeant le gouvernement anglais de
transmettre lui-même, par ses moyens propres, les instructions q il
envoyait au Smolensk, et cette décision a paru à Londres satisfaisai e
et rassurante. L'opinion anglaise a été, à maintes reprises, très vf 3-
Digitized by VjOOQIC
REVUE. — CHRONIQUE, 235
ment surexcitée depuis le commencement de la guerre ; et cela
seiplique. L'Angleterre étaût, et de beaucoup, le pays du monde qui
lait te plus grand commerce maritime, est également celui qui est
appelé à souffrir le plus d'une guerre qui met en cause les intérêts
éûconmierce universel. L'exercice du droit de visite est sans doute
pour elle une grande gène- : il n'y a malheureusement aucim moyen
d'y échapper, lorsqu'il ne sort pas des limites légitimes, et c'est ce
qaeM. Balfour a reconnu très sensément lorsqu'il a dit à la Chambre
des communes que, les neutres d'aujourd'hui pouvant ôtre les belli-
gérans de demain, tous avaient un égal intérêt à la reconnaissance de
droits dont chacun était appelé à profiter à son tour. Les Anglais ont,
Ws laidement appliqué le droit de visite pendant leur guerre du
Tnnsiaal ; ils ne sauraient donc le contester aujourd'hui; et qui sait
fiUs n'auront pas encore à en user dans un temps plus ou moins pro-
dain? Mais les pays, comme les individus, vivent surtout dans l'heure
présente. De là l'irritation et l'impatience qu'éprouve parfois l'opinion
kHlannique, et qui ne se calment chez elle que par un effort de raison.
Bfiut d'ailleurs reconnaître que jusqu'ici la raison a toujours prévalu.
Mais une nouvelle question a surgi entre Londres et Saint-Péters-
iourg, celle de savoir ce qu'il faut entendre exactement par contre-
tande de guerre. Le droit de visite s'exerce pour la rechercher et
poor la saisir sur le navire suspect. Quelquefois on saisit le navire
lui-même, et nous avons vu que, dans certains cas, les Russes l'ont
walé sans autre forme de procès, ce qui est sans doute un peu
expéditif et a amené de nouvelles protestations de la part de l'Angle-
terre. Disons en passant que le gouvernement russe, toujours conci-
liant, a promis de ne plus couler les navires sur lesquels il aurait
frouvé, ou cru trouver de la contrebande de guerre : car enfin on peut
s'y tromper. Il s'en faut de beaucoup, en efTet, que les articles qui
•entrent dans la nomenclature de la contrebande de guerre soient
reconnus tels en vertu d'un consentement universel. Lorsqu'une
nation fait la guerre, ce qui est actuellement le cas de la Russie, elle a
tme inclination naturelle à étendre la nomenclature ; et lorsqu'elle ne
faitpas la guerre, mais seulement du commerce, ce qui est actuelle-
ment le cas de l'Angleterre, elle a une inclination non moins naturelle
^ la restreindre. Il est fâcheux que, sur un point aussi délicat, une
entente internationale n'ait pas eu lieu en temps de paix. On comprend
P3 :e que nous venons de dire combien elle est plus difficile en
te s de guerre, et c'est encore un desideratum à soumettre à nos
P ^s « pacifistes » d'aujourd'hui, comme ils s'intitulent eux-
Digitized by VjOOQIC
236 REVUE DES DEUX MONDES. /
niémes. Ils rendraient un réel service au genre humain s^ils parve-t
naient à mettre ici tout le monde d'accord. Pour le moment on en est
loin, et nous ne savons pas comment se terminera la controverse
diplomatique qui se poursuit à ce sujet entre TAngleterre et la Russie.
n y a quelques jours, les délégués du commerce de Londres ont
demandé à être entendus par M. Balfour : ils désiraient lui faire part
de leurs inquiétudes et de leurs doléances sur ce sujet aussi bien que -
sur quelques autres. M. Balfour s'est empressé de leur donner audience, -
et, dans la conversation qu'il a eue avec eux, il a dissipé quelques -
malentendus. Il a reconnu, par exemple, l'esprit conciliant et modéré du
gouvernement russe dans l'affaire du droit dje visite, et, comme on lui
demandait si, le commerce anglais étant celui qui* avait le plus souiïert
de l'exercice de ce droit, il n'y avait pas eu de la part des Russes une
mauvaise volonté particulière contre les alliés du Japon, il a répondu
très loyalement que rien dans les faits connus ne permettait d'émettre
un pareil soupçon. La vérité, nous l'avons dit, est que, si le commerce
anglais a été le plus éprouvé, c'est parce qu'Q est le plus développé,
le plus répandu et le plus abondant.
Sur tous ces points, M. Balfour a pu répondre de la manière la
plus satisfaisante : il n'en a plus été tout à fait de même lorsqu'il s*est
agi de définir la contrebande de guerre. Il s'est reconnu lui-même
dans l'impossibilité de donner une définition, qui comprendrait tout ce
qu'elle devait comprendre et exclurait tout ce qu'elle devait exclure.
Où commence et où finit la contrebande de guerre? Il y a des objets
qui, de leur nature même, sont purement militaires et ne peuvent
servir qu'à la guerre. Ceux-là, à coup sûr, sont de la contrebande de
guerre, et un belligérant a le droit indéniable de les saisir lorsqu'il
les trouve sur un na^dre neutre. Des canons, des fusils, des matières
explosibles entrent naturellement dans cette catégorie. Mais d'autres
objets sont d'une nature mixte en quelque sorte : ils peuvent égale-
ment ser\ar à la guerre et à la paix, et, dès lors, ils sont ou ne sont pas
contrebande de guerre suivant leur destination : par exemple, les den-
rées alimentaires ou les matières qui, comme le coton ou la laine, ser-
vent à faire des vêtemens. M. Balfour admet fort bien qu'elles soient de
la contrebande de guerre lorsqu'elles sont destinées au ravitaillement
ou à l'entretien d'armées en campagne ; mais encore faut-il en faire
la preuve, et ce n'est pas toujours facile. Peut-être même est-ce quel-
quefois impossible. Aussi est-on tenté de déclarer sommairement . w,
pendant la guerre, tous ces objets sont de la contrebande, et M . BaL ur
a dit que, d'après certaines de ses déclarations, ce sentiment sem lô-
Digitized by VjOOQIC
r^
REVUE. — CHRONIQUE. 237
rail être celui du gouvernement russe. Mais ou voit où cela peut con-
duire, et quelles restrictions du commerce international en seraient la
conséquence. M. Balfour n'a pas conclu ; il a fait part seulement de son
opinion personnelle aux représentans du commerce de Londres ; il n*a
pas caché le dissentiment qui existait entre Saint-Pétersbourg et lui
sur cet objet important, et tout fait craindre que rechange de vues
actuellement en couis n'amène pas une concordance qui serait pour-
tant si utile. La guerre est la guerre. Aux horreurs qu'elle accumule
sur les champs de bal aille, il faut ajouter les souffrances qu'elle
impose encore aux non-belligérans. Mais ne le savait-on pas? Si on
s'en était mieux souvenu avant la guerre, peut-être aurait-on fait
un effort plus vigoureux pour en détourner le fléau. Il est un peu tard
maintenant.
On a parlé depuis quelques jours, en s'appuyant sur tous ces inci-
dens, de l'opportunité d'une médiation des puissances, qui offriraient
leurs bons offices aux belligérans en vue du retour de la paix. Ces
velléités, d'ailleurs un peu vagues, ont trouvé un assez bon accueil
dans la presse anglaise et allemande. A l'exception d'un très petit
nombre de journaux, les nôtres ont été plus réservés. Sans doute, il
n'y a pas de moment où la paix ne soit infiniment désirable; mais
c'est une question de savoir si une intervention en ce moment, de
quelque nature qu'elle fût, n'en rendrait pas le rétablissement plus
difficile. On n'arrêterait pas aisément les Japonais au milieu de
leurs victoires, dont ils s'éblouissent peut-être à l'excès et dont ils
croient n'avoir pas épuisé la série ; et quant aux Russes, ce n'est pas
au lendemain d'échecs partiels, qui n'ont rien de décisif et sont
même parfois plus apparens que réels, qu'ils consentiraient à mettre
bas les armes. S'ils ont éprouvé sur mer des désastres probablement
irréparables, il n'en est pas de même sur terre où la campagne est à
peine commencée pour eux. Il est vrai que tout peut dépendre du
résultat d'une bataille, de celle d'aujourd'hui ou de celle de demain,
car les Japonais paraissent résolus à brusquer les choses ; mais nous
n'en sommes pas encore là. Les Russes n'ont pas cessé de compter sur
leur revanche et de s'y préparer. La chute même de Port-Arthur ne
les y ferait pas renoncer, et avec raison. Pour le moment donc, les
puissances neutres ne peuvent que rester spectatrices du grand duel
qui ensanglante l'Extrême-Orient, et, certes, c'est un rôle pénible pour
es, quelquefois même douloureux ; mais qui sait si, le jour où elles
adopteraient un autre, elles ne feraient pas naître de nouvelles
mplications ? Pour se prononcer sur une question aussi délicate, il
Digitized by VjOOQIC
238 REVUE DES DEUX MONDES.
faudrait avoir des informations qui nous manquent sur la pensée se-
crète, non seulement des deux belligérans, mais des puissances
neutres. Aussi ne pouvons-nous raisonner que sur des vraisem-
blances. Elles encourageraient peu, aujourd'hui, des démarches que
personne ne parait désirer, et encore moins solliciter. Les puis-
sances neutres doivent surveiller les événemens avec une vigilance |
attentive, et se tenir prêtes à faire entendre des paroles de paix 1
quand l'heure en sera venue. Elle ne Test pas encore, et quelque
triste qu'il soit de penser que chaque jour qui s'écoule se solde par
une destruction nouvelle de vies humaines, la sagesse, la prudence,
la dignité même n'en conseillent pas moins de s'abstenir de toute dé-
marche indiscrète et prématurée. Si nous nous trompons, et si une
intervention des puissances produisait demain un heureux effet, nous
serions les premiers à nous en réjouir.
Le Congrès international que les socialistes viennent de tenir à
Amsterdam n'a peut-être pas une grande importance, et nous sommes
portés à croire qu'il ne changera rien à rien ; en revanche, il a éU
très intéressant, et nous en parlerions avec plus de détails s'il ne de-
vait pas être l'objet d'une étude spéciale dans un des prochains
numéros de la Revue, Il faut avouer, d'ailleurs, que les socialistes ne
renouvellent pas beaucoup les spectacles qu'ils nous donnent ; leur
répertoire est très limité, mais ils en changent quelquefois la mise en
scène et y introduisent des acteurs nouveaux. C'est ainsi qu'à
Amsterdam on a entendu M. Bebel et M. Jaurès jouter Tun contre
l'autre d'argumens et d'éloquence. Nous aurions été bien embarrassés,
nous qui ne sommes pas socialistes, de savoir auquel des deux il
convenait d'attribuer la palme. Le Congrès l'a décernée à M. Bebel.
C'est toujours la même question de tactique qui s'agite dans ces
congrès. M. Bebel et M. Jaurès, sans oublier M. Jules Guesde, sont
parfaitement d'accord sur le fond des choses; ils diffèrent seulement
sur la méthode. En ce qui concerne la doctrine elle-même, veut-on
une preuve de la parfaite orthodoxie de M. Jaurès ? On la trouvera
dans maints passages des discours qu'il a prononcés à Amsterdam,
et par exemple dans le suivant: « Il faut, a-t-il dit, que le proléta-
riat soit un parti de classe, un parti autonome par le but, auto-
nome par l'organisation, autonome par les moyens. Autonome pa-le
but parce que, au delà des réformes qui peuvent pallier les misère: et
les vices de la société capitaliste, il poursuit la transformation c( m-
plète de la propriété individuelle capitaliste en propriété socij le.
Digitized by
GoogI(
REVUE.
CHRONIQUE.
239
Eveul arracher, déraciner jusqu'à la dernière radicelle, toutes les
formes du capitalisme, la rente, le fermage, le loyer, le profit, le bé-
ftéke, et restituer tous les profits du travail à la collectivité, à la corn-
mmiauté sociale des travailleurs organisés. » On ne saurait dire plus,
fltane pareille profession de foi a dû plaire au Congrès. Malheureuse-
ment, s'ils sont daccord sur le but à atteindre, M. Bebel et M. Jaurès
Ae le sont plus sur le meilleur et le plus court chemin qui y conduit, et
dans le carrefour d'où partent les routes diverses, au moment de
dioisir entre elles, ils se battent furieusement. Pourquoi? Parce que
M.Btrbel et les socialistes révolutionnaires, ennemis des réformes par-
tielles qui affadissent le socialisme et le détournent de la révolution
intégrale, condamnent le système opportuniste de M. Jaurès, qui con-
siste à prendre une part directe ou indirecte au gouvernement bour-
geois, et à obtenir par là des améliorations successives dont le total
finira par réaliser un jour ou l'autre le programme en son entier. C'est
Wessus qu'on se dispute depuis bien longtemps déjà, et qu'on ne
s'entendra vraisemblablement jamais. Tous ces congrès internatio-
naux ne servent qu'à creuser davantage le fossé ou l'abîme entre les
deux partis, et M. Jaurès en invoque ou en répudie l'autorité, avec
Me parfaite désinvolture, suivant qu'ils lui donnent tort ou raison.
Généralement, sinon môme toujours, ils lui donnent tort, et c'est ce
qui est arrivé une fois de plus à Amsterdam. M. Jaurès déclare qu'il
s>n moque et qu'il n'en fera ni plus ni moins. H a peut-être raison :
mais alors pourquoi est-il allé au Congrès?
Tous ces congrès se ressemblent terriblement. Il y a en eux du
radotage. Le seul intérêt que nous ayons trouvé dans ce dernier est la
parfaite IndifTérence que les socialistes révolutionnaires, non seule-
ment allemands mais français, ont professée en ce qui touche la forme
du gouvernement. République ou monarchie, peu leur importe, et
M. Bebel, tout en donnant, pour la forme, c'est-à-dire en pure théorie,
la préférence à la République, a déclaré que l'Empire allemand est,
en fait, bien préférable à la République française. Les impôts y
sont mieux répartis, les grèves y sont plus libres, enfin les progrès
déjà réalisés par le socialisme y sont beaucoup plus substantiels.
M. Jules Guesde a abondé dans le même sens, en expliquant que, le
socialisme étant le produit de faits économiques et non pas politiques,
la forme et le nom du gouvernement sont pour lui choses négli-
g blés. M. Jaurès a éprouvé, en entendant ces blasphèmes, un sai-
si eraent dont il n'est pas encore revenu. Il croyait ingénument
4 le fait pour lui d'appartenir à une république et de représenter.
Digitized by
GoogI(
n
210 REVUE DES DEUX MONDES.
comme il dit, une tradition révolutionnaire, lui permettait de
morigérer de très haut de pauvres gens qui avaient le malheur d'ap-
partenir à une monarchie, ou même à un empire, et de n'avoir pas der-
rière eux une belle tradition comme la nôtre, où. résonnent glorieuse-
ment les dates de 1789, de 1793, de 1830, de 1848, de 1870. Nous ne
sommes pas sûr que ces prétentions de M. Jaurès n'aient pas un peu
agacé ses auditeurs, et que MM. Bebel et Jules Guesde n'aient pas
cédé à la tentation de renvoyer promener avec sa république, et
sa république avec lui. D'autant plus que, pour justifier sa méthode
temporisatrice, il s'efforçait de prouver que le triomphe du socia-
lisme était absolument impossible, si on ne commençait pas par éta-
blir la république et la laïcisation complète de renseignement, car,
(lit-il éloquemment, la lumière ne saurait sortir de l'ombre. M. Bebel a
pensé sans doute que, s'il devait renoncer à tout progrès socialiste
avant d'avoir établi la république en Allemagne, il pourrait attendre
longtemps ! En vérité, M. Jaurès abusait un peu trop de ses avantages.
11 s'est vanté d'avoir sauvé la république en France. — Soit, lui a-t-on
répondu, gardez-la; mais ne nous dites pas que vous avez fait, avec ce
bel instrument, plus que nous qui en avons un plus imparfait, car
en réalité vous avez fait moins!
Peut-être cette nouvelle épreuve dégoûtera-l-elle M. Jaurès de ces
conciles laïques. Il semble renoncer provisoirement à convertir le
socialisme universel, pour se consacrer tout entier à l'éducation du
socialisme français. lU'exhorte plus fortement que jamais à soutenir
U laïcisation totale de la société, à séparer TËglise de l'Etat, enfin à
îiàre \dvre le ministère Combes, toutes choses qui, essentielles k ses
yeux, sont pures billevesées à ceux des socialistes revolutionnaires.il
n'a rien appris de l'autre côté de la frontière, ou il a tout oublié en
la repassant. Et voilà pourquoi nous avons dit que le Congrès
d'Amsterdam avait peu d'importance. \ eutjon voir le socialisme vrai-
ment à l'œuvre? Il ne faut pas se tourner du côté d'Amsterdam, où il
déclame, mais du côté de Marseille où il agit. La grève de Marseille a
autrement de gravité pour nous que tous les congrès, où l'on discute des
doctrines ou des tactiques. Mais il est encore trop tôt pour en parler.
Fkancis Cuarmes.
Le Directeur-Gérant^
F. Brunetièrb.
(
Digitized by VjOOQIC
LA
PRINCESSE D'ERMINGE
TBOISliMB PABTIia)
Habiter, passé la quarantaine, la maison où l'on naquit, et
n'avoir jamais eu à Paris d'autre domicile — sauf, de quinze à
dix-huit ans, sa chambre à Sainte-Barbe, — c'est un jcsls assez
rare parmi les Parisiens qui, d'après la statistique, déménagent
en moyenne trois fois par décade. Le baron Jérôme de Péfaut
devait cette exceptionnelle stabilité à plusieurs causes. D'abord,
l'hôtel de la rue de l'Université, maintenant divisé en apparte-
mens, et dont il occupait le troisième étage, était sa propriété.
Vivant avec sa mère jusqu'à la mort de celle-ci, il ne s'était pas
marié. Enfin, ayant connu le désir de la notoriété, de l'activité
extérieure, les événemens l'avaient assez promptement replié
sur lui-même, incité à la retraite et dégoûté du changement.
Il avait été brillant barbiste, puis lauréat de la Faculté de méde-
cine. Docteur à vingt-cinq ans, il rêvait alors d'être en même
temps un praticien et un savant de laboratoire. Il s'aperçut vite
que son titre et sa fortune n'aidaient pas à ses ambitions. 11
signait ses( brochures, ses communications aux journaux scien-
tifiques ou aux académies : baron Jérôme de Péfaut. Quand on
vfiïuiit le chercher pour un malade et qu'on demandait si le doc-
t< r était là, le valet de chambre rectifiait : « M. le baron est
1 Voyei la Revue da i5 août et du !•' septembre.
T0« ixrii. — 1904.
IC
L
Digitized by
Google
242 REVUE DES DEUX MONDES.
chez luî. » Non que Jérôme tirât de sa naissance une vanité dé-
mesurée, mais il jugeait puéril et pusillanime de s'appeler au-
trement que ses parens. Résolu à ne pas abdiquer son titre, à ne
pas s'isoler des gens de son monde, il était toutefois trop perspi-
cace pour ne pas s'être avisé que les savans le regardaient comme
un amateur distingué, tandis que les gens du monde le tenaient
pour un aimable original, très intelligent, qui avait l'étrange
manie de travailler. Quand il eut bien constaté cela, il n'insista
pas contre là destinée, et se gara des illusions et des mécomptes
en se retirant chez lui. Il cessa de pratiquer la médecine ; mais il
poursuivit activement ses travaux personnels, appliquant son
effort aux questions où s'illustrent les modernes biologistes alle-
mands, chimistes et philosophes à la fois. D'autre part, le pro-
blème d'une morale scientifique le tourmentait : fils libre
penseur d'une mère pieuse, il ne se dissimulait pas le vide
périlleux que laisse dans les mœurs l'abolition de la foi... Il eût
souhaité attacher son nom à une doctrine morale capable de
combler ce vide. De telles préoccupations ne sont point cou-
rantes ; elles exilent ceux qui s'y adonnent sur une sorte d'îlot
peu accessible. M. de Péfaut vivait donc intellectuellement à part
de son monde, ne laissant pas toutefois de le fréquenter et
même de s'y divertir, parce qu'il y trouvait plus d'élégance et de
(Politesse, et qu'enfin il s'y sentait h l'aise. La sévérité puritaine
de sa propre vie ne Tempèchait pas, d'ailleurs, d'exercer de pré--
cieuses observations sur ce que deviennent les mœurs d'un
groupe social, quand il s'établit défenseur politique d'une certaine
religion, sans observer dans la pratique le strict contrat de mo-
ralité qu'impose la religion.
Il était un peu moins de huit heures et demie quand Ariette
sonna à la porte. Un très vieux domestique, traînant la jambe,
vint ouvrir. Bien qu'il n'eût pas vu la princesse depuis plusieurs
années, il la reconnut aussitôt, et, conune elle se nommait :
— M. le baron ne reçoit personne à cette heure-ci... Il a
déjà dîné et il est dans son laboratoire. Mais pour Madame la
princesse... Que Madame la princesse veuille bien entrer.
Activant sa lourde démarche, il précéda la visiteuse vers le
salon. C'était une vaste pièce à trois fenêtres, qui donnait sur
la rue de l'Université. Rien n'y avait bougé depuis le temps où
la mère de Jérôme s'y était installée, au moment de son mariagei
Digitized by VjOOQIC
LA PRINCESSE D ERMINGE.
243
et il offrait ainsi un exemplaire assez curieux du style et du
goût « second empire. » -
— Il y a bien longtemps qu'on n'avait vu ici Madame la prin-
cesse, dit le valet de chambre... Monsieur sera bien content...
Ariette le laissa sortir sans lui répondre. Elle était émue,
et pas seulement par la confession qu'elle allait faire. Retrouver
cette maison de la rue de TUniversité, où elle passait naguère
on mois chaque année, la troublait, l'attendrissait, par cette
remise soudaine en présence de notre personnalité d'autrefois, L
laquelle nos nerfs ne résistent point. L'immobilité, l'identité des
choses aggravait cette impression. Au coin de la cheminée,
Ariette reconnaissait le grand fauteuil, un voltaire à oreilles,
dans lequel s'asseyait chaque soir M** de Péfaut, liseuse infati-
gable de mémoires historiques. Ariette revit la tête cireuse de
la Weille dame, ses cheveux un peu jaunes, partagés au milieu
du front, plaqués sur les tempes, son binocle d'écaillé, ses mains
fines que la goutte commençait à déformer. Hien qu'aujourd'hui
le salon fût éclairé à l'électricité, la grosse lampe à huile dont
elle se servait était toujours là, sur un guéridon. Ariette s'approcha
d'une des fenêtres, reconnut à travers la pénombre le morne
bfttiment, magasin, entrepôt, elle ne savait à quoi il servait, qui
faisait vis-à-vis à l'hôtel, de Tautre côté de la rue.
« C'est triste ici, pensa-t-elle... Et pourtant j'y ai été heu-'
rense. Quelle admirable femme, cette pauvre tante Hélène !.>.
Ah! si j'avais eu une mère pareille !... »
Elle eut un sursaut de rancune contre la destinée. N*eût-îl
pas mieux valu rester orpheline, toute petite, que d'ôtre livrée à
une mère comme M"* de Gudère ?
c( Bah ! Jérôme a eu une sainte femme pour mère, et tbut de
même il a manqué sa vie... Il n'est arrivé à rien de ce qu'il
souhaitait. Il n'est pas heureux. La vie est mauvaise. »
Les paroles de Martine lui revinrent à la mémoire.
« Elle a l'air de dire qu'il m'aime... Quelle folie! Jérômi?
n'aime personne. Jérôme amoureux, ce serait comique: Et
amoureux de moi 1... »
Comme elle songeait ainsi, la porte du salon s'ouvrit et Jérôme
entra. Par-dessus ses habits, il était vêtu d'une longue blouse en
ile grise, brûlée d'acides. Il tenait encore eu main un de ces
lits b&tons de verre que les chimistes appellent des agitateurs.
vînt à Ariette, la main tendue :
Digitized by
Google
^
2iîf ^^^XE des deux mondes.
— Qu'y a-t-il, ma chère amie?... Rien de grave» j'espère?
L'émotion de son visage, ordinairement si froid, toncha la
princesse. Elle lui àerra alTectueusement la main.
— Un conseil à vo^ts demander, Jérôme, voilà tout.
— Ah! je craignais, je ne sais pourquoi, quand on m'a
annoncé votre visite à pareille heure, quelque incident survenu
chez vous.
Il déposa son bâton de verre sur un guéridon, fit asseoir
Ariette et s'assit près d'elle.
— Le prince est définitivement rentré à Paris?
— Non... Il chasse en ce moment à Saint-Clair, chez les
Dostreux. Je ne l'ai pas revu, depuis que j'ai moi-même quitté
les Tachouères... Dites-moi, Jérôme, sommes-nous seuls?
— Absolument.
Ariette chercha une entrée en matière, un prologue à la con-
fession nécessaire. Elle ne trouva rien; les mots semblaient la
fuir... Finalement, elle murmura très bas:
— Jérôme... Je suis bien misérable.
Elle posa instinctivement ses mains sur son front, sur ses
yeux. Elle eût souhaité que toute lumière fût éteinte, ne pas
voir Jérôme et que Jérôme ne la vit pas parler.
Jérôme approcha sa chaise .
— Mon amie ! fit-il, troublé lui-même. Je suis tout à vous.
Vous savez bien que je suis tout à vous.
Il détacha doucement les mains dont elle masquait ses yeux,
et les garda dans les siennes.
— Il ne faut pas, continua-t-il avec effort, il ne faut pas
craindre de parler au vieil ami que je suis pour vous... et qui
ne souhaite que vous servir... De quoi s'agit-il?
— Je ne pourrai jamais, murmura Ariette... Non... je ne
peux pas vous avouer. Je n'en ai pas la force. .^
Il y eut un très court silence, pendant lequel le regard effaré
d'Ariette parcourut le salon, d'objet en objet, y accrochant des
souvenirs avec unç précision extraordinaire : « Le cahier des
mélodies de Schumann sur le piano d'acajou... Le canapé où jo
me suis endormie, un soir, toute gamine, la tête sur les genoux
de Jérôme... » Et tout à coup Jérôme dit simplement :
— Ariette, ce n'est pas la peine d'avouer. J'ai deviné.
Elle sursauta, épouvantée et pourtant délivrée :
— Vous avez deviné ?
Digitized by VjOOQIC
LA PRINCESSE d'eBMINGB. 245
— Oui, depuis cette après-midi où, revenant ensemble de la
Fauconnière, vous m'avez consulté, soi-disant au sujet de votre
femme de chambre. A votre inquiétude, à votre nervosité, j'ai
compris que c'était pour vous-même que vous aviez peur. Êtos-
wus certaine de votre état?
— J'ai passé par des alternatives de désespoir et de doute.
Tous qui êtes médecin, il m'a semblé que vous pourriez me
renseigner. Et c'est une des raisons pour lesquelles je suis venue.
Jérôme réfléchit un instant :
— J'ai un peu de gêne, et vous le comprenez, à jouer avec
TOUS le rôle d'un médecin.
— Et moi, dit Ariette, le visage en feu, j'en ai une honte
extrême. Pourtant il le faut...
— Soit, répliqua Jérôme, je vais vous ausculter sommai-
rement.
n lui désigna une chaise longue où elle s'étendit. D'abord de
la main, puis de l'oreille, il l'ausculta... Gela dura h peine une
minute.
— Eh bien? fit-elle, quand Jérôme la quitta.
Dressée sur son séant, elle s'émouvait d'un faible, d'un der-
nier espoir.
— Il n'y a pas de doute. J'ai perçu le signe infaillible : le
battement du cœur de votre enfant.
Ariette ne reçut pas le choc douloureux qu'elle redoutait. Ces
mois « votre enfant, » entendus pour la première fois, descen-
dirent, au contraire, dans son coBur et lui donnèrent une sensa-
tion de douceur. Elle se les redit à elle-même : « Mon enfant!... »
Le grand apaisement de la maternité consentie s'imposa à toute
son intelligence, et en même temps à ses nerfs.
— Votre grossesse date de quatre mois et demi environ, dit
Jérôme. ~
— C'était mon calcul.
Ils reprirent les sièges où ils s'étaient assis tout à riieiirc.
— Ne m'expliquez pas, dit Jérôme, pourquoi vous legardoz
cette grossesse comme une calamité. Je l'ai compris. Dites-moi
ce que vous comptez faire.
— Je ne sais pas. Je ne sais plus. D'abord, j'ai songé à
m franchir de cette angoisse, à n'importe quel risque... vous
l'î z pressenti, aux Tachouères...
- Et vous y ave-z renoncé ?
Digitized by VjOOQIC
246 REVUE DES DEUX MONDES.
— Oui. C'est trop vilain décidément... Ce que vous m'avez
(lit m'avait d'abord effrayée : vous vous rappelez : le chantage, la
mort... Puis, à mesure que je méditais sur les solutions extrêmes,
un dégoût affreux me serrait la gorge. Je n'aurais pas pu, voyez-
vous... Enfin, j'ai sous les yeux un tel exemple, une mère si
courageuse, cette Martine, ma femme de chambre...
— Elle a un enfant ?
— Oui, un enfant qu'elle a élevé avec un dévouement joyeux
au milieu de mille traverses. Alors, j'ai rougi de ma lâcheté.
— Je savais bien, fit Jérôme, que votre cœur n'était pas per-
verti.
— Oh ! je ne vaux pas cher tout de même, s'écria la prin-
cesse, les yeux secs, mais brûians, et la fièvre aux doigts. J'ai
renoncé à ces infamies, autant par dégoût que par peur. Vrai,
que ce soit mal ou non, cela m'est égal... J'ai fait quelque chose
de pire, de plus déshonorant du moins : j'ai essayé de reprendre
mon mari... pour le tromper.
— Mais, fit Jérôme, il était trop tard, beaucoup trop tard.
Cette tromperie ne sauvait rien.
— Est-ce que je savais?... D'ailleurs, là encore le courage
m'a manqué; je me suis enfuie, dans un élan de terreur folle, à
la minute, même où peut-être j'allais réussir... Et rien que dy
avoir songé un instant, j'ai honte de mon corps, tellement honte
que je me demande, par momens, si je ne vais pas courir au-
devant du coup dont je suis menacée, afin d'en finir tout de suite.
Je serais débarrassée de l'avenir, du passé, et de moi-même !
Elle laissa, du geste qui lui était familier, tomber ses mains
en avant, entre ses genoux, et fléchit le buste, les yeux à terre.
Jérôme dit doucement :
— Puisque vous voilà ici, c'est qu'heureusement vous n'avez
pas encore pris ce parti désespéré.
— C'est vrai. Il y en a un autre : la fuite. J'ai une petite rente
de deux mille francs, insaisissable, bien à moi. Avec cela je puis
vivre; Martine ne m'abandonnerait pas et vivrait avec moi...
Seulement, j'ai peur que mon mari ne me fasse rechercher...
— Il vous ferait certainement rechercher, si vous disparais-
siez sans cause connue. Mais, dût-il vous laisser partir et ne pl"'S
s'occuper de vous, avez-vous le droit de ne pas essayer la soi -
tion la plus favorable à votre enfant : le pardon du prince, l'a -
ceptation de sa paternité?... Attendez, insista-t-ilj arrêtant d'v^
Digitized by VjOOQIC
LA PRINCESSE d'eRMINGE. 247
geste les objections d'Ariette... Je ne juge pas cela impossible...
Quelle que soit d'abord son irritation, le prince, s'il garde une
lueur de raison, sera forcé de constater que le moindre scan-
dale est d'accepter la paternité; que c'est, somme toute, son
mtérét.
— Je ne tiens pas à ce que mon enfant^^^orte ce nom d'Er-
minge, que je bais.
— Oui... Mais pour votre enfant, vis-à-vis de qui vous êtes
responsable, c'est le meilleur parti. Vous lui devez au moins de
k rendre possible... Croyez que je ne vous dis pas cela à la
légère. Depuis que vous m'avez consulté, aux Tachouères, j'y
ai réfléchi.
Ariette médita quelques instans.
— Alors, fit-elle, laisser aller les cboses... jusqu'à ce que le
prince s'aperçoive?...
— Non... Prendre les devans : informer Christian.
Ariette se dressa debout :
— Avouer la vérité? Mais Christian ne me laissera pas ache-
ver la première phrase... Il me brisera tout de suite.
— Je ne crois pas. Il y a dans la vérité, dite hardiment, une
telle force ! Dire à qui l'ignore : « J'ai fait cela. . . » c'est une attitude
moins dangereuse que de rendre compte de ses actes à qui vous
interroge soudain.
La princesse d'Erminge écoutait Jérôme avec un étrange
malaise. Elle haïssait le conseil qui lui était donné; et pourtant
elle éprouvait elle-même cette force de la vérité nue dont parlait
M. de Péfaut. Et elle s'irritait du consentement de sa raison.
Jérôme, qui suivait sur la jeune femme l'effet de ses pa-
roles, murmura :
— 11 m'en coûte de vous mettre en face de cette nécessité.
Mais je mentirais à vous et à moi-même, si je vous conseillais
autre chose.
Ariette devina l'émotion de son cousin, bien qu'il s'efforçât
de la cacher sous la simplicité des mots. Son hostilité se fondit.
Elle ne fut plus qu'une pauvre femme faible et craintive. Elle
implora; *
— Jérôme, ne pourriez-vous pas m'épargner l'humiliation...
ei e danger de cet aveu... aller trouver Christian de ma part...
lii dire ce qui est.
— Si vous l'exigez, je le ferai. Mais vous sentez bien qu'il est
Digitized by
GoogI(
i
248 . ^ REVUE DES DEUX MONDES.
imprudent de mettre un intermédiaire entre votre marî et vous.
Une seule chose bridera Christian : la peur du scandale ; pour
qu'elle le bride efficacement, il faut qu'il soit persuadé que seul
il connaît le secret.
— Môme en admettant qu'il accepte la paternité de mon en-
'fant, imaginez, mon ami, ce que sera ensuite notre vie!
— Sera-t-elle pire qu'auparavant? Vous vivez séparés l'un
de l'autre... Vous vous parlez à peine... Croyez-moi : votre vie
dans l'avenir sera ce que vous la ferez, selon votre volonté d'y
mettre de l'ordre et de la dignité.
Il y a dans certaines paroles, dites en de certains momens,
une sorte de magie évocatrice. Aux derniers mots prononcés par
Jérôme, Ariette évoqua une vie régulière, après la crise, pure
de toutes les tares, de toutes les compromissions qui jusqu'alors
l'avaient enlaidie. Et, soudain, elle désira passionnément cette
vie régénérée.
— Vous avez raison, Jérôme. La vie que j'ai vécue jusqu'ici
ne mérite pas qu'on y tienne.
— Vous l'expiez cruellement, ma pauvre amie, dit M. de
Péfaut, lui prenant la main ; plus cruellement que ne valaient
les misérables joies qu'elle vous a données !
Et, après un instant de silence, il continua, sans qu'Ariette
pût savoir s'il lui parlait ou s'il se parlait & lui-même :
— Mais qui donc, sachant ce qu'a été votre éducation et
votre mariage, aurait le courage de vous condamner?... Vous
disiez tout à Theure : « Je ne vaux pas grand'chose ! » Je crois
que vous valez beaucoup, au contraire : c'était l'avis de ma mère,
qui se connaissait en âmes... Seulement, sauf peut-être dans
cette maison, vous n'avez jamais entendu dire avec autorité :
« Cela est bien... ceci est mal... » On vous disait : «Cela se fait,
ceci ne se fait pas... » Hélas ! vous n'êtes pas la seule parmi vos
contemporaines, ma pauvre enfant, à qui se fait soudain sentir,
en face de la vie, le manque de toute règle morale efficace.
Combien de gens autour de nous, parmi ceux qui professent h
foi chrétienne, laissent la morale chrétienne influer réellement
sur leurs mœurs? La plupart sont des épicuriens déguisés. Les
autres, ceux qui ne croient pas à une morale révélée, sont de
francs païens... à moins quïlsne cherchent en tâtonnant, comme
moi, leur chemin dans la nuit.
La princesse d'Ermingc écoutait, s'étonnant que Jérôme lui
Digitized by VjOOQIC
TÉLÉPHONE 707-61
Aux Aboknés de cette revue
-^«*n
La Société Anonyme Française du Livre remercie
vivement les 1547 lecteurs de cette Revue qui ont bien voulu
répondre à son appel et souscrire à l'intéressant
ALBUM fl GflHTES POSTJILES
qu'elle avait créé spe'cialement pour la Revue des Deux Mondes.
Nous avons le plaisir d'informer les Abonnés de cette Revue que
nous avons amélioré encore cet Album par un intérieur très riche, en
coloris en un dessin art nouveau, bistre sur fond bouton d'or avec
semis fleurettes.
Comme les précédents, la couverture est «n plein maroquin écrasé
Grenat ou Vert olive, bords biseautés, nervures au dos, bordures
intérieures à fleurettes or, s'ouvrant à l'italienne et d'une contenance
de 1.000 cartes. Hauteur o"28, largeur o^SS.
y
Cet Album perfectionné sera du même prix et envoyé franco à
toute personne qui, en ayant bien soin d'indiquer la nuance très exacte-
^M, nous en fera la demande contre un mandat-poste de 18 francs,
adressé à M. le Directeur de la Société Anonyme Française
du Livre,
4 et 6, Rue Saint- Amand, 4 et 6. — PARIS {xv^)
INITIALES, INCRUSTATIONS OR: 1 ir. SUPPLÉMENT
NOTE IMPORTANTE. — Les Spécimens sont à h disposition de tous les
Abonnés de la Revue, qui présenteront leur bande d'abonnement au Siège
V de la Société : 4, Rue Saint- Amand et à la REVUE DES DEUX MONDES,
\\^^f ft^^ de l'Université,
kr\>*^!^-^ > _ _ ^, Digitizedby Google
Digitized by
Google
LA PRINCES8R D ERMINGE.
249
parlât ainsi^ comme il ne lui avait jamais parlé, s'étonnant aussi
de rintérôt passionné qu'elle prenait à ses propos, malgré son
iSreuse angoisse personnelle.
— Mais vous, mon cousin, dit-elle, vous êtes sûr de ce qui
esl bien et de ce qui est mal ? Vous avez une règle de vie, et
TOUS l'observez?...
Elle s'eflFrayait de rencontrer encore de Tincertitude chez le
seul ami en qui elle eût confiance, et qu'elle osât consulter.
— Je n'ai pas la certitude tranquille que j'ai admirée chez
cerlùnes âmes religieuses, répondit M. de Péfaut. J'ai tout de
même une règle de vie : je vous l'ai dite un soir — vous en sou-
venez-vous ? — chez Holtz, et, ce soir-là, elle ne vous a guère
fait d'impression : « Obéir à la vérité, par conséquent la dire
toujours, et toujours agir de façon à pouvoir la dire. » Je no
TOUS offre pas cela comme une invention merveilleuse; mais je
peux vous assurer, par expérience, que cela suffit à donner la
paix du cœur et à ordonner la vie. Dans votre cas spécial, cette
règle vous dicte votre conduite. Votre existence actuelle est
tout embrouillée de mensonges : vous ne sortirez de l'impasse
qu'en vous précipitant, coûte que coûte, vers la vérité. Toute
autre solution reculerait seulement la catastrophe... Donc, je le
répète, pratiquement et dans votre intérêt, dire la vérité... Et
puis, surtout! ce retour à la vérité vous permet de repartir dans
l'avenir, de rétablir cet accord entre vos actes et votre conscience,
dont vous sentez de plus en plus le besoin, n'est-ce pas?
Ariette acquiesça, sans répondre. '
— Oh I poursuivit Jérôme, j'ai suivi attentivement le drame
de votre conscience. Vous êtes de celles qui, n'ayant pas été
guidées, découvrent la nécessité d'une règle et la règle elle-
même, après l'avoir transgressée. Il se passe ce phénomène sin-
gulier: la faute révèle la morale... A l'origine, l'angoisse, la
sensation du péril personnel. Déjà cela contraint è. regarder en
'^^oi, à considérer ce qu'on a fait, qui cause ce péril et cette an-
goisse. Il n'en résulte d'abord que de l'irritation, de la révolte
contre des êtres humains hostiles, contre la dureté de la destinée,
et, comme une bête prise au piège, on enrage, on se débat.
L'imagination affolée suggère des moyens d'évasion, mais ces
moyens, on ne les adopte plus, cette fois, à la légère. La peur
égoïste de souffrir par eux oblige k les étudier de près. Alors, si
1 àme qui les regarde n'est pas foncièrement corrompue, la lai-
Digitized by
Google
250 REVUE DES DEUX MONDES.
deur de quelques-uns l'offusque... « Non, faire cela, je ne le
veux pas ! je ne le peux pas, môme pour me servir !... » Le cercle
des possibilités se rétrécit : voici que s'offrent, encore humbles,
hésitantes, les solutions douloureuses, mais saines : « Ceci me
sauvera peut-être, seulement j'aurai mal!... » Dès lors le plus
solide principe de la loi morale apparaît : que toute faute est une
dette, mais que toute dette est susceptible de rachat...
Ariette ne répondit pas. Ce qu'elle venait d'entendre résu-
mait si exactement ce qu'elle éprouvait, qu'il lui semblait qu'on
la découvrait à elle-même. Et, comme il arrive toujours quand on
aperçoit trop tard ce qu'on aurait dû faire, être se révolta contre
l'impossibilité de rebrousser chemin dans la durée, de revivre
autrement le passe.
— Vous me dites ces choses aujourd'hui, fit-elle ; je les com-
prends, je les sens vraies el importantes. Pourquoi me les dites-
vous si tard ? Pourquoi ne me Ifes avez-vous pas dites autrefois,
alors qu'elles auraient pu me prémunir?.,.
— Autrefois?... quand cela?...
— Mais, quand je venais, jeune fille, ici... Du temps que
votre mère vivait.
Ils se regardèrent, et soudain leurs regards s'intimidèrent
l'un l'autre et se quittèrent.
— Bien des fois j'y ai songé, fit Jérôme, non sans embarras.
Mais vous étiez si jeune !... entre treize et dix-huit ans ! Et votre
visage, vos façons, vos paroles respiraient une si sincère inno-
cence, que, vraiment, ma mère et moi, nous nous disions :
« Faut-il la troubler? Elle est parfaite... »
— C'est vrai, murmura Ariette. J'étais une petite chose toute
blanche.
Elle eut un soupir de regret vers ce passé.
— Considérez encore que toute prétention à vous enseigner
eût impliqué une critique indirecte de vos parents. Ni ma mère,
ni moi ne nous sommes reconnu le droit de la formuler. Pour-
tant nous vous aimions bien.
— Moi aussi, Jérôme, j'aimais votre mère. J'ai été heureuse
dans cette maison. Ah! pourquoi ne m'y avez-vous pas retenue?
ajouta-t-elle involontairement.'
Cette question n'avait pas de sens précis dans sa pensée ; el >
n'eût pas su dire comment, par quels moyens, sa tante et Jérôm î
eussent pu la « retenir » ici Mais elle vit Jérôme si troubl i
Digitized by VjOOQIC
LA PRINCESSE d'eRBANGE. 2S1
qu'elle regretta ses paroles. Une gêne plana entre eux : ils cher-
chèrent des choses à se dire et n'en trouvèrent point.
— Allons, fit Ariette ; il me reste à vous dire merci, et à
retourner chez moi mcrttre vos conseils en pratique,
— Ce soir môme?
— Dès que je pourrai parler au prince. N'est-ce pas le mieux?
— Maintenant que je vous ai persuadée, c'est moi qui vais
avoir peur pour vous. Ce Christian est une telle bête sauvage !
— Qu'est-ce que cela fait? répondit Ariette.
Au ton de sa voix, à je ne sais quelle résolution désespérée
dans toute son attitude, M. de Péfaut comprit qu'elle allait à
cette entrevue comme à une sorte de suicide.
a Où est la vérité? songea-t-il... Suis-je tellement sûr des
règles de la vie pour les imposer à autrui, moi qui parfois me
les impose sans y ajouter foi? »
Us étaient sortis du salon, traversaient le vestibule, vitré en
façon de jardin d'hiver, vers la porte extérieure. Ariette regar-
dait les objets, les tableaux, les plantes.
— Rien n'a changé ici, depuis la dernière fois que j'y suis
venue, murmura-t-elle... Il ny a que quatre ans, d'ailleurs. Ah l
combien ces quatre années ont pesé lourdement sur moi ! Ma
vieille amie n'est plus, et moi, je suis une malheureuse, si seule,
si seule...
Des larmes lui montaient aux yeux. Jérôme prit ses mains
qui tremblaient.
— Les gens de notre monde sont presque tous cruellement
seuls, dit-il. Regardez autour de vous, vous verrez... L'intimité,
la solidarité, semblent être les privilèges de la vie médiocre.
— C'est vrai, dit Ariette.
Sans appeler le vieux domestique, il aida la jeune femme à
remettre son manteau.
— Adieu, fit-elle.
Jérôme lui dit :
•^ Ne me laissez pas ignorer ce qui arrivera.
Elle eut un geste vague, comme pour exprimer qu'elle ne
promettait rien, qu'elle s'en remettait à la destinée. Et M. do
Péfaut la vit disparaître dans l'escalier.
Dans le landaulet qui virait vers la Seine, Martine, dès que
^maîtresse entrepris sa place auprès d'elle, questionna :
Digitized by VjOOQIC
2S2 REVUE DES DEUX MONDES.
~ Eh bien?
— Mon cousin est d'avis que je dois parler au prince.
— Et tout lui dire?
— Oui.
— Oh ! ma princesse, s'écria la jeune femme en joignant ses
mains, si vous devez parler au prince, je vous en conjure,
laissez-moi ne pas vous quitter... ou du moins cachez-moi à
portée de vous.
Ariette ne répondit pas; elle sourit, touchée... Elle était
extrêmement lasse, toute sa force nerveuse usée par la démarche
qu'elle venait d'accomplir. Pourtant sa conversation avec M. de
Péfaul lavait réellement soulagée. A travers des souvenirs plus
confus, elle en emportait au moins ce sentiment très net :
qu'elle n'aurait de paix avec elle-même, qu'après a\oir dit Ja
vérité à son mari, et subi les conséquences de son aveu.
Rentrée chez elle, elle s'étendit sur la chaise longue de son
cabinet de toilette. Martine lui prépara le seul repas dont elle ne
fût pas dégoûtée : un jaune d'œuf battu dans du café noir. Sou-
dain elle l'appela :
— Martine !
La femme de chambre accourut.
— Martine, fit Ariette, j'éprouve une cnose étrange. Comme
si des chocs étaient frappés au dedans de moi... C'est... cela,
n'est-ce pas?
— Oui, ma princesse... C'est l'enfant... N'est-ce pas que
c'est douloureux et doux, en même temps?
Ariette fit signe que oui. Martine avait pris la main toute
pâle de sa mai tresse. Elle la baisa en murmurant :
— Que Dieu le fasse naître... et le bénisse !
Si Ariette leût pu, elle eût joint le prince le soir môme.
Elle avait peur de voir tomber cette fièvre qui lui donnait actuel-
lement le courage de Taveu. Malheureusement, le prince était
absent. Des Tachouères, il s'était rendu chez les Destreux de
Saint-Clair, où il chassait. Dans l'intervalle, il avait passé uu
jour à Paris, obsédé par le souci que Madeleine, peut-être, se
jouait de lui, que peut-être le voyage à Rouen n'était qu'un
leurre. Il avait, tout un après-midi, guetté la façade de l'hôtel de
la rue d'Ofîémont, emprisonnant là, sans le savoir, Rémi de
I-assçrrade'rqui était venu déjeuner avec M""* de Guivre. Mais
Digitized by VjOOQIC
LA PRINCESSE D*ERM1NGE. 253
ITiôlel n'avait pas livré son secret, et Christian, n'ayant rien
surpris, était parti pour Saint-Clair à demi rassuré.
Durant ces jours d'attente, Ariette se sentit si faible, qu'elle
demeura couchée, veillée par Martine... Une prostration pro»-
ionde Tavait saisie, quelques heures après sa visite chez Jérôme
Péfaut. Prostration analogue à celle que suscite tout change-
neut, toHte mue de l'organisme humain : la conscience humaine
(Ile aussi a ses mues, qui ne troublent pas moins profondément
'être qui les subit... Tandis que des chocs intérieurs confir--
maient à Ariette sa future maternité, un puissant influx de pen-
sées, une intense chaleur d'émotion la travaillaient. Elle qui
I~ ûvait jamais soumis ses propres actes à une critique morale
]Qelconque, voici que la nécessité tyrannique l'y forçait. Jérôme
lui avait dit justement : « Le principe de la loi morale vous
ar jjraît : que toute faute est une dette, mais que toute dette
M susceptible de rachat. » Sous cette forme élémentaire de la
I dtlte, l'idée de la faute commise s'imposait désormais à la prin-
I tesse d'Erminge... Elle ne s'avouait pas encore coupable contre
L son mari, de qui elle pensait : « Il m'a trop sacrifiée : ce n est
■ pas un mari. » Toute concentrée dans l'idée qu'elle serait mère.
I elle ne songeait qu'à cet enfant, cause de son angoisse et de
' son énergie. Elle se disait : « Quoi que je fasse, l'enfant souf
frira par moi... » Même si Christian la laissait vivre, toujours
ce mari et cet enfant se combattraient.
Des conditions de vie diminuée, difficile, dangereuse, pèse-
raient par sa faute sur un petit être qui n'avait pas demandé à
naître; d'où l'impérieux, le généreux besoin de réparer, autant
que possible, cette injustice initiale. « Ce que je pourrai faire
pour cet enfant, je le ferai... je ne céderai rien de ce qui peut*
servira sa sécurité, à son bonheur... » L'idée de Timmolation
germait ainsi, après celle du rachat : cela sans orgueil, sans la
moindre sensation d'être héroïque, avec la conviction, au con
traire, de cédera la pression des choses. Certes, l'angoisse conti-
nuait à lui tenailler les nerfs, et, par momens,elle ne trouvait de
soulagement qu'à des appels désespérés vers le justicier inconnu :
*' Ayez pitié de moi !... » Cela voulait dire : « Sauvez-moi de la
mort que je redoute, contre laquelle toute ma jeune volonté de
vre proteste : sauvez-moi de cette force de meurtre à laquelle
3 vais m'exposer... w Mais cette éventualité de mourir, quelle
oyait poindre le bout de toutes ses réflexions, contribuait auisi
»
Digitized by VjOOQIC
254 REVUE DES DEUX MONDES.
à sa rénovation morale. L'âme est assainie, éclairée jusqu'au
fond d'une pure lumière, dès qu'elle fait accueil à l'image de la
mort.
Le surlendemain de sa visite à Jérôme, comme Ariette, tou-
jours couchée, faible et fiévreuse, rêvait ainsi, Martine cousant
à son chevet, le roulement du téléphone fit lever celle-ci. Elle
cl«jposa vivement son ouvrage et courut au cabinet de toilette.
Elle revint presque aussitôt :
— Madame la comtesse de Cuivre fait dire à Madame la
princesse qu'elle est rentrée de Rouen, ce matin, et qu'elle va
venir prendre des nouvelles.
— Maintenant?
— Oui... Elle monte en voiture. C'est le valet de pied qui
téh^phone... Faudra-t-il la recevoir?
— Recevez-la ! dit la princesse après une seconde d'hésitation.
Depuis que M"* de Cuivre avait quitté les Tachouères, sous
prétexte d'un voyage à Rouen, ni Christian, ni Ariette ne l'avaient
renie. Elle adressait chaque jour à Christian, chez les Destreux
dé Saint-Clair, une lettre ou une dépêche. Ariette avait eu un
unique billet auquel elle avait fait répondre par Martine, allé-
^lant une extrême fatigue. Il était exact que Madeleine avait
réintégré, le matin même, son hôtel; il était vrai aussi que, tout
te temps, elle l'avait passé à Rouen, sauf la journée consacrée
à Rémi de Lasserrade, la journée où Christian avait vaine-
ment fait le guet rue d'Ofifémont. Malgré tant de précautions
prises, elle ne regagnait point Paris absolument rassurée. Les
lettres de Christian lui avaient paru mystérieuses, semées^ de
réticences. Il y dissimulait naturellement son arrêt à Paris. Mais
cédant à ce besoin qu'a tout homme de prouver à sa maîtresse
une aptitude à en conquérir d'autres, il racontait la scène des
Tachouères entre Ariette et lui, la présentait comme une tenta-
tive formelle d'Ariette pour le reprendre, et s'attribuait l'initia-
tive "d'y avoir résisté. Madeleine rapprochait malgré elle cette
étrange aventure du voyage inopiné, secret, de Christian à Paris,
de ce guet forcené que Rémi et elle-même avaient surpris der-
rièîpe les persiennes closes de la rue d'Ofifémont. Ariette devien-
drait-elle jalouse? de Christian, ou de Rémi? Aurait-elle parlé?
Il fallait savoir; il fallait causer avec elle et la souder, avant
'de revoir Christian qui rentrait le soir même.
Digitized by VjOOQIC
LA PRINCESSE d'eRMINGE. 255
Madeleine de Guivre entra, vive et gracieuse, enveloppée d'un
long manteau de fourrure qui mêlait à son parfum ordinaire une
étrange odeur fauve. Les mains d'Ariette se crispèrent quand la
grande taille de la comtesse se pencha sur elle, et que ses
lèvres lui baisèrent les cheveux.
— Ah! chérie... Comme il me tardait de fembrasserl... Dès
que j'ai eu cette lettre de Martine^ où elle m'annonçait que tu
étais souffrante, j'ai laissé à Rouen toutes mes affaires en plan et
je suis venue... Tu n'as rien de sérieux, n'est-ce pas?
Redressée, sa main gauche serrant le fin poignet d'Ariette,
elle la regardait dans les yeux, avec un air d'intérêt affectueux qui
vraiment ne semblait pas joué.
— Non, rien de sérieux, dit Ariette. Je ne saurais même pas
dire ce que j'ai : le médecin appelle cela de la neurasthénie. Moi,
j appelle cela de la patraquerie: le dégoût de manger, de dormir,
de marcher. Tout de même, je vais mieux aujourd'hui.
Débarrassée de ses fourrures par Martine, la comtesse s'assit
au chevet d'Ariette et commença, parfaitement à l'aise, à lui
parler de son voyage, de la vente du domaine de Goberville,
puis des toilettes qu'elle se commandait, et des parties projetées
avec la « bande. » Elle demanda négligemment :
— As-tu des nouvelles du prince? J'ai vu qu'il chassait à
Saint-Clair, chez les Destreux.
Ariette répondit, avec une évidente sincérité :
— Je n'ai pas vu mon mari depuis notre départ des Ta-
chouères ; Martine a appris par le valet de chambre qu'il rentre
de Saint-Clair ce soir ou demain matin.
« Décidément cette petite sotte ne sait rien, » pensa M"* de
Guivre, et elle continua de papoter avec des affectations de ten-
dresse, de gâterie pour Ariette. La princesse écoutait ces propos
comme une langue étrangère, apprise et sue naguère, puis
désapprise. Dans un étrange raccourci, son esprit, aiguisé pai- la
souffrance et la méditation, évoquait le thème de sa vie.
«Madeleine... maîtresse de mon naari, avant et après mon ma-
riage... peut-être aujourd'hui maîtresse d'un homme qui n'est
pas mon mari et qui m'a rendue mère... Nous deux sachant à peu
près toutes ces choses l'une de l'autre... Et elle se dit ma meil-
leure amie, et je la laisse dire... et la voilà à. mon chevet, pour
me soigner et me gâter, assure-t-elle I... » .
Tout cela maintenant lui paraissait invraisemblable^ comme
Digitized by VjOOQIC
2o6 REVUE DES DEUX MONDES.
certains rêves au milieu desquels le dormeur comprend que ce
qu'il voit n'est pas vrai, va cesser, faire place au réveil et à la
réalité.
« Cependant ce cauchemar a été ma réalité... »
Et tandis qu'elle songeait à cela dans un recul profond de
sa pensée,' sans effort, par le jeu de Thabitude, et comme une
poupée dont le ressort n'est pas à bout de détente, elle répondait
à Madeleine sur le ton des papotages accoutumés.
— Quand comptes-tu te lever, ma chérie?
— Mais, je ne sais trop... Demain probablement...
— Tu pourras quitter la chambre?
— Le docteur ne me le défend pas. C'est moi qui suis pares-
seuse. - - -
— Eh bien ! tu me feras, le plaisir de rester encore au lit
demain, toute la journée, jusqu'à l'heure où tu t'habilleras,
pour venir dîner avec moi. Toute la « bande » se rallie au restau-
rant Kieffer pour aller ensuite aux ^ Bouffes, où l'on donne une
opérette nouvelle.
— Amusante?
— Idiote, bien entendu... Mais ce sera excellent pour toi, ça
ne te fatiguera pas les nerfs...
Debout, elle regarda Ârlette en souriant.
— Je comprends que tu te plaises ainsi, ma belle; tu es char-
mante avec tes cheveux d'or à moitié défaits... Le lit t'a reposée;
tu as repris des couleurs.,. Martine, mon manteau, je vous prie I
Allons, continue de te soigner pour ne pas nous manquer
demain.
Elle se pencha, effleura les joues d'Ariette qui, indifférente,
ne se déroba point.
— C'est convenu, n'est-ce pas?
— C'est convenu.
Dans ce même relent de parfums et d'odeur fauve, M"* de
Cuivre sortit, envoyant un baiser à la princesse. Ariette, de-
meurée seule, méditait. Elle n'éprouvait nulle haine contre
Madeleine; seulement, le lien de sympathie mondaine qui les
avait unies se dénouait. Quand la haute et charmante silhouette
de la comtesse disparut derrière la porte. Ariette, avec cette
netteté de pressentiment dont les grandes crises dotent la
conscience, sut qu'elle disparaissait aussi de sa vie, pour tou-
jours.
Digitized by VjOOQIC
LA PRIKCESSE D ERMINGE.
257
Cependant M"* de Guivre, rassurée sur l'objet principal de
son inquiétude, rentra chez elle en quittant Ariette. Vers cinq
heures, le prince se fit annoncer rue d'OflFémont. Madeleine le
laissa attendre, et, après un quart d'heure où elle lui imposa de
ronger son frein, le reçut froidement. L'explication inévitable
ne tarda guère. Madeleine avertit Christian que ses pratiques
d'espionnage avaient été surprises par sa femme de chambre et
par les gens des maisons voisines, qui le connaissaient. Elle
exagéra son irritation.
— Je ne veux pas être surveillée, et il me déplaît qu'on doute
de moi. Nous sommes libres l'un et l'autre. Si nous en venons à
de tels procédés, mieux vaut rompre.
Souvent, par le sortilège de ce seul mot de rupture, elle avait
jeté le prince à ses pieds, en larmes, comme un enfant. Cette fois
Christian resia grave, et ne répondit pas.
— Vous m'entendez, Christian? répéta-t-elle.
Il répliqua :
— J'ai eu tort et je m'excuse. Mais je ne crois pas qu'un
homme, lorsqu'il aime comme je vous aime, puisse être garanti
contre de pareilles folies, qui, je l'avoue, sont inopportunes, et
blessantes pour vous. Encore une fois, pardonnez-moi...
Il la regardait en face, si fixement qu'elle s'alarma et n'in-
sista plus. La lueur de menace brutale, mortelle, déjà quelquefois
entrevue dans ces yeux d'un bleu germanique, elle venait de l'y
reconnaître; comme toujours, elle en ressentait de l'épouvante.
Limage de Rémi ensanglanté, que, depuis des nuits, un cauchemar
obstiné lui montrait, traversa son esprit. Et cette fois encore elle
voulut désarmer Christian. Elle souffrit qu'il rentrât en grâce.
Elle s'aperçut d'ailleurs que le prince, heureux d'être pardonné,
restait inquiet. Cette inquiétude obséda Madeleine jusqu'à l'an-
goisse. « Qu'est-ce qu'il a donc surpris? pensait-elle. Qu'est-ce
qu'il médite? » L'affolement de sa peur pour Rémi la rendit, ce
jour-là, ingénieuse à reconquérir Christian, — avec une sorte
d'exaltation, comme on s'immolerait, — gardant au cœur la
pensée de l'autre, à qui elle offrait ce sacrifice, le plus doulou-
reux à une femme éprise. Elle permit que le prince dinât avec
elle; elle le toléra jusqu'aux environs de minuit. Alors il la
itta, enfin rassuré. Et, comme tous les esprits courts, il passa
doute anxieux à la confiance. Il marcha, alerte et gai, depuis
parc Monceau jusqu'à son cercle. Il y trouva engagée une
I TOME XXIII. — 1904. ^"^
Digitized by
Google
258 REVUE DES DEUX MONDES.
forte partie, prit la suite d'une banque, et, pendant une heure,
gagna presque sans relâche. Très lucide, il resta sur son gain,
— une grosse corbeille pleine de jetons qu'il évaluait, à vue, à
plus de soixante mille francs, — remonta les Champs-Elysées,
toujours à pied. Il se sentait fier et jeune : comme vingt ans
auparavant, son succès présent lui donnait le désir et la puis-
sance de nouvelles fortunes. D'ailleurs, Tair froid le saisissait,
après la chaleur du club toute saturée d'alcool, et le grisait.
Dans l'anxiété, il avait été scrupuleusement fidèle à sa maîtresse :
réconforté maintenant, le goût des expériences amoureuses lui
revenait ; c'est un phénomène habituel chez tous les hommes
d'amour. Il aborda, avenue Hoche, une jolie fille qui passait, et
qui, impressionnée par la carrure et l'élégance de ce promeneur
en frac sous le mac-farlane noir, causa, se dit ouvrière, donna
son adresse avec un rendez-vous. Christian oublia l'adresse, quel-
ques pas plus loin, mais cette facile conquête échauffa son amour-
propre... Une détente calmait son organisme robuste. Quand il
arriva chez lui, l'ascenseur était en course dans sa gaine. Chris-
tian monta d'un pas vif les quatre énormes étages, jouissant de
cette satisfaction aiguë que vaut aux hommes, après la quaran-
taine, la persistance de leur vigueur et de leur souplesse.
Dans lantichambre, où luisait une veilleuse électrique, le
valet de chambre, assoupi sur la banquette, sursauta, quand
Christian le toucha du bout de sa canne. Tandis que l'homme,
encore ensommeillé, ôtait le mac-farlane de son maître, il lui dit :
— Le prince a une lettre de Madame la princesse sur la
table de son cabinet; Madame la princesse prie le prince de la
lire tout de suite.
« Une lettre de ma femme?... pensa Christian... Que peut-elle
bien me vouloir?... Une suite à la scène des Tachouères? Pour-
quoi pas?... »
Sa gaîté confiante du moment lui fit envisager sans ennui un
raccommodement conjugal : les propos de Madeleine touchant
Ariette avaient laissé percer une légère anxiété, sur le sens de
laquelle Christian s'était mépris. Il l'avait crue jalouse d'Ar-
iette. Il sourit ài ridée de se venger des angoisses que lui avait
récemment infligées sa maîtresse.
Il gagna son cabinet de travail, où le valet de chambre, ' >
précédant lestement, avait allumé les boules électriques. C'éta t
une pièce au style de yacht, en citronnier jaune, prétentieuse < t
Digitized by VjOOQIC
LA PRINCESSE D*ERMINGE. 259
banale. Une haute glace renvoya au coup d'ϔl du prince son
image de viveur robuste, où se composaient la nonchalance de
la noce et rentrainemenl sportif. Il fendit Tenveloppe et, de-
bout, écartant un peu le papier, car la presbytie commençait
d'aplatir le globe de ises yeux, il lut:
« Je vous serais reconnaissante, Christian, de venir causer
avec moi<^e soir, quelle que soit Theure à laquelle vous rentrerez.
Je vous attendrai dans le petit salon voisin de ma chambre. »
Le billet était signé simplement « Ârlette » et non « Gudère-
Erminge, » selon la coutume de la princesse. Petit fait que nota
Christian, et aussi la brièveté du billet; si peu perspicace quil
tût, il y distingua un ton grave qui l'impressionna.
n resta pensif quelques inslans. Il hésitait entre deux hypo-
thèses : celle d'un caprice de la princesse et celle, moins flatteuse,
dW dette qu'elle aurait à lui avouer. La curiosité le décida.
— C'est bon, Urbain, dit-il au valet de chambre, allez vous
coucher. Je n'ai plus, besoin de vous...
Le cabinet du prince était séparé du domaine réservé à sa
femme par les deux vastes salons et la salle à manger : toutes les
pièces de l'appartement donnaient, d'autre part, sur une longue
galerie, servant d'antichambre. Christian se demanda un mo-
ment: (c Par le salon ou par la galerie? » Jugeant que d'arriver
par les salons accuserait par trop, entre des époux si peu conju-
gaux, le caractère de rendez- vous galant, il se décida pour la
galerie... Une chose le confirma toutefois dans cette idée de
rendez-vous qui le hantait : comme il approchait du boudoir de
la princesse, la porte s'entr'ouvrit d'elle-même. Une silhouette
féminine se dessina dans rentre-bâillement. Ce fut seulement
quand le prince atteignit le seuil, que la porte ouverte laissa voir
Martine.
— Madame la princesse prie le prince de l'attendre id...
Elle vient à l'instant.
Le trouble extrême de la femme de chambre, quand elle
prononça ces mots, né détrompa pas encore Christian. « Elle
est confidente et complice, » pensa-t-il.
Martine le laissa seul dans le petit salon. A peine une minute
nassa, durant laquelle le prince considéra comme quelque chose
nouveau, tant il y avait de jours qu'il n'y pénétrait plus, ce
udoir en faux style « Joséphine, » comme l'appelaient les
)issiers du moment... Il entendit un chuchotement, le bruit
Digitized by VjOOQIC
1
260 REVUE DES DEUX MONDES.
d'un sanglot étouffé, presque un cri. Le silence se fit de nouveau
et Ariette parut.
Il avait supposé qu'elle viendrait vêtue d'un souple peignoir
de mousseline ou de crêpe, telle que durant la nuit des Ta-
chouères; il s'étonna de la voir en toilette d'après-midi, la jupe
en velours sombre, seulement ornée de dentelles aux manches, le
corsage montant jusqu'au col. Elle lui tendit la main et lui dit
d'une voix calme :
— Christian, je m'excuse de vous importuner à une heure
pareille.
Le prince gardait la main qu'elle lui avait tendue, bien qu'il
sentît l'effort subtil de cette main pour s'échapper. Il répliqua:
— C'est moi qui m'excuse de vous avoir fait veiller si tard.
J'ai dîné au cercle et j'ai eu l'imprudence de me laisser engager
dans une partie frénétique, qui s'est prolongée et que j'ai quittée
après une heure du matin, honteux d'avoir gagné soixante-dix
mille francs environ, sans un instant de déveine. Et tenez, ajoula-
t-il en lâchant la main d'Ariette et en fouillant dans la poche de
son gilet : voici une plaque que j'ai emportée par mégarde; je
vous en fais cadeau.
Il jeta sur une console la rondelle de nacre sur laquelle était
inscrit le chiffre: 3000. Ariette ne remercia pas et sembla
n'avoir pas vu.
Tous deux s'observèrent, debout en face l'un de l'autre, à
l'angle de la cheminée. Ariette lisait la pensée de Christian dans
ses yeux allumés de vin et d'appétit sensuel. Christian retrouvait
dans le regard d'Ariette le reflet de cette gravité qu'il avait pres-
sentie en lisant son billet, tout à l'heure. Cela le gêna, l'ennuya;
l'hypothèse d'une dette à payer sïmposa de nouveau, il prévit
une grosse demande d'argent, la menace de quelque créancier
exaspéré. Mais d'avoir fait, tout à l'heure, cet énorme gain, ilso
sentait ce mépris quasi haineux que les joueurs ont pour l'ar-
gent, — pareil au mépris des débauchés pour les filles : — l'ar-
gent qui se donne et trahit au hasard, conmie une fille.
II passa derrière Ariette et lui dit plus bas, d'une voix de
caresse, tandis qu'elle reculait :
— Vous êtes délicieuse ce soir... Mais pourquoi au milieu de la
nuit, vous guinder dans un corsage montant?
Les belles et robustes mains du prince, effleurant la taill''.
s'irritèrent à la rJsistance du corset, pourtant léger et soupl
Digitized by
GoogI(
LA PRINCESSE d'eRMINGE. 261
Ariette se dégagea sans brusquerie. Christian ne vît, là encore,
qu'un jeu de coquetterie, et insista :
— Je n'ai été guère galant avec vous, l'autre nuit, aux Ta-
chouères... J'étais énervé, las... Laissez-moi prendre ma revanche
aujourd'hui.
Captive dans les bras de son mari, frôlée par des baisers qui
cherchaient ses lèvres, Ariette se défendait sans tentation, oh !
non... mais aussi sans horreur, sans la révolte nerveuse qu'elle
avait éprouvée quelques jours auparavant. Elle n'en ressentait
que l'importunité d'une diversion frivole.
— Je vous en prie, Christian...
Ces seuls mots furent prononcés d'un ton si sérieux, que le
prince, aussitôt, lâcha prise. Il ressaisit sa tenue de mondain,
et la bouche pincée d'un sourire malveillant, il dit :
— Que vous êtes bizarre, ma chère amie! L'autre jour vous
m'attendez dans les couloirs des Tachouères, dans une tenue et
avec des façons qui me donnaient à croire que vraiment j'étais en
grûceprès de vous; puis brusquement vous vous dérobez. Cette
fois, après m'avoir dérangé à trois heures du matin, même déro-
bade. Franchement, n'importe quel mari se méprendrait sur vos
intentions.
— C'est vrai, Christian... Aux Tachouères, j'ai essayé de me
rapprocher de vous par des moyens méprisables... Mais (elle con-
tinua, avec difficulté) depuis... j'ai souffert, j'ai réfléchi... et au-
jourd'hui je vaux peut-être un peu mieux. Vous pouvez me
donner votre confiance. Ce que j'ai à vous dire vous sera pé-
nible; mais je n'userai pas de subterfuges et je vous dirai la
vérité.
ce C'est bien une dette, » pensa le prince. Pourtant le ton
d'Ariette, si inusité, i'étonnait de plus en plus. Sa déception se
doubla d'un violent ennui, l'ennui des hommes de plaisir à qui
Ion veut parler sérieusement.
— Ma foi, dit-il, si je dois écouler des choses pénibles, j'aime-
rais mieux remettre à demain... Est-ce si pressant?
— Oui, Christian. Je vous en prie, écoutez-moi.
Il s'assit dans le coin de la cheminée, sur un petit fauteuil
dont le dossier carré s'ornait d'une mince palme sculptée, et
iont les pieds frôles s*évasaient un peu par en bas.
— J'écoute, fit-il.
Ariette, du fond de son cœur, adressa un appel à ce mys.
Digitized by VjOOQIC
262 REVUE DES DEUX MONDES.
térieux Arbitre de nos destinées, qae les misérables ne peuvent
supposer inexistant ou indifférent...
Il lui semblait qu'elle avait devant les yeux un gouffre où il
fallait descendre. Elle eut un recul involontaire, une sorte de
parade de l'instinct :
— Christian, j'ai été bien abandonnée, depuis mon mariage
avec vous. Je vous demande un peu de miséricorde.
Le prince, maintenant tout à fait détrompé, commença à re-
douter que la confidence ne roulât pas seulement sur Targent.
L'orgueil de la race et la coutume de tenue mondaine lui ren-
dirent sa parfaite possession d'esprit. Sans savoir encore jus-
qu'où la princesse prétendait pousser lès confidences, il s'irrita
de la démarche, comme d'une inconvenance :
— Ma chère Ariette, dit-il, je vous vois très nerveuse... Moi-
même, vous comprenez que votre accueil m'a un peu énervé...
Réfléchissez avant de continuer. Si ce sont des reproches sur ma
conduite que vous voulez me faire, je les trouve fort inoppor-
tuns.
La princesse fit « non, » du geste.
— Non? reprit Christian. Ce ne sont pas des reproches?...
Ce sont des confidences? Alors, de grâce, épargnez-les-moi.
— Mais, Christian...
— Je ne demande aucune confidence... Si vous avez fait des
dettes, envoyez vos fournisseurs à Verdet, mon homme d'affaires . . .
Il les réglera encore une fois. Vous devez me rendre cette jus-
tice : je ne vous accable pas de récriminations là-dessus.
— C'est vrai, Christian. Peut-être aurait-il mieux valu, pour
nous deux, que vous me fissiez mieux sentir votre autorité.
— Voilà de bien beaux sentimens, dit le prince en souriant.
Décidément vous êtes une nouvelle convertie... Je m'apercevais
bien, depuis quelque temps, que vous deveniez singulière. Il doit
y avoir du confesseur là-dessous... Eh bien! qu'il soit convenu
que je réglerai vos dettes et que vous n'en ferez plus. En échange
de ce bon procédé conjugal, ne me reprochez plus l'usage que je
fais de ma liberté. Je n*ai pas été un mari modèle, c'est exact :
mais vous savez comme moi que, dans notre milieu, il eu est sou-
vent ainsi. Un certain état de vie comporte certaines habitudes :
et, saus jouer à Thomme de cour, à une époque où il n'y a plus
de cour, nous ne nous demandons pas, Tun à l'autre, quand nous
nous marions, tous les trésors des vertus bourgeoises. La
Digitized by VjOOQIC
LA PRIKCESSE d'eRMINGE. 263
liberté dont j'ai .besoin pour moi, ne vous Tai-je pas laissée à
vous-même?
— Oh ! murmura la princesse, je n'ai eu que trop de liberté. ;
— Je proteste contre ce mot. Vous vous calomniez. Vous
vous êtes toujours parfaitement bien tenue, et si quelqu'un se
permettait là- dessus une critique, il aurait affaire h votre mari.
Allons : causez dès demain avec Verdet, qui aplanira vos diffi-
cultés^ sans vous donner de tracas... Est-ce convenu et puis-je
me retirer? .
Il se levait, faisait un pas vers la porte. Ariette l'arrêta. Elle
eut peur de manquer l'aveu ; elle voulait le gouffre, elle 8*en ap-
procha fébrilement :
— Christian, il ne s'agit pas ici de questions d'argent ni de
tenue. Ne comprenez-vous pas que j ai à vous faire l'aveu le plus
grave?
Le prince, brusquement rouge autour du front, demeura. La
voix houleuse, il répliqua :
— Je ne veux pas d'aveu, là! Comment faut-il vous parler,
pour se faire entendre? Je n'en veux pas, je n'en veux pas! Je
ne vous demande aucun compte ; je trouve absurde, inconve-
nant que vous m'en rendiez malgré moi.
— Christian, il faut que vous m'écoutiez.
— Ah! laissez-moi... Est-ce donc un propos délibéré de me
faire perdre mon sang-froid?
Il mit la main sur le bouton de la porte, il allait l'ouvrir.
Ariette dit d'une voix nette et basse :
— Christian, j'ai eu un amant.
Le prince sursauta sous le choc du mot. Ariette vit que la
respiration lui manquait: « Quand il la retrouvera, pensa-t-elle,
il me brisera... » Et sa chair souffrait déjà du broiement imaginé.
Mais le prince se rassit sur le fauteuil, les mains appuyées aux
bras du siège. Il fixa sur Ariette un regard où celle-ci lut une
véritable haine. Depuis qu'elle voyait suspendu sur elle le
danger imminent de la mort, elle se calmait.
Le prince dit d'une voix voilée, saccadée :
— Vous êtes folle... Vous rêvez... Si vous aviez eu un amant,
vous ne le diriez pas à votre mari qui ne vous demande nul
compte de votre conduite.
— Je ne suis pas folle, Christian. J'ai eu un amant... au
printemps dernier. Je vous jure que c'est mon seul péché contre
Digitized by VjOOQIC
261 REVUE DES DEUX MONDES.
VOUS. J'ai appartenu à cet amant deux mois et demi, et depuis...
depuis... la rupture, rien d'autrp ne s'est passé, rien.
— Vous lairez-vous? gronda Christian, et les bras du fau-
teuil crièrent sous ses poignets crispés. Je vous dis que je ne
veux pas de vos confidences, d'abord parce que je n'y crois pas,
et puis parce que je me moque de ce que vous me racontez,
entendez- vous ? Je m'en moque, ça m'est égal, égal, égal... Je
sais que vous ne valez rien, pas plus que votre mère, ni que
votre père. Et si le nom d'Erminge ne devait pas en être souillé
par contre-coup, il y a longtemps que je vous aurais envoyée les
rejoindre, vos parens, la détraquée et l'escroc.
La cinglure de l'outrage ne toucha pas Ariette en un point
sensible de son cœur. Elle voulait dire la vérité, voilà tout, et
déjà ressentait un grand soulagement de ce qu'elle avait dit.
— Mon père, ni ma mère n'ont rien à faire entre nous,
Christian, reprit^elle. Je suis seule responsable. Je vous demande
pardon.
— Pardon? Quelle plaisanterie ! Je vous répète que votre vie
personnelle, je m'en moque, cria le prince. C'est assez pour moi
de l'embarras que me causent vos folies de dépense. Savez- vous
que, ce matin encore, Verdet a reçu de la maison Jubillard une
menace de saisie, pour quinze mille francs de dettes que vous
y avez faites?... La saisie! Le papier timbré chez le prince
d'Erminge! Je vous aurai dû ça, si je ne paye pas... Payer!
payer ! avec quoi ? Avec largent de votre dot, n'est-ce pas?
— Dois-je vous dire, demanda Ariette comme si elle n'avait
pas entendu la réplique du prince, et comme si une pensée
unique l'hypnotisait, dois-je vous dire le nom?
— Je vous commande de vous taire, fit le prince qui blêmis-
sait.
Il demeura une longue minute immobile, cloué sur son fau-
teuil, de grosses veines saillant au milieu du front. Ariette fut
empêchée de parler par la peur de le voir soudain foudroyé d'une
congestion. Elle-même s'étonnait d'être encore vivante, de n'avoir
pas subi le choc de ces poings de lutteur, qui tourmentaient
les bras du fauteuil... A la vérité, Christian souffrait cruellement.
Les paroles d'Ariette ne lui apprenaient rien. L'intimité avec
Rémi avait été trop naïvement étalée pour qu'il ne s'en doutât
pas. Il n'avait pas voulu voir, parce que, comme il le disait,
cela lui était égal, à la condition que la sauvegarde du décorum
Digitized by VjOOQIC
LA PRINCESSE d'eRMINGE. 265
fût maintenue, que tout se passât à la mode facile, tolérante, des
liaisons mondaines. L'aveu d'Ariette, au contraire, Tirritait;
c'était l'inconvenance, plus grave que le libertinage. L'aveu
l'exaspérait comme un commencement d'esclandre, et, voyant sa
femme si résolue, prête à continuer, il cherchait maintenant
un moyen de la faire taire ; et cette peur qu'elle ne criât, que
d'autres gens ne vinssent et n'entendissent, cette peur d'un scan-
dale plus bruyant, plus public, et le désir qu'Ariette n'allât pas
plus loin, n'avouât pas davantage, ne rendit pas par ses aveux la
situation plus insupportable, le clouaient sur place, refrénaient
sa violence.
11 parla le premier, la voix blanche, lasse, ime voix de
malade, d'homme accablé qui se relève pour se plaindre.
— Je vous prie de ne pas ajouter un mot. Je ne veux pas
le nom, je neveux pas!... Si vous le prononcez, vous comprenez
bien que les choses ne sarrèteront pas ici, et alors, tout sera
lâché, tout sera public. Je ne veux pas ! Notre maison ne doit
pas être tachée par vos galanteries. Tenez-vous tranquille, donc,
si vous pouvez. Vous m'avez déjà fait assez de mal conmie
cela. Je vous exècre. Je vous méprise. Ne m'adressez plus la
parole. Devant le monde, rien de changé : je vous parlerai comme
par le passé. Mais entre nous, c'est fini, je ne vous connais plus.
El tâchez que je ne vous rencontre pas trop souvent sur mon
chemin, ou je ne réponds pas de moi.
Ariette reprit :
— Je vous assure, Christian, qu'il m'en coûte de vous faire
du mal... et je vois que je vous fais du mal. Mais je ne vous ai
pas tout avoué.
— Je vous ai dit que je ne veux pas savoir le nom ! gronda
le prince. Prenez garde ! (Ses traits se convulsèrent.) Je vous
jure que ce nom, si vous essayez de le prononcer, je vous le
ferai rentrer dans la gorge, avant que vous n'ayez achevé...
« Voilà... il va me tuer, » songea Ariette... Tout Christian
signifiait la mort en cet instant, comme une bombe dont la mèche
finit de se consumer... « Voilà... il va me tuer. » Pour la pre-
mière fois, la mort apparut à la princesse avec son visage de dé-
livrance, ce visage mystérieux qu'elle montre à ceux-là seuls qui
ont touché le fond de l'angoisse humaine. Elle fut possédée par
le vertige des martyrs, quand elle répliqua :
■^ Je ne vous dirai pas ce nom, puisque vous refusez de l'en-
I
Digitized by VjOOQIC
266 REVUE DES DEUX MONDES.
tendre ; mais je dois VOUS laisser connattre que, cet amant... jo
suis enceinte de lui.
Elle ferma les paupières, espéra le coup mortel. Elle entendit
le fauteuil de Christian s'ouvrir sous l'écart brusque des mains
frémissantes, les bois jetés sur le ^arquet^ 4m mot grondé près
d'eUe:
— Drôlessel
Le souffle de fièvre et de colère du prince l'effleura. Et en
relevant instinctivement les paupières, elle vit, tout proche, les
traits décomposés de son mari.
— Drôlesse !... répéta-l^il.
Dans la figure, comme disent' les gens du peuple, il conti-
nua à lui parler, haletant : •
— Quand on se conduit comme une fille, on prend garde, au
moins, comme une fille. On ne risque pas de jeter un bâtard
dans une maison comme la mienne!., entends-tu?..', entends-tu ?
Deux fois il l'insulta, blanche comme une morte, d'un miot
populacier. Comme elle ne répondait pas, comme elle ne bou-
geait pas, il accompagna la dernière insulte d'un choc de son
poing sur l'épaule droite d'Ariette. Sous ce choc, il sentit l'épaule
si faible qu'il eut sans doute une honte instinctive et, s'écar-
tant, il alla retomber sur un pouf, devant la cheminée. Là, ma-
chinalement, il prit un rond de dentelle sur un guéridon à portée
de sa main, et en épongea la sueur de son visage. Il y avait de
la poussière sur la dentelle, elle se détrempa dans la sueur et
composa au prince un étrange masque, menaçant et comique.
— Quand je pense que j'ai épousé ça, grommela-t-il.
— Christian, implora la princesse, soyez miséricordieux.
Vous m'avez laissée si seule dans la vie 1
— Ah! voilà le comble! s'écria le prince... C'est ma faute I
C'est parce que je vous ai laissée seule, que vous vous êtes fait
faire un enfant !... Si toutes les femmes du monde que leur mari
n'espionne pas vous imitaient, on repeuplerait vite ! Est-ce par
stupidité ou par méchanceté que vous avez fait cela, voyons?...
(Il se releva, marcha de nouveau sur elle.) Moi, j'ai une maî-
tresse, c'est entendu et vous le savez. Mais je ne vous arrive pas
avec un bâtard à élever, en vous le donnant pour fils. Je com-
prends, maintenant, l'histoire des Tachouères! C'est plus drôle
que je n'avais cru, par exemple.
Ariette souffrait maintenant, sous les injures : elle souffrait
Digitized by VjOOQIC
LA PRINCESSE d'eRMINGE. 267
dans cette nouvelle conscience que lui faisait la maternité. Le
mot « bâtard, » flétrissant d'avance Têtre innocent qu'elle por-
tait, la brûlait. Elle mesurait sa faute à sa honte, à l'impossi-
bilité de relever l'outrage. Jusque-là elle n'avait pas pleuré. De
lourdes larmes commencèrent de couler sur ses joues.
— Il ne s'agit pas de pleurnicheries, dit le prince. Voyons,
continua-l^ii tâchant de maîtriser ses pensées en déroute et sa
voix défaillante. Il faut sortir de cette impasse, et sans scandale.
Vous êtes grosse de combien de mois?
— De quatre mois, je crois. '
— Quatre mois ! mais vous êtes folle d'avoir attendu quatre
mois. Ne pouviez-vous pas aviser plus tôt? Qu'est-ce qui vous a
empêchée? Il n'est pas possible que vous n'y ayez pas songé!
Mais répondez l
. Ariette réfléchit :
— Je crois que je comprends ce que vous voulez dire. Et je
vous confesse que j'ai pensé moi-même, un instant, à me tirer
ainsi d'embarras. Mais aujourd'hui, je ne le ferais à aucun prix,
même si je n'y risquais rien.
— Je vous affirme pourtant que vous le ferez. N'allez pas
vous imaginer que je laisserai naître cet enfant.
Les veines de ses tempes se sculptèrent de nouveau en relief
blafard sur le rouge de la peau.
— Je ne ferai pas ce que vous projetez, Christian. Ne me le
demandez pas, c'est inutile. J'ai péché contre vous, c'est vrai :
je m'en humilie. Mais je ne peux pas faire cela.
— Alors, bégaya Christian, vous voulez que ce bâtard naisse
chez moi, et qu'il soit mon fils? Voyons ! ajouta-t-il, en faisant
un effort pour se calmer. Vous n'avez pourtant rien à gagner à
me pousser à bout.
Ariette ne pleurait plus; Elle se hâta de parler, de s'expliquer,
comme un enseveli se hâte vers une issue qu'il aperçoit.
— Oh ! non, Christian. Dieu m'est témoin que je ne cherche
pas à vous irriter, et que votre mal me fait mal. Je me prêterai
à tout, pour diminuer sur vous le contre-coup de ma faute. Seu-
lement, contre mon enfant, ne me demandez rien. Je ne pour-
rais rien céder, et rien ne me fera céder. Car vous comprenez
bien qu'en me décidant à avouer ce que j'avoue, j'ai fait le
sacrifice de tout.
Elle parlait si ferme, que, d'abord, Christian ne répliqua pas.
Digitized by
GoogI(
2G8 RtIVUE DES DEUX MONDES.
Il considérait avec élonnement cette Ariette inconnue de lui, si
franche, si résolue. Et, comme nul n'a de prise sur la vérité
dite tout entière, déjà il sentait qu'il fallait ployer, rendre du
terrain.
— Pourtant! fit-il, contenant son front avec sa main, vous
ne supposez pourtant pas que je vais accepter un enfant qui
n'est pas de moi?
— Mais je ne vous le demande nullement I
— C'est heureux.
Il se mit à se promener de bout ^n bout de la petite pièce ;
son visage était convulsé, il gesticulait, et sa voix, de temps en
temps, émettait des sons que les lèvres n'articulaient pas. Cela
dura... un temps que ni Ariette ni Christian n'apprécièrent.
Ariette, échouée sur sa chaise, commençait, sous l'action des nerfs
tendus à l'extrême, à souffrir dans les reins et dans les entrailles.
Elle se raidissait contre cette souffrance, ne voulait pas souffrir,
parce cpi'il lui semblait que cela lui ôtait la lucidité dont elle
avait besoin. Elle obsevait Christian, sans terreur, même avec
un peu de pitié, car il était évidemment ravagé par l'angoisse.
Enfin il s'arrêta, adossé à la cheminée, et, sans regarder sa
femme, en phrases sèches et impérieuses, conMnc s'il eût réglé
le compte d'une servante, lui dit :
— Vous allez faire une absence, un voyage à l'étranger.
Ariette accepta d'un signe.
— Nous ne mettrons aucun médecin dans la confidence.
Vous vous installerez sous un faux nom, dans un coin d'Alle-
magne ou d'Italie. Votre femme de chambre, Martine, se doute
évidemment de la vérité?
— Elle sait tout.
— La regardez-vous comme sûre ?
— Absolument.
— Vous l'emmènerez. Vous achèverez là-bas votre gros-
sesse : nous trouverons quelque prétexte de santé pour expliquer
cette longue absence.
De nouveau la princesse acquiesça.
— Au moment de votre délivrance, je veux être prévenu. Je
viendrai moi-même vous rejoindre, et y assister. Rien ne vous
manquera, je vous le promets.
— Merci, Christian; vous êtes plus miséricordieux que je ne
lavais attendu.
Digitized by VjOOQIC
ii
LA PRINCESSE d'eRMINGE. 269
^ Quand Tenfant sera né; je me chargerai de son entretien
k son é du cation •
— Vous ferez cela?
— Je le ferai, à une seule condition : c'est que jamais, jamais
^^D?, vous ne le verrez.
I — Comment ? fit Ariette. On me l'enlèvera? J
I — Dès qu'il sera né. Et jamais vous ne me demanderez où l
est. Seulement, je vous donne ma parole, et vous savez qu'elle
valable, que l'enfant sera bien élevé, ne manquera de rien,
l'on lui enseignera un métier qui assurera sa vie.
.\rlette secoua la tète et dit simplement :
— Cela ne se peut pas.
± —Que voulez- vous dire?
■ — Je ne veux pas quitter mon eufant.
I — Vous ne voulez pas? vous ne voulez pas? ricana le prince.
KVoilà une façon de parler qui vous sied bien ! Savez-vous que
Rfous n'avez plus à vouloir, mais à vous soumettre ? Ou bien je
BraisTous faire enfermer, entendez-vous, enfermer à Saint-Lazare
Bavec les filles et avec les folles !...
V — Christian !
— Ah ! j'en ai eu, de la patience, je crois, et peu d'hommes
auraient souffert sans révolte ce que je viens de souffrir. Mais je
vous jure que, si vous continuez à me braver, je vous... je vous
briserai.
Il pouvait à peine parler, sa voix s'empâtait et se faussait.
.Wette tenta de le calmer.
— Mais je ne vous brave pas, Christian ! Oh Dieu ! c'est bien
loin de ma pensée. Mettez-moi où vous voudrez, cachez-moi pour
la vie, cela m'est égal. Vous avez le droit de me punir. J'accepte
d'avance toutes les punitions, sauf de me séparer de mon enfant.
— On ne vous consultera pas, dit Christian.
— Je ne me laisserai pas faire, il vaut mieux que vous le
sachiez d avance.
Quand elle prononça ces mots, elle vit de nouveau, dans les
yeux de son mari, la menace du meurtre.
— Gredine! murmura Christian. Si je pouvais t'étrangler
ici... Prends garde... Je n'aurai peut-être pas la force de me
sisler tout à l'heure.
Il résista pourtant ; la peur du scandale le mata cette fois
if«r«. Ariette, si têtue, à quoi bon \e frapper, puisqu'elle se
Digitized by VjOOQIC
270 REVUE DES DEUX MONDES.
laisserait frapper et ne céderait pas? Il sentait cela à Tévidence :
et le besoin d'obtenir d'elle qu'elle cédât était à ce point tyran-
nique, qu'il n'avança pas sur elle. A bout d'espoir et même do
force, ce géant affolé murmura naïvement, pour lui-même ;
— Mais que faire ? que faire?
Ariette implora:
— Ne pourrais- je pas disparaître de votre vie, sous un pré-
texte quelconque de maladie?... Vous direz qu'on m'a installëe
dans un sanatorium^ dans une maison de retraite... Ni mon
père, ni ma mère ne protesteront : personne ne s'intéresse à
mon bonheur, ni à mon existence. Ne puis-je pas passer pour
morte?
Elle était si manifestement sincère, que le prince s'apaisa un
peu.
— Une séparation... murmura-t-il. Mais tout "se saura. On
fera des conjectures. On devinera. Ah ! je suis bien misérable !
Il s'assit sur le divan où tout à l'heure était Ariette. Sa figure
vieillit, s'hébéta, de grosses larmes brillèrent au coin de ses
yeux et roulèrent sur ses joues maculées de poussière.
— Christian!... s'écria la princesse. Ah ! pardonnez-moi!
Elle voulut lui prendre la main. Elle-même lui pardonnait
tout, en ce moment, affolée à l'idée qu'elle avait créé une telle
douleur, elle qui se croyait incapable de nuire.
Christian reprit :
— Tâchons d'y voir clair et de décider quelque chose... H
n'y a décidément pas moyen de sauver toute la face, pour le
monde. Le mieux est de nous séparer, de divorcer. Je ne me
remarierai pas. On admet qu'un homme divorce, s'il ne se re-
marie pas... Eh bien! c'est dit... Nous allons nous séparer... le
plus discrètement possible. Bien entendu, il ne sera pas question
de votre grossesse. Je prendrai même tous les torts à ma charge.
Nous laisserons passer le temps légal... trois ans, je crois...
après ces trois ans, vous demanderez à convertir la séparation en
divorce.
— Je ferai tout ce que vous voudrez.
— Bien, dit Christian.
Comme un homme qui vient de porter un poids trop lourd
pour ses muscles, il se reposa de penser pendant quelques
instans... Son esprit, peu habitué à l'effort, était harassé et
satisfait de sa trouvaille. Tout lui semblait aplani, désormais.
Digitized by VjOOQIC
LA PRINCESSE d'eRMINGE. 271
Ariette partait de sa vie... On ne la revoyait plus... Et si la cour
de Rome dénouait le lien conjugal (la chose est possible, en
somme), peut-être le mariage avec Madeleine...
Il dit :
— Alors... c'est convenu? L'accouchement à Tétranger, la
séparation amiable... le divorce à votre requête.
Ariette hésita.
— Vous ne répondez pas ?
— Je vous répète que je vous obéirai en tout mon possible,
du Ariette... Mais... au milieu de tout cela... mon enfant?
— Quoi, votre enfant?
— Que deviendra mon enfant? Quelle sera sa condition dans
la rie, avant el après le divorce?
Christian réfléchit, agacé de ce nouvel effort d'invention et de
prévision qu'on lui demandait.
— L'enfant... murmura-t-il... mais, on ne le verra pas, on
ne le connaîtra pas, puisque votre maternité aura été secrète...
Personne ne parlera de l'enfant, ni vous, ni moi. Et, tenez, voici
la solution... qui est excellente, qui vous donne satisfaction,
puisque vous pourrez indéfiniment et sans inconvénient garder
lenfant près de vous, et l'élever...
— Dites ! fit Ariette anxieuse.
— Votre femme de chambre a toute votre confiance ?
— Oui.
— Eh bien i on donnera une somme à cette fille, et l'enfant,
là où il naîtra, sera inscrit à l'état civil comme né de Martine
Lebleu et de père inconnu.
— Non, Christian, répliqua Ariette. Je ne peux pas dire que
cet enfant n'est pas mon enfant... Mais qu'est-ce que cela vous
fait? ajouta-t-elle, épouvantée par le retour d'orage qu'elle lisait
dans les yeux de son mari... qu'est-ce que cela vous fait, puisque
je m'en irai, je disparaîtrai?... je vous le jure... oîi il vous plaira
dem'envoyer... en Amérique, en Australie... et je ne reviendrai
jamais.
Il parut que Christian n'avait pas entendu ces derniers mots
par lesquels Ariette avait tenté de parer la violence qu'elle de-
vinait imminente.
— Vous êtes folle ! cria-t-il.
La colère recommençait à étouffer et à fausser sa voix.
^ Décidément, quelqu'un vous mène, et je suis bien sot de
Digitized by VjOOQIC
272 REVUE DES DEUX MONDES.
discuter... Pas de plaisanterie, allons ! St vous ne m'obéîssez pas,
je vous chasse d'ici, je vous le jure... et il vaut même mieux
que vous vous sauviez tout de suite, car je ne suis pas sûr de ne
. pas vous briser avant... L'enfant sera Tenfant de Martine. Il sera
déclaré à l'état civil comme enfant de Martine. Vous relèverez,
si bon vous semble : je vous donnerai de quoi l'élever. Mais
comme un fils de vous, tant que vous êtes ma femme, est réputé
pour mon fils, je ne me soucie pas qu'un jour ou l'autre ce
bâtard ou vous-même veniez me faire du scandale et du chan-
tage... ■-■ -'-
— Christian!... implora Ariette.
— Oui, du scandale,* du chantage... et toute votre résistance
d'aujourd'hui n'est oas autre chose que du chantage... Une
fois que vous ne serez plus ma femme, et qu'il ne pourra pas y
avoir de doute sur ma non-paternité, menez la vie qu'il vous
plaira, faites vingt enfans, si vous voulez... je ne serai pas le pre-
mier prince dont la femme aura tourné à la gueuse. Je ne veux
pas de bâtard dans la maison d'Erminge. Donc l'enfant, si je
tolère sa naissance, ne saurait être vo/re enfant. Est-ce dit?
— Je ne peux pas, dit Ariette très bas.
— Quoi? qu'est-ce que vous ne pouvez pas?
— Je ne peux pas promettre que je ne dirai pas à mon enfant
que je suis sa mère. Lui et moi, nous serons des absens pour
toujours. Je lui dirai qu'il n'est pas de vous, mais quelle que
soit la loi des hommes, je ne lui laisserai pas croire qu'il est
l'enfant d'une autre que moi-même... Christian!...
Elle cria ce nom avec épouvante, tant la révulsion du visage
de son mari, à sa réplique, avait été soudaine et effrayante...
« Ah ! je vais mourir !... » pensa-t-elle encore, et, par lassitude de
cette lutte trop longue, dont l'issue était maintenant évidemment
désespérée, elle accepta la fin, et la souhaita brusque, sous un
choc do cette force formidable, déchaînée, qui s'élançait sur
elle... Le choc fut la simple rencontre du corps de Christian
et de son frêle corps à elle qui aussitôt céda, s'abattit sous la
poussée... En arrière elle buta contre un siège et tomba à la ren-
verse, presque sans bruit, sur le tapis... Là elle vit, une seconde,
la stature dressée de son mari, qui lui sembla gigantesque, les
lourds pieds germaniques, serrés dans le vernis des chaussures;
elle eut l'impression qu'elle allait être foulée par cela, comme un
passant par les roues d'un fardier. A ce moment l'horreur
Digitized by VjOOQIC
tA PRINCESSE D^ERMIKGE. 273
physique de la souffrance et de la mort la recroquevillèrent
sur le tapis, comme une pauvre chenille menacée, heurtée. Et
sans doute le prince hésita lui-même à l'écraser là, à s'assouvir
dans du sang de tout ce qu'il souffrait depuis une heure. 11
œgna tout de môme du pied, mais avec une rudesse contenue,
celte forme de femme effondrée.
Ariette reçut le coup sur la main instinctivement déployée
contre son ventre; et la peau délicate s'érafla, tandis qu'une dou-
leur se prolongeait dans les entrailles. Presque aussitôt, le géant
se baissa, prit cette chose qui pantèlait à terre, la saisit, la sou-
leva, la logea sous son bras gauche. Puis, il ouvrit la porte du
petit salon, tirant Ariette dont les bras l)&ttaient les meubles,
dont la figure balayait le sol; il traversa vivejnent la galerie où
1 électricité répandait un jour éclatant, gagna le seuil de la porte
d'entrée, l'ouvrit furieusement, et, d'un geste furieux aussi,
poussa la loque humaine dans la nuit du palier solennel, usant
sa suprême envie de meurtre dans la violence de ce geste. La
tête d'Ariette, que ses mains ne protégeaient plus, heurta une
banquette du palier ; elle avait perdu connaissance avant que la
porte ne se fût refermée sur le prince qui rentrait chez lui, chan-
celant, ivre.
La lourde et somptueuse maison, dans ses murs massifs, dans
ses plafonds rembourrés de liège, dans ses tapis et ses tentures,
avait englouti le bruit du drame. Et le silence s'y appesantit de
nouveau.
Les yeux d'Ariette, quand ils se rouvrirent, virent très clair
dans ce qui lui avait paru un abtme obscur, à Tinstant où elle
y était projetée... Délivrée du noir mortel d*oû elle remontait à la
sensation, ses prunelles rétrécies perçurent les moindres détails
des choses autour d'elle : l'escalier blanc avec son tapis de
Srayme barré de cuivre au pied des contremarches, les tor-
chères de bronze doré... un escalier de rêve s'enfonçant dans de
Tombre... puis lé palier sur lequel elle gisait, le bas du corps
sur un chemin de moquette, le buste contre la dalle, avec la
banquette aux pieds de chêne au-dessus de sa tête, montrant les
sangles entre-croisées de son envers. A gauche, sous la double
rte d'entrée de son appartement, toute la lumière de la galerie
sait en nappe d'or, illuminait le cauchemar. ^
Ariette remua : aussitôt sa main, sa tête et son ventre ren-
ToiE util. — 19©4. 18
Digitized by VjOOQIC
274 REVUE DES DEUX MONDES.
Voyèrent à son cerveau trois souffrances différentes, simul-
tanées... c( Peut-être est*ce la mort? » se dit-elle.T. Elle sentit
que sa volonté se détachait de son corps, devenait indifférente au
mal de sa chair. Elle commanda à ses membres de remuer dans
la douleur... Maladroite et meurtrie, elle s'évada de dessous la
banquette qui l'offusquait, et se cognant, se blessant encore, s'en
éloigna, sans même imaginer que c'était une chose pour s'as-
seoir, pour le repos... Le lieu du repos, dans le réveil confus de
sa pensée, elle le voyait aux marches de l'escalier, en face d'elle.
Elle s'y traîna et réussit, s'aidant des lourds balustres de la
rampe, à se hisser, à s'accroupir sur la première marche. Elle
y demeura, le buste penché sus ses genoux, attendant pour se
redresser qu'elle eût la force de vaincre la douleur aiguë de ses
reins.
Ainsi crispée, elle songea.
Ce qui s'était passé entre elle et son mari, peut-èb'e dix mir
nutes, peut-être une heure ou deux heures auparavant, lui revint
brusquement en mémoire. Mais elle ne pouvait imaginer ce
qui allait advenir d'elle, comment elle s'en irait de cette marche
sur laquelle elle était assise. Elle ne s'attarda pas à. se le figurer.
Elle rêva sur sa douleur présente, sur les minutes horribles qui
l'avaient précédée. « C'est fini : cette heure affreuse ne recom-
mencera jamais. » Il lui sembla qu'au prix de cela elle venait
d'acheter le droit d'avoir son enfant. Une dette était payée.
Elle tressaillit d'un léger sursaut d'espoir, pour la première
fois depuis bien longtemps. Puis la faiblesse physique l'em-
porta.^. Sa tête s'inclina dans ses genoux, elle ne pensa plus...
ou du moins elle ne pensa que juste assez pour savoir qu'elle ne
dormait pas... Et du temps coula encore, dans la nuit.
— Ma princesse ?
Ariette releva les yeux : la forme souple de Martine, d'abord
debout devant elle dans la lumière intense de la porte ouverte,
aussitôt se ploya vers elle, l'enlaça de ses bras.*
— Ma princesse I... Qu'avez-vous ? Vous avez mal... Oh!
dites que vous vivez I
— Oui... oui... je n'ai rien... mais restez... restez... mu^
mura Ariette... Ne me quittez pasl
— Bien sûr, je ne vous quitterai pas... Allons I il faut rei
trer, ma princesse ; laissez-moi vous soutenir.
Digitized by VjOOQIC
LÀ PRINCESSE d'eRMINGE 275
— Non... dit Ariette effarée: je ne veux pas rentrer. Le
prince m'a jetée dehors. Martine, je veux m'en aller d'ici, de
cette maison. Je vous en conjure, emmenez-moi...
Martine se redressa et songea un instant.
— Poiivez-vous rester seule un peu, ma princesse? dit-elle. ••
Je vais revenir, attendez-moi.
— Non, ne me quittez pas, soupira encore Arlrette...
— Je reviens tout de suite. Tenez, asseyez-vous sur la ban-'
quette. Vous serez mieux, appuyée au mur. Attendez-moi...
Elle guida Ariette docile, l'assit, puis rentra dans l'apparte-
ment. Ariette aurait voulu la rappeler, la rejoindre,, obsédée
par la peur que Martine ne ramenât Christian ; mais le seuil
illmniné de l'appartement, bien que la porte fût demeuré)^
ouverte, liii semblait infranchissable, comme barré par du feu.
Son anxiété fut atroce, jusqu'à ce que la femme de chambre
reparût, apportant un chapeau, un manteau d'Ariette, un petit
sac, et vêtue elle-même à la hâte. La princesse ne résista pas à.
mettre le manteau et le chapeau. Le moindre geste la faisait
souffrir; mais elle se sentait souffrir avec une extrême indif-
férence.
Quand elle fut debout, habillée et coiffée tant bien que mal,
Martine la prit par le bras.
— Descendons, dit-elle.
Ariette descendit... A mesure qu'on descendait, l'obscurité
s'épaississait.
A l'entresol, la princesse épuisée dut s'asseoir. Martine lui
laissa quelques instans de repos, puis la pressa :
— Allons. . . Courage !
Elle se releva et descendit encore, automatiquement, de^
marches, des marches : il lui semblait que ces marches innom-
brables s'enfonçaient jusque sous terre.
Elle demanda faiblemeoit :
— Où allons-nous, Martine î
Martine répondit :
— Mais chez nous, ma princesse !... Chez bébé !
Marcel Prévost.
{La dernière partie au prochain numéro.)
Digitized by VjOOQIC
AU CONGRÈS D'AMSTERDAM
De tous les Congrès socialistes internationaux, celui d'Am-
sterdam a provoqué en France le plus d'attention et soulevé le
plus de polémiques. C'est à peine si la presse anglaise en a fait
mention. Les socialistes d'Amsterdam ont aussi peu excité la
curiosité des Anglais, que s'il s'était agi d'une réunion cosmo-
polite de médecins ou de philosophes, bien que les socialistes
se proposent non d'améliorer ou d'interpréter le monde, mais
de le changer ; — c'est que les Anglais professent la plus par-
faite indifférence pour les phrases et les théories. Les socia-
listes du continent sont d'habiles metteurs en scène, et ils
savent organiser leurs représentations théâtrales. Ils ont exhibé
à Amsterdam un marxiste japonais, un parsi hindou, des révo-
lutionnaires russes. Afin de rendre sensible h tous les yeux
l'éclatant contraste de la civilisation prolétarienne et de la bar-
barie capitaliste qui remplit l'Extrême-Orient de sang et de
ruines, le citoyen Plekhanoff et le citoyen Sen Katayama se sont
serré solennellement la main, au milieu des hurrahs et des
trépignemens de l'assistance. Mais le grand attrait d'Amsterdam,
digne de rivaliser avec la coupe Gordon Bennett, ou le match des
grands escrimeurs, fut le duel oratoire entre Bebel et M. Jaurès.
A tort, ou à raison, on estimait qu'en France les résultats de cette
lutte pouvaient causer une répercussion sur notre politique inté-
rieure, et l'on en a discuté avec passion les résultats.
I
Ces sortes de Congrès présentent cependant quelque întér i
général. Ils permettent aux socialistes de frapper l'attention < i
Digitized by VjOOQIC
m»-'^'^ ^
AU CONGRÈS D* AMSTERDAM. * 277
public, de se mieux connaître eux-mêmes, de se rendre compte
de la situation respective de leurs partis, des résultats acquis
et des moyens d'en obtenir de meilleurs, de discuter les pro-
blèmes qui se posent, de rechercher la meilleure tactique : ce
sont les séances académiques des états-majors socialistes de
tous les pays. Le spectateur attentif a le privilège de voir,
d entendre des êtres vivans.
Au fond de la plus élégante salle de concert d'Amsterdam,
le Concerl GebouWj une estrade est dressée, garnie de drap
TOQge. Une guirlande de fleurs rouges court le long de la
rampe. Derrière l'estrade, du parquet au plafond, s'étend une
longae toile, sur laquelle vous lisez- en lettres gigantesques le
eri de guerre par lequel se terminait le manifeste communiste
de Karl Marx en 1848, et qui est la devise même de l'Interna*
tioDale : Proletariers Van Aile Landen Vereinifft U — Prolétaires
de tous les pays, unissez-vous 1 unissez-vous pour la lutte de classe
contre la bourgeoisie capitaliste, votre seule ennemie. Paix entre
les nations, guerre entre les classes, entre les exploiteurs et les
exploités, jusqu'à lexpropriation finale!
Si maintenant, sous l'impression de cette devise, vous cher-
chez des yeux les prolétaires parmi les 470 délégués accourus à
Amsterdam, de Yokohama à New- York, vous n'en trouvez pas
tm seul dont Taspect extérieur réponde à cette idée. On attache
à ce mot de prolétaires ^ considéré par les ouvriers anglais comme
ime injure, une image de misère ou de pauvreté. Le prolétariat
en haillons, le Lumperiproletariat^ est sévèrement exclu des
partis socialistes : vous n'y rencontrez pas même le prolétariat
en blouse. La blouse bleue que M. Thivrier arborait au Palais-
Bourbon ferait tache dans un Congrès de socialistes. Mais le
terme prolétaires, en langage socialiste, s'applique à tous ceux
qui vivent de leur travail, dans des situations dépendantes,
quelque élevés que soient leurs salaires ou leurs honoraires. Si
la théorie de Marx était vraie, si la grande industrie avait pour
effet de paupériser les masses, les Congrès internationaux de-
vraient, d'une période à l'autre, présenter un aspect plus lamen-
table de corps amaigris et de visages affamés. C'est le contraire
qi" arrive : les physionomies sont florissantes, les ceintures
s'( trgissent. Le développement de la production accroît le bien-
ê< des classes ouvrières, bien loin de les appauvrir. Devant
r dence des faits, la théorie marxiste çst aujourd'hui abt^n-
Digitized by VjOOQIC
278 REVUE DBS DEUX MONDES.
donnée, même par les dépositaires de la doctrine (i). Mais
les socialistes ne font qu'en tirer de plus grandes espérances.
Plus les classes se rapprochent, -plus elles se combattent. La
bourgeoisie n'a pu vaincre la noblesse et se substituer à elle
qu'après s'être rapprochée d'elle par la culture et la richesse. Le
dénuement ne pousse qu'à la résignation ou à la révolte; il
fait des ouvriers religieux ou des anarchistes. Le socialisme
éduque et organise les travailleurs en voie de prospérité ; il les
prépare à arracher à la bourgeoisie la direction politique et
économique de la société.
Ces socialistes éducateurs, lorsqu'il s'agit de politique, de
conquête des pouvoirs publics, se recrutent en partie dans l'élite
de la classe ouvrière, surtout chez les typographes, mais aussi
dans les couches les plus diverses de la bourgeoisie, et c'est ce
qui donne à ces sortes de Congrès un aspect si particulièrement
bourgeois.
Le mouvement socialiste se produit dans deux directions : de
bas en haut, pour ainsi dire, par les syndicats, avec l'arme des
grèves; les syndicats sont uniquement composés d'ouvriers,
dirigés par les militans ouvriers. Il s'exerce d'autre part, de
haut en bas, par Tinfluence que les politiciens socialistes acquiè-
rent dans les municipalités, dans les Parlemens. L'exemple de la
ville de Marseille étale à nos yeux les résultats auxquels peu-
vent aboutir ces deux mouvemens, économique et politique,
lorsqu'ils se rejoignent et se combinent. Marseille, si riche et si
active, a l'importance d'un petit État. La classe commerçante
et industrielle s'y est trouvée prise, comme dans un étau, entre
les meneurs syndicalistes et les politiciens socialistes. Le résultat
ne s'est pas fait attendre : c'est la ruine de la grande cité.
Au Congrès d'Amsterdam, les syndicats qui se rattachent
aux partis socialistes n'étaient représentés qu'imparfaitement,
d'une façon très inégale d'un pays à l'autre. Presque seules (2),
les organisations politiques de France s'y étaient donné rendez-
(1) Voir la prérace de M. Rautsky à la 4* édition de das Brfurter Programm,
(Test dans ce commentaire du programme d'Erfurt qu'il faut chercher les textes do ,
marxisme orthodoxe. J
(2) Quelques syndicats isolés se rattachent aux organisations politiques fi n-
çaises. La Confédération générale du Travail et la Fédéralion des Bounes du ' ''
vail, tout à fait indépendantes, qui aspirent h la concentration de toutes les fo ei
ouvrières, n*ayaient pas envoyé de délégués à Amsterdam, l/our organe la Voi '«
peuple, sons rinHuence des anarchistes, n*a pas souftlé mot du Congrès.
Digitized by VjOOQIC
i
I AU CONGRÈS d' AMSTERDAM. 279
! Tous^ et c'est ce qui explique pourquoi, parmi ces propagan-
distes, on apercevait tant de bourgeois de toutes les classes, des
avocats, des vétérinaires, des médecins, des étudians, des profes-
seurs, des journalistes en nombre, des propriétaires, des patrons
et jusqu'à des millionnaires. Depuis que les classes ouvrières
sont entrées sur le champ de bataille de l'histoire, nombre de
gens désertent leur propre classe et s'enrôlent au service de la
cause socialiste, pour conquérir le pouvoir et l'exercer au nom
du <f prolétariat. )>
 vrai dire, les cadres socialistes existaient avant que les
troupes ne fussent recrutées. La première Internationale, dirigée
par Karl Marx, de 1864 à 1872, qui présenta au début un visage
assez bénin pour attirer des républicains philanthropes tels que
Jules Simon et Ghaudey, avant de se changer en tête de Gor-
gone, ne comprenait, dans les divers pays, que des chefs et point
de soldats. On serait môme tenté de croire que le socialisme po-
Utique, aussi bien que le socialisme théorique, est d'invention
bourgeoise. D'après un écrivain socialiste (1 ), « les tendances com-
munistes ne sont pas, tant s'en faut, le fruit de l'esprit populaire :
les intellectuels de la bourgeoisie en ont été les véritables insti«
gatenrs. » Nous pouvons en dire autant des partis socialistes
{politiquement organisés. Â force de propagande, et par suite du
mode de suffrage démocratique, les intellectuels de la bour-
geoisie sont parvenus à former des milices, à agir sur les élec-
teurs, et à créer des groupes dans les Parlemens. C'est en cela,
tout d'abord, que la nouvelle Internationale se distingue de
Vancienno.
Les premières assises en ont été jetées au Congrès de Paris
en 1889. L'Internationale s'est reconstituée au second Congrès
de Paris en 1900, avec un bureau permanent : en 1904, elle réu-
nissait à Amsterdam 5 délégués de l'Italie, 7 du Danemark,
66 de l'AUemagne, 3 de la Hongrie, 1 de l'Australie, 11 des
États-Unis, 1 du Canada, 1 de l'Arménie, 101 de l'Angleterre,
2 de la République Argentine, 11 de l'Autriche, 38 de la Bel-
gique, 3 de la Bohème, 2 de la Bulgarie, 5 de l'Espagne, 89 de
la France, 33 de la Hollande, 1 du Japon, 2 de la Norvège,
29 de la Pologne autrichienne, russe et allemande, 45 de la
1 sie, 6 de la Suède, 7 de la Suisse, 1 de la Serbie : au total
M. Rappoport, Revue socialiste, ayril 1901.
Digitized by VjOOQIC
280 ilEVUE DES DEUX MONDES.
470 délégués, qui représentent les organisations socialistes de ces
divers pays. Jamais les Russes n'avaient figuré aussi complète-
ment à un Congrès.
Le nombre des délégués ne correspond pas nécessairement à
Timportance des groupes qui les ont envoyés à Amsterdam. Ces
groupes sont unifiés dans certains pays, par exemple en Alle-
magne, en Belgique, en Hollande; diversifiés dans d'autres, et
parfois très hostiles. Il suffit de citer, en France, les Guesdistes
(parti socialiste de France), les Jauressistes (parti socialiste fran-
çais), et les AUcmanistes (parti ouvrier socialiste révolution-
naire). En Russie le Bund (alliance des ouvriers juifs), le parti
ouvrier social démocrate, et le parti socialiste révolutionnaire
(terroriste), font, la plupart du temps, très mauvais ménage. L^
trois sections de la Pologne ne s'entendent pour ainsi dire jamais.
A.UX États-Unis, on compte trois organisations différentes; en
Angleterre, sept, qui ont envoyé au Congrès des délégations dis-
tinctes. Les forces numériques de ces groupes ne nous sont pas
connues dans l'ensemble. Qu'il nous suffise de remarquer que
les voix obtenues par les socialistes dans le corps électoral et
les sièges qu'ils gagnent dans les Parlemens, ne sont nullement
en proportion de leurs organisations étroites. Ni les Américains,
ni les Anglais n'ont dj9 représentans qui comptent dans les corps
élus. A Westminster, il n'y a qu'un seul socialiste, élu comme
tel, M. Keir Hardie.
C'est que les ouvriers anglais préféraient voter jusqu'ici pour
des libéraux, ou pour des ouvriers alliés aux libéraux. Ils ne se
soucient pas d'ouvrir le Parlement aux déclassés, aux ambitieux,
aux intellectuels de la bourgeoisie, pour qu'ils y fassent figure
et carrière. Un comité s'est fondé récemment en Angleterre, le
Labour représentation commit tee^ en vue de réunir des fonds
pour une représentation ouvrière exclusivement distincte, sé-
parée des libéraux à tendance socialiste. Ce comité compte déjà
900 000 adhérens. 11 était représenté à Amsterdam par deux dé-
légués. Un certain nombre de Trades-Unions, mais non les plus
importantes, avaient envoyé 26 délégués.
En France, au contraire, où les députés socialistes, bourgeois
en majorité, jouent le premier rôle à la Chambre, les organ^'î-
tions socialistes paraîtront extrêmement faibles. C'a été une stu ^
faction pour les Anglais d'apprendre que les bataillons sacréî le
M. Guesde et de M. Vaillant ne comptent dans toute la Fra e
Digitized by
GoogI(
AU CONGRÈS d'aMSTERDAM. 281
que 16000 membres cotisans: ils ont fait élire 13 députés à la
Chambre, et leurs candidatures multiples ont réuni 487 000 suf-
fnges. Quant aux jauressistes^ ib ne dépassent pas 8 500 membres
organisés, auxquels on a peine à arracher 30 centimes de coti-
sation par an! Malgré un nombre si minime d'adhérens, qui
diminue d'une année à l'autre, les jauressistes ont obtenu
406377 voix aux dernières élections, un peu plus dWe trentaine
de sièges à la Chambre, et, alliés aux radicaux et à 25 000 francs-
maçons, ils gouvernent la Chambre, le Ministère et 38 millions
de Français.
Si ron excepte la France, on peut estimer que, depuis le der-
nier Congrès international, il y a progrès pour les organisa-
dons socialistes permanentes des divers pays. Quant aux frac-
tions socialistes dans les Parlemens, il faut enregistrer des
succès et des revers. Les Allemands tiennent de beaucoup la
lèle, avec leiirs trois millions de voix, qui les ont mis au premier
rang des partis allemands dans le corps électoral, et au second
rang au Reichstag avec leurs 81 députés. De 1898 à 1903, ils
ont gagné 900 000 voix. Ils n'ont devant eux que le centre catho-
lique pour leur barrer la route; mais ils subissent des échecs
aux élections partielles, grâce au zèle de presque tous les
partis à se grouper contre eux. Les Belges, au nombre do
28 députés, ont perdu sept mandats au dernier renouvellement
de la Chambre, mais au profit des libéraux, lesquels, s'ils
arrivent au pouvoir, ne pourront se passer du' concours des
socialistes. En 1900, les socialistes autrichiens ont perdu cinq
sièges, et leur douzaine de députés ne joue au Reichsrath
qu'un rôle modeste. En Italie, les socialistes comptent
42000 membres régulièrement cotisans; ils sont 27 au Parle-
ment; ils ont vu M. Giolitti, au début de son ministère, rechercher
leur concours et leur offrir un portefeuille.
L'événement le plus remarquable qui se soit accompli, depuis
1900, a été non pas l'accession au pouvoir de quelque socialiste
isolé, mais bien la constitution en Australie d'un ministère entiè-
rement socialiste, exclusivement composé, à l'exception d un seul
de ses membres, d'ouvriers appelés au pouvoir par lord Northcote.
Le collectivisme du ministère Watson s'est aussitôt réduit à une
istion d'arbitrage et de retraites. Ce cabinet socialiste a ma-
este les affinités les plus marquées pour le protectionnisme
e nationalisme. Il est tombé, le mois dernier, après cent jours,
V
Digitized by
GoogI(
1
282 REVUE DES DEUX MONDES.
à peine, d'existence^ sur la proposition de privilèges exorbitans
à accorder aux ouvriers syndiqués, question qui était sa seule
raison d'être. Rien n'est plus conforme à l'esprit du socialisme
ouvrier que cet égoïsme syndical, qui sacrifie le peuple des tra-
vailleurs aux intérêts d'une minorité tvrannique.
II
Nous venons d'essayer de nous rendre compte, trop sommai-
rement, de ce que représente un Congrès tel que celui d'Amster-
dam : à côté du nombre, il faudrait pouvoir déterminer le carac-
tère, la valeur des individus. Le programme des questions sou-
mises au Congrès par les organisations socialistes des divers
pays était, comme toujours, trop chargé. Il comprenait la légis-
lation ouvrière, la politique générale, la tactique socialiste, à
l'exclusion des questions agraires qui ne sont jamais abordées,
et pour cause : les socialistes Allemands, qui ont tenté de les
discuter jadis à Breslau, se sont heurtés à la difficulté inextri-
cable de concilier Tagrarisme et le collectivisme. Les ouvriers
des champs commencent cependant à se sjmdiquer et à faire
grève; dans certaines contrées, ils votent en faveur des candidats
socialistes. Les guesdistes se montraient très fiers d'un rural,
objet rare, qu'ils avaient amené au Congrès. M. Jaurès a pré-
senté une adresse de paysans languedociens.
La plupart des sujets traités, quand les personnes ne sont
pasen jeu, sont expédiés d'une façon indiflférente et superficielle
le plus souvent, ou ne sont même pas discutés. Les socialistes
émettent des revendications ou des vœux, sans se donner la
peine d'indiquer les moyens pratiques de les réaliser. Ou encore,
ils protestent contre tout ce qui blesse leurs sentimens socialistes.
Molkenbuhr, député au Reichstag, s'est fait une spécialité de
!a politique sociale et de l'assurance ouvrière. 11 veut bien re-
connattre que les grandes lois d'assurances ouvrières ont donné
quelques satisfactions aux ouvriers allemands. Mais les accidens
deviennent de plus en plus nombreux dans l'industrie, et cela
tient uniquement à ce que l'excès de travail fatigue l'attention.
L'assurance contre les accidens doit donc avoir pour complé-
ment la diminution des heures de travail. L'assurance cont.
le chômage résulte du droit à l'existence. 11 faut donc l'orge
niser. Les capitalistes, chargés du poids de cette assurance, ai
Digitized by VjOOQIC
JlV congrès d' AMSTERDAM. 2S3
TOttt intérêt à réduire le nombre des ouvriers chômeurs. Notez
qoc, SI l'ouvrier a son existence assurée, même en cas de grève,
riei ne lui sera plus facile que de mettre le capital en échec.
Les députés socialistes exigeront donc, dans tous les Parlemens,
un système complet d'assurances, sous l'administration des
assurés. Le parti socialiste de France, d'accord avec les syn-
dicats, a fait voter par le Congrès une résolution qui écarte tout
prélèvement sur le salaire des ouvriers pour alimenter les caisses
d'assurances.
La politique coloniale est, à tous les Congrès, comme à la
Chambre des députés de Hollande, dont il fait partie, laifairede
Van Kol, riche Hollandais, propriétaire à Java, qui connaît, au-
trement que par ouï dire, l'exploitation coloniale. Il est certain
qne^dans les colonies, les peuples chrétiens ont ime singulière
façon d'interpréter l'Évangile. Van Kol reconnaît toutefois le
droit des peuples supérieurs à coloniser, à élever les peuples
barbares à la civilisation, et il distingue la colonisation capita-
liste et ses brigandages, de la colonisation socialiste, dont il
pend soin de fixer les règles... futures.
Un Anglais, Hyndman, dénonce Tinfamie du système capi-
taliste dans les colonies anglaises. Dababhai Naorop, de la reli-
gion des parsis, membre de la délégation socialiste d'Angle-
terre à Amsterdam, petit vieillard de quatre-vingts ans, combat
vainement, depuis cinquante années, pour Taffranchissement de
ses compatriotes du joug des Anglais dans llnde. Un fonction-
naire de l'administration de Tlude nous expliquait un jour la
politique anglaise à l'égard des Hindous : We sçueeze them, nous
disait-il, et il faisait le geste d'exprimer un citron et d'en jeter
Técorce. Dababhai Naorop demande que les Hindous s'adminis-
trent eux-mêmes sous la suprématie de l'Angleterre : par là ils
échapperont aux horreurs de la famine . Et le €ongrès approuve ; . . .
il ne reste plus qu'à obtenir le consentement du gouvernement
britannique.
Le bureau du parti socialiste international avait mis à l'ordre
du jour du Congrès la question des Trusts, Rien, cependant, ne
tonche de plus près les socialistes que l'énorme développement
^'^ Trusts. Par la concentration des entreprises, les Trusts
orient la concurrence, règlent la production. Supposez les
ists du pétrole, du sucre, de l'acier, de la viande, de la naviga-
ij etc., expropriés par l'État qui les administrerait au profit
Digitized by VjOOQIC
284 REVUE DES DEUX MONDES.
du public, pous voilà en régime collectiviste. Il faudrait seule-:
meut que i*État fût assuré d'enrôler comme fonctionnaires,
modestement rémunérés, des hommes de Tenverguro des Rocke-
feller, des Ârmour, des Pierpont Morgan. Les Trusts ont pour
consécpience, d'une part, ta concentration des forces capita-
listes, d'autre part, la concentration des forces ouvrières. Le
Congrès, conformément à la résolution de Paris en 1900, recom-
mande aux ouvriers de ne pas s'associer à la campagne contre
les Trusts, attendu que les Trusts hâtent l'avènement du collec-
tivisme, mais d'organiser, de fortifier chaque jour l'armée ou-
vrière, pour qu'elle soit de taille à lutter contre le monstre
capitaliste. — Nous arrivons enfin à la question des règles inter-
nationales de la politique socialiste, qui seule passionna et
anima le Congrès, autant que le permet une discussion où il
faut traduire chaque discours en deux langues. Le sujet exige
quelques explications préalables.
111
L'ancienne Internationale avait été remplie par la lutte entre
Karl Marx et Bakounine, la lutte entre Tesprit centralisateur et
l'esprit fédéral, et aussi entre le socialisme et l'anarchisme. L'In-
ternationale dut se dissoudre en 1872 après le Congrès de La
Haye.
La tradition internationale, selon l'esprit marxiste, fut reprise
à Paris en 1889, au Congrès qui coïncida avec le Centenaire de
la Révolution française. Sur l'initiative des délégués français, le
Congrès de Paris décréta la démonstration du 1®' mai, manifes>
tation de la lutte de classes entre la bourgeoisie et le proléta-
riat, de même que la fête du 14 juillet symbolise la victoire
remportée par la bourgeoisie sur la noblesse. Le chômage du
l*' mai, qui causa d'abord un grand effroi, devient d*année en
année plus insignifiant, si bien que les socialistes modérés com-
mencent à en demander la suppression dans leurs Revues,
attendu que c'est là, pour les ouvriers, une perte de temps et
(le salaire bien superflue ; mais ils n'auraient pas osé s'adresser
au Congrès. Une décision spéciale recommande Tobservance
de la fêle prolétarienne.
A partir de 1889, ce furent les socialistes allemands, les pb
savans et les mieux organisés, les plus préoccupés de doctrine
Digitized by
Google
AU CONGRÈS d'aMSTERDAM. 28S
et de discipline, qui eurent la haute main sur ces Congrès. Dans
tous les pays 'où le socialisme s'est répandu, les partis socia-
listes se sont formés sur4 le modèle de la démocratie alle-
mande. C'est le cas, par exemple, en Autriche, en Belgique, en
Italie, en Espagne, etc.
Dans les pays où le socialisme allemand a trouvé plus de
peine à se répandre, à cauâe dé son caractère exotique, des sortes
de succursales, à& filiales de la Social-démocratie allemande, se
sont maintenues à côté des organisations plus conformes au
caractère national. Ainsi, en Angleterre, la Social-democratic
Fédération; en France, l'ancienne organisation guesdiste; en
Pologne, le parti social démocratique ; en Russie, le parti ouvrier
social démocrate que dirige M. Plekhanoff, restent sous l'inspi-
ration directe des socialistes allemands. Cette prééminence et
prépondérance de l'élément tudesque, qui ne vise à rien moins
qu'à pangermaniser le mouvement socialiste, plutôt qu'à l'inter-
nationaliser, se manifesta dans les Congrès de Bruxelles (1891),
de Zurich (1893),'' de Londres (1896), par la lutte contre les
anarchistes, lutte dans laquelle avait sombré la première Inter-
nationale de Karl Marx.
L'anarchisme diffère essentiellement du socialisme, autant
que l'autonomie individuelle s'insurge contre l'association ré-
glée. Mais les anarchistes et les socialistes, au début, se rappro-
chaient en ceci, qu'ils recommandaient également la violence et
Tinsurrection : les anarcliistes, pour détruire les pouvoirs publics,
et les socialistes, pour les conquérir. Les socialistes changèrent
de méthode, lorsqu'ils commencèrent à pénétrer en nombre
dans les corps élus. Dès lors, ils répudièrent toute violence,
toute tentative insurrectionnelle, et n'admirent plus que l'action
parlementaire. Particulièrement, en Allemagne, où les attentats
contre l'empereur Guillaume suscitèrent les lois draconiennes
contre les socialistes, ceux-ci chassèrent les anarchistes de leurs
organisations et tentèrent de les expulser des Congrès socialistes
internationaux.
A la conquête légale des pouvoirs publics, les anarchistes oppo-
sèrent alors l'action directe sous le drapeau de la grève générale,
de la grève militaire, de la grève révolutionnaire. Ils ne cessent
de la préconiser aux syndicats ouvriers, parmi lesquels ils s'in-
3X)dm8ent. Ils leur prêchent l'abstention électorale. Ils leur pré-
sentent les socialistes dans les corps élus comme autant de char-
Digitized by VjOOQIC
286 REVtJlî DES DEUX MONDES.
iatans, qui visent non à la révolution, mais à obtenir des places, et
qui trompent le peuple, en sollicitant ses suffrages. Les nombreux
attentats commis par les anarchistes, les grandes grèves qpi'ils
ont fomentées, particulièrement en Espagne, prouvent à quel
point leurs propagandistes sont écoutés. Les socialistes les con-
sidèrent comme les plus dangereux compagnons et les meillears
alliés de la bourgeoisie, de la réaction. Les social-démocrates
réussirent à les expulser définitivement au Congrès international
de Londres en 1896, oîi ils étaient accourus en foule, afin d'oblî-
ger, disaient-ils, les socialistes à révéler qu'ils étaient, non des
révolutionnaires, mais de simples politiciens. Désormais, pour
être admis dan3 le giron de l'Église internationale représentée
par les Congrès, il faut : « i<^, être le délégué des organisationd
qui ont pour objet la substitution du mode de propriété et de
production socialistes au mode de propriété et de production
capitalistes, et considérer, l'action législative et parlementaire
conune un des moyens (T atteindre cette fin; — 2«, ou bien encore
être le délégué d*associations purement syndicales qui, sans
prendre part elles-mêmes à une action politique vigoureuse,
admettent cependant la nécessité de Faction politique et législa*
tive. Par conséquent les anarchistes en sont exclus. »
, La résolution de Londres que nous venons de citer, et qui est
demeurée la règle inflexible, ne parle de l'action législative et
parlementaire que comme de Vun des moyens d! atteindre le coUec-
tivîsme. Il s'agissait de ne pas laisser aux anarchistes, populaires
dans les syndicats, le monopole de la grève générale. La grève
générale compte donc des partions convaincus dans les Congrès
internationaux, et même des spécialistes, tels que M. Aile-
mane et M. Briand en France. Les députés socialistes belges,
en 1902, ont tenté d'appuyer, par une grève générale qui dégé*
néra en émeute, la revendication du suffrage universel. Les
Hollandais, en 1903, entraînés par l'influence des anarchistes dans
les syndicats, commirent la faute de décréter la grève générale
pour soutenir les employés de chemins de fer. Ils aboutirent à
un désastre, non pour les chefs socialistes, mais pour les ouvriers.
Belges et Hollandais se sont bien gardés de rappeler à Ams-
terdam ces souvenirs cuisans, dans la discussion théorique
qui eut lieu sur la grève générale. On y entendit, pour la pre-
mière fois depuis 1896, un Allemand, délégué de quelques syn-
dicats berlinois, demander au Congrès de ne pas creuser un
Digitized by VjOOQIC
AU CONGRÈS D AMSTERDAM. 287
abîme entre les anarchistes et les socialistes ; sa proposition fut
accueillie par les huées des social-démocrates, qui ont toujours
déconseillé la grève générale dans le sens anarchiste, — et c*est
aussi la raison pour laquelle M. Guesde la désapprouve en
France.
Après une discussion sur ce sujet, écourtée et très confuse,
où il ne fut jamais question d'expériences subies, le Congrès
écarta la motion des Français, qui demandaient une étude mé-
thodique et une propagande en faveur de cet instrument, d'après
eux si redoutable, de la grève de plus en plus généralisée, dont
nul ne connaît encore toute la portée. La proposition des Hol-
landais, — de condamner toute idée de grève révolutionnaire, de
n'admettre que des grèves, pour ainsi dire, démonstratives, desti-
nées à appuyer des revendications possibles, à obtenir des ré-
sultats importans, — fut votée par le Congrès.
Le Congrès recommande aux ouvriers de ne pas se laisser
hypnotiser par l'idée, purement utopique, d'une grève qui, d'un
coup d'épaule vigoureux, mettrait à bas la société, du jour au
lendemain, mais de travailler chaque jour à fortifier leurs orga-
nisations. Les Allemands, eux-mêmes, si hostiles à la grève
générale, en ont discuté, dans leurs journaux, l'éventualité, au
cas où le suffrage universel serait supprimé en Allemagne par
un coup d'État; mais cela, en vue d'intimider les pouvoirs
publics, et non de faire éclater la Révolution.
Aussi bien que la discussion de la grève générale» la présence
au Congrès des terroristes russes prouve que l'action politique
n'est, selon la règle édictée à Londres, qu'un des moyens de
combat admis par les socialistes. En Russie, l'action politique
n'est pas possible. Les social-démocrates russes qui, sous la
direction de Plekhanoff, un marxiste orthodtfUe, suivent la mé-
thode allemande, se bornent à faire de la yît)pagande parmi
les ouvriers de la grande industrie; il les instruisent, les poussent
à s'organiser. Les terroristes ont une tactique toute différente,
spécifiquement russe. De même que les Bakounine et les Kropot-
kine, ils appartiennent en grande partie à l'aristocratie, et se
donnent pour mission de soulever les paysans, mieux préparés
qu'au temps où Tourguenef décrivait dans Terres viei^ges la vaine
tentative du pauvre Nedjanof. Les terroristes us3nt de l'assas-
sinat comme moyen d'action. Le comité central des terroristes a
distribué au Congrès une sorte de jugement, en vertu duquel
Digitized by VjOOQIC
288 REVUE DES DEUX MONDES.
M. de Plewhc fût « exécuté », ou plutôt un acte d'ace usaiion^
car « l'accusé » ne fut pas entendu avant la sentence. Mais les j
social-démocrates désapprouvent en général la méthode terro- ^
riste : le Vortvaerts considère toutefois que l'attentat contre M. do j
Plcwhe est « le résultat de la force des choses. » Des socialiste^ i
aussi modérés que Bemstein ont salué le meurtre de M. de Plewhc ,
comme l'acte héroïque d'un nouveau Guillaume Tell, et cité
Schiller à ce propos. Si divergentes que soient les opinions sur
l'opportunité de l'as^ssinat politique, les Allemands considèrent
les terroristes comme leurs alliés dans la guerre au tsarisme. Que
leur servirait de conquérir le pouvoir en Allemagne, si l'abso-
lutisme régnait en Russie? la République-allemande serait à la
merci des -Cosaques: - ' '
IV
L'anarchisme est considéré par les socialistes, comme appar-
tenant aux années de jeunesse, d'irréflexion, d'impulsivité, de
gaminerie, d'espièglerie [Flegeljahré) du socialisme international.
Années à'espièglerie! ce mot charmant a été prononcé au Congrès
d'Amsterdam. Une autre maladie de croissance, en un sens fout
opposé, s'est manifestée ces dernières annéesT'avec une inten- i
site toujours accrue : c'est l'opportunisme, le réformisme, le mi-
nistérialisme, que les Allemands expriment d'un mot : le Revi-
sionnismusy la tendance à reviser la tactique et les principes
fondamentaux. C'est en France que la crise a éclaté avec le plus
d'intensité, sous la forme aiguè du Miller andismus, d'abord, con«
tinuée et aggravée par le Jauressismus.
La conquête des pouvoirs publics par le bulletin de vote
conduisait, comme conséquence nécessaire, à des coalitions au
scrutin, à des alliances entre les socialistes et les partis démocra-
tiques, à des combinaisons, à des compromis dans les assem-
blées, et atténuait l'opposition irréductible qui distingue le parti
socialiste de tous les autres partis bourgeois. Engels, le confident,
le collaborateur de Karl Marx, avait annoncé cet accroissement
de force et d'influence du socialisme, et, à côté des avantagés, il
prévoyait des difficultés. Il écrivait en 1894 au socialiste italien
Turati, qui le consultait sur la tactique socialiste : que le mo-
ment viendrait où les radicaux, pour se maintenir au pouvoir,
solliciteraient le concours des socialistes, et leur offriraient des
Digitized by VjOOQIC
AU CONGRÈS d' AMSTERDAM. 289
portefeuilles; mais alors les socialistes, « toujours en minorité
dans le cabinet, partageraient la responsai)ilité des actes d'un
ismistère bourgeois, et c'était là le plus grand des dangers, car
leur présence dans le gouvernement diviserait la classe ouvrière,
et paralyserait complètement l'action révolutionnaire. » *— Cette
accession des socialistes au pouvoir devait avoir encore pour
ineonvénîent de leur amener une foule de recrues douteuses,
de coureurs de places, qui deviennent les plus fermes conser-
Tatears de l'ordre établi, une fois qu'ils y participent fructueu-
sement. Karl Marx, danis une circulaire de l'Internationale du
21 juillet 1873, ne mettait-il pas déjà les travailleurs en garde
contre tous ce les avocats sans cause, les médecins sans ma-
lades et sans savoir, les étudians de billard, les journalistes
de petite presse, » qui se présentaient en foule dans les partis
socialistes, bien qu'ils n'eussent pas encore de profits à espé-
rw. Puis, c'était en France, comme l'écrivait encore Engels,
une invasion de Normaliens : « ceux-ci considèrent l'Univer-
sité comme une école de Saint-Cyr, destinée à fournir à l'armée
socialiste ses officiers et ses généraux. » Le socialisme parle-
mentaire était ainsi menacé de devenir un socialisme de jour en
joui plus emboui^eoisé, et de. perdre la confiance des classes
ouvrières. Sans doute, concluait Engels, nous serons obligés
dépasser par la république radicale avant d'arriver au socialisme ;
les socialistes ont donc intérêt à soutenir les radicaux qui
préparent la dernière étape, mais non à s'inféoder à eux, car
le socialisme difiFère du tout au tout de ]eur politique réfor-
miste.
Les choses se sont exactement passées comme le prédisait
Engels. M. Waldeck-Rousseau fit appel à M. Millerand. M. Mille-
rand était le plus prudent des socialistes, mais aussi le plus
iimi. Il ajournait le collectivisme, il répudiait la lutte de classes,
il considérait le socialisme comme synonyme de démocratie, de
réformes et d'assurances ouvrières. Il siégeait à côté du général
de Galliffet, vainqueur de la Commune. 11 saluait le tsar. Il en-
dossait la responsabilité des fusillades de Châlon. L'émotion fut
considérable parmi les ouvriers et les socialistes de tous les pays.
Le « cas Millerand » fut soumis au Congrès de Paris en 1900.
C Parlement du prolétariat mondial fut appelé à trancher so-
1< tellement la question de savoir si,. oui ou non, le parti socia-
1 était un parti de négociation, d'alliance, de paix, ou un parti
"oin xxm. — 1904. 10
Digitized by VjOOQIC
290 BEVUE DES DEUX MONDES.
de guerre vis-à-vis de la bourgeoisie. Le Congrès se prononça
pour la guerre. Mais, entre M. Guesde qui excluait toute partici-
pation ministérielle, et M. Jaurès qui prétendait faire de cette
participation constante, à jet continu, la règle même du socia-
lisme dans des Républiques comme la France, le Congrès adopta
la célèbre motion Kautsky. Cette motion déclarait tout d'abord
contre les anarchistes : « que la conquête du pouvoir politique
ne peut être le résultat d'un coup de main, mais bien d'un long
et pénible travail d'organisation politique et économique. » Puis,
contre les réformistes ministériels, la motion disait : (c que l'en-
trée d'un socialiste isolé dans un gouvernement bourgeois est
une expérience dangereuse, un expédient forcé, transitoire,
exceptionnel, une question à trancher dans chaque parti, dont le
ministre socialiste doit toujours rester le mandataire. »
La tactique allemande dictait donc encore ses règles, au Con-
grès de 1900, conmie aux précédens Congrès. A l'occasion de ce
vote, une scission se produisit dans le parti socialiste français
mal unifié : chacun interpréta à sa manière l'oracle de M. Kautsky,
jusqu'au jour où M. Millerand fut exclu de sa propre organisation
et rejeté dans- le camp radical.
Le réformisme n'est pas spécial h la France. Les deux ten-
dances, révolutionnaire et réformiste, au début même du mouve-
ment socialiste, s'incarnèrent en Marx et en Lassalle, et divi-
sèrent le parti allemand en marxistes et en lassalliens. Les deui
sectes finirent par se fondre en un seul parti, mais les tendances
subsistèrent et se firent jour, lorsque fut abrogée la loi contre
les socialistes, dans d'ardentes polémiques entre YoUmar et la
majorité du parti socialiste allemand. VoUmar préconisait la
tactique d'alliance gouvernementale. Il fut puissamment secondé
par Bemstein, un marxiste de la première heure, qui revisa le
marxisme, contesta les prétendues lois de Marx sur la paupérisa-
tion des masses, sur les crises catastrophiques, et appuya la
nécessité d'un changement de tactique sur une critique des théo-
ries en harmonie avec l'observation des faits. Si la société capi-
taliste ne marche pas à une catastrophe prochaine, destinée à
ouvrir l'ère collectiviste, il s'agit de ne plus se laisser hypnotiser
par le but final, mais bien de travailler à des réformes de chague
jour. Les classes ouvrières ne possèdent ni la maturité politiq 9,
ni la capacité industrielle. Le socialisme consiste à les oi i-
niser, à les éduquer, à réaliser des progrès dans les instituti^ is
Digitized by VjOOQIC
AU CONGRÈS d'aMSTERDAM. 291
démocratiques, et non à exproprier la bourgeoisie (1). Il s'agit
donc de reviser en ce sens le programme et la tactique du parti
socialiste Le révisionnisme ne fut d'abord qu'une opposition
KUéraire condamnée à chaque Congrès de la social-démocratie
allemande. Il prit figure de question pratique^au lendemain des
dernières élections au Reichstag, quand se posa la question de
savoir si les socialistes exigeraient un siège à la vice-présjdence,
au prix d'une visite obligée à Guillaume II, à ce même Empe-
reur qui désignait les socialistes comme une cible à ses soldats.
Devant l'attitude du gouvernement, et au lendemain d'un
triomphe électoral, n'était-ce pas pour les socialistes une humi-
liation, un aveu de faiblesse et d'impuissance, une trahison à
l'égard de leurs électeurs, que de risquer une pareille démarche?
La motion que Bebel et Kautsky firent voter au Congrès de
Dresde, par la presque unanimité des délégués, devait couper
coart à ces premières velléités d'avances à la monarchie impé-
riale. <c Le Congrès, disait cette motion, condamne de la façon
la plus énergique les teutatives révisionnistes, tendant à changer
notre tactique éprouvée et victorieuse, basée sur la lutte de
classes, et à remplacer la conquête du pouvoir politique, de
hâte lutte contre la bourgeoisie, par nne politique de conces-
sions à Tordre établi... Les antagonismes de classes, loin de
diminuer, vont s'accentuant... C'est pourquoi le Congrès dé-
clare que la démocratie socialiste ne saurait viser à aucune par-
ticipation au gouvernement dans la société bourgeoise, et ce
conformément h Tordre du jour Kautsky, voté au Congrès inter-
national de Paris en 1900. Enfin le Congrès compte que le
groupe parlementaire se servira de sa puissance accrue, pour per-
sévérer dans sa propagande pour le but final (l'expropriation de
la bourgeoisie et l'établissement du collectivisme). »
Le révisionnisme ne se manifestait pas seulement en Alle-
magne. M. Turati s'en était fait le champion en Italie, et il eût
peut-être accepté le portefeuille que lui offrait M. Giolitti, s'il
n'avait eu à compter avec l'opposition des socialistes intransi-
geans révolntionnaires. M. Turati fut condamné au Congrès de
Bologne; et le parti socialiste italien est menacé d'une scission,
f*- le fait de M. Turati, que les révolutionnaires cherchent à
1 ttir, tandis qu'il veut les quitter. Les mêmes tendances rçvî-
Yoir notre article sur la dHse du socialisme dans la Revue du 15 sep-
1 -e 1899.
Digitized by VjOOQIC
292 REVUE DES DEUX MONDES.
sionnistes se font jour en Belgique et eH Autriche. Dans quelques-
unes des vingt-deux petites républiques autonomes qui consti-
tuent les cantons suisses, le révisionnisme a conduit & la même
expérience qu'en France, avec des Milierand et des Jaurès en
miniature ; et les résultats en sont très discutés, très contestés
entre socialistes. A Genève, à Saint-Gall, à Berne, la participa-
tion au pouvoir cantonal calme Tardeur des militans, met leurs
capacités au service des finances bourgeoises, ou les rend com-
plices de la répression dans les grèves. L'influence délétère du
révisionnisme se fait sentir jusqu'à Tokio, où, au dire du citoyen
Katayama, les professeurs, les universitaires sont des étatistes,
qui cherchent à endormir le prolétariat et à sauver la bour-
geoisie capitaliste par une politique réformiste.
Enfin c'est en France, avec M, Jaurès, que le révi-
sionnisme a trouvé sa plus éclatante expression. M. Jaurès,
qui fut le conseil, l'appui de M. Milierand, tant que dura le
ministère Waldeck-Rousseau , et son plus ardent défenseur,
M. Jaurès a repris en l'aggravant la politique ministérielle, il a
fait de son parti à la Chambre le ciment du bloc radical, il a
couvert de son approbation et de ses votes tous les actes du
ministère Combes. La motion Kautsky, édictée par le Congrès
international de 1900, trop élastique, trop « Kaoutchousky, »
selon le mot d'un plaisant, était donc restée lettre morte; il
s'agissait de la reprendre et de la renforcer. Il suffisait pour cela
d'internationaliser la motion de Dresde, en la faisant ratifier
par le Congrès d'Amsterdam. Telle est la proposition que pré-
sentait au Congrès le parti de M. Vaillant et de M. Guesde, lequel
joue en France le rôle d'une sorte de nonce apostolique de
M. Bebel et de M. Kautsky.
La question fut d'abord discutée au sein d'une commission
nommée k cet effet, car les socialistes sont dressés, depuis
nombre d'années, aux jeux parlementaires, et deviennent en
vérité des virtuoses. Ce fut comme une répétition à huis clos
de la grande scène attendue par le Congrès avec une impatience
fébrile, répétition plus intéressante et plus passionnée que la
pièce même. Dans une salle assez étroite où se pressaient les
délégués qui avaient vidé le Congrès, M. Jaurès, le représentant
le plus autorisé de la nouvelle méthode, était assis, assisté ie
quelques fidèles. Il avait en face de lui Minos et Rhadamant' ^*
M. Kautsky; M"^ RosaLuxembourg, révolutionnaire exaltée, ui
Digitized by VjOOQIC
y^..
AU CONGRÈS d'amsterpam. 293
brandit parfois, dans les Congrès allemands, la torche de la
Commune ; Bébel, le « Kaiser » de la social-démocratie allemande ;
puis M. Guesde et M. Vaillant, le continuateur de la tradition
blanquiste. Contrairement aux précédens Congrès, il n'y eut
aucun tumulte. M. Eautsky fit d'abord remarquer à M. Jaurès
que son cas était bien plus grave que celui de M, Millerand,qui
ne gouvernait pas en qualité de mandataire de son parti. La
scène la plus vive se passa entre M. Guesde et M. Jaurès, à propos
des résultats réciproques de leurs deux méthodes. M. Jaurès
reprochait à M. Guesde d'avoir fait perdre au socialisme, par
son intransigeance, la place forte de Lille, et M. Guesde rendit au
contraire le bloc responsable de cet échec. Il constata que
tontes les candidatures des socialistes ministériels furent des
candidatures officielles, à peu d'exceptions près. Devant la pré-
tention de M. Jaurès d'avoir empêché la République de sombrer
dans la toiurmente nationaliste, M. Guesde douta que la Répu-
blique ait été en péril. Il opposa à la conception de M. Jaurès
K que le socialisme sortira de la République, » la conception
marxiste qui fait surgir le socialisme de l'évolution capitaliste.
Nous entendîmes M"* Rosa Luxembourg s'étonner que M. Jaurès
pût allier à une mine si florissante une si mauvaise conscience.
Elle se plut & constater à quel point M. Jaurès était isolé, ren-
contrant une opposition dans son propre parti. M. Jaurès n'eut
pour alliés que des Belges, M. Furnémont, surtout M. Ânseele.
Ce n'est pas un ministère que M. Ânseele, l'habile directeur du
Vooruit de Gand, réclame du roi des Belges, c'est deux minis-
tères, trois ministères, tous les ministères : que les socialistes
s emparent de toutes les places de la bourgeoisie, il n'y a pas de
meilleure tactique. — L'attaque de M. Bebel et la contre attaque
de M. Jaurès remplirent deux longues séances de la commission
et deux séances du Congrès.
M. Jaurès se déclara, avec force, partisan de la lutte de
classes, de la destruction de la propriété privée. Le fait pour le
prolétariat de poursuivre son but par de violens combats, n'exclut
pas Talliance des radicaux bourgeois. Cette alliance a porté ses
fruits. La République, l'instrument indispensable à Témancipa-
iion prolétarienne, a été sauvée. Les lois ouvrières ont abrégé le
ups de travail; les lois d'assurances, d'impôt sur le revenu,
nt en préparation. Des ministres, tel M. Pelletan, frater-
sent avec les syndicats. En travaillant à la séparation de
Digitized by VjOOQIC
294 REVUE DBS DEUX MONDES.
rÉglise et de l'État, en établissant l'enseignement laïque, les
socialistes alliés aax radicaux ne font que suivre la méthode
indiquée par Blanqui, et qui consiste à révolutionner les têtes,
avant de s'adresser aux bras. Attendez seulement, disait Bluiqui
à ses disciples, le résultat de vingt années d'école primaire sous
la direction d'instituteurs démocrates ! Vous verrez les résultats.
— Passant ensuite à l'offensive, M. Jaurès reprocha aux socia*
listes allemands leurs prétentions, leur inaction, leur pusillani-
mité:
« Le suffrage universel vous a été octroyé par la grâce de
Bismarck; et vous vous le laisseriez reprendre en Allemagne,
comme vous l'avez perdu en Saxe, sans oser remuer le doigt I
Après les élections au Reichstag, fiers de vos trois millions de
voix, vous vous êtes écriés : « l'Empire est h nous ! le mande
est à nous! » Pure fanfaronnade! vous n'avez rien fait, il n'y a
rien de changé. Vous cachez votre faiblesse et votre impuis-
sance, en essayant d'en faire la loi de tous. Laissez donc
chaque peuple déterminer sa tactique à sa guise, selon des cir-
constances particulières qui vous échappent. Votre motion de
Dresde ne respire que cet esprit d'hésitation et de doute que
vous cherchez à nous imposer. » ,
Et Bebel de riposter : « Eussiez-vous donc voulu qu'au len-
demain des élections, nous prissions d'assaut le palais royal,
pour ensuite déposer l'Empereur? Quand nous aurons obtenu
huit millions de voix, nous saurons agir: Si nous avions les mains
aussi libres que vous, nous obtiendrions bien d'autres résultats.
Vous avez amélioré les écoles, combattu le cléricalisme, par des
moyens que nous n'approuvons pas toujours; vous travaillez à
la séparation de l'Église et de l'Etat, c'est fort bien. Vous pré-
parez des lois pour améliorer la condition des ouvriers ; nous
approuvons des alliances passagères en vue d'obtenir ces résul-
tats, mais non l'alliance durable entre la bourgeoisie et le prolé-
tariat, car cette alliance esta l'avantage de la bourgeoisie. Je suis
républicain, mais ne me vantez pas votre république bourgeoise.
Je lui préférerais la monarchie prussienne. Les ouvriers sont
écrasés, fusillés dans les grèves, en France, en Suisse, et en Amé-
rique, comme ils ne l'ont jamais été chez nous. Un député soc'v
liste qui eût souscrit tacitement à l'envahissement d'une Bour e
du travail, aux brutalités policières contre les militans ouvriei ,
un député socialiste qui aurait voté en cette circonstance e
1
Digitized by VjOOQIC
AU CONGRÈS d'amsterdam. 295
passage àFordre du jour, eût, dès le lendemain, payé sa félonie
par la perte de son mandat. Ce suffrage universel que vous vous
vantez d'avoir conquis de haute lutte sur les barricadés, vous
fut donné par Napoléon III : votre République est un cadeau de
Bismarck. Vous vous vantiez, vous, Jaurès, d'avoir, au prix de
vofa^e popularité, en combattant le chauvinisme de la revanche,
sauvé la paix du monde. Et vos amis votent le budget de la
Guerre et de la Marine, les fonds secrets!... Autant de raisons
pour lesquelles le Congrès doit fixer des règles & la politique
socialiste internationale, n
Les deux conceptions contraires de la théorie et de la tac-
tique socialistes s'exprimèrent par ces deux discours. La doctrine
marxiste, défendue par Bebel, considère les formes politiques
comme subordonnées, et n'accorde d'importance qu'aux trans-
fonnations économiques; M. Jaurès attribue à la' République
bourgeoise la vertu mystérieuse de réaliser peu à peu le socia-
lisme.
Il n'y a pas lieu de discuter les interprétations historiques
de Bebel sur l'origine du suffrage universel et de la République,
ni de comparer les avantages ou les inconvéniens de la forme
républicaine et de la forme monarchique. D'autant que Bebel
émettait un avis diamétralement opposé, il y a un an (i). Une
monarchie, en effet, comme l'écrit Kautsky, est un obstacle de
plus à vaincre pour le prolétariat. De là l'avantage d'une Répu-
blique. Mais sous une République, d'autre part, la haine de classe
est plus développée, et la bourgeoisie est moins scrupuleuse :
elle cherche à écraser brutalement le prolétariat, ou à le
tromper et à le corrompre. Mais la thèse de M. Bebel est parfai-
tement fondée, lorsqu'il constate que le progrès social n'a pas
suivi en France le progrès politique. Et c'est justement cette
priorité du progrès politique qui a entravé le progrès social. Sous
la pression des masses populaires, le gouvernement de Louis-
Philippe allait entreprendre des réformes ouvrières, lorsqu'il fut
(1) Dans un article sur la question de la vice>présidence au Reichstag, Bebel
combattait contre Vollmar la tbèse qu'il a soutenue h Amsterdam contre M. Jaurès.
Il déplorait qne rAlIemagne ne fût pas en République... si bleue que pût être cette
publique, et il ajoutait, s'adressant à Vollmar : « que diraient nos camarades
uiçais, s'ils entendaient votre langage ?» — M. Jaurès, de son côté, conseillait
K socialistes allemands de revendiquer cette vice-présidence, même au prix
■ne visite à Guillaume 11. tes rôles étaient donc alors renversés. Bebel aspirait
& République, M. Jaurès voulait qu'on se rapprochât de la monarchie.
Digitized by VjOOQIC
296 REVUE DES DEUX MONDES.
renversé par rémcutc. M. Emile OUivier, à la fin de l'Empire,
préparait des lois d'assurances que les classes populaires atten-
dent encore. Malgré 93, les journées de Juin, la Commune et la
République, Fimpôt sur le revenu, qui fonctionne en Prusse,
en Suisse, en Angleterre, n'a pu s'installer en France. Si l'on
considère le degré de culture, d'organisation, des classes ouvrières,
on voit l'Angleterre, l'Allemagne, la Belgique monarchiques
primer de beaucoup la France républicaine. Sans doute, dans les
pays monarchiques, les socialistes sont pour quelque chose dans
ces résultats : M. de Bismarck disait qu'en Allemagne il n y
aurait pas eu de politique sociale sans la pression des socia-
listes. Mais, très favorables aux classes ouvrières comme parti
d'opposition, les socialistes deviennent un danger pour elles, lors-
qu'ils participent au pouvoir.
L'idée socialiste ou plutôt marxiste, représentée par Bebcl,
c'est qu'il ne peut y avoir de concordat entre la bourgeoisie et
le prolétariat. Les représentans du prolétariat ne doivent pas
s*allier au pouvoir bourgeois d'une façon continue. Us peuvent
voter des réformes ; mais ces réformes, œuvre de la bourgeoisie,
ne seront jamais de nature à satisfaire les ouvriers.
Toutes ces promesses qu'ils ont faites, les socialistes ralliés
ne sont pas capables de les tenir. Après un siècle de luttes poli-
tiques, les socialistes partagent enfin la puissance gouvernemen-
tale avec les radicaux, et ils nous disent, par la bouche de
M. Jaurès : « Nous allons dépasser tous les autres peuples! Que
seront les lois d'assurances allemandes, comparées aux nôtres, et
l'impôt sur le revenu des pays monarchiques, auprès de l'impôt
que nous allons établir?» Laissons le futur et tenons-nous au
présent. Le ministérialisme de M. Jaurès a eu pour effet de
multiplier les grèves et de les rendre plus violentes, pour cette
raison très simple que la présence des socialistes au pouvoir
encourage les grèves, mais que les socialistes sont impuissans
à les faire aboutir : de là vient la défiance des militans ouvriers
contre l'action politique. On l'a constaté au Congrès : l'influence
des anarchistes grandit dans les syndicats en France et en
Suisse, où les socialistes sont associés au gouvernement. Les
projets de réforme semblent dérisoires, après tant d'espérances;
rappelez-vous le projet de retraites de M. Millerand, et l'hilar é
qu'il suscita parmi les syndicats. Hé quoi! la montagne coll( -
tiviste accouchait de cette souris réformiste. M. Millerand po -
Digitized by VjOOQIC
AU CONGRÈS d'amsterdam. 297
vait^ en qualité de radical^ proposer une loi de retraites qui le
rendait ridicule, en tant que socialiste, et il a été finalement
exclu de son parti. Ce n'est pas avec les « petits profits >» dont
parlait M. Briand, que les soeialistes au pouvoir apaiseront les
masses déchaînées. Le ministérialisme a donc pour conséquence
nécessaire de favoriser Faction anarchiste. On Ta constaté maintes
fois au Congrès. Et c'est encore une des raisons pour lesquelles
les Allemands, révolutionnaires, disciplinés, ordonnés, deman-
daient au Congrès de condamner la nouvelle méthode. Après
avoir chassé les anarchistes, ils veulent écarter le ministérialisme
qui manifestement accroît leur force de propagande.
Et le Congrès leur a donné raison. Il a d'abord rejeté, à éga^
lité de voix, une motion transactionnelle dans la forme, rédigée
par l'Autrichien Adler et le Belge Vandervelde, qui reproduisait
le sens exact de la motion de Dresde, mais d'une façon adoucie,
en limant à cette motion les dents et les ongles. Le Congrès leût
votée, presque à l'unanimité, si M. Jaurès n'avait déclaré qu'il la
voterait lui-même. On tenait à lui infliger un blâme. La motion
de Dresde, après une modification insignifiante de Bebel (la
substitution du mot repousser au mot condamner)^ obtint 28 voix
contre 5 et 12 abstentions. Bebel déclara que le succès dépas-
sait ses espérances. Il engagea les Français à oublier leurs que-
relles, à se tendre une main fraternelle, comme le Russe et le
Japonais, à imiter les Allemands qui finirent par s'unir après
huit ans d'injures et de controverses. Mais les mains de M. Guesde
et de M. Jaurès ne se sont point rapprochées.
Les jauressistes ministériels sortirent du Congrès humiliés et
offensés. Ils épiloguèrent sur le vote. Ce vote s'obtient par natio-
nalités, et chaque nationalité dispose de deux voix. Les petites
nationalités comptent autant que les grandes. Les amis de
M. Jaurès pesèrent donc ces voix, ce qui est contraire à l'esprit
démocratique, qui écrase la qualité sous la quantité. « Nous
avions pour nous, disent-ils, tous les pays à self govemmeîit
démocratique, Angleterre, Belgique, Hollande, Pays Scandinaves,
et contre nous des pays courbés sous le despotisme, comme
l'Allemagne, dont les socialistes, très naturellement, mesurent
leur intransigeance pour autrui à leur impuissance chez eux :
îela démontre que l'autorité morale du Congrès s est prononcée
en noire faveur. » Il se trouva que la voix du citoyen Katayama
avait déterminé le rejet de la motion Ad 1er- Vandervelde.
Digitized by VjOOQIC
298 REVUH DES DEUX MONDES.
M. Jaurès, allié du Japon capitaliste et guerrier, a été battu par
le Japon socialiste : n'est-ce pas justice?
M. Gérault-Hichard, en qui l'on trouve l'expression d'un so-
cialisme populaire, railla « l'unique Bulgare et l'unique Japonais
qui cherchèrent à nous imposer la conception et la tactique à
laquelle ils doivent leurs éclatans succès. » Il ne s'embarrasse
guère des décisions du Congrès, « simples paperasses qui enri-
chiront les archives des différens partis socialistes. » M. de Pres-
sensé, avec le sérieux du protestantisme, déclare, au contraire,
« avoir reçu à Amsterdam un avertissement, qui correspond aux
convictions intimes et profondes de chacun de nous. » . -
Quant à M. Jaurès, il ne s'avouera jamais vaincu, ainsi qu'il
convient à un stratège. La manœuvre de M. Guesde et do
M. Vaillant a, d'après lui, complètement échoué. De même qu'il
avait jadis interprété en sa faveur la motion Kautsky, il découvre
que la motion de Dresde ne le condamne pas. M. Jaurès s'est
aperçu que, dans le texte français présenté au Congrès par
M. Guesde et par M. Vaillant, cette motion avait été traduite
faussement. Il y est dit « que la démocratie socialiste ne saurait
accepter aucune participation au gouvernement de la société
bourgeoise. » Or, le texte de Dresde porte le mot erstreben, qui
signifie viser à. Viser à un portefeuille ministériel, y* tendre
de tous ses efforts, y aspirer de toute son âme, n'a pas le même
sens que l'accepter, contraint et forcé. Vous pouvez, sous la
pression des événemens, recevoir, la mort dans l'âme, un porte-
feuille auquel vous ne songiez pas. Et la motion Kautsky,
maintenue expressément par la motion de Dresde, vous autorise,
ou plutôt ne vous interdit pas, d'entrer dans un ministère bour-
geois, si les circonstances l'exigent et si votre parti l'autorise. Le
futur ministère de M. Jaurès est donc sauvé grâce à cette dis-
tinction entre l'esprit et la lettre, ou plutôt grâce à cette contra-
diction peut-être voulue (les théologiens tudesques sont si re-
tors !), qui consiste à dire aux socialistes de partout : « Nous vous
interdisons d'entrer dans un ministère bourgeois, conformément
à la motion Kautsky (qui ne le défend pas). » C'est décréter
l'intransigeance des principes et laisser à la tactique, toujours
opportuniste, une porte dérobée.
M. Jaurès et ses amis ne considèrent donc pas qu'ils aier
rien à changer à leur politique. Ils ne se détacheront pas pk
du bloc international que du bloc national, bien que la décisioi
Digitized by VjOOQIC
AU CONGRÈS d' AMSTERDAM. 299
du Congrès les mette dans cette alternative de choisir entre les
deux blocs. M. Jaurès a le plus grand intérêt à ne pas se séparer
de rÉglise socialiste universelle. De membre éminent de l'In-
ternationale rouge, il serait rabaissé au rôle de simple directeur
d'une agence dç « chambardement. »
M. Jaurès, par ses attaques, a blessé les Allemands, très in-
fluens dans le socialisme international; il aura donc à se dé-
brouiller avec ses coreligionnaires d'outre-Vosges. Gomment
d'ailleurs les socialistes pourraient-ils s'entendre? Ils ne parlent
pas la même langue. Les délégués ouvriers anglais ne com-
prenaient rien au Congrès. Ils rejettent le shibboleth socialiste
de la « lutte de classes, » qui n'exprime pas exactement, à leur
sens, le conflit des intérêts économiques entre employeurs et em-
ployés. Pour eux, le socialisme consiste à gagner dix schellings
par jour et à ne travailler que huit heures. Les Français ne goû-
tent le socialisme qu'enguirlandé de phrases sonores : la Prater-
niié de [avenir! la République! C Émancipation du genre humain!
Les Allemands méprisent la rhétorique, construisent le socia-
lisme sur la dialectique hégélienne, la conception matérialiste
de Fhistoire, F infrastructure économique de la société, et autres
formules alambiquées qu'ils démolissent ensuite, mais avec autant
de logique.
En France, les polémiques entre socialistes vont se raviver.
— Vous n'êtes pas socialistes, disent les guesdistes aux jaures-
sistes ministériels. — Vous n'êtes pas républicains, ripostent ces
derniers; — et cela ne sera pas pour fortifier les guesdistes de-
vant le corps électoral. Le bureau international a offert ses bons
offices, en vue de faire cesser ces divisions fratricides; il s'est
chargé de la mission délicate de réconcilier M. Guesde et
M. Jaurès, mais aucun des deux partis ne semble préparé à une
entente. Ce qui peut nous toucher de plus près, c'est que
M. Jaurès, afin de se laver du soupçon de réformisme et de
modérantisme, tentera peut-être d'accentuer, dans le sens socia-
liste, la politique du bloc.
En dernière analyse, le Congrès d'Amsterdam n'a guère pour
nous d'autre intérêt que de jious faire assister à la querelle entre
deux méthodes: celle de Bebel, qui consiste à attendre patiem-
nent que le jeune Hercule soit devenu assez fort pour asséner
L la société bourgeoise le coup de massue décisif, et celle de
tf. Jaurès, oui pratique Tart de Locuste, l'empoisonnement sûr
Digitized by
GoogI(
300 REVUE DES DEUX MONDES.
à doses savamment graduées. Â chacun de choisir, selon ses
préférences, entre ces deux genres de mort.
i
IV
A considérer le mouvement socialiste dans son ensemble, il
présente de frappantes analogies avec la propagande qui précéda
la Révolution française. Les théoriciens socialistes jouent,
au XIX* siècle, le rôle des Encyclopédistes. Nous trouvons encore
ce rapport entre ce temps-ci et 1789, que les gens qui ont le
plus à perdre à une révolution sont ceux qui y poussent avec le
plus d'ardeur. Dans les partis socialistes de tous les pays, parmi
les chefs les plus chauds, vous rencontrez des gens très riches.
Une lady de la plus haute naissance vint de Londres à Amster-
dam se faire présenter les principaux meneurs. Nombre de bour-
geois décadens, de snobs, acclament les socialistes qui tournent
en dérision leur propre classe. Nombre d'aristocrates se jetèrent
dans la Révolution qui devait les dépouiller, leur couper la tête.
Ce n'est qu'en France que le mouvement général d'émancipation
du xvm® siècle aboutit à un bouleversement social ; partout
ailleurs, l'affranchissement, dans le sens libéral et démocratique,
s'est accompli sans grandes secousses. Et peut-être en sera-t-il
de même pour le courant socialiste qui nous entraîne.
Certains penseurs ont signalé dans la Révolution française
un caractère religieux. Ce caractère semble plus marqué encore
dans le socialisme. Si l'on considère la force du sentiment qui
rapproche les hommes, qui les unit, l'ardeur du prosélytisme,
le pullulement et la rivalité des sectes, d'autant plus hostiles
qu'elles sont plus rapprochées, la tendance au dogmatisme, à la
casuistique et aux excommunications, l'aspiration à fonder, par-
dessus les frontières des peuples, une Église universelle en vue
d'une rénovation totale de la société, le socialisme, qui compte
aussi ses enthousiastes, qui, par sa prédication humanitaire, rap-
pelle et remplace la foi perdue, participe en une certaine mesure
de la nature des religions. Les juifs y jouent un très grand rôle.
Leur nombre à Amsterdam s'explique sans doute par l'abon-
dance de la population israélite; mais les deux grands organi-
sateurs du mouvement ouvrier, Marx et Lassalle, appartieiment
à la race juive : des juifs dirigent les états-majors socialistes
d'Allemagne et d'Autriche. Dans son Coup d'œil sur i* Histoire du
Digitized by VjOOQIC
AU CONGRÈS D*AMSTERDAM. 301
peuple juif y James Darmsteter exalte le rôle révolutionnaire et
civilisateur du Peuple élu : il attribue & Tinfluence juive la
Réforme et la Révolution française. La Révolution nous ramène
directement, selon lui, aux prophètes d'Israël, ces grands apôtres
du socialisme. Mais le judaïsme est une religion aristocratique,
impliquant le privilège, l'hégémonie d'une race. Dans le judaïsme,
le cosmopolitisme extérieur s'associe au nationalisme spirituel
le plus exclusif et le plus fermé. Le socialisme international
participe beaucoup plus de l'essence du christianisme, qui se pro-
duisit lorsque Rome eut rapproché et égalisé sous son joug
toutes les nations.
La vapeur, l'électricité, la presse resserrent aujourd'hui les
liens entre les esprits et les peuples; les socialistes qui se com-
parent parfois aux premiers chrétiens, en diffèrent, autant que le
monde industrialisé diffère du monde romain. Les premiers
chrétiens avaient l'horreur d'un siècle corrompu. Nous ne
retrouverions guère ce sentiment que chez les mystiques russes,
qui offraient un si marqué contraste avec le reste du Congrès,
si nous avions pu oublier les bombes et la dynamite, et ne voir
en eux que des disciples de Tolstoï. Quant aux autres socialistes,
ils nous faisaient plutôt songer à cette période où le christia-
nisme, étant sorti des catacombes et gagnant les couches supé-
rieures de la société, Constantin finit par l'incorporer à l'Empire.
11 fut dès lors permis à ses adeptes, après avoir achevé de ruiner
le monde antique, de devenir préfets ou ministres, sans qu^aucun
Bebel songe&t à y mettre son veto.
J. BOURDEAU»
Digitized by VjOOQIC
L'ALLEMAGNE CATHOLIQU
ENTRE 1800 ET 1848
IV(iy
L'ÉGLISE ET LES ÉTATS PROTESTANS.
L AFFAIRE DE COLOGNE
I
Des concordats, négociés avec le Pape par les représentans
des souverains, avaient, nous l'avons vu, réorganisé TEglise
d'Allemagne. Les pouvoirs laïques, en condescendant à l'entente
avec Rome, avaient implicitement admis que l'établissement
religieux ne pouvait renaître de ses ruines qu'avec Tassistance
du Saint-Siège. Mais ils auraient voulu que le vicaire de Dieu,
pareil au Dieu d'Aristote, se désintéressât de cette Eglise qu'il
venait de créer à nouveau ; un artificieux travail commença pour
installer dans l'Eglise l'État omnipotent. Après s'être servi de
Rome pour encadrer les sujets catholiques, TÉtat prétendait,
dans ces cadres nouveaux qu'une fois pour toutes le Pape avait
bénis, demeurer le seul maître. A nulle époque, sauf peut-être
en certaines périodes de l'histoire byzantine, la police des coa-
sciences ne fut plus subtilement tatillonne.
Le souverain protestant du Wurtemberg nommait lescui ' :
l'évoque apprenait leurs noms par le journal; et, lorsqu'en 1 l
U) Voyez la Revue des 15 juillet 1903, 15 janvier et 1" septembre 1904.
Digitized by
Google
l'allemagne catholique. 303
on loi concéda le droit de nomination pour quinze cures du
royaume, cela fut regardé comme un joli cadeau. Des corn-
mimiques officiels fixaient les prescriptions liturgiques que
YÉglise devait exécuter. Défense était faite à Dieu par le roi de
Wurtemberg d'empiéter avec trop d*importunité sur les loisirs
des sujets : Tévéque enregistrait la défense, et la subissait. En
T^rlu d'une ordonnance, sorte de loi somptuaire qui limitait les
mimificences de l'homme envers le Très-Haut, il était interdit
de célébrer plus d'une messe dans chaque église, les jours de
semaine; interdit de commémorer par quelque pieuse pratique
les anciennes fêtes d'obligation déchues au rang des fêtes de
dévotion ; interdit d'offrir à la Madone des ex-voto et des
cierges, et d'exposer des reliques; interdit d'avoir, dans une
paroisse, plus d'une confrérie, et, pour cette confrérie, plus
d'une fête annuelle. On multipliait les précautions raffinées :
de crainte que les fidèles d'une paroisse ne s'en fussent s'age*
nouiller au pied d'un tabernacle voisin, toutes les fêtes de
confréries, sur tout le territoire, devaient se célébrer le jour de
l'Assomption : à l'évêque de s'arranger pour que ses ouailles, le
15 août au soir, fussent quittes envers le ciel. Les pèlerinages
étaient jalousement surveillés : les images miraculeuses devaient
se contenter d'un seul hommage, celui du prêtre attaché à leur
chapelle : tout autre ecclésiastique était frustré du droit de dire
la messe en leur honneur. Il n'était pas jusqu'au sacrement de pé*
niteuce sur lequel la bureaucratie n'eût ses idées : elle invitait les
confesseurs à se contenter d'une déclaration générale du fidèle
attestant qu'il avait péché. Il était temps qu'au xix* siècle la divinité
devînt enfin discrète ; ainsi le voulait le roi de Wurtemberg.
Le gouvernement badois, lui, intervenait peut-être moins
avant dans les affaires de sacristie, mais s'intéressait plus acti-
vement encore à la conduite des presbytères. Sur quatre-vingt-
qnatre paroisses, il en était vingt-quatre seulement, pour lesquelles
le Grand-Duc concédait à l'archevêque de Fribourg un droit de
présentation : partout ailleurs, l'Etat faisait le curé, et signifiait
à l'arehevôque, sans commentaires, les nominations et les dé*
placemens de ses prêtres. Ce n'était point assez : par-dessus les
curés que nommait l'État, mais qui, canoniquement, dépen-
ent de la curie archiépiscopale, le Grand-Duc voulait avoir ses
ens à lui, chargés de surveiller en son nom tous les prêtres
n district. On faisait à l'archevêque la faveur de lui laisser
Digitized by VjOOQIC
304 REVUE DB8 DECX MONDES.
visiter l'établissement eeclésiastique oii se préparaient lei'sémïna*
ristes, mais on lui refusait tout droit de direction; et ce n'est
qu'au prix d'interminables démarches qu'il obtenait qu'on éloi-
gnât de la Faculté de théologie de Fribourg certains professeurs
impies ou libertins. Ses mandemens étaient soumis à l'approba-
tion de l'État. Bref, entre l'ordinaire et les curés, ^^^^^9 \ ï-ordi-
naire et les clercs, entre l'ordinaire et les fidèles, le Grand-Duc
protestant s'interposait; et, en cas de vacance du siège, il prenait
toutes privautés à l'endroit des chanoines, pour exclure de l'épis-
copat, quelque fût leur désir, l'ecclésiastique qui lui déplaisait.
On faisait un pas de plus en Nassau : on y cernait les cha-
noines électeurs dans un tel réseau de vetos, que leur vote leur
était dicté: il fallut, en 1840, que le Pape annulât une nomi-
nation d'évèque pour laquelle le chapitre n'avait été que le greffier
du commissaire grand-ducal. L'État de Hesse-Nassau trouvait
malséant que l'Église fit respecter le devoir pascal : un message
de l'Ordinaire, qui sanctionnait par certa* .es pénalités religieuses
la cavité de cette obligation, fut Jettra morte, faute de placet.
L'Etat voisin de Hesse-Darmstadt suivait les mêmes maximes :
il décidait, à lui seul, que l'instruction des clercs, assurée
jusque-là par le grand séminaire de Mayence, serait désormais
donnée à Giessen; et dans cette ville si exclusivement protestante,
que, jusqu'en 1838, elle n'eut même pas une église catholique,
on improvisa une Faculté de théologie, Faculté fort mêlée, où
l'enseignement d'élite donné par Staudenmaier et par Kuhn
rachetait insuffisamment les théories étrangement anti-romaines
professées par leurs collègues.
II
Ce qui méritait d'inquiéter TËglise dans cette attitude des
diverses souverainetés, c'est qu'il y avait là beaucoup moins
une politique de caprices qu'une politique de principes.
Derrière les à-coups d'arbitraire, par lesquels la bureaucratie
s'ingérait dans la vie religieuse, deux principes^ en effet, se
dressaient et s'affichaient, Tun emprunté à la vieille théologie
fébronienne, l'autre se déduisant de la jeune philosophie hég"
lienne. Febronius, avec sa théorie des églises d'État, Hegel, ave
sa théorie même de TÉtat, servaient d'auxiliaires à l'ambitio
des pouvoirs laïques ; et, soit qu'ils alléguassent Febronius poi
Digitized by VjOOQIC
l'atxemagne catholique. 305
légiférer à leur aise sur une institution religieuse enclose dans
les limites d'un territoire royal ou princier, soit que, pour réaliser
d'une façon quasi jacobine Tunité morale des sujets, ils cher-
chassent et trouvassent dans Hegel les élémens d'un système de
nivellement des consciences, ils aboutissaient pratiquement à un
droit ecclésiastique dont l'Église avait motif d'être anxieuse. Car
l'Église, par delà son propre asservissement, première consé-
quence du système, voyait se dessiner la perspective troublante
de je ne sais quelle union officielle, réalisée par l'État, entre les
diverses confessions chrétiennes; et, dans ces tentatives artifi
cielles de fusion, ce ne serait plus seulement la liberté de l'Église,
ce serait Tessence même du catholicisme qui péricliterait. Ne
Toyait-on pas déjà le grand-duché de Nassau organiser un ensei-
gnement religieux commun pour les enfans des deux confes-
sions; et ne voyait-on pas, en Wurtemberg, à l'occasion du
Jubilé du Roi, le clergé catholique venir au temple protestant
de Rottweil, entonner des chants protestans, écouter un prêche
et célébrer la messe ?^ 'n directeur de gymnase écrivait un livre
sur l'union des église^ allemandes, assez remarqué pour que
Dœllinger crût y devoir répondre ; et ce livre conviait le pouvoir
laïque à déclarer sans valeur les articles des divers symboles
confessionnels, et à protéger contre tout fanatisme séparatiste
les fidèles de la future Église unie. Pratiquement parlant, on
pouvait prévoir que, dans ces mariages forcés entre confessions
diverses, ce n'était point au protestantisme, mais bien au catho-
licisme, que l'État laïque, rédacteur autoritaire du contrat,
demanderait et imposerait des concessions, et le pronostic était
justifié, dune façon décisive, par l'exemple de la Prusse.
Spiegel, archevêque de Cologne, écrit sans ambages dans ime
de ses lettres : « Intolérance, rage contre ce qui est catholique,
voilà les mobiles de l'administration, dans les pays rhénane; »
et, dès 1834, il signalait avec tristesse l'effort du gouvernement
prussien pour accroître sur le Rhin, par un afilux de fonction-
naires, la force numérique de Télément protestant. 11 en était en
Silésie comme en Prusse rhénane : le président Merckel, qui
pourvoyait en 1827 aux destinées de cette pro\nnce, adressait à
Frédéric-Guillaume III, sur les prérogatives religieuses de TÉtat,
~no lettvc qui est un -bréviaire de joséphisme; et la politique
-ont elle était le programme se traduisit, pendant près de vingt
unées, par la suppression systématique et successive d'un cer-
TOME xzni. — 1904. 20
Digitized by VjOOQIC
306 REVUE DES DEUX MONDES.
tain nombre de paroisses catholiques. Ainsi la bureaucratie prus-
sienne, par un seul et même labeur, infiltrait le protestantisme
en terre rhénane et tarissait le catholicisme en terre silésienne.
La crudité de nuances qui, sur les carte^ confessionnelles de
l'Allemagne, distinguait certaines régions exclusivement catho-
liques, était comme un affront pour le roi de Prusse : on essayait
de délayer les couleurs, en attendant qu'on les pût noyer dans
la pacifique uniformité d'une teinte homogène. Fixer cette teinte,
et puis la faire adopter, telle quelle, par toutes les âmes sujettes,
c'eût été le rêve des bureaucrates prussiens.
Moyennant un ordre de cabinet et quelques dragonnades, la
dynastie prussienne, luthérienne au xvi^ siècle, calviniste au
xvii», avait inauguré une troisième façon de protestantisme : Fré-
déric-Guillaume 111, de gré ou de force, rassemblait tous les
proteslans de son royaume dans une église évangélique offi-
cielle, disciplinée, bien encadrée, authentiquement royale, qui,
parfois, plaçait sur ses autels, à côté du crucifix, le buste du
roi. Il avait suffi d'un acte de la volonté souveraine pour faire
taire toutes divergences entre les confessions protestantes.
Un second succès restait à poursuivre : c'était Tabolition de
toutes difficultés entre les diverses confessions chrétiennes. 11 n'y
avait plus, en Prusse, quune Eglise protestante royale; il ne
devait plus y avoir, tôt ou tard, qu'une Eglise chrétienne royale.
Lentement cette Eglise s'édifiait, dans le cerveau des fonction-
naires : puisque la nouvelle liturgie évangéliaue officielle com-
portait, le dimanche, une sorte de messe, où Ton récitait et où l'on
chantait alternativement des fragmens tirés, pour la plupart, du
missel romain, quelle raison restait aux catholiques de ne point
opter pour TÉvangélisme ? Elle comportait aussi, chaque année,
un jour de prière et de pénitence; le gouvernement de Berlin,
par une pieuse fraude, faisait inscrire ce jour dans la liste des
fêtes catholiques soumises à [agrément du Saint-Siège; Rome
approuvait l'ensemble, sans apercevoir l'interpolation, et l'arche-
vêque Spiegel acceptait, sans mot dire, que cette solennité pro-
testante fût introduite dans la liturgie diocésaine. De vastes es-
poirs illuminaient l'horizon du fonctionnarisme prussien : la
cathédrale de Cologne, qui commençait à s'achever, s'ouvrirait,
peut-ôtre, à l'exercice simultané des deux cultes, en attendant
qu'ils n'en fissent plus qu'un.
Qu'une fois pour toutes les sujets fussent instruits, qu'ils se
L
Digitized by
GoogI(
L* ALLEMAGNE CATHOLIQUE. 307
rendissent compte de la ressemblance des liturgies et dn léger
sacrifice qu'ils avaient à consentir pour être agréables au roi, et
l'Évangélisme ferait des conquêtes parmi les fidèles de Rome. Or
il y avait, dans toutes les villes de Prusse, un endroit propice
pour donner aux catholiques cette leçon : c'était la caserne. Les
hommes des différens cultes s'y coudoyaient et s'y mêlaient :
l'ordonnance du 12 février 1832, renouvelant et complétant un
premier acte royal de 1810, édicta une sorte de dressage religieux
pour les soldats de Sa Majesté. Tous, une fois par mois, ils dé-
valuât participer à un service divin commun; ainsi l'exigeaient
« le respect nécessairement dû à la religion principale du pays,
et la nécessité d'en finir avec les préjugés nuisibles qui se trouvent
encore chez le bas peuple, à l'égard de la différence des religions ; »
el le roi ne doutait pas qu'en écoutant le prêche, les catholiques
n'y trouvassent a l'avantage que chaque homme raisonnable saura
toujours tirer d'un service divin quelconque convenablement
établi. » La discipline militaire, avec sa rigueur de fer, se niet-
tait au service de l'Évangélisme national; le citoyen prussien qui
portait l'uniforme, était par là même contraint de prendre con-
tact avec la religion de son souverain; et la caserne devenait
une école d'assouplissement pour les consciences, comme pour
les muscles. C'est ainsi que le roi de Prusse, entre deux parades,
fwsait prier tous ses soldats à sa propre façon. L'on ne plaisan-
tait pas, dans l'Évangélisme prussien, sur les honneurs dus au
Très-Haut; c'est Tépoque où, dans un journal, un censeur officiel
biffait l'annonce d'une traduction de Dante, en expliquant que les
choses '.< divines » ne devaient pas être un sujet de comédie.
Mais l'accoutumance catholique grave trop profondément dans
fes âmes l'idée de teur indépendance à Tendroit du pouvoir laïque,
pour que cette pédagogie autoritaire eût chance d'être efficace.
La religion du Roi, devant laquelle tout Prussien sous les armes
(levait prosterner son hommage, se heurtait, dans la vie civile,
à la résistance passive des fidèles du Pape; où la caserne elle-
même échouait, le succès était impossible. Il fallait donc re-
noncer à proposer aux catholiques l'accès d'une religion étran-
gère à la leur. Alors la bureaucratie changea de tactique; so
résignant à de plus lointaines espérances, elle se flatta que, dans
w ultramontanisme » même, se pourraient produire quelques ini-
'atives séparatistes, dont le résultat serait de jeter un pont entre
établissement catholique et la Réforme. Au lieu de pousseivjcs
Digitized by VjOOQIC
308 REVUE DES DEUX MONDES.
âmes^ sans transition, d'une Église dans l'autre, on les ferait
s engouffrer, tout doucement, insensiblement, dans quelque cha-
pelle, attenante encore à la vieille église, et même arborant
encore sur sa façade la prétention d'être catholique, mais ayant
toutes les fenêtres ouvertes, et grandes ouvertes, sur l'horizon
de la Réforme, et imprégnée, déjà, d'atmosphère protestante; et
c'est avec l'illusion de rester catholiques, que l'es sujets du roi
de Prusse deviendraient des protestans. .-
Aussi verrons-nous les fonctionnaires prussiens souhaiter que
Sedlnitzky, prince évêque de Breslau, s'essaie, après ses différends
avec l'Église romaine, à provoquer un mouvement « néo-catho-
lique; » puis Sedlnitzky n'ayant rien osé, leurs complaisances
émigreront avec d'encourageans sourires vers les sectes <c catho^
liques allemandes; » et ce seront eux encore, ou leurs légitimes
héritiers, qui, trente ans plus tard, partageront, à moins même
qu'ils ne les dictent, les actives sympathies de Bismarck pour
le « vieux catholicisme. » « Néo-catholicisme, catholicisme alle-
mand, vieux catholicisme, » n'étaient-ce point là, peut-être, d'effi-
caces moyens de désagréger le catholicisme romain et d'accé-
lérer, sous l'égide du Roi, l'unification d'un christianisme d'État?
C'est ainsi qu'en Prusse, de l'idée de dominer le catholicisme,
commune à la foule des souverains allemands, l'on passait, len-
tement, à l'idée de le dissoudre, et, si nous osons dire, de lo
défaire; et, pour guider l'État prussien dans ces voies d'intolé-
rance, un homme se rencontra, illustre par le savoir, distingué
par son adresse, qui n'était autre que le propre ministre du roi de
Prusse auprès du Pape, le chevalier de Bunsen.
Tout en Bunsen conspirait contre Rome, contre cette Rome
où il était accrédité. Originaire de la principauté de Waldeck,
son zèle pour l'omnipotence prussienne était d'autant plus ex-
clusif, qu'il n'avait pas de sang prussien dans les veines. Orien-
taliste consommé, la science lui paraissait, tout comme la
Prusse, menacée par « l'intolérance romaine. » Expert en ar-
(îhéologie chrétienne, familier avec la littérature chrétienne pri-
mitive, il se faisait, de son érudition même, une arme perpétuelle
contre 1' « idolâtrie catholique. » Versé dans la connaissance
lies anciennes liturgies, il se croyait qualifié pour infuser une vie
nouvelle aux institutions religieuses issues de la Réforme, et pour
unifier et universaliser la Réforme, — pour la catholiciser, si
l'on peut ainsi dire, — en ramen$tnt au christianisme d'autre*
Digitized by VjOOQIC
L'ALLEMAGNE CATHOLIQUR.
309
fois les églises évangéliques de tous pays et en les reliant
entre elles. Partout à travers l'univers, l'Église catholique réus-
sissait ou s'essayait à vivre ; Bunsen rêvait do la faire se heurter,
jarlout, à une sorte de corpus evangelicoruniy comme Ton disait
au ivii* siècle, à une organisation solide et savante de toutes
les Églises que la Réforme avait détachées les unes des autres
en même temps que du tronc commun. 11 s'agissait de donner
an protestantisme ces caractères d'unité et de catholicité qui,
d'après le catéchisme romain, définissent la véritable Église et
n'appartiennent qu'à celle de Rome, et c'était à Rome môme que
Bunsen élaborait ce travail ; c'est au centre même de l'Église qu'il
se postait, ministre officiel de son roi, pour devenir l'aventureux
fondateur d'une contre-Église universelle.
Il jeta sur le roc du Capilole son premier grain de sénevé.
Une chapelle s'ouvrit chez le ministre de Prusse, au « petit
nombre de chrétiens » (ainsi parlait Bunsen) qui vivait à Rome.
La liturgie qu'on y pratiquait était l'œuvre de Bunsen : elle ra-
jeunissait les rituels des premiers siècles, diminuait la portée
expiatoire du sacrifice du Christ, et mettait en valeur le rôle
sacerdotal du fidèle dans la communauté évangélique. Mais les
« chrétiens » étaient trop rares ; les beaux songes de Bimsen ne
faisaient point surgir, sur le Capitole, une véritable commu-
nauté. Àiors il rêvait d'une grande Église nationale prussienne,
dont le roi serait le chef; il était persuadé que, si elle existait,
les catholiques eux-mêmes se convaincraient que pour la liberté,
la solidité et la dignité de l'Église, un pape-roi est inutile, et
qu'ils échangeraient ce pape-roi contre un roi transformé en
pape. Son regard s'étendait sur le monde, pour y projeter des
interrogations confiantes; il dessinait le plan d'une vaste coloni-
sation protcsUintc, semblable à la colonisation grecque d'autre-
fois; et l'on peut croire qu'au cours de ces promenades en Italie
dans lesquelles, en 1828, il accompagna le prince héritier. Bun-
sen et le futur Frédéric-Guillaume IV associaient volontiers leurs
imaginations jumelles, pour concerter les prochains triomphes
du Dieu commun de la Prusse et de la Réforme. On verra plus
tard Bunsen, soutenu par Fréuéric-Guillaume IV, négocier avec
l'ançlicanisme l'institution d'un évêché protestant à Jérusalem ;
la iturgie de Bimsen prendra droit de cité dans ce nouvel
év ^hé. et, sur la montagne de S.on comme sur celle du Capitole,
QE mera Dieu. comme le voudra Bunsen., Plus tard^ encore, le
L
Digitized by
Google
310 REVUE DES DEUX MONDES.
diplomate et le roi rêveront de protestantiser la Chine ; ils feront
de Berlin une sorte de cénacle de l'alliance évangéllque univer-
selle, sur lequel planera TËsprit; ils prépareront une mobilisa-
tion de la pensée protestante universelle contre rimmaculée
Conception : ainsi s'épanouiront en beaux gestes, s'étaleront en
pompes somptueuses, les rêves de jeunesse de Bunsen. Ni ces
gestes ne seront efficaces, ni ces pompes ne seront éloquentes,
et la grande pensée de Bunsen, qui devait renouveler l'aspect
religieux de la Prusse et du monde, n'est plus aujourd'hui qu'une
curiosité archéologique.
Mais quel qu'en ait été Tinsuccës, un fait subsiste, qu'il im-
porte de retenir pour marquer l'état d'esprit de la puissance
prussienne sous le règne de Frédéric-Guillaume III, au lende-
main du pacte fait avec Rome : tandis que le Saint-Siège avait
confiance dans le roi de Prusse, — une confiance dont témoi-
gnent certaines lettres de Niebuhr, — le roi de Prusse entrete-
nait auprès du Saint-Siège un diplomate qui dépensait toute son
énergie à vouloir consommer l'œuvre de Luther, non seulement
en Allemagne, mais dans le reste du monde chrétien.
III
Ainsi qu'il advient souvent dans l'histoire du christianisme,
il y avait coïncidence, — une coïncidence qui ressemblait à un
châtiment, — entre les menaces que subissait l'Église d'Allemagne
et la défaillance apeurée de certains de ses pasteurs, et, quels que
fussent les périls auxquels l'exposait TÉtat, il en était d'autres,
plus graves, qu'elle recelait en elle-même. Elle avait une mol-
lesse, un laisser aller, une docilité, qui la rendaient, en quelque
mesure, complice des impérieux agissemens du pouvoir civil.
Lorsque les gouvernemens unis de Bade, de Wurtemberg et des
deux Hesses, forgèrent 39 articles contre les libertés ecclésias-
tiques, il n y eut, sur les cinq évêques visés, qu'un seul pour
protesier, celui de Fulda. L'archevêque de Fribourg, les évêques
de RoUonburg et de Limburg préférèrent à la gêne d'agir le
reproche d'être des chiens muets ; quant à celui de Mayence, il
inspirait^ ou peu s'en faut, la politique religieuse des gouverne-
mens alliés et répondait au bref Perveneraly condamnation les
39 articles, en essayant d'endormir le Pape et en lui représentiint
le diocèse de Mayence comme une oasis de prospérité religieu e,
Digitized by VjOOQIC
L ALLEMAGNE CATHOLIQUE- 311
Relier, évoque de Rottenbiirg, n'allait point, lui, jusqu'à tromper
le Saint-Siège ; mais il détestait les difficultés i il parlait, avec
une componction frissonnante, de la « tendre plante » qui
lui était confiée ; de peur de Texposer, elle si chétive, aux se-
cousses d'une lutte contre la bureaucratie, il acceptait qu'elle
manquât d'air dans l'anémiante serre chaude qu'avait aménagée
l'£tat; et lorsque son souverain protestant tranchait du litur-
giste, Keiler se courbait avec une docilité d'enfant de chœur.
Grégoire XVI multipliait les objurgations, acérait les remon-
iraoces; les évèques restaient sourds, pour^avoir le droit de
se taire. « Si vous tremblez devant la brutalité des méchans,
leur écrivait-il en 1833, c'en est fait de la force de l'épiscopat
el de laugusie et divine puissance de gouverner l'Église. » Mais
sur les têtes épiscopales les mitres continuaient de trembler, et
les États, lorsqu'une vacance se produisait, avaient une façon de
poser les mitres, qui les rendait à jamais vacillantes.
Soit par la force de l'habitude, soit pour se faire mieux par-
donner, les rares velléités de courage auxquelles se risquaient
les prélats s'exprimaient en un langage qui dérogeait à leur di-
gnité. Demeter, archevêque de Fribourg, pour obtenir de l'État
qa'un professeur, légitimement suspect à l'Église, fût écarté de la
Faculté de théologie catholique, écrivait textuellement : « Si le
pouvoir ne peut qu'approuver le souci que j'ai eu jusqu'ici
d'éviter tout contact avec Rome pour échapper, dans les troubles
ecclésiastiques, aux questions périlleuses sur les mariages mixtes,
le Gouvernenient ne doit me donner aucune occasion qui puisse
troubler la paix et le calme entre l'État et l'Église. » En face de
rÉtatqni asservissait son Église, il se flattait, lui archevêque,
d'éviter tout contact avec Rome, puissance d'affranchissement ;
il se faisait un mérite de négliger la Curie, comme son collègue
de Mayence de la fourvoyer. Ne s'agissait-il pas, avant tout, de
bire bon ménage avec le Gouvernement ? Les immixtions
romaines risquaient de troubler cette concorde intestine ; il les
fallait évincer. Pour vivre en paix avec l'État, les évoques fai-
saient en sorte que Rome leur laissât la paix : tout leur idéal se
komait à prolonger leur complaisante servitude, à l'abri d'un
universel silence.
•a tribune, parfois, s'offrait à l'Église comme une avocate
d'o ice; alors les évêques s'apeuraient, se reprenaient à gémir,
ûoi sur les persécutions qui les guettaient, mais sur les appuis
Digitized by VjOOQIC
312 REVUE DES DEUX MONDES.
qui se présentaient. Lorsqu'en 1830, au Parlement wurtember-
geois, le baron de Hornstein protestait contre les 39 articles,
Févêque Keller s'effrayait de cette audace ; lorsqu'en 1837 Andiau
déclarait son intention de réclamer du Parlement badois quelque
liberté pour la juridiction épiscopale, Tarchevêque de Fribourg
le suppliait de se taire; lorsqu'en 1839, au Parlement hessois,
Kertell se plaignait de l'ingérence de l'État dans Téducation des
clercs, Tévêque Kaiser ne le soutenait qu'avec mollesse. Parmi
la compression générale qui pesait sur l'Eglise, leis diètes locales
étaient qualifiées pour intervenir ; dans ces petits États rétrécis,
elles avaient un écho sonore et qui pouvait à la longue devenir
efficace ; mais gouvernemens et prélats s'accordaient à merveille,
pour bannir de ces assemblées la question religieuse.
Les correspondances du temps témoignent h profusion du
degré de considération que méritait à ces pasteurs, dans l'opi-
nion catholique, leur façon d'agir ou plutôt de n'agir point. Clé-
ment Brentano déplorait amèrement, en 1825, que les évêques
n'eussent pas pris occasion du grand jubilé pour attester leur
entente et le lien qui les attachait à Rome. « Si l'épiscopat uni
élevait sa voix, disait Dœllinger en 1826, alors on obtiendrait,
sans nul doute, un bon résultat; mais voyez, nos évéqnes se
tiennent tranquillement assis, ils se taisent, et couvent des œufs
stériles. » Raess, le futur archevêque de Strasbourg, ne parlait
pas autrement. « Si nous avions des évêques, écrivait-il à Goerres,
des évoques comme ils doivent être ! L'impulsion d'en haut, si
elle n'est pas absolument nécessaire, est du moins très désirable. »
« Que doit-il advenir, soupirait à son tour Goerres, si les pas-
leurs eux-mêmes sont des moutons qu'on se borne à dresser à
porter la houlette, comme l'agneau d9 Dieu portait sa croix sur
ses épaules, mais qui par ailleurs ne peuvent rien, ne veulent
rien, ne désirent rien... » Et Goerres ajoutait (c'était en 1826):
« Tout autre est l'esprit de l'épiscopat français. » Ketteler, à son
tour, le futur évêque de Mayence, se plaignait, en 1840, que
l'épiscopat allemand eût perdu l'habitude catholique de la soli-
darité : « Dans l'âme de beaucoup de catholiques, expliquait-il»
s'est glissée l'image d'une bureaucratie morte, où chacun agit
sur son terrain, dans son ressort, et, par ailleurs, n'a besoin de
s'occuper de personne. »
Digitized by VjOOQIC
L ALLEMAGNE CATHOLIQUE.
313
IV
Le laisser aller de l'épiscopat ne l'induisait pas seulement à
des concessions de détail. Des intérêts très graves étaient en jeu,
que la hiérarchie laissait péricliter : ils touchaient à l'intégrité
do^atique et disciplinaire.
Un système nouveau de philosophie s'était lentement accli-
maté dans les Facultés de théologie prussiennes : on l'appelait
riiermésianisme, du nom du professeur Georges Hermès. L'her-
mtàanisme était un effort d'apologétique inédite ; au terme de
cet effort, il semblait à Hermès que la foi resplendissait, et Rome
au contraire estimait et finit par déclarer que c'était là un res-
plendissement trompeur, masquant une véritable ruine de la
croyance chrétienne. Les Recherches sur la vérité intérieure du
christianisme^ publiées en 1805; V Introduction philosophique ^
qui est de 1819 ; la première partie de V Introduction positive,
qui parut en 1829, subsistent comme des fragmens authentiques
et avoués de la pensée d'Hermès. Les morceaux posthumes de
s^ Dogmatique, imprimés par des disciples zélés, n'eussent pas
vu le jour, tels quels, s'il eût vécu. Encore moins lui pouvons-
nous imputer le long cortège de thèses philosophiques et reli-
gieuses qui, vingt a.ns durant, se déroulèrent dans la Revue pour
la philosophie et la théologie catholique, fondée par l'école hcr-
mésienne en 1832, au lendemain de la disparition du maître. La
philosophie hermésienne paraissait assez grosse de développe-
niens, assez ample en sa portée, assez riche d'avenir, pour être
fouillée, creusée, et puis prolongée à perte de vue, fût-ce même
jusqu'à la perte de la foi.
Hermès installait le doute positif à la base de toutes les
recherches théologiques. Entre ce néant qu'est le doute et cet
édifice qu'est la foi, il chargeait l'intelligence humaine, et elle
seule, de trouver le chemin.
Nous ne devons rien vouloir comme vérité, écrivait-il, ou, ce qui est la
'»tme chose, nous devons être sans parti. Nous devons, pendant la recherche,
nop« détacher, théoriquement, des systèmes de théologie et de religion,
^û nt que nous ne les avons pas reconnus comme certainement vrais; ils
doi inltous être, pour nous, également valables et également non avenus.
^0 pouvons réaliser cet état, par la conviction vivante que nous agissons
JUS noeut et saintement dans notre conscience, si nous nous tournons là où
Digitized by
Google
314 REVUE DES DEUX MONDES.
notre intelligence nous mène, parce qu'elle est la seule directrice qae l'au-
tenr de notre être nous ait donnée dès notre naissance, avec cette voii,
parlant haut en notre for intime, qui nous commande de la suivre, où qu'elle
nous mène.
C'est ainsi que la mystérieuse élaboration de l'acte de foi,
pour laquelle, d'après la théologie classique, Dieu et Thomnie
collaborent ensemble, et qui comporte chez l'homme, non point
seulement une démarche de l'intelligence, mais un élan de la
volonté, était ramenée, dans le système d'Hermès, à quelque
chose d'exclusivement intellectuel.
Il y a des théologiens qui font de la foi l'aboutissant d'un
syllogisme; ils se sentent tout à la fois conquis, reposés, défendus
même par certains appareils de démonstration rigoureuse, et
peu s'en faut qu'en pratique ils ne rendent presque superflue
l'illumination de la grâce divine, tant sont lumineux leurs ma-
nuels ! L'intellectualisme d'Hermès n'a rien de commun avec
cette école : imprégné de kantisme, au contraire, il connaissait
l'inquiétude d'esprit, et cette raison par laquelle il se faisait '
conduire du doute à la foi était beaucoup moins la rcdson spé-
culative, que la raison pratique de Kant. Car la vérité et la réa-
lité de l'histoire évangélique ne peuvent, d'après lui, être
admises de telle façon que tout doute spéculatif soit exclu; et il
ne serait pas absurde, pour la raison spéculative, d'admettre que
Jésus, en se disant Dieu, ait été trompeur ou trompé : c'est à
la raison pratique de suppléer. Hermès, après avoir discuté si
le Nouveau Testament et la tradition orale sont historiquement
vrais <( d'une façon extérieure, » remet à cette raison pratique
le soin de décider si la doctrine de Jésus, telle qu'elle est pro-
posée dans ce livre et dans cette tradition, est « intérieure-
ment » vraie ; et c'en est assez pour deviner avec quelle force
lui pouvait être adressé le reproche de subjectivisme. D'autaût
que la théologie morale, elle aussi, était évoquée par Hermès
devant ce for intime de l'homme, et qu'à ses yeux les comman-
démens de Dieu n'acquéraient force obligatoire qu'en tant qu'ils
étaient intérieurement, après examen de leur objets reconnus
conformes aux exigences de la raison pratique.
Clément-Auguste de Droste-Vischering, administrateur du
diocèse de Munster, fut l'un des premiers, en Allemagne *
s'émouvoir de ces doctrines : il interdit aux séminaristes westj »4-
liens de faire leurs études à Bonn, où professait Hermès. La
Digitized by VjOOQIC
L ALLEMAGNE CATHOLIQUE.
315
ition des droits respectifs de l'Ëtatet de TÉglise surl'éduca-
des prêtres était ainsi soulevée; elle occupera rÂllemagne
jt de longues années. De théologique, l'affaire de Thermé-
le allait devenir politique; car TÉtat prussien , tout de
t, ne fût-ce que pour affirmer son droit, prit conscience
une opinion philosophique : il ferma, six mois durant,
\ conrs de Munster, afin de contraindre les clercs de ce diocèse
feliercher la science ailleurs, et déclara non avenue la prohi-
tion ecclésiastique. Hermès était d'autant plus en faveur à
rlin, qu'il avait naguère, dans un différend d'ordre canonique
\ le ^and vicaire et le ministère, écrit un opuscule en faveur
rÉiat. On était alors en 1820 : Bonn^ dans les années qui
li, devint un centre d'hermésianisme ; la Faculté de Bres-
I le séminaire de Trêves, furent également conquis. Au bout
quelques années, trente chaires environ, dans les diverses
fersiiés, étaient aux mains des hermésiens. L'archevêque de
iy Spiegel, donnait, pour la forme, quelques bonnes paroles
ykilosophe laïque Windischmann, qui polémiquait contre
iianisme, et puis il reconduisait, et finissait par afficher
kfcndresse pour cette philosophie qu'on aimait à Berlin. Quant
Tévèque de Trêves, « brave homme s'il en fut, » Goerres nous
ite qu'en toute innocence de cœur il considérait Thermésia-
eomme le salut du monde; et c'est en vain que Windisch-
s'acharnait sur Hermès, l'évéque, lui, s'imaginait toujours
I les deux penseurs étaient d'accord l Hermès mourut couvert
I gloire : l'affiche qui prévint de sa mort les étudians de Bonn
onçait qu'avec lui disparaissait le premier coryphée de la
ologie catholique, et l'une des plus claires lumières de la phi-
|>hie allemande, et que l'Église, la science, 1 État, lui devaient
prêtres d'élite, des savans éminens, des citoyens fidèles. Il
Deurait, même dans la tombe, par ses nombreux disciples,
) précepteur véritable des intelligences ecclésiastiques dans le
ygnme de Prusse. Rome allait rendre ces intelligences orphe-
iios. Grégoire XVI, par un bref de 1836, condamna Thermé-
Disme. On vit alors le vicaire capitulaire Hûsgen. qui depuis
t mort de Spiegol administrait i'archidiocèse de Cologne, serrer
) bref en son tiroir et commander le silence, parce que ce docu^
. pontifical ne lui avait pas été transmis par le canal légal de
linislration berlinoise; Thermésianisme, à Bonn, paria de
eu plus haut; et Bunsen, à Rome, se félicitait des rési-
Digitized by
Google
316 REVUE DES DEUX MONDES.
Stances hermésîennes, qui mettaient les Jésuites en rage et
paraissaient devoir disloquer l'unité de 1 orthodoxie.
SI semblait que la voix du Saint-Siège fit autour d'elle le
désert; et les hermésiens frappés, mais non vaincus, pouvaient
applaudir ironiquementàFautre défaite qu'infligeait à Grégoire XVI
Tépiscopat rhénan, et dont la question des mariages mixtes était
ia cruelle occasion.
Lorsque la Prusse, en 1814, prit possession des Provinces
rhénanes, elle s'abstint d'y mettre en vigueur l'acte royal de
1803, d'après lequel les enfans issus de mariages mixtes devaient
toujours être élevés dans la religion du père. Le catholicisme
rhénan, cerné d'abord, puis lentement envahi par des fonction-
naires prolestans immigrés de la vieille Prusse, avait des suscep-
tibilités et des suspicions dont Berlin devait tenir compte.
Imposer à l'enfant la foi paternelle, c'était, dans les provinces
du Rhin, accroître l'élément protestant; car, la plupart des ma-
riages mixtes unissaient une indigène rhénane, catholique, avec
un immigré prussien, évangélique; et, si Ion eût appliqué la
déclaration de 1803, les fils et les filles de ces Rhénanes eussent
été perdus pour l'Église. La Prusse redouta le mécontentement
de ses nouveaux sujets ; et, dix ans durant, elle permit au clergé
du Rhin d'appliquer le droit canon, d'après lequel, en cas de
mariage mixte, l'assistance ecclésiastique n'est accordée aux
fiancés que s'ils promettent d'élever tous leurs enfans dans la foi
romaine. Mais, en 1825,1e roi, d'un trait de plume, stipula que
la déclaration de 1803 serait désormais en vigueur dans les Pro-
vinces rhénanes; que les fiancés ne pourraient, avant le ma-
riage, prendre aucun accord au sujet de l'éducation des futurs
enfans; et qu'à moins que, devenus père et mère, ils nen déci-
dassent autrement par une commune entente, tous les enfans
seraient réputés appartenir à la confession paternelle.
Le siège archiépiscopal de Cologne avait alors pour titulaire
Spiegel, personnage très complexe, que des correspondances
inédites récemment publiées par M. Reusch nous dévoilent sous
un jour nouveau. Longtemps on a fait de lui un simple prélat
de cour, ayant le goût et l'habitude de servir. Spiegel, au con-
traire, tel qu'il se montre dans ses lettres ài Stcin, eût rêvé d'être
Digitized by VjOOQIC
L'ALLEMAGNE CATkOLTQUE. 317
primat d'Allemagne, un primat représentant en face de Rome
et, s'il le fallait, contre Rome, les « libertés ecclésiastiques, »
telles que les conciles de Constance et de Bâle les avaient défi-
nies, un primat collaborant avec les gouvernemens de TAlle-
magne, et cela sans nulle servilité, peut-être même avec quelque
hauteur, pour le bien de l'Église germanique. 11 s'en fallait de
beaucoup qu'en théorie il fût partisan de l'absolutisme de l'État
dans l'Église : sa lettre à l'archevêque de Fribourg contre les
, 39 articles est, à cet égard, décisive. Mais, en dépit de ses rêves de
suprématie spirituelle, en dépit de ses théories sur l'autonomie
du pouvoir religieux, Spiegel ne put échapper à cette loi de
l'histoire, d'après laquelle les hommes d'Église le plus enclhjs
à s'armer contre 1' « ultramontanisme » sont les plus complai-
sans à désarmer devant l'État. Bien que Spiegel fût assez déçu
d'être sans cesse exclu des délibérations du ministère des cultes
et de n'avoir pas même été convoqué, en 1817, aux conférences
où Ton avait concerté la mission de Niebuhr à Rome, bien qu'il
sentit et dénonçât le caractère protestant de la politique et de
l'administration prussiennes, on le vit, dès les premières diffi-
cultés, imposer silence à son dépit, silence à sa conscience, et
s apprêter à obéir.
En présence de l'ordonnance de 1826, il consulta Schimonsky,
prince-évêque de Breslau, sur la pratique des mariages mixtes
en Silésie; il constata que, là-bas, le clergé se pliait aux exi-
gences royales. Le contraste était si frappant entre les désirs du
roi de Prusse et le droit canon, que Spiegel et ses suITragans
rhénans sollicitèrent respectueusement de Frédéric-Guillaume
la permission de mettre le Pape au courant ; elle leur fut accordée,
sous cette réserve que leur courrier serait transmis par l'inter-
médiaire de Berlin; mais provisoirement, — et pour Berlin
c'était Tessenliel, — ils décidèrent que le prêtre cesserait d'iîn-
poser aux fiancés un engagement relatif à l'éducation des enfans,
et que le conjoint catholique, qui laisserait inscrire un nouveau-nû
dans rÉglisc évangélique, ne serait pas exposé à un refus d abso-
lution. Les évêques, en somme, s'agenouillaient devant l'absolu-
tisme royal, et s'adressaient au Pape pour avoir le droit de rester
prosternés. Pie VIII répondit par un bref du 25 mars IWO, au-
quel fut jointe une instruction explicative du cardinal Albani. Le
pape consentait à ne frapper d'aucune peine canonique les con-
joints qui feraient leurs enfans protestans; mais il obligeait les
Digitized by VjOOQIC
318 REVUE DES DEUX MONDES.
prêtres à réclamer des fiancés, avaat la célébration du mariage,
la promesse que tous les enfans seraient catholiques, et, si cette
promesse était refusée, il permettait au prdtre de donner aux
mariés uon point la bénédiction, mais une assis timce passwe^
sans nulles prières, sans un acte liturgique quelconque.
Ce bref déplut à Berlin ; on y redoutait les effets que cette
assistance passive produirait sur l'opinion : le prêtre, par un
silence systématiquement inactif, par une bouderie officielle*
ment pi'ésente, semblerait condamner le mariage dont il pr^n-
dmtacte; il paraîtrait souligner par son attitude le reproche
môme de Dieu; ministre du Dieu justicier, il aurait Tair, en
écoutant le oui sur les lèvres des conjoints, d'être le témoin
d'un péché. C'était là, pour la politique religieuse de la Prusse,
une irréparable gêne : le cabinet de Berlin mit tout en œuvre
pour fléchir le Saint-Siège.
Bunsen et le cardinal Lambruschini étaient les deux inter-
locuteurs. La causerie fut piquante, les mots d assistance active
et passive s'échangeaient et se croisaient : c'était le plénipo-
tentiaire protestant qui réclamait que le prêtre catholique fût
u actif, u et c'était le cardinal qui s'y opposait. Grégoire XVI tint
bon ; il n'ajouta rien aux concessions et ne retrancha rien des
exigences de Pie VllI. Au bout de deux ans, Ton cessa de dia-
loguer, faute d'argumens nouveaux; et l'on sonda les évèques^
pour voir s'ils ne seraient pas d'humeur à passer outre au bref
papal. Il y avait dans les bureaux, à Berlin, un conseiller fort
expert, catholique d'origine, Schmedding; il prit à cœur cette
besogne, qui lui procura plus de notoriété qu'elle ne lui fit d'hon*
neur. Les évêques répondirent avec ambiguïté : ils firent espérer
au gouvernement que l'assistance passive pourrait peu à peu se
transformer en assistance active; ils eussent voulu que Rome
s'effaçât, que Berlin s'effaçât, confians que le temps arrangerait
tout.
Mais s'en remettre au temps, c'était donner, aux dépens de
l'Église, pleine liberté à l'État. Par un nouveau rescrit de 1832,
l'État stipulait que l'entente par laquelle les parens décideraient
d*élever leurs enfans dans une confession autre que celle du
père, ne serait valable qu'avec lautorisation du président supé-
rieur de la province. On voyait, chaque jour, sur le Rhin, l'effet
de cet ukase. Un père protestant, profitant de la licence que lui
laissait encore l'édit de 1825, accordait-il à sa femme que le
Digitized by VjOOQIC
L ALLEMAGNE CATHOLIQUE. 319
nouveau-né serait catholique, le haut fonctionnaire prussien
protestant, qui incarnait la volonté du roi de Prusse, pouvait
annihiler cette concession par un refus, ou même, s'il se trou-
vait en présence d'un salarié de TÉtat, le châtier par une dis-
grâce. Les évéques, au nom de leurs maximes de temporisa-
tion, travaillaient pour que Rome n'intervînt point; mais plus
ils souhaitaient que Rome se fit discrète, plus Berlin s'ingérait.
Heureusement, une autre puissance existait, puissance impa-
tiente, à laquelle ils devaient avoir égard : c'était l'opinion d'un
certain nombre de prêtres et de fidèles, qui connaissaient l'exis-
tence d'un bref, et voulaient que ce bref fût respecté. Sans
prêter audience aux conseils du baron de Stein, qui avait maintes
fois souhaité l'établissement, à la direction des cultes, d'une sec-
tion composée de catholiques, et capable d'apprécier et de res-
pecter les susceptibilités catholiques, le chancelier Hardenberg
et son ministre Alstenstein avaient pris l'habitude de tout régler
par des ukases; et voici qu'Alstenstem se heurtait à la rési-
stance passive d'une force qu'il avait ignorée : la conscience
chrétienne.
Alors, pour rassurer et plier cette force, Bunsen et les bu-
reaux berlinois appelèrent l'épiscopat à collaborer avec eux.
Une interprétation du bref papal fut élaborée dans la chan-
cellerie archiépiscopale de Cologne : eiie servit de fondement
pour la convention du 19 juin 1834, signée entre Spiegel et
Bunsen. La convention se référait au bref, mais elle le falsi-
fiait en prétendant l'appliquer. Elle concluait, dans son ensemble,
à l'acceptation par le clergé de l'édit royal de 1823; elle ordon-
nait aux curés d'« abandonner entièrement la demande préalable
d'une promesse, relativement à l'éducation des eafans dans la
religion de l'un ou de l'autre époux; » eiie restreignait le plus
possible les cas où le prêtre devait se borner à une assistance
passive. En définitive, le Pape avait fait un bref pour s'opposer
à l'édit de 1823; le pacte nouveau, qui portait la signature de
Spiegel, inclinait devant cet édit l'épiscopat rhénan; et c'ét-^it en
apparence au nom du Pape, et en vertu du bref, que l'épiscopat
consentait cette capitulation. L'archevêque s'était longtemps
morfondu de ne jouer aucun rôle directeur dans la politique
religieuse de son pays ; désormais, grâce à l'adresse de Bunsen,
sa vanité était conquise; il se considérait enfin comme un ini-
tiateur, mais lïnitiative qu'il avait prise était celle d'un men-
Digitized by VjOOQIC
^20 REVUE DES DEUX MONDES.
songe. Spiegel et ses suffragans de Trêves, de Munster, de
î^aderbom, fourvoyaient à la fois le Saint-Siège et leurs ouailles.
Il y a des circonstances où le désir de la paix à tout prix conduit
certaines âmes, même d'une honnêteté moyenne, à se leurrer
elles-mêmes, et puis à leurrer les autres ; ainsi faisaient les pré-
lats de la Prusse rhénane, ignorant qu'il n'est pas de points
d'arrêt sur la pente des duperies. Aux heures oh frémissait en
leur for intime une légère brise de remords, ils avaient sans
doute, dans la quiétude capitonnée de leur oratoire, de subtiles
façons de se prouver à eux-mêmes que l'intérêt de leur calme
était celui de leur Dieu.
La simple confrontation du bref papal avec la convention
signée par Spiegel eût suffi pour éclairer Tobscurité volontaire
de leur regard. Ils ne voulurent pas que l'opinion catholique,
dans leurs diocèses, pût faire cette confrontation. Le bref ne tut
communiqué aux curés qu'en latin. On les avertissait en outre
que le Pape désirait, sur le contenu de cet acte, ie plus grand
secret. Ainsi le document authentique exprimant la volonté de
Rome n'était révélé qu'aux ecclésiastiques : ils savaient le latin,
sans doute, et pouvaient voir clair en cette affaire; mais l'obéis-
sance qu'ils devaient à leurs évêques était garante de leur mu-
tisme. On évitait, d'ailleurs, de leur faire connaître la circulaire
du cardinal Aibani, annexée au bref ; c'eût été déchirer à jamais
l'artificieuse tapisserie qu'avaient tissée Bunsen et Spiegel sur le
canevas pontifical. Tandis qu'on mesurait aux prêtres la dose
d'instructions romaines qu'ils étaient dignes de recevoir, les
laïques, eux, étaient condamnés à n'être informés de rien ; le
bref lui-môme, paraît-il, n'était pas fait pour eux. Toutes pré-
cautions étaient prises pour que les échos de la chaire aposto-
lique fussent étouffés : l'épiscopat maîtrisait les prêtres à la
faveur de leur humilité, les laïques à la faveur de leur igno-
rance ; les uns ne devaient rien dire, les autres rien savoir.
Bunsen, à Rome, croyait ses positions couvertes par ces
multiples silences; mais un journal de Liège, un « livre rouge »
publié à Augsbourg avec quelque fracas, mettaient Rome en
éveil. Interrogé par Lambruschini, Bunsen niait, comme « mo-
ralement impossible, » l'existence de la convention de 1834, et
les évêques de Trêves, Munster et Paderborn, rassuraient à leur
tour le Pape en lui expliquant que lïncident des mariages mixtes
était heureusement terminé, et qu'ils avaient bien, il e^* vrai,
Digitized by VjOOQIC
L'ALLEMAGNE CATHOLIQUE. 321
conclu entre eux une sorte de pacte, mais seulement pour régler
quelques cas douteux. Ils se gardaient, naturellement, d'en expé-
dier le texte. Rome devait ignorer ce qui se passait sur le Rhin,
comme on devait ignorer sur le Rhin ce que commandait Rome ;
Tépiscopat formait barrière entre le Pape et les fidèles rhé-
nans, entre les fidèles rhénans et le Pape ; et la sécurité de ces
prélats, auxquels désormais Berlin faisait bonne mine, semblait
endormir en eux la notion du devoir.
Avant d'être une souffrance, l'inquiétude du devoir est une
vertu. Trop souvent exilée de la vie des hommes, cette vertu
survient aux lits d'agonie, sur lesquels ceux qui s'étaient fait une
conscience la sentent se défaire, et, dans un suprême vis-à-vis
avec eux-mêmes, commencent de se voir à nu, comme Dieu les
verra. A la fin de 1836, Tévêque de Trêves regarda s'approcher
la mort : Téchafaudage de réticences derrière lequel il avait
abrité sa faiblesse de caractère s'effondra soudainement; il
écrivit au Pape pour confesser sa conduite, rétracter ses
erreurs, et demander pardon. Le Vatican comprit la situation,
toute nette, toute crue ; et Bunsen, interpellé [derechef au sujet
de la convention de 1834, répondit par une^note adroitement
embrouillée. Les conversations entre Bunsen et Lambruschini
menaçaient de se poursuivre longuement : semblable à un duel-
liste qui se dérobe au lieu de viser et s'évade au lieu de foncer,
Bunsen excellait à se mettre sur un autre terrain que son inter-
locuteur, et déroutait les questions au lieu d'y satisfaire. Le
Vatican ne pouvait alléguer, à Tappui de ses réclamations,
qu'une voix repentante d'outre-tombe... Les morts ont toujours
tort, et Bunsen comptait sur le concours des évêques vivans.
VI
Mais à la voix du mort un vivant bientôt fit écho. Le siège
de Cologne était devenu vacant; et le chapitre, docilement, sur
un signe de Berlin, avait fait choix d'un vieux prêtre, coadjuteur
de l'évêque de Munster, Clément-Auguste de Droste-Vischering.
On avait souvenir, à Berlin, d'une certaine difficulté d'humeur
qu'il avait témoignée, jadis, comme administrateur du diocèse
'e Mtinster, à l'égard de la domination napoléonienne ; il avait
3fusé de reconnaître comme légitimes les chanoines institués
ar l'Empereur; et ce précédent dénotait peu de souplesse à
TOMB XXIII. — 1904. * 21
Digitized by VjOOQIC
322 REVUE DES DEUX MONDES.
Tendroît du pouvoir civil. On se rappelait aussi les difficultés
qu'il avait suscitées à rhermésianisme naissant; et Ton ne pouvait
espérer que cette doctrine, récemment condamnée, lui parût
plus tolérable qu'au temps où elle n'était encore que discutée .
Mais on était heureux, en le poussant vers un archevêché, de
complaire à la vieille aristocratie westphalienne, dont il était
membre; et puis, le sachant âgé, on le croyait fatigué. Il passait
pour un saint homme, et les bonnes sœurs, en Weslphalie,
pleuraient son départ; c'était une âme recueillie, qu'attirait la
dévotion des cloîtres; ses sollicitudes de coadjuteur s'étaient
dépensées pour ces pieuses institutions. L'on avait confiance, à
Berlin, que les questions qui troublaient la terre, — mariages
mixtes, instruction des clercs et autres litiges, — seraient pacifi-
quement écartées par ce vieillard ; et Altenstein, au moment de
son élévation, lui demanda tout simplement d'adhérer à la con-
vention de 1834, conforme, disait-il, au bref papal de 1830.
Droste adhéra, « conformément au bref, » et le gouvernement
fut tranquille : cet archevêque ne songeait qu'au ciel !
Mais Droste eut lïdée de lire les textes: il rapprocha le bref
de la convention, et reconnut l'incompatibilité; il sentit qu'ac-
cepter la convention, c'était agir, non conformément, mais con-
trairement au bref, et fit savoir, avec importunité, qu'il n'adhé-
rait à l'acte signé de Spiegel qu'autant que le permettait l'acte
antérieur signé de Pie VIII. On \'it tout de suite, à Berlin, qu'on
ne pouvait lui fermer la bouche ; alors on résolut de se fermer
les oreilles, de le laisser parler dans le vide, avec l'espoir que,
pratiquement, il agirait comme ses collègues. Mais Droste, au
contraire, agissait comme il .parlait, et, se référant au Pape
comme un officier se réfère à son supérieur, il invoquait sa
consigne, telle que la définissait le bref. Il fuyait négociations
et discussions; il avait ses ordres, et ce n'étaient point ceux du
roi de Prusse : il sentait sa responsabilité devant Dieu. Cet
archevêque ne songeait qu'au ciel!
Il fit pour la doctrine d'Hermès comme pour la question des
mariages mixtes: il regarda le texte venu de Rome. Le bref de
Grégoire XVI sortit des cachettes où l'avait relégué le vicaire
capitulaire Hiisgen : peu soucieux des voies par lesquelles était
parvenu ce document, et de l'opinion qu'on en avait à Berlin,
Droste le lut et le fit lire. Les professeurs de Bonn furent invités
h s'y soumettre; les étudians en théologie, à déserter les maîtres
Digitized by VjOOQIC
LALLE3IAGXE CATHOLIQUE. 325
rebelles. C'est ainsi que des cours de théologie^ offerts aux étu-
diaas par TÉtat^ étaient mis en interdit par TÉglise; et Tacte de
Farchevéque remettait ainsi en discussion — discussion tou-
jours épineuse, — les droits respectifs de TÉtat et de TÉglise
sur l'enseignement théologique officiel. Contre Droste, une auto-
rité se dressa : c'était celle du directeur même du séminaire de
Bonn» Achterfeld, qui avait hégémonie sur tous les candidats à la
cléricatnre. Fervent adepte de l'hermésianisme, il menaça d'ex-
pulsioBy ou de la perte de leurs bourses, les jeunes geâs qui,
cédant aux exigences archiépiscopales, délaisseraient les chaires
hermésiennes. Les Hermésiens avaient pour eux une partie du
clergé, qui, pour couvrir son indocilité à l'égard du nouvel
archevêque, pouvait alléguer des liens de gratitude à l'endroit
des anciens maîtres de Bonn; ils avaient pour eux, surtout, les
subtils prestiges de leur dialectique, qui prétendait faire grand
honneur à la foi en la considérant comme la conquête exclu-
sive de la raison. L'archevêque n'accepta point la lutte sur le
terrain où volontiers ces doctes professeurs l'eussent portée : il
ne se fit point le !juge d'Hermès; Hermès était jugé. Il tira du
bref de Grégoire XVI dix-huit thèses, par lesquelles les proposi-
tions hermésiennes étaient condamnées, et réclama de son clergé
l'adhésion sans phrase à ces thèses. L'hermésianisme proposait
de faire entendre ses avocats ; l'archevêque répondait que Rome
avait parlé. Alors Berlin donna la réplique : les ministres du
roi, jaloux d'affirmer leur pouvoir sur les Facultés de théologie,
se firent remettre par les hermésiens une consultation en bonne
et due forme, se déclarèrent satisfaits, eux, de l'orthodoxie du
défunt Hermès, et défendirent qu'à l'Université de Bonn on polé-
miquât sur cette question. L'on voulait, à Berlin, que l'hermé-
sianisme continuât à vivre, d'une vie discrète, occulte, et qu'il
en fût de ce mariage mixte entre la foi et le rationalisme,
prohibé par Grégoire XVI, comme il en avait été de la législa-
tion officielle sur les mariages mixtes, désapprouvée par Pie VIII
et cependant toujours appliquée. Dans le domaine de la science
théologique, comme dans le domaine du droit canon, Berlin e1
Rome entraient en conflit.
Deux professeurs hermésiens, Elvenich et Braun, s'en furent
t Rome : ils virent Roothan, général des Jésuites, Lambruschini,
ecrétaire d'État, Grégoire XVI lui-même. « Vous venez pour
nscigner le Saint-Siège^ leur dit le Pape, alors que c'est vous
Digitized by VjOOQIC
32i REVUE DES DEUX MONDES.
qui devez être enseignés; » et ce mot définissait la portée du
débat. L'hermésianisme, comme jadis le jansénisme, dessinait
un mouvement tournant : on se mettait à distinguer entre la
question de droit et la question de fait, entre ce qu'Hermès avait
dit et ce que Rome avait condamné comme se trouvant dans
Hermès ; et les susceptibilités tenaces, dont les disciples de Saint-
(^yran donnèrent l'exemple, étaient accentuées et fortifiées, dans
les cerveaux hermésiens, par leur attachement naturel aux droits
de la science théologique. L'Allemand fait à la théologie, lors-
qu'il la cultive, la politesse de la considérer comme une science ;
il la défend, à ce titre, contre les libertins de la société laïque,
mais inversement, parfois, contre certains représentans de la
hiérarchie. Une science doit être libre; de quel droit cet admi-
nistrateur qu'était Droste venait-il se mêler de science? Et que
pesait une mitre, conférée par le Pape, en face d'une toge de
professeur, conférée par un cénacle de savans ? La notion même
de l'évêque gardien de la foi était oblitérée dans les esprits uni-
versitaires. Braun et Elvenich quittèrent la Ville éternelle en
1838, hermésiens comme ils étaient venus.
« Le bref de Grégoire XVI est là, » répondait simplement
Droste à ceux qui voulaient plaider auprès de lui la cause des
hermésiens. « Le bref de Pie VIII est là, » reprenait-il à l'adresse
de ceux qui, dans la question des mariages mixtes, souhaitaient
de lui quelque fléchissement. Puis il signifiait qu'il n'avait plus
rien à dire, et se retranchait dans sa vie de prières, dont le gou-
vernement avait auguré qu'il ne serait jamais distrait.
VII
Ail soir du 20 novembre 1837, les fonctionnaires^^upérîeurs
le la Prusse rhénane ly vinrent solennellement troubler. Une
décision tranchante avait été prise par le roi ; siégeant en son
conseil, avec Bunsen à ses côtés, il avait résolu de sévir. « Il n'y
a rien à attendre de Rome, » avait dit Bunsen ; et l'on avait résolu
dobtenir par la force, à Cologne, ce que Rome, sourde à toute
persuasion, refusait d'accorder. On ferait passer l'archevêque
pour un séditieux, et sa résistance pour un début de complot.
L'exemple de la Belgique, qui s'était, quelques années aupara-
vant, au nom de la liberté religieuse, victorieusement affranchie
du roi des Puys-BaS| obsédait le cerveau des hommes d'Étal
Digitized by VjOOQIC
l'allemagne catholique. 325
berlinois, et quelques rigueurs préventives leur paraissaient
indispensables pour assurer la fidélité des Rhénans. La place
Saint-Géréon, sur laquelle s'élève le palais archiépiscopal de
Cologne, fut, en un clin d'œil, occupée par la troupe; et l'État
prussien, sous la protection des baïonnettes, fit son entrée dans
Tarchevôché. Le président Bodelschwingh, au nom de son roi,
invita l'homme d'Église à retirer l'écrit qu'il avait expédié au
ministre ; l'homme d'Église refusa. Alors TÉtat prussien fit éva-
cuer cet archevêché, où le roi ne pouvait être le maître : on
empaqueta le vieillard dans une voiture ; un gendarme lui tenait
compagnie, un autre veillait sur le siège; et les diocésains de
Cologne, le lendemain matin, apprirent avec stupeur que, de
par la volonté de son roi, l'Église de Cologne était divorcée
d'avec son archevêque. Droste fut mis au secret dans l'enceinte
fortifiée de Minden, au fond de la Westphalie : l'État prussien
s'estima vainqueur.
Il semblait que, dans l'Église rhénane, l'ordre allait de nou-
veau régner. Les autorités qualifiées de cette église étaient
connues & Berlin pour leur bon esprit. A l'exception de deux
chanoines qui passèrent pour de mauvaises têtes, le chapitre de
Cologne accepta le fait accompli. Hûsgen, qui en était le doyen,
fut nommé vicaire capitulaire, et la lettre officielle, par laquelle
le chapitre informait le Pape, essayait de jeter le discrédit sur le
prélat captif. Les chanoines, faisant bon marché de leurs liens
avec l'archevêque, s'érigeaient, en face du pape, en apologistes
de l'État. On eût pu croire qu'au nom de cette attache cano-
nique qui unit un métropolitain à ses suffragans, les évêques de
la province de Cologne montreraient quelque émoi. Il est permis
d'espérer que, devant leurs autels domestiques, leurs voix se
firent basses — basses comme l'était leur courage — pour mur-
murer quelques prières en faveur de ce prisonnier qui expiait
leur esclavage et qui malgré eux les allait libérer. Elles furent
perceptibles à J)ieu ; mais les hommes, eux, n'entendirent qu'un
silence; et, onze ans après, à l'assemblée de Wurzbourg, le cha-
noine Lennig rougissait encore de cette étrange té: « Au moment
de l'arrestation de Clément- Auguste, déclarait-il, un fait sans pré-
cédent se produisit dans l'histoire de l'Église, par suite du manque
d unité: l'épiscopat allemand ne fit rien. »
Les lèvres de l'archevêque étaient closes par la force, celles
des chanoines s ouvraient pour dire Ameii; et dans son duel
Digitized by VjOOQIC
326 REVUB DES DEUX MONDES.
contre l'Église^ TÉtat prussien se flattait de pouvoir compter»
pour couronner sa victoire, sur le mutisme universel. Les let-
tres de Nagler, directeur des postes, dévoilent avec candeur les
espérances dont se leurrait alors la bureaucratie berlinoise ; il
n'y avait pour lui, dans l'affaire de Cologne, qu'une <c saleté »
(Schweinerei) organisée par des vauriens fanatiques (fanatische
Schufien). <( Dieu permette, écrivait-il le jour de Tarrestation,
que le menuet avec rarcbevèque se passe bien I » Et peu de
jours après : (c Le voilà à Minden ; la levée de boucliers des
prêtres finira sans grand bruit, sans autre bruit.
VIII
C'était compter sans Rome et sans les laïques : Grégoire XVI
déchaîna le tumulte. De Bavière, on l'avait informé des procé-
dés de la Prusse : Reisach, évéque d'Eichstâdt, et le roi Louis I*^'
lui-même, avaient concerté ces communications. Le Pape, sitôt
instruit, convoqua un consistoire ; et, le 10 décembre, en pré-
sence du Sacré-Collège, il éleva la voix, longuement, fortement.
Au nom de « la liberté ecclésiastique diminuée, de la dignité
épiscopale tournée en dérision, de la juridiction canonique
usurpée, des droits de l'Église foulés aux pieds, » Grégoire XVI
exalta le prélat que la Prusse venait de déposer. L'impression
produite fut immense. On savait Gr^oire XVI audacieux contre
tout ce qui lui semblait être l'erreur, mais on le croyait timide à
Ten droit des puissans. Docile au prestige du génie, le monde
inclinait à juger Grégoire XVI d'après Lamennais. La parole du
Pape, qui affrontait la politique religieuse du roi de Prusse, ne
pouvait être accusée, cette fois, de complaisance à l'endroit des
trônes. La réponse qu'il adressait au chapitre de Cologne, en
date du 26 décembre, dépassait encore Tâpreté du discours :
c'était une remontrance draconienne contre l'attitude des cha-
noines. Montalembert exultait; il confrontait le langage pontifi-
cal avec les accusations de Lamennais : « Désormais, écrivait-il,
les âmes les plus défiantes, les plus irritées, sauront à quoi s'en
tenir sur ces reproches de servilité, de lâcheté, de connivence
avec les oppresseurs de la religion, que l'on a jetés à la face de
la cour de Rome. » C'est ainsi que l'acte d'autorité qu'avait osé
Gri^goire XVI était salué comme un acte de liberté.
La bureaucratie prussienne essaya, tout d abord, de faire
Digitized by VjOOQIC
l'alloiagne catholique. 327
contre mauvaise fortune bon cœur. « Il ne faut pas attacher |trop
d'importance à ce latin de cuisine, » écrivait Nagier. Mais sous
la plume de Goerres, ce « latin de cuisine » allait devenir du
bon allemand. Goerres, en quatre semaines, griffonnait une
longue brochure qu'il intitulait Athanasius : il y commentait
Grégoire XVI à TAUemagne, et le commentaire était foudroyant.
Deux théologiens, Doellinger et Moehler, deux juristes, Moy et
Phillips, avaient rédigé une consultation sur l'incompatibilité
de la convention de 1834 avec le bref de 1830 : Goerres la
publiait, telle quelle, et l'encadrait de son éloquence. « L'Église,
disait-il, n'a pas été chercher l'État; c'est lui, au contraire, qui,
né après elle, est venu la trouver; elle habitait la maison avant
lui, et l'y a reçu, à la condition qu'il garderait la paix, et vivrait
en union avec elle. » Le plan qu'il traçait était celui d'une sorte
d'« union hypostatique entre l'Église et l'État, telle que jadis
avait essayé de la réaliser la chrétienté, « fille unique en deux
natures. » L'Église, pendant des siècles, avait été le type de «la
possibilité d'unir d'une manière durable la liberté donnée par
Dieu & la nature humaine, avec l'assujettissement à la loi, que
Dieu lui a imposée ; » elle avait, tout ensemble, en un harmo-
nieux mélange, maintenu une certaine activité de l'esprit, et une
certaine passivité de l'âme. Mais le rationalisme avait surgi, ne
s'occupant que de déchaîner l'esprit, et le piétisme avait surgi,
ne s'occupant que d'asservir l'âme; ils avaient, l'un et l'autre,
brisé cet équilibre qu'avait maintenu le catholicisme; ils avaient
agi comme deux poisons, l'un corrosif, l'autre narcotique; et
ces frères ennemis avaient aidé l'État contre l'Église. L'existence
des concordats et des déclarations organiques exposait les deux
pouvoirs à de perpétuels conflits ; le clergé ne connaissait que
les concordats, et les fonctionnaires civils ne connaissaient que
1^ articles organiques : c'était un chaos de mésententes et de
contradictions, où la force seule mettait une apparence d'ordre.
La force était à l'œuvre ; appliquant au bref de 1830 « la mé-
thode d'exégèse que le protestantisme emploie pour les li\Tes
saints, » le roi de Prusse voulait dompter l'archevêque qui
résistait à cette méthode, et se flattait d'avoir raison de lui par
la prison. Des prêtres surviendraient, peut-être, pour étayer les
maximes royales ; « puisqu'une postérité immortelle a été donnée
aux onze apôtres, le douzième aussi, qui était un voleur, a dû
avoir la sienne. » Mais qu'importeraient ces prêtres?
Digitized by VjOOQIC
n
328 REVUE DES DEUX MONDES.
L'Église s'est de nouveau émancipée dans la foi des peuples. L'Etat,
peut-être, aurait quelque temps pour lui les apparences de la victoire ; mais
il en serait de cet échafaudage d'usurpations comme de la tour napoléo-
nienne, qui jadis dominait l'Europe ; il suffit, pour certaines destractîons,
d'un léger battement d'ailes de l'esprit de Dieu, cet esprit qui dirige les
cœurs des peuples comme l'eau des ruisseaux... Le grand mouvement de
pensée, auquel a donné lieu cet acte de violence, et l'allocution du chef
suprême de TÉglise, nous ont apporté la première rumeur de l'approche
d'une nouvelle époque et d'un esprit nouveau... Minuit vient enfin de
sonner ; un jour nouveau s'est levé pour nous.
IX
L'emprisonnement de Minden émancipait l'église d'Allemagne :
sous le regard des geôliers, l'antique principe chrétien de l'indé-
pendance des consciences à Tendroit du pouvoir civil ressuscitait.
Sans prolixité de paroles, par le fait qu'il résistait, Droste recti-
fiait les positions respectives de l'État et de l'Église. Leurs rap-
ports, jusque-là, étaient considérés par l'État protestant comme
une affaire d'administration interne; leurs litiges étaient dé-
battus, dans la poussiéreuse pénombre des bureaux, entre cano-
nistes d'État et canonistes d'Église : le public s'en désintéres-
sait. Avec Droste, au contraire, les relations entre l'Église et
l'État prirent subitement la portée d'une question politique inté-
ressant tous les citoyens : elles sortirent du domaine des spécia-
listes et furent évoquées devant l'opinion ; ce ne fut plus seule-
ment un duel de minuties juridiques, un ergotage sur des détails
de forme ; ce fut un duel de théories philosophiques, dont les
âmes comprenaient qu'elles étaient l'enjeu. M. Paulsen, le philo-
sophe de l'Université de Berlin, expliquait récemment que, dans
l'Allemagne moderne, c'est grâce à l'existence du eatholicisme
que le principe de la liberté des consciences fut victorieux : on
pourrait, avec plus de précision, saluer Droste comme le premier
et le principal ouvrier de cette victoire. Le roi de Prusse venaic
de broyer en une môme mixture, et de refondre en un même
creuset, les diverses confessions protestantes de son royaume;
cette môme Réforme, qui, trois siècles plus tôt, proclamait laffran-
chissement des âmes, les amputait, les unes et les autres, d'une
partie de leur credoy et les soumettait à la tutelle dogmatisante
d'un HohenzoUem. 11 se glorifiait en lui-même de son facile
triomphe, lorsque survdnt une voix d'archevêque attestant au
roi de Prusse que les âmes ne lui appartenaient point et qu'au-
Digitized by VjOOQIC
-'m»^
l'allemagne catholique. 329
dessus de lui il y avait Dîeu. Que Frédéric-Guillaume le voulût
ou non, il y avait, h Torigine de sa politique de nivellement re-
ligieux, docilement acceptée par la Réforme, une sorte d'indifiFé-
rentisme sceptique, qui faisait bon marché des divergences théo-
logiques, et qui, pour obtenir je ne sais quelle unification de
surface, appauvrissait de leur philosophie, et vidait en quelque
sorte de leur essence même, le dogme calviniste et le dogme
luthérien : les droits de la spéculation religieuse, tels que les
avaient exercés, avec tout Télan de leur âme, Martin Luther et
Jean Calvin, étaient méprisés, périmés, annihilés, par la bureau-
cratie royale. Une protestation se produisait enfin, sonore, in-
coercible, contre cette politique qui reposait sur le mépris des
âmes ; et c'est de l'Église catholique que cette protestation sur-
gissait. En Allemagne et hors d'Allemagne, toutes les âmes reli-
gieuses en furent frappées ; dans son cachot de Minden et plus
tard dans sa solitude de Darfeld, ce vieux prêtre occupait
l'Europe. Il révélait, par son Non possKmus^ la nature et le carac-
tère de son Église; par sa passivité, il en révélait la force.
Le Saint-Siège et le cabinet prussien sentirent l'un et l'autre
la portée de l'incident ; après un bref échange de notes diploma-
tiques, ils rompirent l'entretien : et c'est au monde chrétien que
l'un et l'autre s'expliquèrent ; on publia, tant à Berlin qu'à
Rome, des exposés officiels de l'affaire Droste ; l'Europe fut mise
à même de juger. Le roi de Prusse subissait cette suprême dé-
faite, de voir l'opinion européenne s'ériger en tribunal pour juger
une affaire qu'il repu tait exclusivement prussienne. Metternich,
quelque effort que fît Bunsen pour le gagner, prenait parti pour
l'Église, et blâmait hautement les exigences de la Prusse. Louis-
Philippe observait avec intérêt le mécontentement des Rhénans,
et l'on craignait en Autriche que la France, par quelque démarche,
ne vînt à la rescousse et ne remît en péril l'équilibre germa-
nique. Les chancelleries s'agitaient comme les âmes. Le protes-
tant Thiersch, polémiquant avec Doellinger, écrivait un article
sur la place de l'affaire de Cologne dans la politique européenne.
Droste, en invoquant le droit de l'Église, avait appris aux puis-
sans du monde que l'existence de l'Eglise était un fait, et que ce
fait, à Tavenir, devrait entrer dans leurs calculs. Montalembert
soulignait la leçon :
De quoi s'agit-il donc, s*écriaitil, si ce n'est d'une cérémonie cléricale,
de ce qu'on appelle, entre gens éclairés, une mo merle du culte, d'une béué-
Digitized by VjOOQIC
1
330 REVUE DES DEUX MONDES.
diction de plus ou de moins? N'y a-t-il pas là de quoi faire tressaillir la
cendre de Voltaire au fond de son Panthéon, puisque TÉglise romaine, toute
criblée de ses traits, s'impose encore à l'humanité régénérée, avec son cor-
tège de superstitions, son armée de fanatiques, avec les insatiables préten-
tions de sa hiérarchie, avec les foudres du Vatican? puisqu'elle est encore
là, toujours là, avec assez de vie pour, d'un bout de l'Europe à l'autre,
remuer le cœur des peuples et gêner la volonté des rois?
II avait en effet suffi d'une chicane sur la présence « active »
ou « passive » d*un surplis dans les pompes matrimoniales, pour
que le monde se mît en branle. Attentive, Télite intellectuelle de
TAUemagne regardait. D'aucuns, parmi cette élite, après avoir
observé longuement du dehors TÉglise qui venait de se révéler
à eux, finirent par y entrer. Le comte François de Stolberg-
Wernigerode étudiait alors à Berlin; le fracas de Cologne lui
donna Tidée d'étudier la foi romaine, et bientôt de ladopter.
L'historien Gfroerer écrivait dans la préface de son Histoire du
christianism e primitif :
Sans doute, le ver du temps n'a pas épargné la chaire de Pierre ; mais
comme elle est restée encore robuste! N'a-t-on pas vu, récemment, l'Église
romaine se lever comme un seul homme pour se défendre, dans l'affaire de
Cologne, contre les intrusions de la puissance civile I L'ingéniosité, le ton de
commandement des fonctionnaires protestaus, étaient impuissans contre
une pareille institution.
Et c'est sous l'impression vivace de cette levée des con-
sciences romaines, que Gfroerer, treize ans après, devenait lui-
même catholique. Rintel, israélite passé à la Réforme, se faisait
d'office, en des brochures chaleureuses, lavocat de l'archevêque;
avec le temps, il se sentit et se déclara catholique. Le protestant
Guillaume Volk entreprenait de réfuter un écrit où le surinten-
dant Bretsclineider attaquait Droste ; il devait peu après se faire
catholique et prodiguer dans Erfurt, l'une des villes de Luther,
son zèle de néophyte. François Ghassot de Florencourt, protes-
tant d'origine, commençait sa carrière de publiciste par un écrit
en faveur de Droste-Vischering; elle allait se continuer au ser-
vice direct de l'Église romaine. On murmurait avec quelque
stupeur, dans les sphères officielles de Berlin, l'étrange histoire
de la baronne Kimsky, messagère de confiance du ministre
Hardenberg : expédiée à Rome pour s'y occuper de la questior
des mariages mixtes, et pour y travailler en faveur de la solutioi
prussienne, elle se faisait catéchiser par Grégoire XVI, et rêve-
Digitized by VjOOQIC
L'ALLEMAGNE CATHOLIQUE. 331
nait catholique. Frédéric- Guillaume III avouait à Meilernich que
jamais la foi romaine n'avait fait plus de progrès dans ses États.
Elle y progressait, en effet, non seulement par des couver*
sions, mais aussi grâce à la formation d'une opinion laïque
catholique, lentement mûrie et solidement exercée en vue du
prochain avènement du régime parlementaire. Le jeune Auguste
Reichensperger, qui plus tard illustrera le parti du centre,
s'abandonnait, d'après son propre témoignage, à une crise de
byronisme et de pessimisme,, lorsque l'affaire de Cologne le
ramena du terrain vague de la rêverie dans le champ clos de
l'action. L'exemple donné par Droste avait fait pousser dans un
certain nombre d'âmes, en une sorte de floraison juvénile, le
sentiment de la responsabilité civique des catholiques : Maurice
Lieber, le père du futur député du centre, publiait pour la
défense de l'archevêque une dissertation juridique, qui lui valait
d'être expulsé de Prusse plusieurs années durant; le comte de
Galen, qui représentait la Prusse à Bruxelles, aimait mieux
encourir la révocation que d'annoncer au cabinet belge, comme
son roi lui en donnait l'ordre, que Droste avait été emprisonné
pour menées révolutionnaires; et l'État prussien, au même ins-
tant, perdait un fonctionnaire d'avenir dans la personne du
jeune Guillaume-Emmanuel de Ketteler, qui, réputant impos-
sible de « faire à l'État le sacrifice de sa conscience, » démis-
sionnait du service de son roi : destiné peut-être par ses chefs k
la présidence supérieure de quelque province, il devait, moins de
quinze ans après, véritable objet de surprise, tracer à TÉglise
catholique d'Allemagne, du haut du siège de Mayence, un pro-
gramme d'action désormais inoublié.
Dans la partie qu'il engageait avec TÉglise, le roi de Prusse
avait mal joué, et les trois sonnets, offensans pour le Saint-
Siège, dans lesquels Bunsen se flattait d'avoir, en face du Va-
tican, installé la Réforme sur le Gapitole, étaient pour Frédéric*
Guillaume une insuffisante consolation. Ce n'était pas Droste,
mais Frédéric-Guillaume, qui avait transformé une affaire dio-
césaine en affaire européenne, et ce n'était point la faute à
Droste, mais à Frédéric-Guillaume, si le Pape avait été induit à
pai'ler, Goerres à écrire, et tout le clergé d'Allemagne mis en,
Digitized by VjOOQIC
332 REVUE DES DEUX MONDES.
mesure de lire et mis en demeure d'écouter. Il so trouva que
rÉtat, en faisant du bruit, faisait la besogne de TÉglise; que,
sans le vouloir, il provoquait Téclat de voix de Grégoire XVI ;
que, sans le vouloir, il le répercutait ; c'est l'État lui-môme qui
déchirait ainsi le tissu d'équivoques derrière lequel se retran-
chaient les évoques de la monarchie, jaloux d'être d'accord avec
le roi et de paraître d'accord avec Rome; c'est lui qui, mettant
à nu la situation, secouait la Pologne prussienne et la Siiésie,
et plaçait les évéques, partout, face à face avec leur devoir, sous
la lumière crue d'un grand exemple.
Les ordinaires de Paderbom et de Munster, dès le début de
1838, retirèrent, d'une façon discrète mais formelle, l'engage-
ment qu'ils avaient pris, vis-à-vis de l'État, d'appliquer dans
leur diocèse la convention de 1834. L'archevêque de Posen,
Martin de Dunin, avait commencé de s'inquiéter, durant les pre-
mières querelles entre Droste et le ministère; il avait demandé
au roi la permission de modifier la coutume suivie dans son
diocèse, d'après laquelle les curés bénissaient les mariages
mixtes sans réclamer des fiancés aucune promesse. Sur un refus
du roi, il écrivit à son clergé, le 28 janvier 1838 :
Je ne saurais prendre sur moi de souiller la dignité et le caractère d'un
évêque, de charger ma conscience du poids d'une trahison, de briser l^'union
avec le chef de rÉglise, et d'abandonner comme un traître les pures doc-
trines à la conservation desquelles le Saint-Esprit m'a chargé de veiller, et
cela an moment même où j'entends retentir à mes oreilles la voix de Gré-
goire XVI... Je tenterai encore une fois de m'approcher du trône, car je ne
veux rien entreprendre en cachette; mais je déclarerai avec fermeté que
Tautorité d'un évêque vient de l'Esprit Saint... Ma personne et ma vie sont
entre les mains du Roi. On peut m*emprlsonner, m'ôter la vie, mais ma foi
est divine, et, avec le secours de Dieu, aucune puissance ne pourra m'en
détacher. Je veux vivre et mourir dans le sein de l'Église catholique romaine,
je ne veux pas fonder un schisme et me parjurer envers l'Église et la reli-
gion.
Une lettre pastorale, le 17 février 1838, confirmait cette cir-
culaire en menaçant de suspension les prêtres qui béniraient des
unions mixtes sans exiger aucun engagement. Enfin, le 10 mars,
il écrivait au roi lui-même :
J'envisage mon sort futur avec Ja résignation d'un prêtre, qui. relative-
ment à l'exécution de son devoir sacré, est d'accord avec sa propre con-
science. Que Votre Majesté dispose de ma tête de vieillard! La tranquillité d^
ma cop science et la paix de mon ûme sont sauvées,
Digitized by VjOOQIC
l'allbmagne catholique. 333
La Prusse avait sur la Vistule les mêmes motifs que sur le
Rhin pour souhaiter une lente infiltration du protestantisme; sa
politique religieuse, à TEst comme à TOuest, n'était qu'un frag-
ment de sa politique générale, un épisode de Tunification systé-
matique du royaume. Frédéric-Guillaume III, en recevant la
lettre de Dunin, se trouvait gêné et presque lésé, non seulement
dans son désir d'apostolat protestant, mais aussi et surtout dans
ses droits de souverain. Mais TaiTaire de Cologne venait de prouver
que les victoires de la force sur l'idée sont souvent des victoires
à la Pyrrhus : la force était découronnée d'une partie de son
prestige. Le roi de Prusse, à l'endroit de l'archevêque Dunin,
essaya d'abord d'autres voies.
Il le fit venir à Berlin pour causer avec lui; Dunin, en arri-
vant, trouva l'ordre de garder cette ville comme résidence, et la
défense de remettre les pieds dans son diocèse. Droste avait été
séparé de son troupeau par l'armée ; Dunin était exilé du
sien par la ruse. Mais n'acceptant point l'oisive irresponsabilité
que semblait lui promettre le séjour de Berlin, Dunin s'enfuit à
Posen, se réinstalla au milieu de ses prêtres et de ses fidèles,
maintint rigoureusement ses instructions, et parut faire violence
à l'État pour que l'État lui fît violence. On vit alors l'État,
désagréablement acculé, déguiser du moins la force sous l'appa-
reil de la justice, et traduire Dunin devant un tribunal pour
excitation à la révolte et désobéissance aux lois. Six mois de
prison lui furent infligés; on l'expédia dans la forteresse de
Colberg; et comme, au bout des six mois, sa conscience demeu-
rait inviolable, il fut gardé sous clef, sans nouveau procès.
Grégoire XVI le vengea, devant l'opinion chrétienne atten-
tive, par son allocution consiste riale du 8 juillet 1839; et Mon-
talembert lui écrivait : « Du sein de votre prison, comme d'un
sanctuaire, vous êtes une leçon et une consolation pour toute
l'Église. »
Le petit clergé d'Allemagne comprenait la leçon. Privés de
leurs pasteurs, c'est vers Rome et non pas vers Berlin que l'élite
morale des prêtres s'habituait à regarder. On en voyait un certain
nombre, en Prusse rhénane, s'écarter du vicaire capitulaire
^i du chapitre de Cologne, légitimement suspectés de trahison,
t en référer des intérêts de leur paroisse au chargé d'affaires
u Saint-Siège à Bruxelles. Le clergé de Posnanie, unanime en
^ résistance^ multipliait les démarches auprès du roi, pour ob-
Digitized by VjOOQIC
334 ' REVUE DES DEUX MONDES.
tenir la liberté de l'archevêque; il ordonnait dans les églises un
deuil permanent; et, malgré les sommations royales, il aimait
mieux payer amendes sur amendes que de rétablir les pompes
du culte. L'orgue était devenu sans voix, et se refusait à célébrer
Dieu, tant qpae l'archevêque serait captif.
Une province restait, où l'édit royal sûr les mariages mixtes
était docilement exécuté : c'était la Silésîe. De ce côté, le roi de
Prusse était tranquille ; le prince-évêque Sedlnitzky, le doyen du
chapitre Montmarin, agissaient en bons serviteurs; et lorsqu'en
mars 1838 le chanoine Fœrster souleva devant le conseil épi-
scopalde Breslau la question des mariages mixtes, on réconduisit
comme un gêneur. Mais alors, les simples prêtres élevèrent la
voix : redisant à Sedlnitzky les volontés romaines, ils lui signi-
fièrent qu'elles devaient être exécutées. A court d'argumens et
de patience, Tévêque dénonçait à l'État, pour les faire punir, les
ecclésiastiques les plus indiscrets. Le pasteur se tournait verè
Berlin, les curés et vicaires vers Rome: il invoquait contre eux
la police d'État; ils souhaitèrent contre lui les sanctions de
l'Église. Grégoire XVI, en 1839, fit parvenir à Sedlnilzky un pre-
mier bref de reproches: Sedlnitzky ne répondit point. Le nonce
de Vienne intervint, par un avertissement sévère : l'évêque épi-
logua. Un second bref arriva, en mai 1840, réclamant de Sedl-
nitzky qu'il résignât sa charge : quelques semaines passèrent,
et l'évêque démissionna. Avec lui, la monarchie prussienne
perdait son dernier auxiliaire : elle avait pu emprisonner deux
évêques récalcitrans ; mais de maintenir à son poste un évêque
servile, cela était au-dessus de son pouvoir. Sedlnitzky était
moralement déposé par ses ouailles, avant que, sur la somma-
tion de Rome, il ne consentît à se déposer lui-même ; pour avoir
voulu imposer une certaine façon prussienne d'être catholique,
il était comme exclu du catholicisme par l*instînct des fidèles
de Silésie. Au milieu de cette Allemagne catholique qui repre-
nait conscience d'elle-même, le comte Léopold de Sedlnitzky
était comme un anachronisme vivant : dans son intelligence,
d'ailleurs médiocre, les théories fébronîennes, auxquelles s'était
complu le xvm* siècle finissant, s'étaient comme cristallisées; la
philosophie « éclairée, » partout morte, avait trouvé en lui
une sorte de représentant posthume, tout prêt à sacrifier, l'un
après l'autre, les usages liturgiques et disciplinaires; il appa-
raissait, à cette heure oîi l'Église allemande était grosse d'avenir,
Digitized by VjOOQIC
l' ALLEMAGNE CATHOLIQUE. 33R
comme incurable ment enchaîné par le passé; et parce qu'il
n'était pas avec son temps, il cessait d'être avec son Église.
Vingt-deux ans durant, l'infortuné démissionnaire supporta que
sa conscience fût une épave; et puis il la fixa dans le protestan-
tisme» en 1863, et mourut en 1871, en laissant sa fortune à des
œuvres d'éducation protestante. Ainsi finira l'un des derniers,
prélats de cour qu'ait connus la nation allemande : la Réforme
accueillera par charité, mais non pour s'en faire honneur, ce
survivant attardé des clergés d'ancien régime.
XI
Deux archevêques exaltés par l'effet de leur attachement à
Rome, un prince évêque déclassé par Teffet de son attachement
à rÉtat : tel était le spectacle qu'offrait l'église de Prusse au
moment où Frédéric-Guillaume IV devint roi. Le rêve d'unifor-
mité confessionnelle, oii Frédéric-Guillaume III s'était complu,
avait abouti à la guerre religieuse ; Frédéric-Guillaume IV, tout
au contraire, comprenait que le rétablissement de la paix reli-
gieuse devait être le premier acte d'une politique nationale. Il y
avait une domination prussienne, il n'y avait pas encore une
nation prussienne. Parmi les sujets que le congrès de Vienne
avait attribués à la Prusse, les Westphaliens étaient les plus
enclins à donner leurs cœurs à leur nouveau maître; mais leur
ferveur catholique les indisposait contre les vexations reli-
gieuses. Attachés à leurs usages provinciaux, à leur législation,
à leur autonomie traditionnelle, les Rhénans gardaient un
patriotisme de terroir qui n'échappait pas aux observateurs;
Geutz, en 1828, notait chez eux un reste d'enthousiasme pour
TEmpire français ; le général Rochus de Rochow n'était pas seul
de son avis, lorsqu'en 1830 il écrivait qu'il serait dangereux de
faire garder les forteresses prussiennes par des troupes rhénanes;
et des esprits inquiets, en ces provinces, commençaient à se
demander si, d'être annexés à la Belgique — royaume catholique
et gouverné par un prince de race germanique — ne serait pas
la meilleure destinée qui leur pût échoir. Survenant en un
pareil terrain, les dissensions religieuses apportaient au parti-
^•ilarisme un surcroit de force et de hardiesse : c'est ce qu'in-
quait le démocrate Venedey, dans la brochure qu'il publiait à
aris lors des difficultés diplomatiques de 1840.
Digitized by VjOOQIC
.^36 RKVUE OES DKUX MONDES.
L'antipathie des Provinces rhénanes à Téganl de la Prusse, écrivait-il,
antipathie qui s'est changée eu liaine profonde depuis l'enlèvement de l'ar-
chevêque de Cologne, semble augmenter les chances favorables à la France
pour sa rentrée en possession de ces provinces. Il se pourrait en effet que
des hommes aveuglés par le fanatisme religieux prêtassent leur concours à
des projets de conquête... En tout cas, le parli dont nous parlons ne sera
jamais très nombreux, car l'opposition religieuse n*est, pour l'immense ma*
jorité des habitans éclairés des Provinces rhénanes, qua le manteau soos
lequel se cachent leur opposition politique contre la Prusse, leurs vœux
bien sincères pour la liberté et i'unité de l'Allemagne.
Ainsi les Rliénans, formés d'ailleurs a Técole de Goerres,
étaient tout à la fois des patriotes allemands et de médiocres
sujets pour le roi de Prusse.
Quant aux Polonais, ils restaient fidèles à leur patriotisme
national, au nom duquel ils considéraient la Prusse comme une
intruse. 11 suffisait, dès lors, que le gouvernement de Berlin
dénonçât une sorte d'incompatibilité entre le service du roi de
Pnisse et Tobservance intégrale de la discipline catholique,
pour que, sous la pression des consciences, l'esprit particulariste
risquât do se réveiller à Munster, de s'échauffer à Cologne, de
s'insurger à Posen. Ces Rhénans et ces Weslphaliens qfui récla-
maient la liberté de Droste, étaient ceux-là mêmes qui, on 1848,
enverront une députation à Frédéric-Guillaume IV, pour le me-
nacer de se détacher de son royaume, s'il refuse d'ôtre un roi
constitutionnel; ces Polonais qui redemandaient Martin de Dunin
savaient que Tidée d'un royaume de Pologne indépendant restait
vivace encore, en beaucoup de cerveaux germaniques, conmie en
témoignera, dans cette même année 1848, l'assemblée de Franc-
fort, en traitant d'injustice le partage de la Pologne. La cohésion
de l'Etat prussien, en cet instant du siècle, n'était nullement
revendiquée par l'esprit public allemand. Le poète Nicolas
Becker, il est vrai, devenait célèbre, d'un bout de l'Allemagne
à l'autre, pour avoir signifié aux Français qu'ils « n'auraient
pas le libre Rhin allemand; » mais ce libre Rhin allemand,
menacé par les « corbeaux avides » de France, demeurcrait-il un
Rhin prussien? Avec anxiété, Frédéric-Guillaume IV pouvait se
le demander, et craindre que la guerre de la Prusse contre les
âmes ne devint un obstacle à sa propre grandeur; et si les con-
ceptions religieuses du nouveau roi, sur lesquelles nous auron'
à revenir, ne l'avaient naturellement incline vers la tolérance, il
eût suffi de la raison d'État pour l'y contraindre.
Digitized by VjOOQIC
l'alleuàgne catholique. 337
La bureaucratie prussienne subsistait sans doute, incarnation
d'une sorte de jacobinisme protestant, et bientôt de sourdes
luttes s'engageront entre le monarque et le fonctionnarisme;
mais Frédéric-Guillaume IV, avant que les bureaux n'eussent le
temps de se ressaisir, entreprit de restaurer là paix religieuse, et
il V réussit. Dunin rentra dans son diocèse ; il fut convenu que
FEtat se désintéresserait à l'avenir des raisons pour lesquelles le
mariage religieux serait refusé; les consciences polonaises ren-
trèrent dans le calme. Quant à Taffaire de Cologne, plus épineuse,
un juriste catholique se présenta pour Tarranger. Il s'appelait
Ferdinand Walter, professait le droit canon à l'Université de
Bonn, et, le premier, il avait, dans un Manuel publié en 1822,
systématisé, en face des théories de Febronius, ce qu'on était
convenu d'appeler, à Berlin, les maximes ultramontaines. Pour
la première fois, avec Walter, la science allemande s'était dévouée
à défendre la liberté de l'Église romaine ; dans cette Université
de Bonn, où le catholicisme s'était fait hermésieii, ce laïque
demeurait peut-être le plus pur représentant de l'Église. Frédcr
rie-Guillaume IV l'entendit et Técouta. Walter émit un projet
d'après lequel la Prusse devait s'entendre avec Rome pour dési*
gner à Droste-Vischering un coadjuteur qui administrerait
Tarchidiocèse ; et le comte de Brûhl ât trois voyages à Rome, au
nom du roi de Prusse, pour concerter cette solution.
Il semble que souvent, dans l'histoire, les papes aient une
indulgence d'élite pour les résipiscences, même à peine ébau-*
chées, et pour les avances, même seulement esquissées, des puis-
sances hérétiques ou schismatiques ; et c'est un rôle relativement
aisé, de représenter, auprès du Père commun des Kdèles et des
infidèles, l'une de ces nations auxquelles il appliquerait si vo-
lontiers la parabole de l'enfant prodigue. La Prusse, en quelques
semaines, reconquit la confiance de Grégoire XVI. Recevant à
cette date Guido Goerres, le Pape s amusa de Bunsen, qui, après
avoir voulu marier catholiques et protestans, s'essayait à un
autre mariage mixte entre l'Église anglaise et l'Église prus-
sienne; et puis, faisant trêve aux plaisanteries, il laissa voir
qu'il était aussi satisfait du roi de Prusse que des Rhénans. Guido
Goerres risqua quelques réserves ; mais il emporta cette impres-
sion que la Prusse était rentrée en grâce.
Le coadjuteur dont Rome et Berlin firent choix était l'évéque
le Spire, Jean Geissel. Louis l"' de Bavière, qui se plaisait alors
TO)ii xsiit. — 1904. 22
Digitized by VjOOQIC
338 REVUE DES DEUX MONDES.
à faire de son royaume un centre dïnfluence et de défense catho-
liques, recommanda chaudement ce prêtre à son beau-frère le
HohenzoUern: l'avenir prouva que c'était un choix d'élite.
Geissel, dans le Palatinat, s'était ài^Uingué par sa largeur d'esprit
à Tcndroit des confessions évangéliques : Louis P' lui en savait
gré, et ce témoignage fit plaisir au roi de Prusse. On n'ignol*ait
pas, d'autre part, h la nonciature de Munich, qu'au moment de
l'arrestation de l'archevêque de Colore, un seul effort s'était
dessiné pour provoquer une protestation collective de Tépis-
copat germanique; cet effort, infructueux du reste, était dû à
lévêque Geissel, qui, plus tard, en 1848, cueillera la gloire
d*unifler cet épiscopat. Rome avait donc l'assurance qu'en don-
nant comme successeur à Droste-Vischering le seul prélat qui,
trois ans auparavant, eût essayé de secouer l'inertie de ses col-
lègues, elle préparait efficacement l'avenir.
La correspondance diplomatique relative à la nomination de
Geissel, réunie jadis en un volume, marque un tournant d'his-
toire. Trois contractans y sont aux prises : le roi de Prusse, le
jeune coadjuteur, et le vieil archevêque. Le roi de Prusse, em-
pressé d'en finir, accorde à Rome tout ce que Rome demande :
liberté de correspondance entre les évêques et le Saint-Siège;
respect absolu des stipulations de la bulle de Sainte animarum
au sujet du mode d'élection des évêques; liberté complète de
rÉglise en ce qui regarde la question des mariages mixtes; pro-
messe de ne favoriser en aucune façon l'hermésianisme. Le jeune
coadjuteur, au cours du voyage qu'il fait à Berlin, continue de
traiter de puissance à puissance avec le cabinet prussien; il se
fait acheter son acceptation par des concessions nouvelles : droit,
pour lautorité épiscopale, d'accréditer ou de disqualifier l'ensei-
gnement des professeurs de théologie h l'Université de Bonn,
en leur accordant ou en leur retirant la mission canonique ; et
liberté pour l'autorité épiscopale d'établir des tribunaux ecclé-
siastiques. La première de ces concessions garantissait l'hégé*-
monie de l'évêque sur l'enseignement universitaire; la seconde
garantissait son hégémonie sur la discipline sacerdotale; l'une
et Tautre marquaient une retraite de l'État. Bref, en face de
rÉglise, rÉtat protestant abdique, théoriquement au moins, les
prérogatives que naguère il réclamait comme des droits ; la capti-
vité de Droste-Vischering a un terme, et ce terme est uno vic-
toire... Mais le vieil archevêque nous émeut, et la correspondance
Digitized by VjOOQIC
l'allescagne catholique. 339
atteint à Fintérét d'un drame^ lorsqu'elle enregistre ses protes-
tations et règle ses destinées. Il savait que là-bas, dans sa ville
de Cologne, un parti puissant lui demeurait fidèle, et fidèle à
lui seuly à sa personne seule ; il était comme surpris de voir un
autre prélat survenir, ce prélat incam&t-il les idées auxquelles
Droste avait attaché son nom. L'audience difficultueuse, âpre ci
chagrine, un peu dédaigneuse même, dans laquelle il i-oçut
Geissel, fut une des scènes les plus émouvantes qu'on puisse)
rftver. Il avait été insulté par la Prusse dans le document officiel
par lequel on avait voulu justifier son arrestation, et Frédéric-
Guillaume IV reconnaissait formellement que Droste avait été
ealomnié, mais l'archevêque voulait que ce document fût solen-
seUement désavoué; à ce prix seulement, il accepterait Geissel
comme coadjuteur, et Geissel, lui, ne voulait entrer à Cologne que
si un acte authentique de l'archevêque le présentait au diocèse.
D'interminables débats s'engagèrent; le captif de la veille empri-
sonnait à son tour, par ses raiffinemens d'exigences, la bonne vo*
lonté du gouvernement prussien; Ton eût dit qu'il voulait rendre
pesant à l'orgueil des HohenzoUern le succès de son Église. On
finit par s'entendre, et Geissel s'installa h Cologne. Jamais la
ville archiépiscopale ne devait revoir le vieil archevêque; jamais
il ne devait adresser à Geissel le moindre conseil d'administration.
Grftce il son emprisonnement, l'Église catholique de Prusse jouis-
sait d'une victoire ; il ne recouvrait la liberté que pour être la
victime de cette victoire. Sa conception de l'autonomie ecclé-
siastique était sur le chandelier; mais sa personne même était
sous le boisseau. Il était, tout ensemble, exalté et sacrifié; il se
sentit, sans doute, plus sacrifié qu'exalté. Il était de ceux à qui
la spontanéité du martyre est moins dure que la simple obéis-
sance. Cette obéissance, il l'accorda, mais sans qu'on y retrouvât
cette grandeur de courage qui naguère avait incliné devant lui
l'admiration de l'Europe. Il vécut trois ans encore, assombri,
malade, un peu boudeur; il écrivit un livre sur l'affaire de
Cologne, s'en fut chercher à Rome quelques consolations, les
trouva dans une visite que lui fit Grégoire XVI, et s'en revint
mourir à Munster, où la suprême amertume d'être en sa vieil-
lesse un (c serviteur inutile, » lui faisait vraisemblablement mé-
connaître la valeur de son triomphe. La blessure d'amour-
propre, qu'il sentait béante en son cœur, lui dissimulait l'éclat
l'une gloire dont cette blessure était .comme la rançon.
I
Digitized by VjOOQIC
340 REVUE DES DEUX MONDES.
Cette gloire, c'était le réveil de l'Église d'Allemagne. A la
servilité, l'initiative avait succédé : TÉglise se sentait distincte
dans rÉtat et se voulait libre dans TÉtat. La Prusse avait cédé
dans la question des mariages mixtes; elle avait renoncé, pour
rinstant, h s'improviser théologienne; Geissel commençait à
Cologne un épiscopat auquel Thermésianisme ne devait point
survivre, et qui opposerait aux maximes fébroniennes un per-
pétuel démenti. L'exemple de la Prusse devenait une leçon pour
les souverains des petits États protestans : l'heure était proche
où ils devraient cesser d'être des rois sacristains. Car l'Église
d'Allemagne, rajeunie par l'audace d'un vieillard, reprenait une
fierté d'allure contre laquelle les bureaucraties laïques ne pré-
vaudraient plus. Keller, le frôle prélat qui régnait à Rottenburg,
avait cessé de craindre que les actes de ridicule tyrannie, qui
pesaient sur la vie diocésaine, ne fussent évoqués devant la
Chambre wurtembergeoise; il se mettait lui-même à interpeller
le ministère, directement. Et dans le catholicisme badois un
soufQe circulait, qui bientôt allait inspirer et soutenir les actes
émancipateurs de l'archevêque Vicari.
« Depuis la Réforme, écrivait plus tard le cardinal Hergen-
roether, l'Église d'Allemagne n'a pas connu d'événement plus
important que l'affaire de Cologne. » Et cela était vrai. Beaucoup
d'âmes pieuses, au sein de la Réforme, déploraient cette façon
de césaro-papisme où s'étaient attardées, à l'encontre de la liberté
des consciences, les diverses souverainetés protestantes; mais que
pesaient, en face du despotisme bureaucratique, les doléances
des âmes pieuses? En amenant le roi de Prusse à capituler,
Droste-Vischering avait fait capituler tout un système d'admi-
nistration ecclésiastique ; il avait brusquement interrompu des
habitudes de tyrannie, vieilles de trois cents ans ; il fermait une
période qu'avaient inaugurée, dès les débuts de la Réforme, les
premiers adeptes couronnés de la confession nouvelle; et long-
temps en Allemagne, sur toutes les lèvres qui traduiront un
soulèvement de consciences, c'est le langage de l'archevêque
Droste qui continuera de ret^itir.
Georges Gotau.
Digitized by VjOOQIC
LA
MARINE MARCHANDE RUSSE
I
LES GRANDES COMPAGNIES DE NAVIGATION
LA COMPAGNIE RUSSE. — LA FLOTTE VOLONTAIRE. — L'EST-CHINOIS
Au moment où éclata la guerre actuelle, la marine mar-
chande russe venait d'ciiUxr dans une période d'organisation et
d*accroissemcnt. Longtemps négligée par le gouvernement, elle
était devenue de sa part l'objet d'une active sollicitude. Les
Russes avaient compris de quel secours pouvait leur être, dans
leur mouvement d'expansion en Asie, une marine marchande,
puissante el prospère. Aussi avaient-ils entrepris, sous la haute
et intelligente direction du grand-duc Alexandre Mikhailovitch,
de développer cette industrie demeurée chez eux à Tétat naissant,
de la perfectionner et de la meitre peu à peu en état de remplir
le rôle qui lui était destiné. Telle est l'œuvre que la guerre russo-
japonaise est venue subitement interrompre et ajourner.
Quelles étaient, à la veille de cette guerre, l'importance et la
composition de la marine marchande russe? Quelles sont les
difficultés à vaincre? En quoi consistent les améliorations que le
gouvernement se proposait d'appliquer? C'est ce que nous vou-
drions essayer d'indiquer dans cette étude (1).
(1) Nous tenons k remercier de leurs ntiles renseignemens : le commandant de
Cnverville, attaché naval à l'ambassade de France en l<ii>>:e; MM. Barré-Fonai^oon,
onsul de France, et Eugène Charlat, vice-consul à S.'iiiu-Pâtersbourg;M. PraJère-
Uquet, consul à Helsingfors; M. Lebnuii consul & Uiga, et M. Saayaire» consul à
Odessa.
Digitized by VjOOQIC
342 RE^'UE DES DEUX MONDES. *
Trois Compagnies de navigation se détachent sur l'ensemble
de la marine marchande russe, par l'importance de leur ton-
nage, la nature de leurs opérations et lïntérèt de leur mission.
Ce sont : la Compagnie de navigation à vapeur et de commerce;
la Flotte volontaire, et le Service maritime de l'Est-Chinois. L'his-
torique et la situation actuelle de ces Compagnies nous ont semblé
présenter des particularités dignes d'être signalées. La fonda-
tion de chacune d'elles correspond à une étape dans le dévelop-
pement maritime de la Russie, et ce développement est lui-
même en étroite connexion avec la marche de la politique russe
depuis un demi-siècle.
La Compagnie de navigation à vapeur et de commerce est la
plus ancienne, et de beaucoup la plus importante des compa-
gnies de navigation de l'empire. Elle a été créée en 1857, sur
l'initiative de l'amiral Arcas et de M. Novoselsky, avec l'aide
du gouvernement, qui se chargea du placement d'une partie du
capital social, affecta aux services de la nouvelle Compagnie des
terrains dans les ports, et lui alloua, pour faciliter l'établisse-
ment de services réguliers à date fixe, des primes dont le mon-
tant annuel atteignit au début \ 900 000 roubles. La Compagnie
inaugura ses opérations, le 2 mai 1857, avec 5 navires; elle or-
ganisa des services réguliers entre les divers ports russes de la
Mer-Noire et les ports étrangers les plus rapprochés^ et mit la
Russie en communication directe avec les escales du Levant et
de l'Egypte, grâce à deux services circulaires sur l'Anatolie et
sur Alexandrie. Dans l'espace d'une année, la flotte de la Com-
pagnie s'accrut de 13 nouveaux bateaux, pour atteindre, à la
fin de 1858, le chiffre de 35 et, en 1859, celui de 41 navires.
Nous ne croyons pas nous tromper en découvrant, dans ce
puissant concours du gouvernement h la fondation de cette
Compagnie, et dans le rapide accroissement de sa flotte, une
arrière-pensée politique. Le traité de Paris, qui date de 1856,
limitait, comme on sait, les forces navales de la Russie dans la
Mer-Noire ; la guerre de Crimée, qui avait amené ce traité, et
les conditions de paix humiliantes que la Russie avait dû subir,
avaient porté un coup très sensible à son influence et h, son pres-
tige en Orient. Dans ces circonstances, il y avait un intérêt de
premier ordre à suppléer par une flotte marchande à la flotte
de guerre, dont le traité limitait les forces, et à promener le
jpaviUon russe dans les Échelles du Levant poui*.attester la ylta*
Digitized by VjOOQIC
LÀ MARINE MARCHANDE RUSSE. 343
lité de la nation et de la raee. Les Russes n'ont jamais manqué
une occasion de faire servir leur marine marchande au succès
de leur politique.
En 1869, deux de ses plus beaux paquebots ont figuré &
l'inauguration du canal de Suez, et nous nous souvenons de les
avoir vus et visités à Port-Saïd. L'année suivante , se hâtant de
mettre à profit la nouvelle voie ouverte au commerce, la Com^
vagnie de navigation établit un service sur les divers ports des
Indes et de la Chine. Pendant la guerre de 1877, à la suite de
laquelle l'insuffisance de la marine de guerre russe se fit,
comme on le verra, si cruellement sentir,- quatre navires de la
Compagnie de navigation remplirent avec succès le rôle de croi-
seurs auxiliaires et se signalèrent dans des combats, ainsi que
par des prises importantes. Après le traité de Berlin, la flotte do
cette Compagnie se fit apprécier comme flotte de « transports, »
en rapatriant 138000 soldats et 22 000 chevaux du corps expé-
ditionnaire (1)
A Odessa, son port d'attache, la Compagnie possède, outre
an dock flottant et un dépôt de pétrole, toute une organisation
pour l'entretien et la réparation de ses navires : un bassin de
radoub, des ateliers mécaniques et une scierie à vapeur. Nous
parlerons plus loin des chantiers de constructions navales qu'elle
entretenait à SébastopoL
La Compagnie russe exploite deux sortes de lignes de navi-
gation : des lignes subventionnées et des lignes libres. En vertu
d'un contrat passé avec le gouvernement en 1891, et valable
pour quinze ans, c'est-à-dire jusqu'au 31 décembre 1905, elle
reçoit une subvention annuelle de 116 000 roubles pour lexploita-
tion de services réguliers, hebdomadaires ou bimensuels, sur
Constantinople, Alexandrie, Port-Saïd, les ports de Syrie, le Pirée,
Smyrne, les ports d'Anatolie, du Caucase et de Crimée; au
total, six lignes subventionnées, trois directes, auxquelles sont
consacrés ses plus beaux navires, et trois circulaires. Les primes
sont calculées sur un taux variant entre 1 rouble 75 et 2 roubles
\i) Cette flotte compte aujourd'hui 77 unités, dont 36 paquehots-poste, 8 nayires
pour passagers et marchandises, 23 cargo-boats, 3 tank- steamers pour le transport
''u pétrole et 7 remorqueurs, formant un tonnage total de 188450 tonnes. Dans ce
ombre, on compte trois bateaux de 7000 tonnes et d'une force de 3408 chevaux-
ipeur, douze de 6000 à 3000 tonnes, cinq de 2500 tonnes chacim; tous sont con-
rtablement aménagés, tiennent bien la mer et filent a une vitesse honorable :
ors qualités les font rechercher des passagers sur les lignes d'Orient.
Digitized by VjOOQIC
m^-
34 i HEVVE DES DEUX MONDES.
par mille parcouru; le contrat de 1891 en a réduit le montant
qui s'élevait, avant cette date, à 703 087 roubles. Ce contrat a en
outre imposé à la Compagnie russe un programme de construc-
tions navales très chargé : celle-ci est tenue d'augmenter sa
flotte de dix nouveaux navires, d'une jauge collective de
30 000 tonneaux. C'est pour satisfaire aux conditions de ce pro-
gramme qu'elle fit construire les trois paquebots de 7 000 tonnes
que nous avons mentionnés plus haut. '
La plupart des lignes libres qu'entretient la Compagnie russe
sont, comme ses lignes obligatoires, dirigées sur des ports de la
Méditerranée orientale, mer d'Azof, Mer-Noire, Archipel ou
golfe de Syrie ; quelquefois même, elles doublent purement et
simplement les précédentes. Le domaine de cette Compagnie est
donc par excellence le bassin oriental de la Méditerranée. C'est
pour y introduire le pavillon russe, pour le faire connaître dans
ces parages qui intéressent à tant de titres l'avenir commercial
et la politique de la Russie, qu'elle a été fondée^ il y a un demi-
siècle; c'est à cela qu'elle se consacre encore principalement
aujourd'hui, et l'on peut dire qu'elle a réussi dans ses eifforts.
Le commerce de la Russie avec la Turquie, auquel elle prend
une part importante, s'est élevé, en 1900, à 25 millions de roubles
(importations et exportations réunies), et le mouvement mari-
time des ports de la Mer-Noire et de la mer d'Azof, sous pavillon
russe, avec ce pays a été représenté, la même année, par 438 na-
vires jaugeant 551 631 tonnes.
La Compagnie de navigation n*a pas restreint son activité
au bassin de la Méditerranée orientale. Elle exploitait encore
deux lignes libres, l'une sur Saint-Pétersbourg et l'autre sur
Vladivostok, avec escale dans les principaux ports d'Extrême-
Orient, et depuis peu une troisième ligne subventionnée siir les
ports du golfe Pcrsique. Elle avait établi depuis 1901 un service
de navigation entre Odessa et les ports du sud de la Perse; un
navire partait d'Odessa tous les trois mois, et le gouvernement
accordait une subvention à la Compagnie et une réduction de
25 pour 100 sur les chemins de fer aux exportateurs russes. Au
moment où la guerre a éclaté, le gouvernement et la Compagnie
venaient de s'entendre pour rendre ce service définitif, en même
temps que les avantages consentis en sa faveur, et pour lui pro-
curer un aliment par un appel au commerce et à l'industrie
russes. Le bureau central de la Compagnie a en effet adressé à
Digitized by VjOOQIC
■w^mm
LA MARINE MARCHANDE RUSSE.
345
tous les grands industriels et négocians de l'Empire une circu-.
laire spéciale^ pour les engager à favoriser par tous les moyens en
leur pouvoir l'établissement de services maritimes directs entre
Odessa et les ports ,de la mer d'Oman et du golfe Persique. Ces
services devaient sûrement, suivant l'opinion exprimée par la
Compagnie, contribuer, non seulement à introduire le pavillon
russe dans ces parages, presque exclusivement fréquentés par le
pavillon anglais, mais encore à ouvrir des débouchés nouveaux
aux jNToduits du commerce et de l'industrie russes, et à créer un
rapprochement plein de promesses entre le producteur russe et
le consommateur persan. Les essais tentés, depuis deux ans déjà,
par la Compagnie elle-même, l'avaient encouragée à penser que
cette entreprise, à condition d'être bien organisée, soutenue par
le concours absolu des représentans de l'industrie et du com-
merce nationaux, mettrait les produits russes h même de lutter
avantageusement contre les produits anglais. Pour faire connaître
les produits de la Russie aux consommateurs persans, la Compa-
gnie avait donc décidé de créer, dans les ports les plus importans
du golfe Persique et de la mer d'Oman, à Bouchir, à Bassorah
par exemple, des musées commerciaux qui porteraient le nom
de <( musées russes,» et présenteraient des collections complètes
d'articles d'exportation avec indication de leur prix, frais de port
compris, et de la maison qui les fabrique ou qui les vend. A ces
musées seraient attachés desagens munis d'instructions spéciales.
C'est à juste titre que cette information a éveillé l'attention
en France et en Angleterre, où presque tous les journaux l'ont
signalée. Elle a été considérée avec rnison conuno une nouvelle
manifestation des visées politiques que la Russie avait sur la
Perse. Effectivement, c'était un nouvel exemple de la constante
coopération de la marine marchande à l'œuvre politique. Sur
aucun point, croyons-nous, l'association n'a été plus manifeste
entre l'œuvre maritime et l'ensemble du plan politique et écono-
mique. A l'époque où les Russes avaient les yeux tournas vers
Constantinople et vers le Bosphore, où la iler-Noire. l'Archipel
et la Méditerranée orientale absorbaient presque exclusivement
leur attention, la fondation de la Compagnie russe répondait à
'•es préoccupations. Aujourd'hui que l'objectif ilo la politique
usse s'est déplacé, nous voyons cette même Compagnie mettre
on activité su service des nouvelles tendances de son gouver-
lement. La politique russe en effet n'est plus ce qu elle était,
Digitized by
Google
346 REVUE DES DEUX MONDES.
il y a seulement vingt-cinq ans; son orientation est tout autre;
Gonstantinople, le Bosphore, les Balkans n'exercent plus sur
elle la même fascination qu'autrefois. Dans ce que les Russes
appellent le « Proche-Orient, » leurs désirs se bornent à conserver
la situation qu'ils ont acquise, et à empêcher les autres nations d'y
prendre une trop grande influence; tâche à laquelle leur flotte
marchande continuera, bien entendu, à coopérer. De l'autre côté,
en Asie centrale et en Extrême-Orient, ils s'étaient mis à l'ou-
vrage, et ce qu'ils avaient entrepris était colossal : c'était l'ab-
sorption de tous les territoires qui les séparent à l'est de l'océan
Pacifique.
L'entreprise, au moment où le Japon est entré en scène, était
déjà très avancée, puisque nos alliés se trouvaient en possession
de toute la Sibérie, du territoire de l'Amour, de la presqu'île
de Liao-Toung avec Dalny et Port-Arthur, et de la Mandchourie.
Restait à absorber, ou tout au moins à dominer la Perse et à
surveiller de très près la Corée. La conquête s'était accomplie,
par le chemin de fer, par l'accaparement économique du pays,
même sur les points où l'emploi des armes avait été nécessaire.
Depuis cet accroissement énorme de leur empire et ce change-
ment d'orientation de leur politique, la vieille Europe devint
pour les Russes ce qu'elle était au dire de Napoléon : une tau-
pinière. Dans ces derniers temps, on s'apercevait bien qu'une
fraction de Topinion en Russie avait une tendance h réagir , à
protester contre cette expansion illimitée , cette politique asia-
tique dont M. Witte a été si longtemps l'âme. Mais le vin était
tiré, il a fallu le boire. Pour aller au bout, les Russes n'ont eu
garde de négliger les facilités que pouvait leur donner une flotte
marchande, véhicule d'influence, instrument d'assimilation, lien
entre les parties si distantes de leur immense empire. Ils s'atta-
chèrent donc à la développer, et à diriger leurs efforts sur les
mers asiatiques , le golfe Persîque, l'océan Indien et la mer de
Chine.
Ce n'est un secret pour personne que la Russie, en dehors de
sa pénétration dans le golfe du Petchili, la mer Jaune et la mer
du Japon, poursuivait patiemment, depuis de longues années,
l'accaparement de la Perse; elle tenait à dominer ce pays, po-
litiquement et économiquement; elle le disputait & l'Angleterre,
dont l'influence s'exerçait toujours à rencontre des intérêt!
russes et dont le butvconsistait à entraver cette domination. Pour
Digitized by VjOOQIC
LÀ MARINr: MARCHANDE RUSSE. 347
sonmettre la Perse à son influence sans brusquer les choses,
sans intervenir militairement, le seul moyen était de la pénétrer
de tous les côtés, par toutes ses frontières, maritimes et conti-
nentales. C'est ce que la Russie avait entrepris : elle tenait en
réserve des projets de chemins de fer qui devaient pénétrer la
Perse par le Nord ; il ne restait qu'à doimer le premier coup de
pioche ; mais des raisons politiques s'y opposaient, avant môme
que la guerre vînt détourner relTort des Russes d'un autre côté.
L'Angleterre était encore trop influente à Téhéran : si la
Russie avait poussé ses rails au Nord, on aurait vu aussitôt'
l'Angleterre poser les siens au Sud. La Russie devait compter
avec cette situation. Quant aux frontières maritimes, l'Angle-
terre était, depuis longtemps, maîtresse absolue du golfe Per-
sique ; elle n'y rencontrait pas de concurrente. La Russie
comprit la nécessité de porter la lutte de ce côté ; si elle était
parvenue à enlever sa souveraineté à l'Angleterre, et à faire
pénétrer les articles d'exportation russes en Perse par Bouchir
et par Abbas, elle se serait considérablement rapprochée de son
but; elle aurait hâté cet accaparement économique de la Perse
auquel travaillaient tous ses agens, auquel concouraient tous ses
efforts.
Dans ces dernières années, une autre raison était venue
s'ajouter aux précédentes pour engager la Russie à se hâter. La
Deutsche Bank avait obtenu la concession du chemin de fer de
Bagdad. A peine cet établissement financier allemand avait-il
remporté ce succès qu'on vit la Russie lancer des foudres. Elle
commença par refuser la participation qu'on lui offrait dans
l'entreprise; puis elle pesa de tout son pouvoii;jîîSur la France,
pour la décider à en faire autant, convaincue que les Allemands,
livrés à eux-mêmes, ne viendraient pas à bout de l'entreprise.
Les choses en restèrent là ; mais il paraît probable que l'affaire
se fera. Cette éventualité donnait sérieusement à réfléchir à la
Russie et la poussait à précipiter les choses du côté de la Perse.
Si la route continentale Bagdad-Bassorah tombait entre les
mains d'un syndicat franco-allemand ou, à plus forte raison,
allemand tout court, ce serait la Russie écartée du golfe Per-
sique, ou tout au moins devancée par le commerce étranger,
par les capitaux étrangers, snr cette mer qu'il lui importe do
disputer à l'influence exclusive de toute autre puissance, et
même de dominer.
Digitized by VjOOQIC
348 REVUE DES DEUX MONDES.
Il convenait donc qu'elle s'y établît d'avance, et c'est ce
qu'elle voulait réaliser, en poussant ses chemins de fer à travers
la Perse vers les ports du golfe Persique, Bender-Bouchir et
Bender-Abbas. Une fois ses « transpersans » construits, il lui
était fort indifférent qu'une voie ferrée allemande parvînt à Bas-
sorah. Mais, dans l'état actuel des choses, les rails russes ne sont
pas près d'apparaître sur les frontières septentrionales de la Perse,
et le moment n'est pas encore venu où la locomotive russe
pourra rejoindre, sur les bords du golfe Persique, les premiers
vapeurs de la Compagnie de navigation partis d'Odessa.
La Flotte volontaire tire son origine d'un concours de cir-
constances purement politiques. Sa fondation se rattache aux
chénemens qui ont suivi le traité de San Stefano (3 mars 1878),
entre la Porte et la Russie, et amené la réunion du Congrès de
Berlin (juin-juillet 1878).
Lorsque les Russes virent l'Europe s'entendre pour leur arra-
cher les avantages de la guerre de 1877, l'escadre anglaise entrer
dans la mer de Marmara, l'armée autrichienne pr^e à occuper
la Bosnie, ils furent pris d'une inquiétude extrême. L'impossi-
bilité où ils étaient de s'opposer à une action de l'Angleterre
clans la Mer-Noire, provoqua chez eux une explosion de senti-
inens patriotiques. Si le gouvernement russe, se disait-on, pos-
s( liait les moyens nécessaires à une guerre régulière, il ne dis-
posait que de faibles armes pour cette guerre de partisans qui,
d'après l'exemple du passé, a donné les meilleurs résultats dans
les luttes contre l'Angleterre. L'histoire a montré en effet qu'en
cas de guerre maritime, les adversaires utilisaient souvent les
moyens offerts par la flotte marchande. Or, la Russie ne possé-
dait qu'une flotte marchande insuffisante. Il lui était donc indis-
pensable de la développer, ce qui produirait un double avan-
tage : d'abord, cette flotte satisferait aux besoins du commerce
et de l'industrie russes, qui étaient dans la dépendance des étran-
gers pour les transports maritimes ; ensuite, elle permettrait au
gouvernement, en cas de guerre maritime, d'utiliser ses navires
contre l'ennemi. Ce seraient des navires de fort tonnage, qui
serviraient de navires marchands en temps de paix, de croiseurs
auxiliaires en temps de guerre.
Telles étaient les réflexions auxquelles se livraient les Russes,
pendant les quelques semaines au cours desquelles, le traité de
Digitized by
GoogI(
Là marine marchande ru&sb. 349
San Stefano étant remis en question, la guerre menaçait de s'en-
suivre avec l'Angleterre et l'Autriche. C'est surtout à Moscou que
ce mouvement patriotique atteignit ses plus grandes proportions :
la « Société impériale d'encouragement à la marine marchande
russe » en prit la tète. Les mots de « flotte volontaire, » de
« flotte patriotique, » prononcés pour la première fois dans le
comité de cette Société, se répandirent avec la rapidité de l'éclair
dans toute la Russie, pénétrant dans les provinces les plus éloi-
gnées, et furent acceptés comme l'expression pleine et entière de
la pensée nationale. '
Dès le 9 mars 1878, le comité de la Société d'encouragement
décida de demander au gouvernement l'autorisation d'ouvrir,
dans toutes les localités de l'Empire, une souscription pour
l'achat de navires. L'empereur Alexandre II donna son autori-
sation. Le 22 mars, les membres de la Société, réunis en assem-
blée extraordinaire, décidèrent d'instituer à Moscou un comité
central chargé de récolter les dons; d'offrir au grand-duc héri-
tier, plus tard le tsar Alexandre 111, la présidence d'honneur,
et au prince Dolgoroukof, gouverneur général de Moscou, Li
présidence efl'ective de ce comité; de solliciter le concours dti
Métropolite de Moscou, du clersré orthodoxe, des ministres de
tous les autres cultes, de la noblesse, des zemstvos et des mar-
chands; de s'adresser à tous les gouverneurs en vue d'instituer
chez eux des comités locaux, fonctionnant comme celui de
Moscou; enfin de distribuer à ces comités des publications
expliquant le but et le rôle de la flotte à créer.
Le lendemain même, 2 mars, une députation partit pour
Saint-Pétersbourg, afin de présenter sa requête au gi*and-duc
héritier. Le Tsarévitch était souffrant et avait fermé sa porte;
mais, lorsqu'il fut informé de l'arrivée et du but de la dépu-
tation, il reçut son président, accepta son offre et le félicita de
son initiative.
Le comité se mit immédiatement à l'œuvre. On décida de
transférer de Moscou à Saint-Pétersbourg les services concer-
nant la création de la future flotte, et on institua une commission
spéciale auprès de la personne du grand-duc héritier. Il fut
convenu que les navires acquis, utilisés en temps de paix pour
les besoins du commerce, seraient mis à la disposition du gouver-
nement en cas de guerre, en qualité de croiseurs auxiliaires ; que
les recettes réalisées en temps de paix seraient exclusivement
Digitized by VjOOQIC
350 REVUE DES DEUX MONDES.
consacrées à l'acquisition de nouveaux navires. La Société s'or^-
ganisa, se divisant en sous-comités qui se répartirent la tâche
économique , maritime et administrative. Le 5 mai, le gi*and-
duc héritier invita, dans son palais Anitchkoff, à une séance
solcmielle et picniëro présidée par lui, les, principaux adhérons
de la Société. Le vice-président était M. Pobiedonotzef , Tan-
cion précepteur du Tsarévitch, le Procureur général du Saint-
Synode.
Pendant ce temps, les appels aux souscripteurs avaient fait
leur chemin; les dons affluaient au siège du Comité central à
Moscou, et dans la propi*e demeure du grand-duc héritier à Saiut-
Pétei'sbourg. A la fin du mois de juin, un million de roubles
avaient été reçus au palais AnitchkofT et 2 millions à Moscou.
Le temps pressait. On ne pouvait songer à procéder par adju-
ilications. Mais, dès les premiers jours, sans même qu'on eût pris
ta peine de provoquer des offres de vente, les navires offerts de
divers c6tés s'élevaient au nombre de 67. Le temps manquait en-
core pour examiner ces offres une à une. On se contenta de fixer
d'une manière générale les conditions à remplir par les navires
pour pouvoir être acquis. On les détermina ainsi : vitesse minima,
13 nœuds: capacité des soutes, de quoi contenir du charbon
pour vingt jours; solidité, suffisante pour recevoir des canons
de 6 et 8 pouces de calibre; prix maximum, 6B0000 roubles.
La plupart des navires offerts ne réalisant pas ces conditions,
force fut donc d'envoyer à l'étranger les futurs commandans des
croiseurs auxiliaires, avec mission d'acheter chacun leur navire,
rariillerie, les engins et les munitions nécessaires, de les armer
sur place, d'engager l'état-major et de les amener sur le point
qu'on leur désignerait.
Le 24 mai, les officiers se mirent en route, accompagnés
d'un mécanicien de la flotte. Le 2 juin, ib achetèrent chez Krupp
l'artillerie, les accessoires et munitions nécessaires à l'armement
des trois premiers navires. Le 6 juin, ils conclurent avec la Com-
pagnie allemande, Hambourg- America, l'acquisition de trois va-
peurs de 5000 tonnes chacun et d'une vitesse de 13 à 14 nœuds.
La Hambourg- America s'engageait à amener les trois navires
i*ompibtoment armés à Cronstadt,run au bout de quatre jours,
un autre au bout de huit, et Tautre au bout de douze. Du 10 au
Ifi juin, dans les délais prescrits, les trois navires étaient rendus
à Cj'oustadt. Après inspection fin gitand-duc héritier et du ^and
Digitized by VjOOQIC
LA MARINE MARCHANDE RUSSE. 351
amiral, grand-duc Constantin Nicolaievitch, ils changèrent leurs
noms allemands contre trois noms russes, arborèrent le pavillon
de Saint-André, et furent inscrits sur les contrôles de la flotte
de guerre.
Deux mois à peine après Tinstitution du comité, et six se-
maines après Touverture officielle de la souscription, la FloUe
tjohruaire était constituée.
Nous connaissons peu de pays dont l'histoire maritime
compte un fait analogue. Les Russes ont donné par là à tous
les peuples un grand et rare exemple d'intelligence, d'initiative
et de patriotisme. Nous aussi, nous avons été à la veille d'une
guerre inégale avec une puissance maritime beaucoup plus forlo
que nous; nous aussi, nous avons eu conscience de notre infé-
riorité, car l'entente cordiale est de date récente. Il est triste de
constater que cette expérience n'a pas provoqué dans notre popu-
lation une bien grande émotion, qu'on n'a pas vu chez nous, au
moment de Fachoda ou après cette crise, se former de comité,
ni s'ouvrir de souscriptions pour la constitution d'une « flotte
patriotique française. » Aujourd'hui encore, notre marine mar-
chande croupit dans la médiocrité, où la maintiennent l'indifl'é-
rence de notre population et l'incurie impardonnable des pouvoirs
publics.
Les travaux du Congrès de Berlin touchaient à leur fin, lorsque
les trois premiers croiseurs furent rendus à Gronstadt. Le péril
était écarté, mais au prix de durs sacrifices; les conditions poli-
tiques restaient instables. Le comité, s'étant posé la question de
savoir s'il fallait continuer ou s'arrêter, opta pour la marche en
avant. On acheta un nouveau navire; les trois précédens furent
retirés des contrôles de la flotte de guerre, le 1'' août 1878, après
la clôture du Congrès de Berlin. Le comité en reprit la possession
et l'ezploitaiion, et procéda d*abord au transport des troupes
russes des côlci de Turquie à celles de Russie. Puis commença,
pour la flotte volontaire, la véritable navigation commerciale, et
se posa pour elle l'importante question de savoir quelle fonno
elle adopterait. On écarta la forme de « Société anonyme. >j
comme cadrant mal avec le but patriotique de l'entreprise, et l'on
s'arrêta à la solution suivante : la flotte volontaire serait une so-
ciété privée, mais n'ayant pas de caractère commercial, dans ce
sens que ses membres ne retireraient aucun profit des bénéfices
réaUsés en temps de paix au moyen de la navigation commer-
Digitized by VjOOQIC
3!)2 REVUE DES DEUX MONDES.
ciale : ces bénéfices seraient consacrés entièrement à l'entretien
et à l'accroissement de la flotte.
De nombreux avis engageaient la nouvelle Société k relier le
bassin de la Mer-Noire aux mers d'Extrême-Orient. Au moment
où ils venaient d'éprouver, dans le « Proche-Orient, »^ une si
cruelle déception, et de rencontrer sur leur route un obstacle si
inattendu, les Russes, avec cette étonnante souplesse qui fait partie
de leur force, songeaient à tourner l'obstacle, au lieu de se buter
à le renverser, et concevaient l'œuvre qui les a occupés pendant
ce dernier quart de siècle. Gomme dans toutes les circonstances •
analogues, ils se proposaient aussi de faire usage de leur marine
marchande et de se servir de l'instrument que le mouvement
patriotique de 1877 avait sus entre leurs mains. « Notre tftche
historique, vieille de mille ans, écrivait-on au comité de la
flotte volontaire, consiste à tendre vers le Sud, vers lequel nous
nous dirigeons constamment, bien que par une voie longue. Il
faudrait faire converger tous les efforts vers le prolongement de
la voie maritime de l'Asie méridionale jusqu'à la Sibérie orien-
tale, jusqu'à l'Amour. » Gomme la Compagnie de navigationy
la Flotte volontaire suivit la voie que lui traçaient les aspira-
tions politiques du pays. Elle résolut de faire flotter le pavillon
russe sur l'océan Pacifique, et c'est là qu'elle chercha la solution
du problème de son existence en temps de paix. Le ministère
de l'Intérieur lui confia le transport des déportés dans l'île de
Sakhaline, et la Marine celui des fournitures pour le port de
Vladivostok. Pour trouver le fret nécessaire à des voyages régu-
liers entre Odessa et Vladivostok, en passant par les ports inter-
médiaires, on s'adressa au commerce de Moscou. Les mar-
chandises russes à destination de Ghine étaient jusqu'alors
exclusivement transportées sous pavillon étranger. La Société fit
en sorte de s'en réserver une partie et s'efforça principalement
de participer au commerce du thé entre la Russie et TExtrème-
Orient, et à celui du blé entre la Russie et l'Europe occidentale.
En 1880, elle ouvrit un service de passagers entre Odessa et
Vladivostok; le ministère de l'Intérieur traita de nouveau avec
elle pour le transport des colons à destination des provinces
du Pacifique et de TOussouri, qu'on se préoccupait alors de
peupler.
Mais ces diverses ressources ne permettaient pas à la Flotte
volontaire de vivre» Elle avait eu à supporter des frais considé-
Digitized by VjOOQIC
LA MARINE MARCHANDE RUSSE. 353
rables ; elle avait fait construire de nouveaux navires ; un nau-
frage lui en avait fait perdre un. Les résultats de l'exploitation
n'étaient pas satisfaisans. La haute protection de son président
d*honneur, devenu l'empereur Alexandre III, et la grande
influence de son président effectif, M. Pobiedonotzef, auprès
de ee souverain, lui permirent de se tirer de cette crise (4883);
Une subvention fut accordée à ses bateaux par mille parcouru;
un subside extraordinaire lui fut alloué pour l'achat d'un
nouveau navire; enfin elle passa sous la surveillance du mi-
nistre de la Marine, qui devint son président de fait. Un règle-
ment élaboré par le Conseil de l'Empire (1886) détermina la
nature de ses services (1), le montant de la subvention qu'elle
recevrait (2), et apporta quelques modifications à son adminis-^
tration. La Flotte volontaire fut considérée comme une « entre-
prise industrielle et de transport appartenant à l'État. » L'an-
cienne Société fut dissoute et passa la main à un nouveau
comité.
La nouvelle Société commença l'exploitation avec sept na-
vires, représentant un capital de 4200000 roubles. Elle se
préoccupa d'abord d'étendre son champ d'action et d'ajouter de
nouvelles cordes à son arc: elle multiplia les voyages d'essai,
elle envoya ses navires un peu dans toutes les directions, au
Brésil, en Amérique du Nord, au Japon, sur les côtes de France,
de Belgique et de la Baltique. Ces essais ne donnèrent pas
d'excellens résultats et l'on en revint aux lignes primitives
d'Ëxtrème-Orient, qu'on se borna à améliorer par une exploita-
tion plus méthodique et plus pratique. Elles constituaient encore,
à la veille de la guerre actuelle, le principal élément d'activité
de la Flotte vo/on/afrc. Cependant, depuis l'achèvement du Trans-
sibérien et la loi sur le « cabotage lointain, » cette Compagnie fut
amenée à se préoccuper de deux faits : la diminution du nombre
des passagers et la concurrence résultant de la création de nou-
velles Compagnies russes. En effet, le Transsibérien lui enlevait
déjà un grand nombre de passagers; d'autre part, la loi qui
réserve le cabotage lointain au pavillon russe avait fait surgir de
nouvelles Compagnies qui étaient dans de meilleures conditions
pour lutter avec elle. C'est sans doute à ces préoccupations que
(!) Sept voyages au moins par an entre Odessa et Vladivostok.
(2) 4 roubles 25 kopecks par mille parcouru, sans pouvoir dépasser 600000 roubles
par an.
TOME xxui. — 1904. 23
Digitized by VjOOQIC
35i nCVUE DES DEUX MONDES.
répondit la création d'un service régulier entre Odessa et New-
York, avec escales à Constantza, le Pirée, Naples et Gibraltar.
On espérait probablement enlever aux Compagnies françaises et
italiennes le transport des émigrans de Roumianie, de Grèce et
d'Italie en Amérique. Trois vapeurs devaient être affectés à ce
service, à partir de l'automne dernier.
La Flotte volontaire n'a pas tardé à s'apercevoir qu'il est dif-
ficile, pour des navires, de concilier les conditions nécessaires
au service de croiseurs auxiliaires en temps de guerre, avec celles
qu'exige un service commercial en temps de paix. Pour être
apte au service de croiseur auxiliaire, un navire doit pouvoir
fournir une vitesse considérable. Or, en temps de paix, dans le
service commercial, un pacfuebot rapide est d'un entretien fort
coûteux et d'un rapport assez mince. Pour que l'exploitation
en soit rémunératrice, il faut que les passagers de luxe soient plus
nombreux que les passagers de pont, les soldats et les émi-
grans, et c'est généralement l'inverse qui se produit.
Obligée par ses règlemens de posséder des navires capables
de fournir de grandes vitesses, la Flotte volontaire décida cepen-
dant de se contenter, pour ses paquebots, d'une vitesse maxima
de 18 nœuds dans le service de guerre et de 13 nœuds dans le
service commercial. Malgré la limite ainsi fixée à la vitesse,
elle continua à se ressentir des exigences exceptionnelles aux-
quelles elle était soumise. En 1902, le ministère de la Marine,
jugeant ses moyens insuffisans, lui imposa la construction de
quatre nouveaux navires à grande vitesse, pour porter à six le
nombre de ses unités rapides. La direction prit le parti d'acquérir
des vaisseaux construits en vue des besoins commerciaux, pour
compenser les pertes causées par les navires construits en vue
des besoins de la guerre ; elle posséda ainsi deux types de
navires : les premiers du type « transport, » les deuxièmes du
type (( croiseur. » Cette mesure fut encore insuffisante : la flotte
volontaire en fut réduite à retirer du service actif quatre de ses
vaisseaux à grande vitesse, et à les placer en réserve à Sébastopol
et à Odessa, prêts à reprendre la mer à la première réquisition.
C'est dans ce double rôle, commercial et militaire, joué alterna-
tivement par la Flotte volontaire, que consiste la grande diffi-
culté contre laquelle elle s'est débattue. Son origine, les circon-
stances qui ont présidé à sa fondation, son caractère officiel et la
dépendance où elle se trouve vis-à-vis du gouvernement l'ont
Digitized by
GoogI(
Là marine marchande russe. 355
maintenue dans cette situation équivoque et mal définie. On a
plus d'une fois proposé de la transformer en une entreprise
purement commerciale , en retirant de ses cadres les navires
inutilisables autrement que comme croiseurs, et en lui laissant
l'usage des autres, sauf à-les réquisitionner en cas de guerre. Le
gouvernement s'est toujours refusé à admettre cette transfor-
mation.
Le dernier règlement relatif à la Flotte volontaire^ celui de
1902, lui a maintenu le même caractère et la même organisation
que par le passé. Il lui a conservé aussi sa subvention annuelle
de 600 000 roubles. Elle comptait, au moment où la guerre s'est
engagée, 15 navires en service, représentant une valeur de
14 442928 roubles.
Grâce au secours de TËtat, les difficultés que la Flotte volon-
taire a rencontrées sur sa route n'ont pas été trop préjudiciables
à l'accomplissement de sa tâche. En fait de résultats commer-
ciaux, les voyages entre Odessa et Vladivostok, qui n'étaient
qu'au nombre de 8 en 1886, ont été portés progressivement jus-
qu'à 24; près de 60 millions de pouds de marchandises et
30 OOO passagers ont été transportés, sur cette ligne, de 1878 à
1902, tant à l'aller qu'au retour ; les produits de l'industrie
de la Russie ont été introduits dans les escales intermédiaires
de Colombo, de Singapore et de Shanghaï.
Dans l'ordre d'idées militaire, le gouvernement russe a eu
recours aux vaisseaux de la Flotte volontaire pour assurer, pen-
dant la dernière expédition de Chine, le transport du corps
expéditionnaire et du matériel de guerre entre Vladivostok et le
golfe du Petchili. Ce genre de services semble bien être le seul
auquel soient aptes, en temps de guerre, des navires de com-
merce. La théorie, si séduisante à première vue, des croiseurs
auxiliaires rencontre, dans la pratique, de sérieuses difficultés
d'application. Jamais un paquebot dépourvu de cuirasse, muni
d une faible artillerie et pouvant donner une vitesse maxima de
18 nœuds, ne sera en état de prendre part à de véritables opéra-
tions de guerre. On pourra l'employer, loin du théâtre de ces
opérations, à donner la chasse aux cargo-boats ennemis, ou en-
core à saisir les neutres suspects de se livrer à la contrebande.
Mais le premier de ces emplois ressemble fort à la course, qui
a été supprimée par le Congrès de Paris, et le second présente
des inconvéniens peut-être plus graves encore, que les récens
Digitized by VjOOQIC
356 REVUE DES DEUX MONDES.
exemples du Smolensk et du Pétersbourg viennent de mettre en
lumière (1).
Nous assistons du reste, depuis quelque temps, en Angleterre,
chez la nation maritime par excellence, à une évolution dans
les constructions navales appliquées aux grands paquebots
transatlantiques. On parait guéri de la u folie de la vitesse; » on
ne s'efforce plus de réaliser 22 ou 23 nœuds à l'heure, pour lutter
avec les superbes bateaux-réclame de l'empereur Guillaume;
on en est arrivé à une conception infiniment plus pratique
en se proposant de réaliser im grand confortable à bord pour
les passagers, tout en sacrifiant aux exigences d'une naviga-
tion commerciale. C'est la White Star Une qui a pris l'initiative
de cette évolution par la construction de VOceanic, suivie par
celles du Celiic, du Cedric et enfin du Baltic qui, non seulement
résume tous les perfectionnemens de l'architecture navale, mais
constitue une sorte de type nouveau de paquebot, ou plutôt de
paquebot cargo-boat. Le Baltic, en effet, tient du paquebot par
le luxe et le confort de ses aménagemens pour passagers, mais il
se rapproche du cargo-boat par l'énorme capacité de ses cales à
marchandises et par sa vitesse relativement modérée, qui sera
de 16 nœuds. Ses proportions sont colossales: il ne mesure pas
moins de 221 mètres de longueur sur 23 mètres de largeur, et
son creux sur quille est de 15 mètres. Ces dimensions lui per-
mettent de porter 28 000 tonnes en lourd, et lui donnent un
déplacement en pleine charge de 40000 tonnes.
Voilà certes un navire appelé à rendre de signalés services
à son pays, en temps de guerre, pour le transport des troupes,
chevaux et matériel; car il peul contenir dans ses flancs plus de
passagers que ne compte d'habitans un de nos chefs-lieux d ar-
rondissement. Nous croyons que la While Star Une est dans le
vrai et que son exemple est bon à suivre.
En résumé, on ne saurait dire que la Flotte volontaire ait
réalisé entièrement le vœu de ses fondateurs. Arme à double
tranchant, elle ne s'est parfaitement acquittée de son rôle ni eu
temps de guerre, ni en temps de paix. Entreprise commerciale,
elle ne se soutient que grâce à l'aide pécuniaire du gouverne-
Ci) On vient de constituer à Pétersbourg une commission spéciale, composée
de hauts fonctionnaires russes, chargés d'examiner la situation de la Flotte volon-
taire, au point de vue international maritime. M. de Martens est délégué par l'ami-
rauté auprès de cette commission.
Digitized by
GoogI(
LA MARINE MARCHANDE RUSSE. 357
ment ; auxiliaire de la marine de guerre, elle ne lui est que
d'un faible secours (1). Ainsi Tapplication a révélé, dans la con-
ception initiale de la Flotte volontaire, des contradictions qui
rendent son fonctionnement difficile. On a cherché à concilier
ces contradictions ; on n'y a réussi qu'à moitié : la formule est
encore à trouver.
Il convient cependant de tenir compte à la Flotte volontaire
des efforts qu'elle a faits. Ses débuts nous ont permis d'assister
à la genèse des relations maritimes de la Russie avec TExtréme-
Orient ; sesjservices constituaient, hier encore, le principal élé-
ment du trafic qui se faisait, par pavillon russe, entre les côtes
de la Mer-Noire et celles du Pacifique. Malgré ses imperfections,
les charges dont elle est grevée, les contradictions contre les-
quelles elle lutte, elle reste une création très originale et très
intéressante. Les services qu'elle a déjà rendus à l'État, ceux
qu'elle peut encore lui rendre, suffisent en somme à justifier les
mots qu'Alexandre III traça de sa main sur un rapport la
concernant : « C'est une œuvre nationale très utile, et ce serait
une faute que de l'abandonner à l'arbitraire du sort. »
L'établissement des Russes sur le golfe du Pelchili amena la
formation d'une flotte marchande dans les eaux mêmes du Paci-
fique. C'est une nouvelle étape dans leur développement mari-
time. Les progrès de leur colonisation en Sibérie et leur instal-
lation sur les côtes de la mer du Japon, les avaient déterminés à
établir une communication maritime directe avec leurs posses-
sions asiatiques. Cela ne leur parut bientôt plus suffisant. Depuis
l'achèvement du Transsibérien, l'acquisition de Port- Arthur et
de Dalny, et le prolongement de la voie ferrée jusqu'à ces ports,
le désir leur vint de- posséder une flotte commerciale sur place.
L'organisation du Service maritime du chemin de fer de C Est-
Chinois répond à ce besoin.
En 1896, cinq ans seulement après l'inauguration des tra-
vaux du Transsibérien par le tsarévitch Nicolas, le gouverne-
ment chinois traita avec la Banque Russo-Chinoise pour la
(1) U coBTient toutefois d'observer que, lors du grand mouvement d'opinion
dont est née la Flotte volontaire, la seule guerre à laquelle on songeât en Russie
éUit une guerre avec rAngleterre, l'Autriche ou la Turquie, ayant TOrient pour
théâtre. Dans cette hypothèse, une flotte de transports rapides, opérant sous la
protection de l'escadre de la Mer-Noire, aurait pu être d'une véritable utilité à la
RusdA.
Digitized by VjOOQIC
]
356 REVUE DES DEUX MONDES.
constitution d'une Société par actions, sous le nom de « Société-
du chemin de fer de i'Est-Chinois. » Cette Société entreprit la)
construction de la ligne dite de rEst-Chinois, qui relie le Trans-^
sibérien proprement dit au port de Vladivostok, à travers la
Mandchourie. Deux ans après, en 1898, la Russie se lit céder à
bail par la Chine la presqu'île de Liao-Toung, avec les ports de
Talien-Ouan et de Port-Arthur, et la Société de l'Est-Chinois
fut autorisée à dfriger un embranchement de sa ligne sur Port-
Arthur et sur le nouveau port de Dalny, qu'on avait décidé de
créer dans la baie de Talien-Ouan. La Société et le gouvernement
se convainquirent bientôt que le succès de leurs projets dépen-
dait en grande partie de la régularité des communications entre
Vladivostok, les nouveaux ports du Liao-Toung et certains ports
de la Chine et du Japon. La construction de Tenibranchemeut
sur Port-Arthur augmentait les occasions de transport par mer;
les ressources locales étaient dans l'impossibilité d'y suffire ; les
frets s'élevaient. Ces faits servirent de preuve à la Société que
Torganisation d'un service maritime en Extrême-Orient s'imposait.
Il n'existait qu'une seule Compagnie russe faisant le service
entre les ports de Sibérie et ceux de Corée, de Chine et du
Japon ; c'était celle du conseiller de commerce Schevelef, qui
recevait une subvention de 111 000 roubles par an, pour entretenir
ses lignes, et ne pouvait fah^e face à de plus grandes exigences.
La Société de l'Est-Chinois lui acheta son monopole et son ma-
tériel, et organisa un service maritime ayant pour objet de servir
d'auxiliaire à la grande entreprise du Transsibérien. Elle se
proposa de relier les ports du littoral sibérien entre eux et avec
ceux du Liao-Toung, de la Corée, du Japon et de la Chine; de
mettre Vladivostok en communication avec les mers d'Okhotsk
et de Behring; d'assurer le transport des matériaux et du pe^
sonnel nécessaires à la construction du chemin de fer; de relien
après l'achèvement de la ligne, les stations terminus Vladivostok
et Dalny avec les principaux ports de Chine, du Japon et de
Corée, et de transporter la poste, les voyageurs et les marchan-
dises.
La Société forma sa flotte de vapeurs achetés aux chantiers
de construction et aux Compagnies de navigation d'Allemagne,
d'Angleterre, d'Autriche et d'Extrême-Orient. Au 1®' janvier lî)02,
cette flotte se composait de 18 vapeurs de haute mer, ayant une
capacité de chargement de 24 146 tonnes et pouvant embarquer
Digitized by VjOOQIC
LA MARir<E MAUCIIANDE RUSSE.
359
661^passagers de 1" classe et 7 075 émigrans. A la suite d'accords
intervenus en 1898 avec les gouvernemens russe et chinois,
le Service maritime de CEst-Chinois inaugura des lignes régu-
lières : au nord de Vladivostok, sur la mer d'Okhotsk, le golfe
de Pierre-le-6rand et le détroit de Tartarie; au sud de Vladi-
vostok, sur les ports japonais, coréens, russes et chinois de Na-
gasaki, Tchemoulpo, Fousan, Gensan, Port-Arthur, Dalny,
Tche-fou et Shanghaï. Cette année, le chemin de fer se propo-
sait d'organiser, une fois par semaine, un train express jusqu'à
Dalny; deux vapeurs rapides devaient attendre dans ce port la
poste et les voyageurs, et appareiller immédiatement à desti-
nation de Nagasaki et de Shanghaï. C'est donc par le port de
Dalny, où Ton poursuivait activement la construction et l'amé-
nagement de locaux pour les voyageurs et les marchandises, que
devait s'effectuer la jonction du Transsibérien avec le service
maritime russe du Pacifique.
Le gouvernement russe était bien décidé à n'épargner ni
l'argent, ni la peine pour faire de Dalny un port de premier ordre,
un des grands entrepôts du commerce d'Extrême-Orient. Un plan,
largement conçu, activement entrepris, avait commencé à rece-
voir ixne prompte et intelligente exécution.
La baie que les Russes ont appelée Dalny, c'est-à-dire <c très
éloigné, » « lointain, » est un des plus beaux ports en eau pro-
fonde du Pacifique, libre de glaces, accessible à marée basse,
sans le secours d'un pilote, aux navires d'un tirant d'eau de
30 pieds. C'est là qu'avaient surgi, par ordre de l'Empereur, en
l'espace de trois ans, une cité et un port qui semblaient pro-
mettre le plus bel avenir. Cinq grandes jetées, construites sur
des blocs de 20 à 50 tonnes, larges de plusieurs centaines
de pieds, devaient s'étendre d'un quart à un demi-mille en avant
des quais. Chacune devait être munie de rails, de magasins,
d'élévateurs, de prises de gaz, d'électricité et d'eau. La première
avait été terminée en juillet 1901, la deuxième à la fin de 1902.
Entre ces jetées devaient s'élever des docks, pour toutes les
marines du globe : ceux de la marine chinoise devaient être
établis à part, sur un emplacement réservé. On construisait un
brise-lames, permettant aux navires de procéder en tout temps
aux opérations de chargement et de déchargement. Deux dragues
fabriquées à Glasgow, ayant coûté chacune 38000 livres sterling,
approfondissaient le port, dont la profondeur devait varier entre
Digitized by
Google
360 BEVUE DE8 DEUX filONDES.
18 et 28 pieds. Il devait y avoir aussi deux cales de construc-
tion et de réparation, pouvant servir pour les plus grands navires
du monde. Dix-sept cents ouvriers étaient employés à la cons-
truction de la première, le port de Dalny devait avoir une super-
ficie de 430 000 sagènes carrées, soit à peu près la même que
celle du port d'Odessa.
Une ville intelligemment tracée commençait à sortir de terre.
Nous avons sous les yeux, en écrivant, une vue à vol d'oiseau
de Dalny. Les bàtimens commerciaux et administratifs, les
maisons particulières s'échelonnent déjà au bord de Teau et le
long des rues qui se dessinent. La cité chinoise, comme le port
chinois, devait être entièrement séparée. L'électricité était déjà
installée dans le quartier européen. On procédait, un peu par-
tout, à des nivèllemens. Vingt-trois mille ouvriers travaillaient,
tant à la construction de la ville qu'à celle du port. La popula-
tion était d'environ SOOOO âmes, la plupart Chinois, Japonais,
Coréens et Russes. Douze millions de roubles avaient été dé-
pensés en 1902; on comptait en dépenser encore 23, soit un
total de 35 millions de roubles.
Un ukase de l'Empereur, daté du 30 juillet 1899, avait in-
stitué à Dalny un port franc ou, plus exactement, une zone
franche. L'article 1" de cet ukase concédait « le droit d'im-
porter toute espèce de marchandises librement et sans droits
de douane, pour le port et le territoire adjacent, jusqu'à une
limite que le ministre des Finances pouvait modifier. » En
sortant de cette zone franche pour entrer sur le territoire russe,
les marchandises devaient acquitter les mêmes droits d'im-
portation que partout ailleurs. La franchise du port ne s'éten-
dait pas, bien entendu, aux péages de toute sorte, droits d'an-
crage, de quai, etc., qui sont habituellement perçus dans tous
les ports. Mais ces péages étaient fixés à un taux très bas, afin
d'attirer la marchandise et de favoriser le commerce interna-
tional.
« Il est difficile, » — écrit le consul d'Angleterre à Nîou-
Tchouang, — <( d'imaginer un port mieux outillé, quand il sera
terminé. Ce sera un port modèle. » Le bas prix de la main-
d'œuvre des coolies, la facilité du transbordement des marchan-
dises, des navires sur les wagons, la commodité d'accès du port
à toutes les époques; la franchise douanière et la faiblesse des
péages, devaient faire de Dalny le port le plus économique d'Ex-
Digitized by VjOOQIC
LA MARINE MARCHANDE RUSSE. 361
trême-Orient, un des grands entrepôts du Pacifique. Tel était le
résultat qu'escomptaient les Russes. M. Witte, è. qui appartient
la conception du plan que nous venons d*exposer, accomplit en
Extrême-Orient, au cours de l'année 1903, un voyage d'inspec-
tion qui fut un des derniers actes de sa carrière administrative.
Au retour de ce voyage, il déclarait, dans son rapport à l'Empe-
reur, qu'il fallait s'efforcer d'attirer à Dalny, non seulement le
commerce russe, mais aussi celui de toutes les nations étran-
gères. Il a toujours tenu bon contre les protestations de Vladi-
vostok et soutenu qu'il était indispensable à la Russie de posséder
à Dalny, en eau libre, un grand entrepôt franc, pourvu de Tou-
tillage le plus moderne.
De tout cela, il ne reste plus aujourd'hui que des ruines. Les
Russes ont détruit l'aménagement de Dalny, pour Tempècher de
tomber aux mains des Japonais. Mais il était nécessaire, pour
faire saisir l'importance du Service maritime de C Est-Chinois,
de replacer cette entreprise dans son cadre, de montrer l'agen-
cement du chemin de fer, du port et de la flotte commerciale,
et d'exposer enfin à quelle colossale installation les Russes pro-
cédaient, au point terminus de leurs wagons.
V Est-Chinois était donc une Compagnie naissante, qui entrait
à peine dans sa période d*exploitation, et sur l'avenir de laquelle
il était encore impossible de se prononcer. Elle avait déjà ren-
contré, du fait du climat et des circonstai^ces locales, des diffi-
cultés sérieuses. L'apparition de la peste en 1899 à Newchwang
et au Japon avait entravé sa première année d'exploitation; en
1900, ce fut l'insuiTection des Boxers et la guerre de Chine; en
1902, une épidémie de choléra; cette année-ci, c'est la guerre
russo-japonaise, qui suspend son trafic, arrête ses navires, bloque
ses ports, détruit ses installations et met en question son exis-
tence, en même temps que l'avenir de la Russie dans ces parages.
Outre ces difficultés fortuites, le Service maritime de f Est-
Chinois devait toujours compter avec un certain nombre de
difficultés permanentes. La navigation est très dure sur ces côtes
enveloppées de brouillards, exposées aux orages, aux ouragans,
et bordées par les glaces dans leur partie septentrionale. Le re-
crutement sur place de matelots, de mécaniciens, de pilotes est
presque impossible et rend la constitution du personnel très oné-
reuse. Les ressources locales, eii chantiers et ateliers de construc*
tien mécanique, sont insuffisantes et augmentent la durée et le
Digitized by VjOOQIC
.362 REVUE DES DEUX MONDES.
prix des^Téparatîons. Des Compagnies étrangères, et en particu-
lier la Compagnie japonaise Nippon Yusen Kaisha, faisaient une
concurrence sérieuse à leur jeune rivale.
La marine marchande japonaise, du reste, qui n'existait
pour ainsi dire pas, il y a ime trentaine d'années, puisque son
effectif représentait à peine 18 000 tonneaux et ne se composait
que de caboteurs, s'est développée avec une prodigieuse rapi-
dité. Dès 1892, il y avait déjà au Japon cinquante-trois chan-
tiers construisant des navires à Teuropéenne. Le gouverne-
ment apporte tous ses soins à la formation des officiers et des
marins, et une école spéciale est affectée, à Tokio, à l'instruction
des mécaniciens. Des navires-écoles y sont amenés pour donner
aux élèves la pratique de la navigation. On encourage par des
primes les constructions navales nationales, et on donne égale-
ment des primes à la navigation aux navires naviguant entre
les ports du Japon et ceux de l'étranger, situés entre 110 et 150
degrés de longitude Est et au Nord de l'Equateur, ce qui cor-
respond aux mers de Chine. Des Ugnes régulières fonctionnent
entre le Japon et l'Europe, l'Amérique et l'Australie ; et on peut
juger par ce rapide aperçu que, si les Japonais n'ont reculé
devant aucun sacrifice pour se constituer une puissante flotte de
guerre, ils n'ont en aucune façon négligé leur marine mar-
chande. Nous croyons du reste les Japonais beaucoup plus aptes
au métier de la mer et aux industries annexes que les Russes, et
c'est l'opinion d'un savant ingénieur anglais qui n'hésitait pas à
déclarer qu'il fallait ouvrir l'œil, parce qu'on arriverait bientôt
à construire au Japon de grands navires à aussi bon compte qu'en
Angleterre, et à plus forte raison qu'en France.
On peut en dire autant de la concurrence que la marine mar-
chande japonaise est appelée à faire aux marines de l'Amérique
et de rÈurope. Les Japonais, en matière maritime conmie en
beaucoup d'autres, ont pris à chacune des grandes nations euro-
péennes celles de leurs institutions qui leur ont paru les meil-
leures : ils en ont fait une sorte de mosaïque qu'ils ont adaptée à
leur caractère et à leurs mœurs et ils en ont tiré un merveilleux
parti. Bien aveugles seraient ceux qui ne reconnaîtraient point
qu'ils sont d'habiles et dangereux copistes, doués d'une intelligence
vive et raffinée, d'un courage et d'un patriotisme à toute épreuve.
Le Service maritime de rEst-Chinois a lutté courageusement
contre cette puissante organisation. Il installa provisoirement à
Digitized by VjOOQIC
LA MARINE MARCHANDE nUSSE. 363
Port-Arlhnr un petit atelier de réparations, et, bientôt après, à
Dalny, un atelier de 2 760 mètres carrés, où purent être exécu-
tées les réparations de chaudières et de machines les plus sé-
rieuses. Il aménagea le port de Dalny de manière à recevoir
des navires de 380 pieds de long, en attendant Tachèvement
d'un nouveau bassin qui devait permettre l'entrée de navires
encore plus longs. Il fit construire des docks et des quais. Pour
compenser celles des conditions défavorables qui ne pouvaient
être supprimées, VEst-Ckinois comptait sur les bénéfices que
faisaient espérer le développement économique du Japon et
de la Chine, le fonctionnement du Transsibérien, le mouvement
commercial ascendant de TExtrême-Orient. Il se proposait
d'établir des agences dans tous les marchés de quelque impor-
tance, et Dieu sait s'il en a surgi depuis quelques années dans
les mers de Chine et du Japon !
Quoi qu'il advienne, après la guerre actuelle, des espérances
et des prévisions de V Est-Chinois y la création de son Service
maritime mérite de faire époque dans les annales de la ma-
rine marchande russe. La formation d'une flotte commerciale
dans les eaux mêmes du Pacifique était bien le complément
naturel des efforts de tout ordre accomplis par les Russes en
Extrême-Orient. Une fois encore, l'initiative maritime a con-
cordé avec un ensemble de mesures économiques ou politiques
qui toutes concouraient au même but. Lorsqu'ils se furent in-
stallés sur le golfe du Petchili, qu'ils y eurent fondé un port de
commerce et un port de guerre en eaux libres, qu'ils y eurent
amené leurs rails, qu'ils en eurent occupé ou surveillé les
abords, en un mot qu'ils eurent élargi et consolidé leur base
d'opérations au nord de la Chine, les Russes ne se contentèrent
plus de la desservir régulièrement au moyen de la flotte
d'Odessa : ils voulurent qu'elle pût se suffire à elle-même,
vivre d'une vie propre et indépendante, desservir à son tour
d'autres parages et d'autres régions. De même qu'ils avaient
été amenés à faire venir de la Mer-Noire dans le Pacifique une
bonne partie de leurs cuirassés et croiseurs, de même ils furent
conduits à former dans les mêmes eaux une flotte commerciale
autonome. Leur littoral asiatique ne pouvait continuer à dé-
pendre, pour ses communications maritimes les plus rappro-
chées, d'un port distant de plusieurs milliers de lieues; la Mer-
Noire ne pouvait être le point de concentration exclusif de leurs
Digitized by VjOOQIC
l
II
364
REVUE DES DEUX MONDES.
navires de commerce, pas plus que de leurs navires de guerre/'
Enfin les services rendus au gouvernement russe par les navires
de V Est-Chinois, pendant la dernière expédition de Chine,
avaient déjà démontré que Texistenced^une flotte commerciale sur
place pouvait être utile. Aussi le gouvernement s'était-il réservé,
en cas de guerre, le droit de réquisitionner, sous certaines con-
ditions, le matériel de cette Société. Les alertes étaient devenues
si fréquentes, les compétitions si violentes en Extrême-Orient,
qu'une conflagration partielle ou générale y était toujours à
craindre. Or, malgré l'achèvement du Transsibérien, il semblait
que la puissance qui disposerait des meilleurs moyens de trans-
port par mer dût être dans des conditions très avantageuses
pour la lutte. Faute de pouvoir transporter par mer la houille,
les approvisionnemens, les munitions, une escadre russe opé-
rant en Extrême-Orient pouvait se trouver dans une position
difficile. L'existence d'une flotte de transports dans les eaux du
Pacifique paraissait donc devoir être utile à la Russie, dans une
guerre contre le Japon ou l'Angleterre. Lévénement a démenti
ces prévisions.
En dehors des trois Compagnies dont nous venons de nous
occuper, il n'en existe pas qui mérite de retenir spécialement
notre attention. Le tableau cité en note (1) fait connaître les prin-
(1) Tonnage des principales sociétés de navigation russes à vapeur, au l" jan-
vier 1902.
Nombre
Noms des Sociétés. des vapeurs, Tonnaga.
Afer Blanche.
Société Arkhangelsk Mourmane 12 5 393 touaeaux.
Mer Baltiçue.
Navigation russe de TAsie Orientale A 14 044 —
Société rosse de navigation de la Hal tique.. . 6 9 080 —
Société de navigation à vapeur de Riga. . • . 5 2 178 —
Maison Gelmsing et Grimm 8 5 307 —
Mers Noire et dTAxof,
Société russe de navigation 4 vapeur ci de
commerce 72 6f)379 —
Flotte volontaire 14 37 848 —
Compagnie de navigation de la Mer-Noire et
du Dannbe 12 2 087 —
Compagnie de navigation sur le Don, la mer
d'Azof et la Mer-Noire 20 3 764 —
Compagnie de navigation à vapeur du Nord. . 2 5 472 ~
Compagnie Russe pour le transport des plan-
ches. 3 5167 ^
Digitized by
Google
LA MARINE MARCHANDE BUSSE. 365
cipales, avec l'indication du nombre et du tonnage de leurs na-
vires.
En Russie, comme en France, le gouveri^iement subventionne
un certain nombre de Compagnies de navigation. Il leur alloue
généralement une prime dont le taux est fixé à tant par mille
parcouru, pour effectuer un nombre déterminé de voyages obli-
gatoires, sur des lignes également déterminées; en d'autres cas,
le nombre des voyages n'est pas stipulé, et il est seulement fixé
un maximum que ces primes ne peuvent dépasser par année. De
plus, en vertu d'une mesure qui n'a, croyons-nous, d'analogue
dans aucun autre État, tout vapeur russe expédié en port russe
par le canal de Suez, à destination d'un port indien ou chinois,
ou inversement, bénéficie du remboursement, sur la caisse du
Trésor, des droits de passage prélevés par la Compagnie du
canal de Suez. Cette prime n'a guère profité jusqu'à présent qu'à
la Flotte volontaire : le Trésor lui assurait à cet effet un crédit de
199500 roubles.
Outre la Compagnie russe, la Flotte volontaire et riB5/-
Chmoisj le gouvernement subventionne encore : dans la Mer
Blanche, la Société de navigation à vapeur Arkhangelsk-Mour
mane, qui reçoit un subside annuel de S5000 roubles, pour
trente-deux voyages entre Arkhangel et Tardée, Kola, Kern,
Kusoman et Onega, et deux voyages entre Arkhangel et Novaia-
Zemlia; dans la Caspienne, la Compagnie Caucase et Mercure,
qui touche une subvention annuelle de 235400 roubles, pour
345 voyages par an, entre Astrakhan et les ports russes et persans
de la Mer Caspienne; deux Compagnies fluviales, la Société de
navigation de l'Amour et les Vapeurs Feodorof (rivière Sui-
foon, Sibérie orientale), et une Compagnie de navigation sur le
lac Baïkal.
Une autre Société recevait, il y a peu de temps encore, une
subvention du gouvernement russe : c'était la Compagnie de
navigation de la Mer-Noire et du Danube, à laquelle il était versé
Mêr Caapkimê.
Compague Orientale dea ha&gan et maga-
sins. .
Oompagnie Cancase et Meronre
Société Nobel frères
SoeiétéNadeTda.
Mers Jaune et du Japon.
Compaenie dn chemin de fer de rfist-Chinois. . 8 14 574 — >
ts
13 702 tonnoaaz.
28
11854 -
13
7 796
14
6192 —
Digitized by VjOOQIC
366 BEVUE DES DEUX MONDKS.
annuellement H3000 roubles, pour trois services hebdomadaires
d'Odessa à Sébastopol, Ismaïl et Reni-Klodovo. Cette compagnie
a été mise en liquidation, Tannée dernière, et une administration
d'État, la (« Direction générale de la navigation marchande et des
ports de commerce, » dont nous parlerons dans un prochain ar-
ticle, a été autorisée à faire l'acquisition de tout l'inventaire de
la Société qui disparaît, afin d'entretenir un service de naviga-
tion russe sur le Danube. A cet effet, la « Direction générale de
la marine marchande » recevra, durant dix ans, une subvention
annuelle de 313 180 roubles. 11 lui est alloué en outre 1000000 de
roubles pour l'acquisition de nouveaux navires. On remarquera
les sacrifices considérables que l'État s'impose pour organiser
sur le Danube un service de navigation digne du pavillon
russe. L'ancienne Société ne battait que d'une aile : l'État la
met en liquidation, lui achète tout son matériel, se substitue à
elle pour l'exploitation de ses lignes, et triple les sacrifices qu'il
faisait pour leur entretien. Avant ces dernières innovations, le
total des subsides annuels accordés par le gouvernement russe à
des Compagnies de navigation à vapeur s'élevait à peu près à
2 500000 roubles.
Le gouvernement russe ne subventionne jusqu'à présent
aucune Compagnie de [navigation dans la Baltique. Estime-t-il
que le commerce de ces côtes offre aux armateurs assez d'élé-
mens de gain pour qu'ils puissent se passer du secours de l'État?
ou bien ne voit-il qu'un intérêt secondaire à ce que son pavillon
y soit représenté? Toujours est-il qu'il n'existe dans la Baltique,
en fait de Compagnies russes, que des entreprises non subven-
tionnées.
Nous étudierons, dans un prochain article, le rôle des diffé-
rens bassins (Mer Blanche, Baltique, Mer-Noire, Pacifique), dans
le mouvement maritime de la Russie, les chantiers de construc-
tions navales, la composition des équipages, la main-d'œuvre des
ports; nous jetterons un coup d'œil d'ensemble sur la flotte de
commerce russe ; nous rechercherons les causes de son insuffi-
sance et nous examinerons enfin ce qui a été fait en vue de la
développer,
J, Charles-Roux.
Digitized by
,yGOOgI(
L'ART SIENNOIS
A ^OCCASION D'UNE EXPOSITION RÉCENTE
La charmante ville de Sienne a ouvert une Exposition de son
art d'autrefois. Tout ce qui touche Sienne ne peut manquer
d'avoir pour des Français un intérêt particulier. Son histoire
s'est mêlée à notre histoire, et son génie semble présenter
quelques analogies avec le nôtre : génie enjoué, hardi, amoureux
de chimères, d'ailleurs prompt aux crises, aux discordes, aux ré-
volutions, et qui fait dire injustement beaucoup de mal des deux
pays. Dante, qui ne nous aimait guère, ne laisse pas échapper ce
trait. « Sienne ! s'écrie-t-il quelque part, est-il dans Tunivers une
engeance plus frivole? Non vraiment, — pas même la France. »
Et nous voilà damnés dans le même cercle des colères du poète !
Sienne est toute gaieté, tout caprice, toute fête. Nulle cité
d'Italie n'est plus aimable, plus riante. Florence, ville de plaine,
ville d'industrie et d'affaires, fourmille au bord de sa rivière qui
apporte et cbarrie la fortune ; Pérouse est une citadelle ; Orvieto
un donjon lugubre et désolé : Sienne ne pèse pas sur les som-
mets, eue les couronne. Légère, elle repose sur sa triple colline,
comme un fronton sur trois colonnes; c'est ainsi (fue la repré-
sente un de ses plus ingénieux artistes, telle qu'une belle offrande
aux mains de la Vierge à genoux. Rarement la terre a*t-elle fait
au ciel un plus noble présent, que celui de cette ville aérienne.
De l'une à l'autre de ses crêtes se creusent des vallons, et se
suspend une ceinture de jardins et d'ombrages : ainsi des guir-
landes se balancent entre les chapiteaux d'un portique. Une
brise perpétuelle se joue dans ces verdures. Mais la vraie çràce
Digitized by VjOOQIC
368 REVUE DES DEUX MONDES.
de ces jardins, ce sont leurs puits. Chaque vallée a sa citerne,
où Teau du coteau se recueille à l'ombre de voûtes gothiques
qui entretiennent la fraîcheur de la nappe précieuse. Sienne
sourit et elle accueille : une inscription latine salue l'étranger
qui arrive par la porte Gamollia : Cor magis tibi Sena pandit,
« C'est mon cœur surtout que je t'ouvre. » Et la voie qui des-
cend au centre de la ville conduit le voyageur devant un bassin
de marbre sculpté, la merveille de Sienne que le peuple a
baptisée : Fonte Gaia, la Gaie Fontaine. L'antiquité y eût adoré
le Génie de la Cité.
Dans cette ville singulière, tout, jusqu'aux désordres et aux
folies, résulte d'un incorrigible idéalisme. Elle en offre des mo-
numens éblouissans. Mais, à ce titre, la plus ressemblante
image que Sienne ait donnée d'elle-même, c'est à coup sûr cette
cathédrale inachevée dont les vestiges se dressent, au faite de la
ville, sur la plus haute des trois collines, et portent témoignage
pour un chef-d'œuvre dont nul ne devait voir le plein accom-
plissement. La République avait résolu d'ériger à la Vierge une
église colossale : la construction entière en devait durer cent
ans. Il arriva de ce dessein ce qui était inévitable. Il ne reste au-
jourd'hui de l'entreprise abandonnée que l'ancienne cathédrale,
— destinée à former dans l'ensemble projeté le bras gauche du
transsept, — et cinq arches, semblables ài des géans oisifs, mé-
lancoliquement debout au bord d'un espace désert que ferme un
pan de muraille grandiose. Ainsi règne sur l'acropole de Sienne
la cathédrale idéale dont ces fragmens majestueux, ébauche ou
ruine, nous suggèrent la vision ; ainsi plane sur la ville le sou-
venir d'un rêve.
Le rêve de Tâme siennoise ne s'est-il donc exprimé nulle
part? S'est-il abimé à jamais avec Sienne elle-même, et sommes-
nous réduits à en déchiffrer le secret sur le visage d'une morte?
Non. Les peintres, les sculpteurs lui ont donné la vie immortelle
de l'art. La réunion de leurs ouvrages, dans la ville môme où
ils furent composés, devait prendre une signification et une
éloquence incomparables. Malheureusement cette collection,
organisée à la légère, présente de graves lacunes. La moindre
recherche eût suffi à Tenrichir des trésors enfouis dans les églises
des villages. Quant à Tétranger, on y a fait si peu d appel qu'iJ
s'est ouvert à Londres, en même temps qu'à Sienne, une Expo-
sition de peintures siennoises« tirées Hp3 galeries anglaises. Ces
Digitized by VjOOQIC
l'art SIENNOIS. 369
vides sont mal comblés par un étalage d'armes, d'ornemens
d'église, de doeumens topographiques, de poteries, de bibelots,
où presque aucun objet, parmi ceux qui occupent d'autres per-
sonnes que les curieux, ne s'élève au-dessus du vulgaire.
En uB mot l'Exposition eût offert peu d'attrait, si l'on n'avait
eu la ressource de la loger dans les salles incomparables de co
Palais Publie où s'employèrent deux siècles de grands décora-
teurs. Ou plutôt l'Exposition ici est partout, et c'est Sienne
elle-même; Sienne qui est, avec sa cathédrale, ses trente-deux
églises, ses palais, sa riche Académie, sa Libreria, sa Biccherna,
un musée vivant. Or le moment est bien choisi pour parler de
lart Siennois. Beaucoup de travaux excellens ont été consacrés
à Sienne en ces dernières années. Des doeumens sont sortis
des archives. On s'est aperçu peu à peu que. l'histoire de la
Renaissance n'est pas tout à fait telle qu'on l'enseignait sur la
foi de ceux qui, en nous la contant, ont eu soin de l'accaparer;
que Florence s'y attribue un rôle trop éminent et s'y fait trop
belle la part de l'initiative ; et que Sienne, toute voisine soit-elle,
n'en est guère moins éloignée par le génie que Venise ou
Cologne. Ainsi éclairée, l'œuvre des artistes siennois, que beau-
coup dédaignaient, qu'on ne regardait guère, prend une valeur
inattendue. Cette Exposition n'aura pas eu une médiocre utilité,
si elle a servi à ramener les regards vers un art dont la gloire
avait été trop complètement sacrifiée àicelle de l'art florentin.
I
L'école siennoise est l'aînée des grandes écoles italiennes.
Dès l'aube du xni* siècle, avant Florence, avant Pise elle-même,
elle a des peintres. Pauvres peintres, il est vrai, pour la plu-
part, humbles faiseurs d'images, barbares sans être primitifs,
ignorans sans avoir le privilège de l'ignorance, la grâce de la
naïveté ! Le style byzantin n'est plus entre leurs mains incultes
que la plus grossière routine : toutes les formes en sont raidies
et pétrifiées. On trouve à l'Exposition une dizaine de leurs
œuvres : ce sont des monstres. L'historien leur doit toutefois un
r gard de sympathie : ils ont rendu à l'art cet incomparable ser-
' ce de conserver l'usage de la détrempe et de la fresque, et,
< mme le tison sacré qui couve sous les cendres, de sauver,
^ idis que régnait la mosaïque, les destinées de la peinture.
TOMB xini. — i904. 24
Digitized by
GoogI(
370 REVUE DES DEUX MONDES.
Mais déjà le byzantinisme commence à se dégager de ses
rouilles. Un rajeunissement inexplicable déride Tancienne ri-
gueur. Â côté du manœuvre on voit apparaître Tartiste. Le grand
libérateur ici, comme à tant d'autres égards, est saint François
d'Assise. La seule nécessité de représenter son histoire, pour
laquelle il n'y avait pas de formules toutes faites, oblige le peintre
à créer. Il bégaie, mais il improvise. Mille émotions nouvelles se
mettent à souffler dans le monde. Ce mouvement ne suffit pas
sans doute à faire jaillir une poétique tout neuve : il ranime du
moins Tancienne tradition. En même temps arrivent d'Orient,
sur les vaisseaux de Pise, alliée politique de Sienne, les origi-
naux de Byzance, ivoires, émaux^ miniatures, qui rendent aux
peintres les vrais modèles de leur art. Enfin la grande révo-
lution gothique, qui vient de s'accomplir en France, commence
à faire le tour du monde, et construit aux portes de Sienne,
pour l'ordre de Giteaux, l'abbaye dont on admire encore, enca-
drant le pur ciel toscan, les pures fenêtres bourguignonnes. Et,
dans le sud de Tltalie, de Palerme à Messine, à la délicieuse
Capoue, s ébauche autour d'un Empereur qu'environne une
cour de philosophes juifs, d'Arabes averroïstes, d'artistes et de
ti*oubadours, ime vraie Renaissance avant la Renaissance, que
ne peut ignorer la gibeline Sienne. Son Musée offre encore
quelques exemples de ces premiers progrès, de ces premiers
sourires. Et nous pouvons admirer à l'Exposition le plus noble
effort de ce temps, la grande Madone de Guido. La signature
du peintre se lit dans un distique léonin, suivi d'une date fort
discutée: 1221. Les visages et les mains, repeints aux dernières
années du siècle, ne laissent plus guère juger de ce que l'auteur
savait faire. Pourtant, par ses dimensions seules, par la gran-
deur des draperies, par l'attitude déjà plus tendre de la Mère
et le geste plus vif de TEnfant, par un accent partout plus intel-
ligent, plus sincère, cette peinture, à cette date, assure à Sienne
rhonneur d'une considérable avance.
Vers la fin du siècle, l'école allait trouver son expression
définitive et se créer son langage propre. Sienne est alors dans
toute sa force. Elle n'a guère moins do quatre- vingt mille âmes.
Elle est plus grande que Londres, plus grande que Paris. Elle est
surtout plus richo. Elle fait le commerce de la soie et de la laine.
Placée sur la route de Rouie, sur la Via Francigcna (la France,
comme l'ancien Empire^ avait donné son nom à tous les ja^ands
Digitized by VjOOQIC
l'art 8IENN0IS. 371
chemins du monde), les caravanes interminables d'ânes et de
mulets entraient, sortaient par ses trente-six portes, et faisaient
voyager sur leurs bâts sa fortune. Aujourd'hui encore, un des
caractères de Sienne, ce sont les écuries innombrables qui
exhalent dans ses ruelles leur odeur de paille foulée, et sont
pour la ville montagnarde ce que, pour Venise, seront son port
et ses bassins d'échouage. Mais sa principale industrie, c'est dors
letralic de l'argent. Sienne est, & cette date, la plus grande puis-
sance financière d'Europe. La France, la Flandre, l'Angle terre
sont couvertes de ses comptoirs. Banquiers du Pape et de l'Em-
pereur, prêtant à Dieu et à César, les Siennois opèrent des coups
formidables. Ce trait étonnera chez ce peuple mystique. Mais
chez lui l'amour de l'argent devient une forme de l'amour de
la patrie. La veille de la bataille de Montaperti, un Salimbeni
proposa de prendre & ses frais la solde des Allemands envoyés
par Manfred, et de la payer double : ce fut une somme de cent
vingt mille florins d'or, qu'il apporta, séance tenante, sur une
charrette drapée d'écarlate et couverte de rameaux d'oliviers.
La puissance de Sienne avait une ennemie : Florence. Sienne
est gibeline, Florence guelfe. Chacune d'elles, sans sa rivale,
serait souveraine en Toscane. Toutes deux ont des ambitions
égales, un égal besoin de s'étendre. Le conflit est inévitable
et les frontières sont indécises. Ce qui rend le duel nécessaire,
ce n'est pas seulement l'opposition des politiques, la concur-
rence des intérêts : c'est quelque chose de plus profond et de
plus tort, une haine de tempéramens. L'étrange, la bizarre, la
folle Sienne, ce peuple inexplicable dont quelqu'un a dit qu'il
est un cinquième élément, plus subtil que l'air et le feu, était
un voisinage insupportable à la positive Florence. Jamais elle
ne put souffrit cette race exceptionnelle. Marzocco gronde et
gonfle sa crinière à la seule odeur de la Louve. Dante ne place
pas une ftme siennoise en paradis. C'est aux Siennois qu'il réserve
dans l'enfer quelques-unes de ses tortures les plus exquises. Il
regarde l'un de ces damnés déchiré par ses compagnons dans le
marais de Phlégias, boueux, souillé, sanglant, horrible, et ajoute
ce cri féroce : « J'en rends encore grâces et louanges à Dieu ! »
tienne, de son côté, n'est pas mieux disposée à l'égard de « cette
anaille » de Florence. Au bout d'une centaine d'années de
otites guerres et d'empiétemens réciproques, une querelle plus
,rave éclata : les deux peuples se ruèrent l'un sur l'autre. Le
Digitized by
GoogI(
372 REVUE DES DEUX MONDES.
choc eut lieu le 4 septembre 1260, dans la vallée de TArbia,
au pied des hauteurs de Montaperti. On se battit depuis le ma-
tin jusqu'au soir. Florence fut anéantie. Le soleil couchant aveu-
glait ses soldats. Au même instant les Siennois firent donner
leur cavalerie de réserve. Du haut d'une des tours de Sienne,
le tambour de ville suivait les péripéties du combat, le flux et
le reflux des armées, et criait les nouvelles aux femmes en
prières sur la Place, annonçant chaque progrès des leurs par de
rapides roulemens. Tout ce qui ne put fuir,. se rendit. Une
vivandière siennoise fit de ses mains trente-six prisonniers « qui
allaient derrière elle comme les poussins derrière une poule. »
Alors commence pour Sienne un siècle d'une grandeur
inouïe. C'est un épanouissement subit, splendide, irrésistible.
Elle éprouve une ivresse, semblable à celle de Tadolescencc.
Elle se découvre des sens inconnus. La vieille cité du moyen
i\ge dépouille son vêtement vermoulu de masures, ses noires
maisons de bois, et se reconstruit tout à coup de briques et de
pierres. Elle fait spontanément de Part, comme les jeunes gens
font des vers. Six ans après son triomphe, elle inaugure dans sa
cathédrale la chaire éblouissante de Nicolas de Pise, cette cuve
de marbre où fermentent et bouillonnent tous les principes de
vie du siècle, les deux Renaissances gothique et classique, le
double génie du Nord et du Midi. Jean de Pise, fils de Nicolas, est
pendant trente ans chef des travaux de la cathédrale. L'école de
sculpteurs siennois qui se forme sous ces deux maîtres couvre
l'Italie de chefs-d'œuvre : vingt monumens, à Pise, à Arezzo, à
Naples, n'épuisent pas cette activité, dont le plus bel ouvrage de-
meure la façade du Dôme d'Orvieto, le seul portail italien qu'on
puisse comparer à ceux de Ghartres,d'Amiens,de Bourges, de Paris.
Restait à exprimer cette vie dans la peinture, art toujours
plus tardif et de maturité plus délicate. Ce fui l'œuvre de Duccio
di Buoninsegaa. Sienne salua avec transport l'avènement de ce
maître vraiment national. Le jour où apparut son chef-d'œuvre,
que Sienne conserve encore, ce fut une fête publique. C'était
le 9 juin 1311. Les boutiques fermèrent. Toutes les cloches
sonnèrent. L'évêque, le clergé, les moines, tout le gouverne-
ment, les magistrats, les Neuf, le peuple entier avec des cierges
allumés, escortèrent solennellement le tableau jusqu'au Dôme,
suivis des enfans et des femmes. Le reste de la journée se passa
en oraisons et en aumônes.
Digitized by VjOOQIC
l'art sicnmois. 373
II
Placé sur Tau tel majeur de Notre-Dame, ce tableau, en effet,
devait être quelque chose d^éclatant et de flamboyant, avec ses
clochetons, ses gables, ses pinacles, ses surfaces ruisselantes
d'or, ses gerbes de flèches d'or, elles-mêmes sculptées et fleuries
d'or, et recevant, concentrant, dardant Tor des rayons qui tom-
baient de la coupole. Les arts étaient alors moins divisés que de
nos jours : les monumens, la statuaire étaient polychromes ; le
tableau participait de l'architecture, de la menuiserie, de lart
des doreurs et des orfèvres. On ne trouvait pas que ce fût trop
du concours de toutes les industries humaines pour accroître le
prix de l'offrande faite à la divinité. Plus tard, le goût ayant
changé, le chapitre de la cathédrale remplaça le tableau hors de
mode par un tabernacle de bronze. On eut la barbarie de briser le
somptueux cadre gothique, et de scier le tableau lui-même, qui
était peint sur les deux faces, en deux parties qu'on exposa
séparément dans deux chapelles. Les gradins furent démontés,
relégués dans la sacristie. Quelques pièces s'égarèrent et furent
vendues à Londres et à Berlin. Il y a peu d'années que les
débris ont été rassemblés à l'étage supérieur d'un musée qu'on
appelle TOEuvre du Dôme. C'est là qu'il faut aller les voir,
puisque l'Exposition, — hormis une petite figure d'apôtre, de la
collection Stroganof, — n'offre rien de ce grand maître, et qu'on
a perdu cette occasion unique de remettre à la place d'honneur
un chef-d'œuvre méconnu.
Cette ruine en effet, ainsi dépecée, est encore le monument
capital de la peinture siennoise, un des plus considérables de
toute la peinture italienne. Il est ici ce que sera en Flandre le
retable des Van Eyck : la Bible d'une race. Ses deux faces en
résument le génie sous son double aspect, et semblent les deux
Testamens où l'école entière ne cessera de s'inspirer. Le revers,
autrefois tourné vers le chœur de l'église, et racontant la vie
du Christ, offre dans le récit tout le charme et, disons-le, tous
les défauts des artistes siennois. La face qui regardait la nef fixa
)our jamais, dans l'esprit des fidèles qu elle enchanta, leur idéal
\e poésie et leur rêve de beauté.
Au premier regard, le revers, avec ses vingt-six scènes d'un
)rmat de miniatures, avec sa frise qui les sépare en deux
Digitized by VjOOQIC
37i RETUE DES DEUX MONDES.
doubles rangées superposées, avec la monotonie architecturale
de son vaste développement, et son fourmillement de petits per-
sonnages qui sont des ombres sur Tor uniforme des fonds, ce
revers fait songer à ces portes de bronze qui, — depuis celles que
décrit Virgile, jusqu'à celles de Ghiberti que Michel-Ange vou-
lait voir pour portes au Paradis, — sont dans Tart italien la forme
supérieure de la porte de temple. Le sujet est la suite de TÉvan-
gile, de l'entrée i Jérusalem jusqu'à l'entrée à Emmaûs : le
même précisément que, six années plus tôt, Giotto avait illustré à
Padouc sur un des murs de l'Arena. Cette comparaison éclaire du
jour le plus vif l'originalité et les mérites des deux maîtres. Ce
qui frappe chez le Florentin, c'est l'expression dramatique et la
concision. Le moment est définitif, le choix parfait, chaque
scène portée à son extrême intensité, l'action simple. Le Christ,
les deux ànons, quelques figurans, voilà son Entrée à Jérusalem;
sur le Golgotha même, une seule croix, une seule agonie, un
seul drame. Duccio, au contraire, cède à l'attrait pittoresque.
Sur le Golgotha il nous montrera les trois croix, les curieux, les
prêtres, les licteurs, les chevaux bousculant la foule avec leurs
croupes, les trois gardes accroupis qui tirent la tunique au sort,
la cohue hérissée d'aigles, d'enseignes, de piques, l'éponge au
bout du fer de la lance et, parmi tout ce peuple grouillant, riant,
criant, blasphémant ou indifférent, le sévère désespoir de la
Vierge qui défaille, mais résiste et se tient debout. Ce n'est plus,
comme chez Giotto, le pathétique violent du dramaturge, c est
la vraisemblance plus fine du roman. Son Entrée à Jérusalem
nous mettra sous les yeux toute une fête populaire. On y dé-
couvre les germes de ce qui deviendra la peinture de genre.
Elle abonde en détails charmans, qui se suffisent et font tableau :
un homme qui se chauffe les pieds devant le feu, une servante
qui monte de l'eau à l'étage supérieur, un groupe de voyageure
qui arrivent le soir aux portes d'une ville. Il devient presque
indifférent de savoir si l'homme est saint Pierre, si la femme
est au service du grand prêtre, si la ville qu'on voit là-bas e6t
une ville de Galilée. Le fait s'évanouit, rien n'en subsiste plus
qu'un sens général et très vague, baigné dans une sorte de
vapeur d'Évangile, et que chacun est libre d'interpréter à son
gré. C'est le charme du « tableau de genre » supérieur, de la
Famille du Menuisier ou du Bon Samaritain de Rembrandt:
Oeuvres merveilleuses, où le motif n'est presque rieUi dont le
Digitized by VjOOQIC
LART SIENNOIS.
37S
sens est presque infini, et qui, pour tout dire, ne^sontque des
sujets de rêve proposés par un grand poète.
Mais ce qui fait surtout que Duecio est un maître, ce qui lui
assure un haut rang parmi les créateurs, c'est la partie opposée
de son retable, où il a peint ce qu'on appelle une Vierge de
majesté. Ici point d'embarras ; nulle réserve à faire : on est en
présence d'une de ces œuvres qui plaisent au premier coup
d'œil. L'ensemble est de toute splendeur : une nappe d'or, des
étoffes brodées et chargées d'or, une haie d'anges aux plumes
d or ; des couleurs riches et sourdes, des rayonnemens et des
tournoiemens d'auréoles, toute une cour céleste, calme, debout
ou à genoux, tenant des livres ou des palmes, rangée dans cette
sublime et grave symétrie dont l'École faisait un attribut de Dieu ;
et, au centre de cette gloire, dans l'isolement magnifique de sa
stature surnaturelle, la Vierge, assise sur un trône de marbre,
tenant l'Enfant sur ses genoux. De la Madone de Guide à celle- 1
d, en moins d'un siècle, quelle distance (1)1 Quel enrichisse-
ment d'impressions, d'idées, d'images; quel assouplissement et
quelle extension du langage ! De quel prestige s'accroît la
royauté de la Vierge, grâce au chœur sacré qui l'entoure et lui
répète T^cho de sa gloire ! De combien de degrés encore sa ma-
jesté s'élève, par la stature surhumaine qui la distingue de sa
cour d'adorateurs ! Impossible d'imaginer, dans l'expression
d*ane forme colossale, un trait plus pur, plus soutenu, avec le de-
gré de souplesse qui l'anime sans l'amoindrir. Toute vêtue d'azur,
dans un vaste manteau dont un pli enveloppe la tète, superbe
et gracieuse, elle se montre à nous, modelée et pour ainsi dire
sculptée dans une seule couleur. On devine son corps en des-
sous, ses épaules étroites et pures, le geste maternel du bras
dont la belle main s'allonge et caresse l'Enfant, la rondeur des
genoux, autour desquels l'étoffe se drape en rayonnant à plis
nombreux. Elle est auguste et tendre. Elle est déesse et elle
est femme. Pour son visage, serein et pensif, aux longs yeux
en amande, au nez fin, aux joues parfaites, à la bouche char-
Ci) La comparaison serait plus claire encore avec la fameuse Madone des Au-
cilUd, faussement attribuée à Cimabuê, et qui est une œuvre de la jeunesse de
IHiccio, peinte en 12S5. Le texte de la commande est cité par Milanesi, Documenti,
* 1, pp. 15$-160. La première mention de Duecio par les archives est de 1218. Le
ml ouvrage indiscutable qui nous reste de Cimtibuë est la mosaïque de Pise ezé-
xtée en 1301. Le premier ouvrage certain de Giotto est la mosaïque du nartbez
t Saint-Pierre de Rome, exécutée en 1298.
Digitized by VjOOQIC
37G REVUE DES DEUX MONDES.
nue et ro se, d'une çr&ce galiléennc, tous les peintres de Sienne
en demeurèrent amoureux (1). Une guimpe flotte autour de ses
joues, sur son front se pose une étoile. Sur le degré de son
Irône Tartiste a écrit un distique où, ayant imploré la paix pour
sa patrie, il ajoute cette prière naïve : a Fais-moi vivre éter-
nellement, puisque je t'ai faite si belle. »
En effet, parmi les poètes de la forme humaine, bien peu
ont surpassé Duccio. Pour lui trouver un égal, il faudra attendre
deux siècles et la Venise de Giorgione. Leur œuvre à tous deux
est un hymne, un hymne à la jeunesse. Mais peut-être les créa-
tures du vieux maître siennois, ses Agnès et ses Madeleine, ses
Daniel, ses Victor, ses Galganus, ont-ils quelques charmes qui
manquent à leurs compagnons vénitiens. Leur délicieux prin-
temps sort d'un plus rude hiver. Ce n'est pas tout. Au siècle de
Giorgione, une vertu s'est perdue que Duccio possède encore :
la pudeur. Chez lui, Témotion religieuse est un autre infini qui
s'ajoute à l'infini de la passion humaine. C'est ce qui rend la
grâce plus mélancolique dans le Paradis du Siennois ; c'est ce
qui incline les visages plus accablés de volupté et de rêve. Plus
beaux toutefois que ses vierges, plus troublans que ses jeunes
hommes, prophètes ou chevaliers, palpitent les archanges aux
ailes repliées, et qui, mêlés aux groupes des bienheureux, y de-
meurent étrangers par leur nature plus ardente et exaltée de plus
sublimes désirs. A quoi songent-ils? On l'ignore. Ils se penchent
vers la Madone, accoudés au dossier de son trône, et contem-
plent. Leurs visages pareils, leurs attitudes mesurées, scandent
le merveilleux tableau. Chacune de ces figures divines semble
une strophe d'une invocation passionnée à l'Idéal.
Aussi bien on comprend sans trop de peine comment s'est
produit ce soudain épanouissement. Sienne est alors si jeune, si
confiante, si fringante ! Elle déborde d'une joie sublime. Elle
est à r&ge privilégié où tout sourit, enchante, enivre. Duccio
est venu pour en exprimer l'émotion dans l'art. Et il était
si bien l'homme qu'il fallait pour cette œmTC ! Lui aussi il a
(1) La forme si particulière des yeux dans les peintures siennoises est tout le
contraire d'une trace de byzantinisme.|Rien n'est plus remarquable que la dilatation
des yeux dans les peintures antiques, dont les byzantins continuèrent Tusage ayec
des expressions de plus en plus hébétées et hagardes. Le peuple comprit fort bien
cela. Le tableau de Duccio remplaça sur l'autel une vieille Madone byzantine. On
ne connut plus la détrônée que sous le nom de la Madone aux gros yeux, la ifa-
donna degli Occhi Grossi,
Digitized by VjOOQIC
l'art siENNOia. 377
une âme d'adolescent. Rêveur, distrait (les documens Fattestent),
léger dans ses affaires, facile à la dépense, facile à divertir, grand
bayeur aux étoiles et mis pour ce fait à l'amende par la police,
emprisonné pour dettes, et encore pour refus de servir dans la
milice^ naïf, ingénu, doux, pieux, incorrigible, ce grand homme
avait la candeur d'un grand enfant. Le songe dont Sienne s'en-
chantait, il le portait en lui. Son chef-d'œuvre, c'est Sienne elle-
même, la molle, la pieuse, l'étourdie, la charmante, qui prenait
figure dans Tart. C'était le portrait accompli do la cité légère
à cette heure d'ivresse et d'éclat que les nations, comme les
hommes, ne connaissent qu'une fois, et dont le souvenir dure
jusqu'à la mort, comme un plaisir et un regret.
D'où vient que ce maître admirable, père d'un art, créateur
d'une poétique complète, ait attendu si tard une gloire égalé à
son génie? Sans doute sa renommée a souffert de l'étrange
erreur qui a longtemps sacrifié l'école sieunoiso à Floirence.
Mais il est xme raison plus précise de cet oubli. S'il y a en effet
un art "vraiment italien, un genre là-bas national et dont la race
se soit fait une expression incomparable, c'est la peinture monu-
mentale. Duccio n'a peint que des tableaux. Et de âon vivant
même, quatre ans à peine après l'apparition de sa Vierge de
Majesté^ il put la voir ravie en quelque sorte à son retable,
et transportée a fresque sur un mur du Palais Public, par
Simone di Martino, lecpiel hérita de sa gloire.
ni
Lorsaue redescendant de l'Œuvre du Dôme, on rentre à
l'Exposiuon, dans la salle du Conseil de la Républirpie, et que
tout à coup se découvre la grande Maestà de Simoac, l'impres-
sion qu'on éprouve est celle d'un accomplissement, cette admi-
ration faite de la certitude que Fart atteint là des limites qu'il lui
est interdit de franchir. C'est le môme sujet qu'on a vu Iraité
tout h l'heure, inspiré des mêmes idées, exprimé dans le même
langage, mais porté cette fois à la toute-puissance. Partout où il
restait un pas à faire, le pas est fait. L'ensemble est souverain,
l'exécution suprême, l'impression absolue : le génie d'uuc écolo
a dit ici son dernier mot.
C'est bien le retable du Dôme, lel que Duccio l'avait i»ci)it,
nais il est élargi, agrandi, enrichi do timbres nouveaux, plus
Digitized by VjOOQIC
378 nEvuE DES deux mondes.
sonore, plus profond, plus vaste, plus peuplé, transposé d'un
registre inférieur dans le registre de la fresqiib, des propor-
tions du tableau étendu aux proportions monumentales. ^
développement est plus ample, la polyphonie plus complexe. Le
trône prend une importance et une élégance nouvelles, s'exhausse
de deux degrés, se flanque de deux ailes à boiseries gothiques.
Aux quatre patrons de la ville à genoux se joignent deux
figures bleues, agenouillées aussi, un couple d'anges offrant à
la Madone des corbeilles de roses. C'est un luxe inédit d'ins-
trumentation qui entre dans la symphonie. C'était Mozart, voici
Berlioz. Les bienheureux, chez Duccio, formaient une cour :
chez Simone, ils forment foule. Aussi l'Enfant Jésus ne peut
plus ôtre assis sur le giron de sa Mère : il s'y met debout, conimo
un roi, tandis que, couronnant cette peinture immense, en liant
les parties, imprimant à l'ensemble une grandeur définitive,
règne sur l'assemblée sacrée l'étofiFe souple et magnifique d'un
dais porté par huit apôtres. L'école siennoise est entrée ici en
pleine conscience de son objet et de son art. Mais en même
temps, le sentiment, toujours aussi sincère que chez Duccio, a
je ne sais quoi de moins naïf; le caractère, quelque chose de plus
officiel. La tradition se fixe. Lippo Memmi, chargé deux ans plus
tard de peindre une Maestà à San Gimignano, désespéra de faire
mieux, et se borna à reproduire la composition de Simone.
Ce maître irréprochable fut pendant quinze ans le chef incon-
testé de l'école. C'est à lui que la République, après la victoire
de Montemassi, commande le portrait équestre du condottiere
heureux. Mais sa renommée l'engagea dans de longs voyages :
ses quinze dernières années se passèrent loin de sa patrie, et il
mourut en Avignon, où il a peint des fresques dans le Château
des Papes. C'est là qu'il rencontra Pétrarque, là qu'il fit le por-
trait de Laure. Cette amitié illustre le recommanda à la gloire :
rhabile Florence adopta le peintre chanté par son poète; tous
deux restent unis dans la mémoire et dans les cœurs, l'un pour
avoir « pourtrail, » Tautre pour avoir aimé la beauté d'une
femme qui enchante encore le monde, tant de siècles après
que nous avons perdu jusqu'au souvenir de ses traits.
Deux maîtres prennent alors à Sienne la place laissée par
Simone : ce sont les deux Lorenzetti, Pierre et surtout son frère
Ambroise. Leur école se prolonge jusqu'à la fin du siècle. Mais
l'âge d'or de l'art siennois devait durer moins longtemps. U
Digitized by VjOOQIC
l'art siennôis. 379
s'arrête au sillon funèbre tracé par la Grande Peste en 1348.
Vingt années éclatantes précèdent le sombre fléau. Sienne jouit
encore, sous le gouvernement des Neuf, de l'apparence intacte
de sa puissance et de sa fortune. Paisible et respectée, elle a au
front les derniers reflets du glorieux soir de Montaperti. Elle
érige, au-dessus de son Palais Public, le Mangia, cette tour
é tourdissante qui pousse encore en plein azur son prodigieux cri
d'orgueil. Elle délibère de raser Tancienne cathédrale, et jette
les fondemens audacieux de la nouvelle. Elle se hâte d'éterniser
dans une salle de son Palais l'idéal politique qui l'a faite si
grande, et qui est promis désormais à une si prompte ruine. Le
moment est splendide et grave. Encore un peu de temps, et
vous ne verrez à cette place que la trace empoisonnée de la Mort
Noire et les convulsions plus affreuses de l'émeute et de
Tanarchie. C'est l'heure ou jamais d'admirer le génie de la race
dans cette parfaite plénitude qui devance de si peu d'instans l'irré-
parable décadence.
IV
Le mérite éminent de l'école, entre toutes ses sœurs de Tos-
cane et d'Ombrie, c'est d'être une école de peintres. Elle parle à
ravir le langage coloré. Cette qualité restera chez elle indélébile :
ses plus médiocres maîtres de la fin du xv* siècle, Neroccio,
Benvenuto, seront encore des décorateurs exquis. Dans leur tech-
nique particulière, la détrempe et la fresque, ils n'ont pas leur
égal, même à Venise. Quant aux Florentins, ils sont trop sou-
cieux de l'action et du pathétique, pour ne pas tenir souvent en
mépris la couleur, cette partie sensuelle de leur art. A Sienne
plus que partout ailleurs on sait faire d'un pan de mur, d'une
voûte, d'une chapelle, d'un tableau, une chose précieuse, satinée,
veloutée, douce et riche au regard comme une belle tapisserie.
Les ruines mêmes en sont agréables : qu'il surnage, au milieu
de leur effacement, une ou deux teintes plus fraîches, le bleu
d'une robe, le rose d'une aile, il suffit! le charme subsiste, et
s'exhale vainqueur d'une peinture indéchiffrable, comme le plaisir
dure encore quand la chanson s'est évanouie.
Ce n'est pas tout. Un tableau, parfois même une fresque do
Sienne, est encore un travail d'orfèvrerie et de niellure. Le fond
d'or s'ouvrage sur les bords d'une dentelle iulinie tracée à la
Digitized by VjOOQIC
380 BEVUE DES DEUX MONDES.
pointe d'ivoire. Étoffes, coussins, draperies, tout chatoie et brille
d'or, en brochages, en ramages, en broderies, en mille damasqui-
nures. Quant aux auréoles, elles enferment dans leurs disques
toute une flore merveilleuse, flore des champs, flore des bois,
gravée ou en relief, aussi naïve, aussi subtile, aussi variée que
la flore gothique enroulée aux chapiteaux de nos églises. Ce sont
de vrais chapeaux de ïleurs que ces orbes hiératiques. On reste
confondu de la somme de patience dépensée presque en pure
perte sur ces détails imperceptibles. Pourtant de quels tressaille-
mens ne serait pas privée la peinture siennoise où Ton éteindrait
ces infiniment petits de lumière! L'œil ne distingue dans le
pré ni la raiponce, ni le bleuet ni le pied-d'alouette : et ce
sont toutes ces corolles invisibles qui font que le pré est fleuri.
Ces peintres sont des poètes. Ils l'ont été pendant deux siècles,
tant qu'a vécu l'école siennoise, depuis Duccio leur père, jus-
qu'aux derniers et moins fameux de ses disciples. Ils ont tou-
jours regardé la nature en idéalistes. Leur poétique se trouve
définie merveilleusement par un grand poète. Pétrarque a dédié
deux sonnets au peintre de Laure. « Oui, écrit-il, mon Simone
a été l'hôte du Paradis, qui était le séjour de cet être adorable.
C'est là qu'il Ta vue; c'est là qu'il l'a pourtraite pour rendre
témoignage ici-bas de sa beauté. Son ouvrage est bien tel que
le ciel peut les concevoir, non la terre, où le corps voile rame
aux regards. Ce chef-d'œuvre n'était plus possible, l'artiste une
fois descendu dans le monde des sens, lorsque ses yeux ressen-
tirent la glace et les ardeurs de la condition mortelle. «
Louange singulière!. On eût attendu qu'un amant souhaitât dans
cette sorte d*image un réalisme plus exact. Mais si ces vers
sont autre chose qu'une suite de creuses hyperboles, ils signi-
fient que Simone n avait tracé de son modèle qu'une ressemblance
tout idéale. Que le curieux se console donc de la perte de ce por-
trait ! II n est pas douteux que ce fût un document médiocre,
plus que î^obre en détails suif l'apparence visible de la dame de
Noves. L auteur n'y avait peint que le caractère d'un esprit. Les
rares portraits qui nous restent de l'école siennoise confirment
cette impression. L exquise peinture de la Cappella délie Voile,
à San Domcnico de Sienne, où l'on voit sainte Catherine qui
donne sa main à b.niser à une dévote à genoux, est la plus
ravissante des élévations mystiques; mais bien qu'elle passe
pour l'ouvrage d'André Vanni, ami personnel de la sainte, il
Digitized by VjOOQIC
LART SIENNOIS. 381
n'est venu à l'esprit d'aucun de ses biographes d'y chercher ua
renseig-nement sur ses traits. L'artiste se croyait en droit de
traiter la figure humaine comme font la mort et le feu : il en
dégageait une âme impérissable, abandonnant le reste comme
un amas de cendres.
Une pareille poétique était-elle applicable à la peinture d'his-
toire? Les essais qu'ont faits en ce genre les peintres siennois
paraissent en général médiocrement heureux. C'est dans les
sujets de pure nature lyrique, sans action, sans geste, où nulle
nécessité de fait ne vient contrarier le rêve, limiter le sen-
ti ment et troubler la beauté, où il suffit d'être poète, et où
le chef-d'œuvre résulte du simple épanchement de l'âme, que
se révèle le vrai génie de Sienne. Dans les compositions mo-
destes destinées aux autels ou aux oratoires des fidèles, des
figures bienheureuses juxtaposées sur un fond d'or, une Ma-
done avec l'Enfant, c'est là que l'école a déployé, sur des
thèmes invariables, toutes les variétés de la grâce, de la fer-
veur et de la poésie. Ses maîtres sont les peintres suprêmes de
la Vierge. Il ne leur suffit plus de la peindre en déesse, toile
qu'elle apparaît dans sa gloire sur le tableau de Duccio, ni en
princesse couronnée, comme la montre Simone, dans sa vénusté
patricienne, présidant du milieu de sa cour aux conseils do
rÉtat. Pour la mieux adorer, ils la veulent plus proche, la font
plus douce, la rendent femme. En est-elle moins souveraine,
puisqu'elle est plus aimée? moins divine, puisqu'elle est plus
mère? C'est la gloire de Sienne d'avoir donné à Tart italien de
ces siècles ses Madones les plus suaves. Ce peuple de poètes,
d'où allait naître saint Bernardin, comprit seul sur ce point
le poète d'Assise. Ses artistes abondent, à Végard du groupe
divin, en familiarités naïves et délicates, rappelant les ber-
ceuses, les Noêls de Jacopone, ou les effusions de saint Bona-
venture, le saint qui imprima à toutes les cloches do la terre la
palpitation sereine de V Angélus. Avec quel amour, dans les
peintures d'Ambrogio, Marie enveloppe de ses bras son fils! Avec
quel humble orgueil elle admire ses petits membres radieux!
Quelles caresses ravissantes échangent la Vierge et Jésus! Elle
est siennoise, Tinvention charmante de la Madonna del Latte^
ce thème si simple et si fertile en chefs-d'œuvre par la ma-
jesté ineffable d'une femme allaitant son nouveau-né, et par
Imépuisablo grâce des mouvemens du nourrisson jouant avec
Digitized by VjOOQIC
382 HKVUE DES DEUX MONDES.
le sein, le pressant de la main ou y collant ses lèvres, le quittant
pour le reprendre et pour l'abandonner encore : ce merveilleux
poème, deux corps formés d'une môme chair, une seule vie qui
se continue et se dédouble, deux regards confondus daus une
chaîne de tendresses, et ces deux bouches, source intarissable
de sourires... La Madone du Grand-Duc^ la plus divine des
Madones de Raphaël, est une variante ombrienne d'ime Vierge
d*Ambrogio.
L'effort, sinon le plus heureux, du moins le plus original de
Fécole siennoise, fut d'enhardir sa poétique à l'expression des idées,
et d ajouter au double domaine des faits et des sentimens le do*
maine de la pensée. Si d'autres avaient eu cette audace avant
elle, nulle ne Ta plus souvent répétée, ne Ta soutenue si long-
temps, et n a laissé de ses rêves des images plus imposantes.
La plus belle et la plus complète est comprise dans Tenceinte
de TExposition : ce sont les fameuses allégories du Bon et du
Mauvais Bégimey par Âmbrogio Lorenzetti. Ces fresques à demi
éteintes, et qui se poursuivent sur trois murs d'une salle, enve-
loppent ce lieu de leurs songes flottant derrière une brume
majestueuse. Dans celle du Mauvais Bégime on ne distingue plus
que des ombres sinistres : au-dessus de la Tyrannie, géante aux
cornes de taureau, aux horribles boutoirs, le pied droit posé sur
un bouc, plane une trinité funeste, la vieille Avarice, Superbe
et Vaine-Gloire, celles-ci jeunes, ardentes, lascives. Tune s'amu-
saul d'une balance folle, l'autre souriant à son image réfléchie
dans un miroir. L affreuse mégère est entourée du tribunal des
vices qui sont ses conseillers : Cruauté, Trahison, Fraude, la
Colère, centaure à tète d'âne, au torse d'homme, à corps de
cheval cl de chien, la Division en robe mi-partie de blanc et de
noir, disant à la fois oui et non, la Guerre enfin, qui résume
toutes ces horreurs et préside aux violences et aux égorge-
mens. Du reste, on ne reconnaît rien que des linéameus pâlis de
paysage, sur lesquels voltige le fantôme effaré de la Peur.
La fresque voisine, plus célèbre et mieux conservée, est aussi
d'une ordonnance plus complexe et plus riche, donnant d'abord
l'impression d*uue vie supérieure et plus harmonieuse. Au centre
d'un aréopage de déesses, reposées dans les attitudes de la pensée
et de la paix, trône un Empereur colossal, jeime, roux, ayant
l'impassibilité épique d'au Charlemagne, l'œil fier et fixe, por-
tant le gU.)be et le sceptre, couronne au front, et la tète ceinte
Digitized by VjOOQIC
l'art SIENNOIS. 383
du vol léger des trois vertus théologales. Son manteau noir et
blanc veut dire: Sienne, étant aux couleurs de la Balzane, écu
de la cité. A ses pieds la Louve à demi couchée lèche, le mufle
allongé, les jumeaux qui la tettent. Plus bas, la procession du
peuple, et les soldats en armes gardant la porte de la ville. Mais
à gauche de la peinture un groupe singulier attire le regard. Au
centre, siège la grande image de la Justice. Extatique, immobile,
telle que la Némésis antique, elle lève les yeux vers la Sagesse
qpii la domine et règle ses conseils, les paumes étendues vers
les deux plateaux de la balance mystérieuse. Mais elle n'y im-
pose pas même le petit doigt, et interroge fixement au-dessus
d'elle les oscillations de Tarbre d'où leurs disques dépendent.
Posés sur chacun d'eux, des génies président d'un côté aux distri-
butions et de l'autre aux échanges. La Concorde, qui en résulte,
siège au-dessous de la Justice, parlant avec amour au peuple
qui l'écoute, et tenant en travers de ses genoux une pièce de bois,
souvent prise pour quelque instrument de musique, et qui est
le rabot, clair symbole de l'égalité. Ce n'est pas tout, et voici le
trait d'union imaginé par l'artiste pour achever sa pensée, et relier
ce groupe au groupe impérial. Un double câble, rattaché au
double plateau, vient se réunir entre les doigts de la Concorde,
à qui il communique les mouvemens de la balance et les ordres
de la Justice; ensuite, passant de main en main le long du cor-
tège du peuple, des marchands et des magistrats, il aboutit enfin
au sceptre que tient TEmpereur. Ce qui veut dire... que la justice
est la règle des gouvernemens et qu'elle s'inspire de la raison,
pour produire à son tour l'union des citoyens et leur obéissance
au prince, tandis que celui-ci, avec l'aide du ciel et des vertus
chrétiennes, sera digae d'être regardé comme la loi vivante sur
a terre.
Cet ingénieux rébus, est-ce encore delà peinture? Très lettré,
à ce qu'on assure, poète, philosophe, le peintre mérita des hon-
neurs et des emplois dans sa patrie. Cette légende, sans autre
fondement que Touvrage qu'on vient de décrire, en est la cri-
tique la plus fine : la voix populaire qui a débité tant de contes
sur les grands peintres, ne s'avise pas de les improviser magis-
trats. Il manque à cet ensemble, surchargé d*in tentions, et où
la leçon trop visible efface l'intérêt du style, cette volupté supé-
rieure qui est la vie propre de l'art. Les élèves des Lorenzctti
ont-ils mieux réussi que leurs maîtres dans leurs allégories du
Digitized by VjOOQIC
384 REVUE DES DEUX MONDES.
Triomphe de la Mort au Gampo Santo de Pise, et dans ces fres-
ques de la chapelle des Espagnols, cette forte exposition de •
dogmes, dont on sait que VEcoie d'Athènes et la Dzspuie dui
Vatican ne sont que la reproduction en langage de la Renais- 4
sance? Ce fait suffit du moins pour empêcher qu'on ne reproche j
aux Siennois la folie de leur entreprise, et c'est en vain qu'on |
croirait les accabler du nom de peintres philosophes. Sans J
doute Ambrogio, dans un âge où chaque art n'avait qu'une con- v
science incertaine de ses ressources, de ses limites, de ce qu'on
appelle son domaine, venait trop tôt : malgré tout son génie,
sa tentative était vouée à rester imparfaite. Mais c'était une er-
reur féconde. Il est beau d'avoir montré la voie à Raphaël, et,
cette route ouverte, il est beau encore d'y tomber.
Il reste à dire un mot d'un genre où le génie poétique de
Sienne devança de bien loin ses rivales : la peinture de paysage.
Les grands inventeurs en ce sens sont les Lorenzetti. Pietro, ^
génie bourru, naïf, peu réglé, se jette à corps perdu dasïs ce
monde qu'il découvre. Tout l'arrête, l'enchante, lui paraît digne
de regard et d'amour. Il entasse dans ses peintures un chaos de
choses inouï : des rochers, des ruisseaux, des torrens, de petits
ponts qui les franchissent, la roue du moulin qu'ils animent, le ,
bief où l'eau se heurte et forme des remous : des arbres et des
brins d'herbe, des cavernes et des maisonnettes, la mer, les na- |
vires, les îles avec leur forteresse, le rivage où l'oiseau des grèves
se promène sur ses échasses, la grève elle-même qui ressemble,
avec sa poussière de coraux et de nacres, à la tapisserie dont le
lichen rouille les roches. Le tout, sans proportion, sans perspec-
tive ni forte impression d'ensemble, n'a point de beauté véri-
table; et ce que l'artiste a de plus tauchant, c'est ce vaste élan
puéril pour étreindre l'univers. Toutefois, dans cette œuxTc con-
fuse et inégale, éclate plus d'une audace heureuse : le vocabu-
laire s'enrichit d'une foule de locutions nouvelles.
Le chef-d'œuvre attendu fut l'ouvrage d'Ambrogio, le cadet
et l'élève de Pietro : c'est la fresque qui décore la troisième
paroi de la salle de la Paix, et expose les effets du Bon gouve^'-
nemcnt. Sous ce titre, peu attrayant, l'artiste développe une vaste
idylle. Une moitié se passe à la ville; mais l'autre moitié repré-
sente une campagne, où l'on assiste aux vingt actes divers des
travaux et des plaisirs des champs. C'est l'été, la moisson est
faite, on bai les blés sur l'aire; déjà le laboureur pousse le soc
Digitized by VjOOQIC
l'art SIENNOIS. 385
dans les chaumes, mais ce n'est pas encore le temps de la ven-
dange. Cependant des groupes de cavaliers et de dames partent
pour la chasse en causant, avec leurs faucons et leurs chiens,
tandis que des bourgeois, organisant une battue, tirent des grives
dans les vignes. Des manans conduisent à la ville, gui son âne
chargé de ballots, qui son cochon qu'il cingle à coups de hous-
sine. Un cul-de-jatte demande Taumône sur le bord du fossé.
Les routes sont sûres au loin. Tannée fertile, le pays heureux.
Tel qu'il est aujourd'hui, décoloré, réduit à l'état de grisaille,
ayant perdu aux trois quarts ses valeurs et ses effets, le paysage
ici est encore pour, nous surprendre. La seule diversité en fait
déjà un objet d'étonnement. Un paysagiste moderne ferait vingt
morceaux de cette fresque. Le peintre de marines ne se hasarde
plus aux sujets de forêt. Avec notre besoin d'analyse, nous
faisons le portrait d'un arbre, d'un nuage, d'une vague. A vrai
dire, nous avons remplacé le tableau par l'étude. Ambrogio ose
la peinture d'une contrée entière. Il la prend au talus qui dévale
de la porte de la ville, et suit ses mouvemens complexes jusqu'à
rhorizon. C'est la géographie idéale de la campagne siennoise.
Et quoique la mer en soit fort éloignée, le peintre figure dans
un coin de son tableau un port, le port de Talamone, nou-
vellement acquis par la République, qui en est fière et se flatte
de capter par là le commerce de Florence.
Cependant ici, pour la première fois, le sentiment moderne,
i observation positive de la nature apparaissent dans l'art et par-
lent leur vrai langage. Chaque objet est défini dans sa forme;
on distingue chaque sorte de culture, les chaumes des labours,
les labours des prairies et des plantations maraîchères. Les cor-
dons de vignobles rayent le flanc des collines, les champs plus
éloignés, séparés par des haies, ressemblent à une étoffe ra-
piécéq. Tout cela est vu d'un regard calme, simple, juste :
Ambrogio repose paisiblement ses yeux sur l'image de la patrie.
Il ne la flatte point, la trouvant assez belle. Il apporte à cette
peinture quelque chose qui vaut mieux que la passion : de
lamour filial. Cette extrême et profonde intimité avec les choses
lui permet d'exprimer sans effort ce qui nous parait impossible,
l'harmonie de ces mille détails. Une route descend de la porte
' ! Sienne, chemine dans la plaine, côtoie des villages, disparaît
i milieu des collines ; peu de bois, des verdures rares, une
ûtrée d'aspect grave, de couleurs pauvres mais de traits admi-
TOME xxiii. — 1904. 25
Digitized by VjOOQIC
^
386 REVUE DES DEUX MONDES.
rables, où chaque croupe de montagno se dessine si distinctement
qu'elle semble repoussée au marteau dans du cuivre...
Telle est, au milieu du xiv^ siècle, la grandeur de Técole sicn-
noise,. Elle règne d'un bout à l'autre de l'Italie. On fait venir ses
peintres jusqu'à Naples. Depuis la mort de Giotto, Florence n'a
plus d'égal à opposer à ses maîtres, et se met à les imiter. C'est
alors qu'une série de revers et de boule versemens : la peste, la
chute des Neuf, quatre révolutions en quatre mois, les proscrip-
tions, les troubles et les ruines qui suivirent, paralysent pour
toujours les destinées de l'école. Peut-être aussi n'y a-t-il là
qu'une rencontre frappante. Peut-être, après cet âge d'efiforts
splendides, ne restait-il plus qu'à décroître. Il ne semble pas que
Simone, ni les Lorenzetti aient laissé d'élèves dignes d'eux. Barna,
artiste véritable, tombe d'un échafaudage, et se tue à trente ans.
Bartolo di Fredi n'a qu'un talent vulgaire. Ni le grand nombre
d'ouvrages de son élève Taddeo, ni même son importance
comme fondateur de l'école ombrienne, ne peuvent faire illusion
sur sa médiocrité.
Ce qui rend l'effacement de Sienne si sensible, c'est qu'elle
s'endort au moment où, dans l'Italie entière, éclate un prodi-
gieux réveil. Coup sur coup, de chacune des villes de l'Ombrie,
Gubbio, Fabriano, Pérouse, surgit un grand artiste; Pérugin est
proche, et il sera le maître de Raphaël. Mais nulle part la nou-
velle ère ne s'annonce plus radieuse qu'à Florence. Cette ville
produit seule autant de grands hommes que toutes les autres
ensemble. Elle prodigue le génie. Elle est la fournaise où se
forgent les méthodes et le style de- la Renaissance. Sienne se
tient à l'écart de ce monde en fusion. Elle s'exile elle-même de
ce qui sera l'avenir. Quand tout change autour d'elle, ses ar-
tistes demeurent les mêmes. Ils s'enferment étroitement dans
leur cité, sur leurs collines, avec leur passé et leur idéal. Leurs
ouvrages ont un air d'autrefois : sans la date et la signature, on
les croirait de l'autre siècle. L'école se byzantinise. Le fait est
assez singulier pour retenir un moment l'attention.
Il surprend davantage encore, si l'on songe qu'à Sienne mém<
vient de naître un des plus éclatans génies de l'Italie, le sculp
teur Jacopo délia Quercia. C'est un des résultats les plus cer-
Digitized by
GoogI(
l'art 8IENN01S. 387
tains de l^Exposition que d'avoir fait ressortir la grandeur de
ce statuaire, dont la destinée semblait d'être à jamais incompris
dans sa patrie. Sienne s'est honorée en retirant du chantier de
décombres qu'est l'Œuvre du Dôme, les débris rayonnans de
la Fonte Gaia, pour les restaurer, en leur ordre primitif, dans la
belle loggia de son Palais Public. On a pu restituer au maitre
avec certitude un certain nombre de morceaux attribués à ses
élèves. On a réuni les moulages du reste de son œuvre.
Cet homme extraordinaire est de ceux qui font le tour d'un art,
et en épuisent à eux seuls toute l'évolution. Sa première œuvre,
la statue funéraire àUlaria del Caretto, à Lucques, est conforme
aux principes de l'art du moyen âge; sa dernière, la Madone
du portail de San Petronio, à Bologne, fait déjà penser h Bemin.
Mais [le maître qu'il semble annoncer entre tous, dont on dirait
que, quatre-vingts ans à l'avance, il vient ébaucher les chefs-
d'œuATe, c'est Michel-Ange. Il en a le souffle grandiose, le natu-
ralisme superbe qui ne consulte la nature que pour lui faire
violence, la sublime tyrannie qui prétend traiter le corps hu-
main comme fune forme expressive, que l'artiste à le droit de
pétrir et de remanier à sa guise. A l'exception de deux articles :
la dignité héroïque du nu, et le choix des formes colossales, toute
l'esthétique du Moïse et du Tombeau des Médicis se trouve, en ses
traits essentiels, contenue dans l'œuvre de Jacopo.
Gomment la révolution accomplie par ce gi*aud homme dans
le marbre n'eut-elle point ses conséquences ordinaires dans le
tableau? Chose étrange! les élèves de Jacopo, les Neroccio, les
Veccbietta, à la fois sculpteurs, ingénieurs, architectes et pein-
tres, suivent en tout le nouveau style, se placent dans tous les arts
au premier rang de la Renaissance, — hormis dans la peinture,
où ils continuent de chanter leur cantique pieux en dialecte
sieunois.
L'explication en est dans un trait caractéristique de la psy-
chologie du peuple siennois. Uart du xv* siècle, avec son air
ancien et son archaïsme touchant, est ici un produit, et, si Ton
veut, c'est la rançon de la dévotion siennoise. Il est difficile au-
jourd'hui de comprendre à quel point, avec quelle candeur,
quelle humilité, quel élan Sienne a été pieuse. Ni les crimes,
ni les factions et les désordres, mieux encore, non pas môme les
richesses et les délices n'ont pu altérer cette imperturbable piété.
Menne commet des excès horribles, se porte aux pires folies.
Digitized by VjOOQIC
388 REVUE DES DEUX MONDES.
sans cesser de garder intacts la fraîcheur et le velouté de sa foi.
La Terreur est en permanence. La foule prend le goût du sang.
Les atrocités se multiplient. Et il se trouve dans cette ville
souillée et furieuse un coin d'innocence où des femmes, aux
noms aussi purs qu'elles-mêmes, Diane, Pie, Bartolomée et
Tobia, environnent et protègent l'enfance immaculée du petit
Bernardin de Sienne. Les œuvres charitables, dont cette ville est
justement fière, n'ont jamais été plus actives. C'est en soignant
les pestiférés de l'hôpital de la Scala que meurt le bienheureux
Bernard Toloméi, fondateur des Olivétains. C'est là que le
bienheureux Jean Colombini, fondateur des Pauvres Gésuates,
fait l'apprentissage de la sainteté. Le bienheureux Pietro de'Pie-
troni n'est pas mort, quand déjà se révèlent les sublimes vertus
de sainte Catherine. Et l'année môme où s'éteint celle-ci voit la
naissance de saint Bernardin. Peu de villes au monde peuvent
se glorifier d'une pareille couronne mystique.
On ne saurait exagérer l'action de ces grandes âmes. D'ail-
leurs la piété de Sienne est une seconde forme de son patrio-
tisme. Le peuple se vante de deux choses : l'antiquité de ses
origines , et la protection de la Vierge. Sienne est Sena Vêtus
Civitâs Virginis. Renoncer à ce titre serait se renoncer soi-même.
Par lui Sienne est invulnérable, invincible, à Tabri des épreuves,
défendue de ses ennemis, pardonnée de ses propres fautes. Car
pour le Siennois la Vierge n'est pas seulement une souveraine
idéale : il Ta contemplée réellement et vue de ses yeux. La veille
de Montaperti, les soldats qui campaient autour des feux de bi-
vouac aperçurent, conmie le ciel était bas, la blancheur de sa
robe traîner au milieu des nuées...
Dans cette ville si pieuse, personne d'aussi pieux que les
peintres. Leur art s'était longtemps conservé dans les cloîtres :
même laïcisé, il lui en reste encore comme une ombre religieuse.
Ils n'ont, de leur vie, guère autre chose à faire que des décorations
d'église. Le tableau qu'ils exécutent est destiné à la vénération
sur un autel, dans la paroisse où ils iront dormir à côté de leurs
frères endormis. L'image qu'ils composent de leurs mains sera
contemplée par les pauvres et les petits : sous ces traits les
fidèles rêveront la béatitude des saints, et les humbles en rece-
vront la forme de leurs espérances. Au commencement de leurs
statuts, les peintres de Sienne exposent leur mission en ces
termes : « Le peintre est Thomme choisi par la grâce de Dieu
Digitized by VjOOQIC
l'art STBiVNOlS. 389
pour enseigner aux hommes ignorans et sans lettres les choses
miraculeuses opérées par la foi. » Puis, « pour ce que nulle chose,
si médiocre soit-eile, ne saurait recevoir commencement ni fin,
sans ces trois conditions : le savoir ^ le pouvoir et le vouloir joint
à V amour y » le texte s'achève par une prière.
Au xv« siècle encore, tous sont de bons chrétiens, secourent
les malades, visitent les misérables. Leurs mœurs sont pures.
Nul exemple chez eux de ces débordemens scandaleux si com-
muns parmi les peintres de Florence, et qui ont fait regarder
le désordre, Teffrénement des appétits, l'assassinat lui-même,
comme des marques de la force de l'individu et les conditions
de la Renaissance. On parle de Sano di Pietro comme d'un
bon peintre, mais surtout comme d'un homme qui vivait tout
en Dieu. Matteo di Giovanni s'enrôle dans une société d'in-
firmiers, qui choisissent pour camerlingue ce confrère plein
de ferveur. Vecchietta peint dévotement les volets de l'armoire
au linge de l'hôpital de la Scala, et regarde comme une faveur
(l'y doter une chapelle, où il consacre ses dernières années à
peindre, non pour éterniser son nom, « mais pour assurer à sou
àme le bienfait des prières des pauvres. »
En ces âmes charmantes se continue le songe opiniâtre de la
Cité mystique. Ces peintres sont les gardiens des rêves de leur
peuple. Une disposition singulière de leurs statuts défend à tout
peintre étranger le séjour de la ville, à moins de l'acquittement
d'un droit qui est, en fait, une prohibition. Aucune nouveauté
ne doit avoir accès dans le Paradis enchanté dont leurs âmes
sont prisonnières. Les fidèles ne l'eussent pas soufferte. Comment
la fille pieuse qui commandait à Sano di Pietro une peinture
« pour l'âme de son père et de sa mère, » eût-elle permis à l'ar-
tiste d'y défigurer sur leurs tombes les idées dont ils avaient
vécu ? L'art qui touche au culte est prompt à s'immobiliser :
il en emprunte un caractère sacré. On l'appelle alors hiératique.
Il est sans exemple qu'un tableau moderne ait opéré des pro-
diges : toutes les images miraculeuses sont des ruines enfumées.
On serait curieux de savoir ce qu'était cette Vierge peinte en 1310
sur une porte de Sienne, à laquelle saint Bernardin, ayant l'âge
où Ton aime, allait chaque jour faire sa cour, et qu*il nommait
sa bien-ainiéc. Beaucoup plus tai'd encore, il ne pouvait se
Igurer la Mère de Dieu sous d'autres traits; et lorsque, prêchant
ux Sicnnois sur l'Assomption, il voudra leur eu faire éclater
Digitized by VjOOQIC
390 REVUE DES DEUX MONDES.
^es splendeurs, il n*en trouve que cette ims^ : « Une nuée
d'anges Tenvironne, qui jubilent, dansent, chantent, font mille
rondes, comme vous en voyez la peinture sur la porte Camollia. »
Même au siècle suivant, quand le goût eut changé, ce sentiment
ne changea pas : les peintures archaïques cessent d'être admi-
rées, elles n'en sont pas moins vénérées. On voit à l'Exposition
un tableau commandé à Francesco Vanni, peintre du milieu du
XVI* siècle, pour un autel de Téglise des Carmes. La toile cachait
une Madone byzantine, du style le plus barbare, mais en qui on
avait confiance. Les fidèles réclamèrent leur Madone. Une ouver-
ture fut pratiquée dans la toile de Vanni, à la taille de l'ancien
tableau : et, de nos jours encore, ce morceau à demi païen de la
Renaissance sert de cadre à la vieille icône.
Ainsi se produisit cette chose charmante et singulière, fraîche
et un peu vieillotte, exquise en sa bizarrerie, qu^est la peinture
siennoise du xv* siècle. L'école na plus de. grands maîtres : ja-
mais elle n'en a eu de plus aimables. L'art cesse de créer sans
cesser de sentir; il ne fait plus que se souvenir et ses réminis-
cences ont le prix d'expressions originales. Enfin, comme leur
fidélité volontaire au passé, chose toujours si touchante, isole ces
peintres au milieu d'un monde emporté vers d'autres destins,
comme ils vivent hors de leur siècle, il arrive qu'en se ressem-
blant à eux-mêmes ils ne ressemblent à personne, et que, sans
créateurs puissans, sans autre progrès que le raffinement que
donne l'âge aux traditions qui vieillissent, l'école siennoise pro-
duit encore quelques maîtres exquis. Au milieu du torrent qui
roule vers l'avenir, elle est l'île délicieuse où la jeunesse sourit
en robes surannées, avec des grâces d'autrefois.
VI
Parmi ces maîtres humbles et longtemps dédaignés qui com-
mencent à sortir de l'ombre, un des plus gracieux est Stefano di
Giovanni, surnommé Sassetta. Un amateur parisien, M. Paul
Chalandon, a bien voulu prêter à TExposilion deux des ravissans
tableaux qu'il possède de cet artiste et qui représentent deux
scènes de la vie de saint François.
Sassetta est le peintre exquis de cette légende : il l'a peinte
comme eût fait l'auteur des FioreUi, Beaucoup moins grand que
Giotto, il est beaucoup plus poétique. Le caractère historique du
Digitized by VjOOQIC
m
L^ART SIENM0I8.
391
saint et surtout de son entourage se trouve chez lui fort obscurci :
le Pape, les cardinaux, le brutal père Bernadone, sont devenus
pour Sassetta, comme ils l'étaient pour le peuple, les figures d'un
conte de nourrice, faites à plaisir pour tourner et pour s'effacer
autour d'un héros, devenu lui-même tout idéal : mais il se
trouve que le Saint ressemble plus à cette image ^'à aucun
portrait plus réel; et le peuple cette fois a été plus artiste et plus
clairvoyant que Giotto. Sassetta est le premier peintre qui ait re-
produit l'adorable anecdote de la conversion du loup de Gubbio.
Pourquoi ce morceau, conservé dans une autre collection de
Paris, n'était-il pas à Sienne? Pourquoi deux seulement des
six tableaux de M. Ghalandon? De tous le plus regrettable, le
plus parfait et le plus pur, c'est le Mariage mystique de saint
François, la perle italienne du musée de Chantilly. Ce chef-
d'œuvre n est plus à décrire. L'admirable campagne siennoise, le
soir qui dore au premier plan la porte de San Quirico, la douce
vallée que ferme au loin le cône majestueux du mont Amiata;
les trois viei^es pudiques et sveltes, l'Humilité, la Charité, la
Pauvreté, si soudaines et si légères, unies par leurs bras qu'elles
se donnent, comme les Trois Grâces chrétiennes ; la vive dé-
marche du saint qui, s'empressant à leur rencontre, reçoit avec
amour l'anneau qu'une des sœurs lui présente, tandis que Frère
Léon, un peu à l'écart, joint les mains et admire : tout cela, pour
la forme et le sentiment, est une chose accomplie. Et tout cela
ne serait rien, sans la divine fuite de l'apparition, qui s'élève
d'un vol sans ailes, traçant dans le beau crépuscule une suave
courbure, comme le triple rayon d'un paisible arc-en-ciel. Quel
poète a su exprimer en peinture cette chose, entre toutes insai-
sissable: l'évanouissement d'une vision? Mais ce ne serait rien
encore, sans cette idée exquise : le regard de l'épouse angélique
qui détourne la tête en remontant au ciel. Il n'y a pas dans l'art
une idylle plus tendre, plus mystique et plus virginale.
Le plus intransigeant et le plus populaire des élèves de Sas-
setta, lequel porte le nom si siennois d'Ansano (qu'on abrège en
Sano) di Pietro, est représenté à l'Exposition par un bon nombre,
d'œuvres, malheureusement assez médiocres. On trouve pour-
tant dans le nombre quelques morceaux ayant au moins l'intérêt
de bons documens. C'est d'abord une copie de la Présentation
au ieinple^ ce chef-d'œuvre d'Ambrogio Lorenzetti, conservé à
l'Académie de Florence. C'est un clair exemple (on en pourrait
Digitized by
Google
392 REVUE DES DEUX MONDES.
citer plusieurs autres), qu'en plein xv« siècle il n'y a d'autres
maîtres à Sienne que ceux du Trecento. Ce sont, en réalité, ces
grands morts qui continuent de peindre ; leurs mains d'ombres
dirigent le pinceau dans la main de leurs dociles neveux. Mais
à côté de ces ouvrages de pure imitation qui montrent où nos
gens ont été à l'école, et menaceraient de faire craindre pour la
sincérité de leur style, voici, sur un panneau de la taille des
deux mains, reconnaissable à ses joues creuses, à ses jolis yeux
gris, au rictus convulsif de ses^ lè\Tes exsangues, le visage pâle
et charmant de saint Bernardin, le seul dont l'école eût- admis
le portrait ressemblant au milieu de ses figures irréelles, pour
l'avoir vu souvent si transfiguré par l'éloquence, si radieux
d'amour, qu'il eût paru moins beau sans son infirmité. Une
pareille exception atteste suffisamment l'immense ascendant de
cet homme. Sano avait peint, du vivant du saint, une chapelle
dans son couvent chéri de la Gapriola. Il avait assisté, soit sur la
Piazza del Campo, soit sur l'esplanade des Servîtes, à ces prédi-
cations en plein air, durant six heures de suite, où venaient
prendre place à genoux, avant le lever du soleil, des foules de
trente mille auditeurs, les femmes séparées des hommes par une
barrière ou un cordon, et où, pour que l'on pût entendre de plus
loin, un drapeau planté sur la chaire indiquait d'où venait le
vent. Sano nous a laissé de telles scènes deux tableaux qu'on
peut voir à l'Exposition et qui ressemblent à de grandes minia-
tures de Fouquet. C'est ce qui explique le charme de ce peintre
sans grands mérites. Ce n'était qu'un bon artisan, mais son
maître es arts fut un saint.
Sano est souvent appelé l'Angelico de Sienne. Mais Ângelico
est un très grand homme : il a la plus ardente imagination mys-
tique; c'est un peintre admirable. Sano occupe un rang beaucoup
plus humble. Ses Madones aux gros yeux ronds à fleur de tête,
fendus bénignement en amandes, aux sourcils naïvement formés
d'une virgule, à l'air benoît plutôt que suave, et que rien ne dis-
tingue des béates qui les entourent, on leur trouverait peu de
charme, si elles n'étaient si pieuses. Son art est de ces choses
où il n'y a rien pour l'esprit, mais où Dieu connaît ceux qui
l'aiment. 11 a la tradition, l'instinct de ces arrangemens, de ces
plis réservés, de ces pudeurs, de ces secrets de moniales qui
font que, les ayant perdus, de bien plus grands artistes n'égale-
ront pas l'impression que nous recevons de ce peintre qui jamais
Digitized by VjOOQIC
rT»y*--
l'aBT SIENNOIS. 393
n'a montré la gorge ni les pieds d'une femme. Son imagination
est du même ordre que celle des dévotes qui préparent les repo-
soirs. Ses anges couronnés de roses sont de simples enfans de
chœur des processions de la Fête-Dieu; mais ce sont aussi les
modèles des plus beaux anges qui existent, les anges ombriens
de Benedetto Boniigli. Le petit Jésus qui bénit sur les genoux
de la Madone ressemble, dans sa chemise ou dans ses langes,
au Bambino de cire des crèches ; mais ne sait-on pas que saint
François d'Assise Ta vu s'animer sur sa paille et sourire, une
nuit de Noël qu'il prêchait aux paysans assemblés, dans une
forêt de la vallée de la Greccia?
Parmi les derniers artistes originaux de Sienne, le seul
grand peintre est Matteo di Giovanni. Vasari ne le nomme
point ; de sa vie on sait peu de chose ; son œuvre est peu con-
sidérable. Ce maitre assez mystérieux n'en est pas moins un fort
grand mattre. L'école semble, avant de mourir, avoir voulu se
donner !a joie de voir revivre un autre Simone. Des éclairs de
sang traversent par instans la pensée de ce doux génie. 11 voit
passer avec des cris « les mères échevelées, portant sur leur
tète un berceau, sejrrant dans leurs bras un enfant, en traînant
un autre à la main, fuyant avec leurs petits effrayés, offrant
un spectacle à fendre l'âme. » Ce sont les termes d'un chroni-
queur relatant les horreurs d'une révolution à Sienne. Quatre
fois Taffreuse vision se représente aux yeux du peintre, qui la
reproduit quatre fois sous les traits du Massacre des Innocents.
L'Exposition en offre un des plus beaux exemplaires. C'est une
peinture farouche de l'angoisse et du carnage. La violence des
én^otions paralyse les acteurs. Cette foule hurlante de désespoir
et de terreur se débat sans issue dans un cadre étouffant, comme
dans une épouvantable toile d'araignée. Hérode domine la scène
avec son museau fourbe et féroce d'hyène couronnée. La douleur
est ici grimaçante, hystérique. Et pourtant la conviction du
peintre est si évidente, sa bonne foi si douloureuse, l'exécution si
appliquée qu'on s'arrache avec peine à ce rêve pénible. Enfin le
cauchemar se dissipe, et le peintre reprend le fil du songe ado-
rable de Sienne. Cette partie la plus exquise de son œuvre n'est
pas représentée à l'Exposition. Mais les églises de la ville nous
ménagent le plaisir de visiter quelques chefs-d'œuvre placés
encore sur les autels pour lesquels ils ont été faits.
Le plus connu est son tableau de San Domenico, où, sous
Digitized by VjOOQIC
n
394 REVUE DES DEUX MONDES.
une lunette charmante, représentant V Adoration des Mages^ il
a peint sainte Barbe entre les saintes Madeleine et Catherine
d'Alexandrie, accompagnées de quatre anges faisant de la mu-
sique et supportant une couronne. L'or du fond, Técarlate et
la pourpre des deux compagnes de sainte Barbe ; celle-ci, assise
en robe de satin blanc broché d'or, en manteau de velours vert
sombre frappé d'or; les deux anges debout près d'elle qui lui
jouent de la mandore et de la viole; les deux autres, plus petits,
qui planent sur sa tête et y déposent une couronne, soutenus
en l'air par des nuées : cet ensemble mi-archaïque, mi-renais-
sant, à cette date est unique. Les corps sont chastement, mais
savamment construits, par un amoureux qui n'ignore rien de la
beauté des femmes, mais sait lui conserver ses voiles. Les visages
ont quelque chose d'inexprimable. La couleur mieux conserv^ée
leur fait-elle ces teints limpides? La préparation d'or et de cinabre
sur laquelle ils sont peints leur donne-t-elle cette transparence
inouYe? C'est la dernière fois qu'apparaît dans 1 art cette image,
joie et tourment d'un peuple pendant deux siècles, ce songe
d'une beauté lointaine, beauté de Juive ou de Persane, qui garde
dans ce nouveau pays, sous ce ciel étranger, un air de princesse
en exily poursuivant éternellement un rêve inaltérable, sous ses
longues paupières abaissées, dans une douce léthargie.
« Et Léonard de Vinci à déjà vingt-six ans ! » s écrie Taine
devant ce tableau. Il est vrai. Indifférente au monde, à Pérouse
naissant près d'elle, à Venise s'éveillant là-bas (sur sa lagune,
méprisant Florence qui se remue et se travaille, Sienne ne veut
rien voir et oublie de vivre, les yeux obstinément attachés à son
rêve. Le temps, les siècles pour elle ne comptent pas : les géné-
rations meurent pour renaître pareilles. On ne peut s empêcher
de songer à la légende de ce moine qui, en peine de savoir à
quoi se passerait l'éternité, s'éloigna un jour du couvent à l'heure
de matines; un oiseau invisible se mit à chanter sur une branche;
le moine s'étendit sous larbrc, et ne cessa d'écouter qu'au coup
de la cloche de vêpres qui venait dans le crépuscule. Comme il
rentrait, il fut surpris de ne pas reconnaître le portier. Lui-
même n'était connu d'aucun des frères. Le plus vieux seul avait
ouï dire à l'un de ses anciens, dans le temps qu'il était novice,
qu'un de leurs frères était sorti un matin et n avait point repari .
Dans lespace qu il avait pris pour l'intervalle do laubc au soir, '1
s'était écoulé plus d'un siècle. A peine eut-il compris, qu'il expin .
Digitized by VjOOQIC
L ART SIENNOJS. 395
Vil
C'est ce qui arriva bientôt pour l'art siennois. La rêverie de-
vient funeste^ dès que manque la puissance dont elle n'était que
la flour spirituelle. Rien ne subsistait plus de Tantique gloire
de Sienne : la République avait vécu ; sa fierté longtemps intrai-
table s'était abandonnée à la tyrannie corrompue de Thabile et
lâche Pandolfo. La fortune publique touchait à la banqueroute.
Dans ce monde décomposé, le vieil idéal ne pouvait plus que
se flétrir. Les artistes qui s'y attachent encore, comme Benvenuto
di Giovanni, sont des formalistes secs et maniérés.
Sienne devient ville ouverte aux idées étrangères. L'école
ombrienne l'envahit la première. Déjà Lùca Signorelli a été appelé
& décorer la demeure du Magnifique. Pérugin exécute pour la
famille Ghigi la splendide Crucifixion de Sauf Agostino. Mais le
grand champion de la Renaissance dans Sienne, c'est ce singulier
ifinéas Sylvius, pape sous le nom de Pie II, un de ces hommes
à qui leur médiocrité personnelle permet de revêtir une signifi-
cation générale, en reflétant sans distinction tous les aspects
les plus contraires d'une grande époque. De son vivant, son in-
fluence fut nulle dans sa patrie. Mais, cinquante ans après sa
mort, elle renaquit de ses cendres. Sa famille ayant résolu de le
célébrer par un monument digne de lui, construisit la fameuse
Librairie de la cathédrale, et chargea de la décoration le peintre
des Borgia. Ce choix semble dicté miraculeusement par le dé-
funt. Quel artiste lui eût mieux convenu que ce Bernardine Betti
que sa facilité légère, brillante et superficielle fit surnommer
Pmtoricchio? Ses peintures sans profondeur, d ailleurs char-
mantes et vivement exécutées avec i aide d une foule d'élèves
pris dans les ateliers de Sienne, agirent comme un prompt dis-
solvant sur la tradition à demi morte de l'école.
On lui voit prendre les habitudes d'un éclectisme misérable.
Les ouvrages de Bernardine Fungai mêlent à l'imitation de
Pérugin et de Pintoricchio des motifs empruntés aux gravures
allemandes. Là-dessus arrive du Nord un artiste doué des plus
vastes talens, lequel s'établit à Sienne, n'y platt pas moins qu'il
ne s'y plaît, et n'a pas de peine à donner le coup de grftce à ce
qui y survivait encore d'original. Il parait difficile de rattacher
à l'école siennoise le barbare magnifique qui acheva de l'anéan-
Digitized by VjOOQIC
396 REVUE DES DEUX MONDES.
tir. Ce Giovann' Antonio Bazzi, qui se glorifiait du sobriquet de
Sodoma, apportait dans son bagage, — pêle-mêle avec sa mé-
nagerie de singes, ses perroquets, ses écureuils et son corbeau
qui parlait « comme un homme, » — les nouvelles idées prises
un peu partout, à Milan, à Florence, à Rome. L'esprit bariolé
d'emprunts faits indifféremment à Léonard, à Michel-Ange et à
André del Sarto, il trouvait moyen d'avoir des momens de
génie. Ce fou se présenta dans Sienne beaucoup moins comune
un maître que comme un corrupteur. Sienne eut la faiblesse
d'encourager les fantaisies de l'homme le moins capable de
régler le goût d'un public, et s'entêta pour lui d'un engoûment
dont tous ses édifices portent encore la trace. A la vérité, Jean-
Antoine représente à merveille le génie de la molle ville, une
fois relâchée de sa vieille discipline. Des artistes qui suivirent
ses exemples, les plus connus sont Girolamo del Pacchia et Gia-
como Pacchiarotti, que la ressemblance des noms a fait long-
temps confondre. La vie de Pacchiarotti a plus d'intérêt que
ses ouvrages. C'était un Jacobin, affilié aux Bardotti, la plus re-
doutable des sociétés secrètes dont Sienne était alors rongée.
Dévots, comme on Tétait dans un temps où chacun expédiait
pieusement son ennemi, les Bardotti formaient le dimanche des
réunions où ils s'exerçaient aux armes et s'exaltaient par la lec-
ture de Tite-Live, de Végèce et de Machiavel. A certaines dates,
avaient lieu des représentations de quelque atrocité héroïque de
l'antiquité, propre à entretenir dans leur âme l'émulation d'une
si sublime valeur. Le peintre avait couvert sa chambre de fres-
ques du même genre, et s'enivrait des discours qu'il adressait
aux murs. Les Bardotti finirent par se rendre impossibles, et
deux d'entre eux furent pendus. L'insolence des autres se
change aussitôt en terreur, et Pacchiarotti, poursuivi jusque dans
un cimetière, se jette dans une fosse fraîchement ouverte, dont il
rabat sur lui la dalle. Il passa là deux jours dans la société
infecte du cadavre, et finit par préférer tous les périls à l'hor-
reur de la puanteur et de la vermine. Un édit du gouverne-
ment promit rimpunité à qui prendrait sur soi de dépêcher ce
pauvre brouillon.
En face de l'école du maître de Verceil se dresse un petit
homme court, rageur, opiniâtre, Domenico Beccafumi. Il avait
vu Michel-Ange à Bome et s'était juré de l'égaler. Combien
d'autres se vouèrent de même à un misérable et inglorieux
Digitized by VjOOQIC
l'art siennots. 397
échec ! Mais Beccafami joignait à cette absurde audace ce sur-
croît d'ambition de vouloir s'exprimer avec les ressources nou-
velles de la peinture à l'huile, cet art des raccourcis, des sa-
vantes ellipses, des motifs tour à tour plongés et retirés des
ombres, et de multiplier par les jçux de la lumière les effets du
tableau. Dans une école accoutumée à la pratique beaucoup plus
simple de la fresque ou de la détrempe, et qui se servait en
couleurs de la gamme irréelle nécessitée par l'intervention mé-
tallique de l'or, une pareille tentative était fatalement con-
damnée. Ce peintre offre un cruel exemple de talens pervertis.
11 avait un dessin vulgaire, mais puissant : il passa une moitié
de sa vie à le volatiliser dans des essais de clair-obscur, et
Tautre à le gaspiller en cartons de graffites pour ce fameux
pavé du Dôme, qui passe pour la- merveille de Sienne, et n'en
est que la plus indiscutable erreur.
Un seul homme, de bien moindre envergure que Sodoma,
d'ailleurs beaucoup plus grand architecte que peintre, réussit, h
force de mesure et de goût, à donner une expression pure de la
Renaissance siennoise. C'est Baldassare Peruzzi, artiste froid mais
élégant, ingénieux sans grandes pensées, et agréable sans pro^
fondeur. On trouve à l'Exposition une de ses rares toiles. Mais
rien ne donne de lui une plus haute idée que ses fresques de la
Farnésine où il a su tenir discrètement sa place à côté de
Raphaël. 11 ne manque pas ensuite de peintres nés à Sienne,
mais c'en est fait depuis longtemps de la peinture siennoise.
Désormais l'origine d'un artiste peut être regardée comme un
hasard indifférent. A Texception des peintres fortunés qui naî-
tront à Venise, l'artiste n'a plus de patrie, il n'a que son âge et
sa date sur un état civil international. Rutilio Manetti, dont on
voit plusieurs toiles excellentes à l'Exposition, est un homme
qui fait honneur à sa ville natale. C'est un élève considérable de
Caravage et de Spagnoletto. Mais il n'a pas reçu le baptême
d'autrefois, où le génie de la cité tenait le nouveau-né sur les
fonts, et où l'enfant avait pour marraines toutes les traditions
d'une race.
C'est ainsi que mourut cette école de poètes, qui, quelques
siècles plus tôt, avec les Duccio, les Simone di Martino, les deux
Lorenzetti, s'était élevée au premier rang de l'Italie. Elle n'eut
que le malheur, qui est aussi une gloire, de s'y élever la
Digitized by VjOOQIC
398 REVUE DES DEUX MONDES.
première. De plus jeunes lui succédèrenl et elle fut éclipsée.
L'Exposition de Sienne aura été utile, si elle a corrigé Terreur
de Topinion sur cet art admirable, en lui rendant sa place
indépendante dans l'histoire, écrite autrefois par Florence avec
peu de bonne foi. Florence a fait longtemps régner son goût pour
le naturalisme et sa passion du récit. Sienne a toujours dédaigné
l'un, et a réussi médiocrement dans l'autre : à tout elle préféra
son rêve. Sans doute elle finit par s'y perdre. Du moins ne
s'est-oUe pas déshonorée par cet excès de terre à terre qui fait
horreur dans les ouvrages d'un Gastagno, d'un Uccello, et qui
rebute encore chez de meilleurs maîtres comme les PoUaiuoli.
Elle n'a pas borné son idéal à une mesure si positive. Quant di
l'expression du mouvement et du àrame, est-ce un crime d'y
avoir échoué 7 Le sujet, le fait, l'anecdote sont pour l'art des
causes de ruine. « Le grand art, écrit Fromentin, pense,
rêve, sent, exprime; il agit et raconte peu. « C'est l'honneur de
Sienne d'avoir été, avant Venise, la grande école lyrique d'Italie.
... La ville aux trois collines souffrait sur sa hauteur du
manque de l'eau dont Florence au contraire était pourvue en
abondance. Une légende assurait qu'un fleuve souterrain coulait
sous l'épaisseur de sa montagne. Sienne enfouit des sommes
immenses en excavations, pour faire jaillir du roc Tinsaisissable
source. On montre encore, dans une cour de l'ancien monastère
des Carmes, le large puits de brique par où Ton espérait la
capter. Dante raille d'un trait cruel cette folle confiance. Mais
Sienne cessa d'exister le jour où elle renonça à chercher dans
ses profondeurs la mystérieuse Diana. On Ta dit avec éloquence :
elle avait résisté aux guerres, aux factions, aux défaites, à
l'anarchie. Elle ne put résister à un changement d'Idéal.
Louis Gillet.
Digitized by VjOOQIC
r
A PROPOS
DE
L'I'NIYERSITÉ POPULAIRE
« Sans Dieu, nous n'avons pas encore su concevoir de morale
efficace... Et nous nous trouvons aujourd'hui avec des cieux
vidés par la critique philosophique... Tout ce qu'on a pu nous
présenter encore, comme morale indépendante, scientifique,
rationnelle ou positiviste, n'est qu'une parodie, une déformation
de la morale religieuse... Malheureusement, la foi ne se com-
mande pas...
u Oui, il est bien vrai que le mariage n'est pas un contrat
d'individu à individu, mab un pacte, par la société, entre le
couple et la race. Il est bien vrai encore que la règle absolue de
l'indissolubilité est la meilleure garantie de Tordre sexuel, de
la paix dans la famille, do la moralité dans la société, contre les
impulsions de la bête humaine.
« Mais il est non moins vrai, qu'à défaut du dogme, la seule
raison ne suffit pas, en supposant que tous les citoyens en aient
appris l'exercice et le respect, pour conduire l'individu à se sa
cri6er pour l'espèce et k subordonner ses instincts physiologiques
à ses devoirs sociaux.
« Je ne sais pas où est la solution, j'ignore même s'il en est
UQe. En tout cas, elle n'est pas derrière nous, comme le croit
M. Fonsegrive (1j mais devant... Si nous reculions, ce serait
pour en revenir un jour où nous sommes. Mieux vaut avancer
(1) Manoge et union libre, par M. Georges Poosegri^e, Pion, éditeur.
Digitized by VjOOQIC
n
iOO REVUE DES DEUX MONDES.
et voir dès maintenant de quel néant est pétri le monde (i). i
C'est un athée qui parle, M. Deherme, un ouvrier voué depui
longtemps à l'éducation du peuple et à l'organisation sociale^
le fondateur de l'Université populaire.
Imitée çà et là (plus ou moins heureusement), cette Universit
populaire a fonctionné six ans environ, telle que l'avait établie'
M. Deherme. Le programme en avait été tracé dans les termes
su i vans:
(( Nous voulons la vérité, la beauté, la vie morale pour tous;
nous voulons que le peuple soit admis à participer à ces biens qui
constituent le patrimoine propre à r humanité; nous voulons que^
— comme le soleil pour tous les yeux, — la lumière intelligible!
se lève pour toutes les intelligences. ;
«... Notre Association ne propage aucune doctrine politique, \
religieuse ou philosophique particulière. Elle est une œuvre
d'enseignement supérieur populaire et d'éducation éthique so-
ciale. Elle s'interdit donc tout prosélytisme et n'exclut que lex- "
clusion... L'esprit qui nous anime est un esprit libre. J
« Les heures de loisir sont pour l'ouvrier, l'employé et le |
paysan, sïls n'ont pris le goût des saines et fortes lectures, les \
plus tristes et les plus dangereuses, alors qu'ils pourraient non
seulement les employer agréablement et dignement, mais encore
les utiliser pour leur développement physique, intellectuel et
moral, ce qui veut dire pour leur émancipation sociale.
« En face du cabaret, du café-concert, de la réunion publique,
nous nous proposons d'édifier nos universités populaires. »
M. Deherme indiquait ensuite la disposition matérielle inté-
rieure, l'aménagement de ce qu'il appelait les « cathédrales de la
démocratie : » salles de cours, de conférences et d'études, salles
de spectacle, de gymnastique, de bains-douches, de conversa-
tion, bibliothèque, cabinet de consultations médicales, juri-
diques, économiques, office de placement, mutualité, etc.
La matière des cours était abandonnée à la compétence et à
rinspiration des conférenciers.
Adhésions et souscriptions vinrent assez vite et nombreuses.
En octobre 1898. après une période préparatoire dans une
petite salle de la rue Paul-Bert, TUniversité s'installait au numé-o
157 de la rue du Faubourg Saint- Antoine, sous le toit dVu
(i) M. Deherme: la Coopération des idées, livraisons dn 1*' Joillet 1903 et la
l** mai 1904.
Digitized by VjOOQIC
A PBOPOS DE l'université POPULAIRE. 401
ancien bal public, entre des murs qui avaient été blanchis à la
chaux et que la fumée des pipes avait noircis. Plusieurs petites
pièces pour les lectures ou pour les entretiens, une grande salle
pour les conférences et pour le théâtre, des bancs, des chaises,
des tables, des livres, quelques gravures, quelques plâtres,
c^était tout ramênagement et Tome ment.
Malgré l'extrême simplicité du décor, les débuts eurent de
réclat, et Tardeur qu'ils manifestaient parut s'accroître en se
dépensant. Vétérans de Tatelier, apprentis, iGillettes, mères de fa-
mille s'empressaient aux gi*aves ou joyeuses séances, qui ne leur
coûtaient que cinquante centimes ]()ar mois. Professeurs, écri-
vains, hommes politiques, recrutés dans toutes les catégories,
les conférenciers formaient, eux aussi, une foule. Il y eut des
séances animées et de chaudes discussions contradictoires.
L*une de celles-ci produisit de l'émoi même au «dehors.
Un prêtre, M. l'abbé Denis, avait demandé et, sans peine, ob-
tenu la faculté d'exposer les principes de sa foi, dans ce milieu
où, jusqu'alors, en 1900, le droit de cité se trouvait, pour ainsi
dire, accaparé par des panthéistes, par des matérialistes, par des
sceptiques. La séance fut mouvementée, comme aux grandes
journées de la Chambre ; et le tumulte s'épauouit en bouscu-
lades. Un certain nombre d'associés et de collaborateurs de l'Uni-
versité populaire soutinrent la liberté dont usait le prêtre, et
dont M. Deherme se montra le défenseur inflexible. C'est pour-
(pioi, le lendemain et durant plusieurs jours, il se vit en butte
aux protestations et aux dénonciations de la presse sectaire.
Amené à se justifier par écrit, il le fit avec la vigueur et la
fierté d'un homme tout à fait convaincu, également dédaigneux
de la flatterie et de la menace.
N'attendant pas beaucoup plus de la philosophie que de la
religion, cet athée a concentré dans l'amour des aspirations libres
et des efforts indépendans ce qu'il possède d'énergie et d'espoir.
Puisque les systèmes et les doctrines s'épuisent ou s'écroulent,
qu'au moins la liberté soit mise en application franchement et
audacieusement, c'est le vœu suprême et, pour l'heure présente,
c'est presque l'unique vœu de l'ouvrier apôtre. Autant que la
fierté, la nécessité a persuadé M. Deherme do se confier en toute
fhose au libéralisme effectif et vivant. Faute de mieux peut-
^ "e, mais avec un vouloir tenace, il attend do la pleine liberté,
1 lUsée et pratiquée enfin, la force féconde que les théories
lOMi XXIII. — 1904. 26
Digitized by VjOOQIC
402 REVUE DES DEUX MONDES.
nouvelles avaient annoncée pompeusement et qu'elles n'ont pu
fournir.
II la dit maintes fois, bien avant Theure des déceptions, lors-
que frémissait en lui l'enthousiasme d'où allait jaillir le projet
d'Université populaire. La formule de cette conviction se ren-
contre, à chaque instant, dans le recueil hebdomadaire la Coo-
pération des Idées f qu'il publiait dès 1892 et dont il a fait ensuite
une revue mensuelle.
Car M. Deherme s!était d'abord muni d'un journal, qu'il ré-
digeait à peu près seul, habitué à se conduire comme il s'était
instruit: lui-même.
Uautodidacte est condamné à subir une prévention d'ordi-
naire justifiée. Le savoir acquis dans l'isolement provoque la
défiance ou plutôt, à première vue, le discrédit. On se sou-
vient de tout le profit qu'on a laissé se perdre, même sous la
direction de maîtres expérimentés et dévoués. Quelles notions
ordonnées peut recueillir un étudiant sans maîtres, c'est-à-dire
sans méthode, et astreint, outre un invraisemblable effort d'ap-
plication volontaire, à la découverte et presque à l'invention de
tout ce que l'expérience d'autrui lui aurait procuré ? D'avance,
l'énorme travail semble nul ou manqué.
Cependant, s'il s'agit d'un ouvrier, le préjugé fléchit devant
la curiosité; et celle-ci peut devenir sympathique et respec-
tueuse. 11 faudrait être bien dur et bien sot pour considérer avec
dédain, et Tambition qui a fait palpiter cette ftme, et la tâche
poursuivie dans le dénuement de toutes les facilités. Au milieu
des soucis renouvelés sans trêve par la nécessité de gagner le
pain quotidien ; sous le poids de la fatigue amassée en chaque
journée de labeur manuel, entreprendre des études sérieuses,
persévérer, s'avancer, grandir intellectuellement par sa propre et
seule vertu, n'est-ce pas un touchant et noble effort? 11 exige
une vigueur et une élévation morales, dont ne seraient pas ca-
pables la plupart des gens qui ont toutes les ressources à leur
portée. C'est un exemple et une leçon. Ce peut être aussi, à cer-
taines heures, un symptôme et un signal.
L'exemple et le signal, M. Deherme les a donnés.
11 fut apprenti et ouvrier typographe, puis employé dans une
association coopérative. Très jeune, il a voulu s'instruire, assidu
aux cours du soir et surtout appliqué à de graves lectures.
Digitized by VjOOQIC
A PROPOS DE l'université POPULAIRE. 403
Attentif et réfléchi, il a suivi un plan étendu, mais logique. A le^
vérité, les débuts s'effectuaient sous une impulsion mal réglée,
puisque M. Deherme fut d'abord anarchiste. Ayant participée
je ne sais plus quelle affaire de ce genre, il goûta de la prison,
continuant, bien entendu, de méditer et de s'instruire en cet en*
droit. Mais la collaboration anarchiste ne devait représenter dans
sa carrière qu'un épisode amené par l'excès d'indépendance et
d'impatience. De désir et de tempérament, cet ouvrier typo-
graphe était un sociologue et un organisateur.
Chez lui, l'amour de la science visait plus loin que la science
elle-même ; et il Ta dit avec une netteté, une insistance, une pé-^
nétratiônqui mériteraient d'être remarquées par nos intellectuels.
Dès le mois de janvier 1898, avant d*essayer la première tenta*
tive d'Université populaire et même avant que le projet n'eût
été baptisé de ce nom, M. Deherme répudiait les erreurs répan-^
dues par tant d'aveugles apôtres de l'instruction :
a La troisième République, écrivait-il, a prodigué l'instruction.
Chaque école construite, disait-on naïvement avec le poète, devait
vider une prison. Le nombre des délinquans analphabets a
diminué, il est vrai ; mais celui des délinquans lettrés a aug-
menté dans les mêmes proportions : le total n'a pas changé. Et
Ton a dû encore construire de nouvelles prisons.
c( On avait considéré Tinstruction comme une fin, au lieu de
l'employer habilement comme un moyen.
<c Nous nous proposons d'instruire aussi, mais pour éduquer,
c est-à-dire élever. Et c'est lïnstruction supérieure qui nous pa-
raitle mieux favoriser cette éducation. Nous n'entendons pas
l'instruction supérieure qui est distribuée, dans nos Facultés et
nos écoles supérieures, trop généreusement peut-être, à une mul-
titude de jeunes gens^ dont beaucoup seront, hélas ! des « déra-
cinés » du sol natal et du sol moral ; mais une instruction supé-
rieure moins pédante, moins sèche, plus large, plus vivante, qui
agira plus sur Tâme qpie sur la mémoire... Nous ne ferons pas
des érudits, mais des hommes. Faire des hommes, des volontés
énergiques, des consciences hautes et claires, des cœurs ardens,
des intelligences saines, tel est notre but. »
Notons ici un accent et un mouvement particuliers. La phrase^
en général courte, va d'un élan tendu et rapide. Il y a de l'art,
ic l'impétuosité, une certaine raideur. Ce dernier caractère s'ox-
)Uque quand on voit et quand on entend le personnage : la
Digitized by VjOOQIC
40i REVUE DES DEUX MONDES.
fougue est gênée par la mélancolie. Le vocabulaire est scienti-
fique, technique ; du moins, il Tétait beaucoup et trop parfois.
Graduellement, le style de l'ouvrier autodidacte et sociologue
s'est allégé d'une terminologie spéciale et a pris un ton posé,
simple et recueilli. L'appel frémissant est toujours prêt ; mais il
se laisse contenir. Les impressions de l'expérience ont assoupli
cette langue originale ; et elles la modifieront encore ; car M. De-
herme n'a pas quarante ans. Pas plus qu'il n'a ambitionné de
savoir uniquement pour savoir, il ne s'est d'ailleurs exercé à
écrire en vue du seul plaisir d'écrire. Les idées qu'il a voulu
grouper « en coopération, » il entend leur donner une influence
positive et sociale ; et il est possédé de la passion de les faire
servir à une œuvre, à une œuvre immense :
« On a voulu faire de la sociologie une science particulière.
C'est en méconnaître le fonds, c'est briser le lien universel, c'est
nier l'évolution. On a tenté de la faire contenir dans la science
économique. D'autres esprits, fort distingués d'ailleurs, se sont
complu au jeu puéril des métaphores biologiques...
« La sociologie est l'aboutissant de toutes les formes de savoir.
Celles-ci en attendent leur synthèse, et c'est dans cette synthèse
même qu'elles trouveront leur raison d'être. La sociologie, c'est
la science voulue, organisée, logique, consciente, — c'est la
science et la conscience de l'humanité... La vérité sociale ne
peut être que le bien social...
« La sociologie seule peut assurer ainsi la convei^ence des
esprits. Elle est la foi, elle est la raison, elle est la science.
« L*heure est prochaine où toutes les manifestations humaines
— sentimens, idées, croyances — seront sociologiques... Les
forces sociologiques se heurtaient, s'annihilaient dans le chaos de
rinconscient et du dogmatisme : elles vont s'organiser, s'harmo-
niser. L'àrae des peuples va s'épanouir et rayonner sur le monde
nouveau.
« Les temps héroïques ne sont pas finis : ils commencent. »
On devine qu'envers l'étroite arrogance du socialisme con-
temporain et envers le collectivisme, M. Deherme n'a pas dû
se montrer moins catégorique et moins hostile qu'à l'égard de la
manie scientifique et de l'illusion scolaire :
« Le socialisme n'a pu donner un aliment à la conscience,
équilibrer les âmes, remplir les cieux, dénouer le drame de la
raison el du sentiment. Et, par son fatalisme économique et sor
Digitized by VjOOQIC
A PROPOS DE l'université POPULAIRE. 405
despotisme législatif, il a été déprimant. Il a nié l'efficacité de
l'effort, pour affirmer celle des ezpédiens. >
<c Le socialisme n'a vu que des rouages, un mécanisme gros-
sier dans ce qui est hyperorganique. Non seulement, il n'a
apporté aucune solution à la crise morale, mais il n a même pas
su voir la gravité de cette crise. C'est de là que découle son im-
puissance incurable de reconstitution. »
La même réprobation du socialisme matérialiste ou maté-
rialisateur a retenti souvent dans cette Revue rédigée par un
athée. Reproduisons encore les lignes suivantes, de juillet 1898,
qui expriment avec éloquence les inquiétudes, les angoisses, les
besoins de l'âme humaine :
« Le néo-socialisme est resté en dehors de. ce débat. Aux
aspirations ignorées de notre âme, aux inquiétudes nobles de
ce temps, au scepticisme» au doute, au dilettantisme, au pessi-
misme etc., il n'a répondu que par la promesse du pain quo-
tidien. N'est-ce pas à en pleurer? Quoi I c'est à ce desideratum
qu'ont abouti des siècles et des siècles d'efforts et de génie!
« Le néo-socialisme ne peut que donner un alin^ent â la déses-
pérance, car c'est précisément sur la vanité des satisfactions
physiologiques que repose tout le pessimisme. Le récent suicide
de la grande socialiste anglaise, M""' Eleonor Âveling, la fille
même de Karl Marx, nous montre par le fait l'incapacité du so-
cialisme à prendre la direction des âmes. La méthodologie du
socialisme n'existe pas, sa psychologie est nulle, sa philosophie
est puérile, sa sociologie, en un mot, est insuffisante.
«... Le socialisme n'a pas compris l'homme... Il a été l'ex-
pression plus ou moins exacte d'un moment ou d'une catégorie,
il n'est pas l'idéal propulseur. »
Après six années, pendant lesquelles M. Deherme n'a vécu,
en somme, que pour l'Université populaire, il constate que le
résultat de l'entreprise est « pitoyable. » La zizanie a pénétré
parmi les associés. Le goût des distractions l'a emporté sur
Tattrait des études. Des comités rivaux se sont formés. L'œuvre
éducatrice a vu surgir en son sein l'arbitraire et incohérente su-
prématie du nombre, le seul dogme, semble-t-il, que la menta-
lité moderne veuille et puisse conserver.
S'il y a cependant pour la vérité, pour la justice, pour la mo-
ile, pour la liberté, une autre source et un autre garant que le
Digitized by VjOOQIC
106 REVUE DBS DEUX MONDES.
nombre, on aimerait à savoir comment ils s'appellent; on a
môme, de ce renseignement, un besoin de plus en plus impé^
rieux.
Beaucoup de philosophes, de pédagogues et d'autres person-
i^ftgos» y compris de nombreux législateurs, s'étonneront qu'une
pareille question leur soit soumise. Mais, lorsqu'elle est posée
par un sociologue instruit, d'ailleurs athée, au courant des mé-
thodes d'éducation et d'organisation, et en contact profond avec
le peuple, c'est sans doute qu'elle n'est pas ridicule, oiseuse ou
naïve. « Sans Dieu, nous n'avons pas encore su concevoir de mo-
rale efficace... » Quand un athée souscrit une telle déclaration,
non seulement devant des catholiques, mais aussi et surtout
devant d'autres athées et des incrédules divers, qui s'imaginent
avoir constitué dé toutes pièces une morale nouvelle, solide,
définitive, c'est que des motifs sérieux le déterminent. Et si
l'homme qui parle ainsi apparaît comme un vivant exemple de.
loyauté, d'indépendance, de sens pratique et de dévouement,
son témoignage vaut la peine d'être examiné.
On se tromperait en supposant que la déception provoquée
par les récentes difficultés intérieures de l'Université populaire
est pour quelque chose dans l'aveu que nous venons de rappeler
encore. Il date du mois de juillet 1903, lorsque l'Université fonc«
tionnait suivant la direction et sous l'influence primitives. Et
puis d'ailleurs, bien plus tôt, avant la fondation de ^œu^Te,nou9
avions entendu M. Deherme, dès le début de son apostolat,
annoncer que la morale est à créer tout entière.
S'il se trompe en le croyant, on doit pouvoir le démontrer et,
pour cette opération importante, disposer de quelques bonnes
raisons, faciles à fournir, péremptoires et simples, dont l'athée
sociologue, intelligent, sincère et courageux, reconnaîtrait bien-
tôt la valeur.
Souhaitons qu'elles lui soient indiquées, car il y aurait un
inconvénient redoutable à ce que la certitude sur une affaire si
grave ne se manifestât que par le silence. Une explication est
d'autant plus urgente que le problème moral, insoupçonné de8
libres penseurs quand s'ouvrit la période laloisatrice, n'est de-
venu que plus impérieux depuis lors, engendrant un nouvean
mécompte et une difficulté nouvelle, après chaque solution qui
devait remettre les choses en ordre et dissiper toute inquiétude.
Ainsi, un édifice dont les fondations s'affaissent, tandis qu'en
Digitized by VjOOQIC
A PROPOS DE l'université POPULAIRE. 407
haut des ouvriers ingénieux s'appliquent à boucher ou bien à
masquer une lézarde.
Séparée de la religion, la morale devait subsister par sa
propre et seule force, et même se consolider naturellement,
quoique par un effet mystérieux, à tout le moins inexpliqué.
Sua mole stat ; et voilà tout! Pourquoi supposer quelle pût
éprouver un dommage? Elle n'était pas, jusque-là, soutenue par
la religion : au contraire, elle la soutenait. Débarrassée d'un
poids inutile, elle allait librement s'épanouir ; et les réforma-
teurs prophétisaient une merveilleuse floraison morale. Fallait-il
absolument assurer l'équilibre de la moralité? Soit; on la muni-
rait d'un lest scientifique capable de la maintenir debout contre
marées et tempêtes. Il y eut, pendant quelques années, un'
immense étalage et une énorme consommation de science. D'ins-
tinct, les pédagogues prenaient à leur compte une des bizarres
idées de Flaubert exprimée dans sa correspondance. 11 écri-
vait à George Sand (8 septembre 1871) ; « Tant qu'on ne s'in-
clinera pas devant les mandarins, tant que V Académie des
sciences ne sera pas le remplaçant du Pape^ la politique tout
entière et la société, jusque dans ses racines, ne sera qu'un
ramassis de blagues écœurantes. » Il y tenait, au point de ne pas
s'attribuer rhonneur de l'invention, probablement pour qu'elle
eût plus de chances de prévaloir ; et, deux ans après, le romancier
écrivait, à George Sand encore : « Voici une belle idée que je
trouve dans Raspail : les médecins devraient être des magistrats^
afin qu'ils puissent forcer... etc. » Cette rencontre de Flaubert et
de Raspail, dans un libéralisme d'apparence scientifique et d'es-
sence autoritaire, représente un état d*esprit qui a subsisté
jusqu'à ces derniers temps. On vit des hommes de laboratoire
professer, eux aussi, la morale, sans lavoir étudiée, et promettre
de la refondre avec les outils de la science. Les étranges pro-
messes scientifiques se répandirent en si grande abondance
que Duclaux, libre penseur, jugea nécessaire de les répudier :
« Bonimens de tréteaux! » (1).
De sourds grondemens se répétaient, arrachant la pédagogie
à son enthousiasme. Elle dut s'imposer des vérifications et des
recherches. Évidemment quelque faute, une lacune, un oubli,
ivait causé le trouble. En effet, personne n'avait songé à Tédu-
(i) Discours reproduit dans la Reme dtt Reouet, iS mars 1900.
L
Digitized by VjOOQIC
408 REVUE DES DEUX MONDES.
cation. Les laïcisateurs le confessèrent avec une sorte d'allé-
gresse, tellement leur confiance demeurait inaltérable. Une fois
Terreur reconnue, rien de plus commode que de la réparer.
L'éducation eut des apôtres par milliers, à n'en savoir que
faire.
Restait à définir l'éducation. On se croyait là-dessus complète-
ment renseigné; néanmoins on fut très heureux d'apprendre que
réducation s'appelait, de son vrai nom, la solidarité. Celle-ci
provoqua des espérances impétueuses, malheureusement déçues
bientôt, puisque la morale ne peut se réduire en mécanisme.
Alors, quoi donc ? Le devoir et l'idéal! Us devinrent le thème
des discours de circonstance, aussi bien que des leçons pédago-
giques. Les instituteurs, déjà l'objet de tant de prévenances, mon-
tèrent encore d'uu grade et apprirent qu'ils passaient au rang
d'éducateurs; de quoi ils ressentirent un plaisir extrême. Et
l'auguste fonction éveilla l'envie d'autres personnages officiels et
d'innombrables particuliers, qui, soudain, se sentirent une &me
essentiellement éducatrice et parlèrent de l'impératif catégo-
rique, comme si c*eût été leur plus ancienne connaissance.
Beaucoup d'instituteurs estimèrent que, puisqu'on les encou-
rageait à ce point, Thcure arrivait pour eux de se permettre un
plein essor. De l'individu, qu'ils devaient réfonner par l'éduca-
tion, ils passèrent à l'esprit public, et prirent soin de lui enseigner
le mépris des vieilles mœurs et la haine du militarisme. Ils pro-
fessaient en cadence. On les loua de chanter avec un si bel eu-
train. Mais la satisfaction se mélangea de quelque malaise,
quand on s aperçut qu'ils chantaient V Internationale.
En môme temps, de hauts pédagogues, désireux de prôcher
d'exemple, prenaient des libertés envers certains principes fon-
damentaux, jusque-là protégés contre l'investigation indiscrète.
Tel docteur en pédagogie livrait à la critique des instituteurs
primaires Torigine du devoir, cette autorité demeurée iascnt table
et par là justement soupçonnée de bénéficier d'une révérence su-
perstitieuse.
Et les exaltés ne sont pas les seuls qui poussent à l'aiTraQ'
chissement sans limites. Un professeur de philosophie, M. Lévy-
Bruhl, dans un volume intitulé La morale et la science des
mœurs, salue d'avance le jour où Ton cessera d'opposer à la
nature un idéal « dont les traits les pins précis sont empruntés
d'elle; » le jour où « la conquête méltiodique du réel aura suc-
Digitized by VjOOQIC
A PROPOS DE l'université POPULAIRE.
109
cédé à la conception ima^native dan idéal. » D'après Témi-
nent professeur, le réel, c'est seulement le relatif; et, en fait
de devoir aussi bien qu'en fait d'autre chose, nous en sommes
réduits aux approximations : « Peut-être ne concevons-nous le
devoir comme absolu, que parce qu'il se présente comme impé-
ratif. » Alors, il ne resterait pas un gros efifort à s'imposer, pour
adopter, en manière de conclusion définitive, approximative et
sufGsante, la boutade de Renan : « Après tout, peut-être que ce
monde n'est pas quelque chose de très sérieux. »
L'idéal et le devoir étaient intangibles : ils ont cessé de l'être ;
et leur déclin s'accuse. Bientôt, sans doute, les hommes ne se
souviendront d'eux que pour murmurer la plainte poétique :
\
0 soleils disparus derrière rhorizon!
Et il semblera que la pensée favorite de Kant, elle aussi poé-
tique : « Le ciel étoile sur ma tète ; la loi morale en moi, »> ait
défini l'avenir prochain, puisque l'humanité, désormais appauvrie
de la lumière du plein jour, recevra seulement
Cette obscure clarté qui tombe des étoiles.
Combien de temps encore la conscience gardera-t-olle un
prestige appréciable? En tout cas, elle aura son tour, qui parait
s'approcher.
L'Université populaire du faubourg Saint-Antomc fut inau-
gurée le 9 octobre 1898. Peu de temps après elle avait, à Pari^
surtout, suggéré des imitations nombreuses. Ainsi on vit s'or-
ganiser la Solidarité^ Université populaire du XII1« arrondisse-
ment; les Universités du XIV* et du XV*; le Réveil, du 1*' et
du II*; la Fraternelle y du III*; VUnion-Mouffetard; V Idéal social,
du X*; V Émancipation j de Grenelle; Y Aurore, du Poinl-du-
Jour; les Soirées ^ de Passy; le Fof/er du Peuple, aux Tunies;
la Coopération des Épinettes; VU.-P. de Caulaincourt; VEii"
seignement mutuel^ de la Chapelle; la Solidarité ouvrière, du
XIX*; la Fondation universitaire ^ de Belleville. Des groupeiuejis
analogues surgirent à Lille, à Dijon, à Nancy, à Rouen, à Avi-
g ion, à Bar-le-Duc, etc.
Comme on pouvait sy attendre, l'impétueux eian fut calmé
1 entôt, sinon entièrement dissipé; ou bien l'ardeur studieuse se
Digitized by
Google
ilO BETUS DBS DEUX MONDES.
laissa dévoyer, devancer, consumer parla fièvre des combinaisons
politiques, électorales, socialistes, voire anarchistes. Il va sans
dire que les rivalités personnelles eurent leur éclosion dans ces
endroits comme ailleursi avec Temportement propre aux milieux
ouvriers.
Incontestable, avoué franchement par M. Deherme et par
d'autres apôtres, Tinsuccès provient des causes qiii naissent
d'elles-mêmes au sein d'associations oti se mélangent les caté-
gories, les opinions, les tendances, les habitudes trop différentes
les unes des autres. Parmi ces causes, deux, sans doute, ont en
et devaient avoir un effet inévitable.
Mentionnons d'abord les lourdes difficultés produites par
l'insuffisante organisation; mai^ gardons-nous de l'incriminer,
car elle rencontre de tels obstacles qu'on en est encore à se
demander si elle comporte un remède. Évidemment, VUniversiti
populaire a besoin d'un personnel qui l'administre et qui la dirige,
qui veille à l'application de l'idée manifestée par elle. Or, il nV
a ici d'autre force et d'autre point d'appui que la bonne volonté
soit chez les professeurs, soit chez les auditeurs; et cette bonne
volonté se trouve réduite à s'exercer pendant les heures de loisir,
c'est-à-dire dans les conditions qui s'accordent le moins avec une
activité régulière. Sans régularité, évidemment encore, nul oi^-
nisme ne fonctionne, ni ne se soutient. M. Deherme, lui, s'est
imposé le devoir de vivre pour l'œuvre qu'il a fondée. Pendant
six années, il a passé toutes ses soirées parmi les travailleurs
qu'il conviait à s'instruire, donnant l'exemple, certaines fois
efficace, de la ponctualité scrupuleuse. Il a même, dans un coin
de VUniversité populaire, installé son logement. Il a réalisé ainsi,
selon une mesure bien restreinte, mais du moins autant qu'il dé-
pendait de lui, la permanence de la direction.
A quel point cette permanence est nécessaire, on l'a compris
aussi dans un groupe voisin, constitué peu de temps après
VUniversité du faubourg Saint- Antoine : XdiFondation Universitaire
de Belleville. Là, M. Jacques Bardoux et ses amis ont pris un soin
tout particulier d'établir ce qu'ils appellent l'institution des
c< résidons » et qu'ils ont empruntée à l'Angleterre (1). C'est sur-
tout, en effet, sur le sol anglais qu'ils ont choisi leur modèle. Ik
avaient étudié de près l'œuvre de Toynbee-Hall, le type le pins
(i) Voyez dans la ^evue du 15 octobre Tarticle de M. Augustin Filon : CoUff^
êocialei et collèget ouvriers en Angleterre,
Digitized by VjOOQIC
A PROPOS DE l'université POPULAIRE.
411
eomplef de ces Universtty's Settlemens ^i, dans les villes indu*
strielles anglaises, fournissent des centres d'instruction populaire
reliés aux Universités proprement dites. A Toynbee-Hall, une
douzaine d'étudians sont présens tous les soirs, pour assurer le
fonctionnement des cours; et, de plus, ils habitent, pendant
quinze jours ou davantage, au siège de l'association; après,
d'autres les remplacent; et ainsi de suite. Chez nous, très diffi-
cile a été la première tentative pour appliquer ce système; on
le voit par le compte rendu fort intéressant que M. Jacques
Bardoux a publié dans la Réforme sociale du l®* janvier 1900 sur
la Fondation Universitaire de Belleville ; mais enfin l'idée n'est
pas abandonnée.
Outre la direction administrative, la direction intellectuelle
fait défaut aux Universités populaires ,
Là, sans doute, il y a des professeurs, qui s'inspirent, plus
ou moins, de quelque méthode et de quelque programme; mais,
comme Tenseigneinent est donné selon le hasard des circon-
stances, ces méthodes et ces programmes se confondent ou se
contrarient, laissant subsister des vides dans lesquels se perdent
le zèle des maîtres et l'attention des auditeurs.
Quelles connaissances précises, durables, utilisables, garniront
l'esprit d'un ouvrier qui aura, même durant plusieurs mois,
entenda une série de leçons ainsi distribuées : les Principes
de 89; — l'Électricité; — l'Art grec; — l'Hygiène sociale; —
l'Histoire de Paris; — Tolstoï; — l'Évolution des mondes; —
Herbert Spencer; — le premier Empire; — la Coopération en
Angleterre; — la Crise morale; — la Sténographie; — Lu-
ther; — les Recherches sous-marines; — la Littérature euro-
péeime, etc., etc., le tout varié, et aussi compliqué, par des dis^-
sertations anti-religieuses et parfois anarchistes? Enseigner tout
aux mêmes auditeurs et enseigner tout sans ordre, c'est ne rien
enseigner, ou si peu de chose 1
Dans un livre récent et qui contient une multitude d'obser-
vations et d'indications sur les œuvres complémentaires de
l'Ecole, M. Max Turmann a signalé le défaut capital que pré-
sente «c le système des conférences sans lien entre elles (1). » Il
"ait observer qu'on aurait tort d'accuser seulement la mobilité
i'esprit des ouvriers, nullement habitués d'ailleurs à suivre une
(1) VÊducalion populaire, par M. Max Turmann, 2* édition. Ouvrage couronné
^tf l'Académie française. Lecoffre, éditeur.
Digitized by
Google
^
412 REVUE DES DEUX MONDES.
série quelconque de démonstrations. « Tous les professeurs,
dit-il, n'ont pas les aptitudes indispensables; » et, en général, ils
n'ont pas, soit le goût, soit le temps, de préparer un cours pour
une besogne supplémentaire, d'autant plus que ce cours devrait
être conçu d'après un plan tout nouveau. Cependant, à la Fon-
dation Universitaire de Belleville, et à la Solidarité du XIII*,
des efforts réels ont été faits pour résoudre le problème de VVni-
ver site populaire ;cKv il n'est pas douteux que le problème existe,
qu'il se pose et qu'il s'impose.
' Entre les nombreux documens analysés ou cités dans le vo-
lume de M. Turmann, il s'en trouve un d'une simplicité particu-
lière, émouvante et révélatrice. C'est la relation (1) de la tenta-
tive faite, il y a neuf ans, par quelques ouvriers de Montreuil-
sous-Bois « à seule fin, » disaient-ils eux-mêmes, ((de s'élever à
un plus haut degré de conscience morale et aussi de franchir la
prétendue barrière intellectuelle çue ne peut soi-disant pas fran-
chir le cerveau du tî^availleur. » Un «< camarade de la première
heure » a écrit cet historique « pour les camarades nouveaui
venus. M II nous montre ses amis rassemblés pendant quatre
années, le soir, après le labeur du gagne-pain et occupés, comme
lui-même, à se frayer une route dans les champs de la science.
D'abord, l'astronomie, étudiée au moyen de lectures et avec
l'aide d'un dictionnaire, « pour comprendre les termes tech-
niques. » Après six mois <( d'impressions émues » échangées
entre eux « sur ce panorama éternel, mouvementé et sans bornes,»
les ouvriers discernent la nécessite d'entamer un autre chapitre,
qui est la suite logique du premier ; et ils passent à la composition
des mondes dont ils ont considéré les dimensions et la marche :
alors, viennent la physique et la chimie; puis, l'observation de
la terre et des êtres vivans; puis l'histoire des idées. Et toujours,
la lecture faite, ils prennent soin de constater ce qu'ils y ont
compris; et ils échangent leurs impressions. M. Deherme étaitde
ce groupe où germait, inconsciente, la pensée de l'Université
populaire. C'est lui qui mît ses camarades en rapports avec
quelques (( producteurs intellectuels, » et ainsi procura des
maîtres aux ouvriers qui venaient de former la modeste et tou-
chante « Société d'études après le travail. »
Le persévérant désir éveillé parmi eux s'est, depuis, affiroK
(1) Publiée (l*abord par M"* Dick-May dans la Rtfoue socialiste dn 15 Janvier 1901
Digitized by VjOOQIC
A PROPOS DE l'université POPULAIRE. 413
avec une vigueur qui a pris parfois le caractère d'une sommation
adressée aux bourgeois instruits. Une voix profonde et impé-
rieuse a notifié qu'au milieu du peuple on n'admet pas que h
savoir général doive indéfiniment rester le privilège et le mo
nopole d'une classe. Si exagérée que leur paraisse la nouvelle
exigence née dans le monde populaire, les bourgeois intellec-
tuels soupçonnent qu'ils feront prudemment de s'occuper d'y
donner une satisfaction positive. Répondre aux ouvriers que la
science est, pour eux, d'un accès trop difficile, équivaudrait h les
jeter, sous le poids de la déception et de la colère, dans les
pires jouissances matérielles. Et sans doute la justice et l'hu-
manité ont aussi, et premièrement, leur mot à dire dans une
conjoncture d'une telle importance.
Mais comment amener les notions scientifiques à la portée
des travailleurs? Il semble bien que la nécessité survenue im-
plique toute une grande entreprise de haute vulgarisation, pour
Taboutissement de laquelle les savans auront besoin d'imaginer
plus d'une méthode et plus d un programme, en attendant lin-
ventaire universel, la classification générale, la conclusion sur les
sujets que s'est réservés la science, depuis assez longtemps
déjà.
Est-ce d'elle que dépend la morale? Que la science nous en-
seigne donc une morale, dont, assurément, on ne peut se passer
et dont on parait même éprouver un vif besoin.
Que si la morale ne dépend pas des autorités scientifiques,
que Ton dise où sont ses principes et ses doctrines. Et si elle n'eu
a pas, apprenons au moins de quoi, par hasard, elle pourrait
bien se composer.
L'effort dépensé par l'Université populaire et les déclarations
d'ouvriers instruits et d'apôtres, tels que M. Deherme, se résument
en effet dans cette mise en demeure.
Pour s'être débarrassée de Dieu, notre société se trouve en-
gagée dans des embarras extrêmes.
Dieu, « catégorie de l'idéal,... » et voici qu'il ny a plus
didcal!
La morale sans Dieu... et nous voilà sans morale!
Qu*il soit singulier de voir un athée enregistrer et notifier une
pareille constatation, nul doute; mais elle en acquiert plus d'im-
portance.
Et c'est pourquoi aussi les apôtres du relativisme... absolu
Digitized by VjOOQIC
•^
414 REVUE DES DEUX MONDES.
ont une occasion exceptionnelle et pressante de démontrer que
Thumanité, qui n'existe point par elle-même et qui ne se con-
naît pas elle-même, peut néanmoins se suffire à elle seule, ne
daignant rien accepter de personne et surtout de la puissance
supérieure, dont elle continue de dépendre néanmoins.
Probablement, les intellectuels purs déclineront la mise en
demeure présentée par le sociologue populaire et, entre autres
motifs, parce qu'elle sort du milieu populaire. Ils n'aiment pas
s'incliner vers le peuple pour recueillir sa pensée. Ils consentent
à le plaindre, avec la certitude qu'il a des exigences démesurées
et que les choses raffinées, enseignées dans leurs livres et dans
leurs discours, ne sont pas pour lui ; et peut-être le lui diront-ils.
Mais l'heure a fui où l'incrédulité faisait partie du luxe. Déjà,
du temps de Voltaire, certain coiffeur s'irritait d'un privilège si
humiliant : « Encore que je ne sois qu*un misérable coiffeur.
Monsieur croit-il que j'aie plus de religion qu'un autre? » La
foule, maintenant, répète en chœur le reproche autrefois isolé ;
et c'est un soin superflu do faire observer que désormais Ton
doit compter avec elle.
D'ailleurs, outre les motifs, urgens et menacans, qui dispen-
seraient de considérations supplémentaires, la présente phi-
losophie se sentira peut-être obligée envers elle-même à prou^
ver qu'en poussant aussi loin qu'elle Ta fait ses distinctions, ses
systèmes et sa critique, elle n'a point perdu de vue le monde
réel. Que cet immense travail puisse glorifier l'intellig^ice hu-
maine, assurément ! mais on commence à craindre qu'il ne s'épuise
dans l'impossibilité de conclure. Or, quand elle intéresse la
morale, la conscience, la raison, le cœur, tout l'essentiel de la
vie, une conclusion doit pouvoir se traduire en un langage com-
préhensible pour tous les hommes. Sinon, ce ne serait pas la
peine d'avoir tant reproché aux anciens scolastiques leur goût
pour les abstractions ; et pas la peine non plus d'avoir tant ridi-
culisé Baralipton et Barbara,
Si Ton arrivait à bien préciser la pensée philosophique con-
temporaine et qu'on la mit en contact avec la pensée du peuple
d'aujourd'hui, il s'ensuivrait un colloque très original et très
important. Ces deux mondes doivent avoir, l'un et Taulre, quelque
chose à se dire.
Si les intellectuels purs craignaient do ne pouvoir se faire
Digitized by VjOOQIC
A PROPOS DE L UNIVERSITÉ FOPULAIRB. 4!5
comprendre, non par leur faute, mais à cause de la façon de
sentir et de parler propres à l'esprit populaire, ils se mépren-
draient. Us sont de la même nature que les ouvriers; et le peuple
a peut-ôtre pour lui de mieux personnifier ou de mieux mettre en
é\ddenco les profonds instincts de la nature. C'est dans cette
direction qu'il faut tendre, quand on veut ressaisi? tout 6on être
et embrasser pleinement l'idée d'humanité. Les savane y gagnent
de se rappeler qu'ils ne sont pas seuls sur la terre et que leurs
théories, leurs expériences, et leurs critiques reposent sur un
fond qui appartient aussi à tant d'individus très dissemblables
d'eux selon les apparences, mais selon les apparences seulement.
Il est arrivé plus d'une fois qu'un ouvrier redressât les combi-*
naisons des théoriciens et imposât des leçons à des gens qui
avaient complètement perdu l'habitude d'en recevoir Et lorsque,
sans cesser de <( mettre la main à la pâte, » il cultive son esprit
et s'approvisionne d'exactes notions scientifiques, ii peut acqué*
rir un sens général qui lui permet de voir clair, là où les simples
théoriciens s'embrouillent.
Ajoutons que le débat roule sur des idées dont les noms sont
familiers à toutes les catégories de citoyens : raison, devoir,
conscience, nature. Que ce soit une folle piél^ntion de vouloir
analyser et formuler intégraltment le co^itenu de ces idées-là,
d'accord; mais il ne saurait non pins suffire de les designer avec
emphase, ni d'en faire le sujet d'interminables amplificalionsi
ni d'écvire les quatre mots avec des maîusculoà.
Onti besoin de discerner doù vient la raison répandue dans
le monde. ^
De même pour le devoir, que nul homme ne peut imposer
à d'autres hommes; et ceci, qui paraît parfaitement clair parcâ
qu't;^n est accoutumé de l'entendre dire et parce qu'on n'y pense
pas, ceci mériterait bien d'être examiné.
La conscience?... Elle est invoquée et glorifiée àtoutpropos,
comme une autorité qui défierait le blasphème: et tout«*.fois c'est
Tau tonte dont le fonctir nnemenlot les iitros sont le moins connus.
Ibiiombrables sont les livres otielle occupe un^ place d'honuenr;
mais ceux, de notre temps, qui étudient la structure et l'origine
de la conscience, ceux-là se comptent sur les doigts. Or. ncu»
parle d'elle surabondamment, et presque personne ne prend soin
de dire ce qu'elle est, ni môme de se le demander.
Et la ntiture, à son tourï.... Elle explique tout; et rien ne
Digitized by VjOOQIC
n
410 REVUE DES DEUX MONDES.
Texplique. Ce serait donc un mystère? Et alors le mystère ne
serait nullement dissipé, et il continuerait de servir de soutien et
d'aliment au vaste ensemble des choses rationnelles. Et sans
doute il n'aurait rien d'absurde, puisqu'il a produit la raison.
Ainsi, chaque recherche un peu attentive nous amène à re-
garder au-dessus de l'humanité, au-dessus de notre monde. Si
tious ne voulons pas lever la tète, nous n'apercevons plus qu'un
chaos, ou plutôt le néant.
Des esprits modérés s'effarouchent d'entendre affirmer que
Dieu est, à ce point, inévitable. Ils pourraient du moins écoute»
la voix des passionnés en révolte, qui appellent Dieu l'universel
envahisseur.
Devant la Chambre, M.Jaurès a déclaré que l'homme doit se
poser en égal de Dieu : « Si Dieu lui-même se dressait devant leè
multitudes, sous une forme palpable, le premier devoir de
rhomme serait de lui refuser l'obéissance et de le considérer
comme l'égal avec qui l'on discute, non comme le mattre que l'on
subit... Voilà en quoi consiste la beauté de notre enseignement
laïque. » Un instant après, il augmentait encore les prérogatives
de notre raison, et il s'écriait : « Toute vérité qui ne viefnt pas
de nous est un mensonge (1). » Ce qui est une bizarre affirma-
tion, de la part de gens qui ne savent pas d'où ils viennent.
La majorité en éprouva un vertige d'enthousiasme. Des congrès
anticléricaux, le dernier congrès de Genève entre autres, ont
prononcé la déchéance de Dieu, décidément remplacé par
l'homme. Un professeur d'école normale vient d'écrire un vo-
lume pour persuader les instituteurs d'enseigner la Bible, mais
à rebours, et de prêcher l'antique promesse trompeuse:
« L'homme, nourri des fruits de l'arbre de la science du bien
et du mal, est semblable à Dieu. » Et eritis sicut Dii : le triomphe
de la libre pensée la ramène au commencement de la révéla-
tion. Mais un autre professeur, ou un autre congrès nous expli-
queront-ils un jour ce que c'est que ce Dieu auquel, en l'insul-
tant, on prétend « ressembler », et comment on discute « comme
avec, un égal » avec ce qui n'existe pas?
Eugène Tavernier.
(1) Discoara prononcé à la ChambrCile il février 1895.
Digitized by VjOOQIC
UNE
RÉVOLUTION DE PALAIS
EN L'AN 1042 A BYZANCE
Dans la soirée du 15 décembre de Tan 1028, était mort au
Grand Palais Sacré de Constantinople, après plus de soixante
années de règne, le grand basileus Basile, second du nom, connu
dans l'histoire sous le nom de Bulgaroctone ou (i le tueur de
Bulgares, » peut-être le plus glorieux des empereurs de Byzance,
successeurs de Constantin et de Justinien, certainement le plus
glorieux de ceux de la longue et brillante dynastie macédonienne.
Les deux illustres tuteurs de ses jeunes ans, Nicéphore Phocas et
Jean Tzimiscès d'abord, lui-même ensuite, durant plus de qua-
rante années, par d'incessantes et terribles guerres contre les
Russes, les Bulgares, les Arabes d'Afrique et d'Asie, les Armé-
niens, les Géorgiens, les Normands d'Italie, avaient à tel point
relevé le prestige de l'empire byzantin, en reportant à nouveau
ses frontières jusqu'au Danube d'une part, au Caucase et à
i'Euphrate de l'autre, que jamais, depuis Justinien, la puissance
de ce vaste État n'avait été plus grande.
Malheureusement cet énergique souverain ne laissait pas de
fils. Son frère puîné, le faible et insignifiant Constantin VIII, qui
avait ri'îgné dans l'ombre à ses côtés, toute sa vie durant, et
pii lui avait succédé seul à un âge avancé, n'avait fait que
rosser sur le trône. Il était mort, lui aussi, dès le 11 novembre
le l'an 1028, après avoir déjà commencé par sa mauvaise admi-
TOMt: xxiii. — 1904. a*
Digitized by VjOOQIC
^
418 REVUE DES DEUX MONDES.
nistration à affaiblir l'empire si brillamment restauré par Basile.
Il laissait trois filles d'âge plus que mûr. L'une, Ëudoxie, avait
embrassé la vie religieuse. Les deux autres étaient Théodora et
la célèbre Zoé. C'était là tout ce qui restait de la fameuse dynastie
dite de Macédoine, d'origine certainement arménienne, qui ré-
gnait à Constantinople depuis plus d'un siècle et demi.
Cependant l'immense Empire réclamait un bras viril pour
le gouverner. Pour protéger ses infinies frontières contre l'assaut
incessant de tant de peuples barbares qui relevaient déjà leur
tête, depuis si longtemps courbée sous le lourd talon du Bulga-
roctone, il fallait aux armées impériales un basileus qui pût
les conduire au combat. Constantin avait décidé qu'une de ses
deux héritières se marierait. Zoé fut préférée à sa sœur Théodora
qui était d'ailleurs sa cadette. Cette Porphyrogénète, déjà quin-
quagénaire, était bien la princesse byzantine du xi* siècle dans
toute la force du terme. Elle avait passé cette longue vie dans
l'existence morne et futile du gynécée impérial, strictement
tenue par son oncle et son père à distance de toute politique.
Elle avait été fort belle ; même des traces de cette beauté subsis-
taient encore. Tout son corps était d'une blancheur éclatante.
Elle avait une chevelure rousse opulente. Son abord imposant
était bien celui d'une fille d'empereur. Son caractère était un mé-
lange de frivolité et d'excessive et étroite dévotion. Mais elle
était bonne jusqu'à la faiblesse et le peuple de l'immense capi-
tale, la Ville gardée de Dieu, adorait en elle la fille auguste des
basileis. Il l'appelait familièrement « Notre Mère. » Une longue
virginité avait aiguisé ses sen8% Son désir avait été extrême d'avoir
enfin un époux.
Son père moribond l'avait mariée à Romain Argyros, d'une des
plus illustres familles de la noblesse byzantine, allié à la famille
impériale, et déjà sexagénaire. Théodora, qui- intriguait avec
tous les mécontens, finit par être enfermée par l'ordre de sa sœur
dans le couvent de Petrion sur la Corne d'Or. Zt)é veilla en per-
sonne à ce qu'on lui coupât les cheveux, c'est-à-dire à ce qu'on
la fit nonne. Romain Argyros fut un basileus rempli d'inten-
tions excellentes. Il se fit cruellement battre par l'armée de l'émir
d'Âlep. Quand il se fut assuré que sa trop mûre épouse ne lui
donnerait jamais d'héritiers, il la négligea fort, car il était vieui
et malade. Elle, furieuse, songea à se consoler avec quelque jeune
amant. Le tentateur se présenta sons la forme d'un personnage
Digitized by VjOOQIC
UNE RÉVOLUTION DE PALAIS. 419
extraordinaire, un ayenturier de Paphlagonie, eunuque, demeuré
célèbre dans l'histoire sous le nom de Jean l'Orphanotrophe.
Cet homme avait débuté auprès de Romain Argyros dans
les emplois les plus infimes. Celui-ci, arrivé au trône, l'avait
nommé d'abord directeur du grand orphelinat impérial de Con-
stantinople, d'où son nom de grand Orphanotrophe, puis, le com*
blant de ses faveurs, il en avait fait le président de son conseil.
L'eunuque Jean dirigeait l'empire en grand ministre, au nom
d'Argyre. Ce parvenu, politique de premier ordre, gouvernant
sans scrupule, avait une qualité touchante. Il adorait les siens :
quatre frères issus comme lui de la lie du peuple, dont deux
avaient été même quelque peu faux monnayeurs. Grâce à sa toute-
puiss€uice, il avait fait de trois d'entre eux les plus hauts per-
sonnages de l'Empire. Le quatrième, nommé Michel, était un
jouvenceau de figure charmante. L'Orphanotrophe, afin de con-
server le pouvoir dans sa famille, le poussa dans la couche de
la vieille basiliâsa qui, tout de suite, aima follement Téphèbe.
Romain Argyros ne vit rien. Ou plutôt il ne voulut rien voir,
heureux de penser que son amoureuse épouse était occupée ail-
leurs. Seulement, comme il tardait trop à mourir, les deux
amans le firent noyer par ses eunuques, alors qu'il prenait un
bain dans la piscine du Grand Palais. Cette même nuit, Zoé fai-
sait mander le vieux patriarche et le forçait de la marier sur
l'heure avec son jeune amant, qui fut aussitôt couronné basileus
dans Sainte-Sophie.
L'aveuturier de bas étage devenait le basileus Michel IV,
connu dans l'histoire sous le nom du Paphlagonien. Or, ce par-
venu, devenu empereur par le crime, n'était pas un prince sans
valeur. Appuyé sur son frère l'Orphanotrophe, il commença &
gouverner avec vigueur. Avec un cynisme parfait, à peine cou-
ronné, il relégua Zoé au gynécée. Elle tenta de résister, mais
fut vaincue dans sa lutte contre ces deux hommes. Le règne du
Paphlagonien ne fut pas sans éclat. Déjà presque mourant, il
comprima en personne une terrible révolte de la nation bul-
gare. Malheureusement ce souverain remarquable était atteint,
bien que tout jeune encore, de deux maladies affreuses, Tépi-
lepsic, et une monstrueuse hydropisie. Son frère TOrphano-
trophe, le voyant moribond, ne pouvait toutefois se décider à
abandonner le pouvoir. Cet homme avisé eut l'habileté de trouver
dans leur famille même un nouveau successeur à l'Empire. Lui
Digitized by VjOOQIC
1
420 REVUE DES DEUX MONDES.
et Je basileus Michel, outre leurs trois frères, avaient encore un
neveu, également appelé Michel, fils d'une de leurs sœurs mariée
jadis, tant toute la situation de la famille avait été primitive-
ment misérable, à un ouvrier calfat du port de Constantinople.
Ce personnage qui avait conservé du métier paternel ce sobri-
quet du Calfat, — en grec « le Calaphate, » — et qui devait se
révéler si prochainement une véritable béte de proie, semblait
alors un jeune homme insignifiant. Zoé était trop âgée. On ne
pouvait plus le lui donner comme amant. L'Orphanotrophe ingé-
nieux s'adressa aux sentimens maternels de cette bonne prin-
cesse. On représenta à la vieille basilissa que Michel IV allait
mourir et qu'elle devait adopter son neveu qui serait le succes-
seur désigné au trône.
Suivant la vieille formule romaine, cette adoption solennelle
entraînerait la légitimité. Ainsi le pouvoir suprême se perpé-
tuerait aux mains de TOrphanotrophe qui continuerait à gou-
verner au nom du nouveau souverain fort inexpérimenté. Docile-
ment comme toujours, Zoé se laissa faire. Dans Sainte-Sophie,
dans une cérémonie prestigieuse, le patriarche officiant, la fille
des basileis, ayant à ses côtés son époux déjà presque agonisctnt,
adopta solennellement le fils du Calfat. Elle le fit asseoir sur
ses genoux et le proclama devant la foule immense du peuple
assemblé son fils et son successeur au trône.
Il en fut de cette cérémonie sacrilège comme il devait en être.
Michel IV étant mort peu après au tombeau de saint Démétrius à
Salonique, où il s'était fait transporter par dévotion, son neveu
devint basileus du fait de son adoption. Ce prince est connu
dans l'histoire par son sobriquet bizarre de Calaphate et son
nom brille dans cette terrible histoire de Byzance d'un sombre
et odieux éclat. Ce jouvenceau, qui jusque-là avait habilement
fait le niais, trompant tout le monde, jusqu'au subtil Orphano-
trophe, jeta presque aussitôt le masque. A peine couronné, il
ne songea plus qu'à jouir seul du pouvoir absolu. Tant d'exemples
récens, sa propre élévation quasi miraculeuse, lui donnaient
toutes les audaces, toutes les ambitions. Les deux seules per-
sonnes, auxquelles il devait tout, qui l'avaient tiré de son néant,
pour faire de lui un empereur, étaient la basilissa Zoé, sa mèro
d'adoption, et son oncle TOrphanotrophe, l'artisan de la puis-
sance des siens. Appuyé sur un autre de ses oncles, le « nobilis-
sime » Constantin, personnage ambitieux et énergique, il corn-
Digitized by
GoogI(
UNE RÉVOLUTION DE PALAIS. 421
mença par se débarrasser de rOrphanotrophe qui, saisi par
trahison, fut confiné dans un lointain exil. Puis, croyant avoir
gagné la faveur populaire par quelques distributions de vivres et
d'argent, ne voyant plus entre lui et le trône que la vieille basi-
lissa, puisque l'autre Porphyrogénète était toujours enfermée
dans son monastère, l'audacieux aventurier, vrai monstre d'ingra-
titude, ne rêva rien de moins que d'expulser Zoé du Palais,
pour se faire proclamer seul basileus à sa place. C'est cette ten-
tative extraordinaire que je vais essayer de raconter. Elle con-
stitue un des épisodes les plus étranges et les plus dramatiques
de l'histoire byzantine, si fertile en événemens tragiques.
« Michel, — dit le chroniqueur byzantin Skylitzës, — décidé à
commettre ce forfait vraiment parricide contre sa bienfaitrice,
voulut auparavant tftter encore une fois le pouls à l'opinion pu-
blique, surtout s'assurer jusqu'à quel degré il pourrait compter
sur les sympathies de la foule urbaine dont la complicité, ou du
moins labstention, lui étaient indispensables pour mener à bien
le crime qu'il méditait. » A la procession solennelle du jour de
P&ques, qui tombait, cette année i042, le 11 avril, il fut fort bien
accueilli par la populace, lors de son passage solennel à travers la
cité pour se rendre à Sainte-Sophie.. Aussi, le dimanche suivant,
18 avril, dimanche de la Quasimodo, décida-t-il d'assister à
l'autre grande procession qui se rendait ce jour-là du Palais au
temple illustre des Saints Apôtres, panthéon des. basileis, au-
jourd'hui la magnifique mosquée du Conquérant. Il y alla en
pompe, revêtu du costume impérial des grands jours, diadème
en tète, escorté par la foule immense des sénateurs et des hauts
dignitaires. Quel rêve pour cet infime parvenu, hier encore le
dernier des inconnus, perdu dans la foule anonyme ! Toute l'in-
finie population de Constantinople, la Ville gardée de Dieu, l'ac-
clamant, se pressait sur le passage de l'admirable cortège, à
travers les rues merveilleusement parées. Seule, la basilissa Zoé
était absente, ce qu'expliquait du reste suffisamment l'étiquette
farouche du gynécée impérial. Sur le parcours de la procession,
les maisons étaient, comme de coutume en ces occasions solen-
nelles, ornées des plus beaux objets d'orfèvrerie en métal pré-
cieux, tendues d'étoffes somptueuses brochées d'or et d'argent.
Cette fois encore, le jeune basileus, à sa grande joie, fut salué
tout le long de sa roule par des acclamations enthousiastes. Il
semblait vraiment que T&me de tout ce peuple se fût donnée à
Digitized by VjOOQIC
1
42â REVUE DES DEUX MONDES.
lui sans retour. Ce fut cela même qui le perdit. Le malheureux
prit pour lui seul tous ces cris d'allégresse, qui ne s'adressaient
qu'au collègue couronné de l'héritière naturelle et bien-aimée de
l'Empire. Complètement trompé, il rentra joyeui^ au Palais,
décidé à agir incontinent.
« Michel, — dit de son côté l'historien contemporain Psellos,
— avait résolu de chasser Zoé du Palais. Il fallait h cette bête
fauve pour lui tout seul la demeure séculaire des basileis. Une
fois cette idée logée dans son étroit cerveau, il ne songea plus
qu'aux moyens d'exécution. Il communiqua d'abord son dessein
aux plus audacieux parmi ses familiers. Puis il interrogea de
même ceux en qui il croyait pouvoir mettre quelque confiance
ou qu'il estimait plus avisés. Les opinions furent très partagées.
On alla jusqu'à le décourager, parce que les astres interrogés de-
meuraient hostiles. Michel écoutait ces divers avis avec gravité.
Surtout il consultait les astrologues. » Psellos poursuit, en nous
racontant que cette classe d'intrigans était encore fort nombreuse
à cette époque h Byzance. Il dit en avoir connu pers.onnellement
plusieurs. « Ce n'étaient point des savans. Ils se souciaient fort
peu de connaître les résultats positifs de la science, qu'ils igno*
raient du reste absolument. Ils prédisaient tout simplement
l'avenir en dressant des horoscopes à cet effet. » « Si je parle d'eux
aussi sévèrement, ajoute notre écrivain, c'est que j'ai moi-même
étudié très longuement leur prétendue science, sans pouvoir ja-
mais arriver à me persuader que les choses humaines étaient
vraiment gouvernées par la marche des astres. » Les réponses
de ces charlatans au sujet de l'opportunité de l'acte criminel que
méditait Michel furent, paraît-il, si absurdes, si hésitantes que
celui-ci finit par éclater de rire. Se moquant de leur fausse
science: « Allez au diable, leur cria-t-il; moi, avec un peu
d'audace, j'en ferai bien plus que vous avec tout votre piètre
savoir! »
Aussitôt après le retour de cette procession aux Sainto Apô-*
très, durant laquelle il avait cru si bien tenir la faveur populaire,
dans cette même journée du 18 avril, le basileus se mit à
Tœuvre. Le misérable n'y alla point de main morte. Il accusa
simplement la basilissa d'avoir voulu le faire empoisonner, le
tout avec des détails inventés aussi invraisemblables qu'effrontés
et ridicules. Zoé, qui, ne se doutant de rien, ignorait toutes ces
turpitudes, se vit subitement, par ordre de son collègue, arrachée
Digitized by VjOOQIC
UNE RÉVOLUTION DE PALAIS. 423
de force, cette même nuit, de ce Palais Sacré où ses ancôtres
régnaient depuis des siècles. Un simulacre de jugement, rendu
siïr le témoignage infâme de quelques faux témoins, la déclara
convaincue du crime abominable de lèse-majesté, et la con*
damna à la déportation immédiate dans un monastère des Iles.
Avant qu'elle ne fût revenue de sa stupeur douloureuse, on la
jetait en pleine nuit sur un navire, avec une unique suivante
pour l'accompagner. Alors, des gens désignés à cet effet, après
avoir coupé sa longue chevelure grise, sur Tordre exprès du
basileus, la transportèrent dans un des monastères de Prinkipo,
la plus grande des îles des Princes, où elle fut enfermée comme
religieuse. Tout ceci n'avait pas pris plus de quelques heures.
Pour s'assurer que leurs ordres avaient été bien exécutés, Michel
et son principal acolyte, le nobilissime, avaient ordonné qu'on
leur rapportât la chevelure impériale. -
Ceci est le récit de Psellos. Skylitzès ajoute ce détail que,
quelques heures auparavant, alors qu'il venait de rentrer au
Palais, le basileus avait expédié au patriarche Alexis, dont il se
défiait, probablement parce qu'il le savait du parti de la basi^
lissa, l'ordre de se rendre dans son monastère de Stenon, sur le
Bosphore, et d'y demeurer jusqu'au lendemain pour y attendre
son arrivée. En même temps, il lui envoyait la grosse somme
de quatre livres d'or comme dédommagement, et parce qu'il se
disposait à lui choisir sous peu un successeur. 11 semble que le
vieux prélat n'ait opposé aucune résistance immédiate à ces vio-
lences du basileus. Nous verrons cependant qu'il ne devait pas
demeurer inactif.
L'historien musulman Ibn el Athir nous fournit ici un ren-
seignement inédit des plus importans qui va mieux nous expli-
quer l'attitude du patriarche. Je rappelle qu'on ignore encore à
quelle source cet auteur du xiii® siècle a puisé les renseignemens
très précieux qu'il nous fournit sur quelques événemens de
l'histoire byzantine aux x« et xi« siècles. Donc Ibn el Athîr, ra-
contant le drame du mois d'avril 1042 à Constantinople, dit que
Michel le Galaphate, après avoir fait déporter Zoé à Prinkipo,
voulut aussi se débarrasser du patriarche Alexis, pour ne point
être gêné par lui dans les projets quïl méditait. 11 lui demanda
de lui offrir un festin dans un monastère de la banlieue de la
capitale, promettant de s'y rendre. Le patriarche s'exécuta et se
rendit en ce lieu pour les préparatifs du festin. Alors le basileus
Digitized by VjOOQIC
424 REVUE DKS DEUX MONDES.
envoya dans ce couvent une foule de soldats des hétairies
barbares, soldats russes et bulgares, avec ordre de tuer secrète-
ment le patriarche. Les mercenaires partirent de nuit et atta-
quèrent le monastère, mais le patriarche leur ayant (ait distri-
buer beaucoup d'argent, réussit à s'échapper furtivement et à
rentrer en ville, où il fit aussitôt sonner les cloches pour soulcvet
le peuple. Ce très précieux récit confirme deux faits importans,
que nous ne pourrions que soupçonner, si nous nous en tenions
aux chroniqueurs byzantins : a savoir la participation capitale
du patriarche à Témeute contre Michel V; et la sympathie pro-
fonde des mercenaires russes ù Tendroit de la basilissa, en même
temps que leur attitude, d abord louche, puis ouvertement hostile
envers le prétendant. t
Psellos raconte encore avoir entendu dire par quelques-uns
des témoins de ce drame, dont la rapidité avait dépassé toutes
les prévisions, que, lorsque le navire qui emportait la pauvre
Zoé vers Tîle de Prinkipo, distante de quelques milles à peine,
eut gagné le large, celle-ci, apercevant au loin dans la brume
matinale les bâtimens du Grand Palais Sacré où s'était écoulée
toute son existence déjà lopgue, se souvenant de son père Con-
stantin VIII et de ses glorieux prédécesseurs, basileîs des
Romains depuis cinq générations, fondit en larmes. Songeant à
son oncle, Fillustre basileus Basile, cet homme qui avait rendu
de si grands ser^^lces à Tempire, qui avait brillé entre tous les
basileis, elle luj tint ce touchant discours entrecoupé de gémis-
semens : « 0 toi., mon oncle et mon souverain, quand je naquis,
tu m'enveloppas de les mains dans les langes impériaux, puis
tu m'aimas et me comblas de faveurs plus qu'aucune de mes
sœurs, parce que je te ressemblais d'une manière frappante, ainsi
que je l'ai entendu dire cent fois par ceux qui t'avaient connu
dans ta jeunesse. Que de fois en m'embrassant tu m'as dit :
« Mon enfant, vis de longues années pour la gloire de notre fa-
mille, sois-lui une semence divine et une joie précieuse ! » Tu
m'élevais ainsi, rêvant des plus grands projets pour mon heureux
avenir. Hélas ! les espoirs ont été déçus. Car me voici désho-
norée et avec moi le nom de tous les miens. Me voici condamnée,
comme une vile criminelle, pour un crime infâme que je n'ai
point commis ! Me voici chassée par la force du Palais de mes
pères, ignorante du lieu où je vais être conduite, ne sachant si
je ne vais point ôtrc livrée aux bêtes, ou noyée dans ces flots
Digitized by VjOOQIC
W^'
UNE RKVOLUTION DF PALAIS. 425
qui m environnent. 0 mon oncic, chi haut îles cieiix, veille sur
moi, sauve les jours de ta misérable nièce ! »
Drame inouï, autant que soudain : Voici donc, à la suite de
cette révolution de Palais, la Porpliyrogénùle Zoé, tout à Theure
basilissa d'un immense empire, héritière de tant de souverains^
maintenant misérable nonne tonsurée dans un de ces fameux
couvens des lies qu'on aperçoit de Constantiuople au loin, à
rentrée de Marmara, et où tant de princes et de princesses^
tant d'illustres victimes, la grande Irène entre autres, près de
deux siècles et demi auparavant, étaient déjà venues avant elle
gémir sur la fragilité des choses humaines! Au dire de Psellos,
la vieille souveraine, qui semble vraiment avoir eu quelques
beaux côtés de caractère, prit tout d'abord son dur exil très en
patience. « Elle avait eu, nous dit-il, durant cette courte et tra-
gique traversée, si terriblement peur d'un pire destin, qu'elle fut
comme soulagée de voir qu'on n'en voulait pas à ses jours. Elle
parut se résigner même à son triste sort, décidée, du moins en
apparence, à ne plus vivre désormais que pour Dieu... Elle ne
pouvait du reste guère faire autrement, ajoute philosophique-
ment le chroniqueur, car elle se trouvait bien pieds et poings
liés aux mains de ce terrible Michel. Elle se mit immédiatement
en prières, bénissant Dieu qui l'avait sauvée d'un péril mortel,
devenue une humble religieuse, victime offerte je ne sais si ce
fut à Dieu, mais certainement à la fureur de ce basileus qui avait
imaginé et ordonné ce honteux guet-apens. »
Le second acte de la tragédie suivit immédiatement le pre-
mier. Le basileus, toujours uniquement préoccupé de se con-
server la faveur populaire, tenta de justifier sa conduite en lui
donnant une consécration publique quasi officielle. Dès les pre-
mières heures du jour, après cette nuit sinistre, le lundi 19,
Michel V convoquait les sénateurs en séance solennelle et leur
débitait le plus mensonger récit, affirmant que Zoé avait tenté
de le faire empoisonner, que lui, la soupçonnant dès longtemps,
l'avait maintes fois prise sur le fait, mais que, mû par une sorte
de pudeur, il avait hésité jusqu'ici à en informer le Sénat. Les
sénateurs, troupeau docile, donnèrent tout naturellement un
blanc-seing à ce triste basileus, approuvant effrontément sa
conduite à l'endroit de sa souveraine.
Ce fut ensuite le tour du peuple de la capitale, beaucoup
plus difficile à convaincre. Pour essayer de calmer sa colère ù
Digitized by VjOOQIC
426 REVUE DES DEUX MONDES.
la nouvelle de Tattentat commis contre cette souveraine tant
aimée, un « pittakion, » sorte de manifeste impérial officiel, —
c'est Michel Attaleiates qui nous apprend ce détail, — fut en hâte
promulgué, motivant et justifiant la conduite du basiieus, noir-
cissant Zoé, mettant tout sur le compte de la pauvre femme. Le-
préfet de la Ville en personne, entouré d'une nombreuse garde
armée, en donna lecture à haute voix à la foule immense ac*
courue dans le vaste Forum de Constantin. Ce « pittakion » disait
en substance, parlant par la bouche même du basiieus : « La
basilissa Zoé que j'ai surprise conspirant contre ma personne a
été déportée par mon ordre. J'ai également chassé de l'Église le
patriarche Alexis qui était de connivence avec elle. Quant à vous,
mon peuple, si vous persistez, comme je l'espère, dans vos bonnes
intentions à mon endroit, vous recevrez de moi de grands bien-
faits et de grands honneurs et vous vivrez d'une vie assurée et
tranquille !»
Psellos dit que dans la foule beaucoup de gens avaient été
gagnés pour applaudir bruyamment à cette communication. On
espérait ainsi enlever les suffrages de la masse. Michel était
môme, parait-il, si assuré du succès, si convaincu que le peuple
accepterait tacitement, à l'exemple du Sénat, l'exil de l'impéra-
trice, qu'il était allé se délasser de ce que notre chroniqueur
appelle ironiquement ses travaux héroïques, aux jeux du Cirque.
Le jeune basiieus se trompait lourdement, et le châtiment de
son indigne conduite allait être aussi brusque qu'atroce.
« La terrible explosion de fureur populaire qui suivit immé-
diatement la communication maladroite du Calaphate, a-t-ondit
avec raison, fit sur les témoins oculaires l'impression la plus
profonde et la plus extraordinaire. » Psellos, qui fut de ceux-là,
inaugure le récit qu'il en va faire par un préambule solennel
« conune il en faut, dit-il, pour les plus grandes scènes histo-
riques, si grandes que Texposé en dépasse les forces humaines. »
11 parle en somme de ce soulèvement fameux en termes qui ne
seraient pas déplacés pour le récit d'un événement tel que les
débuts de la Révolution française. « Pour ce qui va suivre, pour-
suit-il en effet en son langage ampoulé, tout discours humain
demeure inférieur à la grandeur des faits, et l'esprit de ThoDune
ne peut arriver à comprendre les décrets de la Providence. Je
juge ici des autres par moi-même. Pas plus le poète inspiré
divinement, que le rhéteur à Télocnidnce enlrainante, au langage
Digitized by VjOOQIC
UNE RÉVOLUTION DE PALAIS. 427
plein d'arty ou le philosophe à la vaste érudition, expert à con-
naître les causes surnaturelles des événemens et à savoir tout
ce qu'ignorent les autres, ne saurait parler dignement, chacun
avec les qualités ou brillantes, ou grandioses et pénétrantes qui
le distinguent, de faits aussi extraordinaires. Aussi n'aurais-je
jamais osé tenter de raconter ce drame, s*il ne s'agissait préci-
sément là de l'événement le plus considérable de toute cette pé-
riode historique que j'ai entrepris de narrer en détail. C'est ce
qui m'a enhardi, moi, chétif navigateur, à me lancer sur cet
océan redoutable. Je vais donc remémorer de mon mieux les
circonstances qu'amena la vindicte divine, aussitôt après l'exil
de la basilissa. »
C'est, en effet, dans cette mémorable sédition populaire contre
le Galaphate et son oncle, le nobilissime, que le chroniqueur
précieux entre tous pour toute cette période, le fameux Michel
Psellos, apparaît pour la première fois comme jouant lui-mèmé
un rôle dans les événemens extraordinaires qui vont se pressant
autour de lui. Michel V Galaphate avait, dès son avènement
au trône, appelé au ministère d*État Constantin Licboudès, et
celui-ci avait fait la courte échelle à son ancien camarade de
l'Université de Constantinople, Michel Psellos. Il le fit d'abord
nommer juge en province, en Asie, puis le rappela dans sa chère
Byzance et l'attacha au Palais, en qualité d'à hypogrammateus »
ou d'attaché au secrétariat sous la direction du Protoasecretis.
C'est ici que nous le retrouvons dans cette journée terrible qui
devait voir la restauration de Zoé et de sa sœur Théodora, et la
chute et le supplice du misérable Calaphate. Ce fut, nous Talions
voir, une grande journée pour le jexme sous-secrétaire d'État,
alors âgé d'environ vingt-quatre ans.
Suivant Psellos, qu'il faut d'ordinaire préférer puisqu'il fut le
témoin oculaire de cette révolution fameuse, il se serait écoulé
au moins deux fois vingt-quatre heures entre la lecture du « pit-
takion » impérial au Forum de Constantin et la grande explosion
de la fureur populaire. Toutefois, il semble qu'en ce point parti-
culier Skylitzès ait davantage raison, qui raconte que les troubles
de la rue éclatèrent presque aussitôt et faillirent coûter sur cette
place môme du Forum la vie au malheureux préfet de la Ville.
Je n'ai pas les élémens qu'il faudrait pour décider entre ces deux
récits qui ne varient du reste guère que dans ce détail. Je le3
doime ici consécutivement :
Digitized by VjOOQIC
428 Rrr\'UK des deux mondes.
Voici d'abord celui de Skylitzès : « Lorsque le préfet eut
achevé la lecture du « pittakion » devant la foule immense
assemblée, on entendit soudain une voix tonnante s'écrier, sans
qu'on sût d'où elle venait : « Nous ne voulons pas de Timpur
Calaphate pour notre basileus. Nous voulons la légitime héri-
tière du trône, notre mère Zoé! » Et aussitôt, tout d'une voix,
le peuple entier se mit à vociférer à grands cris : « Mort, mort
au Calaphate I » et autres imprécations effroyables. En môme
temps, ces milliers d'hommes, saisissant qui un caillou, qui un
bâton ou un escabeau, se ruent sur le préfet. Peu s'en fallut que
l'infortuné patrice ne fût assommé. Il avait nom Anastase et avait
jadis été un des familiers du basileus Constantin, père de la
basilissa. Heureusement qu'il put échapper aux émeutiers et s'en-
fuir en hâte. »
Le récit de Psellos, pour en arriver à cette même fin de
l'attaque du Palais par la foule constantinopolitaine, est assez
différent.
« Durant que Michel, dit-il, se laissait aller à la joie, se féli-
citant du succès du plan qui lui tenait tant à cœur, se prélassant
aussi dans la satisfaction béate de sa vanité, l'orage s'en allait
grondant et grossissant dans l'immense Ville. L'infini mouve-
ment des affaires, le va-et-vient des plaisirs, avaient à la fois
subitement et partout cessé. Partout la foule commençait à
s'agiter furieusement. Tous les âges, les sexes, toutes les classes
se groupaient, proférant des murmures de plus en plus violens.
 chaque moment, l'attitude de cette multitude devenait
plus menaçante, et qui d'abord avait parlé tout bas maintenant
exprimait tout haut sa fureur. A mesure que l'on connaissait
mieux l'infortune si subite de la basilissa et l'audace de son
bourreau, un sombre voile de douleur et de colère semblait
s'étendre plus lourdement sur la cité, comme c'est le cas lors des
grandes calamités publiques. Une morne tristesse accablait
toutes les physionomies.
« C'était vers Theure de midi du lundi 19 avril. Personne ne
se contenait plus. Les murmures étaient devenus des vociféra-
tions. Les moins violens déclamaient sur les places publiques et
avaient déjà composé sur l'événement des tragoudia ou chansons
historiques populaires. Le désir, d'abord vague, de venger la
bitôilissa exilée avait pris rapidement une forme aussi définie
que violente. Toutes les classes rivalisaient de colère, prêtres,
Digitized by VjOOQIC
UNE RÉVOLUTION DE PALAIS. 429
hauts fonctionnaires, jusqu'aux membres de la famille du basi-
leuSy les ouvriers aussi, toute la populace enfin. Chacun se pré-
parait à une lutte sans merci.
« Fait infiniment plus grave, les troupes de la garde tauro-
scythe, les fameux mercenaires russes ou Vserings, celles d'autres
nations barbares encore, ne contenaient plus leur colère. Bref,
ces vaillans, comme chacun dans la cité, étaient prêts à donner
leur vie pour la basilissa bien-aimée, victime d'une telle infamie.
Quant aux femmes, elles étaient devenues des furies. Gomment
pourrais-je décrire leur attitude pour ceux qui n'ont pu de visu
contempler un tel spectacle? J'en ai de I^es yeux vu un grand
nombre qui jamais une heure jusque-là, dans toute leur vie,
n'avaient mis les pieds hors du gynécée et qui se montraient
maintenant audacieusement à la foule, poussant des cris aigus,
éclatant en sanglots, en plaintes lamentables. Pareilles à des Mé-
nades, groupées en une masse hurlante, elles proféraient des
imprécations terribles contre le scélérat qui les avait privées de
leur mère adorée. « Elle seule, disaient-elles à haute voix, était
aussi noble d'âme que belle de figure I Elle seule était notre sou-
veraine et notre mère, notre basilissa légitime, fille de nos basi-
leis ! Gomment ce misérable parvenu a-t-il osé mettre la main
sur cette noble femme et la traiter avec cette indignité ? »
« Ainsi parlaient ces femmes distinguées devenues de véritables
mégères en môme temps qu'elles se précipitaient dans la direc-
tion du Palais pour tenter d'y mettre le feu. Gela avait commencé
par des groupes isolés. Maintenant c'était toute la population
qui accourait à la fois autour de la demeure impériale, poussée
par un môme élan de fureur, chacun ayant saisi l'arme qui lui
était tombée sous la main. Les uns brandissaient des haches,
les autres de lourdes framées, des épées, des massues; qui
maniait un arc, une lance, qui s'armait de cailloux. On avait
ouvert les portes de toutes les prisons.
« Bien vite, toute cette foule en délire eut entouré hurlante
rimmense enceinte palatine. Je me trouvais à ce moment dans
une des antichambres du basileus. A cette époque, je remplissais,
depuis assez longtemps, auprès du souverain, les fonctions de se-
cond dsecretis impérial, et j'étais occupé à dicter des dépêches
officielles, lorsque nous entendîmes soudain monter par les fenê-
tres une grande rumeur, un grand bruit de chevaux qui nous
bouleversa tous. Aussitôt on introduisit un messag^er haletant
Digitized by VjOOQIC
430 REVUE DES DEUX MONDES.
qui annonça que tout le peuple de la capitale se précipitait en
masse sur le Palais, pour attaquer le basileus. La plupart de
ceux qui m'entouraient crièrent d'abord que c'était folie. Quant
à moi, me remémorant les propos que j'avais entendu proférer
par la foule dans les jours précédons, je me rendis tout de suite
compte de l'extrôme gravité de la situation. L'étincelle du début
était devenue un immense incendie qu'aucune rivière ne saurait
plus éteindre. Je me jetai précipitamment sur un cheval et
m'élançai dans la direction du tumulte. Lk je fus témoin du
spectacle extraordinaire que voici.
a Toute cette foule, — poursuit notre si précieux, mais très em-
phatique chroniqueur, t— semblait vivre par une influence supé*
rieure mystérieuse. Elle avait, en un clin d'œil, complètement
changé d'aspect. Tous ces milliers d'êtres humains couraient
comme des fous furieux, sentant leurs forces comme décuplées.
Leurs yeux jetaient des flammes à la fois de colère et d'enthou^
siasme. Tandis qu'une partie de la populace forçait ainsi les pri*
sons, délivrait et armait les prisonniers et les bandits de toute
espèce, une autre portion se mit à attaquer les belles et riches
habitations des parens du basileus. Toutes, assaillies presque si^
multanément, furent aussitôt démolies de fond en comble. C'était
un spectacle terrifiant. Hommes, femmes, enfans travaillaient
avec fureur à cette œuvre de destruction. Tout ce qu'on trouvait
dans les maisons ainsi livrées à la pire colère populaire était
immédiatement emporté dehors par les démolisseurs et vendu
par eux à vil prix. Même les églises, les couvens fondés ou dotés
par le Calaphate et les membres de sa famille, ne trouvèrent pas
grâce. Parmi les demeures les plus vivement attaquées était
celle du nobilissime Constantin, l'âme damnée du basileus son
neveu. Le nobilissime, qui, à ce moment, ne se trouvait pas au
Palais, avait d'abord couru chez lui pour fuir l'émeute qui l'épou*
vantait, puis, assiégé par elle, voyant qu'il allait périr^ il avait
armé toute sa maison et s'était mis bravement, lui sans armes, à
la tête de cette troupe improvisée. On avait fait une sortie déses-
pérée et on s'était rué, avec la rapidité de l'éclair, l'épée haute,
à travers les voies encombrées. On avait ainsi réussi à gagner le
Palais où on avait trouvé le basileus assis, muet, consterné
d'épouvante. D'abord le malheureux s'était imaginé que ses
gardes barbares, russes et autres, viendraient en quelques instans
à bout de ce qu'il croyait être une simple échauffourée. Puis,
Digitized by VjOOQIC
UNE BÉVOLUTION DE PALAIS. 431
voyant avec terreur que cette révolte était celle de tout un peuple,
que les Vaerings et autres mercenaires commençaient à passer
ouvertement à l'émeute, il avait de suite perdu la tête, mourant
de peur, ne sachant plus que faire, ni qu'ordonner, abandonné
de tous, n'osant même plus» se fier à ses gardes dont les uns hési-
taient déjà à lui obéir, dont les autres désertaient délibérément
pour se joindre au peuple. Il pouvait être environ la douzième
heure du jour. Le pauvre insensé tomba dans les bras de son
oncle avec des larmes de joie, le remerciant de venir mourir à
ses côtés. Ces deux hommes, qui avaient déjà la mort dans les
yeux, tinrent un rapide conseil. Ils se rendirent compte, Con-
stantin surtout, que leur unique, leur dernière chance de salut
était de rappeler immédiatement Zoé pour tâcher de calmer la
fureur du peuple. Durant qu'on courait chercher la vieille basi-
lissa à Prinkipo, Constantin, demeuré beaucoup plus maître de
lui que son neveu, organisait fiévreusement la défense de l'im-
mense agglomération de bàtimens d'espèce si diverse formant
le Palais Sacré des empereurs, que la foule des émeutiers atta-
quait maintenant sur toutes ses faces avec une violence, une au-
dace inouïes. Par son ordre, les archers et les frondeurs occu-
pèrent les divers points stratégiques, offrant aux assaillans la plus
énergique résistance. On tua ainsi facilement des centaines
d'émeutiers, mais à chaque fois que les groupes de combattans
populaires étaient repoussés à grande perte, ils se reformaient
aussitôt plus nombreux, accourant au combat avec une rage
nouvelle. »
Enfin, on annonça le retour de l'impériale captive. La mal-
heureuse Zoé, raconte Psellos, avait passé depuis la veille par
des émotions si diverses et si fortes que tout son courage
s'en était allé. Certes elle était exaspérée contre son indigne fils
adoptif, mais, comme elle se sentait toujours encore entre ses
mains terribles, elle redoutait à tel point quelque chose de pire,
qu'elle n'osa faire au Calaphate le moindre reproche. Bref, elle
ne fut aucunement à la hauteur des circonstances, mais se prit à
pleurer assez sottement sur la situation quasi désespérée où se
trouvait son bourreau. Était-ce compassion réelle ou feinte?
Psellos ne le dit pas. En tout cas la vieille princesse ne fit au-
cune difficulté pour se laisser montrer au peuple dont on espé-
rait ainsi calmer la fureur. Pour Vy décider, d ailleurs, Michel lui
avait fait les sermens les plus solennels, lui jurant qu'elle allait
Digitized by VjOOQIC
432 KEVUE DES DEUX MONDES.
reprendre aussitôt sa vie de basilissa toute-puissante, aussitôt du
moins que la tempête populaire serait calmée, lui promettant
qu'elle n'aurait que satisfaction de ce qui serait décidé pour elle.
Elle, violemment émue, promit de son côté tout ce qu'on voulut.
Rendant véritablement le bien pour le mal, elle jura de tout son
cœur, semble-t-il, alliance avec son odieux fils adoptif, afin de
ramener au plus vite la paix publique. Aussitôt ces rapides pré-
liminaires conclus, on lui arracha sa robe de bure, on la re-
vêtit en hâte de la robe de pourpre des basilissae, et, le diadème
en tête, dissimulant tant bien que mal l'absence de sa chevelure
grise coupée ras, on Texposa à la vue de la foule ameutée dans
le grand Kathisma de l'Hippodrome, cette haute tribune impé-
riale si fameuse, fortifiée comme une forteresse et qui, domi-
nant l'immense amphithéâtre des jeux, communiquait par der-
rière avec les bâtimens du Palais proprement dits. Le basileus,
le nobilissime et leurs rares partisans se flattaient d'arrêter court
la colère de la foule en montrant aux ém entiers la fille de leurs
basileis saine et sauve, redevenue libre et impératrice comme
devant. Hélas! il était trop tard. La bête populaire était lâchée
et ce remède suprême n'eut pas l'effet tant désiré. Parmi les
émeutiers, les uns ne reconnurent même pas la basilissa. Les
autres persistèrent à vouloir châtier son cruel geôlier qui dut se
retirer précipitamment pour fuir une avalanche de projectiles de
toutes sortes.
À ce moment précis surgit un nouvel incident très grave. Les
chefs véritables de l'émeute, appartenant presque tous à l'aristo-
cratie, aussi universellement que violemment hostile au Cala-
phate, s'étaient pris à redouter que, malgré tout, l'alliance nou-
velle si hâtivement conclue entre la vieille basilissa et son ancien
fils adoptif, ne finit par avoir raison de la colère populaire. Ils
craignaient infiniment que la masse des rebelles ne se laissât
toucher par les sollicitations 4e Zoé et ne vînt à cesser une lutte
devenue sans motif, ce qui eût fait avorter la révolution et as-
suré à nouveau le triomphe du Calaphate exécré. Pressés par les
circonstances qui se modifiaient de minute en minute, ces
hommes imaginèrent en hâte une combinaison nouvelle qui
allait faire entrer en scène un acteur féminin très inattendu.
On n'a pas oublié Théodora, cette seconde fille de Con-
stantin VIII, qui, après avoir partagé durant quelque temps avec
sa sœur Zoé, mais au second rang, les honneurs impériaux, le
Digitized by VjOOQIC
UKE RÉVOLUTION DE PALAIS. 433
trône et l'existence du Palais Sacré, avait fini par tomber victime
de la violente jalousie et des soupçons incessaus de son aînée.
Calomniée délibérément, accablée sous d'odieuses accusations,
elle avait été, sous le régné de Romain Ârgjrros, enveloppée
à deux reprises dans de ténébreuses et odieuses poursuites do
conspirations plus ou moins imaginaires, exilée du Palais
Sacré, tonsurée, enfermée enfin comme religieuse au couvent
de Petrion dans une sorte de demi-captivité dorée. La vieille
Porphyrogénète vierge avait d'abord pris assez facilement son
parti de cette cruelle disgrâce, d'autant plus que, dans le monas*
tère gui lui servait de résidence, on continuait à lui rendre,
par ordre de Romain, des honneurs presque royaux, tout en
surveillant chacun de ses mou vemens. Mais tout le long du
règne du Michel IV, elle avait fort pâti de la haine que celui-ci
portait à sa sœur Zoé. Sa disgrâce en était même devenue bien
plus complète. Personne, au Palais ou dans la Ville gardée de
Dieu, ne prononçait plus le nom de la vieille princesse qui végé-
tait oubliée au fond de son monastère, si complètement oubliée
même que Psellos a pu affirmer, avec quelque exagération,
semble-t-il, que lorsque Michel V prit à son tour le pouvoir, cet
inculte parvenu ignorait jusqu'à l'existence de cette sœur de sa
mère adoptive. En tout cas, Théodora était demeurée depuis tant
de temps si peu gênante que personne ne s'en préoccupait plus
Elle était en outre déjà fort âgée.
Or cette princesse si totalement effacée n'en était pas moins,
exactement au même titre que sa sœur, l'héritière légitime
directe du glorieux sang des basileis de la glorieuse maison de
Macédoine, la fille, elle aussi, de Constantin VIII, la nièce pareil-
lement du grand Basile. Par cela même, toute vieille et chétive
qu'elle pût paraître au fond de sa cellule du Petrion, elle repré-
sentait tme force immense, le principe de la légitimité, à cette
époque encore tout-puissant à Byzance. [Depuis la mort déjà
lointaine de Constantin VIII, un parti s'était plus ou moins se-
crètement formé autour d'elle, qui avait toujours persisté depuis,
constitué par ses fidèles et les anciens familiers de son père et
de son oncle le grand Basile. Les déplorables gouvernemens qui
avaient régné à Byzance, l'horreur des parvenus de Paphla-
gonic avaient très fort augmenté ce parti. On conçoit aisément
comment la bureaucratie constantinopolitaine, fidèle aux tradi-
tions du grand Basile, la noblesse de naissance aussi, et m^me
TOME «m. — 1904. 28
Digitized by VjOOQIC
^
434 REVUE DES DEUX MONDES.
la uobiesse territoriale, avaient dès longtemps pris tacitement
position dans le camp de la plus jeune des descendantes de la
dynastie macédonienne, sans avoir eu jusqu'ici le moyeu de le
manifester. Aujourd'hui il se présentait, pour cette grande frac-
tion (le Topinion publique quasi somnieillante, une occasion
telle qu'il n'y en avait januds bu.
Quand les chefs de T^Smeute qui remplissait la grande Ville
de son tumulte, ces chefs mystérieux qui comptaient bien faire
tourner au profit de leurs plans secrets les convulsions de ia
fureur (populaire, eurent donr vu la basilissa Zoé faire cause
commune, sinon par inclinalxon naturelle, du moins par uéces-
site, avec son prescripteur; quand ils purent craindre qu'elle ne
{M forcée de se retourner contre ceux mêmes qui, depuis la
veille, risquaient leur vie pour la replacer sur le trône, il leur
vint soudain à l'esprit, par une heureuse inspiration, d'aller
quérir dans sa solitude du Petrion la vieille Théodora, et de
faire de son nom un nouveau cri de ralliement pour l'émeute
en la proclamant basilissa aux côtés de sa sœur. Ne pouvant
plus se servir de Tunique nom de Zoé, habilement monopolisé
par Michel, ils tentèrent de le remplacer par celui de Théodora,
qui était comme elle de pur sang impérial.
Ce plan, si brusquement conçu, fut exécuté, avec un ordre
singulier^ une suite tout à fait étonnante au milieu d'un trouble
public aussi universel. Un des familiers du défunt basileus
Constantin VIII, le patrice Constantin Kabasilas, dont Psellos a,
par prudence, négligé de nous dire le nom, que nous connais-
sons d'autre part, mais dont il fait le curieux portrait que voici:
<( un des anciens serviteurs du basileus Constantin, un étran*
ger, homme de haute naissance, de maintien superbe et majes-
tueux, » se mit à ia tête de la manifestation nouvelle, avec les
anciens eunuques de son maître, ime grande partie du Sénat et
un immense concours populaire. On courut, dans le plus grand
ordre, au monastère de Petrion dont on eut tôt fait de forcer la
clôture. C'était vers le milieu de laprès-midi. Préalablement,
on s'était précipité à Sainte*Sophie où le patriarche Alexis, de
retour dans la capitale, officiait. Nous devons ce détail à Sky-
litzës. Il semble donc bien que ce prélat, qui haïssait le nouveau
basileus et qui était fort dévoué à la basilissa, avait négligé
d'obéir à Tinjonction de Michel davoir à se retirer dans son
monastère. Du récit de Skylitzès il résulte encore que le vieux
Digitized by VjOOQIC
UNE RÉVOLUTION DE PALAIS.
435
pontife aurait suivi la foule des émeutiers jusqu'au Pétri on.
Il ne pouvait, du reste^ dans la terrible situation où il se trou-
vai t, faire autre chose que se rallier à la cause des adversaires
de son ennemi mortel le Galnphate. Il parut dans l'Église, au mi-
lieu de la foule tumultueuse, et lui annonça solennellement son
intention de soutenir le parti de Zoé et de favoriser également
l'élévation de Théodora. Skylitzès cite comme étant accoums de
leur côté au couvent, où languissait celle-ci, tous les anciens
eunuques de feu le basileus son père, puis encore le patrice
Constantin Kabasilas et la presque totalité des sénateurs. Tous
ces personnages étaient unanimes à vouloir proclamer la vieille
princesse, non en opposition, mais aux côtés de sa sœur pri-
sonnière aux mains du Calaphate. Ce n'était plus une simple
émeute, c'était une révolution qui se préparait.
La première surprise de la vieille recluse, si subitement pré-
cipitée de l'infini silence du cloître au tumulte affreux de la
rue, en ce jour de trouble, fut abominable. La pauvre femme
épouvantée se refusa avec obstination à écouter les propositions
des chefs du mouvement, de tous les vieux amis de son père et
de sa dynastie. Sourde aux menaces comme aux prières, elle
courut se réfugier dans le sanctuaire de la chapelle conventuelle ;
mais les chefs de la révolte Ty poursuivirent et la saisirent d^
force. Quelques-uns, rendus furieux par sa résistance, tirant
leurs a^rmes, voulaient l'en frapper. Bref, sacrilège inouï, on la
tira avec violence hors du saint lieu. Une fois dans la rue, on
l'affubla du magnifique vêtement impérial, et, ainsi costumée,
on la jeta en hâte sur un cheval. Ce fut dans cet équipage
moitié tragique, moitié grotesque, que la vieille femme qui. le
matin» avait dit ses prières dans la pauvre cellule où elle croyait
bien finir ses jours, fit, encadrée par les rangs pressés d'une
foule enthousiaste, une tumultueuse entrée sous le dôme splen-
dide de Sainte-Sophie, où elle fut immédiatement entourée par
le patriarche et les principaux chefs des émeutiers. C'était dans
ce temple auguste, métropole do la religion orthodoxe, que ceux-
ci avaient décidé de conduire d'abord la nouvelle et étrange
souveraine qu'ils avaient choisie pour la couronner, la proclamer
basilissa des Romains, et lui donner ainsi la consécration et la
protection officielle de TÉglise. Il faisait une obscurité pro-
fonde quand le cortège atteignit Sainte-Sophie, dans la soirée
du lundi 19 au mardi 20 avril.
Digitized by
Google
i:
43(l REVUE DES DEUT MO^DES
Ce fut, dans ce temple grandiose aux vuates majestueus*
un délire de joie dynastique. La foule entière, tout le peuple c
Gonstantinople, grands et petits, toutes les classes confondu
semblant oublier qu'il y avait encore un basileus au Palais,
clamèrent Théodora et aussi sa sœur Zoé. Longtemps, sous le
plafonds courbes à fonds d'or, retentirent les cris incessammei
poussés par cette multitude : « Longue vie à Théodora, noti
mère ! » On procéda au couronnement solennel devant tous le
iiauts dignitaires assemblés. On avait certainement placé, t
vieille Porphyrogénète ahurie sur Tambon, pour qu'enveloppé
de la robe à grands carreaux, solennellement couronnée di
diadème par le patriarche, elle fût visible de tous ces millier
d'êtres humains dans cet édifice géant. Elle reçut ainsi l'hom
mage de tous les dignitaires prosternés à ses pieds. Quelpeintn
pourrait reproduire ces spectacles inouïs, cette plèbe byzantiai
enthousiasmée, tous ces hommes armés, ces prêtres en grani
costume encombrant de leur foule ces espaces étincelans de milU
feux, cette vieille princesse en vêtemens éclatans, effarée, poin
de mire de tous les yeux, ces acclamations pareilles au ton^
nerre qui la saluent incessamment?
Le Calaphate fut déclaré usurpateur et par conséquent déchu
Tous ses partisans furent révoqués de leurs charges, et le sort
de l'infortuné fut ainsi décidé. Théodora et cette multitud
immense passèrent tout le reste de la nuit dans le temple de \i
Souveraine Sagesse.
Tandis qu'une partie de la foule faisait ainsi cortège à Tbéo^
dora, le reste des émeutiers continuait à donner furieusement
assaut au Palais Sacré défendu avec la rage du désespoir. Du.
haut du Kathisma, d'où tant de fois ses prédécesseurs avaient
donné le signal des jeux ou fièrement bravé l'émeute, en face
de ces milliers de révoltés couvrant la vaste enceinte, assoll^
dissant de leurs vociférations incessantes les oiseaux du ciel, le
Calaphate, escorté du nobilissime et de tous les siens, paie,
hagard, s'attendant à chaque instant à être massacré, poussant
en avant la vieille Zoé docile, la désignait désespérément aux
assaillans qui lui répondaient par des huées. Vainement s'effor-
çait-il de les haranguer. Vainement leur criait-il que la basi. jsa
Zoé était déjà restaurée sur son trône, et qu'il serait répo du
favorablement à toutes les demandes populaires. Il ne parvr ait
pas h obtenir ime seconde de silence. Tous d'en bas lui ir-
Digitized by VjOOQIC
UNE RÉVOLUTION DE PALAIS. 437
laient les pires injures, lui jetant une grêle de pierres, tirant
sur lui à coups de flèches. -
Encore- une fois, il était trop tard ! La foule, comme tombée
en démence, coupant incessamment la voix désespérée du prince
se refuse à Técouter et l'insulte outrageusement. Depuis long
temps la nuit était venue. A ce moment, on vient précipitam-
ment annoncer au Calaphate le couronnemiBut de Théodora tst ta
marche sur le Palais d'une partie des émeutiers de Sainte-
Sophie, qui accourent chercher Zoé pour la placer sur le trône
dans l'Église à côté de sa sœur. Alors l'infortuné, comprenant
enfin que tout est perdu, abandonné par ses fameux guerriers
Vaerings ou russes, ne songe plus qu'à sauver ses jours. Il
fait apprêter un navire de la flotte impériale pour gagner par la
voie de la mer, qui lui est encore ouverte, le célèbre couvent de
Stoudion dans l'angle sud-ouest de la Ville. Il veut y abdiquer,
puis s'y faire moine, et compte échapper ainsi au sort qui le me
nace. Mais le nobilissime, plus intrépide, ne le permet point en
core. « Il faut vaincre avec courage, s'écrîe-t-il, ou périr gloriexi -
sèment en basileus. » Cet avis ayant momentanément prévalu,
tout ce gui se trouvait, par le hasard de ces terribles circon
stances, enfermé dans le Palais assiégé, tout, jusqu'aux derniers
valets, est armé, et le nobilissime, conservant tout son sang
froid^ appelant autour de lui toute cette foule disparate, la di$
pose à nouveau aux points les plus menacés. Il s'apprête à ré-
sister jusqu'à la dernière extrémité avec toute son énergie
C'est vraiment l'effort suprême! A cet instant précis, coïncidence
bizarre, on signale l'arrivée par mer au Palais du fameux slra
tigos Katakalon Kekauménos, le glorieux défenseur de Messine,
apportant lui-même au basileuâ la nouvelle du grand succès qu'il
vient de remporter sous les murs de cette ville sur les Sarrasiî\s
de Sicile. Cette heureuse circonstance encourage quelque peu
l'empereur défaillant.
La nuit se passa dans ces transes, dans ces luttes horribles.
Cependant la fin de ce drame étrange approchait rapidement.
L'aube du mardi 20 se leva sur ces milliers de combatlans. Les
émeutiers qui entourent le Palais sont à ce moment divisés en*
trois groupes principaux pour l'assaillir des trois seuls cùLos où
on pouvait Taborder. Les uns font assaut du côte de Mlippo-
drome. Les autres attaquent le forum Âugustéon où se Irouvuicut
la porte de la Chalcé et à sa suite le Triklinion ou caserne des
Digitized by VjOOQIC
438 REVUE DES DEUX MONDES.
Excubiteurs. Le troisième groupe enfin, du côté de la vieille
ville, assiège le « Tzykanisterion » ou Carrousel spécial pour
les exercices équestres des basileis, établi par l'empereur
Basile I*% au ix* siècle. Constantin oppose de môme à ces agres^
seura trois groupes principaux de défenseurs. Partout la lutte se
rallume plus ardente, plus furieuse. Les partisane du basileus
se défendent en désespérés. Le carnage est immenseï surtout
parmi les assaillans^ car 6ette foule urbaine combat presque nue
et sans armes^ luttant à coups de pierres et d'autres matériaux
de cette sorte contre des soldats couverts de mailles et supé--
rieurement équipés. On dit que, dans ce seul jour, qui fut le
mardi 20, environ trois mille hommes de la plèbe constantino*
politaine périrent. Enfin, après des heures de massacre, après
toute une journée et toute une nuit de lutte horrible, le succi^,
vers la fin de la nuit du mardi au mercredi, demeura au plus
grand nombre. Les émeutiers vinrent à bout des défenseurs
du Palais, Nous n'avons guère de détails sur cet effroyable
envahissement de cette magnifique et séculaire demeure de»
basileis. Ce dut être le plus afi'reux pillage, rendu plus drama-
tique encore par l'heure si matinale. On se battait certainement
torches en mains. Skylitzès dit seulement que, forçant les porte»
du Palais, la foule des assaillans se précipita dans le « Sekreton, »
brisant et détruisant tous les objets précieux qui s'y .trouvaient
conservés^ s'em parant en^ outre de sommes énormes en numé-
raire, détruisant du même coup tous les registres des impositions
publiques. Toutes ces bêtes fauves n'avaient qu'une pensée : se
saisir du basileus exécré pour le massacrer. Lui, lorsqu'il s'était
senti perdu, avait eu encore le temps, après avoir changé de
vêtemens pour ne pas être reconnu, de courir au petit port du
Palais sur la mer de Marmara. Là, il s'était, à l'aube naissante,
jeté avec le nobilissime et quelques familiers dans le dromon
ou galère impériale qui avait immédiatement pris le large. Il
laissait derrière lui Zoé, qui fut aussitôt retrouvée par la foule
des émeutiers et portée en triomphe par eux. Durant ce temps,
le bâtiment qui portait le fugitif cinglait en hâte le long de la
rive de lïmmense cité jusqu'en face du monastère de Stotidion,
l'immense couvent dont remplacement est aujourd'hui encore
marqué par la mosquée de l'Écuyer. Mettant pied à terre pré-
cipitamment en ce point écarté de la Ville, où Témeute n'était
pas encore maîtresse, l'oncle et le neveu coururent au monas*-
Digitized by VjOOQIC
UNE RÉVOLUTION DE PALAIS. 439
tère. Après s'être fait raser la chevelure, ils prirent aussitôt Tun
et l'autre Thabit religieux. Puis ils attendirent avec une indicible
angoisse la suite des événemens. C'était le mercredi 21 avril, de
grand malin.
« Ainsi, dît Skylitzès, cette lutte terrible inaugurée à la
deuxième heure du deuxième jour de la semaine qui suit celle de
Pâques, le lundi 19 avril par conséquent, finit dans la nuit du
troisième au quatrième, du mardi 20 au mercredi 21. » L'Em-
pire se trouvait maintenant avoir deux basilissae : Zoé au Palais,
Théodora à la Grande Église. Théodora était la véritable maî-
tresse de la situation, puisque son parti avait forcé le Galaphate
à fuir et réussi à délivrer Zoé. Celle-ci, aussitôt redevenue
impératrice, conservant son ancienne jalousie, voulait mettre de
côté sa sœur si fâcheusement extraite de son couvent, mais elle
se trompait étrangement en ne se rendant pas compte qu'elle
n'était redevenue souveraine que par la grâce de cette sœur. La
multitude, prise soudain de passion pour cette vieille fille si
longtemps oubliée, ne permit point à la basilissa d'agir comme
elle le désirait, et l'obligea à prendre vraiment Théodora pour
collègue. On courut chercher celle-ci à Sainte-Sophie où elle
était demeurée depuis son couronnement, gardée par une portion
de la foule, et on l'amena en triomphe au Palais, probablement
toujours sur son cheval. Le Sénat fut convoqué en hâte, ce
Sénat imbécile, qui, si peu de jours auparavant, avait, sur
l'ordre de Michel, décrété la déposition de Zoé. Celle-ci, rede-
venue maîtresse de l'Empire, harangua d'abord les sénateurs,
puis, escaladant une tribune élevée, probablement celle du Ka-
thisma, elle harangua de môme la foule qui l'acclamait inces-
samment.
« La basilissa, s'écrie Skylitzès, remercia le peuple, comme
il était juste, pour l'intérêt si affectueux que celui-ci lui avait
porté ! » Comme nous allons voir qu'elle ne put sauver le Gala-
phate, et dut sur ce point céder à Théodora, elle n'en conçut
qu'une haine double contre sa sœur et fit d'incroyables efforts
pour la tenir loin du pouvoir. Mais l'attitude du Sénat, surtout
celle du peuple, lui ouvrit les yeux, ainsi qu'à ses très sages con-
seillers. Un règne de Théodora sans Zoé était à ce moment pos-
sible, mais pas l'inverse. Zoé fut donc forcée d'accepter la récon
ciliation, du moins apparente, avec sa sœur. ^ -
Revenons au déplorable Michel V et à son oncle, le nobilis*
Digitized by VjOOQIC
440 REVUE DES DEUX MONDES.
sime. Vêtus de la robe de bure, la tête rasée, afin de bien affirmer
leur intention de se faire moines pour te reste de leurs jours, les
deux infortunés espéraient attendrir ainsi le lion populaire.
Hélas ! ils n'apprirent que trop vite que la foule, loin de vouloir
les épargner, les poursuivait avec plus dWdeur que jamais et
que, le lieu de leur retraite ayant été tôt découvert, elle les y
cherchait pour les tuer, n'ayant plus que cette idée en tête. Dans
leur désespoir, terrifiés par la crainte d'une mort cruelle, ils se
jetèrent alors dans la grande église du couvent qui était dédiée
au Précurseur. Gomme ils attendaient, de minute en minute, l'ar-
rivée de leurs bourreaux, ils embrassèrent avec ferveur la balus-
trade de lautel, lieu de refuge très saint, inviolable. Les mal-
heureux, persuadés que la foule n'oserait commettre le sacrilège
de les en arracher, se cramponnaient désespérément à ce dernier
abri. * •
« Dès que la nouvelle de la fuite du basileus, dit Psellos, se
fut répandue dans la Ville, ta foule prodigieuse qui encombrait
les rues et qui tremblait encore de la terreur d'un revirement
(tans la lutte sanglante aux alentours du Palais, éclata en mani-
festations de joie folle. La terreur fit place à l'enthousiasme. Les
uns couraient dans les temples, dédiant des actions de gr&ces
à Dieu qui venait de leur donner le salut ; tes autres accla-
maient là nouvelle augusta Théodora ; tous dansaient, chantant
par les rues, improvisant des chants de circonstance. Mais la
plupart, je l'ai dit, n'avaient pour le moment qu'une pensée, re-
trouver le misérable Michel et se repaître de son supplice. Tous,
uniformément, couraient dans la direction du lointain couvent du
Stoudion, ne parlant que d'égorger le malheureux après mille
outrages, de couper son corps en morceaux. L'empressement
était tel que ceux mêmes qui entouraient les impératrices firent
comme les autres. On laissa toutefois aux princesses une garde
nombreuse pour tes protéger ! » — Heureusement pour nous, car
cette curiosité nous a valu le récit dramatique de ces scènes
affreuses par un témoin oculaire, heureusement, dis-je, Psellos
fut du nombre de ceux qui désirèrent à tout prix assister au
drame qui allait se passer au Stoudion. Son récit est véritable-
ment tragique. « Je m'attachai, dit-il, aux pas d'un de mes
amis, officier très illustre de la garde impériale, auquel je
m'étais associé depuis toutes ces péripéties pour l'aider de mes
conseils. Nous courûmes au galop de nos chevaux jusqu'à l'église
Digitized by VjOOQIC
UNE RÉVOLUTION DE PALAIS. 441
du Stoudion quo nous trouvâmes entourée d'une foule immense
d'émeu tiers . en armes qui assaillaient de toutes parts le saint
édifice pour Je démolir dans leur rage folle. Nous eûmes une
peine infinie à nous frayer un chemin pour y pénétrer, car une
autre foule plus nombreuse, plus enragée, d'aspect plus terrible
encore, y était déjà assemblée. Tous ces gens, roulant des yeiix
furibonds, vomissaient au milieu d'un vacarme effroyable les
injures et les menaces les plus abominables contre les mal-
heureux réfugiés.
« Je n'avais pas pris parti jusqu«-là bien vivement. Cepen-
dant je n'étais pas insensible aux infortunes de la basilissa et
j'étais assez violemment irrité contre le basileus à cause de sa
conduite abominable envers sa bienfaitrice. Mais quand, après
avoir, avec toute la peine imaginable, fendu cette foule com-
pacte, j'arrivai à l'autel et que j'eus aperçu les deux malheureux,
le basileus à genoux, te^nant embrassée la sainte Table de l'autei,
le nobilissime debout, à sa gauche, tous deux méconnaissables
dans leurs vétemens sordides, tant la confusion et l'épouvante
de la mort altéraient leurs traits, toute ma colère s'évanouii
avec la rapidité de l'éclair. Comme frappé de la foudre, je de-
meurai stupide et muet devant une si complète et si soudaine
catastrophe. Je me mis à maudire la vie qui peut nous faire com-
mettre des actes aussi insensés. Un flot de larmes me monta aux
yeux. Touché de compassion pour une si affreuse infortune, je
me mis à sangloter et h gémir.
« Cependant la foule hurlante pressait de plus en plus les
deux victimes, et toutes ces bêtes fauves menaçaient de les mettre
en pièces. Et moi, je me trouvais debout au côté droit de l'autel,
versant des larmes. Alors les deux malheureux agonisans m'aper-
cevant, me reconnurent. Voyant que je ne les injuriais pas
comme les autres, mais que la pitié m'arrachait des pleurs, sai-
sissant mon regard, ils se précipitèrent de mou côté comme
pour se mettre sous ma protection. Une conversation haletajito,
étrange et dramatique, s'établit hâtivement entre nous. Je com-
mençai par blâmer doucement le nobilissime de s'être joint ar.
basileus pour maltr? iter la basilissa. Puis, m'adressant à ce der-
l 'er, je lui demandai ce qu'il avait à reprocher à sa m^rn et su
s nveraine pour avoir osé méditer contre elle un tel forfait. Tous
( Qx tentèrent de s'excuser. Le nobilissime me jurait qu'il n'avait
1 aidé, ni encouragé en rien sou neveu. Il affirmait n^ôme
Digitized by
GoogI(
412 REVLE DES DEUX MOiNDES
que, d'il eût essayé de se mettre en travers aes projets de
celui-ci, il lui en aurait coûté les pires infortunes, « car, ajoutâ-
t-il, en désignant du. doigt le basileus misérablement affaissé,
celui-là est à tel point entêté dans ce qu'il veut faire, qu'il n'y a
aucun moyen de l'en empêcher. Certes, je l'eusse tenté si c'eût
été possible, et moi et les miens nous ne serions pas ainsi abîmés
dans l'angoisse de la mort. » Quant au basileus, baissant la tète,
pleurant et gémissant, il ne dit que ces seules paroles : « Non,
Dieu n'est pas injuste I Je subis la juste peine de mes crimes. »
En même temps, il saisissait plus étroitement la Table sainte.
Tous deux expiraient littéralement de terreur. Quant à moi, j'es-
pérais encore que les choses en resteraient Ift, et je contemplais
curieusement cette scène lugubre, philosophant en moi-même
sur cette succession inouïe de catastrophes. Héla^! je n'en étais
encore qu'au prélude de la tragédie . »
Ce tumulte abominable durait depub des heures, et la
journée était presque écoulée. La foule en démence entourait
toujours les deux fugitifs en les insultant et les pressant. Un res-
pect superstitieux l'empêchait seul de les arracher à ce refuge
très saint, infiniment vénéré. Mais elle montait la garde pour pré-
venir leur fuite et s'assurer qu'ils finiraient bien par périr.
Comme le jour baissait, on vit enfin arriver un haut fonction-
naire dépêché par la basilissa Théodora, avec ordre d'emmener
les princes. Avec ce personnage, accourait une foule nouvelle,
mélange confus de soldats et d'hommes du peuple.
Skylitzès nous fournit quelques détails, qu'on ne trouve
point dans Psellos, sur la scène qui s'était passée au Palais et qui
avait motivé l'envoi de ce haut fonctionnaire, dont il nous donne
le nom. Psellos nous l'avait au contraire caché, gardant cette
môme prudente réserve pour tous les hommes en vue dont il
raconte les actions.
Après que la basilissa Zoé eut remercié la foule, elle lui
avait demandé ce qu'elle devait faire du basileus. Tous alors,
d'une seule voix, avaient crié : « Mets h mort le scélérat, ô notre
souveraine, fais-le tuer ! Qu'on l'emporte I Qu'on le mette en
croix ! Qa'on lui crève les yeux ! » La bonne Zoé, outre àon hor-
reur naturelle pour les supplices, avait encore le cœur plein de
compassion pour le misérable q^l l'avait si indignement traitée.
Elle hésitait à obéir au peuple. Mais elle n'était plus seul»; k
commander. Théodora, qui, sous la fciule douceur, probablement
Digitized by VjOOQIC
UNE RÉVOLUTION BE PALAIS. 443
commandée par la prudence, avec laquelle elle avait semblé
accepter sa longue et cruelle disgrâce, cachait une rancune con«
centrée, incapable de maîtriser ses sentimens, ordonna au uou*
veau préfet de la Ville, Kampanaros, qui venait de succéder à
l'infortuné Anastase, de se rendre en hâte au couvent du Stou-
dion, d'en arracher par ruse les deux réfugiés, et de leur faire
crever les yeux. C'était là le messager funèbre dont parle PseUos,
qui était arrivé au Stoudion dès la tombée de la nuit. La restau-
ration passible du Galaphate par la longaniniité'de Zoé était,
pour Théodora et son parti, un péril tel qu'il fallait â tout prix
en finir avec ce criminel. On sait combien à Byzance on avait
de faible pour ce supplice affreux de la perte de la vue par per-
foration, brûlement ou arrachement. Il ne tuait pas, donc il ne
mettait pas celui qui avait ordonné le crime en danger de perdre
son âme, mais il arrivait à un but identique en paralysant du
coup la victime qui devenait un corps sans âme et sans vie. Il
n'y avait pas d'exemple dans la sanglante histoire de l'Empire
d'Orient, qu'un homme, même de premier ordre, diminué par
un tel supplice, fût jamais parvenu à jouer de nouveau un rôle
quelconque.
Kampanaros, se dirigeant vers l'autel à travers les rangs
pressés des spectateurs, commanda violemn^ent aux deux réfu-
giés de sortir. Voyant la foule plus acharnée que jamais, épou-
vantés aussi par le ton de menace du préfet, ils refusèrent do
se lever, embrassant avec plus de force les colonnes qui soute-
naient l'autel. Alors Kampanaros, modifiant son attitude, leur
parla avec une feinte douceur, jurant par les plus saints ser-
mens qu'il ne leur serait fait aucun mal s'ils consentaient à
obéir. Eux, pendant ce discours, demeuraient inertes, se répétant
sans doute que, s'il fallait subir la mort, mieux valait périr au
pied de l'autel que d'être massacrés dans la rue.
Kampanaros, désespérant de réussir, même par la douceur, se
résigna à violer le saint lieu. Sur son ordre, on empoigna Michel
et le nobilissime qui poussaient des cris affreux. Cramponnés
à l'autel, ils invo^aient dovxloureusement les saintes Icônes, les
prenant à témoin de cette impiété. Le spectacle était si poignant
que la plupart des assistans commençaient à se sentir émus de
pitié. On se disputait violemment dans l'église. Beaucoup cher-
chaient à obtenir de Kampanaros la promesse qu'on ne tuerait
point les malheureux. Ceux qui les entraînaient, ayant promis tout'
Digitized by VjOOQIC
4ii REVUE DES DEUX MONDES.
ce qu'on voulait, pourvu qu'on les laissât faire, eurent finalement
^ain de cause. On tira par les pieds jusque sur la place devant
l'église le basileus et le nobilissime. Ils y furent accueillis par des
vociférations infinies. On les tournait en dérision. On chantait
des chants de circonstance, on dansait, on riait autour d'eux.
Puis on les jeta chacun sur une misérable mule et on les trans-
porta en cet équipage, à travers les lazzis' de cette multitude, au-
dessus du couvent de Périblepte, « dans l'endroit appelé Sigma. »
C'était uni portique du grand Palais Sacré. Sur la route, on ren-
contra le bourreau envoyé pour leur crever les yeux.
Il fallait se hâter. « Ceux, en effet, dit Psellos, qui étaient
du parti de Théodora , connaissaient le caractère terriblement
jaloux de Zoé. Ils savaient qu'elle aimerait mieux partager le
trône avec un valet d'écurie qu'avec sa sœur. » Bref, ils re-
doutaient, je l'ai dit, un retour imprévu, et que, par la volonté
5e la vieille basilissa, Michel ne parvint à remonter sur le
trône. A tout prix, il fallait en finir avec celui-ci. On décida de
passer outre aux protestations d'une partie de la foule, mais,
par un sentiment de pitié, on convint de s'en tenir aux ordres
Je Théodora, de ne point tuer les deux princes, et seulement de
*eur crever les yeux.
Une fois les victimes amenées sur la place du Sigma, on fit
aiguiser les fers. « Quand l'oncle et le neveu virent qu'il n'y
avait plus d'espoir, dit Psellos, une partie du public étant contre
eux. les autres laissant faire, ils pensèrent rendre l'âme de peur,
demeurant sans voix. Un sénateur qui se trouvait parmi les spec-
tateurs s'efï'orça par de bonnes paroles de leur rendre quelque
onrage. » Psellos, qui avait suivi le tumultueux cortège, assista
-i la fin du drame. Le basileus eut une attitude infiniment piteuse,
Çt'imissant, se lamentant, invoquant tous ceux qui rapprochaient,
suppliant humblement Dieu de ses mains jointes, les étendant
vers toutes les églises, vers tout ce qu'il apercevait. Skylitzès
(lit qu'il supplia lâchement qu'on aveuglât d'abord son oncle qui,
suivant lui, était le seul vrai coupable. Le nobilissime, au con-
traire, après avoir, lui aussi, montré quelque pusillanimité,
quand il vit an'il n'y avait plus de salut à espérer, se ressaisit
tout à fait, étant d'âme autrement ^irile que son neveu, ii.
sembla prendre soudain bravement son parti de Thorrible sort
qui l'attendait. A l'approche des bourreaux il s'olTrit de lui-même.
Comme la foule, avide de contempler son supplice, 1 elouiïail
Digitized by VjOOQIC
UNE RÉVOLUTION DE PALAIS. 443
presque* ne laissant aucun espace libre, il s'adressa d'une voix
ferme à l'officier qui commandait : « Fais donc reculer tout ce
inonde, lui dit-il, et tu verras avec quel courage je saurai subir
on sort. » Puis, comme on allait lui lier les mains, il s'y re-
sa, disant au bourreau : « Si je bouge, tu seras libre de m'at*
bcher au poteau. » Puis il s'étendit de lui-même tout de son
long, sans pftlir, sans un cri ni un gémissement, immobile
comme un mort. On lui arracha les deux yeux, durant que
Michel, haletant d'angoisse, battait l'air de ses mains, déchirant
son visage, se lamentant à haute voix, emplissant l'air de seà
cris. Quand l'horrible mutilation fut achevée, le nobilissime, se
levant de terre sans l'aide de personne, montrant à tous sed
orbites vides ruisselans de sang, soutenu par quelques fidèles,
s'entretint avec eux dans un calme si surprenant, un courage
tellement surhumain qu'il semblait indifférent. Puis ce fut le
tour dubasileus. Celui-ci montrait un tel désespoir, il adressait
ta ciel des prières si désolées que le bourreau, craignant qu'il ne
se débattit, dut le lier fortement. Puis tout fut accompli.
Le supplice du basileus Michel V, dit le Galaphate, marqua
la fin de son règne si bref, en même temps que celle de cette
terrible sédition. Les émeutiers, calmés du coup par cette exécu-
tion, coururent rejoindre Thcodora. Peut-être la vieille femme
était-elle encore à ce moment à Sainte-Sophie, comme laffirme
Psellos, durant que Zoé n'avait, elle, pas quitté le Palais, 'depuis
la fuite précipitée du Galaphate. Pour en finir avec ce misérable
supplicié, disons seulement que, suivant le récit de Skylitzès,
lui et son oncle furent déportés chacun dans un monastère diffé-
rent. Lui fut enfermé à celui d'Eleimôn. Ltf chroniqueur ne nous
dit pas quel fut le lieu d'exil du nobilissime.
La chute du Galaphate avait eu lieu dans la journée du
21 avril 1042. Son court règne n'avait duré que quatre mois et
onze jours. A ce moment le roi capétien Henri !«' régnait en
France.
Gustave ScFiLUMBERGtiR
Digitized by VjOOQIC
REVUE LITTÉRAIRE
GONDORGBT ET LA RÉVOLUTION
« Gondorcet, proscrit avec les Girondins... s'empoisonne M
môme en se voyant arrêté. Cette fin malheureuse et les circonstances
touchantes qui raccompagnèrent... ont pu recouvrir les torts de ses
dernières années, et faire remonter peu à peu son nom au rang d'où il
n'aurait jamais dû le laisser déchoir. Mais qu'on sache bien que c'est
là finalement une amnistie, et qu'on n'essaie point d'en tirer une
apothéose. » Cette conclusion de l'article si pénétrant que Sainte-
Beuve consacrait naguère à Condorcet, se trouverait aujourd'hui
doublement en défaut. Car d'abord on n'est plus bien sûr que Gon-
dorcet se soit empoisonné. Dans son livre sur Condorcet et la Réixh
lution françaue (1), M« L. Cahen montre fort bien que la tradition
généralement acceptée, et que personne ne s'était encore avisé de
mettre endouf^, ne s'appuie sur aucune preuve; et c'est apparemment
la partie la plus neuve de son travail. On sait que, pendant neuf mois,
Condorcet était resté caché dans cette maison de la rue des Fos-
soyeurs (actuellement rue Servandoni), oii M"' Vernet lui donnait
une si courageuse hospitalité. Le 25 mars 1 794, ayant des raisons
de croire que le secret de la maison était découvert, il partait vêtu
d'une carmagnole et d'un bonnet de laine. Il espérait trouver asile
chez les Suard, à Fontenay aux Roses. Les Suard lui fermèrent leur
(1) Condorcet et la Révolution française^ par M. L. Cahen, i vol. in-8* (Alci i).
— Condorcet guide de la Révolution française, par M. Franck Alengry, 1 vol. a-
8« ^Giard et Brière . — Les Grands éducateurs: Condorcet ^ par M. Francisque V il,
1 vol. in-lG (Delaplanej.
Digitized by
Google
REVUE LITTÉRAIRE. 447
porte, n erra pendant deux jours; et, le â7, exténué de fatigue, tenaillé
par la faim, il entrait à Clamart dans une auberge où, ses allures ayant
paru suspectes, il était arrêté. Il fut écroué à la prison de Boui^-la-
Reine, et, le 28, on le trouvait mort dans sa cellule. On raconta qu'il
0*était empoisonné avec un mélange de stramonium et d'opium que
Cabanis lui avait donné, et qu'il portait sous le chaton d'une bague.
Les premières gravures que nous possédions sur la mort du philo-
sophe, et qui datent de 1795, reproduisent déjà en bonne place les
accessoires obligés du drame : la bague et le verre d'eau. H. Cahen
remarque que dans le rapport de Tofûcier de santé, la mort est
attribuée à une congestion sanguine; jamais Cabanis n'a parlé de
BOB présent; M""* de Gondorcet et ses proches n'ont jamais émis
l'hypothèse d'un suicide; enfin Condorcet avait été fouillé et dépouillé
de tout ce qu'il possédait. D'autre part, l'hypothèse de la mort na-
turelle n'a contre elle aucune impossibilité : Condorcet avait toujours
été débile: sa santé, très ébranlée, avait eu beaucoup à souffrir de
la lon^e réclusion chez H"^* Yemet. Il se peut qu'il n'ait pas eu la
force physique de résister aux émotions de ces dernières journées.
Et ce serait donc encore une légende à rayer de l'histoire.
Easuite, cette apothéose que Sainte-Beuve trouvait imméritée, on
est en train d*en décerner les honneurs à Condorcet. On s'est beau-
coup occupé de lui, en ces derniers temps, et ses panégyristes ne
nous ont pas caché que leur intention fût de réparer à son endroit
l'injustice de l'histoire et l'ingratitude de la postérité. Il paraît que
nous ignorions Condorcet et que nous le méconnaissions. Il est fâ-
cheux que les deux études qui viennent de lui être consacrées, et qui
ont paru à quelques mois de distance, soient si compactes, si lourdes
et d'une lecture si rebutante. La plus longue, celle de M. Frank
Alengry» est incontestablement celle où l'enthousiasme déborde avec
le plas d'intempérance. Après avoir salué en Condorcet le guide de la
Révolution française, le théoricien du droit constitutionnel, le pré-
curseur de la science sociale, le maître enfin de la pensée contem-
poraine et rinitiateur des temps modernes, M. Alengry est pris d'un
scrupule : il craint de n'en avoir pas assez dit. a Condorcet est-il seule-
ment une gloire française? N'est-il pas encore une gloire de l'Huma-
nité?... Condorcet n'a occupé personnellement qu'un point du temps
et de l'espace; mais par ses travaux il embrasse tous les lieux... »
S'étonner que des hommes de la taUle de Condorcet ri'emplissent pas
« personnellement » tout le temps et tarai l'espace, -ô dévotion!
voilà bien de de tes coups.
Digitized by VjOOQIC
4iS REVUE DES DEUX MONDEo.
Ces deux études, pareillement destinées à glorifier Condorcet et
toutes deux restreintes à un même sujet: l'influence de Condorcet sur
la Révolution, aboutissent d'ailleurs à des conclusions diamétrale-
ment opposées. Si M. Alengry consent à ne pas faire de Condorcet
Tunique fondateur de la première Républi<pie, c'est qu'à son avis un
mouvement aussi considérable que celui de la Révolution française
ne peut pas être l'œuvre d'un seul homme. Hais, cette réserve faite,
il n'hésite pas à nous montrer dans Condorcet le guide du mouve-
ment, l'homme dont l'esprit domine les événemens, dont la voltaté
dirige celle de ses contemporains. Conseiller écouté sous la Consti-
tuante, leader de la majorité dans la Législative et même dans la Con-
A'ention jusqu'à une certaine époque, Condorcet est en outre le grand
philosophe dont les rêves prophétiques n'étaient que la vision anti-
cipée de la vie contemporaine. M. Cahen conclut plus justement k
constater le peu d'action que Condorcet a exercé sur son temps.
« Aucune de ses conceptions n'a triomphé de son vivant, il n'a pa
donner à la France ni le système de constitution, ni celui dlnstmc-
tion publique qu'il avait préparés; il n'a pu calmer les Girondins, il n'a
pii empêcher leur proscription. » Il est mort avec l'amer regret de
n'avoir rien obtenu. Son rôle historique est mince.
Quelles sont les causes de cette impuissance? M. Cahen en indique
une : c'est que Condorcet était également dépourvu des qualités de
l'orateur et de celles de l'écrivain. Sa voix ne portait pas : il ne dis-
posait pas de ce pouvoir de la parole, si nécessaire dans les époques
troublées. Son style n'a ni l'éclat, ni la chaleur, ni même la clarté. A
cette explication il convient d'en ajouter une autre tirée du caractère
même de l'homme. H""' Roland a tracé de lui ce portrait : « On peut
dire de son intelligence, en rapport avec sa personne, que c'est une
liqueur fine imbibée dans du coton... Il est aussi faible de cœur que
de santé; la timidité qui le caractérise et qu'O porte même dans la so-
ciété, sur le visage et dans son attitude, n'est pas seulement un vice
de tempérament, elle semble inhérente à son âme et ses lumières ne
lui fournissent aucun moyen de la vaincre; aussi, après avoir bien
déduit tel principe, démontré telle vérité, il opinait à l'Assemblée dans
le sens contraire... » Condorcet est de ces meneurs qui sont menés
par les événemens, et de ces chefs qui suivent leurs troupes partout
où elles les entraînent. Philosophe, il n'attend de bien que de la di" -
sion des lumières, non du recours à la force brutale. Savant, H ] -
fesse que le progrès s'opère peu à peu, et qu'il a pour plus gr 1
obstacle les révolutions. Homme d'éducation aristocratique, il a p r
Digitized by VjOOQIC
REVUB LITTÉRAIRE. 449
la foule une répugnance instinctive autant qu'une méfiance raisonnée.
Or il s'inclinera devant toutes les violences, acceptera tout ce qu'il
est obligé de subir, trouvera, pour les crimes eux-mêmes de la foule,
des trésors d'indulgence. Il a commencé par être d'avis que la
France doit rester une monarchie parce que cette forme de gou
vemement est la seule qui convienne « à sa richesse, à sa popula-
tion, à son étendue et au système politique de l'Europe; » et il seia
l'un des premiers à manifester des sentimens républicains. II déteste
la guerre, et vote la déclaration de guerre à l'Europe. Il trouve pour
caractériser chaque journée révolutionnaire des euphémismes qui
sont pires que des éloges. Le 20 juin, les Tuileries sont envahies,
Louis XYI insulté et forcé de se coiffer du bonnet rouge ; Condorcet
écrit : ttllne s'est commis aucun désordre dans le château; car une ou
deux portes forcées, quelques vitres cassées ne peuvent être comp-
téeSy lorsque vingt ou trente mille hommes pénètrent à la fois dans
une habitation dont ils ne connaissent pas les issues. » Ironie ou plate
flagornerie ? Après le 10 août, qu'il appelle « un grand acte de justice
autant que de prudence, » il pousse au ministère Danton qu*n méprise.
Après les massacres de septembre, et dans l'impossibilité où il est de
les approuver, il a soin du moins d'y découvrir des excuses. « Malheu-
reuse et terrible situation que celle où le caractère d'un peuple na •
tnrellement bon et généreux est contraint de se livrer à de telles ven-
geances ! » C'est la faute des victimes. Dans le procès de Louis XYI,
s'il ne vote pas la mort, c'est uniquement parce que « cette peine
est contre ses principes. » Quand la question du sursis est mise en
délibération, il monte à la tribune pour se récuser par ces mots : « Je
n'ai pas de voix. » Le fait est qu'il s'est associé toutes les mesures de
violence et de haine qui, par une espèce de fatal retour, devaient fina-
lement l'emporter lui-même.
Est-ce à dire que l'étude de l'œuvre de Condorcet soitd'un médiocre
intérêt pour qui veut connaître les origines et l'orientation du mouve
ment révolutionnaire ? Nullement. Condorcet n'a eu qu'une faible
action sur les hommes et sur les événemens ; son rôle à la Législative
et à la Convention a été surtout un rôle d'apparat ; on le poussait en
avant; on se couvrait de son autorité; on n'était pas fâché d'avoir
pour garant un homme d'ancien régime, un marquis, un académi-
cien, qui avait été Tami de Voltaire et de Turgot. Ce n'est pas davan-
tage Condorcet qui a lancé et mis en circulation quelques-unes de ces
idées neuves, hardies, qui bouleversent une société et font fermenter
les esprits. D'autres avant lui avaient trouvé ces idées. Philosophes,
-mw xxni. — 1904. 20
Digitized by
GoogI(
450 REVUE DES DEUX MONDES.
encyclopédistes, économistes, physiocrates avaient achevé leur
œuvre. Mais Condorcet est leur héritier. Il reprend leurs théories, et,
les dépouillant de ce que chacun y avait mis de personnel, sans les
reforger h sa marque, il les rend plus facilement accessibles Ci tons et
plus asHimilable. Il n'a ni Tesprit de Voltaire, ni Téloquence de Rons-
seau, ni la verve de Diderot, ni la profondeur de Montesquieu. Mais
les idées do Voltaire, de Rousseau, de Montesquieu, dans ce qii*elles
ont de condliable et de voisin, ont passé chez lui. Comme d*aillenrs
il est mathématicien, il excelle à les enchaîner, à lier les raisonne-
mens dans une suite logique, à pousser les principes jusqu'à leurs
dernières «conséquences. Il est de la sorte un personnage éminemment
représentatif. On trouve en lui, nullement déformées, les idées qui,
répandues par la propagande philosophique, étaient entrées dans lo
domaine commun. Il exprime, avec une sorte de banalité et d'imper-
sonnalité, la pensée pure du rmi* siècle.
Admirateur, ami, correspondant de Voltaire et formé par ses leçons,
que pouvait-il avoir appris à pareille école? La réponse est dans
cette Vie de VoltcAre, Tun des ouvrages les plus significatifs de
Condorcet, et qui est resté la principale source de la biographie de
Voltaire. C'est i\ la façon dont Condorcet nous l'a montré, que Voltaire
nous apparaît d'abord. Et il faut faire réflexion que celui-ci apercevant
tout l'homme à travers l'attitude qu'il avait prise en ses dernières
années, et d'ailieors soucieux de mettre le portrait en accord avec ses
propres tendances, nous en a présenté une image systématique et
Ogée. C'est l'apôti^e de l'humanité, le dénonciateur de tous les maux
publics, le vengeur de toutes les injustices particulières, qu'il célèbre
en Voltaire. S'il fallait l'en croire, ce serait dès les premières années de
sa carrière, et tout à fait au sortir de l'adolescence, que Voltaire aurait
conçu le projet de cet apostolat, et se serait senti appelé à cette espèce
de mission : détruire les préjugés de toute espèce dont son pays était
l'esclave. Que ce soit dans les Leltres anglaises ou dans Mahomet, dans
le Siècle de Louis XI V, ou dans la Pucelle, que Condorcet a le triste
courage d'excuser ou même de vanter. Voltaire n'a qu'un objet, qui
est de terrasser la superstition. « Son zèle contre une religion qu'il
regardait comme la cause du fanatisme qui avait désolé l'Europe de-
puis sa naissance, de la superstition qui l'avait abrutie, et comme la
source des maux que les ennemis de l'humanité continuaient de faire
encore, semblait doubler son activité et ses forces. Je suis las, disait il,
de leur entendre répéter que douze hommes ont sufû pour établir le
christianisme, et J'ai envie de leur prouver qu*il n'en faut qu'un pour
Digitized by VjOOQIC
REVUE LITTÉRAIRE. 451
le détnure. » Gondorcet ne tarit pas sur le compte de cette u lii^ue
pour la raison et la tolérance » dont Voltaire était Tàme, et sur ce
« ministère de la raison » qu'il exerçait en France. Ce dont il paiie le
moins, étant au surplus mauvais juge en la matière et peu touché par
ce genre de mérite, c'est du génie de Técrivain que fut Voltaire; et la
lacone est si énorme, que lui-même est obUgé d'en faire la remarque :
« Qni croirait, en lisant ces détails, que c'est ici la vie d'un grand poète,
d'un écrivain fécond et infatigable? Nous avons oublié sa gloire lilté-
raire, comme il l'avait oubliée lui-même. » Ce dernier trait suffirait à
nous mettre en garde et à nous avertir que le peintre, ou n'a pas oom«
pris son modèle, ou a voulu l'éclairer d'un certain Jour. C'est aussi
bien Condorcet qui s'est porté garant de la « bonté » de Voltaire, et
gui même nous a pressente un Voltaire larmoyant. « Je Taî vu se pré-
cipiter sur les mains de M. Turgot, les arroser de ses larmes, les
baiser malgré ses efforts, et s'écriant d'une voix entrecoupée de san-
glots : Laissez*moi baiser cette main qui a signé le salut du peuple! »
A ce portrait, ainsi simplifié, solennisé et décoré de couleurs conve-
nues, il manque justement une qualité : la vie. Il y manque cette
completité de nature, cette souplesse et cette variété d'intelligence,
qui apparemment font le meilleur de la gloire de Voltaire. Il y manque
la gaieté, la légteeté, la vanité, l'impertinence, et par-dessus tout la
passion pour la poésie et le démon du théâtre. Pour retracer la vie
d'un homme qui avait tant d'esprit, il eût fallu un biographe qui en
fût moins complètement dépourvu. Et il est bien exact que le plus clair
de l'influence de Voltaire s'est exercé contre le christianisme ; tou-
tefois, pour n'envisager toute son œuvre que par rapport à cette
unique question, il fallait avoir été soi-même comme hypnotisé par
elle. C'est par là que le livre nous renseigne sur celui qui l'a écrit,
mieux encore peut-être que sur celui à qui U est consacré. Il ne
peut avoir eu pour auteur qu'un maniaque d'irréligion. Et c'est. le
premier trait qui définit Gondorcet.
Le xvni* siècle a été libertin avec délices, impie avec audace, per-^
siflage ou forfanterie; mais personne plus que Gondorcet au xviii* siècle
n^a apporté dans la passion antireligieuse d'étroitesse, de lourdeur et
de brutalité. Chez aucun autre écrivain ne reviennent avec une plus
fatigante monotonie les injures les plus grossières à l'adresse de toute
espèce de religion. Fanatisme, superstition, hypocrisie, crimes du
despotisme sacerdotal, ce sont les mots qu'on retrouve sans cesse sous
la plume de Condorcet. Il n'est aucun de ses écrits où il ne donne
quelque place à im sujet dont l'obsession le hante. Il aperçoit dans
Digitized by VjOOQIC
n
452 BEVUE DES DEUX MONDES.
la religion Tunique cause de tous les maux de rhumanité : c'est elle
qui en se mêlant à la morale la gâte, et en s'imposant k notre nature
la pervertit; elle qui dérange le développement de l'humanité en
contrariant ses progrès, elle qui étend sur l'histoire son ombre sou-
vent sanglante. Les peuples sauvages n'ont-ils pas déjà leurs sor-
ciers et leurs charlatans, ancêtres des prêtres modernes? Car la reli-
gion a deux vices qui lui sont essentiels. D'abord elle est l'ennemie
des lumières, ayant intérêt à tenir les hommes dans l'ignorance ; et
tout le mouvement de la civilisation moderne n'est que l'histoire de
la lutte enfin victorieuse que la science a soutenue contre elle. En-
suite elle est un instrument de tyrannie : car les prêtres n'étant que des
fourbes, et enseignant des doctrines auxquelles ils ne croient pas, la
religion n'est entre leurs mains qu'un moyen de domination et le plus
ingénieux système dont l'homme se soit avisé pour asservir l'homme.
La première œuvre à faire est donc de détruire le christianisme ;
après quoi, et lorsqu'on se retrouvera en face de la nature humaine
libre de préjugés, rien ne sera plus facile que de ramener sur la
terre la justice et le bonheur. Comme presque tous les penseurs du
xvin" siècle, Condorcet est persuadé que la nature humaine est bonne.
M"« de Lespinasse nous a parlé de la bonté de Condorcet, et comment
en douter, après ce trait : « J'ai renoncé à la chasse pour qui j'avais eu
du goût, et je ne me suis pas même permis de tuer les insectes, à moins
qu'ils ne fassent beaucoup de mal. » Condorcet est dupe de la sensi-
blerie à la mode au point de croire qu'elle peut nous fournir une règle
à nos actions. La peine que fait nécessairement éprouver à un être
sensible l'idée du mal que souffre un autre être sensible, voilà où il fait
résider le fondement lui-même de la morale. Aussi, à quoi bon s'em-
barrasser de métaphysique non plus que de théologie? Locke n'a-tr-il
pas, une fois pour toutes, fixé les bornes de l'intelligence humaine et
fourni la méthode qui s'applique également à toutes les sciences
naturelles et morales ? « L'analyse de nos sentimens nous fait décou-
vrir dans le développement de notre faculté d'éprouver du plaisir et de
la douleur l'origine de nos idées morales, le fondement des vérités
générales qui, résultant de ces idées, déterminent les lois immuables,
nécessaires, du juste et de l'injuste, enfin les motifs d'y conformer
notre conduite puisés dans la nature même de notre sensibilité, dans
ce qu'on pourrait appeler en quelque sorte notre constitution mo-
rale. » Puisque Thomme est bon, et qu'U trouve en lui-même à la
fois la notion du bien et les raisons d'y conformer sa conduite,
comment se fait-il donc qu!il y manque si souvent ? Ce mal, qui ne
Digitized by VjOOQIC
IlEVUE LITTÉRAIRE. 453
vient pas de la nature de riiomme, d'où peut-il venir, si ce n'est des
institntions? Il n*y a pas une habitude vicieuse, pas un usage
contraire à la bonne foi, pas un crime dont on ne puisse montrer Tori-
gine, la cause première dans la législation, dans les institutions, dans
les préjugés.. Ce sont les mauvaises lois qui font les mauvaises
mœurs. Donc changez les lois, réformez los institutions. Et puisque
rhomme est partout le môme et conforme à sa définition, comme les
carrés et les triangles sont partout conformes à la définition du carré
et dn triangle, établissez des lois partout les mêmes et qui dépendent
non pas du degré de latitude, mais des principes de la raison. C'est
l'erreur de tout le xviii* siècle d'avoir cherché les causes du mal
social et moral en dehors de l'homme, au lieu de les voir où elles
ont été de tout temps, c'est-à-dire en lui-même. Ils ont ignoré la
nature humaine au point de n'y pas apercevoir le germe jamais dé-
truit de tous les pires instincts. Et dans leurs combinaisons, s'ils ont
oubUé plusieurs élémens, il en est un surtout dont ils n'ont songé à
tenir aucune espèce de compte ; et c'est la passion I
Voulez-vous d'ailleurs moraliser l'homme? instruisez-le. Savoir et
vouloir ne sont qu'un ; les progrès de la vertu ont toujours accom-
pagné ceux des lumières ; les hommes deviendront meilleurs à mesure
qu'ils seront plus éclairés... Condorcet Ta répété en cent manières, et
sans doute il s'est fait sur ce sujet d'étranges illusions. Au lieu d'y
insister, ne vaut-il pas mieux reconnaître que nous touchons ici à la
partie la meilleure et la plus solide de son œuvre : je veux dire ses idées
sur r instruction? C'est l'honneur incontestable de Condorcet d'avoir le
premier formulé les principes sur lesquels nous vivons encore en
matière d'enseignement public, et tracé le plan que le xix^ siècle s'est
efforcé de suivre, sans y réussir complètement. Et puisque nous les
rencontrons sur notre route, pourquoi ne pas rappeler quelques-uns dé
ces principes les plus fermement établis par Condorcet, et qui font
donc partie de la tradition révolutionnaire elle-même ? Condorcet
n'admet pas que renseignement doive être chose d'Etat et qu'aucun
droit puisse prévaloir contre celui du père de famille. Obliger les pères
à renoncer au droit d'élever eux-mêmes leur famille, lui semble la plus
dangereuse des injustices ; car « brisant les liens de la nature, elle dé-
truirait le bonheur domestique , affaiblirait ou même anéantirait ces
sentimens de reconnaissance filiale, premier germe de toutes les
vertus. )> Dans un pays qui inscrit en tête de sa Constitution et recon-
naît comme des droits de l'homme la liberté de penser, de parler et
d'écrire, Condorcet n'hésite pas à dire que toutes ces libertés doivent
Digitized by VjOOQIC
454 nrvuE des dftx Mor«DES.
avoir dans la liberté ù'cuseigiier leur complément nécessaire. « L'édu-
catioc, ai on la prend dans tonte son étendne, ne se borne pas seule-
ment à rinstruction positive, à renseignement des vérités de fait et de
calcul, mais elle embrasse toutes les opinions politiques, morales ou
religieuses. Or la liberté de ces opinions ne serait qu'illusoire, si la
société s'emparait des générations naissantes pour leur dicter ce
qu'elles doivent croire. «> Aussi bien l'Ëtat ne saurait avoir au nombre
de ses droits celui d*édicter une doctrine et de décréter la vérité. Sur
aucun sujet il ne doit imposer aucune croyance, pas miSme sur le sujet
qui le touche de plus près, auquel on pourrait le croii'e personnelle-
meot intéressé, et qui est la constitution même de l'Ëtat. C'est un des
poinls sur lesquels Condorcet s'exprime avec le plus de \igneur et de
netteté. « On a dit que l'enseignement de la constitution de chaque
pays devait y faire partie de rinstruction nationale. Gela eiU vrai sans
doute, si on en parki comme d'un fait ; ai on se contente de l'expli-
quer et de la développer; si, en l'enseignant, on se borne à dire: telle
est la constitution établie dans l'Ëtat et à laquelle tous le£ citoyens
doivent se soumettre. Mais, si on entend qu'il faut renseigner conune
une doctiine conforme aux principes de la raison universelle, ou
exciter en sa faveur un aveugle enthousiasme qui rende les dtoyens
incapables de la juger ; si oa leur dit : voilà ce que vous devez
adorer ef croire, abrs c'est une espèce de religion politique que Von
veut créer; c'est une chaîne que l'on prépare aux esprits, et on viole
la liberté dans ses droits les plus sacrés, sous prétexte d'apprendre à la
chérir. » II peut être utile aujourd'hui de rappeler ces dédarationa
d'un penseur qui du moins n'est suspect ni de cléricalisme, ni de
tiédeur républicabie.
Toutes ces idées justes ou fausses que Condorcet emprunta, an mi-
lieu intellectuel de son temps viennent se combiner dans une théorie
qu'a a également reçue de ses contemporains, mais que, plus qu'au-
cune autre, il a faite siezme : la théorie du Progrès. C'est là, comme
on sait, entre toutes, l'idée chère au xvm- siècle ; depuis le tempe de la
« querelle di^ anciens et des modernes » ofi elle apparait, confuse
encore et incertaine, elle ne cesse d'aller en se précisant : elle se for-
tifie, se développe et s'organise à travers le s^dcb.. Il restait à lui
donner sa forme la plus complète, et à la pcusr.er à l'absurde. Ce fut la
tâche de Condorcet. Pascal avait jadis compu'é l'humanité tout entière
à un même homme qui virrait toujours et apprendrait sans cesse.
Et il est bien vrai que ài^s l'ordre de la connaissance se vérifie cette
marche progressive et continue. U appartenait à Condorcet d'en trans*
Digitized by VjOOQIC
REVUE LinÉRAlRE. 4S5
porter la conception dans tous les ordres de Tactlvité humaine et
de l'appliquer à Thistoire des sociétés. Parce qu'au xtu> siècle un
élève ordinaire savait plus de physique qu'Archimède, qu'il en sait au
xvm^ siècle plus que Newton, et que d*nn prêtre de Hemphis à Buler
s'étend une chaîne ininterrompue, Gondorcet en conclut que chaque
époque, marquant une étape dans la maiche en avant de l'humanité,
réalise une forme de vie meilleure et une plus grande somme de
vertu, n ne lui suffit pas môme, pour l'avertir de son erreur qu'il ren-
contre sur son chemin le christianisme. La passion antireligieuse
elle-même ne le met pas en garde contre ce dogme auquel reste
attaché son nom : celui de la « perfectibilité hidéfinie. » n l'expose
dès les premières pages de l'Esquisse avec une iiitransigeance ou une
sérénité qui confondent. « Il n'a été marqué aucim terme au perfec-
tionnement des facultés humaines, la perfectibilité de l'homme est
réellement indéfinie, les progrès de cette perfectiliilité désormais in-
dépendante de toute puissance qui voudrait les arrêter n'ont d'autre
'erme que la durée du globe où la nature nous a Jetés. Sans doute
ces progrès pouiront suivre une marche plus ou moins rapide ; mais
jamais elle ne sera rétrograde... » Et nous voilà garantis cor.tre
toute éclipse du génie bumain, assurés contre tout retour orensif
de barbarie I
Si l'on veut se rendre exactement compte du sens où Gondorcet
emploie ces mots de perfectibilité indéfinie, qu'on aille aux dernières
pages du livre où, dans une espèce de vertige de l'imagination, il
se représente une humanité douée de facultés supérieures à celles dont
elle a été jusqu'ici pourvue. Pourquoi ne pas admettre que, par le
jeu de l'hérédité, les générations se transmettent des facultés sans
cesse accrues? en sorte que, de l'une à l'autre, on constaterait une
somme toujours plus grande d'intelligence, de force de tète, d'énergie
del'àme ou de sensibilité morale ? Et qu'y a-t-il d'absurde à supposer
que les limites de la vie arriveront à se reculer sans aucun terme
assignable ? « Sans doute Thomme ne deviendra pas immortel, mais
la distance entre le moment où il commence à vivre et l'époque com*
mune où naturellement, sans maladio, sans accident, il éprouve
la difficulté d'être, ne peut-elle s'accroître sans cesse? » C'est d'après
cette idée du progrès entendu au sens de la perfectibilité indéfinie,
que Gondorcet ordonne In série des « époques » dont la progression
compose à ses yeux l'histoire de l'humanité. Hais il ne lui suffit pas
qu'elle lui serve à mettre de l'ordre et de la clarté dans le chaos des
siècles passés : elle doit être aussi bien valable pour l'avenir. Et
Digitized by
GoogI(
^
456 REVUE DES DEUX MONDES.
Goodorcet trace donc de ravenir de rhumanité un tableau en accord
avec les « données de la science. r> Dans ce temps-là, les peuples
auront enfin compris que la guerre est le fléau le plus funeste comme
le plus grand des crimes. Les frontières s'abaisseront et les nations.se
plairont à fraterniser. Les arts mécaniques ayant été perfectionnés,
on en obtiendra plus de produits avec moins d'eflTorts. La misère aura
quitté la surface du globe, comme l'esclavage, la maladie et les vices.
Il arrivera ce moment où le soleil n'éclairera plus sur la terre que
des hommes libres, ne reconnaissant d'autre maître que leur raison !
Ce sera l'âge d'or, non plus celui des poètes, mais celui des philo-
sophes et des savans, un âge d'or placé non dans les premiers temps
du monde, mais dans un avenir vers lequel l'humanité s'achemine
régulièrement et sûrement, et qui verra enfin l'alliance de ces trois
termes inséparables : Lumières, Vertu et Bonheur.
L'instant où Condorcet enchantait son imagination de ces perspec-
tives millénaires était celui où proscrit, obligé de se cacher, il sentait
sur lui la menace de la mort violente; et c'était sans doute don-
ner une belle preuve de sérénité d'esprit. Mais aussi l'époque où
s'exaltait dans l'esprit de Condorcet la foi dans un progrès qui ne peut
rétrograder, était celle où on avait assisté à la plus formidable explo-
sion de haines et de violences, où on avait vu la civilisation la plus
raffinée se résoudre dans une espèce de sauvagerie; c'est donc quo
pour cet incorrigible utopiste, les démentis de la réalité ne comptent
pas. Ces chasseurs de chimères comptent sur l'avenir pour les dé-
dommager des tristesses du présent et pour exécuter le plan idéal
qu'ils lui ont tracé. Cent années ont-elles apporté au rêve du philo-
sophe un commencement de réalisation? Renouvier, dans une page
de sa Philosophie analytique de Vhistoire, s'est plu à imaginer Con-
dorcet revenant parmi nous et à se demander quel spectacle il
aurait eu sous les yeux :« Le progrès des sciences pures et appliquées
a dépassé... tout ce que le Girondin proscrit pouvait imaginer de
possible ; mais il ne parait pas que la justice et la bonté dans les
mœurs publiques ou privées aient marché du même pas que les
sciences, ou en aient reçu la bonne influence attendue. Un progrès
des plus remarquables est celui qui s'est fait dans l'art 'de détruire,
et l'esprit des nations se porte avec beaucoup d'activité à en seconder
les applications en vue de leur mutuel dommage. Les bienfaits do
l'instruction publique progressivement étendus au peuple... n'ont
pas commencé à se traduire dans les moyennes statistiques de la cri-
minalité et de la folie. Le (léau de l'alcoolisme ne semble pas ti'ouvcr
Digitized by
GoogI(
REVUE LITTÉRAIRE. 457
un obstacle à son envahissement dans les préceptes moraux qui sor-
tent de la bouche des instituteurs primaires, etc. » Dira-t-on que
cent ans ne sont qu*une xninute dans la vie de Fhumanité et que
peu importe quelle distance nous sépare du jour où s'accompliront
des promesses qui ont la science pour garantie? Hélas I c'est la
science elle-même qui se charge de répondre au savant. Ni dans
rhistoire des sociétés, ni dans celle des espèces vivantes, elle n'admet
plus la loi du progrès à la façon dont Condorcet se la représentait.
Et elle a décidément rejeté une hypothèse qui n'est plus en accord
avec l'état de nos connaissances.
On voit maintenant que si Condorcet a joué un rôle d'assez différent
de celui que lui assignent ses nouveaux biographes, il n'en a pas
moins une place considérable dans l'histoire des idées à la veille de
la Révolution. Il n'a été sur aucun point un penseur original ; mais
cette absence même d'originalité fait que nous pouvons le prendre
pour un fidèle témoin de l'état des esprits. Haine du christianisme,
croyance superstitieuse dans la bonté foncière de l'homme, dans la
toute-puissance des institutious, dans l'identité du savoir et de la
vertu, dans la continuité du progrès, ce sont ces élémens qui ont
composé Tatmosphère intellectuelle d'alors. Sous le coup des pre-
miers événemens de la Révolution, les imaginations entrent en branle
et les penseurs aperçoivent dans un avenir prochain la réalisation
de doctrines pour lesquelles ils avaient d'abord espéré dans Ja lente
collaboration du temps. En proie à une espèce d'ivresse cérébrale,
ils envisagent sans crainte la possibilité de refaire le monde et de
fabriquer une humanité toute neuve. Au surplus les idées, môme
les plus chimériques, de Condorcet n'ont pas cessé d'être vivantes
et agissantes, non plus que le type intellectuel qu'il représente n'a
disparu. Aussi ne suffit-il pas de due qu'il résume en lui les aspi-
rations d'un groupe de ses contemporains: il personnifie encore une
famOle d'esprits. C'est un spécimen accompli de ce que peuvent pro-
duire dans l'ordre de la pensée l'union du savoir, de l'esprit de
système et de la niaiserie.
René Doumig.
Digitized by VjOOÇI(^
n
REVUES ÉTRANGÈRES
LE SIXIÈME CENTENAIRE
DE LA NAISSANCE DE PÉTRARQUE
C*e8t devenu maintenant un usage à peu près invariable, chaque
fois qu'un anniversaire x*amène la curiosité publique sur l'on des
grands hommes du passé, de découvrir et de glorifier par dessus tout
dans cet homme, un précurseur ou un apôtre de la « libre-pensée, b
Qu'il s'agisse d'un savant, d*un poète, voire d'un musicien ou d'un
peintre, nous pouvons être assurés que toute fête, organisée désormais
en son honneur, prendra plus ou moins le caractère d'une manifes-
tation antireligieuse : soit que l'on s'avise de reconnaître, dans son
œuvre, un « individualisme » incompatible avec la « passivité » de
l'esprit chrétien, ou que simplement on ait quelques motifs de penser
que, certain jour de sa vie, il a failli se quereller avec son curé. Et
il n'est donc pas étonnant qu'après le cent-cinquantenaire de Gœthe,
après les centenaires de Victor Hugo et de Michelet, de Balzac et de
Berlioz, le sixième centenaire de Pétrarque, en juillet dernier, ait
donné lieu a une manifestation du même genre. Toutes les loges
italiennes ont célébré, comme un de leurs ancêtres, le pieux chanoine
qui, sa vie durant, avait coutume de se relever de son lit, à une heure
du matin, pour réciter les psaumes de la pénitence. La presse « libé-
rale, » se souvenant du mot fameux qui appelait Pétrarque « le pre-
mier homme moderne, » en a conclu que l'auteur des dialogues s
le Mépris du. Monde devait avoir caché, sous son apparente dévotio
cette inquiète, mais solide incrédulité qui est la marque distincte '
Digitized by
GoogI(
HEVtEs ÉTrlA^uÉBf:H 459
d'tin« âme bien« moderne; » et des anihro^ohgues se sont trouvés,
— ai*-Je besoin de le dire î — pour affirmer eu outre que Tamant de
laure avait été un dégénéré épileptolde, rachetaut la hardiesse de son
«énlt par toute sorte de tares, physiques et morales. Enfin le ministre
a l'instruction publique, M. Onando, ayant è parler au nom du gou-
Temement, devant la maison natale du poète, s'est cru forcé, lui aussi,
— dans on discours d'ailleurs très éloquent, plein de belles images et
de réflexions Ingénieuses, — de sacrifier à la mode nouvelle, en fai-
sant de Pétrarque quelque chose comme Taleul des libre*penseurs
iudiens*
Ce poète fat l'homme le plus libre, l'esprit le plus origiaal de son siècle;
Q fut le premier esprit Ubre et vraiment original de Tâge moderne. Ses
jeux, 86 relevant d*un manuscrit poudreux, ont regardé les choses avec
phis de précision et de pénétration ; son cervean, affranchi de l'entrave des
jogemens et des préjugés de son temps, a manifesté un instinct incoercible
4e domination spirilneile; et ainsi s'est affirmé et a triomphé l'individua-
lisme... Mais ce n'est pas d'un ^eul coup que Tbomme, fût-il un héros,
réossit à couper ies fils multiples, secrets, mystérieux, qui le relient au
temps dont il est le produit ; il ne saurait lui être donné de se soustraire
bat à fait à des croyances, à des traditions, à des idées, vieilles de mille
ins. Dans l'esprit de Pétrarque, déjà irradié des éclairs nouveaux, subsistent
cocore de vastes espaces qu'obscurcit l'ombre de l'âge ancien : d'où des
eoQtradictions et des antithèses, un conflit tumultueux de sentimens et de
pensées... Ce n'est pas encore la lutte entre la foi et le doute, bien que
nous en apercevions déjà mainte trace fugitive; mais, comme les grands
et mélancoliques esprits de notre temps, le poète a profondément senti
l'angoisse ineffable de l'àme qui, dans la contemplation assidue de son
propre moi, découvre peu à peu le sentiment humain et étemel : déchire-
ment da cœur et supplice de la pensée, inquiétude éternelle des désirs inas-
BoaTÎs, douleur qui consume et qui est une douceur.
A quoi M. Orlando ajouté, dans sa péroraison, que « absolument
pareil à Pétrarque fut tout le Trecento italien, ce printemps de l'art
qu'admire et bénit le monde civilisé : » ce qui tendrait à faire croire
gae ce n'est pas seulement Pétrarque, mais son siècle tout entier^ qui
a été le « premier homme moderne. » Et tout cela, encore une fois,
n*a plus rien pour nous étonner, puisqu^U est entendu que tout grand
homme, par le seul fait qu'on honore oradellement sa mémoirei doit
dt énavant devenir, de gré ou de force, un représentant de la noble
h te des « lumières i» contre les « ténèbres. » Mais ce qui est plue
81 prenant, en vérité, et plus fâcheux, c'est de voir un éminent cri-
ti ne italien, M. Carlo Segrè, dans un ouvrage d'ordre purement lilté-
Digitized by VjOOQIC
460 REVUE DES DEUX MOKDES.
faire (1), s'ingénier, de la même façon, à dénaturer la signification
réelle de la personne et de l'œuvre de Pétrarcpie, pour les rattacher
à l'histoire de l'incrédulité moderne : sans compter qae, la thèse se
trouvant être sinon tout à fait fausse, du moins certainement exces-
sive, et très difficile à soutenir par des preuves formelles, M. Segrè
est forcé d'imaginer, pour la soutenir, toute espèce de déductions
et de conjectures qui, non seulement ne réussissent guère à nous
convaincre de son paradoxe, mais qui nous empêchent encore de
profiter, autant que nous le voudrions, de la masse de précieux
renseignemens biographiques rassemblés par lui au cours de sou
travail.
Des deux principales études pétrarchesques que nous offre son
nouveau recueil, la première est une comparaison entre le Seaet
de Pétrarque, — c'est-à-dire ses trois dialogues sur le Mépris du
Monde^ — et les Confessions de saint Augustin, dont l'œuvre du poète
toscan est évidemment inspirée. Après nous avoir rappelé l'admira-
tion constante de Pétrarque pour saint Augustin, M. Segrè analyse en
grand détail les fameuses Confessions; et de cette analyse il conclut
aussitôt que, seul des deux ouvrages mis en parallèle, celui de l'évéquc
d'Hippone exprime un état d'àme véritablement chrétien. Saint Au-
gustin, en effet, nous décrit des passions dont il s'est guéri par la foi
religieuse : Pétrarque confesse ses passions, les déplore, mais ne
trouve pas la force de s'en affranchir. Il n'en trouve pas la force,
d'abord, parce que la foi religieuse <c n'a plus, ne peut plus avoir pour
son cœur les séductions, ni l'action stimulante qu'elle avait pour le
cœur du fiils de Monique. » A la sainteté édifiante des Ambroise et
des Simplicien ont succédé le luxe et la corruption de la cour d'Avi-
gnon; et, d'autre part, « la conscience de Pétrarque n'a plus la
faculté de s'ouvrir aussi docilement ni aussi résolument que celle
d'Augustin à la voix du sentiment religieux. » Car « ce courant
humaniste dont il s'est fait le champion, et qui aboutira bientôt, en
vertu de ses élémens constitutifs, au reniement du dogme, à l'aban-
don de toute fînalité ultra-terrestre, l'a déjà, à son insu, entraîne
dans ses ondes. » Tout en restant chrétien, Pétrarque a ressent déjà
la fascination d'un monde idéal, contre lequel le christianisme a lutté
victorieusement, et qu'il a cru avoir anéanti pour toujours. » En vain
le poète s'imagine n'ôtre que chrétien : M. Segrè, qui le connaît mieux
(1) Sludi Peirarcheschif par Carlo Segrè, 1 vol., Florence, librairie Le Monnier.
Digitized by VjOOQIC
REVUES ÉTRANGÈRES. 461
qull ne s'est connu lui-môme, nous affirme que lé fond de son àme
est déjà tout païen. Jusque dans son Secret, ne met-il pas dans la
bouche de son interlocuteur saint Augustin des citations de Sénèque
et des Tusculanes? Et ne recommande-t-il pas expressément, dans un
autre de ses écrits, la lecture et Tétude des moralistes anciens? Non,
il n'a décidément plus dans le dogme chrétien la confiance sereine des
fidèles du moyen &ge U Plus d*une fois, il se laisse aller à se figurer la
mort comme semblable à un sommeil. Plus d'une fois, il se demande
avec angoisse : quand nous aurons fini d'exister sur cette terre,
qxL*arrivera-t-il de nous? A quoi il ajoute tristement: ô grande et
mystérieuse question, et pourtant si négligée des hommes ! Et un jour,
dans Teffusion de l'amitié, écrivant à son cher Luigi de Gampine, il
ne se retient pas de dire que : de savoir si la mort est un bien ou un
mal» c'est chose très incertaine, et connue de Dieu seul. »
De tout cela résulte, suivant H. Segrè, que l'auteur des dialogues
sur le Méfjris du Monde, non seulement n'a pas une âme aussi chré-
tienne que celle de saint Augustin, — ce que lui-même aurait bien
volontiers reconnu, — mais encore qu'en réalité son àme n'est plus
guère chrétienne, « l'humanisme l'ayant déjà entraînée dans ses
ondes. » Et à ces preuves directes le critique italien en adjoint une
autre, qui lui parait non moins convaincante. « Saint Augustin, nous
dit-il, étant chrétien, s'est guéri de ses passions dès qu'il s'en est
repenti : Pétrarque, tout en se repentant des siennes, ne s'en est
jamais guéri. » Après quoi M. Segrè se met en devoir d'établir qu'ef-
fectivement le poète a gardé jusqu'au terme de sa vie les trois vices
dont il s'accusait, à trente neuf ans, dans sa confession : l'amour de
la gloire, l'amour de l'argent, et l'amour des femmes. Sur ce dernier
point, cependant, Pétrarque affirme à plusieurs reprises que, dès Tâge
de quarante ans, il s'est complètement corrigé : mais M. Segré ne par-
vient pas à croire « qu'il ait été sincère dans cette affirmation. » Et
d'ailleurs, en tout cas, « la victoire du poète sur lui-même n'a pas été
complète et décisive : car si même il n'a plus péché par des rechutes
matérielles, il a dû le faire certainement par des rechutes morales. »
Et, pareillement, on doit reconnaître que ni l'ambition de Pétrarque,
ni son goût de luxe ne sont demeurés, dans sa vieillesse, aussi pas-
sionnés qu'aux premiers temps de sa vie : mais, là encore, sa victoire
n'a pas été « complète ni décisive. » D'où M. Segrè, au lieu d'en dé-
duire simplement que ce grand poète n'était pas un saint, déduit, une
fois de plus, qu'il n'avait point l'àme d'un véritable chrétien. Et voici
en quels termes il achève son curieux parallèle :
Digitized by VjOOQIC
n
462 'BEVUE DES DEUX MONDES.
Tandis qne les Confessions d'Augustin sont le livre d'un homme heoreui*
le Secret de Pétrarque nous présente l'image d'uii homme toujours inquiet,
toujours désolé. Mais si l'on considère maintenant les effets qu'ont eus, pour
la vie sociale, Téquilibre constant où est parvenu le pécheur de Tegeste et
l'agitation impatiente parmi laquelle a toajonrs navigué le poète de Laure,
on doit reconnaître que cette dernière a été bion plus utile et plus prodne-
Uve... Il est certain que la lutte soutenue par Pétrarque est la latte de \
l'homme qui a compris déjà, quelque confusément que ce soit, que, si c'est i
dans la vie terrestre que l'on sème, c'est aussi dans cette vie terrestre que [
Ton récolte. Le conseil qu'il a donné, dans une lettre, à son propre fils : j
« Efforce-toi et élève-toi ! > il l'a adressé aussi, du seuil du moyen ftge, à f
toutes les générations qui l'ont suivi, leur enseignant que la raison de leur \
existence, l'unique preuve de leur dignité, consiste dans cette élévatîmi mo-
rale et intellectuelle, indépendante de toute ûnab'lé religieuse d'outre-tombe.
Du recueillement égoïste d'Augustin, trouvant ti acée dans le dogme catho-
lique la seule voie permise à l'activité de sa pensée, en même temps qu'il y
trouvait un refuge à tontes les volontés de son cœur, jamais d'un tel état C
d'esprit n'auraient pu nattre aucun progrès, aucune révolution, aucune vie- |,
toîre. Et, au contraire, de cette inquiétude douloureuse qui tourmentait j
l'esprit du pauvre Pétrarque, c'est d'elle qu'est venue l'impulsion à gravir :
l'échelle inûnie des conquêtes humaines ; c'est d'elle qu'est sorti le pro- *
gramme des temps nouveaux, qui se résume dans cette douloureuse, mais |
grande parole : « Souffrir pour agir ! » \
Emerveillé de la grandeur, de la beauté, de rincomparable effica- !
cité d'une telle conception de Tidéal moral, M. Segré ne peut pas se
résigner à admettre que l'honmie qui Ta préparée, le « premier
homme moderne, » soit lui-môme resté entièrement fidèle àT « égoïste»
et stérile conception chrétienne. A toute force, il entend que Pétrarque
ait été déjà un libre-penseur ; et, avec un zèle singulier, c'est expres-
sément dans les actes les plus pieux de la vie leligieuse du poète qu'il
s'en va rechercher des preuves de son impiété. Après avoir étudié, de
la façon qu'on a vue, l'origine et la portée des dialogues sur le Mépris
du àVondct *-• écrits par Pétrarque pour lui seul, dévotement, en pré-
ddnce de Dieu, -^ il consacre la seconde des doux prindpules études
de son livre au rédt du pèlerinage de Pétrarque à Rome pendant les
fêtes du jubiM de 1350. C'est Pétrarque, on le sait, qui, dès 1842, aie
plue vivement sollicité du pape la promulgation de ce jubilé ; et l'on
sait aussi comment, dans Thiver de 1350, fatigué et maladç, Tàme
toute remplie de deuils, il a tenu à faire le long voyage de Rome, où
cependant 11 n'y avait pas uno pierre qui n'eût à raviver en lui b
cruels souvenirs. Rien d'autre ne Taltirait à Px)me, certainement, cel 3
ànnée^là, que le besoin d'accomplir son devoir de chrétien. Oui : mi ,
d'abord, — nous dît M. Segrè, — pourquoi ne s'est-il mis en ro; î
Digitized by VjOOQIC
REVUES ÉTRANGÈRES. 4G3
qu'à l'automne, tandis que son voyage était décidé depuis le prin-
temps ? « Dans une lettre à Barbato de Sulmone, peu de temps aprèsi
il s'excusait de ce retard en alléguant son infirmité native d'ater-
moiement : mais ni à son ami, ni peut-être à soi-môme, il n'avouait la
véritable cause d'un tel atermoiement. Le fait est qu'il allait au jubilé
comme y allaient beaucoup d'autres, mais pourtant avec ce manque
d'enthousiasme avec lequel il entreprenait toute chose, et d'où dérivait
la tendance interrof^atrice, critique, sceptique, toute moderne, de son
esprit. Il obéissait à Tappel de cette solennité parce qu'elle répondait
à une aspiration inquiète de son moi; mais, tout en y obéissant, il
n'apportait pas avec soi cette pleine confiance dans le remède qui,
pour les maladies de l'âme, est l'élément principal de Tefûcacité du re-
mède. 0 Autre sympU^me décisif de la tiédeur religieuse de Pétrarque :
arrivé à Rome vers la fin d'octobre, il en est déjà reparti dès les pre-
miers jours de décembre. Encore, durant les quelques semaines de
son séjour, ne s'est-il pas laissé complètement absorber par la dévo-
tion. C'est en effet pendant ce séjour que, pour distraire sa solitude,
il a écrit sa charmante épitre latine à Yarron, où il déplore la dispa-
rition de mille beaux ouvrages anciens. Cela ne suffit-il pas à
prouver que le pèlerin « se tenait à part de la foule de ses com-
pagnons de pèlerinage, masse imbécile qui ne parlait que de prodiges»
de reliques/ et de visions? » En vérité, nous dit M. Segrè, « cet
homme qui s'adresse à Yarron comme à un vivant, pendant que défile
en psalmodiant la troupe des pèlerins, c'est déjà toute une révolution,
c'est la protestation tacite mais inflexible des temps nouveaux; c'est
un chrétien qui, le premier, découvre que le principe de la dignité
humaine réside dans la civilisation, dans les pénibles conquêtes do
Tesprit, et non plus dans l'acquiescement docile à une autorité inscru
table. » Et comment ne pas citer encore ce passage :
C'est pourtant chose certaine qae Pétrarque, tout comme les autres
pèlerins, a visité un à un les temples et les autels indiqués dans le pro-
gramme du pèlerinage. Mai» de quelle façon les a-t-il visités? Avec quels
sentimens? Lui-môme nous l'apprend dans sa réponse à Marco Barbato,
qui regrette de n'être pas venu le rencontrer à Rome pendant le jubilé. Il
répond à son ami que, au fond, il doit plutôt se réjouir de ce que cette
rencontre n'ait pas eu lieu, ])arce que, dit-il, « si nous avions été ensemble,
notre curiosité de poètes aurait risqué de nous entraîner par les rues de la
ville, au lieu d'aller faire nos dévotions d'église en église. » 11 était donc
bien miuce, le fil qui ratlachait Pétrarque aux pratiques de cette religion
pour laquelle, seule, il avait accompli un si long voyage? Et c*eût donc été
Digitized by VjOOQIC
^
464 REVUE DES DEUX MONDES.
assez de la présence du savant Barbato pour amener le poète sinon à ou-
blier tout à fait ces pratiques, du moins à les négliger en grande partie?
Enfin M. Segrè se demande de quel profit a été pour Pétrarque son
pieux pèlerinage. A en croire Pétrarque lui-même, le profit aurait été
considérable ; et maintes fois, depuis lors, le poète a pris soin d'affir-
mer que « le jubilé Ta fortifié dans son horreur pour la peste des
passions mondaines. » Mais M. Segrè nous avertit que « c'est encore
là une de ces affirmations qu'il faisait au moins autant pour se con*
vaincre lui-même, que pour convaincre les autres. » En réalité,
Pétrarque, après comme avant 4e jubilé de 1350, a subi des tenta-
tions, commis des fautes, cédé à la faiblesse de son humanité : que
nous faudrait- il donc de plus, pour nous prouver que l'àme du poète
ne tenait plus que par un « fil bien mince » à une religion qui, mal-
gré toutes les fatigues que lui avait coûtées son pèlerinage, n'avait
pas eu'le pouvoir de le transformer, brusquement et définitivement,
en un saint?
Mais au reste j'imagine que les saints eux-mêmes, si on leur appli-
quait les procédés d'interprétation psychologique de M. Segrè, fini-
raient par nous apparaître d'assez pauvres chrétiens. IJincréduliié des
Saints, quel amusant ouvrage on pourrait écrire là, dans le genre de
ceux que l'on nous a offerts sur « le classicisme des romantiques, »
ou encore sur le « romantisme des classiques » ! Non pas, certes, que
l'auteur du Triomphe de V Amour ait été un saint, conune Ta été, par
exemple, son frère Gérard dans sa chartreuse de Montrieu. Mais de
tous les faits allégués par le critique italien pour le convaincre de
tiédeur en matière religieuse, je n'en vois pas un seul qui n'ait de quoi
s'expliquer le mieux du monde dans Thypothèse d'un Pétrarque sin-
cèrement, profondément croyant. Parce que le poète, tout en se repen-
tant de ses défauts, ne s'en corrige pas aussitôt et pour toujours, parce
qu'il ne vénère pas sans réserve les papes de son temps, — à qui
d'ailleurs il reproche surtout de n'être pas des Italiens, et d'habiter
Avignon, — parce que, dans ses écrits religieux, il cite volontiers des
moralistes païens, parce qu'il se demande ce que son âme deviendra,
après sa mort, et affirme que « Dieu seul sait si la mort est un bien ou
un mal, » parce qu'enfin sa « confession » diffère des Confessions de
saint Augustin, devons-nous nécessairement le tenir pour un incré-
dule, surtout quand M. Segrè lui-même reconnaît, d'autre part, que
«jamais l'ombre d'un doute ne semble l'avoir effleuré? » Et quant
à ce qui est de son pèlerinage, je jurerais que, parmi le million de
Digitized by VjOOQIC
REVUES ÉTRANGÈRES. 465
Odèles accourus avec lui à Rome pour le jubilé de 1350, plus d'un
s'est trouvé qui, comme lui, a retardé son départ ou abrégé son
séjour, et que plus d'un, et parmi les plus dévots, pendant que le
poète se divertissait à écrire son épitre latine à Yarron, s*est diverti à
explorer les tavernes de Rome ou à se promener dans la Campagne
avec des amis. Si vraiment, pour s'ôtre comporté en tout cela ainsi
qu'il Fa fait, Pétrarque a manqué de foi, tout son siècle en a manqué
autant et plus que lui; et sans doute aussi tous les siècles précédens,
à moins de supposer que les « ténèbres » du moyen âge aient jamais
produit une période de perfection morale absolue et universelle,
«c Mais le pèlerinage de Pétrarque ne lui a servi de rienl » nous
dit encore M. Segrè. IL lui a servi du moins à pouvoir se donner à soi-
même rillusion d'en avoir proOté : et cela seiil ne sufûrait-il pas déjà
à montrer que le « premier homme moderne » avait, au fond de son
cœur, plus de « confiance dans Tefficacité du remède » que ne vou-
drait nous le faire croire son nouveau biographe ?
Pourquoi faut-il que nous ayons tous aujourd'hui, avec notre soi-
disant scepticisme, Tétrange et déplorable manie de mêler partout
les questions religieuses? Avant d'apprécier le talent d'un écrivain ou
d'un artiste, nous nous inquiétons de savoir s'il est catholique ou pro-
testant, dévot ou Ubre penseur; et non seulement notre appréciation
de son talent se trouve ensuite mesurée sur son plus ou moins d'assi-
duité à faire ses pâques, mais souvent, pour peu que la véritable na-
ture de ses croyances intimes ne se montre pas à nous avec une certi-
tude absolue, nous nous efforçons si obstinément de la découvrir, que
rien d'autre, chez lui, ne parvient plus à nous intéresser. Préoccupés
de connaître au juste la religion de Léonard de Vinci, nous négligeons
de regarder la Joconde et la Vierge aux Rochers, Le problème des sen-
timens religieux de Gœthe, de Chateaubriand, nous enlève le loisir
d'admirer leur génie. Et c'est une aventure toute pareille qui est en
train de nous arriver maintenant en présence de Pétrarque. A force de
chercher l'humaniste sous le chrétien, et sous l'humaniste le païen,
nous oublions de plus en plus que, bien au-dessus de tout cela, il y
a eu le poète.
Ce poète n'a point de place dans les Études Pélrarchesques de
M. Segrè. Il n'en a guère non plus dans la nombreuse série des dis-
cours, conférences et brochures, qu'a fait naître en Italie le centenaire
de Pétrarque ; et peut-être, en effet, l'auteur du Canzoniere ne nous
donne-t-il pas, autant que celui des traités latins et des Lettres fami^
TOMK XXIII. — 190k 30
Digitized by VjOOQIC
466 REVUE DES DEUX MONDES.
Hères, Timpression du « premier homme moderne. » Mais combien plus
profondément, par contre, il nous donne l'impression de « Thomme
étemel » ! Comme il sait aimer et souffrir, et revêtir de beauté vivante
jusqu'aux moindres nuances de ses émotions! Quelle mystérieuse et
délicieuse musique répandent en nous chacun de ses sonnets, chacune
de ses canzones, dès que, écartant les observations surannées de leurs
commentateurs, nous nous abandonnons librement à eux! Et conmie
nous avons peu besoin d'apprendre si l'amant de Laure était chrétien
ou païen, du moyen âge ou des temps modernes, pour entendre
chanter dans nos cœurs l'écho de ses rêves et de ses regrets!
Mon cher Sennuccio, veux-tu savoir de quelle manière je sais traité el
quelle est ma vie? Laure me gouverne; je reste absolument tel que j'étais
quand tu m'as connu, je l'aime et je pe consume tout comme autrefois.
Ici je me souviens de l'avoir vue toute modeste, là, orgueilleuse; tantôt
dure et tantôt affable, sans pitié ou compatissante, pleine de retenue on
d'abandon, parfois aussi dédaigneuse et cruelle.
Ici elle a chanté doucement, et là elle s'est assise; ici elle s'est re-
tournée ou a ralenti son pas; là ses beaux yeux m'ont percé le cœur;
Ici elle m'a dit un mot ou elle m'a souri; là, j'ai vu Texpression de son
visage changer... Telles sont, hélas! les images que ram«'Mie en moi nuit et
jour l'Amour, notre maître.
Ou bien encore :
Jamais tendre mère à son unique fils, jamais femme qui aime à son
époux chéri, n'a, dans les cas difficiles, donné avec une telle émotion, avec
tant d'anxiété, des conseils.
Que m'en donne celle qui, de son éternelle et sublime demeure voyant
mon triste exil, revient souvent vers moi, avec son affection coutumière, et
les yeux encore embellis d'un redoublement de pitié.
Gomme une mère ou comme une amante, elle me laisse voir tantôt ses
craintes, tantôt une chaste tendresse, et m'indique ce que, dans le voyage de
la vie, je dois éviter ou suivre,
Me signalant les dangers de la route, et priant pour que mon Ame ne
larde pas trop à prendre son vol. C'est seulement quand elle me parle
ainsi que je trouve le repos et le calme (1).
Et qu*on ne nous dise plus que les poèmes italiens de Pétrai^que
n'ont été pour lui qu'un passe-temps, dont il n*a lui-même reconnu la
valeur qu'aux dernières années de sa vie! Dans une des très ra i
études littéraires publiées à l'occasion des fêtes d'Arezzo, M. Vitto ►
(1) J'emprunte ces passages à l'excellente traduction des poésies italiennes i
Pétrarque par M. Fernand Brisset (2 vol., Librairie Perrin, 1899 Jet 1903).
Digitized by VjOOQIC
REVUES ÉTRANGÈRES. 467
Cian ; 1) s'élève éloquemment contre cette légende, fondéejadis sur une
ou deux boutades des lettres familières du poète. De Texamen et de la
comparaison des manuscrits divers du Canzoniere résulte, au contraire,
la preuve formelle qu'à aucun autre de ses écrits Pétrarque n'a apporté
plus de soins, et cela tout au long de sa vie, sans cesse travaillant à
corriger les rimes, à enrichir les images, à réaliser dans ses poèmes
en langue vulgaire Tidéal de perfection classique qu'il énonçait dans
sa prose latine. A chaque page des manuscrits, les marges fourmillent
d'annotations comme celles-ci : <c Revois encore cela! — Dis cela autre-
ment ! — Ce vers ne me satisfait pas ! — Voici qui me parait aussi
parfait que possible ! » Et M. Yittorio Clan nous affirme en outre que,
de toutes les « conquêtes » humanistes de Pétrarque, de tous les senti-
mens, de toutes les idées, de toutes les images, que lui a suggérés de
proche en proche son exploration de l'antiquité, il n'y a rien qu'il ait
négligé d'utiliser dans son Canzoniere : de telle sorte que celui-ci mé-
rite bien de nous apparaître comme le monument de sa vie. Mais
d'ailleurs ne suffit-U point de le lire, pour sentir que le poète y a mis
tout son génie, comme il y a mis tout son cœur? « Beaux yeux de
Liiure, s'écrie-t-il, dans une de ses canzones, quand vous me révélez
quelque sentiment affectueux caché dans le cœur de ma maltresse, la
joie que j'en éprouve suffit à remplir toute mon âme. Et c'est alors
que jaillissent de moi ces paroles et ces œuvres, qui, je l'espère, me
rendr ont immortel. »
Um poète, c'est ce qu'a toujours été Pétrarque, par-dessus toute
chose. M. Yittorio Cian ajoute même qu'U a été « le premier des
poètes-artistes modernes, » c'est-à-dire le premier qui ait patiemment
préparé, savamment élaboré, ses poèmes : mais j'ai peine à croire que,
par exemple, Cino de Pistoie (pour ne point parler de Dante] n'ait pas
déjà dépensé bien des veilles à parfaire quelques-uns de ses beaux
sonnets. De tout temps, grâce à Dieu, il y a eu des poètes, des hommes
possédant le miraculeux pouvoir de transformer en musique les émo-
tions de leur cœur : Pétrarque a été, simplement, l'un des plus grands
d'entre eux. Et de tout temps, depuis Catulle et Horace jusqu'à Cha-
teaubriand, Lamartine et Musset, ces poètes ont eu, sous leur génie
créateur, des âmes différentes de nos âmes ordinaires, plus inquiètes,
plus mobiles, plus impressionnables, plus promptes à l'Ulusion
comme à la déception; des âmes qui n'aiment ni ne haïssent, ne croient
ni ne doutent, de la même façon que les nôtres, mais qui pourtant, et
(i Suova Antolor/ia du 16 juillet 1904.
Digitized by VjOOQIC
468 REVUE DES DEUX MONDES.
souvent plus encore (jue les nôtres, savent douter et croire, haïr et
aimer. Si Ton se rappelait davantage que Pétrarque a été un poète,
peut-être s'expliquerait-on mieux qu*il ait pu concilier la ferveur de
sa foi chrétienne avec ses curiosités d'humaniste, que, tout en portant
un cilice, il se soit complu à rêver d'amour, et que, après avoir
affronté fatigues et dangers pour se rendre à Rome en pèlerinage, il
ait occupé les loisirs de son pèlerinage à relire Varron. Si Ton se
rappelait davantage qu'il a été un poète, peut-être serait-on moins
tenté, pour comprendre sa vie et son caractère, de lui prêter des sen.
timens que non seulement U n'a jamais eus, mais qui l'ont rempli de
dégoût toutes led fois qu'autour de lui il les a rencontrés.
Car le moyen âge, à défaut de lui, n'a pas manqué de « premiers
hommes modernes, » au sens où Ton est en train d'entendre ce mot.
Dans l'entourage le plus immédiat du poète, son fils, Jean Pétrarque,
affichait ouvertement sa résolution de ne régler ses croyances et ses
actes que sur les seules données de sa propre raison. Dédaignant toute
autorité, y compris celle de son père, il n'admettait ni Dieu, ni patrie,
ni vertu, ni honneur, poussant 1' « individualisme » jusqu'à confondre
dans un commun mépris le Nouveau Testament et les Tusculanes. Sa
« libre pensée » aurait de quoi ravir aujourd'hui ceux qui flétrissent le
« recueillement égoïste » de saint Augustin, et reprochent aux dogmes
religieux de « tracer d'avance à l'homme la conduite qu'il doit suivre. »
Mais Pétrarque, lui, ne se résignait pas à apprécier le nouvel idéal
moral affirmé par son fils. U en était venu à ne pouvoir même sup-
porter la présence du jeune homme, à prendre en grippe sa démarche,
ses gestes, sa manière de secouer la tête en fronçant les sourcils. 11
l'amail, cependant : jamais il n'a cessé de veiller sur lui. Et jusque
dans ce mélange d'impatience et de tendresse c'est encore le « poète »
que nous retrouvons : « espèce irritable » que tous les temps ont
connue, excusée, et bénie.
T. DE Wyzetwa.
Digitized by VjOOQIC
I
CHRONIQUE DE LA QUINZAINE
14 septembre.
Il est un peu tard déjà pour parler des événeinens d'Extrême-Orient :
tous les journaux les ont racontés. IL y a quinze jours, nous n'avons
pu faire qu'une allusion rapide à la grande bataille qui se livrait à
Liao-Yang, et aujourd'hui tout ce que nous pouvons en dire, c'est
qu'elle s'est terminée au détriment des Russes qui, après une rési-
stance héroïque, ont dû battre en retraite vers le Nord. Quant aux
pertes des deux armées, elles ont ^té effroyables, et, ne fût-ce qu'à ce
point de vue, la bataille de Liao-Yang est une des plus importantes
qui aient eu lieu depuis longtemps. Malgré cela, elle n'a eu rien de
décisif. Les Russes, à la vérité, l'ont perdue, mais c'est la première
qu^ils livraient sur terre, et nous avons toujours pensé que c'était
BUT terre que la question serait réglée.
La supériorité maritime des Japonais était connue, ou du moins
soupçonnée, dès l'ouverture des hostilités. Elle devait leur assurer
un grand avantage, en leur permettant de transporter leurs troupes
par mer jusqu'au nord de la Corée, et d'opérer plus facilement et
plus rapidement leur concentration. Cette concentration a été, en
effet, facile; mais on ne peut pas dire qu'elle ait été rapide. Les Japo-
nais ont montré une extrême lenteur dans leurs mouvemens, des tâton-
nemens, de l'hésitation. L'armée russe n'aurait pas manqué d'en pro-
fiter, si le général Kouropatkine avait eu en main la totalité des forces
/il espère réunir. Mais il en est encore loin. Quoiqu'il soit difficile
xpliquer leur imprévoyance, les Russes ne s'étaient pas attendus
a guerre et ne l'avaient point préparée. Ils ont dû tout improviser.
Digitized by VjOOQIC
470 REVUE DES DEUX MONDES.
à 8 000 kilomètres de leur point de départ. Le général Kouropatkine,
sentant ses forces augmenter continuellement, a temporisé autant
qu'il la pu. Il devait être le Fabius Cunctator de cette guerre. Il s'est
contenté de ralentir, par des combats qui n'étaient le plus souvent
que des escarmouches, la marche de l'ennemi. Sa tactique a été de
tenir Tanne haute et menaçante, mais de rompre pied à pied. Il en
a changé à Liao-Yang. Là, il a livré bataille, et sans doute il était
encore trop tôt; mais comment faire autrement? On aurait mal
compris que Liao-Yang ne fût pas défendue. Enfin, il y avait la situa-
tion de Port- Arthur, qui était l'objet à Saint-Pétersbourg des plus vives
préoccupations.
Préoccupations bien naturelles, et dont il fallait cependant se défier.
Déjà, une première fois, une colonne de secours avait été envoyée du
côté de Port-Arthur. C'est la seule faute stratégique que le général
Kouropatkine ait commise, et peut-être n'est-elle pas imputable à sa
volonté. Heureusement, on n'y a pas persévéré: le mouvement n'a
été qu'esquissé. Tout le monde a compris alors que Port-Arthur
ne pouvait être délivré que par une bataille où l'armée russe serait
engagée tout entière. L'occasion s'est présentée, peut-être imposée, à
Liao-Yang. Livrer Liao-Yang sans combat, c'était du même coup
livrer Port-Arthur : le général Kouropatkine ne s'y est pas résigné,
il a risqué la bataille. A la vérité il l'a perdue, et il est désormais
bien difficile que Port- Arthur échappe, un peu plus tôt ou un peu plus
tard, au sort qui attend toute ville assiégée qui n'est pas secourue;
mais l'honneur a sa place à la guerre, même lorsque celle-ci est provi-
soirement défensive, et ce n'est pas seulement l'honneur que le général
Kouropatkine a sauvé. Il a infligé aux Japonais des pertes énormes.
Sans doute les siennes l'ont été aussi; mais il lui est plus facile de
les réparer, si on lui en laisse le temps. Enfin sa retraite s'est faite sur
Moukden sans confusion, ni désordre; il est resté maitre de tous ses
mouvemens; les Japonais, harassés, ne l'ont pas inquiété. Ils ont
gagné une bataille, soit ; mais une de ces batailles après lesquelles tout
est à recommencer.
La question aujourd'hui est de savoir si les Russes s arrêteront à
Moukden, ou s'ils continueront leur marche vers le nord jusqu'à un
point indéterminé, peut-être jusqu'à Karbine. Naturellement nous
n'en savons rien : tout ce qu'on a dit à ce sujet n'est que conjecture.
Le général Kouropatkine, ne pouvant rien pour Port-Arthur, n'a plus
à songer qu'aux intérêts de son armée. Le plus probable est qu*il
cherchera à imposer aux Japonais quelques-unes des difficultés qu'ils
Digitized by VjOOQIC
REVUE. — CHRONIQUE. 474
n'ont pas connues jusqu'ici, et avec lesquelles il s'est lui-même trouvé
aux prises. Plus il les obligera à s'éloigner de leur base d'opérations,
qui est la mer, plus il les affaiblira. Ils devront pourvoir, à leur
tour, au ravitaillement d'une armée qui opère au loin. Ils sont sans
doute très capables de résoudre ce problème; mais, comme nous
Tavons déjà remarqué, ils sont lents, et les Russes profiteront de cette
lenteur qui concorde avec leur propre intérêt de temporisation. S'ils
les conduisent loin, les Japonais n'y arriveront pas de sitôt; et, pen-
dant ce temps, la mauvaise saison surviendra. Le froid est intense
dans ces régions; les Russes le supportent mieux que les Nippons.
Tout cela peut amener un ralentissement de la guerre. Les Japonais
sont d'excellens soldats sur le cbamp de bataille; ils ont une merveil-
leuse agilité et une impétuosité à laqueUe il est difficile de résister ;
mais, s'ils manquent leur effet, ils restent pendant quelque temps
décontenancés et ne se ressaisissent pas du premier coup. Aussi ont-
ils laissé écbapper l'armée russe, et ne l'ont-Us poursuivie qu'assez
mollement. Ils la retrouveront dans quelques semaines, ou dans
quelques mois, plus nombreuse et plus redoutable.
Ce n'est pas sans tristesse qu'on voit cette guerre se prolonger, et
nous comprenons ceux qui parlent prématurément d'une médiation
des puissances, sans partager toutefois leurs espérances, ou plutôt
leurs illusions. Le sang continuera de couler en Extrême-Orient. Mais
n'avait-on pas prévu, dès le début, que cette guerre serait difficile
et longue ? L'histoire militaire des Russes montre qu'ils débutent
souvent par des revers, puis qu'ils finissent par l'emporter à force de
ténacité ; et l'histoire militaire de toutes les nations européennes qui,
dans ces dernières années, ont eu des expéditions à faire à des dis-
tances très considérables, comme nous-mêmes au Tonkin et à Mada-
gascar, ou comme les Anglais au Transvaal, montre que, même avec
an ennemi notoirement inférieur, le succès définitif est toujours lent
à se déterminer. Les Russes ont trouvé devant eux un adversaire
infiniment plus dangereux que tous ceux dont nous venons de parler :
il n'est donc pas étonnant qu'ils aient trouvé aussi des difficultés infi-
niment plus grandes. Ils en ont rencontré encore, pourquoi ne pas le
dire ? dans les défauts de leur organisation, et même de leur gouver-
nement. Mais rien ne les décourage, et, le lendemain d'une bataille
perdue ils ne songent qu'à la revanche.
La grève de Marseille, que nous avons signalée au moment où elle
venait d'éclater, se poursuit, sans qu'il soit encore possible d'en pres-
Digitized by VjOOQIC
472 REVUE DES DEUX MONDES.
sentir le dénouement. Peut-être se terminera-t-elle, comme les précé-
dentes, par une cote mal taillée ; mais alors elle recommencera bientôt
et elle aura manqué au caractère de ses débuts. Ce caractère était
celui qu'avait eu déjà, à un moindre degré, la grève des états-majors
aux mois.d*avril et de mai derniers. Les états-majors de la marine de
commerce, ne se sentant plus maîtres du commandement, avaient dé-
barqué et s'étaient mis en grève: fait tout nouveau alors et très impor-
tant. Jusqu'à ce moment, les inscrits maritimes et les dockers avaient
été les seuls à profiter de la loi de 1884, et ils regardaient le droit de
grève, comme une sorte de monopole qui n'appartenait qu'à eux.
L'idée que leurs officiers, et peut-être un jour leurs patrons, c'est-à-
dire les armateurs, pourraient l'invoquer et l'appliquer aussi, n'était
même pas entrée dans leur esprit. La grève était l'arme des ouvriers;
seuls, ils pouvaient s'en servir; les patrons n'avaient d'autre droit que
de parer les coups, s'ils pouvaient, et finalement le devoir de capituler
sur tous les points ou sur quelques-uns, suivant que les ouvriers
accepteraient ou n'accepteraient pas une transaction. Si les patrons
se mettaient en grève à leur tour, le jeu était troublé et personne ne
pouvait plus s'y reconnaître.
Cette conception, quelque erronée et fantaisiste qu'elle fût , n'au-
rait pas de longtemps été démentie par les faits, peut-être même ne
l'aurait-elle été jamais, si les ouvriers l'avaient appliquée avec quelque
prudence. Les patrons, en effet, n'ont généralement pas intérêt à l'in-
terruption du travail; et, si cette vérité s'applique à tous, elle s'ap-
plique encore plus étroitement aux armateurs qui ont des engage-
mens, non seulement avec les particuliers, mais avec l'Ëtat, pour le
fonctionnement de certains services publics. Toutefois il y afune limite
à tout : elle est atteinte, lorsque les exigences, sans cesse renou-
velées, des inscrits maritimes et des dockers rendent l'exercice même
de la profession impossible. On peut se contenter de bénéfices amoin-
dris; encore est-ce difficile aujourd'hui où ils sont réduits à peu
près à rien ; mais ce qui est inadmissible, c'est que l'autorité, sur les
navires, soit partagée entre les officiers et l'équipage, ou plutôt
absorbée par ce dernier ; c'est aussi que, sur les chantiers, la liberté
de l'embauchage d'une part, et celle du travail de l'autre, soient
complètement supprimées. Or, c'est le fait actuel. La grève du mois
de mai, mal éteinte, devait se rallumer. Le sentiment qui, à tous
égards, est le plus étranger aux ouvriers, est celui de Tégalité, ou
môme de l'analogie entre leurs droits et ceux de leurs officiers ou de
leurs patrons. Si l'un d'entre eux est frappé de la plus juste peine
Digitized by VjOOQIC
REVUE. — CHRONIQUE. 473
disciplinaire, ils proclament aussitôt leur solidarité avec lui, et une
grève commence. Mais s'ils mettent eux-mêmes à l'index, soit un
contremaître, soit un ofûcier, soit im navire, soit une compagnie, leur
étonnement est aussi grand que leur indignation est violeiUe, dès que
le sentiment de la solidarité se réveille parmi les états-majors ou les
armateurs, et que ceux-ci font le geste de plier bagage à leur tour.
A leurs yeux, c'est une violation du droit éternel. Les lois sont faites
pour eux et non pas pour les autres, et nous les verrons toujours et
partout essayer de faire prévaloir cette prétention qu'on nous per-
mettra de trouver excessive.
Sont-ce les dockers, c'est-à-dire les ouvriers du port, ou les inscrits
maritimes, c'est-à-dire les équipages, qui ont pris l'initiative de la
grève actuelle ? Les premiers peut-être ; mais, c'est pure affaire de
hasard. Les revendications des dockers et des inscrits sont conti-
nuelles. Leurs menaces de grève, ou plutôt leurs grèves ne le sont
pas oioins. Que la corde trop tendue ait fini par casser entre les mains
de ceux-ci ou de ceux-là, le fait vaut d'autant moins la peine d'être
relevé, que dockers et inscrits n'ont pas manqué de se déclarer soli-
daires une fois pour toutes. On ne peut pas avoir affaire aux uns, sans
avoir affaire aux autres, et encore n'est-ce pas assez dire, car toutes
les iadustries, et elles sont nombreuses, qui se rattachent au service
des ports, sont solidaires aussi : c'est un bloc d'un nouveau genre. En
présence des revendications des dockers soutenues par les inscrits, à
moins que ce ne soit de celles des inscrits soutenues par les dockers,
les contremaîtres des quais ont pris leur parti, u Considérant, ont-ils
dit, que les membres composant notre groupement sont personnelle-
ment en butte aux vexations, aux menaces et mises à l'index injusti-
fiées ; que l'autorité indispensable à la bonne marche des services dont
nous sommes chargés est absolument méconnue...; que, si cette
situation intolérable se perpétuait, elle serait de nature à porter la
plus grave atteinte tant au principe d'autorité, qui nous est nécessaire,
qu'aux intérêts primordiaux du Syndicat; nous décidons de protester
énergiquement contre cet état de choses, en nous abstenant de nous
rendre à notre travail, à partir du mardi matin, 23 août, tant que nous
n'aurons pas obtenu de nos patrons, MM. les entrepreneurs de manu-
tention, des garanties suffisantes, qui nous permettront d'accomplir
en paix la tâche qui nous est confiée... » C'est là l'origine de la grève,
et, dès ce premier moment, dès ce premier document, le mot essentiel
a été prononcé : les contremaîtres demandaient pour l'avenir des
« garanties. » Ils faisaient appel en même temps à la solidarité des
Digitized by VjOOQIC
474 " REVUE DES DEUX MONDES.
états-majors de la marine marchaDde, qui ont décidé aussitôt de « la
leur accorder tout entière en débarquant en masse. » Le mouvement
ne s'est pas arrêté là : le syndicat des armateurs de Marseille Ta
suivi. Il a^it que « la mesure était comble, » et qu'il se voyait réduit
« à cesser toutes ses opérations par l'arrêt du travail de ses auxiliaires
les plus indispensables. » « Puisque tous les contrats sont dénoncés,
a-t-il ajouté, toutes les conventions déchirées, l'armement attendra que
les ouvriers, de toutes les catégories, reviennent à la conscience du mal
qu'ils causent en perpétuant le désordre, et fournissent pour l'avenir
des garanties sérieuses et définitives de stabilité dans le travail, stabi-
lité sans laquelle il n'est pas d'industrie possible. » Dans ce dernier
document nous retrouvons fortement motivée la nécessité de « garan-
ties sérieuses et définitives » déjà réclamées dans le premier. Immé-
diatement toutes les compagnies ont désarmé leurs navires, et le port
de Marseille, ordinairement si animé, est devenu inerte et désert. Nous
ne rappellerons pas ce que nous avons dit déjà des malheurs qui
frappent Marseille et son port, au grand détriment de notre industrie
nationale, au grand avantage de nos rivaux. L'occasion de le répéter
s'est, hélas! si souvent renouvelée, que cela est devenu un lieu
commun.
Des garanties ! Voilà ce que demandent les contremaîtres, les états-
majors et les armateurs, et c'est bien, en effet, de garanties qu'ils
auraient besoin avant tout. Malheureusement, elles sont difficiles à
trouver. Les ouvriers, à quelque spécialité qu'ils appartiennent et de
quelque nom (ju'ils se nomment, ne se tiennent jamais liés par leurs
engagemens. Les contrats les plus formels sont pour eux lettk^e morte,
dès qu'ils croient avoir le moindre intérêt à les déchirer. N'ont-ils pas
le droit de se mettre en grève à leur convenance ou fantaisie, et ce
droit ne domine- t-il pas tous les autres? Certes, ce n'est pas notre
avis I Quand un contrat a été passé, nui n'a le droit de le \doler, avant
qu'il soit arrivé à son terme, et, s'il ne l'est pas d'un c6té, il reste
obligatoire de l'autre. Mais les ouvriers ne l'entendent pas ainsi, et
notamment ceux qui devraient être tenus de la manière la plus stricte
à l'observation de leurs engagemens, c'est-à-dire les inscrits maritimes.
On les a vus déserter le navire, au moment même où il était sous
vapeur et où il allait quitter le port. On les a vus l'abandonner en
cours d'expédition. Les moindres motifs les y déterminent; quel-
quefois même ils ne prennent pas la peine d'en donner. Peu leur im-
porte même la sécurité des voyageurs : cela ne les regarde pas.
Une pareille violation d'un contrat librement consenti serait into-
Digitized by VjOOQIC
REVUE. — CHRONIQUE. 475
lérable de la part de tous autres : elle Test encore bien plus de la
part des inscrits maritimes, qui sont des privilégiés de la loi. La loi
leur impose, à la vérité, des charges assez lourdes, ou du moins qui
l'étaient autrefois; mais elle leur attribue, en retour, de précieux avan-
tages, soit au point de vue de leur retraite qu'elle majore considé-
rablement au moyen du budget, soit au point de vue de l'exercice de
leur profession qui est un monopole. On ne pense pourtant pas que
toutes ces faveurs leur aient été accordées pour rien. Ils sont consi-
dérés comme remplissant un service public, et dès lors obligatoire
pour eux, à tel point que la loi, lorsqu'ils abandonnent leur navire,
les considère et les punit comme des déserteurs. Quelle loi? ont de-
mandé les radicaux et les socialistes. Un décret de 1852, marqué au
sceau de cette abominable période de dictature! Quand bien même
cela serait vrai, un décret, qui n*a pas été abrogé, doit être respecté
jusqu'à ce qu'il le soit. Mais il y a mieux : celui dont il s'agit a été
confirmé par une loi de 1898, dont on ne peut accuser ni l'origine, ni
la vétusté, puisqu'elle est l'œuvre de Chambres républicaines, et
qu'elle date de six ans. Cette loi, si elle avait été appliquée, aurait été
vraiment une de ces garanties que les armateurs cherchent aujour-
d'hui; mais il aurait fallu pour cela un autre ministre de la Marine que
M. Pelletan, et un autre président du Conseil que M. Combes. Non
seulement M. Pelletan n'a pas appliqué la loi, mais il a déclaré, dans
des conversations avec des journalistes, qu'elle était odieuse et qu'il la
considérait comme caduque : singulière théorie dans la bouche d'un
homme qui appartient au gouvernement! Dès le début de la grève,
M. Pelletan est allé banqueter à Toulon, puis à Nantes, et il a tenu ici et
là des propos qui sont allés au cœur des inscrits maritimes. On les a
applaudis; on y a répondu en chantant autour du ministre la Carma-
gnole et VJntej-nationale. 11 semble, en vérité, que le gouvernement se
soit plu à jouer avec le feu, tbut à côté d'un baril de poudre. En môme
temps, M. Trouillot, ministre du Commerce, prenait soin de faire con-
naître qu'il avait écrit une lettre aux compagnies maritimes, pour leur
rappeler leurs engagemens envers l'État. Elles devaient rendre certains
services; elles recevaient pour cela des subventions, qui seraient natu-
rellement diminuées en cas de suspension des services; elles s'expo-
saient déplus à encourir certaines amendes. C'est ainsi que le gouver-
nement comprend l'égalité devant la loi, des patrons et des ouvriers ;
il la comprend comme les ouvriers eux-mêmes. Ces derniers ont tous
les droits. Si les services publics soulï'rent de la manière dont ils en
usent, tant pis! On ne peut rien contre eux. Mais dès qu'il s'agit des
Digitized by VjOOQIC
476 REVUE DES DEUX MONDES.
compagnies, c'est différent l M. Pelletan leur dit leur fait avec fracas,
et M. Trouillot le leur murmure à Toreille, en ayant soin toutefois
d'être entendu de tout le monde. N'est-ce pas là un véritable scan-
dale ? A supposer que le décret de 1852 ne soit plus applicable, à cause
de sa date, et que, malgré sa date, la loi de 1898 ne le soit pas davan-
tage, il faut les changer. Mais n'y a-t-il pas un anachronisme encore
plus choquant dans l'institution elle-même des inscrits maritimes?
Nous demandons à quoi elle sert aujourd'hui, et comment on justifie
les privilèges qu'elle accorde à des hommes qui ne font rien pour les
mériter? Ces derniers incidens posent la question, et il faudra bien
qu'elle soit résolue.
Ainsi donc, les armateurs seuls sont coupables : quelle est leur
faute? C'est d'avoir eu confiance dans la loi. Naïveté bien grande en
effet, car qu'est-ce que la loi, sans un gouvernement qui l'applique? On
rappelle aux armateurs leurs engagemens; mais, lorsqu'ils les ont
pris, ils comptaient sur les garanties de la loi. Et ces engagemens,
qui les leur rappelle? Le Ministère même qui, en laissant violer la loi,
en devient le premier \âolateur. Nous serions curieux de voir la ques-
tion des responsabilités encourues soumise à un tribunal quelconque:
le résultat n'en serait pas douteux. Mais qu'ont répondu les compa-
gnies, au moins jusqu'à ce jour, à toutes les tentatives de pression ou
d'intimidation? Elles ont répondu qu'elles marchaient à la ruine,
qu'elles ne pouvaient se faire aucune illusion à cet égard, et qu'elles
aimaient mieux être ruinées tout d'un coup que lentement et successi-
vement, les supplices les plus courts étant les moins douloureux. Cepen-
dant elles ont continué de chercher des garanties. Elles ont cru en
trouver une première dans le versement par les ouvriers d'une somme
de 100 000 francs, qui servirait de caution à leurs engagemens. Les
ouvriers avaient refusé d'abord, et ont accepté ensuite cette condition ;
mais alors ce sont les compagnies qui n'en ont plus voulu. Elles ont
demandé en second lieu que, dans le cas où elles parviendraient à s'en-
tendre avec les inscrits, leur engagement réciproque fût contresigné
par M. le président du Conseil et par M. le ministre de la Marine. On
est tenté de dire : Le bon billet ! Nous ne voyons pas bien ce que la
signature de M. Combes et de M. Pelletan ajouterait à la force du
contrat. Les compagnies estiment sans doute que le contre-seing des
deux ministres indiquera de leur part Tintention de faire désormais
respecter la loi : en réalité, il ne signifierait rien du tout, et, s'il signi-
fiait cela, M. Pelletan ne le donnerait pas. Il fallait donc chercher
encore autre chose, ou plutôt chercher ailleurs, c'est-à-dire en dehors
Digitized by VjOOQIC
REVUE. — CHRONIQUE. 477
du gouvernement lui-même, et cette fois les compagnies ont eu peut-
être la main plus heureuse, en s'occupant de la création d'une « Union
maritime, » imitée de Ta Union générale pour la protection du tra-
vail du port d'Anvers, » qui a parfaitement réussi en Belgique.
Il s'agirait de former autour d'un Conseil composé de dix arma-
teurs, de cinq entrepreneurs de manutention, de cinq contremaîtres
et de cinq ouvriers, un groupement d'ouvriers avec lesquels les com-
pagnies feraient des contrats à l'année et auxquels Us assureraient
une préférence à l'embauchage. Nous n'entrerons pas aujourd'hui
dans les détails de cette organisation ; il faudrait savoir d'abord si
elle vivra : rien n'est plus désirable, mais rien n'est plus douteux, et
le motif de cette incertitude est facile à comprendre. Parmi les dogmes
qui se sont peu à peu emparés de l'esprit des ouvriers, il n'y en a
pas de plus tyrannique, ni de plus absolu que celui de l'unité de
syndicat. Comme autrefois la République, le syndicat doit être un
et indivisible. Avoir deux syndicats, c'est perpétrer un schisme,
c'est donner corps à une hérésie. On a vu comment ont été traités
les syndicats jaunes, pour avoir voulu faire bande à part! Or « l'Union
maritime » a évidemment pour but de créer un syndicat à côté d'un
autre, puisqu'il y en a déjà un : nouvelle manifestation de cet état
d'esprit que nous avons signalé chez les ouvriers, et qui les empêche
d'admettre que d'autres puissent user conmie eux de la loi com-
mune. Ils ont aussitôt décidé qu'ils ne travailleraient jamais chez
les entrepreneurs de manutention qui feraient partie de '< l'Union
maritime. » Que diraient-ils donc, si les armateurs déclaraient à leur
tour, qu'ils n'emploieraient jamais des ouvriers qui feraient partie du
syndicat actuel? Ils crieraient sans doute, et ils auraient raison, à la
violation de la loi de 1884 ; ils sommeraient le gouvernement d'en
imposer le respect. Mais que font-ils eux-mêmes, et en quoi la
violation de la loi qu'ils commettent est-elle plus innocente qpie ne
le serait celle des armateurs ? Tout le monde a le droit de faire un
syndicat, et tous les syndicats sont également respectables. Pourquoi
donc celui de l' « Union maritime» est-il menacé, dès sa naissance, de
n'avoir peut-être pas des jours bien longs? Pourquoi, calqué sur le
modèle de celui d'Anvers, n'aura-t-il peut-être pas le même succès?
C'est qu'il y a en Belgique un gouvernement qui fait respecter la
liberté du travail. En est-il de même en France? Non. La liberté du
travail est une de celles qui n'y existent plus. On le voit bien à Mar-
seille. Au moment même où les ouvriers annoncent qu'ils renoncent
pour l'avenir à ces mises à l'index dont ils ont si fort abusé dans
Digitized by VjOOQIC
478 RKVUE DES DEUX MONDES.
le passé, ils en prononcent une nouvelle contre V «Union maritime, i»
et contre tous ceux qui auraient Faudace de s'y affilier. C'est donc
une lutte à soutenir. Les ouvriers qui iront à T « Union maritime »
seront l'objet de toutes sortes de vexations et môme de violences. Le
gouvernement les défendra-t-il ? les protégera-t-il? Tout est là. Si
le gouvernement remplit son devoir, V « Union maritime » prospé-
rera; dans le cas contraire, elle périclitera. Il faut en revenir toujours
à la môme conclusion, à savoir (jue la véritable, la seule garantie
efâcace est dans le respect de la loi. La loi donne à l'industrie des ga-
ranties très suffisantes ; mais à la loi elle-même, qui en donnera?
n s'est passé, au couis de la grève de Marseille un fait très intéres-
sant, et qui serait môme très rassurant si les ouvriers se sentaient
vraiment libres. Des négociations entre les armateurs et les dockers
ou les inscrits ont eu lieu par l'intermédiaire de M. Le Mée de la Salle,
président de la Chambre de commerce : nous rendons, comme il est
juste, hommage à son initiative généreuse et dévouée, bien qu'elle
n'ait pas atteint son but. Une des revendications nouvelles des
dockers était la journée de huit heures; les armateurs déclaraient
ne pouvoir pas l'accepter. Toute conciliation semblait impossible; on
a décidé de soumettre la question à un référendum. Le référendum
n'est pas une panacée ; il ne résout pas toutes les difficultés ; mais il
[leut être utilement appliqué à quelques-unes, et l'expérience vient
de le montrer. Le vote a été secret, bien entendu ; s'il ne l'avait pas
été, le résultat aurait probablement été tout autre : l'intimidation,
alors, aurait pu s'exercer sur les ouvriers. Mais, qui vote secrètement,
vote librement. Aussi la journée de huit heures a-t-elle été rejetée
à une majorité considérable. Gela no veut pas dire que les ouvriers
ne désirent pas que la durée de leur travail soit réduite ; ils ne seraient
[>as des hommes, s'ils n'avaient pas ce désir; mais cela signifie qu'ils
veulent la conciliation avec les armateurs, et qu'ils aiment mieux tra-
vailler une heure de plus, que de ne pas tra\'ailler du tout. Que de
difljcultés seraient résolues, que de confiits seraient apaisés, si on
interrogeait les ouvriers directement, et dans des conditions qui leur
permettraient de répondre sans crainte ! Mais on le fait bien rarement,
Ht qui sait si le résultat du référendum de Marseille ne détournera
pas les meneurs d'en recommencer l'expérience?
Peut-être aurions-nous dû exposer toutes les propositions et
contre-propositions présentées de part et d'autre ; peut-être aussi nos
lecteurs y auraient-ils trouvé plus de fatigue (jue d'intérêt. C'est le
sens général de l'événement que nous avons voulu dégager, et on
Digitized by VjOOQIC
REVUE. — CHRONIQUE. 47»
risque de le voir s'obscurcir au milieu des chicanes de détail. La
question qui s'agite à Marseille est de savoir si la vie industrielle est
possible, dans les conditions qui lui sont, faites par les exigences
continuelles des ouvriers, qu'encouragent la faiblesse ou la complicité
du gouvernement. Nous disions', il y a quinze jours, que, si on voulait
voir le socialisme en action, ce n'était pas du côté de ses conciles,
même œcuméniques, qu'il fallait se tourner, mais du côté de Mar-
seille. Quel est, en effet, le moyen d'action recommandé par l'ortho-
doxie socialiste ? C'est )a luLte des classes. Le mal, le grand mal dont
nous souffrons, et dont Marseille a été parmi nos grandes villes la
principale victime, a là sa source intarissable. Nous n'assistons pas à
des règlemens successifs entre le capital et le travail, en vue d'amener
un accord reconnu nécessaire, mais à une lutte systématique, inces-
sante, inlassable, où les contrats, en apparence les plus formels, ne
sont que de courtes trêves conclues pour reprendre haleine, et où les
ouvriers pratiquent envers les patrons l'antique aphorisme que contre
l'ennemi la revendication est éternelle. Ce sont les haines de classes,
Soufflées très intentionnellement dans le cœur des ouvriers, qui
vicient nos institutions les plus salutaires et empoisonnent nos lois
les plus libérales, ces institutions et ces lois ayant été faites en vue de
la paix à maintenir ou à ramener, et non pas en vue de la guerre à
entretenir ou à rallumer. De là sort un esprit de destruction contre
lequel les armateurs de Marseille, au moment où nous écrivons,
continuent de chercher des garanties; et nous souhaitons bien sin-
cèrement qu'ils les trouvent.
M. Combes a prononcé à Auxerre un discours qui ne mériterait
vraiment pas la peine d'être relevé si, pour la première fois, il ne
s'y était publiquement prononcé en faveur de la séparation de
l'Ëglise et de l'Ëtat. Il a même fixé la date de la discussion parle-
mentaire au commencement de l'année prochaine. Les radicaux et
les socialistes se sont d'abord montrés fort satisfaits du discours
d'Auxerre ; puis, en y regardant de plus près, ils ont cru s'apercevoir
que M. Combes ressentait quelques velléités modérées, — relative-
ment, bien entendu, — dans la manière dont il concevait l'opération.
Cela lui passera sans doute; mais, pour le moment, ses « amis » en
sont extrêmement préoccupés, et quelques-uns commencent même à
lui faire entendre un langage rude et menaçant. En un mot, ils tâchent
de lui faire peur; ils y ont réussi souvent; ils ne désespèrent pas d'y
réussir encore.
Digitized by VjOOQIC
480 REVUE DES DEUX MONDES.
Mais, en môme temps que M. Combes, un autre ministre a parlé,
non pas officiellement il est vrai, ni môme officieusement; toutefois
il a dit des choses si intéressantes et si piquantes dans sa bouche,
que sa conversation négligée a complètement supplanté dans l'atten-
tion publique la solennelle harangue Vie M. le président du Conseil.
M. Chaumié est en villégiature à Hendaye. C'est là que, recevant un
journaliste grand expert en interviews, il lui a appris que le Conseil
des ministres était composé de deux groupes très difîérens. Le pre-
mier comprend sept radicaux et le second quatre modérés; M. le Pré-
sident de la République — que M. Chaumié n'a pas nommé, par
respect pour la Constitution, mais qu'il a désigné clairement par
respect pour la vérité — se joignant généralement à ces derniers.
On se doutait de tout cela, mais il y avait de la saveur à le recueUlir
de la bouche d'un témoin aussi direct. M. Chaumié n'hésitait pas
d'ailleurs à se donner pour partisan résolu du Concordat et de notre
protectorat catholique, au moment où M. Combes allait sacrifier le
premier sur la table du banquet d'Auxerre et déclarer qu'il faisait peu
de cas du second. Que résultera-t-il de ces confidences, et des oppo-
sitions qu'elles révèlent parmi nos ministres? Rien sans doute; il y a
longtemps qu'on a fait son deuU de l'homogénéité ministérielle, comme
de tant d'autres choses non moins respectables. Quant à M. Combes,
il laisse parler ses collègues comme ils veulent, et il agit lui-môme
comme il l'entend. Au reste, un démenti venu, non pas du ministre,
mais du ministère de TlnsUruction publique, a fait savoir que les
paroles de M. Chaumié avaient été, sur certains points, reproduites
avec fantaisie. N'importe, nous avons un singulier gouvernement, et
ce dernier incident ne relèvera pas son prestige. M. Combes dit
blanc, M. Chaumié dit noir : entre ces* affirmations contraires, le
mieux pour l'opinion est de chercher elle-môme sa voie.
Francis Charmes.
Le Directeur-Gérant^
F. Brunetière.
Digitized by VjOOQIC
LA
PRINCESSE D'ERMINGE
DEBNIËBS PABTIB (1)
Une fois de plus, le cycle bruyant, brillant et monotone de
la joie, du drame, du divertissement de Paris, entre la rentrée
des chasses d'automne et ce qu'on appelle les grandes épreuves
sportives de Tété, s'était déroulé. De novembre à juin, Paris
avait vécu sa vie faite d'art et de scandale, d'amour et d'af-
faires, de noire misère et d'élégance insolente. 11 y avait eu des
mariages, des divorces et des duels, des procès honteux et des
catastrophes, des succès éclatans, de lamentables faillites d'argent
et d'honneur. Quelques personnages qu'on croyait indispensables
à la physionomie de la ville étaient morts. Des étoiles avaient
surgi sur l'horizon du théâtre et de la fête. Chaque mois avait
noué sa gerbe d'actualités pimpantes, fanées le lendemain. Et
maintenant que le soleil, par-dessus la féerie du Bois, où s'éploie
le luxe de Paris dans la pleine saison, montait vers le signe des
Gémeaux, maintenant que les gens précautionnés retenaient
déjà leur villa à Deauville, — la trêve de plus en plus longue des
vacances allait jeter à l'oubli toute cette année, banqueroutes et
gloires, bonheurs et désastres, les vivans triomphateurs et les
morts dépossédés ; oubli si rapide, si profond que Paris, à la pro-
(1) Voyez la Bévue des 15 août, 1*' et 15 septembre.
TOME xxiii. — 1904. 31
•Digitized by VjOOQ IC
^
482 REVUE DES DEUX MONDES.
chaine rentrée, ne se rappellerait pas plus ces choses d'hier qu'un
hôtel de plage, désinfecté, balayé et repeint durant Tinterrëgne,
ne garde la trace des passans dont il a un temps contenu la vie.
Sur l'incident mondain qu'avait été, huit mois auparavant,
la disparition de la princesse d'Erminge, il n'avait pas fallu si
longtemps pour tisser le voile confus et vague, grâce auquel les
événemens perdent à la fois leur détail, leur date, et toute impor-
tance de cause à effet. D'abord on avait chuchoté des explica-
tions, défi hypothèses ou des plaisanteries. La presse, opportu-
nément visitée par Thoiûme d'affaires du prince, était demeurée
presque unanimement discrète. Les deux ou trois petites feuilles
à scandale qui avaient parlé, l'avaient fait ime seule fois et dans
des termes assez mesurés pour permettre aux intéressés d'inter-
venir utilement. Une fantaisie avait bien paru, dans un journal
du boulevard, sous ce titre : Si tu veux, faisons un rêve / Il y
était question d'une princesse enlevée par sa camériste... Mais,
dès le lendemain, le grand quotidien, gazette autorisée des gens
à titre et à couronne, avait, en ces termes, rétabli les choses :
« Un des hommes les plus en vue de la société parisienne,
porteur d'un nom illustré par l'histoire de la guerre do Trente
ans et par les annales françaises du xvni" siècle, a été récemment
frappé dans ses plus chères affections : sa femme, atteinte d'une
cruelle maladie nerveuse, a dû chercher la guérison à l'étranger,
dans un établissement de cure. Voilà tout le secret de Tabsence
momentanée d'une exquise Parisienne. Nous aurions gardé le
silence sur ces tristesses intimes, si le mot de « fuite » n'avait été
impudemment prononcé, dans des milieux où il suffit, sendble-
t-il, qu une infortune atteigne un membre de la haute société
pour (]u*elle cesse d'être respectable... »
Cette explication de cure à l'étranger (dans les conversations,
on laissait entendre : maison de santé), concertée entre M*"* de
Gudère et la famille d'Erminge, fut assez facilement admise.
Beaucoup de gens traitèrent sincèrement do fable l'histoire de la
fuite avec la camériste. Le prince redoutait un démenti public
d'Ariette et sa réapparition. D'accord avec la vieille princesse,
il se proposait de faire entreprendre des recherches, au moins
par une police privée. M""* de Guivre déconseilla ce parti avec
insistance. Mieux que Christian, elle connaissait Ariette, et,
s'étant fait conter en détail la scène de l'aveu, elle était convaincue
de sa sincérité. « Ariette ne médite ni scandale ni chantage; elle
Digitized by VjOOQIC
LA PRINCESSE D ERMINGR.
483
restera tranquille ; elle subit Tinfluence de cette Martine, qui est
une sorte de dévote illuminée. De grftce, ne mettez pas des tiers
à leur recherche; c'est d'eux, alors, que le chantage serait le
plus à redouter ! » Christian se laissa d'autant mieux convaincre
qu'il inclinait par nature à l'inertie. Les premiers jours après la
fuite, passés sans incidens, fortifièrent l'opinion de Madeleine.
Les semaines suivantes, il arriva quelques vaines lettres ano-
nymes disant : « Que la princesse était à Pari&; qu'on le savait;
qu'on était prêt à indiquer son domicile, si l'on envoyait telle
somme à tel bureau de poste... » On ne répondit pas. Deux
ou trois individus louches se présentèrent avec de semblables
propositions : on les éconduisit... En somme, hors des bas-fonds
où les scandales mondains sont une matière à exploiter, le sort
réel d'Ariette n'intéressa personne, et demeura ignoré. Charlotte-
Wilhelmine et Christian lui-même s'habituèrent à la sécurité;
chaque jour paisible les y confirma.
Restait, il est vrai, le péril de l'enfant, du bâtard qui, plus
tard, pourrait apparaître et réclamer de prétendus droits. Mais
ce péril était lointain : le prince s'était assuré que, contre lui, la
loi le désarmait. Son esprit, vite las de prévoir et de combiner,
finit paT accueillir l'espoir que rien de fâcheux n'arriverait, que
tont cela était aboli, comme un mauvais rêve. Et, peu & peu,
ce grawe souci cessa d'être son plus vif souci. La jalousie,
qu'avait amortie la peur d'un scandale, se réveilla à mesure que
cette peur diminuait. Il oublia Ariette et, de nouveau, ne pensa
plus qu'à Madeleine. Moins que jamais, il était sûr de sa fidé-
lité, et ses soupçons étaient quotidiennement avivés par les
propos de la vieille princesse. Charlotte-Wilhelmine recevait
son fils, une heure durant, chaque jour, soit après le repas de
midi, soit vers six heures. Elle le recevait avec rudesse et lui
infligeait d'abord, invariablement, un quart d'heure de reproches,
toujours sur le même sujet: l'horreur de sa liaison avec une
femme qui n'était pas sa femme, l'indignité de cette femme, la
probabilité qu'il fût bafoué par elle. Christian écoutait ces
reproches avec soumission et indifférence. Il aimait encore
mieux les subir, et que sa mère lui parlât, lui témoignât sa ten-
dresse bourrue sous les mots allemands dont elle le morigénait.
Va aussi, comme tant de gens de son monde, se sentait seul à
ravers la vie, et l'unique tempérament à cette solitude, c'était
i mère. Près d'elle, il se retrouvait en communion avec les gens
Digitized by
Google
484 REVUE DES DEUX MONDES.
de son passé, de sa race, d'ôt sa vie présente de sportsman, de
clubman, et d'amant d'une Parisienne ultra-civilisée Técartait.
De cette vie mondaine aussi il avait besoin, mais sa maîtresse le
faisait souffrir. Elle le contraignait à un effort douloureux pour
lui autant qu'une faussé position des membres, prolongée durant
des heures. Elle forçait cet homme, qui par nature ne savait que
jouir de ce qui se donnait, ou foncer comme une brute sur ce
qui résistait, à méditer, à épier des nuances, à surveiller, à ana-
lyser, à être jaloux, tout en dissimulant sa jalousie sous des
dehors policés... Probablement, si les propos quotidiens de la
princesse Charlotte-Wilhelmine ne l'avaient tenu en éveil, il eût
glissé, par lassitude, aune quiétude découragée; il se serait dit :
« N'y pensons plus ! » Mais quand, le cœur et Fesprit courbatus,
il tendait à se laisser vivre, la princesse Charlotte-Wilhelmine
ne manquait jamais de l'aiguillonner, de forcer le pauvre esprit
épuisé, le cœur meurtri, à recommencer l'effort d'analyse et de
suspicion..
A cet effort, un plus souple, un plus exercé se fût énervé :
le jeu de M"* de Guivre était tellement serré que rien ne passait
entre les cartes de la joueuse. Tout ce qui manquait de perspi-
cacité à Christian, Madeleine l'avait à l'extrême. A la lettre,
elle lisait dans Christian ses pensées. Il ne lui avait d'ailleurs
pas caché que sa mère la détestait et l'accusait d'être infidèle,
sans rien préciser. Madeleine avait à se défendre, elle aussi, sans
rien préciser. Elle voyait l'hypocondrie jalouse de Christian
s'aggraver, elle savait de qui il était jaloux : pourtant le nom
de Rémi de Lasscrràde n'était jamais prononcé entre eux... Made-
leine ne passait pas un jour, pas une nuit, sans que sa pensée
Uii suggérât l'horrible image : Christian se ruant sur Rémi et
l'écrasant. Contre cette éventualité affreuse, elle n'avait qu'un
recours : duper Christian par l'amour. Elle s'y dévoua avec une
sorte d'exaltation. Il avait été presque malade après le départ
d'Ariette; elle le soigna. Guéri, elle fut pour lui une maîtresse
telle qu'elle ne l'avait jamais été auparavant. Quand elle le voyait
dans un état de demi-ivresse qu'elle savait reconnaître, elle n'avait
pas besoin de jouer aux yeux du prince la comédie de la joie ;
elle était vraiment heureuse; elle jouissait en perspective d'une
trêve de quelques heures, parfois de plusieurs semaines, où elle
pouvait aimer Rémi sans l'obsession d'angoisse qui lui rendait
presque douloureuse la présence de ce jeune amant.
Digitized by VjOOQIC
LA PRINCESSE d'eRMIKGE. 485
Tel était le drame entre ces trois êtres, dont un seul, Rémi,
prenait la vie avec insouciance. Brave, ou plutôt incrédule au
danger, il traversait les événemens comme une répétition do
comédie, mettant l'habit qu'il fallait, indifférent au rôle, pourvu
qu'il fût divertissant. Le jeu était sa seule vraie passion, et seules
les émotions du jeu pouvaient le jeter hors de ses bonnes
façons coutumières. Ne l'avait-on pas vu, un jour, au club,
découvrant dans un étranger récemment introduit un escroc qui
le volait, sauter à la gorge de Thomme, le frapper, le meurtrir,
jusqu'au moment où les valets de pied durent séparer les com-
battons?... Au contraire, il apportait dans l'amour une absolue sé-
cheresse de cœur. Il tenait les femmes pour une amusette : M""* de
Guivre était la plus amusante de toutes. Quant à Ariette, il
l'oublia, bien avant que Christian en eût perdu le souci. Il n'avait
jamais craint de sa part des revendications gênantes ; tout de
même, la disparition valait mieux : elle arrangeait tout... Et s'il
ne chercha pas à connaître les causes et les circonstances de
cette disparition, cène fut aucunement par crainte de s'en trouver
responsable, mais par une sincère indifférence.
Ainsi se confirma le douloureux pressentiment qui tourmen-
tait Ariette, au moment même où le décor mondain encadrait
encore sa vie : « Je suis seule, toute seule ! » On ne s'occupa plus
de son sort, dès que son absence ne fut plus une actualité de
salon. C'est ce qui se passe à l'ordinaire, quahd meurt une jeune
mondaine : à peine quelques rares philosophes compatissent au
souvenir des plus fêtées. Ariette n'avait jamais été, dans la bande
de Made, qpi'un joli accessoire. Disparue, le tragique oubli de
la ville s'étendit rapidement sur elle, comme des ténèbres de
mort.
Un seul de ses compagnons de naguère ne l'oubliait pas,
bien qu'il ne prononçât jamais son nom : c'était Jérôme de
Péfaut. Souvent, depuis la disparition d'Ariette, sa pensée l'avait
reporté vers elle, et jamais il n'imaginait sans angoisse la tour-
mente où elle avait sombré. Rien ne lui avait été dit par le
prince d'Erminge, que ce qu'on disait à tout le monde : Tex pli-
cation de la maison de cure; il pouvait seulement soup)çonner
la scène qui avait éclaté entre Christian et sa femme. Mais celle
scène, ne l'avait-il pas provoquée, par le conseil d aveu sincère
lonné à Ariette? Il regarda donc comme un devoir de recher-
cher l'absente, de lui offrir son aide. Or, trois jours uprts ]ix fuite
Digitized by VjOOQIC
n
486 REVUE DES DEUX MONDES.
de la princesse, il reçut un billet daté de Paris et signé de Mar-
tine... Elle lui disait : « La princesse est en sûreté; sa santé n'est
pas compromise. Elle tient à ce que vous en soyez informé, et
vous demande, jusqu'à nouvel avis, de ne pas tenter de la joindre
et de lui garder le secret. » Ce billet le surprit et lui dicta sa
conduite. « Puisqu'elle ne veut pas que je sache sa retraite,
pensa-t*-il, non sans amertume, c'est qu'elle n'a pas besoin de moi,
ou qu'elle se méfie de moi. » La tristesse qu'il en éprouva lui fit
connaître, — sans qu'il voulût se l'avouer à lui-même, — quelle
place cette enfant dévoyée avait occupée dans son cœur, alors
qu'il croyait n'éprouver pour elle qu'une amitié un peu pater-
nelle.
Vers le mois de juin de cette même saison, le baron et la
baronne Haltinger, pour Tétonnement annuel qu'ils dispensent
aux Parisiens, imaginèrent une fête sur le lac supérieur du
Bois de Boulogne : danses antiques au bord de l'eau, parmi l'éclat
des lumières électriques et des feux de Bengale. Ce fut, pour la
(( bande de Made, » l'occasion d'un dîner dans l'île; les convive?
s'y rassemblèrent vers huit heures. La bande s'était diminuée
d'Ârlette, sans que rien changeât de son infatigable course au
divertissement. Comme dans tous les groupes mondains de Paris,
les mêmes gens continuaient d'y jouer leur rôle, agité en appa-
rence, réglé eu réalité par une mise en scène invariable, pareils
à ces figurans qu'o|i voit, au théâtre, reparaître d'acte en acte,
sous des costumes divers. Quelques figurans nouveaux s'y étaient
agrégés : la « bande )> voisinait maintenant avec un de ces petits
cercles d'Américains, qui colonisent les environs de l'Arc de
Triomphe : jolies femmes très en dentelles et en bijoux, parlant de
tout et voulant tout voir; maris discrets, intermittens, effacés;
jeunes personnes « fascinantes, » cultivées à l'extrême, et qui le
savent. Au dîner de Tîle, le cercle américain n'était représenté
ce soir que par une magnifique matrone, — M""' Luton, — toute
vêtue de blanc, le cou et le buste enlacés d'un interminable col-
lier de perles, et par sa sœur, M"' Behrenheim, adorable jeune
fille à peine moins parée. Elles avaient amené un ami, fiancé,
disait-on« de M^^* Behrenheim, son troisième fiancé depuis deux
ans qu'elle habitait Paris. Celui-ci était Français, camarade de
club de Christian et de Rémi; il se nommait Jean Le Hirel, d'ex-
cellente famille dauphinoise.
Digitized by VjOOQIC
LA PRmcEssE d'erminge. 487
Avec ces trois convives, la première barque amena dans
Tîle le peintre Apistrol déployant sa belle barbe à la Henri iV,
d où la volonté formelle de M""* d'Ars avait exilé les poils gris, ce
qui donnait à cet ornement tout entier une apparence de pos-
tiche. La u petite bouffeuse « ne tarda guère, passa le bras du laC
dans un canot automobile qu'elle manœuvrait elle-même, pilo-
tant Rémi, Saraccioli, Campardon et M. d'Ars. Elle apporta son
agitation trépidante, la gaîté de sa figure d'Eve blonde, d'Èvo
familiarisée avec tous les scrpens, et qui leur rendrait des points
sur le chapitre de la tentation. Puis arrivèrent les Destrcux de
Saint-Clair, qui commençaient à ne plus s'appeler, sur leurs
cartes et dans les annuaires que : baron et baronne de Saint-
Clair. Jérôme de Péfaut les suivit de près... C'était un divin soir
de juin, un soir de féerie comme les pays du Nord extrême en
connaissent tout le long du printemps, et comme il s'en égare un
ou deux par printemps dans notre ciel parisien : la lumière du
jour une fois disparue, une clarté merveilleuse, diffuse, semble
envelopper les choses et émaner d'elles... Par ce soir féerique, la
banalité de ce lac artificiel, de cette île aux bâtisses quelconques,
se transfigurait. Sur le rivage opposé, le groupe de Rémi de Las-
serrade, de Saraccioli, d'Apistrol avec M"* d'Ars et le gros Cam-
pardon, accueillit M. de Péfaut... Et, comme ils s'étaient serré
les mains et, d'un accord sincère, avaient admiré la splendeur du
couchant, ils virent, dans la barque qui se détachait du rivage et
ramait vers eux, Christian et Madeleine de Guivre, ensemble.
— Tiens, murmura M"* Behrenheim, le prince et Made dans
le même bateau.
— Ce n'est pas le dernier, répliqua Campardon, où la com-
tesse fera monter Christian.
— Comme vous avez de l'esprit, ce soir! dit Rémi de Lasser-
rade, si rudement qu'un silence éteignit les répliques...
Dans ce silence, le couple aborda.
On se dirigea vers la table, dressée au fond d'une sorte de
hangar; les femmes défirent leurs manteaux; l'on s'assit... Et
très vite Tardentc volonté de MaH leine d'animer le repas, de le
faire gai, malgré une gêne secrète que répandait la mauvaise
humeur de Rémi, eut raison de toute résistance. Elle était
joyeuse; Christian, depuis quelques jours, pratiquait cette foi
béate qui lui Uiissait à elle-même un temps de liberté. Elle avait
placé Rémi auprès d'elle, ayant d'avance prévenu Christian.
Digitized by VjOOQIC
488 REVUE DES DEUX MONDES.
— Ce pauvre Rémi, vous serez gentil pour lui... Il est ner-
veux, il parait qu'il s'enfonce terriblement, depuis quelque
temps?
— Je l'ai vu hier perdre cinquante mille francs, en cinq coups
de dix mille, avait répondu le prince.
Elle sut, à force de bonne grâce, dérider Rémi sans alarmer
la jalousie de Christian. Du reste, le repas fut court. Avant dix
heures, on se leva. De loin, vers le lac supérieur, des fusées
montaient, annonçant le commencement de la fête.
— Faut-il partir déjà pour là-bas? demanda Âpistrol.
— Haltinger m'a dit ce matin qu'avant dix heures et demie,
on se contenterait de tirer quelques pétards comme ceux-ci,
répondit M. d'Ars.
— Alors, égarons-nous dans les bois.
Par les sentiers, à travers les taillis, on gagna l'autre bout
de l'ile, où des barques étaient commandées. Christian et Made-
leine marchaient en avant; Saraccioli, Rémi, Campardon, sui-
vaient. Plus en arrière, venaient Jérôme, les Ars et les Saint-
Giair, puis Jean Le Hirel et les Américaines.
— Cela dure donc toujours? demanda Tltalien en désignant
du regard le couple qui marchait, parlant bas.
Campardon, qui, comme toute la bande de Madeleine, savait
qu'on ne devait pas parler de ces choses devant Rémi, essaya do
rompre les chiens.
— Tout dure à Paris... Très conservateur, Paris. Et puis, on
ne sait jamais!...
— Pardon, insista l'Italien... j'étais près de la comtesse
quand on a quitté la table; j'ai un certain goût d'observation,
comme vous savez. J'ai surpris...
— Rémi, interrompit Campardon, tu sais qui a organisé
vraiment la fête de ce nigaud d'Haltinger? C'est la petite Lievens,
de l'Athénée... Il en est fou.
— Laisse donc parler M. Saraccioli, dit Rémi impatiemment...
Alors, vous avez surpris?...
— J'ai vu de mes yeux, dit lltalien, au moment où le prince
remettait le manteau delà comtesse, un geste tout àfait tendre...
presque conjug...
Il n'acheva pas, pincé rudement à l'avant-bras par Campar-
don, qui, par surcroit, lui écrasa le pied gauche... Et la voix de
tonnerre du gros homme cria au couple qui marchait devant :
Digitized by VjOOQIC
LA PUINCESSE D*CRMINGE. 489
— Made! pas si vite! je m'essouffle...
Christian et Made se retournèrent; le bois s'éclaircissait vers
la rive, et les illuminations du lac paraient déjà le paysage d'un
reflet théâtral. Rémi, Saraccioli et Caïupardon virent Christian
et Madeleine comme en plein jour, et Campardon aussitôt re-
gretta de les avoir arrêtés, car ils formaient vraiment, pour un
jaloux, un spectacle cruel et troublant, tellement Christian ser-
rait contre lui le bras de la comtesse, tellement il avait, sans
l'affecter, un air de possession, presque de mariage. Campardon
comprit que Rémi enrageait, et, bon garçon, soucieux de la
tranquillité de tous, il crut adroit de lui dire :
— En a-t-il une tète de mari, ce bon prince I
— Fiche-iùoi la paix, toi, répliqua sèchement Rémi.
Durant la traversée que les trois hommes firent avec Chris-
tian et Madeleine, Rémi, Tœil mauvais, ne dit rien. La bouscu-
lade de la fête, où le monde le plus diA^ers avait été comâé,
divisa un instant le groupe, qui se reforma en un coin réservé à
ce que Paris compte de mieux né ou de plus notoire. Rémi
retrouva son aplomb et sa gaieté d'ironie auprès de M"' Luton
et de sa sœur, qu'il affecta de courtiser. Madeleine, malgré tout
son effort, ne parvenait plus à dissimuler son inquiétude. Elle
connaissait l'œil que ce soir avait Rémi, cet œil où luisait de la
haine, de l'envie de nuire. Son cœur se consumait : qu'allait-il
advenir, si elle ne le ressaisissait pas à temps? }
Rémi lui-même, sous la pression d'une force plus puissante
C[ue toutes les ironies d'apparat et que toutes les volontés de
tenue, avait fini par garder le silence. Appuyé à une balustrade,
il voyait avec indifférence les danses antiques, dans le bleuâtre
des clartés électriques, nouer, dénouer leurs anneaux de bras
nus et d'écharpes, sur le bord même du lac illuminé... Il était
irrité, hostile, il avait envie de dire à tout le monde des choses
blessantes. Il ne pouvait se distraire de sa grosse perte d'argent
des jours derniers : cent cinquante mille francs à trouver d'ici
à quatre jours, date consentie par les gagnans. Et le méconten-
tement le rendait agressif. D'ordinaire, loin de lagacer par son air
de jaloux, Christian l'amusait presque. Surtout, il n'avait nulle
'entation d'être jaloux lui-même; au contraire, il eût jugé fort
ocombrante une liaison exclusive avec Madeleine de Guivre.
ue de fois il avait pensé : « C'est Tidéal, l'ue amie tenue en laisse
^mme celle-là ! » Aujourd'hui, diminué a ses propres yeux par
Digitized by
GoogI(
490 BEVUE DES DEUX MONDES.
sa déveine et son défaut d'argent, il considéra les choses autre-
ment. Christian lui, parut moins ridicule. Lui-môme ne se jugea
plus d'âge à se cacher, à guetter les sorties d'un autre. « Pour-
quoi lui, d'abord? Il n'est pas très riche; il n'est pas jeune! »
Les menaces de brutalité de Christian, qui jamais ne l'avaient
effrayé, l'attirèrent. Il s'imagina bousculant le prince, et, rompu
aux luttes gymnastiques, ébaucha un « tour de. hanches, » comme
si vraiment il terrassait le colosse.
Et tout à coup, l'envie lui prit de manifester son hostilité,
sa méchante humeur, en tourmentant Madeleine, en la faisant
souffrir dans l'amour même qu'elle lui portait : c'est la ven-
geance qui vient la première à la pensée des amans. Il se rap-
procha du groupe formé par la comtesse et ses amis; d'un faux
air de bonne grâce, qui ne trompa pas M"' de Cuivre, il raccosta
et manœuvra pour l'isoler, sous l'œil de Christian. M"* de
Guivre, sentant le péril, céda, se laissa isoler; elle comptait sur la
sérénité reconquise de Christian... Celui-ci, d*abord indifférent
en effet, ne put s'empêcher, à la longue, de remarquer ce que
tout le monde remarquait : l'air de conquête avec lequel Rémi
parlait h Madeleine, et le trouble que celle-ci ne parvenait plus à
masquer... Rémi affectait l'attitude d'un courlisan heureux; il
parlait les dents serrées, la bouche presque immobile, comme
qui ne veut pas être entendu par les tiers. Madeleine, dans son
émotion, répondait aussi pour n'être entendue que de Rémi, et
cela donnait à leur colloque une allure si évidemment suspecte
qu'elle frappa non seulement Christian, mais tous les témoins
de la scène... Si les paroles échangées par ces deux amans
avaient pu parvenir aux oreilles de ceux-ci, voilà ce qu'ils
auraient perçu :
' Laïsse-moi, je t'en prie... On nous observe!
Non. Le jeu ordinaire ne me divertit plus. Ce qui
m'amuse, c'est de voir le reître jaloux.
— Mais quel plaisir cela te fait-il?... Tu sais bien que c'est
moi qui souffre de sa jalousie, et que, s'il s'en prend à moi, je de
vis plus... Écoute : je t'aime, je t'aime... laisse-moi!
— Je ne te laisserai pas! Ce soir je te veux pour moi tout
seul. Oui, c'est une lubie. Je suis jaloux.
— Jaloux! toi, murmura-t-elle... Ahl ce serait trop beau.
Et cela me serait presque égal, alors, qu'on nous tue tous les
deux, après, si je t'avais tenu un seul jour, fou de jalousie,
Digitized by VjOOQIC
LA PB1NCBS8E D'ERMINGE. 491
comme il Test, lui ! Mais tu n'es pas jaloux. Tu es nerveux, et
tu t'amuses à me torturer. Laisse*moi... Il va arriver du mal
ici!...
Une si ardente sincérité animait les paroles de Madeleine, que
Rémi consentit enfin à la quitter. Elle put se rapprocher de
M"*' d'Ars et de M"' de Saint-Clair, qui avaient joint Rose et Mar-
guerite d'Avigre, chaperonnées par leur mère. Elle se mêla à
leur groupe, avec une apparence de gaité. Rémi disparut, sans dire
adieu à personne. Tandis que la fête nocturne se déployait parmi
les feux de Bengale, les musiques et les danses, Christian, re^
tpmbé dans de sombres méditations, ne parlait plus, regardait
sans voir l'horizon paré de lueurs changeantes. 11 était triste,
par cette admirable nuil, cruellement triste, triste comme il ne
l^ftvait jamais été, opprimé par un poids trop lourd pour lui.
emprisonné dans sa vie comme dans un cauchemar. Comment
s'évader?... On le trompait? Madeleine et Rémi le ti'ompaient?
Comment savoir?... Il secoua ses épaules. Ah I qu*il était mal
né pour ce temps d'intrigues et de subtilités ! Trop rusés pour
lui, Made, Rémi ! « Mais je suis le plus fort, » songea-t^il, et il
regarda sa maîtresse avec des yeuxeffrayans... Dans la substance
héréditaire de son ètre^ cet appétit de meurtre s'éveilla avec un
vague regret, avec la nostalgie de la férocité simple où ses aïeux,
les princes d'Erminge, vivaient, luttaient, aimaient. Tout lui
apparut mesquin, autour de lui, contradictoire, inhabitable. La
fatigue de méditer Taccabla si fort, qu'il ne trouva presque plus
de paroles pour Madeleine qui revenait auprès de lui. La fête
finissait, les invités s'écoulaient en lents remous. Christian se
laissa guider vers les lanternes alignées des voitures; il entendit
des clameurs de valets ; la voix de M"*' de Guivre, de qui le bras
ancré sur le sien exagérait involontairement l'étreinte, comme
pour le retenir, l'empêcher d'agir, lui parvint à travers un
brouillard, et sans doute aussi il répondit... Mais le cauchemar
l'opprimait toujours ; il voyait devant lui une impasse dont il
(allait sortir à tout prix, sous peine de périr... Oui, décidément,
cette fois, l'idée fixe, qui le guettait depuis des mois, devenait
souveraine, incoercible... Dans le coupé automobile qui rame-
nait Madeleine chez elle, toutes les paroles gaies ou tendres
qu'elle essaya ne parvinrent pas à le distraire. Épouvantée, elle
osa lui proposer, à la porte de son hôtel, d'y pénétrer avec elle,
d'y rester, — faveur extrêmement rare, qui d'ordinaire était ré-
Digitized by VjOOQIC
492 REVUE DES DEUX MONDES.
compensée par un long asservissement de Christian. Il prétexta
une fatigue extrême et s'excusa.
— Alors, vous rentrez? demanda-t-elle, du seuil.
— Naturellement.
— Bonne nuit. Téléphonez-moi demain de vos nouvelles ,
— Convenu.
A demi rassurée, Madeleine remonta chez elle. Cependant
Christian, seul dans le coupé électrique, méditait. « J'aurais dû
questionner Madeleine. Mais non ! Elle m'a proposé de r-ester.
Donc elle nattend personne. Pourtant, si, entre eux, il y a un
signal convenu?... » Il se rappela que Rémi avait disparu de
bonne heure. « levais toucher au cercle, pensa-t-il ; peut-être il
y est... » Il se fit conduire rue Saint-Florentin. Le chasseur, qu'il
questionna, lui répondit que lé vicomte de Lasserrade était dans la
salle de jeu. Le prince renvoya le coupé et monta. Dès qu'il fut
dans la salle, ses yeux aperçurent celui qu'ils cherchaient : il eut
un immense soulagement. A la grande table de baccarat, Rémi
taillait.
Il y avait deux heures qu'il taillait : depuis une demi-heure,
après des alternatives, il gagnait. La partie était forte : Christian,
d'un de ces coups d'œil de joueur, aussi exercés que celui du cais-
sier le plus expert, compta environ deux mille louis sur le ta-
bleau de gauche. Sans s'asseoir, il misa entre deux joueurs. Rémi
de Lasserrade ne l'avait pas vu, car la foule était assez épaisse. de
simples curieux, autour de la table ovale, et toute l'attention
du banquier se concentrait sur les mises. Il inspecta le visage
des pontes, seulement après que cinq ou six coups successifs,
gagnés contre lui par le tableau de gauche, l'eurent incité à cher-
cher quel élément de déveine troublait la fortune. Comme il re-
gardait, plissant ses jolis yeux un peu myopes, Christian s'as-
seyait à la table, prenait la place d'un ponte que la récente passe
du tableau venait de « refaire. » Rémi vit le prince s asseoir, et
sa rage de tout à l'heure lui remordit le cœur ; il confondit sa
jalousie et sa déveine. A l'ordinaire si maître de lui, il perdit le
net usage de ses facultés, et dès lors mena son jeu comme un
débutant, avec cette frénésie aveugle contre le hasard, qui appelle
la défaite. Deux fois il remit cinq cents louis en banque ; ils fon-
dirent deux fois, sans à-coup, avec une lenteur qui signalait Tin-
faillible orientation du sort ennemi... Christian, cependant,
gagnait, jouant, lui, avec la méthode qu'inspire la conviction
Digitized by VjOOQIC
LA PRINCESSE d'eRMINGE. 493
d'être en chance... Un sentiment de revanche Tanimait contre
Rémi qu'il savait déjà aux abois : au bout de ces effondremens
d'argent, il y a, pour l'effondré, de la déconsidération, de laffo-
Icment, et parfois le suicide. Christian avait conscience de contri-
buer, pour sa part, à hâter ces échéances, en pontant de plud en
plus fort. Rémi était trop joueur pour ne pas deviner cela. Le jeu
fut bientôt, pour lui, une lutte avec le prince, comme, pour le
prince, c'était une lutte avec Rémi. Et quand Rémi se leva,
enragé d'avoir augmenté de quatre-vingt mille francs le chiffre
de ses dettes, enragé et pourtant contraint de déserter la lutte,
il se sentit vaincu par Christian, ruiné par Christian.
Il se passa alors dans cette somptueuse salle aux pilastres
de marbre, aux corniches dorées, un de ces drames brefs, mys-
térieux, soudains, qui sont plus poignans justement à cause
du décor, et parce qu'ils n'interrompent ni môme n affectent en
rien le mouvement du plaisir, de la fête ambiante. Christian
quitta la table de jeu, presque aussitôt après le banquier. Rémi
se trouvait seul, les discours à tenir à un camarade décavé
n'étant pas de ceux qui tentent l'homme de cercle. Le petit
groupe d'amis, qui s'entretint un instant de choses vagues avec
Christian, s'émietta bientôt. Les deux hommes marchèrent l'un
vers l'autre, dans le vaste milieu de la salle, laissé vide par le
refluement de tous autour de la table de baccarat, le vide do
miroir des parquets cirés, où les valets de pied disposaient quel-
ques petites tables de souper. Ils s'abordèrent, et leurs mains
se serrèrent malgré eux-mêmes, tant il est malaisé de rejeter
Tétroit vêtement des convenances sociales qui n^ous enserrent.
Leurs yeux se brûlèrent tandis que les mains se touchaient :
tous deux savaient bien qu'ils allaient s'attaquer. Rémi, le plus
irrité des deux, mais tout de même le moins brutal, attendit que
l'autre se découvrît, assuré qu'il allait se découvrir, prêter le
flanc. Et cela ne manqua pas... Avec une niaiserie surprenante,
— mais on eût dit que les mots forçaient la bouche à les pro-
noncer, — Christian dit à Rémi :
— Votre déveine continue.
— Et vous, répliqua Rémi, a'^ous avez la veine que vous mê-
liez... Allons ! ajouta-t-il, — subitement très calme, tandis que
Christian se sentait osciller sous Toutrage, — ce nest pas la peine
l'attendre. Nous en avons envie Tun et l'autre. Je vais prévenir
«••:
Digitized by VjOOQIC
494 REVUE DES DEUX MONDES.
deux amis ; faites de môme et qu'ils se voient demain chez moi,
vers onze heures, si vous voulez.
Christian, assommé, ne bougeait plus. Rémi qui, lui, voulait
doubler Tinsulte et la laisser, comme une banderille, dans la
chair douloureuse de l'adversaire, ajouta :
— Je vous dois bien ça... plutôt deux fois qu'une ! Et voilà
longtemps que ça me taquinait.
Le prince vit s'éloigner avec une lenteur voulue cette jolie
silhouette, pincée à la taille par le scarabée noir de lliabit.
Gomme un Goliath atteint à la tempe par la pierre d'une fronde
d'éphèbe, il s'abattit dans un des grands fauteuils.
« Plutôt deux fois qu'une... Oui... il a voulu dire Àrlette
et Madeleine... Âh ! le tuer... »
A plusieurs reprises le prince pensa à Tépée que son bras
pousserait dans la chair, dans la vie de cet ennemi. Et peu à
peu, cette vision le calma. Des camarades l'entourèrent ; il put
causer avec eux de choses indifférentes ; ses nerfs lentement se
détendaient ; mais, tandis qu'il parlait, il se délectait toujours à
la pensée du fer entrant dans la molle résistance d'une jeune
chair. Enfin il emmena à part deux des amis qu'il considérait
comme les plus sûrs, le marquis de Larens et M. de Comtat: il
leur expliqua qu'il venait de subir des inconvenances du vicomte
de Lasserrade, irrité de sa perte au jeu. Il fut entendu que ces
messieurs iraient dès le lendemain chez Rémi, où ils étaient
assurés par avance de trouver deux amis de ce dernier. Chris-
tian souhaitait que l'affaire se terminât au plus tôt, dans Taprës-
midi du lendemain, si la matinée suffisait aux pourparlers.
Le lendemain, avant midi, les deux adversaires surent qu'ils
se rencontreraient, quatre heures plus tard, dans un établisse-
ment hippique de Neuilly, qui servait habituellement à des poules
à Tépée entre tireurs de choix, et aussi, très rarement, a des
joutes plus sérieuses, pour des adversaires de qualité. Rémi, que
ses ennuis dargent, devenus inextricables depuis sa dernière
perte, harcelaient bien plus que le souci de son duel, partit en
fiacre, dès que les pourparlers furent clos, et continua chez
des usuriers les courses qu'il avait commencées la veille. Il er
voyait déjà au diable sa lubie de provoquer Christian, et s'éto
naît que la jalousie eût pu le troubler un instant : c'était ui
âme où les ennuis positifs avaient tout de suite raison des pré&
Digitized by VjOOQIC
LA PRINCESSE d'eBMINGE. 495
cupations sentimentales. « C'est ^al, pensait-il, quand ses
ennuis d'argent lui laissaient un instant de répit : j'aurai tout
de môme plaisir à lui loger un coup d'épée dans le bras... » Il ne
se sentait contre Christian nulle haine, et juste la rancune d'un
joueur malheureux contre l'heureux adversaire.
L'incident, si léger au souci du jeune homme, emplissait au
contraire l'âme du prince d'Erminge. Christian, depuis que
l'affaire était décidée, n'avait plus que ces deux pensées : Made-
leine était la maltresse de Rémi, et Rémi, tout à l'heure, allait
se trouver devant lui, offert à sa force furieuse. Que la rencontre
se terminât. par la mort de Rémi, il n'en douta pas un instant.
Pourtant, depuis l'aventure des fleurets démouchetés, au collège,
Christian n'avait jamais eu de duel, et n'avait jamais fréquenté
de salle. N'importe ! il aurait dans la main une arme de meurtre,
il serait en face d'un adversaire exécré. Cela lui suffisait; il était
sûr de tuer, rien qu'à comparer Rémi à lui-même. Et l'idée de
ce meurtre le soulageait de toute sa rancune. Rémi disparu, lui-
même aurait pris la proie féminine à l'ennemi, et certes, il ne
querellerait pas cette proie sur le passé. Il la voulait à lui seul,
voilà tout; cela lui donnerait pleine satisfaction et plein repos...
Ainsi, par l'effet de la crise suprême, reparaissait dans Chris-
tian tout ce que l'éducation et l'époque avaient provisoirement
masqué de sa nature, tandis que s'abolissait ce qui s'était sura-
jouté à sa sensibilité primitive. Â mesure que l'heure du duel
approchait, il se sentait plus calme, presque heureux, comme un
homme dont l'esclavage momentané va finir, et qui va pouvoir
exercer toute sa liberté. Il reprenait possession de son héritage.
C'était une sorte d'acte de piété ancestrale qu'il allait accomplir,
eu détruisant, à la façon d'un de ses aïeux, un ennemi inso-
lent.
Une heure avant le moment assigné au landau pour le venir
chercher, il se fit annoncer chez la vieille princesse, sa mère. 11
dut attendre qu'elle eût fini sa méditation, puis fut introduit.
Charlotte-Wilhelmine était assise sur un tout petit fauteuil
capitonné, d'un affreux style, seul meuble moderne parmi le
bric-à-brac assez noble amené d'Allemagne. Elle était haute,
maigre avec de gros os, une charpente aussi solide que celle de
son fils, qui d'ailleurs lui ressemblait. Elle s'habillait de dentelles
noires, se coiffait de dentelles noires ; elle avait un visage et des
mains de bois qui sortaient de toute cette dentelle noire comme
Digitized by VjOOQIC
496 REVUE DES DEUX MONDES.
les pièces d'une marionnette démesurée. Elle n'avait pas grand
air et semblait assez bornée. Elle souhaita en français le bonjour
à son fils, qui baisa ses mains, et ensuite s'entretint en allemand
avec lui. Naturellement elle ignorait le duel imminent; ce qui la
préoccupait aujourd'hui, c'était la situation financière du prince.
Elle aurait voulu savoir s'il avait des dettes, ou si son train,
maintenant allégé d'Arlel te, n'excédait pas ses revenus. Il s'était
assis près de sa mère et lui tenait les doigts. Après l'avoir mori-
géné sur la question d'argent, elle l'entreprit durement sur la
question maîtresse. Elle ne ménageait pas les injures, ni les
termes crus pour qualifier M""* de Cuivre. Christian la laissait
parler, tenant toujours la main roide et frigide. Il lui semblait
que, par ce dur et froid chaînon, il s'accrochait à toute sa race,
en recevait l'investiture et la force. Son obéissance, sa respec-
tueuse attitude s'imprégnèrent aujourd'hui d'une tendresse, d'un
désir de mystérieuse protection qui finirent par toucher la prin-
cesse. Elle le baisa au front, quand il prit congé d'elle, et il sortit
tout réconforté, comme s'il emportait une certitude de plus de
cette victoire dont il ne doutait pas.
Un soleil clair luisait, pas trop ardent grâce à de récentes
pluies, quand, chacun dans une salle de l'établissement hip-
pique, — un bâtiment neuf de briques et de fer bleuté, — Rémi
de Lasserrade et Christian d'Erminge se dévêtirent. L'appareil
médical de leurs chirurgiens était déployé auprès d'eux; leurs
témoins, dans le voisinage, arrêtaient les dernières dispositions
de la rencontre. M. de Gomtat, qui passait, dans son monde, pour
une sorte de témoin professionnel, donnait à Christian quelques-
uns de ces conseils, d'une telle banalité, d'une telle évidence
que chacun pourrait se les donner à soi-même, et qui sont parti-
culièrement inutiles à l'instant de l'action, s'ils ne sont trou-
blans et dangereux. Mais Christian n'était pas dans un état où
un propos pût le troubler. Tandis qu'il passait sa chemise molle,
mettait ses gants de ville, il était juste dans l'état d'un paysan
qui, la nuit, décroche son fusil et sort dans la basse-cour pour
tuer le renard ou la fouine. Chasseur d'animal nuisible, il savait
la bête là, à sa portée... Comme il ne répondait guère, M. de
Comtat le crut un moment préoccupé, et tandis que, de son pas
lourd, le prince gagnait l'allée où déjà Rémi, svelte dans une
légère chemise souple, afl*ectait de causer avec ses témoins, il
dit au marquis de Larens :
Digitized by VjOOQIC
LA PRINCESSE o'eRMINGE. 497
— Notre ami est bien sombre... Il n'est pas homme à avoir
peur, pourtant?
Le sourire aigu du marquis contracta ses lèvres :
— Non. C'est moi qui ai peur, et pas pour lui. La sotte
affaire ! Je regrette fort d'être allé au cercle hier soir.
Les épées, un instant rassemblées par les pointes sous les
doigts de M. de Gomtat» maintenant se guettaient à distance,
s'engageaient, se froissaient. Plus leste, Rémi de Lasserrade
harcelait son adversaire, qui ne bougeait guère, et, l'œil fixe,
comme à l'affût, parait par de légers mouvemens du poignet,
attendant l'occasion de porter le coup. Les deux premières mi-
nutes s'écoulèrent ainsi, jusqu'au repos imposé... Christian,
durant ce repos, ne quitta pas des yeux Rémi, qui s'entretenait
avec ses amis, et montrait à M. d'Ars la marque gravée sur son
épée. Puis Rémi se retourna, regarda Christian qui le regardait.
Alors, pour la première fois, il comprit la menace prochaine,
actuelle de ce regard, et que cet homme voulait sa mort. Dans ce
bref loisir que lui accordait encore la destinée, il entrevit la
possibilité de mourir. D'une brusque apparition, toute sa vie
surgit devant son esprit, cette vie si veule, si vide, si courte, si
encombrée d'ennuis.
« Bah ! pensa-t-il, tout cela ne vaut guère. J'ai été un àé-
veinard. J'ai la déveine... marchons tout de même!... »
De nouveau les épées se joignirent, s engagèrent... Rémi
était nerveux, il attaqua violemment. Une parade de Christian
le désunit : la riposte le toucha légèrement au-dessus du sein
gauche, et, comme cette piqûre le faisait reculer, une violente
remise de Christian, fendu à fond, lui traversa le poumon...
11 vit le bâtiment d'en face — les briques rouges et les fers
bleutés — comme se soulever de terre, venir à lui, Técra-
ser... D'autres choses s'approchèrent, des bras, des figures, une
rosette incarnate sur un revers de veston... Le sol glissa douce-
ment sous lui, comme un plancher d'ascenseur qui dévale. Une
saveur salée empoisonna sa bouche, le noya intérieurement;
il étouffa. A la renverse, d'un regard qui déjà luttait contre la
nuit, il s'hypnotisa sur une tête chevelue de blanc, inclinée... 11
gémit.
Et toute cette nuit qui le pénétrait du dehors, toute cette
larée salée qui montait au dedans de lui se rejoignirent, h
*bmergèrent.
TOM£ xxiu. — 1904. 32
Digitized by VjOOQIC
^-^n™
498 REVUE DES DEUX MONDES.
Par le Bois joyeux, ensoleillé, croisant d'autres voilures de
maître, des fiacres aussi où des couples se tenaient par la main,
des automobiles, des bicyclettes, quelques piétons, le coupé du
chirurgien ramenait Christian vers Paris. Les deux hommes se
taisaient : le docteur, nerveux, tourmentait lappui de la portière
et faisait entendre de temps à autre, un petit claquement de la
langue contre les dents d'en haut, puis, se contenant, bâillait.
Christian était tout à fait calme. L'issue du duel ne Tavait ni
étonné, ni troublé; il Tattendait. Il se sentait soulagé, maintenant,
d'abord parce que l'élément brutal de sa nature intime avait
trouvé une subite issue, puis parce que, pour la première fois
depuis toujours, il se sentait le maître de Madeleine de Guivre.
Quand le coupé, passant la porte du Bois, se fut engagé dans les
Champs-Elysées, le docteur se hasarda à dire :
— Vous savez qu'on va tâcher de présenter la chose comme
un accident d'assaut; mais le juge dinstruction vous appellera
peut-être aujourd'hui. Et alors il vaudrait mieux pour vous aller
spontanément au Palais, voir le procureur de la République.
Christian répondit simplement :
— Je n'ai pas le temps aujourd'hui.
Place de TÉtoile, il descendit du coupé, prit congé du docteur,
et, montant dans un fiacre, se fit conduire rue d'Offémont.
La comtesse y était rentrée une demi-heure auparavant, affo-
lée d'avoir vainement attendu Rémi, une partie de l'après-midi, à
un rendez- vous que celui-ci avait oublié de décommander. Elle
avait aussitôt dépêché sa femme de chambre chez Rémi, pour
demander des. nouvelles. Christian arriva avant que celle-ci fût
de retour. Madeleine Taccueillitsans déplaisir, pensant apprendre
par lui quelque chose. Et déjà elle questionnait :
— D'où venez- vous, cher ami ? De la garden-party des Saint-
Clair?
Mais il l'avait prise dans ses bras, en faisant « non » de la
tête, et il la regardait avec des yeux si graves, si passionnés, et
il la tenait d'une étreinte si forte, qu'elle fut étonnée, et, s'ar-
rétant de parler, se sentit enveloppée par la chaleur d'une des-
tinée nouvelle. Elle balbutia, sans oser essayer de se dégager:
— Christian, qu'avez-vous ?
— Vous êtes à moi, dit-il.
Elle ne comprit pas, elle ne put comprendre pourquoi il lui
disait cela, ni pourquoi il la regardait comme s'il ne lavait
Digitized by
GoogI(
lA PRIKCESSE d'eRMINGE. 499
jamais vue. Ponr lui, c'était la proie conquise dans la lutte, et
que le repos de la victoire permettait de contemplera loisir. Dans
ce long et patient regard, Madeleine ne lut point de rancuns:
Christian, au contraire, souhaitait sa maîtresse comme il ne
l'avait jamais souhaitée, et, soumis d'habitude, il se sentait fort
pour la contraindre, maintenant qu'il avait détruit le rival, et
qu'il ne craignait plus le partage. Madeleine, effrayée peu à peu,
voulait se dégager des bras immobiles qui Tétreignaient a)ntre
la poitrine du prince.
— Christian... de grâce... laissez-moi.. •
Et elle répéta plus anxieuse ;
— Mais qu'avez-vous?
Avant qu'il répondît, lappel afiFolé de la femme de chambre,
qui montait précipitamment, résonna dans Tescalier ;
— Madame ! madame I
Elle entra en coup de vent, balbutia, à bout d'haleine :
— Madame I madame ! Monsieur Rémi I . . .
Et tout à coup, apercevant Christian, elle le désigna à la
comtesse, d'une main qui tremblait :
— C'est lui I lui !... en duel... Tout à l'heure...
M"* de Guivre devina. Elle poussa un cri de démence et de
fureur, et bondit, accrocha ses ongles à la face, aux habits du
prince.
— Ah! tu l'as tué!...
Le prince se dégageant d'un geste tranquille regarda la femme
de chambre et lui montra la porte d'un air si terrible que cette
fille, épouvantée, s'enfuit, trébuchant, se cognant au cham-
branle. Madeleine, que ses forces abandonnaient, fixait sur lui
des yeux élargis par la peur et la haine. Ses lèvres essayèrent
d'articuler :
— Assassin ! assassin ! . . .
11 ne chercha pas d'explications ni d'excuses. Immobile, il
contemplait M"' de Guivre, maintenant affaissée sur un siège.
Avec la même sérénité de conquête, il répéta ses mots de tout
à l'heure :
— Vous êtes à moi !
Grâce à une démarche du duc de Lasserrade, la poursuite ne
fut pas ordonnée par le procureur de la République. On admit
Vexplication d'un accident d'assaut. Le blessé, ramené chez son
Digitized by VjOOQIC
500 REVUE DES DEUX MONDES.
grand-oncle, y vécut encore vingt heures environ, en état de
prostration. Un prêtre put être mandé : les obsèques furent donc
religieuses. Elles eurent lieu quatre jours après le duel, à Notre-
Dame de Passy, paroisse des Lasserrade.
Le même temps d'allègre clarté qui s'était levé après des
semaines de pluie, au matin de la fête sur le lac, éclairait le
quartier provincial, où s'élève la petite église diflForme de
Notre-Dame de Grâce. Tout aux alentours de cette église, dans
les rues de sous-préfecture qui s'appellent Jean-de-Bologne,
Annonciation, Raynouard, d'innombrables voitures s'enfilaient
en chapelet derrière les carrosses vêtus de crêpe. Et cette légion
d'inoccupés qui sort de partout à Paris, dès qu'il y a le moindre
spectacle à regarder ou même à attendre, cernait d'une infan-
terie composite la file des voitures. Les obsèques étaient annon-
cées pour onze heures; dès dix heures, l'église fut pleine. Toute
la haute aristocratie parisienne, celle qui ne se dérange que
pour les morts de sa parenté, y assistait. Et les autres mondes
brillans de Paris s'y montraient aussi, artistes, gens de bourse,
gens de cercle, gens de fête. Quelques initiés se chuchotaient
les véritables causes de la mort de Rémi, non publiées par
les journaux dont la discrétion avait été assurée. La « bande
de Made » était au complet, sauf M"' de Guivre et Christian, de
qui l'on assurait d'ailleurs que la liaison tenait, après ce ^rame,
aussi solidement que jamais.
Ils étaient là, les figurans monotones parmi lesquels Rémi
avait fini de jouer son rôle ; et pourtant cette vision de sa propre
solitude, perçue par Rémi de Lasserrade dans l'instant même
qui précédait sa mort, combien il laurait eue plus nette, s'il
avait pu voir, à travers les planches, les draperies et les
fleurs de son catafalque, l'assemblée conviée pour illustrer ses
obsèques I... Lui ne la voyait plus, cadavre mutilé, transpercé,
vide de sang, fauché en pleine jeunesse, n'ayant su de la vio
que ce qu'elle a de moins digne de vivre. Mais dans la foule
d'oisifs, il y avait au moins un observateur conscient : Jérôme
de Péfaut, assis au même rang que M"** d'Avigre, séparé d'elles
par la règle qui imposait des côtés différens aux hommes et
aux femmes... Un évêque officiait, dans une pompe admirable.
Des musiques déchirantes descendaient de la tribune sur la nef.
Les lumières d*alcool, verdies par le sel, répandaient une clarté
livide sur les tentures noires. Jérôme méditait.
Digitized by VjOOQIC
LA PRINCESSE d'eRMINGE. 501
Comme tant de fois, quand il se mêlait à ceux de son monde,
à ses pairs par la naissance, la fortune et les habitudes, il était
frappé de l'antinomie évidente entre les doctrines et les mœurs,
entre la profession extérieure et la réalité des consciences.
c< Voici, pensait-il, une assemblée réunie pour la plus grave
des circonstances, la mort d'un des nôtres. On. la célèbre selon
un rite vénérable, auquel chacun de nous tient sincèrement, çt
qn il est bien décidé à réclamer pour son propre compte. Mais le
sens symbolique de cette cérémonie, combien d'entre nous s'en
soucient?... Ces belles prières liturgiques qui parlent de la ré-
surrection des âmes, du repos éternel dans le sein de Dieu, qui
les comprend? Qui croit réellement à leur signification pro-
fonde, à leur efficacité? De son vivant, il ne s'en occupait
guère, celui qui, raide, inerte, commence à pourrir dans la boite
de chêne. La plupart des gens qui l'escortent aujourd'hui ne dif-
fèrent pas beaucoup de lui... Combien s'intéressent au problème
de leur destinée? Combien ont une croyance, quelle qu'elle soit?
Toutes les fois que j'ai essayé de questionner les plus sérieux
d'entre eux, je les ai trouvés hésitans, incertains, résolus tout au
plus au système de Pascal, les génuflexions, l'eau bénite, etc.,
ou refusant par système toute discussion. »
Et il regardait tout près de lui, au delà de l'allée centrale de
la nef. Rose et Marguerite d'Avigre, nuque blonde, nuque rousse,
penchées du même geste charmant sur leurs mains nouées pa-
reillement, les doigts des gants entre-croisés... C'étaient celles-ci
qui ne voulaient pas discuter plus avant qu'un certain point, qui,
quand il les poussait, se dérobaient : « Laissez-nous en paix,
Jérôme; vous ne nous convertirez pas à être païennes comme
vous... » Païen I il l'était peut-être, mais à la façon stoïcienne,
lui qui, par principe, ne jouissait de rien, vivait comme un sage
antique, sobre, tolérant, laborieux. Les non-païens, étaient-ce
donc les Campardon, les Apistrol, les Ars, toute cette foule déjà
lasse de son recueillement d'apparat, qui chuchotait comme
dans un salon, poursuivant sous les draperies noires, à la lueur
des torches funéraires, son éternelle besogne d'affaires ou daven-
iures? Ah ! société païenne, pourquoi te parer hypocritement
d'un vêtement chrétien, qui n'est plus pour toi qu'une masca-
rade d'âmes?
« Non; c'est trop dire, corrigea-t-il aussitôt... Il n'est pas juste
le proclamer que tous ceux qui m'entourent sont indifférens ou
/
Digitized by VjOOQIC
BOà REVUE DES DEUX MONDES.
incroyans, et D*accomplissent ici que des gestes de convenaiice.
Ma mère modelait réellement sa vie sur sa foi. Elle n'était pas
la seule de sa génération ; il en est encore aujourd'hui d'aussi sin-
cères. La vérité, c'est qu'ils sont une exception. Parmi ceux qui
croient par tempérament ou par éducation, qu'ils sont rares, ceux
dont la vie est réellement dirigée par leur croyance, et qui,
vraiment, en action, sont des chrétiens I La plupart ont de la
sympathie pour une tradition^ voilà tout... »
— Dies irêB, dies tV/a... entonna une voix, un contralto féminin
admirable, du haut de la tribune. Cette même voix, douze heures
plus tôt, chantait les voluptés de Carmen à TOpéra-Comique.
Symbole de cette étrange anarchie qui mêle à Paris Tamour et la
parade religieuse. Jérôme, lui, écoutait la magnifique prose, el
s'en pénétrait. Croyance à la Sibylle, croyance à la résurrec-
tion des corps, croyance à un jugement suprême des âmes par
le Créateur, qui donc, encore une fois, de toute cette foule,
croyait à tout cela? Personne n'en écoutait même plus la sonore
paraphrase, parmi le souci féminin des toilettes, le souci mas-
culin des intrigues. Et plusieurs oubliaient certainement à quelle
cérémonie ils assistaient, mariage ou enterrement.
Au moment où Jérôme se disait cela, ses yejix s'arrêtèrent
sur deux femmes agenouillées à Técart, dans le bas-côté de droite,
sous l'ombre que donnait l'angle d'un confessionnal. Elles étaient
vêtues de deuil ; des voiles de gaze noire couvraient leur visage
qu'il eût été impossible de distinguer, même au jour. Celles-ci,
du moins, ne bavardaient pas, ne riaient pas, n'usaient pas de
Téglise comme d'un lieu de rencontre, et n'assistaient pas à l'en-
terrement comme à un spectacle. L'une d'elles pleurait sans doute,
la plus petite des deux, car, de temps en temps, sa tête était
secouée, dans ses mains. L'autre ne bougeait pas; mais son atti-
tude exprimait une ferveur extrême, — le visage voilé levé vers
le tabernacle, les mains jointes.
Pour M. de Péfaut, ces deux femmes, l'une qui pleurait,
l'autre qui priait, furent bientôt un thème de méditation autre-
ment captivant que la cérémonie elle-même, qui continuait parmi
les clameurs de l'orgue et les fumées de benjoin.
« Qui sont-elles? » se demanda-t-il, curieux du mystère c s
âmes derrière les attitudes. « Qui sont-elles et que font-elles i i,
où elles ne semblent connaître personne?... Ce ne sont pas d)s
Digitized by VjOOQIC
LA PRINCESSE d'eRMINGE. 803
femmes du monde, quoique leurs vétemens ne soient pas trop
mal coupés... Ce sont des artisanes du luxe de Paris, couturières
ou modistes. Elles ne sont pas riches, mais elles ne sont pas
misérables non plus. L'une d'elles a beaucoup de chagrin;
l'autre n'est ici que par sympathie et par piété. Deux sœurs, pro-
bablement... » Les voiles entouraient si étroitement les deux
têtes, que même les cheveux demeuraient invisibles. Maintenant,
la moins grande, la plus émue des deux, ne pleurait plus.
L'autre l'avait fait asseoir; elle méditait, les mains entre les ge-
noux. Jérôme observa que ses mains, gantées de noir^ sans nulle
recherche, paraissaient petites et fines.
Il imagina le roman de leur vie, tandis que le silence de
Toffertoire planait sur l'église.
«Ce sont deux sœurs... La cadette a perdu un enfant, ou
son mari, il y a peu de temps ; le voile indique un deuil encore
récent. C'est sa paroisse ; les obsèques de l'être cher ont eu lieu
dans cette église... Elle y est revenue prier ce matin avec sa
sœur. Et sans doute la pompe mortuaire du jeune Lasserrade
l'a surprise dans ses larmes, a\nvant son chagrin. Décidément
c'est son mari qu'elle a perdu, pas son enfant: une mère n'au-
rait une pareille émotion que devant un cercueil blanc. »
Les sonneries de l'élévation interrompirent un instant la
musique de la tribune et les conversations des assistans; la
foule fut plongée dans une posture factice d adoration et de
respect : puis, comme les fronts se relevaient, Tadmirable
contralto de Rose Galtié, de TOpéra, chanta le Pie Jesu, sou-
levant dans cet auditoire artiste et blasé un murmure d'admi-
ration, comme au théâtre. Les deux sœurs en deuil demeuraient
à genoux, et la beauté de ce chant semblait ne pas effleurer leur
sensibilité.
« Ainsi, pensa Jérôme, le mari de cette petite Parisienne
connu une joie probablement ignorée de la plupart das geni
réunis ici. Il n'a pas été seul dans la vie, et, mort, son souvenil
se perpétue dans un cœur fidèle... Tandis que nous autres, nou9
sommes la proie d'une afl'reuse solitude... Nous avons l'air de
nous rassembler constamment, mais la solitude nous guette dans
nos réunions mêmes et dans nos fêles; elle nous étreint, ne nous
lâche pas, nous poursuit jusque dans la mort... Moi, par
exemple, depuis que j'ai perdu ma mère, je ne connais pas un
cœur ami, ni même quelqu'un que j'aime. Il n'y avait par le
Digitized by VjOOQIC
S04 REVUE DES DEUX MOTfDES.
monde qu'une seule petite âme pour laquelle je me sentisse de
la fraternité... Elle a disparu. »
Il avait beau faire, et se gourmander, le souvenir d'Ariette ne
le quittait pas. Depuis le billet que Martine lui avait adressé, au
lendemain de la disparition, il n'avait reçu d'elle aucune nou-
velle. Triste et mécontent, il s'était d'abord cloîtré dans son
laboratoire, essayant de se distraire par le travail : au milieu de
son travail, l'angoisse le poursuivait. Il se disait (car d'autres
sentimens lui eussent paru ridicules) : « C'est que je me sens
responsable de sa situation actuelle. Sans moi, eût-elle avoué ?.. . »
Peu à peu, il était revenu se mêler au monde qui avait entouré
Ariette, dans l'espoir d'entendre parler d'elle, ou de surprendre
quelque indice. Et il s'irritait de constater l'absolu, le définitif
oubli.
L'officiant récitait maintenant les prières de l'absoute, autour
du catafalque écrasé sous les fleurs; sa voix grave appelait le
repos éternel sur l'âme du défunt; la voix grêle des enfans de
cbœur jetait aux échos de la nef les répons suraigus... Puis le
corps fut enlevé, et l'on défila vers la sacristie. Ce fut un bon
moment de détente pour les invités, qui commençaient à trouver
la cérémonie longue. Les deux sexes, isolés l'un de l'autre pen-
dant l'office, se mêlaient avec la gaîté des collégiens évadés d'une
retenue. M""* d'Ars se faufilait vers Apistrol. Le gros Campardon
rejoignait dans un coin Rose Galtié, descendue de la tribune
afin de recueillir les admirations d'une foule de choix, et qui,
tout en souriant aux encenseurs successifs, balayait du regard
cette foule où ello voulait que tout le monde la vît, pensât à
elle, l'enviât, l'admirât un instant.
Saraccioli mit la main sur l'épaule de M. de Péfaut.
— Voilà une belle cérémonie, dit-il, et bien parisienne.
— Le fait est, répliqua Jérôme, que c'est à donner l'envie
d'en être le héros.
— Vous savez le secret? demanda l'Italien.
— Je ne sais jamais aucun secret.
— Ne le dites pas, pour le moins ! C'est vraiment un secret.
Le vicomte Rémi n'est pas mort par accident, dans un assaut.
11 a été tué en duel, assassiné plutôt, par le prince d'Erminge,
parce que le prince l'avait surpris eu compagnie de M""" de
Guivrc.
Digitized by VjOOQIC
LA PRINCESSE d'eRMINGE. 505
— Quel roman ! fit M""* de Saint-Clair, s'introduisant dans la
conversation, sans en être priée. Ne racontez donc pas de niaise-
ries pareilles, Saraccioli. Rémi était avecla petite Liévens, tout
le monde le savait.
Un remous soudain sépara les interlocuteurs, qui furent
portés en avant. Jérôme, naturellement, connaissait le fameux
secret: et ce secret, dans le recueillement obligé de l'église, se
chuchotait de proche en proche, nié par les uns, affirmé par les
autres. Une atmosphère d'intrigue amoureuse, un reflet d'alcôve
enveloppait ainsi la foule, tandis que la marche funèbre de
Griegh épandait son harmonie du haut des tribunes... Cette
foule cependant s'écoulait par la porte extrême de la sacristie,
après avoir salué les personnes de la famille rangées par le
maître des cérémonies contre le mur de gauche. D'abord on ser-
rait la main du duc de Lasserrade, beau vieillard élégant, d'allura
imposante malgré sa taille médiocre, très ému, car Rémi était
son neveu préféré. Un homme de trente-cinq ans environ,
chauve et bouffi, venait ensuite, inconnu de tout le monde, un
Lasserrade de province, oncle paternel de Rémi. Enfin les deux
trëres du mort, Jean de Lasserrade, en lieutenant de dragons,
Hubert de I^ss'^rrade, en capitaine d'artillerie. En serrant les
mains de la famille, on s'arrangeait un visage de componction;
puis, dix pas plus loin, on reprenait la conversation et le sou-
rire interrompus.
Jérôme, en sortant, attendit un instant devant le seuil; les
propos des assistans le frôlaient au passage. Il échangea quelques :
« Comment ça va?... » qui ne demandaient même pas de ré-
ponse; il entendit des bribes de bavardages; on riait, on parlait
d'mie première d'arrière-saison au Vaudeville, le lendemain, des
réunions sportives, des départs pour Deauville. Ceux qui s'occu-
paient encore de Rémi, faisaient allusion à sa fin tragique, avec
des ironies et des sous-entendus. Le gros Campardon, hélant le
Caere où il monta avec M. de Comtat, déclara :
— Mon vieux, c'est dommage que ce petit-là soit claqué.
Il était tellement rosse avec les femmes que ça nous vengeait
un peu.
« Voilà, pensa Jérôme, l'oraison funèbre la plus lapidaire de
' > misérable enfant... »
Le problème de la destinée humaine le hanta, tandis qu'il
m allait, à pied, au hasard, ayant besoin de mouvement et
Digitized by VjOOQIC
506 REVUB DES DEUX MONDES.
d'air, par cette longue rue Raynouard, Tune des plus désertes de
Passy... Il sentait, chaque fois que la mort frappait à côté de
lui, Tanxiété affreuse de cet au-delà incertain. Toutes les raisons
scientifiques qu'il se donnait à 1 ordinaire, pour croire à la cadu-
cité de la personnalité humaine, lui semblaient alors si fragiles!
« Il y avait, avant que Tépée de Christian ne perforât ce pou-
mon, une force consciente d'elle-même, c'est-à-dire tellement
distincte des autres forces, que, pour elle, se transformer en une
autre force non consciente, équivaudrait à s'abolir. Donc ime
force pourrait disparaître?... Le principe de la conservation de
l'énergie pourrait être démenti?... » Et certes, lui-môme notait,
à ce point du raisonnement, le fléchissement de sa logique : mais
ne fléchissait-elle pas aussi quand il imaginait la pensée humaine
transmuée en chaleur, en mouvement, en vibrations incon-
scientes?...
Il rêvait ainsi, depuis quelques minutes, suivant les détours
de la rue endormie, aux vieilles maisons, quand, levant les yeux,
il aperçut, à une trentaine de mètres environ, les deux prieusesde
Téglise Notre-Dame de Grâce, qui le précédaient. Elles avaient
quelque peu relevé leur voile et Ton aurait pu voir leur visage,
en s'approchant. Jérôme se contenta de marcher derrière elles,
mordu tout de même par une curiosité dont il se raillait. Elles
allaient assez vite. Au bout de la rue Raynouard, d'es prirent
la rue La Fontaine, la traversèrent de gauche à droite, vers
l'ime des venelles provinciales qui y débouchent. Mais avant
d'y pénétrer, la plus grande des deux femmes, entendant un
pas sur la chaussée, se retourna, vit qu'on la suivait. 11 sembla
à Jérôme qu'elle parlait aussitôt à sa compagne : elles ralen-
tirent.
Il continua à les suivre, ralentissant lui-même, entra dans la
petite rue. Visiblement les deux femmes se concertaient. Sans
distinguer leurs traits, Jérôme aperçut nettement le profil de
leur silhouette.
(c Ce n'est pas possible! » murmura-t-il.
Il s'arrêta. Elles s'étaient arrêtées aussi, paraissaient attendre.
Alors il se décida et s avança. La petite rue était déserte. Une
fillette sortit dune des maisons qui la bordaient; elle était en
cheveux, ses jambes de biche sautillaient sous son jupon couri
elle courut à une humble boutique d'épicerie. Quand Jérôm
ne fut plus qu'à quelques pas des deux femmes, la moins grand
Digitized by VjOOQIC
LA PRINCESSE D*ERMIKGE. S07
rejeta tout à fait le voile noir : son sourire accueillit Jérôme,
avec ces mots :
— Oui, c'est nous. Je suis heureuse de vous voir.
M. de Péfaut prit la main ifui lui était tendue. Un trouble
intense arrêtait les paroles dans sa gorge. Il ne pouvait que
boire de tous ses yeux, sous (a grande lumière du jour d'été,
cette figure tant regardée jadis, conservée dans un coin du cœur :
image aujourd'hui changée, aussi jolie, mais tellement autre !
Moins séduisante st plus Louchante, un peu vieillie sans que les
traits fussent altérés, vieillie peut-être par la seule expression de
gravité, l'expressicn d'avoir souffert, qui remplaçait l'expression
enfantine, si caractéristique autrefois... Les yeux d'Ariette
étaient meurtris encore des larmes qu'elle avait versées à l'église.
— Je suis contente de vous voir, répéta-t-elle.
Puis avec une nuance d'inquiétude :
— Nous aviez-vous reconnues?
— Non! Je vous avais remarquées; mais il était impossible
de vous distinguer sous vos voiles.
— Vous voyez, Ariette, je vous le disais bien, fit Martine.
* Martine aussi avait relevé son voile. Tout entière au souci
de rassurer Ariette, elle ne remarqua pas la surprise de Jérôme,
en l'ent 'f.dant appeler la princesse « Ariette » tout court.
— Ne restons pas ici, reprit Martine. La rue est tellement
solitaire que notre rencontre excite déjà la curiosité.
En effet, au rez-de-chaussée de la maisonnette d'en face, une
bonne était montée sur un tabouret pour regarder par-dessus le
grillage qui garnissait la fenêtre. Un gros homme en manches
de chemise s'installait à sa porte, inspectait Jérôme et les deux
femmes.
— Oui... allons! fit Ariette.
Jérôme marcha aux côtés de la princesse.
— Qu'êtes-vous devenue, depuis six mois? interrogea-t-il.
Un peu de sa gatté de jadis éclaira les yeux et le sourire de
la jeune femme.
— Rien qui puisse intéresser le monde où j'ai vécu, et où
vous vivez. J'habite avec Martine, à deux pas d'ici. Si vous n'avez
pas peur de vous compromettre en visitant des modistes d'Au-
teuil, accompagne/-nous.
— C'est cela, insista Martine... Je vous en prie, monsieur le
comte, fit-elle : cela fera du bien à Ariette, que la cérémonie de ce
Digitized by
GoogI(
808 REVUE DES DEUX MONDES,
matin et Tévénement qui en était la cause ont troublée, na-
turellement.
La rue, sinueuse entre des jardins, ressemblait maintenant à
un chemin de village. Ils marchèrent de front sur la chaussée
vide. Ariette entre Jérôme et Martine. Ils ne se parlaient plus.
Un trop large abtme d'inconnu s'était creusé entre eux, depuis la
moitié d'une année; il fallait trop de questions et de réponses
pour jeter si vite un pont par-dessus. Pourtant tous trois étaient
contens de se revoir, et chacun savait que son contentement
était partagé par les deux autres. Jérôme éprouvait ime émo-
tion poignante, à voir Ariette auprès de lui : non plus Ariette
princesse, liée au monde, mais une Ariette nouvelle, libre. Il
pensa soudain : « Et son enfant?... » Il n'osait pats encore ques-
tionner... L'enfant était-il mort, pour quelle portât ce deuil?
Ou ces voiles ne servaient-ils qu'à la dissimuler? Et comment
vivait-elle? avec qui?
« Puisqu'elle m'invite à entrer chez elle, c'est que sa vie est
pure, au moins en ce moment. Chère Ariette ! »
Martine montra de loin une maison, — un rez-de-chaussée et
un étage, — précédée par un jardinet rempli de géraniums, de
bégonias et d'asters.
— C'est là chez nous, lit-elle.
Comme on approchait de la grille, un garçonnet s'élança de
la maison, et s'arrêta aussitôt à la vue de l'étranger qui accom-
pagnait Ariette et Martine.
— Viens, Pierrot, viens; n'aie pas peur, mon chéri, dit
celle-ci.
L'enfant s'apprivoisa et, posément, les rejoignit. Il baisa
les mains de Martine et salua sans trop de timidité M. de Pé-
faut.
— C'est mon petit garçon, dit Martine, à qui la joie de ses
yeux fit soudain une sorte de beauté.
Elle précéda, la main dans les doigts de son fils, Ariette et
Jérôme, qui traversèrent le jardinet fleuri et pénétrèrent dans la
maison. Au rez-de-chaussée, Jérôme aperçut l'atelier de modes:
il était vide.
— Nos deux petites ouvrières sont allées déjeuner, di
Martine.
Au premier étage, il y avait trois pièces. L'une contenai
deux lits et un berceau; dans une sorte de cabinet voisin étai
Digitized by
GoogI(
LA PRINCESSE d'eRMINGE. S09
dressée la couchette du petit Pierre. Tout cela était meublé avec
une simplicité extrême ; les chaises mêmes étaient des chaises de
cuisine, dont les bois avaient été laqués en blanc; le mobilier
entier de la maison, vendu aux enchères, n'eût pas rendu vingt-
cinq louis : mais, dans l'arrangement, se décelait tout de même
l'état de vie des habitantes, supérieur à leur présente fortune,
par les goûts de netteté, par des rappels discrets d'élégance.
Ariette montra à Jérôme la minuscule salle de bains installée
dans un cabinet voisin de sa chambre, et aussi le salon, huit
mètres carrés environ, destiné k l'essayage des clientes. Elle
pria Jérôme de s'y asseoir, d'attendre quelques instans.
— Je vais embrasser ma fille, dit-elle en souriant.
Comme elle disparaissait, Martine répondit à l'interrogation
que lui adressaient les yeux de Jérôme :
— Oui, l'enfant est née... Elle ressemble extrêmement à son
père, au vicomte Rémi. Elle est superbe.
— Ariette l'élève ici?
— Bien sûr, la princesse la nourrit, répondit Martine,
ramenée aux appellations d'autrefois par la présence d'un
témoin de la vie d'autrefois.
Ariette rentra; elle s'était débarrassée de son chapeau et de
sfô voiles; sa blonde chevelure la rajeunissait, la taille gardait
son élégance. Elle portait sur le bras un bébé blond, qui parut
à Jérôme pareil à tous les bébés blonds, mais qui évidemment
était sain, bien portant, appétissant.
— Ma fille, Jérôme. Est-elle mignonne?
Jérôme s'extasia, avec les paroles empruntées et les gestes
gauches d'un vieux célibataire admirant et caressant un enfant.
Au fond, il avait le cœur serré, sans se rendre compte pourquoi.
Puis, songeant que cette maternité, cet allaitement étaient des
preuves nouvelles de la pureté d'Ariette, il se rasséréna.
— Mais, dit tout à coup Martine, est-ce que M. de Péfaut a
déjeuné?
— Oui, dit le comte. Quand je suis forcé daller à une céré-
monie quelconque, mariage ou enterrement, dans la matinée, je
ne pars que lesté d'un bon breakfast, comme un Anglais. Mais
vms?
— Nous, nous allons prendre ici, devant vous, si vous vou-
1<'Z, notre thé de midi. Vous en prendrez bien une tasse avec
H ms?
Digitizedby Google
810 RE\'UE DES DEUX MONDES.
Jérôme accepta. Une petite bonne, extraordînairement jeune
et toute petite, emporta le bébé. Martine sortit avec elle, annon-
çant qu'elle allait préparer le thé et l'apporter.
— Elle est demeurée à votre service ? questionna M, de
Péfaut quand elle fut sortie.
— A mon service ! Mais je n'ai plus de service, mon cher
cousin, fit Ariette en riant. Martine est une amie, qui vaut bien
mieux que moi, et à qui je dois de n'avoir pas coulé à pic dans
mon naufrage, il y a huit mois... Martine est mon amie, mon
associée, ma sœur... comment exprimer cela?
Tandis qu'elle parlait, Jérôme la regardait, et peu à peu re-
conquérait cette image absente depuis longtemps, en reprenait
possession sous sa forme actuelle, si différente! Les beaux che-
veux d'or pâle encadraient le visage aminci, vieilli en quelques
mois de plusieurs années; ils étaient simplement ramenés sur
la nuque et les bandeaux, n'ayant plus que leur lente ondulation
naturelle, enveloppaient le front, les joues plus reposées, plus
fraîches, un peu plus rosées que naguère, et pourtant moins
juvéniles. La robe noire unie seyait merveilleusement à la prin-
cesse. « Elle est plus charmante encore qu'autrefois, » songea
M. de Péfaut... Et pourtant, comme on regrette le printemps,
comme on regrette un peu de soi, il regretta l'étrange femme-
enfant qu'avait été la princesse d'Erminge, au temps de sa for-
tune.
— Vous avez eu beaucoup de courage, dit Jérôme,
— Du courage? oh! non... Je me suis d'abord laissé con-
duii;e par Martine, comme une pauvre bête battue qu'un passant
recueille. Je n'avais d'au^xe sentiment que la terreur... Mon
mari m'avait jetée hors de chez lui, avec tant de violence !...
— Il vous avait vraiment chassée?
— Vous ne le saviez pas?
— Personne ne l'a su exactement. On a compris qu'il y avait
eu séparation. La version officielle est qu'on vous soigne en
Allemagne, pour une affection nerveuse.
— Ah ! on a dit cela, tant mieux ! Cela coupe court à tout
commentaire. Plaise à Dieu qu'on dise maintenant que je suis
morte. La princesse d'Erminge est bien morte... Mais voici ce
qui s'est passé réellement. Après l'aveu que vous m'aviez
conseillé de faire, — et que je vous remercie de m'avoir con-
seillé. — l'ai été cbo^sée par le prince, oui, ietée sur le palier de
Digitized by VjOOQIC
*** •v^iT* ^?v ^'*' ~ ■ • ■
LA PRINCESSE d'eRMINGE. Mi
l'escalier... Là, Martine m'a recueillie, pour m'emmener d'abord
à Saint-Cloud, où son enfant, ce petit gargon que vous avez vu,
était élevé.
— Et vous n'avez pas voulu vous aider de moi, murmura
Jérôme. Vous m'avez môme défendu de vous servir I
— Je vous assure, répondit Ariette, que votre nom est le
premier, le seul qui soit venu dans ma pensée, quand j'ai re-
commencé à penser, après la tourmente. Mais... ne m'en veuillez
pas (elle lui prit la main et la serra un instant); songez que j'étais
une malade, les nerfs à vif... L'épouvante d'être rejointe par mon
mariy ramenée aux mains des gens que je venais de fuir, attei-
gnait chez moi la monomanie. Si bien que votre sollicitude, dont
je ne doutais pas un instant, et qui, j'en étais sûre, allait me
rechercher pour m'assister, — eh bien ! cette sollicitude me fit
peur. J'imaginais que vous voudriez me retrouver, que d'autres
suivraient la piste après vous, ou que vous-même voudriez
me rapprocher de Christian... Que sais-jé? des folies, c'est cer-
tain, mais qui me faisaient délirer de terreur. Martine, pour
me calmer, prit Tinitiative de vous écrire... Peu à peu, le temps
a eu raison de mes angoisses. Ma fille est venue au monde, et, de
ce jour-là, toute surexcitation nerveuse a disparu... Je n'ai plus
pensé qu'à elle.
« Je n'ai plus pensé qu'à elle!... » Ce cri maternel heurta
cruellement le cœur de M. de Péfaut. « Avant, elle a craint ma
présence ; après, elle m'a oublié. »
Ariette continua, le visage sérieux et les yeux un instant
humides :
— J'ai tenu à venir à l'église, ce matin. Oh ! je sais bien que
depuis longtemps je n'étais plus rien pour lui, et même que
jamais je n'avais été autre chose qu'une poupée pour l'amuser
quelque temps. Pour moi-même, le souvenir de ma défaillance
n'est plus qu'une énigme. Comment ai-je pu? Comment ai-je
pu?... Pourtant j'ai été sa femme plus encore que je n'ai été
celle de mon mari. Et il m'a donné toute ma vie présente, mon
enfant. Est-il vraiment mort d'un accident d assaut ?
— Non, répondit Jérôme. Il parait qu'il a été tué en duel par
le prince d'Erminge.
— A cause de Madeleine?
Le comte fit signe que « oui. »
— Oh ! laffreusc un !
Digitized by VjOOQIC
512 REVUE DES DEUX MONDES.
Elle mit sa main gauche à plat sur ses yeux, comme pour
s'abriter dans Tasile de sa conscience. Martine rentrait, tenant
un plateau servi pour le thé : cette diversion soulagea Jérôme et
Ariette. Le petit Pierre suivait sa maman, portant avec précau-
tion une bouillotte de cuivre pleine d'eau chaude. Jérôme appela
lenfant et lui parla, tandis que les deux femmes installaient le
thé sur un guéridon.
— Veux-tu causer avec moi, mon mignon î
— Mais oui, monsieur.
— Est-ce que tu travailles, petit Pierre ?
— Oui, monsieur.
— Tu vas en classe ?
— Non, monsieur ; j'y allais à Saint-Cloud ; maïs ici, c'est
maman qui m'apprend.
— Qu'est-ce que tu apprends ?
— Tout... Tout ce qu'on apprend dans les lycées, même le
latin. Maman sait tout.
— Ne le croyez pas sur parole, corrigea Martine... Pour le
latin surtout, je l'apprends à mesure, avec lui.
— Alors tu ne vas pas en classe ? poursuivit M. de Péfaut.
— Non, je vais à l'atelier de serrurerie à côté, chez Pigorel.
Ça m'amuse beaucoup.
— Martine est la sagesse même, interrompit Ariette. Elle
donne à son fils l'instruction d'un petit bourgeois riche, mais elle
lui met en même temps dans la main im outil d'ouvrier.
— Monsieur de Péfaut? fit Martine, coupant court à cet
éloge, en présentant au comte une tasse pleine. Pierre, offre des
sandwiches.
Martine était tout à fait à Taise dans son rôle d'égale, sans la
moindre affectation ni la moindre gêne. En l'observant, M. de
Péfaut songea à tant de femmes du monde, moins gracieuses
que celte ancienne institutrice devenue modiste, après avoir été
femme de chambre.
Tout en prenant cette collation, ils continuèrent à causer de
l'éducation do l'enfant.
— Moi aussi, dit Ariette, je refais un peu mon instruction
ici, grâce à Pierre et à sa mère. On m'avait laissée tellement
ignorante!
— Tiens, dit Pierre, regardant par la fenêtre... Voici Marthe...
Et puis Juliette qui court après elle.
Digitized by VjOOQIC
r
LA PRINCESSE d'eRMIXGE. 513
— Nos ouvrières rentrent, expliqua Martine... Et vous allez
m'excuser, monsieur ; il faut que je descende leur donner du
travail. Viens avec moi, Pierrot!
Ariette et son cousin se retrouvèrent seuls dans le salon. La
lumière de l'après-midi coupait maintenant la fenêtre d'un jour
oblique, qai gagnait de plus en plus... Ariette, voyant que le
soleil atteignait M. de Péfaut, se leva, alla fermer les persiennes,
puis repoussa à demi les battans, en croisant l'espagnolette. Un
jour blond régna dans la pièce. D'en bas, le susurrement préci-
pité d'une machine à piquer indiqua que le petit atelier recom-
mençait sa vie. Au bout du jardinet fleuri, cette rue de village,
oubliée dans le Paris d'Auteuil, n'envoyait que des bruits de vil-
lage : les coups de lime du serrurier, des clameurs d'enfans, des
pépiemens de moineaux et de pinsons.
Ariette revint s'asseoir en face de M. de Péfaut.
Pour dire quelque chose, hors des préoccupations secrètes
qui le troublaient, celui-ci demanda :
— Vous vivez maintenant de votre travail?
— Ne vous moquez pas de moi, mon cousin, répliqua-t-elle.
Tous êtes trop au courant de la vie pour croire ce qu'avait cru
^e enfant ignorante telle que moi : qu'une femme du monde,
élevée comme je l'ai été, peut gagner sa vie du jour au lende-
main. J'ai essayé, sincèrement, dès que ma santé a été à peu
près rétablie. J'ai tenté d'aider Martine, qui, elle, avait su, en
quelques jours, récolter des clientes dans ce quartier. Martine
m'a encouragée de son mieux. Hélas ! je n'ai pas pu me dissi-
muler que je ne sais pas, que je ne peux pas travailler. Gela
viendra peut-être ; mais on ne s'affranchit pas si tôt d'un passé
d'oisiveté. Songez que, pendant vingt ans, je n'ai rien, rien faiti
J'ai laissé couler le temps, ou bien je l'ai dispersé en divertisse-
mens. Enfin, j'ai toujours entendu autour de moi que le travail
déclasse les gens de notre monde. Vous-même, mon cousin, on
ne vous pardonne de travailler, qu'en vous traitant d'original...
Renié durant tant d'années, on dirait que le travail se venge, et
ne veut plus de moi. Je m'y mets avec ardeur; il me semble que
je vais réussir, et, en effet, j'ai quelques bonnes idées d'abord,
e1 quelque adresse... Puis, très vite, je me lasse. Ma pensée
s' carte de ce que je fais, mes doigts s'engourdissent, deviennent
n iladroits. Je m'énerve, je m'irrite. Je gâte ce que j'ai entrepris
e je finis par une crise de pleurs... Depuis la naissance de ma
TOiiE xxiii. — 1904, 33
Digitized by VjOOQIC
Î514 REVUE DES DEUX MONDES.
petite fille, d'ailleurs, je nai guère de loisirs. Peut-être aussi
suis-je un peu moins inhabile à Teffort. Mais je ne me fais pas
d'illusions. Que serais-je devenue, sans mon admirable Martine,
et si ma tante de Laprade ne m'avait pas laissé un peu d'argent
bien à moi !
— Oui, vous m'avez parlé d'une rente de deux mille francs.
Avez-vous pu la toucher?
— Je n'ai osé envoyer Martine à la banque que tout récem-
ment, quand la nécessité m'y a contrainte. Elle a touché Far-
gent sans difficulté. Je souhaiterais pourtant me débarrasser de
ce titre, qui est au porteur, mais dont le récépissé est établi au
nom de la princesse d'Erminge.
— Je m'occuperai de le vendre pour vous, si vous voulez,
proposa Jérôme. Du reste, rassurez-vous, on ne vous cherche
pas.
Il reprit après un silence :
— Vous me permettez, n'est-ce pas? de vous parler en toute
franchise?
— Certainement.
— Je comprends que le désarroi où vous a jetée la crise vous
ait d'abord fait désirer le mystère et l'oubli, sans plus. Votre ma-
ternité, ensuite, a exclu tout autre souci. Mais vous ne pouvez
pas imaginer sérieusement que votre vie soit fixée dans son état
présent? Vous ne demeurerez pas toujours chez une modiste
d'Auteuil, vivant de sa vie? D'abord cela ne convient ni à votre
naissance, ni à votre éducation. Et puis cette solution invrai-
semblable serait dangereuse à la longue, car le moindre hasard
peut vous découvrir?
— Votre dernière raison est juste, répondit Ariette, et c'est
elle qui me contraindra en effet à changer de retraite... Autre-
ment, je vous affirme, Jérôme, que ma vie d'aujourd'hui me
suffit et qu'elle me suffirait toujours... Je n'ai plus, en pensant au
monde que j'ai quitté, l'angoisse maladive, la peur nerveuse qui
me faisait redouter jusqu'à votre présence ; mais, néanmoins, si je
me remémore la princesse d'Erminge, ce que fut sa vie, les gens
qui l'entourèrent, tout moi se révolte et voudrait s'enfuir encore,
plus loin, plus loin! C'est moi qui ai défendu à Martine de
m'appeler désormais « princesse, » et de me traiter comme si
elle était mon inférieure. Comprenez-vous que, plus ma vie sera
différente de celle d'avant, plus je me sentirai calme? Voilà
Digitized by VjOOQIC
LA PRINCESSE d'eRMINGE. 515
pourquoi, dès que nous en aurons acquis le moyen, et qu'un
déplacement sera sans danger pour ma fille, nous quitterons
Paris et la France.
— Où irez- vous? demanda Jérôme, le cœur serré.
— Je crois que nous choisirons un pays allemand, parce
que Martine connaît bien la langue.
— Et toute votre vie, insista M. de Péfaut, vous demeurerez
là-bas?
— En vérité, je ne le sais pas. Dans la scène suprême, avec
mon mari, un instant il émit Tidée d'une séparation suivie de
divorce. S'il revenait à cette solution, je n'ai pas besoin de vous
dire que je ne m'y opposerais pas.
— Mais l'enfant? ne put s'empêcher d'interrompre Jérôme.
Il regretta aussitôt d'avoir fait cette question, car le visage
d'Ârlette se décomposa.
— Oui... l'enfant, vous avez raison. Voilà mon remordé et
ma punition. Quand je me suis enfuie, il me semblait que cet
enfant, que je portais en moi, était à moi, qu'en tout cas, il n'était
en rien la propriété de mon mari. J'ai appris depuis que la loi ne
l'entend pas ainsi. J'ai dû, pour réserver l'avenir, déclarer ma
fille comme née de père et mère inconnus. Sans doute, dès
qu'elle sera en état de me comprendre, je la renseignerai, je lui
dirai la vérité. Mais n'importe, c'est ma honte et mon châtiment,
ce dommage causé à mon enfant, et que je ne peux pas réparer.
Je ne cesse d'y penser. Ah ! combien, vous avez raison, Jérôme!
Tout se paye dans l'ordre des responsabilités morales. J'ai trans*
gresBé une loi : la loi prend sa revanche.
Jérôme murmura, apitoyé :
— Chère Ariette!... Je voudrais tant vous voir heureuse 1
Ariette secoua la tête :
— Je ne me plains pas, Jérôme. J'ai été, il y a moins d'un
an, si malheureuse, j'ai passé des jours et des nuits si atroces,
que, depuis que je vis à peu près en sécurité, j'ai la sensation de
la convalescence. Je vous assure que c'est très doux, quand on
a rêvé la mort comme uhe délivrance, d'accepter simplement là
vie.
— C'est de la quiétude, cela, dit Jérôme; ce n'est pas du
bonheur.
-*- Attendez, fit Ariette. J'essaye de m'expliquer à moi-même
et à vous. Assurément, .ce sentiment de quiétude, de traversée
Digitized by VjOOQIC
516 REVUE DBS DEUX MONDES.
finie, est le plus puissant qui m'anime en ce moment. Mais
Tamitié de Martine est un bonheur positif; la naissance de ma
fille m'a apporté une joie positive. , Ma fille, Martine, le petit
Pierre, composent pour moi un monde suffisant, où je n'éprouve
plus jamais Taffreuse solitude dont je souffrais autrefois. Chaque
élément de notre groupe humain est essentiel à la vie des autres.
C'est doux aussi, cela, d'une douceur plus pénétrante encore
que cette quiétude dont je vous parlais...
— Oui, je vous comprends, fit Jérôme. Et son cœur s'an-
goissa. « Moi, je suis seul ! » pensait-il.
Il demanda tout haut :
— Est-ce là tout?
— Le reste est un peu difficile à dire, répondit Ârlette avec
un charmant rire d'embarras. Enfin!... vous^ avez assisté à tous
mes troubles d'âme: vous m'avez^ donné le meilleur conseil;
oh I un conseil si sain que je vous en l^rai reconnaissante toute
ma vie, le conseil d'obéir à la vérité, — conseil qui m'a sauvée, —
car il m'a valu la franche rupture, après laquelle j'ai pu recom-
mencer la vie... Eh bien! je suis heureuse, dans cette vie nou-
velle, de me sentir, non pas héroïque, à coup sûr! mais tout de
même un peu meilleure qu'autrefois.
— C'est-à-dire, expliqua M. de Péfaut, que vous avez décou-
vert peu & P^u une loi morale, et que vous jouissez de vivre
soumise à cel^ loi.
— On m'avait élevée, sans jamais me laisser entendre qu'il y
eût. autre chose que des convenances, et qu'on dût limiter ses
appétits par autre chose que la possibilité de les satisfaire...
Avec cela, j'ai vécu, non pas heureuse, mais cahin-caha, jusqu'au
jour où, ayant fait avec insouciance un acte gravement répréhen-
sible, j'ai subi l'angoisse des conséquences.
Elle s'arrêta, se remémora des images. Jérôme regardait cette
figure sereine, encore ravissante, mais un peu fanée, comme uae
fleur qu'un trop ardent soleil a surprise.
— Alors, reprit Ariette, les mains allongées entre ses genoux,
les choses se sont passées comme vous l'aviez si justement
décrit, quand j'allai vous demander conseil rue de l'Université.
J'ai commencé par souffrir, à la façon d'une bête blessée, dans la
nuit, avec le sentiment de sourde rancune contre ma souffrance.
Il me fallut du temps, et des épreuves, pour me faire admettre
que cette souffrance payait quelque chose, et que, si je n'avais
Digitized by VjOOQIC
LA PRINCESSE D'ERMI^'GE. 517
pas fait an certain acte, je n'aurais pas souffert... Quand j'ai eu
constaté cela, je ne peux pas dire que le sens du bien et du mal
me soit encore venu. Je me disais : « J'ai fait une sottise... »
J'essayais d'échapper aux effets de cette sottise. C'est en exami*
nant ces échappatoires, que j'ai constaté que toutes me lésaient,
que toutes me faisaient payer une rançon. Par exemple, j'ai
tenté de me rapprocher de mon mari, et Thumiliation de cette
tentative a été si cruelle, qu'elle m'a pour la première fois révélé
ma propre dignité. Ensuite deux grandes causes m'ont modifiée :
d'abord la pensée que Christian pouvait me tuer, puis la sensa-
tion qu'un être vivait en moi, qui était « moi, » et qui cepen-
dant avait des droits sur moi. En pensant à ce que serait mon
œfant dans la vie, pour la première fois, je me suis sentie cou-
pable : car, si Christian n'avait guère que des torts à mon égard,
l'enfant à naître avait tout à réclamer de moi.
Jérôme écoutait, touché de la grftce sérieuse avec laquelle la
jeune femme se racontait.
— Alors, poursuivit Ârlette, cette lumière de la responsabilité
m'inonda, en même temps que la pensée de la mort possible, ac-
ceptée, m'assainissait le cœur... J'ai vu mon passé h, cette lu-
mière» dans cette atmosphère assainie : il m'a fait horreur par
son ég^oïsme, sa vilenie. Quand je vous ai consulté, c'était le
moyen du rachat que je ne trouvais pas. Vous me l'avez donné :
dire la vérité, coûte que coûte.
— Comment ai-je osé vous donner ce conseil? murmura
Jérôme.
Ils se turent quelque temps. On n'entendait plus le bruit de
la machine, mais une voix fraîche, très juste, chantait avec des
pauses et des chevrotemens un peu comiques, une romance qui
célébrait « les sentiers remplis d'ivresse » et « le premier bouquet
de lilas... » Une odeur de fleurs, d'oeillets et de roses chauffés
par l'été, délicieuse et forte, pénétra par la fenêtre. Jérôme fut
triste, en considérant l'adorable visage fané d'Ârlette. Il pensa
qu'elle n'avait jamais été plus charmante, et que désormais il lui
serait impossible de la savoir disparue de sa vie^ telle qu'il la
croyait encore hier.
Un instant, l'esprit vague, il suivît le refrain que les petites
ouvrières d'en bas avaient repris à l'unisson. Puis il ques-
tionna :
— Martine est toujours pieuse?
Digitized by VjOOQIC
n
518
REVUE DES DEUX MONDES.
— Oui, très pieuse. Plus que jamais.
— Elle ne vous a pas convertie?
— Elle est si parfaite, qu'elle m'a rendu sa religion aimable «
Je la suis presque toujours aux offices. Il y a dans les églises,
pour les déshéritées comme nous deux, un refuge que rien, je
crois, ne saurait remplacer. Je m'y plais, quand j'y suis seule
avec Martine hors des heures où la foule les encombre. La foule
m'offusque dans les églises. Et, du reste, je ne sais pas encore
prier.
— Vous y viendrez; la contagion religieuse est irrésistible.
— Peut-être, dit Ârlette.
Encore un silence passa entre eux. Le vent léger jouait avec
le store contre la fenêtre. M. de Péfaut regardait Ariette : il
sentit qu'elle était le seul être au monde pour qui il éprouvftt
une profonde tendresse. A ce moment, la porte s'ouvrit, la petite
bonne apporta de nouveau l'enfant dans ses langes. L'enfant
était extrêmement éveillée, un peu nerveuse, et faisait entendre
des gazouillemens tout près de se changer en cris.
— * Voici l'heure du repas de ma fiUe, dit Ariette,
Jérôme dit, embarrassé :
— Je vous laisse.
Et il se leva.
^^ Je vais vous accompagner jusqu'au bout du jardin, dit
Ariette : ma fille attendra bien une minute.
En bas, devant Tatelier, Martine, qui travaillait avec les ou-
vrières, se leva, et, son tablier relevé pour y retenir des plumes
et du tulle, vint saluer le comte.
— Vous reviendrez nous voir, monsieur? Cela fera tant de
plaisir à Ariette ! Et puis, si quelque chose la menaçait, vous
nous avertiriez?
— Cela, vous pouvez en être sûre!...
Ils se serrèrent la main, nullement gênés par le souvenir
d'autrefois. Ariette était déjà dans le jardin, elle cueillait une
rose et la tendit à Jérôme.
— Tenez, dit-elle, emportez ce souvenir de notre maison.
Ariette vit la main de son cousin trembler si fort qu'il eut
peine à saisir la fleur et à la fixer à sa redingote. Ils marchèrent,
sans rien dire, jusqu'à la grille. Jérôme ne cherchait plus h
cacher son trouble. Tous deux se comprirent parfaitement alors,
bien mieux qu'ils ne se seraient compris, s'ils avaient tente
Digitized by
Google
?"> J--- f - - T l. ,"i«,»rv'-*X; ."JVJ-tiiSiSa
LA PRINCESSE d'eRMINGE. Î)19
de s'expliquer l'un à Pautre avec des mots, toujours indociles.
Comme ils atteignaient la barrière, M. de Péfaut se décida à
dire :
— Vous savez que mon désir unique est de ne pas vous être
inutile. Quand vous vous déciderez à quitter Paris, il me semble
que je pourrai tous servir un peu. Ne m'en refusez pas la joie.
— ^ Je vous promets de faire appel à votre sagesse et à votre
amitié, dit Ariette.
Elle souriait ; mais ce sourire ne promettait rien au delà de
ce qu'exprimaient les mots.
Jérôme le comprit. Malgré tout, une tenace espérance, qu'il
ne tentait plus de combattre, s'avivait en lui.
— Me permettrez- vous, avant Tépoque de votre départ,
de revenir ici ?
Il sentit, en demandant cela, que la réponse le toucherait aux
fibre» les plus secrètes.
— Revenez... si vous voulez, dit Ariette.
Marcel Prévost.
Digitized by
GoogI(
LE GOUVERNEMENT
DE LA
DÉFENSE NATIONALE
LA GONQUâTE DE LA FRANGE
PAR LE PARTI RÉPUBLIGAINW
III
I
Le plus superbe des portiques ouverts par la France sur
Tunivers est Marseille. Elle conduit à l'Orient et déjà le com-
mence, assise, dans la blancheur du rivage, entre le double azur
de la mer et du ciel, et baignée par la profondeur de la lu-
mière, comme par celle des eaux. Là, selon les vents qui soufflent,
se succèdent les climats de l'Europe, de l'Afrique et de l'Asie,
là s'accumulent les richesses de ces continens, là se mêlent leurs
races. Les peuples dont les échanges donnent la vie à ce port y
sont représentés à demeure par des colonies, et les navires de
tous pays y amènent, durant leurs escales, une multitude passa-
gère, pour laquelle semble fait le terme de population flottante.
Là est l'originalité, l'attrait et, à certains momens, le danger de
cette ville.
Si, dans le privilège qui assemble le charme et la richesse de
plusieurs pays, tout est faveur, le mélange des races ne met pas
en commun que leurs dons. Les colonies permanentes comptent
une élite de uégocians riches, habiles, exemplaires, mais aussi
[\) Voyez la Revue des 13 août et i*' septembre.
Digitized by VjOOQIC
LE GOirVERNEMENT DE LA DÉFENSE lïATIONÂLE.
B21
nombre d'hommes chassés de leur patrie par la misère, l'instinct
vagabond, parfois les crimes. Les équipages étrangers .se com-
posent de marins, la plupart honnêtes, tous disciplinés à leur
bord : mais leurs vertus se fatiguent de la rude clôture, le port
est la relâche où ils se délassent de toutes les contraintes, et, dès
qu'ils touchent le sol ferme, les hommes de mer ont ce qu'on
pourrait appeler le mal de terre, une fièvre de brutalité dans les
plaisirs, les ivresses, les colères, un instinct de licence d'autant
plus audacieuse, que les matelots, hors de leurs pays, se sentent
défendus contre les châtimens par l'asile de leurs [navires et la
brièveté de leurs séjours. C'est pourquoi, lorsque Marseille
s'agite et s'enfièvre, il n'y a pas seulement à redouter dans ses
troubles, les excès habituels aux révolutionnaires françab; pas
seulement les véhémences d'une population, qui tour à tour ex-
posée aux violences du soleil et à celles du mistral, a appris des
élémens à être soudaine et impétueuse comme eux; mais une
promptitude à commettre les actes irréparables, une spontanéité
de fureurs, une absence de pitié, où se manifeste un sang plus
sauvage et plus cruel.
En i 870, les raisons de mécontentement ne manquaient pas à
Marseille, quelques-unes avaient grandi avec sa prospérité. Cette
prospérité s'était, durant des siècles, amassée dans le vieux port,
que, de plus en plus, elle encombra. Faute de place il ne reçut
pas l'outillage que de plus en plus réclamaient les chargemens
et les déchargemens des navires : pour accomplir l'immense
besogne à bras d'homme, il fallut sans cesse accroître le nombre
des portefaix. Leur foule, à son tour, se faisant obstacle à elle-
même sur les quais, acheva de rendre si compliquées et lentes
les opérations dans le vieux port qu'enfin, sous le second Empire,
on avait creusé les bassins de la Joliette. A ce port nou-
veau, conçu d'ensemble et fait d'un coup, il était facile de
donner toutes les installations qui rendent les mouvemens de
matériel simples et rapides. Mais les portefaix étaient devenus
une influence en devenant une foule, et leur corporation était
hostile à un progrès funeste pour elle. Entre les intérêts du
commerce qui réclamait les plus parfaites installations, et
l'avantage des ouvriers qui trouvaient dans l'imperfection de
outillage l'emploi assure de leurs bras, le gouvernement avait
onnu les embarras de son omnipotence : la logique de son
3uvre s'était infléchie sous la poussée de sollicitudes contraires,
Digitized by
Google
S22 REVUE DES DEUX MONDES.
I La Joliette avait reçu quelques moyens puissans de mouvoir et
d*arrimer les cargaisons^ mais quelques-uns seulement, afin qae
la masse ouvrière du port ne perdît pas le pain quotidien;
entre le port et la gare de Marseille, aucune voie ferrée n'éta-
blissait un raccordement. L'œuvre maritime était irrationnelle
et, comme il arrive à ceux qui veulent tout concilier, le gouverne-
ment n'avait contenté personne. Les industriels, les commer-
7ans, les armateurs lui faisaient grief que, faute d'un usinage
complet, ils souffrissent de lenteurs et de frais inconnus ailleurs
et fussent sacrifiés à leurs concurrens étrangers. Bénéficiaires
de ces sacrifices, les ouvriers du port songeaient moins aux
avantages conservés qu'aux avantages disparus : s'ils avaient
pour eux la complaisance momentanée du pouvoir, ils avaient
contre eux la force permanente des choses, le progrès des inven-
tions, les sommations de l'intérêt général. Combien de temps
leur énergie tiendrait-elle suspendus, comme à bout de bras, les
changemens sous lesquels ils devaient être écrasés? La menace
de cet avenir les empêchait de goûter la paix dans les avantages
précaires de leur condition présente. L'Empire n'avait donc pour
lui ni l'alristocratie industrielle et commerciale, qui se trouvait
blessée dans sa prospérité par le privilège des portefaix, ni
la plèbe des manœuvres, qui se voyait peu à peu chassée de son
travail par les machines. Ces circonstances fortifiaient l'opposi-
tion que l'importance de la cité, le développement des usines,
la vivacité des babitans eussent suffi à exciter. Cette oppositicm
d'ailleurs était, chez la plupart, tempérée par les intérêts. Plus
qu'une ville de Tintérieur, Marseille avait à perdre au désordre:
sa prospérité était faite par la confiance de tous les peuples, et,
pour attirer le dépôt fructueux de leurs cargaisons, il fallait
qu'ils fussent sûrs de trouver le calme dans l'esprit de ses
citoyens comme dans les eaux de son port. Ainsi, toute la popu-
lation des armateurs, industriels, capitalistes, négocians, qui
sentait son sort solidaire de cette activité maritime, bornait ses
désirs politiques à des réformes douces et légales. En revanche,
une partie de la population ouvrière, celle qui accomplissait les
manœuvres de force dans le port, n'était pas seulement exposée
aux incertitudes ordinaires du prolétariat, aux arrêts du travail,
aux oscillations des salaires : elle se sentait entraînée immua*
blement vers la suppression du métier qui assurait sa vie, et
conmie, avec l'afflux des marchandises, s'accroîtrait Toutillige
Google
Digitizedby LjOOQ
LE GOUVERNEMEPiT DE LA DÉFENSE NATIONALE. 823
nécessaire à lear prompts mouvemens sur les quais, elle voynit
sa mine hâtée par la richesse générale. Elle était donc, plus
qu'aucun autre groupe de prolétaires, livrée par les menaces de
88 destinée aux tentations révolutionnaires, plus crédule an re^
mède d'un bouleversement social, et, si dans la population elle
était une minorité ftifime, cette minorité était accoutumée à
l'emploi et au goût de la force matérielle.
Il
Jusqu'en 1869, Marseille n'avait choisi, pour mandataires de
sa malveillance contre l'Empire, que des conservateurs : ni le
royaliste Berryer, ni le républicain Marie, ses députés, n'étaient
les hommes de la démagogie. Gélle-ci commeqça à se mouvoir
au moment où la presse et les réunions devinrent libres. Alors
deux journaux, le Peupiâf et FÉgalité se fondèrent pour ré-
pandre la passion révolutionnaire, en même temps que l'Interna-
tionàle activait sa propagande auprès des ouvriers. Ceux qui
freuaient ces initiatives étaient tous des inconnus. Issus de cette
eiasse incertaine qui, sur les confins de la pauvreté, se rapproche
de la bourgeoisie ou du prolétariat, selon la fortune toujours
médiocre et toujours précaire, à moitié bourgeois eux-mêmes
par un peu de culture et leurs professions de commis, de cour-
tiers, de comptables; presque prolétaires par la fragilité de leur
gagne-pain et l'absence de patrimoine, ils appartenaient à ces
rangs où jusque-là s'étaient recrutés, au profit de la politique
révolutionnaire, les silencieux, les obéissans, les obscurs, ceux
qui se taisent, obéissent et se laissent oublier. Eux surgissent,
précurseurs d'autres ambitions, pressés d'élever à l'influence les
hommes de leur âge et de leur origine. Cette origine, autant que
leur ton de colère, leur gagne aussitôt la plèbe ouvrière : eux ne
sont pas de ces privilégiés qui, pour aller, fût-ce avec une vraie
pitiéj au mal social, doivent sortir de leurs habitudes, de leurs
intérêts, de leur caste ; ils sont peuple par les étroitesses de la
▼ie matérielle, par Tangoisse quotidienne du pain quotidien;
quand ils élèvent la voix pour les petits, c'est eux-mêmes qu'ils
plaignent : ils sont donc sincères. Le prolétariat s'échauiïa aux
bois foyers qu'ils venaient d'allumer. Entre le Peuple et l^Ègalili
il n'y avait pas do différence do doctrines, — elles manf|naion«
également à tous deux, — mais une variété du tempérament. Les
Digitized by VjOOQIC
'^
524 REVUE DES DEUX MONDES.
fidèles du Peuple et son rédacteur Gustave Naquet, aimaient
mieux étonner que convaincre, faire des démonstrations que des
conquêtes, fiers de s'isoler dans le scandale de leurs audaces, et
ombrageux à se réserver, comme seuls purs, le pouvoir qu'Os
espéraient seulement de l'émeute. D'autres, non moins destruc-
teurs par les désirs, pensaient que Tintransigeance fait le succès
des paroles, mais l'habileté le succès des actes, et ils cherchaient
les contacts avec toutes les variétés des opinions républicaines,
pour nouer les ententes utiles aux luttes communes, et, en faisant
excuser la rigueur de leurs revendications par la souplesse de
leurs alliances, étendre leur crédit : car, s'ils comptaient en révo-
lutionnaires sur Témeute, ils ignoraient quand l'émeute s'offri-
rait aux révolutionnaires, et, en l'attendant, avaient hâte de pro-
gresser, même par les voies légales. Ces manœuvriers inspiraient
r Égalité où un teneur de livres, Delpech, faisait le plus de bruit
et un jeune commis de commerce, Rouvier, le plus de besogne.
D'autres enfin, tenant pour l'œuvre essentielle le recrutement et
la discipline de la troupe, qui devait porter à l'heure révolution-
naire le coup décisif, travaillaient à créer cette force par l'Inter-
nationale. Ici les plus ardens étaient Bastelica et surtout Georges
Baume. A peine homme, déjà consumé de phtisie, mais d'autant
plus impatient de faire beaucoup en peu de jours, conmie s'il
les savait comptés pour lui, il excitait à la fièvre de son corps
la fièvre de sa pensée, portait en sa tête la maladie de grandes
nouveautés, et par le fanatisme de sa volonté, par la violence
contagieuse de sa parole, était de la race des destructeurs.
L'influence de ces nouveaux venus était très faible encore en
1869, à la veille des élections générales. Mais quand, pour suc-
céder à Berryer trop vieux et à Marie trop tiède, Esquiros et
Gambetta sollicitèrent les suffrages.de Marseille, ce fut pour les
jeunes révolutionnaires l'occasion de s'attacher si bien à la for-
tune de ces hommes, que les candidats parurent leur appartenir.
En faveur d'Esquiros, ils menèrent contre Marie une telle cam-
pagne, que celui-ci ne put plus paraître dans les réunions pu-
bliques où sa vie semblait en péril; s'ils n'eurent pas à servir
par les mêmes intimidations Gambetta, ils furent eux-mêmes
comme accrédités par son prestige. Les réserves rassurantes q le
r*et habile doseur de philtres oratoires mêlait à ses menaces 98
pins emportées, permirent à Marseille modérée de voter pour l i;
son succès entraîna par surcroit celui dEsquiros, et le premier
Digitized by VjOOQIC
J
LE GOUVERNEMENT DE LA DÉFENSE NATIONALE.
525
combat des révolutionnaires fut une victoire. La victoire est
aussi une épreuve. Ils ne se montraient pas occupés d'organiser
leur parti, ni de préciser leur programme. Elle les surprenait,
et ils ne se sentirent pas en demeure de continuer leur agitation
contre l'Empire et pour la République, sans prévoir comment ils
en finiront avec l'Empire, ni quel régime doit être cette Répu-
blique. Soit qu'ils ménagent l'incapacité de leur parti, soit qu'ils
aient conscience de leurs propres inaptitudes, ils n'ont qu'à main-
tenir les esprits en agitation. Tout ce qui exige de la réflexion,
du temps, du silence, leur est étranger. Sans combiner de loin
des plans, ils attendent le basard favorable. Ils comptent, pour
deviner le moment, sur la promptitude naturelle de la foule, et,
pour le mettre à profit, sur une génération spontanée d'idées et
d'actions opportunes.
La guerre leur apporta ce qu'ils attendaient. Dès le 7 août,
le lendemain de Wœrth, Marseille, la première en France,
tenta une émeute. La foule s'amassa devant la Préfecture pour
demander des armes. Comme le Préfet n'avait pu donner que
des promesses, il fut facile d'irriter le patriotisme déçu, et,
le 8, une multitude plus nombreuse encore fut poussée à THôtel
de Ville, sous prétexte d'y réclamer ces armes par une pétition.
Bâtie au centre du quartier populaire, flanquée de rues étroites,
sans entours libres, sinon la petite place Villeneuve, la mairie
élève sur le vieux port sa façade nue : seul ornement de l'édifice,
les deux hercules dont Puget sculpta le marbre, et qui sou-
tiennent le balcon, semblent une image de ces portefaix qui, sur
leurs robustes épaules, portent la fortune de la ville. . Ce sont
leurs pareils qui, le 8, se pressent autour de l'édifice, l'en va- *
hissent et instituent un comité révolutionnaire. Parmi eux, on
eût vainement cherché les véritables meneurs. S'ils jugeaien*
utile de tâter le gouvernement, ils n'espéraient pas le vaincre en
cette première rencontre, et jugeaient superflu de s'exposer. Mai:
la Révolution n'a pas seulement ses chefs, elle a ses dupes. Si
les habiles ne se risquent guère que là où il y a des succès à re-
cueillir, partout où il y a un rôle à jouer se hasardent les vani-
teux, qu'on mènerait tout droit à la Roche Tarpéienne, en leur
montrant le Capitole. Gaston Crémieux était de ceux-là. Beau,
jeune, riche, disert et juif, il se croyait un autre Lassalle. Il
n'avait de son coreligionnaire allemand que le goût de voir sur
les visages l'empire exercé par sa parole, d'entendre son nom
Digitized by
Google
526 KEJVUB DES DEUX MONDES.
sur des lèvres innombrables, et sentait flotter en son âme ié^
gère, tandis qu'il les invoquait, les pitiés ou les indignations
faites pour lui assurer les applaudissemens. Le 8 août, quand la
foule se réunit, il était là; quand elle chercha un chef, il appa^
rut; quand elle pénétra dans l'Hôtel de Ville, il y fut porté par
les épaules de ceux qu'il semblait conduire ; quand elle réclama
une Commune,, il devint la tète passive de ce pouvoir insurree-
tionnel, et put, un instant, se croire le héros d'une révolution. Ce
n'était qu'une surprise. Â la nouvelle, le général qui comman^
dait à Marseille envoya des troupes. Elles avaient encore assez
I le respect des ordres, et la foule avait encore assez la crainte de
l'armée, pour qu'il n'y eût pas même de choc. Les manifestans
se laissèrent refouler, et, dans l'Hôtel de Ville investi par les
soldats, les envahisseurs se trouvèrent prisonniers. On en retint
treize, dont Gaston Crémieux fut le premier, et, comme la ville
était en état de siège, ils passèrent devant un conseil de guerre
qui les condamna à la prison.
Cette tentative anarchique outrait les sentimens de Marseille,
et, comme elle ne précédait que de trois jours les élections
municipales, elle risquait de les rendre, par contre-coup, plus
conservatrices. Le groupe de f Égalité comprit que c'était aux
révolutionnaires à compenser leur témérité par un acte de pru-
dence. Il agit auprès des deux groupes plus intransigeans, afin
qu'au lieu de candidatures inconnues ou suspectes à la masse
électorale, ils soutinssent de leurs suffrages les républicains agréés
par l'opinion, et, auprès de ces républicains, il argua de cet effort
pour obtenir qu'ils acceptassent sur leur liste quelques noms de
démocrates plus voisins de lui. Ainsi avait été nommé le CoBseil
où les élus étaient plus avancés que les électeurs, mais <fti pour"
tant les trois groupes révolutionnaires n'avaient pu introduire
aucun de leurs chefs.
III
Ce Conseil n'avait pas été installé. Le préfet Levert était de
ces administrateurs qui souhaitaient, au lieu d'un empire parle-
mentaire et bourgeois, un empire autoritaire au profit de la
démocratie. Il acceptait donc avec philosophie les défaites con-
servatrices à Marseille. Pourtant le Conseil municipal le gênfit
par son allure si publiquement républicaine, et il avait attendu
Digitized by VjOOQIC
LE GOUVERNEMENT DE LA DÉFENSE NATIONALE. S27
qu'une victoire, raffermissant la dynastie et rappelant l'assemblée
à la prudence, rendit inoffensive l'ouverture de la session. Dans
la nuit du 3 au 4 septembre, Marseille apprit la journée de
Sedan. Le matin du 4 septembre, les élus se rendent auprès du
Préfet et lui déclarent qu'ils se réuniront à deux heures pour
oi^niser la garde nationale. Il comprend que désormais l'in-
fluence du Conseil est la plus sûre garantie de l'ordre dans la
ville, et qu'il faut se concilier cette force en la consacrant. Il
désigne aussitôt, pour maire et pour adjoints, les dix élus qui
avaient réuni le plus de suffrages.
Pour contenir par la force la ville qui, dès le matin, a tous les
signes de la grande fièvre, il y a un général et quelques dépôts
de régimens. Le général est d'Aurelle de Paladines. Après une
carrière qui lui avait fait une place brillante au second rang, et
ne lui avait pas fourni l'occasion de monter au premier, l'âge de
la retraite l'avait atteint depuis quelques mois. Rappelé à l'acti-
vité par la guerre, il avait été, quatre jours avant, rétabli dans
le commandement de Marseille longtemps exercé par lui, oti il
se retrouvait avec son expérience et son énergie. En prévision de
troubles, il fit garder militairement les seuls édifices que sa faible
garnison lui permit de défendre : la Mairie, la Préfecture et TÉtat-
major. Mais les soldats ne sont plus ceux du 8 août. Dans Mar-
seille vidée de tous les contingens vigoureux que réclamaient nos
armées, il ne reste que des conscrits et des rappelés, et les uns
et les autres portent dans les rangs les opinions de la foule à
laquelle ils appartenaient la veille.
Celle-ci, à deux heures, semblait avoir pour rendez-vous
l'Hôtel de Ville oti s'était réuni le Conseil municipal. Par la Can-
nebière elle descendait vers le AÎeux port, où déjà la population
maritime se pressait autour de la Mairie. Au confluent des deux
multitudes se dressait la Bourse. Pour préserver le monument,
on avait mis autour un barrage de soldats; leur présence, au
lieu de contenir, provoque la foule, qui traverse et rompt la
chaîne trop mince des troupes, pénètre dans l'édifice, y renverse
la statue de Napoléon 111. Enhardie par ce premier succès, elle
exerce sa poussée victorieuse sur le peuple encore immobile qui
entoure la Mairie. Du Conseil municipal la foule attend une
initiative, et, mêlés à elle, des meneurs soufflent sur cette impa-
tience ardente. Ils ont aussi pénétré, escortés des conseillers,
dans l'Hôtel de Ville, remplissent de leur cohue, au premier étage,
Digitized by VjOOQIC
n
828 BEVUE DES DEUX MONDES.
la salle qni précède celle des délibérations, obsèdent l'assemblée
de leur tumulte, et, par toutes leurs voix et par tous leurs gestes,
démandent impérieusement un signal de révolution à rassemblée
qui déjà hait TEmpire, mais le craint encore et demeure inerte.
Les agitateurs qui s'étaient glissés auprès d'elle pour Tentralner,
comprennent qu'ils n'y suffiront pas, et qu'il faut la pression
populaire. Les fenêtres de la salle oti ils ont pénétré s'ouvrent,
et l'un d'eux, Delpech, lance à la foule qui remplit la place Vil-
leneuve le mot de République, mais seulement pour annoncer
qu'elle viendra sans doute de Paris et qu'il faut se préparer k
de graves conjonctures. Lui aussi, plus révolutionnaire que le
Conseil, songe aux risques : il annonce, il prévoit, il ne proclame
pas là révolte, il en voudrait le bénéfice sans la responsabilité.
En effet, la masse s'échauffe, le colloque, commencé entre ceux
du dehors et ceux du dedans, est couvert par sa voix qui bat la
3harge, et l'assaut va être donné à la mairie que la passivité
de la troupe semble livrer. Mais un bataillon à qui est confié
l'Hôtel de Ville et qui a pris soin de ne pas provoquer l'effer-
vescence par un déploiement de forces prématuré, se démasque,
s'interpose entre l'entrée de la Mairie et la foule, et procède à
l'évacuation de la place. La foule recule et ne se disperse pas;
devant elle les armes sont chargées, les sommations faites, sans
qu'elle bouge; au commandement de « joue » elle fuit dans toutes
les directions; puis, comme elle n'a pas entendu le bruit de la
fusillade, elle sort peu à peu de toutes les issues par où elle
s'était soudain échappée et près desquelles elle se maintient
d abord; mais ceux qui avaient fui plus loin, en revenant poussent
les autres ; entre la foule et les soldats se rétrécit l'espace vide,
se rapproche la collision. Pour la prévenir, des conseillers mu-
nicipaux sont sortis; à leur tète est le premier adjoint, Tavocat
Thourel, connu des Marseillais, et que son écharpe désigne à
l attention et à la déférence. A travers les rangs de la troupe,
qui s'ouvrent par le consentement des chefs militaires, ils
s avancent vers la foule que Thourel harangne et dissuade des
violences. Et, pendant ce temps, Delpech et ses compagnons,
sortis à la suite des conseillers, se sont arrêtés près des soldats,
5 adressent à eux, les adjurent de ne pas tirer sur le peuple, et
les ébranlent. Toutes ces influences et l'incertitude des faits qui, à
cette heure, fixent Tavenir à Paris, qu'il serait vain de contredire
ou de devancer par un égorgement & Marseille, disposent tout le
Digitized by VjOOQIC
LE GOUVERNëMEI^T DE LA DÉFENSE NATIONALE. 529
monde à la patience. Jusqu'à six heures, soldats et peuple de-
meurent en face les uns des autres et attendent.
Le calme est devenu là d'autant plus facile que Thourel a
entraîné vers la Préfecture la plus grande partie de ses audi-
teurs. C'est à la Préfecture, a-t-il dit, qu'il faut chercher les
nouvelles, les nouvelles dont Marseille a besoin pour prendre des
résolutions utiles. Acclamé, il s'est mis en marche pour em-
ployer la force populaire dont il devient le guide à un dessein
qu'il ne lui confie pas. Il vient d'apprendre que le même conflit,
apaisé sur la place de l'Hôtel de Ville, semble prêt d'éclater sur
la place de la Préfecture entre les troupes et la foule. Il devine
la même œuvre des démagogues qui veulent par une journée
saisir le pouvoir, et il veut pour son parti et pour lui-même que
la paix de la rue assure l'exercice de l'autorité dans Marseille
aux élus de la ville. Son espoir est de jeter assez à temps, entre
les émeutiers et les soldats, la foule qu'il a calmée.
La Préfecture, vaste, somptueux et lourd édifice, qu'on venait
d'achever au prix de dix millions, semblait préparée en vue d'offrir
à la fois au gouvernement un palais pour l'éclat des jours heureux
et une forteresse pour la sûreté des heures difficiles. Devant
sa masse s'étendait une vaste place, où l'action des troupes contre
l'émeute était facile. Mais, le 4 septembre, il n'avait été possible
de consacrer à la défense de la Préfecture qu'un demi-bataillon
de chasseurs, quelques brigades de gendarmerie et soixante-dix
sergens de ville. Surtout, les meneurs révolutionnaires savaient
que la colère publique, faute d'atteindre l'Empereur, se laisserait
aisément tourner contre son représentant, le Préfet. En effet, il y
avait une ardeur plus résolue et un concert plus discipliné dans
les dix mille manifestans qui remplissaient la place et, vers deux
heures, touchaient le front des troupes. Les gendarmes, comman-
dés par leur colonel (1), mettent le sabre au clair, et prennent en
arrière du champ pour charger. L'espace qu'ils laissent libre est
aussitôt rempli par la foule, les gendarmes immobilisés dans l'étau
humain ne pourraient plus que sabrer sur place, et leur cœur
de soldats a, contre le régime qu'il faudrait si cruellement
défendre, la rancune des défaites et de la capitulation. Sommés
par les clameurs qui unissaient tous les cris en une formidable
voix, les gendarmes mettent le sabre au fourreau, le colonel
(!) Le colonel Fauconnet qui, trois mois après, devait mourir en bra^e à la
bataille de Dijon.
TOME xxni. — 1904, 34
Digitized by
GoogI(
530 REVUE DES DEUX MONDES.
comprend qu'il est temps de soustraire sa troupe au contact;
il met à profit les dispositions de la foule, un instant recon-
naissante à ceux qui viennent de fléchir, et regagne son quartier.
Restaient les chasseurs : mais où une troupe de sous-officiers
battait en retraite, comment une troupe de conscrits eût-elle ré-
sisté à la foule, qui déjà enveloppe les rangs, se glisse entre
eux, disjoint les files, et bientôt isole dans un groupe de maai-
festans chaque soldat qui, séparé de ses chefs, est devenu uu
atome dans la masse confuse et mouvante. Celle-ci vient battre
les grilles de la Préfecture. Il n'y a plus derrière elles que les
soixante-dix agens de police. Mais ils reconnaissent à la tête des
émeutiers les hommes contre qui ils ont plus d'une fois protégé
l'ordre, ils savent quelles rancunes ces rigueurs ont laissées à
ces prévenus, à. ces condamnés d'hier. Ce sont eux-mêmes qu'ils
savent menacés, qu'ils défendent, et leur contenance est si ferme
que personne des émeutiers ne tente de forcer l'obstacle :
soixante-dix hommes en arrêtent dix mille.
C'est k ce moment que Thourel arrive, précédant sa manifes-
tation. La vue de son écharpe, la curiosité de ce qui se pré-
pare, la soumission naturelle des multitudes à ceux qui semblent
avoir une volonté, l'aident à pénétrer avec sa suite jusqu'aux
grilles; ainsi, entre elles et les agitateurs, il a placé un rem-
part de curieux pacifiques. Reconnu, il obtient accès sur l'ordre
du Préfet, persuade Levert de paraître, de promettre que toutes
les dépèches seront communiquées, sans retard ni réticence. Le
cortège qui vient de la mairie est satisfait, et barre le passage à
ceux qui voulaient davantage. Les démagogues tentent de re-
prendre influence sur cette foule qui leur échappe : le drapeau
rouge est arboré. Thourel flétrit l'emblème de la guerre civile,
exige et obtient qu'il disparaisse, et, quand la manifestation
quitte la Préfecture, elle marche sous le drapeau tricolore, et
les fauteurs de violence sentent la journée perdue. Une trêve
tacite s'est établie entre l'autorité publique et la population.
Celle-ci, maîtresse de la rue, n'attaque pas les édifices que celle-là.
occupe encore. Le Conseil municipal aurait même voulu trans-
former cet armistice de fait en une convention expresse, et, par
une inconséquence habituelle dans les jours de trouble, donner
uu gage de conciliation, c'est-à-dire de faiblesse, aux émeutiers
qu'il combattait. Sur la proposition de Labadié, un de ses prin-
cipaux membres, trois délégués s'étaient rendus auprès d'Âurelle
Digitized by
GoogI(
^^7^
LE GOUVERNEMENT DE LA DÉFENSE NATIONALE. 831
pour obtenir de lui une suspension d'armes et la mise en liberté
de Gaston Crémieux. Mais le général, refusant de recevoir la
députation, avait fait répondre qu'exécuteur obéissant des ordres
donnés par le ministre, il n'avait ni initiative, ni engagemens
à prendre. Bien que dans cette déclaration beaucoup vissent
une réserve menaçante, personne ne tenta de supprimer le péril
en chassant le général. Les troupes qui gardaient son hôtel et se
sentaient sous son regard, échappaient à la démoralisation, et^
comme on les croyait résolues à se défendre, on ne songea pas
à les attaquer.
Enfin, à six heures du soir, le mince fil qui joint Paris à Mar-
seille transmit quelques signes sur une petite bande de papier,
et ce papier annonçait la ruine d'un régime et l'avènement d'un
autre. Aussitôt le maire Bory, jusque-là invisible, proclama la
République à l'Hôtel de Ville, puis, escorté du Conseil municipal,
sur les principales places de Marseille. Les cris et les chants
s'élèvent dans chaque quartier et dans chaque demeure, car sur
cette agitation est tombé le déclin du jour, et l'heure vient du
souper, trêve imposée par la nature aux passions les plus vives
des hommes. Puis dans l'autre trêve, celle de la nuit, la popula-
tion encore remplit les grandes voies et descend vers le port,
pour être près des rumeurs, mais elle ne songe plus qu'à ap-
prendre les événemens, non à les faire. Elle a le sentiment d'une
œuvre achevée : la République souhaitée par elle l'emporte à
Paris, iamunicipalité élue par elle l'emporte à Marseille, et demain,
les derniers fonctionnaires de l'Empire transmettront régulière-
ment leurs pouvoirs à leurs successeurs. Lasse de mouvement
et d'émotion, elle se disperse dans le silence et le sommeil.
IV
Mais les meneurs révolutionnaires ne dormaient pas. Dans
cette RépubUque, ils ne seraient rien : Marseille, qui les connais-
sait, n'avait pas voulu d'eux pour gouverner la ville; le gouver-
nement, qui les ignorait, ne songerait pas à eux pour servir
l'État. C'était trop peu que cette victoire de dupes. N'en pouvaient-
ils remporter une plus profitable? Si sur la population presque
entière ils étaient sans influence, ils disposaient de quelques
milliers d'hommes, d*hommes que des professions brutales et
des caractères violens rendaient durs aux coups et redoutables
Digitized by VjOOQIC
532 REVUE DES DEUX MONDES.
dans les mêlées. Sans doute, eux-mêmes, ces hommes de main ne
se souciaient pas des risques, et venaient de le prouver. Mais
Tavènement de la République, obtenu sans combat à Marseille
par la victoire de Paris, désarmait les soldats et la police de
TEmpire, et avec eux disparaissaient les seuls adversaires à
redouter. La légalité républicaine n'avait pour la défendre que
le Conseil municipal; le Conseil, que ses électeurs. Malgré leur
nombre, si un conflit éclatait entre eux et les quelques milliers
de révolutionnaires, ceux-ci avaient toute chance de l'emporter,
et l'occasion s'offrait à souhait. Il suffirait de prévenir le lende-
main, par un envahissement de la Préfecture et du Quartier gé-
néral, la transmission régulière de l'autorité exercée par Levert
et d'Aurelle aux successeurs choisis par le nouveau gouverne-
ment. Chasser les deux principaux représentans de l'Empire
paraîtrait un acte de justice et de défense républicaine, auquel la
population ne mettrait pas obstacle et qui donnerait à ses auteurs
une auréole de civisme. Cette popularité rendrait plus facile de
se mesurer contre le Conseil municipal, et la lutte offrirait l'occa-
sion de le supplanter à son tour. Qu'un coup de surprise et de
violence, accompli par une minorité, livrât Marseille à quelques
hommes, tel était l'espoir de ces meneurs. Mais plus ils avaient
conscience de leur petit nombre, plus il était essentiel qu'ils
fussent unis. C'est pourquoi les trois comités résolurent de dis-
cipliner leur action, chacun délégua trois membres et ces neuf
membres se déclarèrent « Comité de salut public » et employèrent
la nuit à préparer le lendemain (1).
Des neuf hommes qui prétendaient à la dictature sur la
seconde ville de France, deux, Baume et Rouvier, avaient une
intelligence capable de justifier une grande ambition : encore
ces facultés n'avaient-elles pas fait leurs preuves. Baume, le
moins étranger aux idées générales, était un malade; Rouvier,
un jeune commis qui jouait, sur la rouge de la politique, ses
chances d'avenir commercial. Après ceux-là, le mieux doué, le
seul qui comptât, était Gustave Naquet : journaliste, il avait
l'instinct des idées et des phrases qui retentissent, mais toute sa
supériorité était de rhétorique, et cette rhétorique était vide.
Dclpech ne doutait de rien, parce qu'il ne se doutait de rien, et,
au jugement de Gambetta, était « un incapable. » Il était un
(1) Au témoignage de M. Thourel « le Comité était à la tête de douze ôii quinze
mille bandits, la plupart affiliés à l'Internationale. • {Annales, t. XXIV, p. 147.;
Digitized by
GoogI(
r
LE GOUVERNEMENT DE LA DÉFENSE NATIONALE. 533
homme supérieur par comparaison avec ses collègues : Leroux,
courtier bavard, et Morel, employé de commerce. Klingler, capi-
taine au long cours, avait une nature si emportée, qu'elle l'avait
empêché de réussir dans sa profession, et cet insuccès avait en-
core accru ses violences, qui étaient celles d'un fou. Ménard était
un illettré, sans domicile fixe. De tous, le plus important était
Etienne qui savait signer son nom, et, portefaix, connaissait les
moyens d'agiter sa corporation.
Quand, le matin du 5, le Conseil municipal se réunit, il
n'entendit pas se continuer autour de la mairie les acclamations
de la veille. Il semblait que ses amis se reposassent de l'avoir
soutenu. Sur le peuple qui entourait l'Hôtel de Ville les agitateurs
avaient une autorité plus visible, et le Comité de Salut Public
semblait par eux surveiller le Conseil. En même temps, le bruit
se répandait que ce Comité de Salut Public avait donné ordre
de prendre la Préfecture et que ses partisans étaient en marche.
Le Conseil eut aussitôt l'intelligence de ce qui se préparait et
de ce qu'il fallait empêcher. Pour gagner de vitesse l'émeute, il
envoya à la Préfecture trois de ses membres : deux négociateurs
chargés de demander sa démission à Levert, et un administrateur
chargé d'exercer le pouvoir vacant. Celui-ci était M. Labadié,
riche marchand, de bonne réputation, de nature passionnée sous
un air de douceur, capable de se tromper par inexpérience el
par passion, de travailler au mal par inaptitude à embrasser
dans leur ensemble et dans leur solidarité les garanties néces-
saires de l'ordre, mais incapable d'intentions perverses, et assez
courageux pour résister aux menaces brutales de la démagogie.
Mais, en même temps que le Conseil travaille ainsi contre elle,
il défait son propre ouvrage, en envoyant des délégués au Comité
de Salut Public. Ils ont, il est vrai, pour mandat unique de
demander à ce Comité ce qu'il veut: mais quand la légalité
demande des explications à l'émeute, elle commence à lui céder.
Le Comité de Salut Public ne l'ignorait pas, ni quel avantage il
aurait à connaître aussi les desseins de l'autorité rivale, car il
envoyait de son côté un émissaire et demandait à être admis au
Conseil municipal. Celui-ci préféra la visite de neuf hommes
à celle de la multitude qui s'agitait sur la place. Il accorda séance
au Comité de Salut Public, sans que, de part ni d'autre, il eût été
stipulé h quel titre. Mais, si le Conseil espérait que le Comité se
bornerait à assister une fois à ses délibérations, le Comité venait
Digitized by VjOOQIC
1
B34 REVUE DES DEUX MONDES.
pour les conduire. Afin de gouverner à la fois l'Assemblée et
l'émeute^ il se partageait même entre elles, et, tandis qu'une
partie de ses membres s'asseyait au Conseil, Delpech, Naquet,
Klingier menaient l'assaut de la Préfecture.
Là les envahisseurs étaient proches, quand les délégués du
Conseil furent introduits auprès du Préfet. Leverl résistait,
réclamait une heure pour avertir le gouvernement et, par point
d'honneur, laissait passer les délais qui lui eussent permis de
transmettre ses pouvoirs, et auraient permis à Labadié d'arrêter
la foule à la porte d'un préfet républicain (1). Cette foule rompt
l'entretien trop long, en enfonçant les portes de la Préfecture. La
police, qui les défend seule, a perdu son énergie depuis la chute
de l'Empire, et se sait perdue comme lui; elle s'est laissé em-
porter par le torrent qui se précipite dans l'édifice et déjà
atteint la pièce où Levert donne enfin une démission inutile.
Les premiers, Gustave Naquet, Klingier, Delpech, l'entourent
pour le protéger: ils ne veulent pas que leur victoire glisse
sur du sang, et tandis que les cris de triomphe sonnent <c la vue »
et que les mains s'étendent vers la proie, Levert est entraîné par
eux vers une porte qu'ils ferment sur lui. Devant cette porte
Labadié, debout sur un fauteuil, arrête la poursuite par un dis-
cours : ces frêles remparts la retardent juste assez de temps
pour que Levert ait un instant de répit. Mais, dans cette meute,
les chiens de tête ne se laissent pas mettre longtemps en défaut
par des paroles, ils reprennent leur course, fouillant tout l'édifice.
Levert, réfugié chez Tarchiviste, les entend passer et repasser,
mais échappe à leurs perquisitions. D'ailleurs, si c'est lui que les
meneurs réclament à grands cris, ce n'est pas lui qu'ils cher-
chent maintenant, et les combles sont moins visités que les caves.
Là, tandis que la tourbe des comparses s'attaque aux bouteilles et
aux tonneaux, une troupe d'envahisseurs, qui garde son sang*
froid et semble informée d'avance de ce qu'elle doit trouver, va
droit aux sous-sols, où sont rangées 420 carabines Minié.
Déposées là par un bataillon de chasseurs en échange de fusils
Ghassepot, elles sont en parfait état, avec des cartouches. Aussitôt
(1) M. Guibert, un des deux négociateurs envoyés à M. Levert, indique en ces
termes que les révolutionnaires ne voulaient pas cette transmission régulière du
pouvoir : • Nous vîmes sur la place de la Préfecture une foule de plus de cinq
mille personnes qui, ayant deviné sans doute le but de notre mission, se ruaient
avec fureur contre la porte extérieure du palais, que nous avions fait refermer sur
nous. » (Annales, t. XXV, p. 246.)
Digitized by VjOOQIC
LE GOUVERNEMENT DE LA DÉFENSE NATIONALE. 535
elles sont distribuées entre ceux qui les ont découvertes et ceux-
lày rencontre bien opportune pour être fortuite, sont les membres
de rinternationale et les démagogues les plus ardens (1). Ce qui
suivit sembla plus encore l'exécution d'un plan tracé d'avance.
A peine armés, ces hommes ont des chefs, des consignes, des
postes, un nom, ces mots se répandent déjà dans Marseille:
« La Préfecture est occupée par les civiques. »
Le parti révolutionnaire prenait sa revanche. L'homme du
Conseil municipal,. Labadié, s'il avait les vœux de la ville, n'avait
qu'eux : la garde nationale était sans armes. Le Comité de Salut
Public, s'il comptait peu de partisans, avait su les conduire,
armer les plus sûrs, et ces quatre cents hommes étaient maîtres
de tenir Labadié prisonnier ou de le jeter hors de la Préfecture.
Comment désormais le Conseil municipal obtiendrait-il que le
préfet de son choix fût toléré par la démagogie? Le Conseil avait
ouvert ses rangs au Comité en qui elle avait confiance : il songea
à agir par le Comité. Comment obtenir que ce Comité intervînt,
sinon en donnant à ces chefs des purs un motif de cautionner
Labadié comme un serviteur de leur politique? Comment les
rendre solidaires, sinon en les associant? Voilà par quels enchal*
nemens le Conseil municipal fut entraîné à transformer le
Comité de Salut Public en un Comité départemental. Pour les
élus de Marseille, outre l'avantage de reprendre la Préfecture, ils
trouvaient à cette combinaison l'avantage de délivrer l'Hôtel de
Ville : humiliés d'y avoir introduit des inconnus au suffrage uni«
versel, et inquiets d'une promiscuité qu'ils ne savaient comment
limiter dans ses prérogatives çt dans sa durée, ils se débarras*
saieot d'une compagnie compromettante, et recouvraient pour
eux seuls l'administration de Marseille. Us n'avaient pas le loisir
de se demander si, étendre aux affaires d'État l'autorité d'une
faction dangereuse, n'était pas étendre le désordre : on parait
au plus pressé, les fonctions étaient provisoires, et TÉtat saurait
reprendre son bien.
(i) Cela se fit avec une telle régularité, si vite et au profit de possesseiu^ si
révolutionnaires que les témoins ne crurent pas à un hasard. Ù. Guibert dit dans
sa déposition : « Sur un mot d'ordre sans doute, les membres de rinternationale
s'emparèrent de 420 carabines Minié. » (Id,, p. 247.)
Digitized by VjOOQIC
836 REVUE DES DEUX MONDES.
Pour le Comité de Salut Pablic, le gain était aussi grand
qu'imprévu. La veille, agitateurs suspects à la population ou
ignorés d'elle, ils avaient, en quelques heures, forcé raccës du
Conseil municipal et se trouvaient portés à la tête du département.
Sans doute ils auraient pu prendre la Mairie comme la Préfecture
et s'installer dans un pouvoir fait tout entier par eux et pour eux.
Mais Marseille, si elle subissait cette violence, en garderait la ran-
cune, le gouvernement tôt ou tard ferait un avec l'opinion, et, le
jour où il se tournerait contre eux, ils n'auraient plus à attendre
que le ch&timent des révoltés. Â accepter au contraire l'offre du
Conseil, sollicités au lieu de solliciteurs, ils gagnaient d'être
accrédités à la fois auprès de la population et auprès du gou-
vernement. Â détenir une portion de l'autorité publique, ils
gagnaient d'être armés, quels que devinssent les événemens. Si la
Révolution l'emportait, ils étaient déjà en place pour servir la
cause; si la force restait à l'ordre, ils pouvaient du moins, dans
la déroute, sauver leurs bagages. Ils acceptèrent donc et par-
tirent pour la Préfecture.
Informé de ces agitations, où le nom de République était
disputé par des influences contraires, le gouvernement avait, lui
aussi, voulu tout apaiser en partageant les satisfactions entre les
partis. Ses premières dépêches du 5 accordaient aux hommes
d'ordre la prohibition énergique du drapeau rouge; aux républi-
cains modérés, la confirmation de Labadié comme préfet; aux
révolutionnaires, la liberté de Gaston Crémieux et de ses com-
plices.
Ceux-ci, dès leur délivrance, furent conduits en triomphe par
leurs partisans à THôtel de Ville et reçus par le Conseil muni-
cipal. Aux félicitations, Crémieux répondit par des reproches
contre la tiédeur de l'assemblée et réclama d'elle la destitution
de Labadié, qui n'avait encore ni arrêté d'Âurelle, ni mis la
main sur les caisses publiques. La vue de la place rassura le
Conseil : de la foule, peu d'heures avant, si pressée et impé-
rieuse autour de la Mairie, il ne restait qu'un petit groupe fort
au large poi^r attendre Crémieux; le reste avait levé le siège, de-
puis qu'il savait la partie liée entre ses meneurs et l'Assemblée
municipale. Le Conseil ose doue demander k l'orateur a au nom
de qui il parle, » se déclarer hostile à toute confiscation, et con-
clure que Labadié, fonctionnaire de FEtat, ne peut plus être ré-
voqué par la ville. Thourel ajoute que, la veille, Labadié a, le
Digitized by VjOOQIC
LE GOUVERNEMENT DE LA DÉFENSE NATIONALE. 537
premier, réclamé la liberté du prisonnier, conduit une députation
a\i général, a été malmené par les soldats de garde à l'état-
major. Grémieux accusateur de celui qui « a exposé sa vie pour
le sauver » semble n'emporter de sa tentative que la honte
d'une trop prompte ingratitude.
Néanmoins sa démarche n'avait pas été vaine. Elle signifiait
à tous qu'une faction extrême refusait de signer au pacte conclu
par les autres révolutionnaires; qu'un chef, absent et oublié lors
de l'entente, était à l'affût des circonstances, pour dénoncer
comme suspects les meneurs moins intraitables. Elle rappelait
aux hommes soucieux de popularité le péril d'être courageux et
sages. Elle renouvelait la puissance de fascination que les déma-
gogues exercent, même quand ils semblent vaincus, car elle
trouble, attire et paralyse même ceux qui leur résistent.
Nul n'était jplus attentif à cet avertissement que le Ciomité
de Salut Public. Pour vaincre, ce jour-là et pour longtemps, le
désordre, il suffirait que ses membres fussent, à la Préfecture,
fermes contre les envahisseurs, comme le Conseil venait de
l'être contre Crémieux, et qu'associant leur effort à celui du
Conseil pour une organisation immédiate de la garde nationale,
ils partageassent entre des compagnies prises dans tous les
quartiers la surveillance de la Préfecture] Mais, si tel eût été
leur dessein, ils n'avaient qu'âne pas s'établir en autorité rivale
du Conseil choisi par la ville, et républicain. Contre lui, ils
avaient voulu défendre non la République, mais une république,
et ce n'était par la modérée. Confier Marseille à la garde natio-
nale était remettre l'influence aux opinions moyennes; à peine
créée, cette force ferait sortir d'elle des hommes à son image,
éliminerait, comme des élémens étrangers et suspects, les révo-
lutionnaires : en aidant à la former, ils travailleraient contre
eux-mêmes. Les adoptàt-elle pour chefs, ce serait en les faisant
servir sa cause, et leur crédit serait la récompense de leur dé-
fection. Contre cette défection se soulevait la spontanéité de
leurs instincts ; sans expérience ni savoir, ils aspiraient, par un
désir vague et violent, à mettre en bas ce qui était en haut. Parce
que ce sentiment était sincère en eux, ils tenaient à honneur de
lui rester fidèles, et parce qu'il n'avait trouvé ni dans la réflexion
ni dans l'étude son expression précise et ses limites, ils se se-
raient crus séparés du peuple, s'ils ne fussent restés unis à la
partie la plus révolutionnaire de ce peuple. La pente naturelle de
Digitized by VjOOQIC
n
538 REVUE DES DEUX MONDES^
leurs tendances eût dû les pousser jusqu'à 'Gaston Grémieux.
Mais ils étaient retenus par un sentiment plus fort encore : la
fidélité à leur intérêt. Rompre avec le Conseil et Labadié, était
perdre la chance inespérée qui les élevait aux fonctions pu-
bliquesy les associait aux chances durables d'un régime reconnu
par la France ; or tout l'emportement de leur passion proven-
çale les soulevait vers ces hauteurs solides. Résolus à ne les pas
quitter, ils voulaient ne pas laisser à Gaston Grémieux la pri*
mauté du renom révolutionnaire, et se garer contre les caprices
de la foule, qui demain, conduite par lui, les balaierait peut-
être, comme ils avaient chassé le préfet impérial. Il leur fallait
une puissance d'opinion et une force matérielle. Ils virent qu'ils
pouvaient s'assurer' l'une et l'autre.
Parmi les envahisseurs de la Préfecture, le plus grand
nombre s'était contenté d'y passer; mais ces flots, en se retirant,
faisaient un dépôt plus stable, et quelques centaines d'hommes y
restaient établis, se donnant la charge de veiller sur le nouveau
pouvoir. Ils se montraient de ceux pour qui l'émeute est le com-
mencement d'une fonction. Prolétaires, et des professions qui
exercent la vigueur du corps dans le sommeil de l'intelligence,
tous ignorans et presque tous illettrés, ils étaient des idolâtres
de la République. Au fond de leur intelligence trouble, elle ap-
paraissait conune l'image sacrée d'un sanctuaire, avec ces clartés
faibles qui ne servent pas à voir, mais suffisent è. adorer. D'elle,
comme d'une providence terrestre, ils attendaient la guérisbn
miraculeuse de leurs maux, et contre elle ils croyaient liguées
les coalitions de toutes les forces sociales qu'ils sentaient indif*
férentes ou hostiles. C'est pourquoi ils s'obstinaient à ne pas
quitter la place où recommençait, une fois de plus, leur répu-
blique. Quelques-uns voulaient prévenir les mauvaises influence^
sur le nouveau pouvoir, tenir à l'écart ses ennemis déclarés ou
hypocrites, l'aider aux œuvres nécessaires : et, dans leur cervelle
étroite, où ne trouvaient place ni scrupules de légalité, ni respect
pour le droit d'autrùi^ cette passion avare et soupçonneuse rem-
plissait tout, ne pouvait être combattue par rien, et était prête à
se défendre par toutes les énergies de la force matérielle. La
plupart, plus brutaux encore, ne songeaient qu'à tirer des cir-
constances un bénéfice particulier; toujours obsédés par le souci
de pourvoir à leur existence, ils n'attendaient d'aucun gouverne-
ment un bienfait compai*able au soulagement de ce souci, et ils
Digitized by VjOOQIC
LE GOUYERKEVENT DE LA DEFENSE NÂTI0:>7ALE. 839
considéraient que la supériorité de la République était de sup-
primer pour eux l'inquiétude du lendemain. S'ils avaient vidé la
maison de ses anciens maîtres, ce n'était pas pour la rendre h
des nouveaux, mais pour l'occuper eux-mêmes : ils entendaient
devenir, sans honte ni scrupules, les parasites de la révolution.
En nombre d'entre eux, les deux instincts de contrôle politique
et d'égoïsme se combinaient et persuadaient à leurs dupes que
s'assurer le pain quotidien près du pouvoir et h ses frais était la
meilleure manière de prévenir les inerties ou les trahisons de
l'État. Certains enfin étaient des gens de sac et de corde, qui
brisaient l'Empire, comme les repris de justice rompent leur
ban, des furieux qui, las de trembler, voulaient à leur tour faire
peur, des voleurs qui, pour dormir tranquilles, voulaient devenir
les gendarmes et s'abriter dans des fonctions de police, où ils ne
pourraient être pris et pourraient prendre. Mais la prétention
des uns et des autres à ce privilège était faite pour soulever la
jalousie de tous ceux qui, à Marseille, n'étaient ni moins républi-
cains ni moins besogneux, ni moins fainéans, et la multitude
assiégeante dépasserait tellement la garnison assiégée que celle*
ci ne pourrait se maintenir, si elle ne transformait son installa-
tion violente en droit. Les civiques avaient besoin d'une autorité
morale qui légitimât leurs prises, comme le Comité de Salut
Public avait besoin d'une force matérielle qui le soutînt contre tous
agresseurs. Chacun des deux pouvoirs possédait ce qui faisait dé-
faut h l'autre : ils avaient chance de se rendre invincibles en se so-
lidarisant. Les civiques, devant au Comité une consécration, qui
serait compromise s'il venait à succomber, lui seraient attachés de
toutes leurs cupidités, puisque le soutenir serait se défendre eux-
mêmes. Â les caresser, le Comité consacrerait sa réputation révo*
lutionnaire, puisqu'ils étaient les plus hardis, les plus farouches,
les moins scrupuleux des démagogues. Sans doute, l'alliance
entraînait certaines complicités : la bande dont la fidélité serait
acquise porterait parfois dans ses fonctions le mépris des lois,
le goût de l'arbitraire, de la violence, du pillage. Mais ces excès
ne menaçaient que les personnes ou les biens des réactionnaires.
11 ne serait pas trop cher de payer, par quelques dommages aux
ennemis, le bienfait essentiel, la possession assurée du pouvoir
aux mains des neuf hommes à qui sourirait la fortune. Tel
était le seul plan des auxiliaires envoyés à Labadié ; l'aider
^ faiblir et se donner une garde prétorienne.
Digitized by VjOOQIC
540 REVUE DES DEUX MONDES.
Leur premier effort fut pour accorder à Grémienx la destitu-
tion de d'Aurelle. Si ébranlées et réduites que fussent les
troupes, ils ne se sentaient pas tranquilles, tant qu'elles gardaient
à leur tête un homme de guerre ennemi de la révolution, et ils
redoutaient la solidarité militaire qui empêcherait Trochu de
sacrifier è. la politique ses compagnons d'armes. Il fallait que^ le
jour même, Âurelle quittât Marseille. Labadié avait contre le
général Tanimosité commune à presque toute la bourgeoisie
contre les chefs de l'armée, et la rancune particulière d'avoir été
la veille couché en joue au lieu d'être reçu. Il se laissa persuader
que ce soldat, odieux à Marseille, courait risque d'être « mis en
lambeaux (1), » que lui enlever le pouvoir était l'épargner, et
qu'il y avait injustice à sacrifier aux prérogatives militaires la
paix de la cité. Pour assurer cette paix, il fallait un homme sûr.
Un sous-intendant militaire, nommé Brissy, était avec le parti
avancé en rapports suivis, intimes, et que les liens des sociétés
secrètes rendaient sans doute plus intimes ; car sans ces liens on
ne comprendrait ni le choix soudain qui fut fait de sa persoime,
ni la docilité avec laquelle il accepta le rôle le plus contraire à
son devoir d'officier. Mandé à la Préfecture, il y apprit qu'il était
nommé à la place de d'Âurelle, qu'il devait signifier à son prédé-
cesseur cette mesure et prendre par cet acte possession du com-
mandement. Une troupe de civiques était réunie pour lui servir
d'escorte. Ni cette compagnie, ni l'incompétence de l'autorité qui
le nommait, ni l'obligation de se faire contre son chef lexécuteur
d'une illégalité révolutionnaire ne parurent révolter Brissy, ni
même le surprendre. Et tandis que Labadié télégraphiait à
Paris la révocation, le sous-intendant allait destituer le général
et prendre sa place.
' Maintenant on était libre, libre de courir sans danger aux
ennemis du peuple. Où l'armée est suspecte, l'Église Test aussi,
et les premiers atteints dans l'Église sont d'ordinaire les Jésuites.
Ils avaient à Marseille un couvent. Gustave Naquet, juif et libre
penseur, se croit un double titre à vérifier la rumeur que dans
ce couvent sont cachés 3 millions de numéraire, et 4 000 fusils
destinés ou aux Prussiens ou aux réactionnaires. Des civiques
sont prêts et l'accompagnent au couvent. Le supérieur, le
P. Tissier, était à la campagne, près de la ville. Naquet y pour-
(1) Déposition de Labadié devant le conseil de guerre, affaire Brissy.
Digitized by VjOOQIC
LE GOUVERNEMENT DE LA DÉFENSE NATIONALE. S41
8uit sa course, s'empare du religieux, le ramené h la Préfecture.
Les huées de l'escorte et de la populace étaient moins outra-
geantes au vieux prêtre que les accusations ineptes et précises
où le Conseil départemental s'obstine, où Naquet surtout se
montre le plus crédule des incroyans. Comme l'interrogatoire n'a
fourni contre l'accusé ni preuves, ni vraisemblances, on l'empri-
sonne, sous prétexte de le soustraire à la colère publique:
Mais la journée est surtout occupée aux poursuites contre
la police. La haine religieuse est une haine bourgeoise;
la vengeance contre les agens qui dispersent les émeutes, s'em-
parent des perturbateurs, arrêtent les accusés de délits et de
crimes, est une revanche populaire, quand la force est à ces irré-
guliers de la politique ou de la morale. Commissaires et agens
ont fui et se cachent. Partout leurs victimes d'hier les cherchent,
plus de trente sont découverts, l'un a la cuisse traversée d'un
coup de feu, un autre le visage labouré à coups de pied ; les
moins maltraités sont conduits à la Préfecture, où leur chef, le
commissaire central Batardon,a été le premier après l'invasion,
et tout sanglant, fait prisonnier. Tous passent devant le Comité,
qui n'a ni l'envie, ni le pouvoir de les délivrer, et les envoie
rejoindre leur chef. Plusieurs d'entre eux seront laissés quarante
heures sans nourriture, et Batardon sera trouvé pendu dans son
cachot, sans que rien permette de conclure si cette mort est un
suicide ou un assassinat. Plusieurs étaient porteurs des écono-
mies et des bijoux avec lesquels ils tentaient de s'enfuir. On les
leur avait enlevés au moment de leur arrestation. Rien n'en fut
retrouvé (1).
Durant cette journée, les délibérations à prendre, les procla-
mations à rédiger, les amis à recevoir, les suspects à interroger,
n'avaient laissé à Labadié et au Comité départemental aucun
(1) Thourel, qui, après le 4 septembre, devint Procureur général à Aix, déposa
en ces termes sur ce fait : « Les commissaires de police, sachant bien qu'ils n'avaient
rien de bon à attendre, se proposaient de fuir, et ils réunissaient au plus tôt leur
petit pécule, ce qu'ils pouvaient avoir de précieux. On les trouvait nantis de ces
objets ; on les arrêtait en saisissant leurs valeurs, bijoux, sous prétexte que c'étaient
des pièces à conviction ; c'était iin vol pur et simple. 11 en fut déposé pour environ
4 000 à 5000 francs à la Préfecture. J'avais été nommé Procureur général. J'envoyai
à mes substituts Tordre de régulariser la situation, et de faire remettre en liberté
les personnes indûment arrêtées, de recueillir les pièces à conviction au greffe du
tribunal et de les rendre à leurs propriétaires. Tout avait été volé et il n'en était
rien resté à la Préfecture. Quand je demandai à M. Esquiros ce qu'étaient devenus
CCS objets, il me répondit : « C'est affligeant, mais tout a disparu. » (/c/., p. 148.)
^
Digitized by VjOOQIC
542 REVUE DES DEUX MONDES.
instant de loisir. Ils avaient pris leurs repas ensemble à la Pré-
fecture en continuant à s'entretenir de leurs affaires. Il leur
parut que, soit pour les résoudre, soit pour les oublier, cette mé-
thode était bonne : ils la conservèrent. La table fut la première
institution créée par le Comité de Salut Public, la seule qui, dans
son règne, ait représenté la régularité. Ceux de ses membres qui
savaient lire, pouvaient croire que, par ces repas en commun, il
imitait Sparte. Mais s'ils avaient retenu la recette du brouel noir,
ils la laissaient chez eux, dans les étroits logemens quittés pour
cette vie de palais, où les menus étaient dignes du couvert, de
la salle, et établirent même la supériorité de la République sur
l'Empire.
La manière dont le concours offert par les civiques avait été
accepté par l'autorité départementale, fixait eux aussi à la Pré-
fecture. Il n'avait pas été question de salaires, mais, sans qu'ils
eussent à le demander, on leur avait donné à manger, à boire, à
fumer. La place se faisait bonne. Le soir venu, ceux qui devaient
garder la Préfecture étaient retenus par leur fonction ; comme
eux, tous les autres restèrent. Ils voulaient être là, dirent-ils, pour
parer aux surprises contre la République, et, par peur cpie leurs
fonctions ne leur fussent volées pendant la Quit, ils s'accom-
modèrent des matelas, des tapis, des canapés, des rideaux, et dor-
mirent le premier sommeil de leur vie sous l'or des plafonds et
dans la soie des tentures.
Le lendemain, reposés et déjà experts, ils prirent plus complet
leur grand plaisir de la veille, la chasse aux suspects. Il ne restait
plus de policiers à traquer; mais, à leur défaut, les espions, les
Allemands étaient à prendre. Aussitôt la vigilance des civiques
éveilla dans tous les quartiers l'émulation des révolutionnaires.
Sur les murs ils lisaient ces mots de la proclamation faite la
veille par le Conseil départemental : « Dans une république, tous
les citoyens sont magistrats. » Il fallait n'avoir pas envie de
servir son pays, de faire du zèle, de prendre une importance,
n'avoir contre personne de haine, de jalousie, de griefs, aucune
curiosité à satisfaire, aucun désir de caresser par le regard ou
par la main les richesses d'autrui, pour ne pas se donner, en accu-
sant, le droit d'entrée et de perquisition. La liberté des citoyens
devint un jeu même pour les enfans, qui poursuivent les pre-
miers venus comme policiers ou Prussiens. Plus de cent cin-
quante personnes furent arrêtées, et l'émotion causée par les
Digitized by
GoogI(
LE GOUVERNEMENT DE LA DÉFENSE NATIONALE. 543
recherches arbitraires devint telle que le Comité lui-même jugea
nécessaire de la calmer. Le remède eût été de laisser à la jus-
tice du pays les enquêtes et les poursuites. Mais cette justice était
celle de l'Empire, et, à Marseille, le chef du parquet avait in-
struit, pour sociétés secrètes, provocations séditieuses, ou crimes
de droit commun, contre une partie de ceux qui étaient devenus
les chefs ou les soldats du gouvernement nouveau. Ils ne vou-
laient pas rendre à cet ennemi le droit de persécuter encore les
républicains. Labadié, après avoir supprimé un général, n'était
pas embarrassé pour en finir avec un procureur. Il le destitua,
et, comme s'il fallait qu'à ce moment toute autorité parût
amoindrie par le choix des occupans, il donna la fonction à un
commis-gref6er du tribunal de commerce, Maurel, qui d'ail-
leurs avait ses grades de droit, et se trouva posséder les qualités
d'un magistrat. Ainsi la révolution se mêlait même aux mesures
d'ordre, et c'est seulement après ce changement qu'une proclama-
tion, démentant les principes de la veille, rappela aux Marseillais
que nul d'entre eux n'avait le droit de s'improviser magistrat et,
pour la première fois, proposa à leur; activité la défense du
pays.
VI
Deux jours de troubles avaient suffi pour exaspérer les dis-
cordes de Marseille. Les démagogues agissaient en maîtres, et la
brutalité du joug révoltait le bon sens, la dignité, la conscience
et les délicatesses de la population. Informé de cette crise, le
gouvernement espéra l'apaiser en nommant avec pleins pou-
voirs comme administrateur' Esquiros. L'homme était connu
comme un lettré, un écrivain de talent. La culture de son esprit,
la distinction de sa personne, la douceur calme de sa parole, et
jusqu'à son air de réserve un peu haute, semblaient autant de
garanties contre des complaisances et surtout des complicités
avec la dictature des ignorans, des furieux et des ineptes. Il était
de plus député de Marseille : motif de plus, espérait-on, pour
qu'il ne sacrifiât pas la majorité de ses électeurs à une poignée
d'émeutiers. Cette majorité, consciente que la source de désordres
présens et futurs était à la Préfecture dans ce comité et dans
cette troupe de révolutionnaires imposés par une surprise à une
ville où ils n'étaient rien, comptait sur la justice et sur l'intérêt
Digitized by VjOOQIC
544 REVUE DES DEUX MONDES.
de l'arbitre envoyé par l'État. Il ramènerait la minorité à sa
part légitime, et, pour exercer l'antorité qu'il tenait de l'État,
supprimerait les usurpations de l'émeute : il ferait succéder à la
dictature des débardeurs un régime respectueux de l'intelligence ,
des intérêts et des libertés. Les républicains révolutionnaires se
rappelaient son programme politique, ses votes, ses amitiés et
ne s'effrayaient pas.
Le 7 septembre, Marseille accueillit dès la gare, et escorta
d'une acclamation formidable jusqu'à la Préfecture, cet homme
en qui chaque parti saluait un homme différent. Il sembla que
lui-même voulût, dès son arrivée, associer et fondre toutes les
factions. Dans sa voiture il fit monter Labadié, Gaston Crémieux
et Marie, fils de l'ancien député et colonel de la garde nationale,
car cette garde, qui n'avait pas encore ses armes, avait déjà son
chef. Mais quand, les portes de la Préfecture franchies entre
les baïonnettes des civiques, il se trouva en présence du Comité
départemental, l'homme véritable apparut tel qu'il devait être
jusqu'à la fin. Non seulement il reconnaissait dans ce Comité
et dans les principaux des civiques les artisans les plus actifs
de sa candidature, et sans lesquels la masse des modérés n'eût
peut-être pas su agir ni vaincre ; non seulement sa haine de l'Em-
pire était telle que tous les excès commis pour détruire ce
régime, en empêcher le retour, en punir les complices, lui
semblaient excusables ; mais sa conception de la politique faisait
de ce délicat un prisonnier perpétuel et volontaire de la déma-
gogie.
Persuadé que les sociétés se conservent et se transforment
par une sagesse permanente, innée, infaillible dans l'ensemble de
ses inouvemens, et que le principe initiateur de ces mouvemens
salutaires est la poussée des générations et des classes les plus
malheureuses vers un sort meilleur, il considérait les révolu-
tionnaires comme les agens du progrès dans l'humanité. Dès
lors, sa philosophie ne s'inquiétait pas des destructions et des
souffrances qui accompagnent chaque changement, et il demeurait
impassible devant les excès, comme un général devant les bles-
sures qui achètent la victoire. Il avait même, et précisément parce
qu'il était un rêveur capable seulement d'assembler des théories,
une admiration pour les violens qui savent accomplir des actes.
11 savait gré à la brutalité des manœuvres qui gftchent le mortier
révolutionnaire, de laisser aux architectes politiques le loisir des
Digitized by VjOOQIC
LE GOUVERNEMENT DE LA DÉFENSE NATIONALE. ' B45
beaux plans sans tache, et sa culture ne servait qu'à mettre de
Torlhographe aux fautes des illettrés. Et, dès son arrivée, il
rannonçait en ces termes au gouvernement : « Ce n'est que par
de sages concessions au sentiment révolutionnaire, que nous
arriverons à maintenir Tordre. » Au lieu de réformer le provi-
soire où campait la démagogie, il le légitima et le rendit défi-
nitif. Ce qui était jusqu'à lui un accident devînt un régime. Le
Conseil départemental fut maintenu, et cinq cents francs par
mois alloués à chacun de ses membres. A la table commune il
ne fut, comme au gouvernement, qu'un convive de plus. Non
seulement il maintint Tautorité de ces compagnons, il l'aug-
menta. Rouvier devint secrétaire général, Delpech sous-préfet
d'Aix, Baume chef de cabinet, Elingler capitaine de port. Ceux
qui étaient incapables de remplir des fonctions, obtinrent des
sinécures. Maurel devint trésorier de la Préfecture, Etienne
« président d'une commission pour l'amélioration du sort des
travailleurs, » et comme il touchait six mille francs, il y eut du
moins un prolétaire dont le sort se trouva meilleur.
Celui des gardes civiques eut aussi de quoi les satisfaire. Ils
furent formés en quatre compagnies, chargés de la police et de
garder la Préfecture. Ils y deviennent immeubles par destination,
comme ils le voulaient; s'ils ne reçoivent pas de traitement, — et
sur ce point les témoins diiSèrent, — ils sont habillés, logés,
nourris, sans compter les menus gains et pillages.
A Marseille le changement de régime n'est qu'un changement
de personnes, comme à Toulouse. Mais, à la différence de Tou-
louse, les cupidités se portent sur toutes les fonctions, et tandis
qu'à Toulouse les bourgeois seuls cherchent un bénéfice, sans
être troublés ni poussés par les prolétaires, ce sont les prolétaires
qui, à Marseille, agissent, portent les bourgeois sur leurs épaules
au pouvoir, mais les y surveillent et se font donner leur part :
cette violence de revendications d'ailleurs ne porte pas d'idées
mais seulement des appétits. Les civiques se sont eux-mêmes
donné le nom de « caïmans, » mettant à se définir une parfaite
justesse : eux aussi se distinguent par la petitesse du cerveau et
par la grandeur des mâchoires.
Étiemke Lamï.
TOSE xxTii. — 1904. 35
Digitized by VjOOQIC
LES FAUSSES CONSÉQUENCES
MORALES ET SOCIALES
DÛ DARWINISME
Les théories biologiques de notre siècle ont été interprétées
à plein contresens et sont devenues, si l*on peut dire, la plaie
de la morale, y compris la morale politique et internationale.
Jamais, avec un tel cynisme, ne s'était étalé le vice des généra-
lisations précipitées. Les conséquences pratiques qu'on a pré-
tendu tirer du darwinisme ne sont que trop connues. N'a-tron
pas vu les darwinistes soutenir ce qu'on a nommé le droit
au meurtre, la philosophie de « l'assassinat scientifique, » la
théorie de l'égoïsme brutal et féroce, « réveillant, dit Alphonse
Daudet, ce qui reste à quatre pattes dans le quadrupède redressé,
servant de prétexte et d'excuse à toutes sortes d'infamies? »
N'a-t-on pas étendu aux races et aux peuples la morale du « fer
et du sang, » de la force « accoucheuse des sociétés? » « La
guerre est sainte et d'institution divine, disait M. de Moltke; elle
entretient, chez les hommes, tous les nobles sontimens : hon-
neur, vertu, courage; elle empêche le monde de tomber dans la
pourriture. » Telle est, selon la Bible darwiniste, la loi tragique
des sociétés, comme de la nature. Nietzsche n*a fait que déve-
lopper en une poésie étincelante les lieux communs du darwi-
nisme, interprété à la manière allemande. La patrie de Darwin
lui-même ne pouvait rester en arrière. Depuis que l'impéra-
lisme anglais cache le vieux droit du plus fort sous le nom plus
moderne de droit à « l'expansion, » les revues anglaises, et
Digitized by VjOOQIC
LES FAUSSES CONSÉQUENCES DU DARWINISME. 547
même américaines, sont remplies d'études consacrées & la justi-
fication des ferres de conquête par les principes de Darwin. Le
président Roosevelt se fait lui-même parfois ke porte-voix de
doctrines analogues. Ce sera Thonneur de la philosophie fran-
çaise, au xix« siècle, de n'avoir point cédé à ce courant prétendu
scientifique, qui nous ramènerait à la barbarie : la France n'a
cessé de maintenir, contre l'Allemagne et l'Angleterre, la pri-
mauté du droit sur la force, de la fraternité sur la haine, de
l'association sur la compétition brutale. Un. examen attentif et
impartial des opinions en présence, nous montrera par quelle
sophistique on dénature certaines vérités de la science^. pour les
tourner contre la morale sociale.
I
Selon les darwinistes purs, la loi d'association ne serait
cp'un raffinement de la loi de compétition, au lieu de lui être
opposée. Ils s'appuient, pour le soutenir, sur cette hypothèse
que l'association serait née de la compétition même. Supposez
que des individus, poussés par une impulsion commune en
présence d'un ennemi supérieur à chacun d'eux individuellement,
se voient victorieux de cet ennemi, en vertu de leur coopé*
ration accidentelle : l'expérience de l'effort en commun sera ré*
pétée, d'abord par accident, puis par habitude, et deviendra enfin
un procédé systématique. De là on veut conclure que l'associa-*
tion et la sympathie sont secondaires, ultérieures, dérivées de
la lutte même. La coopération et tous les instincts qui s'y rat-
tachent, bienveillance, bienfaisance, moralité, ne sont que des
incidens de la guerre universelle, des mouvemens stratégiques
dictés par la considération de l'utilité. L'association n'est qu'une
récente découverte de la nature, laquelle est essentiellement
insociabilité. La paix n'est, plus ou moins inconsciemment, qu'une
ruse ,de guerre. L'amour est le fils clandestin de la haine. Le
philosophe américain qui exposa cette théorie dans la Remie
internationale de morale, n'a pas manqué d'en conclure la légi-
timité de l'impérialisme américain, de la conquête de Cuba et
des Philippines, etc. C'est ce qu'il appelait, par un euphémisme
Il la mode, la a morale de l'expansion. » La guerre contre les
Boërs en fut un nouvel exemple, qui deviendra bientôt classique .
pour les moralistes de la même école. Que dire de l'expansion
Digitized by VjOOQIC
5i8 REVUE DES DEUX MONDES.
des Russes en Mandchourîe et de l'expansion des Japonais au
détriment des Russes? C'est partout Téternel droit du plus fort,
réduit en système par les Calliclès modernes. Inutile d'ajouter
que les Allemands ont, depuis longtemps, adopté une tactique
analogue, qu'ilà ont invoqué Hegel, Schopenhaner et Darwin,
eu même temps que le Dieu des batailles, pour soutenir la légi-
timité, la moralité, la religiosité même de leurs récentes con-
quêtes. Nietzsche, que nous retrouvons toujours en ces questions,
n'a fait que pousser la même doctrine jusqu'à un cynisme enthou-
siaste et fanatique; car, chez lui, tout devient toujours forcené :
en faisant Téloge de la brutalité, il croît faire l'éloge de la vie
même et du progrès humain. Du moins ne prétend-il pas, lui,
à la (t morale » et à la « religion, » mais, ce qui est plus sincère,
à r « immoralisme. » Pour l'Allemand Nietzsche comme pour
l'Anglais Hobbes, ce qu'il y a de radical dans la société, c'est le
désir d'exploiter autrui, d'attaquer autrui, d'en faire sa propriété
ou son instrument, de s'incorporer son semblable, comme on s'in-
corpore une proie; voilà, selon lui, le sens profond de la vie so-
ciale, parce que c'est le sens même et la fonction de toute vie
organique. L'homme, comme tous les animaux, doit manger
pour vivre; donc il vit pour manger; l'action de manger se
retrouve au fond de toutes nos démarches prétendues sociales.
C'est ce que, non seulement Hobbes, mais d'Holbach, Feuerbach,
Stirner et Marx avaient exprimé d'une autre manière (1). Si,
conformément aux rêves des réformateurs français, la société
humaine se donnait pour but d'éviter que les hommes s'attaquas-
sent, comme elle se donne aussi pour but, semble-t-il, d' « éviter
qu'ils s'entre-mangent, » la société irait « dans le sens d'une néga*
lion de la vie. » Poussez la doctrine anglo-allemande jusqu'au
bout et vous direz : l'affirmation de la vie par excellence, c'est
Tanthropoplî^gie, car c'est là qu'il y a « incorporation » de ses
semblables, au sens le plus positif du mot, exploitation et «impo-
sition de ses propres formes » ou plutôt réduction à ses propres
formes par l'assimilation de la nourriture. Nietzsche, malgré ses
boutades contre Darwin, est l'enfant terrible du darwinisme.
(1) On sait que, dans ses notes sur l'Esquisse d'une morale sans obligation m
sanction de Guyau, Nietzsche s'inscrit en faux contre la direction expansive, cen-
trifuge, altruiste, attribuée à la vie de relation, et surtout à la génération, pai
Guyau comme par Auguste Comte et Littré. Dans l'amour même, Nietzsche d<
voit que la volonté de puissance, la volonté d'exercer sur autrui une InQueocf
accaparante, une invasion en autrui, une domination des autres êtres.
Digitized by VjOOQIC
us FAUSSES CONSÉQUENCES pV DARWINISME. S49
Ob voit ce que devient, poussée à ses extrêmes conséquences,
la dootrinOi qui dit, avec le vieil Héracl^ite : « Le combat est le
père de tout^ choses. » Cherchons cependant la part de vérité
que contient cette théorie de lutte universelle, et nous verrons
ensuite si, au point de vue de la science, on a le droit de l'ériger
en vérité totale.
Ce ^'on ne peut refuser à Darwin et à ses diseiples, c'est
Fomniprésence de la concurrence vitale, dont le combat pour la
vie n'est qu'un cas particulier. La concurrence vitale a pour
cause, non pas, sans doute, le fait môme et « Tessence de la vie, »
comme le soutient Nietzsche, mais la limitation que le milieu
habitable et la quantité unie des alimens apportent à la multi-
plication naturellement indéfinie des êtres vivans. Dans un milieu
iimité, les substances alimentaires ne peuvent pas ne point dis-
paraître graduellement; les substances « excrémentielles, » et
impropres à la vie, au contraire, s'accumulent de plus en plus;
les conditions de milieu changent donc forcément. Il en résulte
que tel milieu qui, hier, était favorable à la vie de plastides.
d'une certaine espèce, ne le sera plus aujourd'hui; en revanche,
ce milieu conviendra au développement vital d'mie autre espèce
qui, hier, ne pouvait s'y trouver qu'à l'état à' indifférence chi-
mique^ ou à l'état de 'destruction. De là dérive la succession des
faunes de protozoaires, des flores de microbes et de cham-
pignons; nous en voyons maint exemple dans les infusions de
nos laboratoires, par exemple dans la fameuse infusion de foin,
qui sert de type. Une partie des protozoaires se trouve nécessai-
rement détruite, faute de conditions chimiques suffisantes. Quand
il s'agit de métazoaires, les plus forts mangent les plus faibles, et
c'est alors qu'il y a vraiment lutte pour l'existence. Chez les êtres
qui ne mangent pas, comme les végétaux, il n'y a pas de lutte, et
cependant il y a toujours concurrence, prétentions simultanées
et partiellement incompatibles. Dans la mer et sur la terre, se
produit un balancement de profits et pertes, tel que la quantité
totale des substances plastiques reste sensiblement la même, puis-
qu'elle a certainement atteint, depuis fort longtemps, avec de
petites oscillations insignifiantes, le maximum qui lui est permis
dans l'état actuel du globe. « 11 faut donc qu'en un laps de
temps déterminé, il se détruise une quantité de substances plas-
tiques à peu près égale à celle qui s'est produite dans le même
temps. » Cela revient à dire que le budget de la vie^dont parle
Digitized by VjOOQIC
550 REVUE DES DEUX MONDES.
Goethe se conserve à peu près invariable. Mais il peut être
différemment employé et produire des résultats tout nouveaux.
Les espèces se succèdent les unes aux autres dans la jouissance
de ce budget, et c'est aujourd'hui le tour de l'humanité.
Animales ou humaines, les sociétés sont assurément compo-
sées d'êtres vivans. Or, la lutte pour la vie et la sélection natu-
relle s'appliquent à tous les êtres vivans (et il suffit, pour le
comprendre, d'avoir observé ce qui se passe dans un jardin né-
gligé). Ces lois doivent donc être aussi admises en sociologie,
comme continuant d'agir pour leur part chez les êtres qui vivent
en société. Les hommes, quoi qu'ils puissent être sous d'autres
rapports, sont des organismes animaux, avec une tendance à se
multiplier au delà des moyens de subsistance; or ces moyens
sont essentiellement limités : alimens, vètemens, habitat, etc.
La multiplication des désirs, et des individus qui désirent, est
donc toujours, comme l'a dit Malthus, en avance sur les
moyens de satisfaire les désirs. Dès lors, on ne peut espérer
que jamais la compétition disparaisse entièrement de ce monde,
et la compétition, par malheur, engendre la haine. C'est ce qui
a fait dire au poète : « 11 semble
A celui qui ne voit Tétre que d'un côté
Qu'une haine inouïe emplit rimmensité (1).
Dans la relation même des sexes, la lutte a pris place : lutte
entre les individus d'un même sexe, pour conquérir la faveur de
l'autre; lutte entve les deux sexes eux-mêmes, pour conquérir le
pouvoir et la jouissance. Profitant de sa force, l'homme a fait
de. la femme sa subordonnée, parfois son esclave. De nos jours,
les sexes continuent de lutter, avec des armes diverses, pour
obtenir l'influence prédominante. Qu'est-ce que le mouvement
féministe, sinon une lutte pour la conquête de droits, de fonc-
tions, d'avantages autrefois réservés à l'homme? Jusque dans les
phases supérieures de la vie humaine, la rivalité pour Texistence
et pour l'expansion subsiste ; elle n'est plus seulement un pro-
blème de nutrition et de reproduction; elle n'est pas non plus
one pure question de force physique, quelque importans que
soient d'ailleurs tous ces élémens. Non, ce que la concurrence
enveloppe, c'est toute la nature de Thomme, et de l'homme vivant
.1 Victor lluîTo.
Digitized by
Google
'§""# il
r
LES FAUSSES CONSÉQUENCES DU DARWINISME. 551
en société avec d'autres hommes, qui ont des désirs et des besoins
semblables aux siens. Il faut donc reconnaître que le germe de
la division est partout.
L'imitation même, 3ont Gabriel Tarde a montré que le prin-
cipe n'a rien de compétitif, ne nous semble pas détruire complè-
tement les causes de conflit; bien plus, par la diversité et Toppo-
sition de ses courans, elle en crée de nouvelles. L'imitation
mutuelle fait que l'un veut ce que veut Tautre, par exemple
remplir telle fonction, occuper telle place, jouir de tel bien. La
plupart des biens, au moins matériels, ne peuvent appartenir,
tous ensemble, à tous. Il en résulte qu'il y a rivalité et, si les
rivaux ne savent pas, ou ne peuvent pas, partager l'objet con-
voité en commun, au lieu de sympathie, Fimitation engendre
antipathie.
La concurrence commerciale et industrielle enveloppe encore
une certaine lutte pour l'existence, sous des formes pacifiques
Supposez qu'une telle concurrence ne soit en rien tenue en
échec par d'autres facteurs, elle aboutira naturellement à la
survie du mieux adapté, à la disparition du moins bien adapté.
La division des fonctions entre les hommes, si elle produit
les coopérations dont s'enchantent les économistes, produit aussi
par malheur, des séparations morales : les hommes finissent par
s'ignorer les uns les autres, par ne plus se comprendre, parce
qu'ils n'ont ni mêmes occupations, ni mêmes croyances, ni
mêmes mœurs. La coopération, enfin, sur laquelle comptent avec
raison les réformateurs sociaux a aussi un côté compétitif, sur-
tout dans nos sociétés civilisées. Il n'est pas facile d'y trouver et
d'y remplir une place de « coopérateur : » tout emploi est l'objet
de rivalités, et les êtres incapables de remplir leur place finis-
sent par voir leur descendance éliminée. L'homme est donc avec
ses compagnons en une inévitable rivalité. De là une concur-
rence d'inielligenceSfde sensibilités, de volontés. Si nous sommes
loin de la lutte primitive/nous sommes loin aussi de l'harmonie
complète.
11 n'y a pas seulement compétition entre les divers égoïsmes;
il y a aussi compétition entre les divers « altruismes, » chez un
[uéme individu et entre divers individus. L'amour de la famille,
celui de la patrie, celui de l'humanité, peuvent entrer en conflit
ians une même conscience, et nous en voyons aujourd'hui maint
exemple. Le désir de satisfaire les penchans sympathiques peut.
Digitized by VjOOQIC
1
5S2 REVUE DES DEUX MONDES.
entre diverses consciences, engendrer une rivalité pour le bien,
— heureuse rivalité sans doute, qui enveloppe cependant un
dernier germe de compétition morale.
II
Pour les darwinistes exclusifs, il est aussi vain de se livrer à
des regrets sur cette concurrence universelle, qui est la <c loi de
nature, » que de spéculer sur les conséquences morales ou immo-
rales de la gravitation universelle : les deux ordres de lois sont
également inévitables, et il faut les prendre « comme elles sont. »
— |Mais d'abord, répondrons-nous, il n'est nullement inutile
de spéculer, sinon sur la morale de la gravitation, du moins sur
la mécanique de la gravitation: témoin les ballons, la navi-
gation, etc. Si nous ne pouvons suspendre la pesanteur, nous
pouvons la tourner k notre profit, et nous en servir même pour
nous éloigner du centre de la terre. La compétition universelle
est impossible à supprimer, soit ; il ne serait même pas dési-
rable de supprimer entièrement cette condition du développe-
ment des individualités et de leur hiérarchie ; là (est Terreur de
certains socialistes. Mais la compétition peut être supprimée
partiellement, restreinte en ses effets funestes, non pas seulement
tournée comme la pesanteur, mais vraiment contre-balancée et
dominée. Pour la gravitation, le point d'application est en dehors
de nous ; pour la compétition, il est dans nos sentimens et dans
nos volontés. La différence est capitale : nous pouvons réagir
sur nos propres impulsions, et l'idée même que nous avons de
notre pouvoir est un pouvoir : c'est une idée-force. La question
vraiment « scientifique, » que ni les économistes ni les socialistes
n'ont su résoudre, est donc de savoir : 1* avec quelles différences
et modifications la loi de lutte et de sélection naturelle agit
dans la société humaine, et comment elle y est contre-balancée
ou complétée par d'autres lois ; 2" quelles conséquences pra-
tiques suivent, et de sa persistance et de sa modification dans
Tordre social. S'il est contraire à la science de ne pas tenir
compte des ressemblances entre Thumanité et Tanimalité, n'est-
il pas tout aussi contraire & la science de ne pas tenir compte
des différences? Plus de calcul exact, si on ne calcule pas toutes
les valeurs positives ou négatives. Négliger sans cesse Yemutatis
mutandis, c'est oublier les règles de la vraie méthode scientî-
Digitized by VjOOQIC
n
LES FAUSSES CONSÉQUENCES DU DARWINISME. ' S53
fiqne. Par malheur, la tendance unilatérale est une maladie de
Tesprit humain, qui, attentif à un côté des choses^ est, par cela
même, disirait des autres côtés. Encore faut-il que celui qui fait
profession d'être savant et surtout philosophe ne soit pas aussi
exclusif, aussi constamment distrait que le premier venu parmi
les hommes primitifs. Nietzsche, [notamment, qui se croit le plus
raffiné des civilisés, raisonne à la manière des plus humbles
sauvages.
. Nous avons vu que les darwinistes outrés nous représentent
la coopération pacifique, comme une ruse de guerre imaginée
par l'égoîsme fondamental de l'être vivant. Sous ses apparences
prétendues scientifiques, cette théorie est une vue incomplète
et fausse. Que les premiers hommes se soient reconnus, plus
forts en s'unissant devant l'ennemi commun, étaient ainsi com-
pris l'intérêt de l'association, cela est possible et même pro-
bable; mais, avant cette coopération par intérêt, il y avait déjà
eu le rapprochement spontané des êtres semblables sous l'in-
flaence de la sympathie. Les animaux eux-mêmes nous en ont
fourni un exemple (1). Quand même un intérêt collectif, plus
ou moins vaguement senti, se retrouverait au fond des instincts
sociaux, on pourrait toujours dire que l'intérêt est, lui aussi,
une ruse de la nature pour pousser l'être au désintéressement.
En tout cas, Torigine plus ou moins intéressée du sentiment
social, surtout chez les animaux, prouve-t-elle que ce sentiment
demeure toujours ou doive toujours demeurer égoïste chez l'être
pensant, capable de concevoir autrui et d'aimer autrui? La
réduction pure et simple de la vie humaine k la vie animale,
et de la vie animale à l'acte d'incorporation, est un roman féroce
inventé par une imagination en délire, qui confond les nécessités
premières de la vie avec ses développemens ultérieurs et supé-
rieurs, qui oublie la pensée, qui oublie l'amour, qui oublie la
naturelle sympathie du semblable pour ses semblables. Qu'il y
ait un fond d'égoïsme essentiel à la vie même, à la vie de Tanir
mal qui doit manger, cela est indéniable ; mais que la vie tout
entière soit réductible à l'agression de l'être affamé, que la
pensée humaine ne puisse concevoir, aimer, réaliser un ordre
supérieur, c'est ce qui ne peut se soutenir sans sophisme.
Les darwinistes et nietzschéens pour qui la lutte dans la société
(1) Voyez, dans la Revue du lu août 1902, notre étude sur la Morale de la viç
tz les animaux.
Digitized by
GoogI(
;;:'f-T
8S4 REVUE DES DEUX MONDES.
est plus fondamentale que l'union, oublient que les êtres vivans
doivent jd'abord vivre; et que, pour vivre, il faut qu'ils soient nés,
et nés de parens qui, sans doute, n'ont pas eu pour tâche ou pour
instinct de lutter avec eux, ni de les dévorer. Les liens de parenté
sont antérieurs à tous les conflits entre individus et à tous les
conflits entre espèces. Est-ce donc la lutte proprement dite qui
propage l'espèce, ou ne serait-ce pas plutôt l'amour? Est-ce par
un mouvement de haine, et par un combat mutuel, que l'homme
et la femme s'unissent pour assurer la perpétuité de l'espèce?
Le champ de la compétition n'embrasse pas le cliamp de la fa-
mille. Ici les plus faibles, au lieu d'être sacrifiés, sont protégés
par les plus forts, qui vont jusqu'à se sacrifier pour eux. La
mère, le père et les enfans ne luttent pas les uns contre les
autres pour la vie, mais |luttent ensemble pour la vie. Tout com-
muniste qui veut détruire la famille ne voit pas qu'il supprime
ce premier et typique fondement de l'union entre les hommes.
La plupart des naturalistes ont reconnu dans l'attraction des
forts pour les faibles, une des lois les plus importantes de la vie
animale. Spencer va jusqu'à regarder la tendresse pour les
faibles comme la source de l'amour maternel, ce qui est exagéré.
Bain reconnaît non sans profondeur que l'attraction pour les
faibles n'est pas seulement inhérente à l'état grégaire, mais qu'elle
est essentielle à tout système social. Enfin Darwin lui-môme a
bien vu l'importance de ce sentiment. L'amour des faibles est
une des grandes forces sociales. Première preuve de ce qu'il y a
de faux dans les conséquences brutales tirées du darwinisme pour
l'humanité. La prolongation de l'enfance chez l'espèce humaine,
surtout chez les races humaines supérieures, est ce qui rend
l'éducation à la fois nécessaire et possible; or, Téducation n'a
rien qui rappelle la lutte; elle n'est pas une « ruse de guerre; »
le rapport entre les éducateurs et ceux qu'ils élèvent est un rap-
port de mutuelle sympathie, d'aide et d'exemple chez les uns,
d'imitation chez les autres. Cette imitation réciproque a pour but
l'union.
Si maintenant, sortant de la famille, nous considérons les
relations entre êtres semblables, rapprochés en hordes ou classes,
nous ne voyons nullement que l'action de l'homme sur l'homme
commence, ainsi que l'a soutenu M. Giddings avec M. Gum-
plowicz, par un conflit. Tout au contraire, ce que les similitude
engendrent à l'origine, ce sont des sympathies et synergies, noi
Digitized by VjOOQIC
LES FAUSSES GONSËQUBNGRS DU' DARWINISM'E. SS5
des lottes. La société existe d'abord de fait, puis est acceptée
par BBS divers membres, qui font ainsi de Va nécessité même un
objet' de choix. Plus tard, telle ou telle société particulière so
trouve en face d'ennemis de toutes sortes, parmi lesquels d'autres
groupes humains, et c'est alors que peut naître la guerre ; mais
prétendre que l'association même est déjà une guerre, c'est
confondre la limite de l'association avec son essence, c'est sou-
tenir que les hommes s'aiment par haine.
III
Sélection naturelle, au sens proprement biologique, signifie
la mort de celui qui réussit le moins. Il y a, sans doute, au
sein de Thumanité, des races ou des peuples qui ont péri par
manque de certaines qualités nécessaires au succès; mais, dans
la civilisation, il y a bien d'autres procédés, par lesquels les
élémens utiles sont préservés, transmis, répandus. Il y a no-
tamment, conmie nous allons le voir, l'invention et Timitation;
il y a l'éducation, dont nous avons déjà parlé ; il y a les mœurs
et les institutions; il y a le langage, les livres; il y a la science,
Tart et la religion; il y a touiV hérilage social, qui nest pas Vàéré-
dite biologique.
Dans la vie progressive de l'humanité, l'invention et l'imitation
jouent un rôle énorme, et de plus en plus prépondérant. Or, ni
l'un ni l'autre de ces deux grands phénomènes, malgré les divi-
sions accidentelles qu'il peut engendrer, n'est en soi un fait de
lutte et d'agression; au contraire, ils enveloppent avant tout
l'idée d'accord et d'harmonie. Comment l'invention a-t-elle lieu?
Par une harmonie nouvelle d'idées avec les objets que fournit
la nature; accord avec la nature et accord avec les hommes,
voilà les deux grands moyens de progrès. A ce progrès ont con-
tribué, dans l'humanité, le langage et la science, qui n'ont rien
d'agressif ni de belliqueux. Gabriel Tarde a fort bien montré
que le perfectionnement d'une langue est dû, non pas à des dis-
putes, mais à des accords; même dans une période ultérieure,
ce ne sont pas les discussions des grammairiens qui ont fait
avancer les langues modernes. Le progrès de la science est dû,
lion pas aux dissensions des sa vans, mais à leur accoM fmal.
iionsidérez la science appliquée, qui est l'industrie. Les grandes
^'olutions ou révolutions de l'industrie Ihumaiue, dit aussi
Digitized by VjOOQIC
1
556 REVUE DES DEUX MONDES. - .
Gabriel Tarde, sont marquées par certaines inventions capitales;
telle est celle de la charrue, qui n'a pas jailli de la guerre, ou
même de la concurrence des agriculteurs primitifs, telle est
Finvention du moulin à eau, du métier à tisser, de la machine à
vapeur, que le génie de Papin et de Watt explique seul, et non
la cupidité des maîtres de forges. Le progrès militaire lui-même
résulte-t-il vraiment des batailles? Non, mais d'inventions prin-
cipalement industrielles, artistiques ou autres, que la guerre n'a
en rien produites ou favorisées, « qu'elle a, au contraire, fait
avorter souvent, et dont elle a seulement suggéré çà et là l'appli-
cation à l'armement et à la tactique. » Ce ne sont pas les ba-
tailles qui ont fait découvrir la poudre h canon eUe-mème,
encore moins la boussole, la navigation à vapeur, l'hélice. Dans
le domaine de l'art, nous retrouverions encore la prédominance
de l'harmonie, non celle du conflit, d'autant plus que l'art est par
lui-même, comme Guyau, dans son Art au point de vue sociolo^
giquey l'a montré (bien avant Tolstoï), un moyen de faire « sentir
l€s hommes semblablement, » et de produire ainsi l'accord des
sensibilités, d'où résultera l'accord des volontés.
Toute compétition, d'ailleurs, dans nos sociétés, enveloppe
une part de coopération; car, en travaillant pour soi, chacun se
trouve aussi travailler, de fait, pour les autres. Il ne faut pas
croire que nous fassions du tort h, nos voisins quand, pour notre
part, nous réussissons le mieux possible, à introduire dans le
monde social des utilités ; si nous en profitons, les autres aussi
en profitent. Les activités individuelles qui s exercent en vue
de fins privées, peuvent bien être considérées comme en lutte
virtuelle; mais eues sont aussi, en même temps, en rapport de
coopération non concertée. Quelque privés que soient les inté-
rêts, ils ne peuvent se satisfaire que dans le milieu social^ par une
production de richesses sociales, par des services rendus h. autrui,
alors même qu'on a un mobile intéressé. C'est ce que les éco-
nomistes avaient compris ; leur seul tort, mis en lumière par les
socialistes, a été de croire que, dans la société humaine, la coo-
pération doit être entièrement abandonnée au laissez-faire. Quoi
qu'il en soit, la coopération spontanée tend toujours à se chan-
ger en coopération réfléchie.
Quanta l'imitation, elle a lieu, elle aussi, par une harmonie,
celle des hommes entre eux, qui suppose une sympathie d'abord
organique, puis plus ou moins consciente. L'imitation produit
Digitized by VjOOQIC
LES FAUSSES CONSÉQUENCES DU DARWINISME. 5o7
oi renforce des accords bien plus que des conflits; en outre, elle
joae sa partie dans le conflit môme, et change la lutte en moyen
decc socialisation. » Selon la remarque de Giddings, quand deux
hommes se battent, chacun d'eux copie instinctivement les
coips de l'autre; si deux armées guerroient, chacune répète les
manœuvres de Fautre. Jusque dans le conflit, les individus
apprennent à se reconnaître et à prendre conscience de leurs
similarités, ce qui entraîne une « conscience d'espèce, » et par
cela même, dirons-nous, l'union sous une même idée com-
mune, d'où dérivera nécessairement une sympathie commune.
Il s'établit donc, entre ceux mêmes qui luttent, une imitation
mutuelle, qui peu à peu diminue les difl'érences au profit des
ressenciblances, et peut préparer, pour plus tard, des accords de
sensibilités ou sympathies, des accords de volontés ou syner-
gies. La concurrence est de même une imitation mutuelle, avec
l'intention de faire mieux, et cette sorte de succédané de la lutte
est aussi une forme d'union. Le darwinisme social voit une partie
de la vérité et méconnaît l'autre.
IV
La grande loi sur laquelle insistent les darwinistes est celle
de l'adaptation. Mais, remarquons-le d'abord, l'effort d'ajuste-
ment au milieu n'implique pas népessairement et partout lutte
contre le milieu : il implique aussi coopération avec le milieu.
Du côté de l'individu qui veut s'ajuster, Teffort peut entraîner,
sans doute, une certaine lutte contre soi, contre telles ou telles
tendances, contre le plaisir du moment; mais il suppose aussi
un établissement d'harmonie dans Têtro môme, dans ses teur
dances, dans les différens momens de son existence. Là encore,
il y a deux côtés, Tun négatif, l'autre positif; l'un dopposition,
I autre de composition ou de conciliation. Le résultat final de
toute cette série d'efforts sur soi et sur le milieu, c'est la sur-
vivance des mieux « adaptés, » c'est-à-dire des mieux eii accord
avec le milieu naturel ou artificiel; — résultat bienfaisant, qui
ne rentre plus sous lïdéc de guerre, mais sous l'idée de paix.
L'être humain doit s adapter d'abord au milieu naturel, puis
u milieu social. Chez l'animal inférieur à l'homme, l'adaptation
u milieu naturel ne s'accomplit que par l'effet de modifications
tysiologiques; c'est une nageoire ou une aile qui se développe;
Digitized by VjOOQIC
1
558 REVUE DES DEUX MONDES.
c'est la taille qui grossit ou diminue, etc. De plus, ces modifi-
cations ne s'étendent généralement pas au delà de son corps.
Chez l'homme, à côté de ce même genre d'adaptation, il y ea a
un autre, qui est surtout psychologique. En outre, Tadaptation
n'est plus seulement intérieure à l'organisme humain : elle im-
prime des modifications artificielles à la nature extérieure ; elle
produit des appareils et instrumens séparés du corps, accumu-
labiés indéfiniment, comme sont aussi accumulables les produits
mêmes de l'industrie humaine. Le but final de ces nouveaux or-
ganes, sorte de prolongement à l'extérieur, est de donner à Thomme
et aux sociétés plus de puissance et de sécurité. En d'autres termes,
il y a adaptation intentionnelle de la nature à l'homme par le
moyen Hidées-forces incorporées dans des instrumens. Selon la
remarque de Wallace, l'homme, en inventant par son intelligence
vêtemens et outils, a enlevé à la nature la puissance de modifiier
sa foime et sa structure, comme elle modifie celles des animaux.
Les anknaux sont obligés de s'adapter organiquement au milieu;
rhumme, sans changer sa propre constitution, s'adapte le milieu
par le moyen de l'intelligence. Or, sans la sociabilité, l'intelli-
gence de l'homme n'aurait pu se développer. C'est donc par ses
instincts sociaux et par ses instincts intellectuels, qui sont
inséparables, que l'homme a dominé la nature extérieure et com-
mencé de faire échec à la sélection naturelle.
Un autre rapport essentiellement humain avec la nature exté-
rieure consiste dans la, production économique. L'animal, lui,
n'^t que très rarement et très exceptionnellement producteur ;
labeille fabrique sans doute du miel, mais combien peu d'ani-
maux ressemblent à l'abeille ! La plupart doivent, pour satisfaire
leur faim, s'emparer des produits tout faits de la nature ; comme
ces produits sont en quantité limitée, il en résulte, entre les ani-
maux, concurrence et lutte. Mais un être, capable d'inventer et
de produire, ne saurait plus être entraîné par la même loi de
violence, sous l'impulsion de la faim ou de l'instinct sexuel; il
est dirigé par des idées-forces dont ses productions, comme nous
venons de le voir, sont la réalisation en objets extérieurs. L'ani-
mal étant surtout consommateur, la part qu'il consomme dimi-
nue la possibilité de consommation pour les autres. L'homme
étant surtout producteur , est capable d'étendre sans cesse sa pro-
duction au delà de ses besoins. On voit se développer de plus
en plus un étut social où chacun peut consommer sans toujours
Digitized by VjOOQIC
LES FAUSSES COWSÉQDENCES DU DARWINISME. 559 |
diminuer la consommation des autres. C'est Ik, du moins, un
idéal progressivement réalisable, sur lequel les socialistes ont
insisté avec raison. Cet idéal établit une différence essentielle
entre la iutte pour la consommation chez les animaux et V accord
mur la consommation chez les hommes.
Placez maintenant des espèces vivantes, non plus en pré-
sence d'un milieu inorganique, mais en face d'autres espèces vi-
vantes, et en compétition inconsciente ou consciente avec ces
espèces ; vous verrez alors qu'il existe deux procédés de compé-
tition à l'œuvre, qu'on oublie trop de distinguer : 1® la lutte
entre les aptitudes rivales, aboutissant au triomphe des indi-
vidus les plus aptes et des espèces les plus aptes (de quelque
nature que soit leur genre d'adaptation); 2^^ la lutte entre les
fécondités rivales, aboutissant, toutes choses égales d'ailleurs, au
triomphe des individus ou espèces les plus fertiles. Or, la fécon-
dité n'est déjà plus simplement la force brutale, de valeur totit
égoïste et concentrée sur soi. Elle est une force d'expansion
collective, se rattachant à 1' « amour » plus qu'à la « faim, » à la
génération plus qu'à la nutrition, à l'union sympathique plus
qu'à la guerre. Je reconnais qu'elle produiti une concurrence
plus ou moins directe, à cause de la limitation du milieu et des
subsistances dont j'ai déjà parlé; mais, en soi et par soi, fécon-
dité n'est pas lutte. Ainsi, même si on réduit tout au succès dans
la concurrence vitale, la leçon du darwinisme apparaît comme
ambiguë; elle ne nous dit pas s'il faut l'emporter par la fécon-
dité amoureuse, ou par la force égoïste. Le darwinisme ne re-
jettera sans doute aucun des deux moyens, et les considérera tous
deux comme nécessaires, mais il est évident alors que nous avons
psychologiquement deux mobiles divers à Tœuvre, amour et
lutte, sans savoir au juste quelle règle morale et sociale leur
appliquer. Oui, T'attrait sexuel aboutit sans dout^ à des riva-
lités, parfois sanglantes; mais, par lui-même, il est un phéno-
mène d'amour et d'union, non de haine et de guerre. Dans la
sélection sexuelle, les darwiniens le reconnaissent, il se produit
• à la fin un certain choix du beau, soit sous le rapport de la
forme, soit sous le rapport de la couleur, choix qui n'est plus
une simple lutte pour Texistence. Enfin, dans le monde orga-
ttique, comme dans l'inorganique, on voit se manifester une ten-
iance à la production de la régularité ou de la grâce dans les
^rrnes, et une tendance des formes de ce genre à-être conservées.
Digitized by VjOOQIC
S60 REVUE BBS DEUX MONDES.
Cette tendance est en grande partie explicable, au moins dans
ses origines, par la sélection de l'avantageux, mais, à une pé-
riode ultérieure de révolution, le beau agit par lui-môme, on
du moins par le plaisir qu'il cause.
En somme, dans l'humanité, les modes d'adaptation supé-
rieure au milieu naturel engendrent des modes d'adaptation,
également supérieure, au milieu social. Voilà ce que les darwî-
nistes oublient, quand ils veulent assimiler entièrement l'homme
aux animaux. A la concurrence destructive, — qui, même chez
les animaux, ne règne pas seule, — la société humaine substitue
la concurrence productive, c'est-à-dire, en somme, l'émulation à
créer des choses utiles ou belles sous une règle de droit com-
mun. Et le mot de concurrence ne doit pas nous faire illusion.
Dans un concours pour obtenir un diplôme, il y a des concurrens
ou émules ; il n'y a lutte pour la vie, que si on considère les
rftultats et contre-coups les plus éloignés, purement mécaniques
et non voulus. Le jeune étudiant, muni de son diplôme de mé-
decin, pourra y trouver une chance de vie et de bien-être, tan-
dis que l'étudiant qui a échoué risquera d'être sans ressources.
Mais un tel élément de concurrence ne constitue plus une vraie
guerre, ni une discorde volontaire; il ne saurait être éliminé, et
il est pour tous un bien, non un mal. Supprimez la sanction
naturelle de l'échec pour le paresseux ou pour l'incapable, la
société sera peuplée de non-valeurs, — par exemple de méde-
cins qui tueront leurs malades au lieu de les guérir. C'est alors
que vous aurez renversé les lois c< naturelles » de la vie.
Comme les variations avantageuses constituent, d'une ma-
nière générale, une force supérieure pour Tindividu qui les a
réalisées ou en qui elles se sont réalisées, on a voulu conclure
que « la loi de nature est la loi du plus fort. » Mais le terme de
force est ambigu. Croire que la force supérieure est simplement
une quantité plus grande, abstraction faite de toute qualité, c'est
oublier que la quantité pure est abstraction pure, et que, dans la
réalité concrète, la quantité est toujours le quantum d'une cer-
taine qualité. Tout dépend donc de la qualité même. En somme,
co sont précisément les qualités ou propriétés acquises dans la
constitution interne qui constituent les principaux avantages
Digitized by VjOOQIC
LES FAUSSES CONSÉQUENCES DU DARWINISME. S61
dans la lutte extérieure. Et ces propriétés acquises ne résul-
tent pas seulement, comme certains darwinistes l'ont soutenu,
d'une lutte intérieure entre les cellules; elles résultent surtout
d'un accord entre elles, et d'une coopération finale. L'opposition
n est donc qu'un premier degré et un moyen de l'harmonie in-
terne qui, à son tour, devient un moyen de supériorité externe.
La survivance du plus apte n'est pas nécessairement celle du
plus fort, elle est la survivance du mieux adapté k telles condi-
tions particulières ; celui-ci peut être le plus résistant dans tel
milieu, il peut être aussi simplement le plus favorisé par le
hasard. Vous jetez des graines, dont quelques-unes tombent sur
la pierre, d'autres dans la terre végétale ; celles-ci ne sont pas
plus « fortes, » ni même plus résistantes que les autres ; peut-
être le sont-elles moins; mais elles ont eu plus de chance. Les
darwinistes croient avoir tout expliqué, quand ils ont dit :
<c adaptation au milieu. » Mais nous autres hommes nous faisons
partie du milieu, nous ne faisons qu'un tout avec ce milieu,
BOUS servons à constituer ce milieu. Si donc il nous modifie,
nous le modifions. Il sera en partie dans l'avenir ce que nous
l'aurons fait. S'il s'agit du milieu social, la chose est encore
bien plus visible : il sera ce que vous, moi, les autres l'auront
fait. L'adaptation au milieu n'est pas tout ; elle a au-dessus d'elle
l'adaptation du milieu à soi. L'une est passive : me rébus sub-
jvngere conor; l'autre est active : mihi res.
Abandonnée h elle-même, la loi darwinienne d'adaptation au
milieu, déjà mise en lumière par Lamarck, n'a rien d'infaillible
et ne produit pas toujours des efi'ets bienfaisans. Aussi, quoique
les darwinistes veuillent s'en remettre complètement à cette loi,
la vérité est qu'elle a besoin d'être soumise à. la loi supérieure
de l'intelligence. En effet, elle entraîne souvent ce qu'on pourrait
appeler la supériorité extrinsèque de certaines infériorités intrin-
sèques. Nous allons en montrer les causes.
Parmi les grandes lois, toujours en action, de la biologie, il
s'en trouve une que les darwinistes, préoccupés de la loi du
« milieu, » négligent trop de considérer : c'est celle des varia-
tiens corrélatives. On entend par là ce déterminisme qui relie
ensemble tous les changemens accomplis dans les divers organes,
et qui établit entre eux un équilibre final. Cette loi générale a
elle-même pour première conséquence la loi plus particulière de
compensation, qui fait qu'un organe plus développé entraîne
TOME xziii. — 1904. 36
Digitized by VjOOQIC
S62 REVUE DES DEUX MONDES.
d'ordinaire un développement moindre dans d'autres organes liés
au premier. Il en résulte : une seconde conséquence, certaines
supériorités, acquises sur un point, entraînent, par compensa*
tion, certaines infériorités sur d'autres points. On peut même dire
que tout progrès d'une partie entraine quelques rétrogradations
d'autres parties. Celles-ci, moins nourries et moins exercées,
tendent à s'atrophier par le manque d'usage, comme s'atrophient
les yeux chez les animaux qui, vivant dans une complète obscu-
rité, y acquièrent une ouïe très fine, mais perdent en revanche
la vision. Les êtres les mieux appropriés à leur milieu peuvent
ne l'être que par des attributs tout relatifs (qui constituent
parfois, en eux-mêmes, de réelles infériorités de structure) ; la
sélection naturelle fait alors payer l'adaptation au milieu par
un affaiblissement des oi^anes inutiles, alors même que ces
organes, au fond, constitueraient des perfections intrinsèques.
Il est des milieux où Tanimal ne peut vivre qu'en réduisant ses
besoins, ses ambitions, son activité, qu'en s'appauvrissant et
en redescendant plus ou moins vers une existence végétative.
C'est que les supériorités intimes de constitutioriy dans un tel
milieu, deviennent des infériorités externes d'adaptation.
Voici donc la loi générale que la science naturelle doit
poser. La complexité organique diminue dans tout milieu où
l'existence est trop simplifiée ; avec elle diminue aussi la com-
plexité des jouissances, leur variété et même leur intensité.
La perfection interne exige des conditions de milieu quî la
rendent possible et durable ; si ces conditions n'existent pas,
s'il n'y a point adaptation de la perfection interne au milieu
externe, cette même perfection peut constituer une imperfection
d'adaptation. Dès lors, de deux choses l'une : ou l'être se soumet
le milieu, ou c'est le milieu qui le soumet, en le forçant h rétro-
grader vers un type de vie inférieur. Dans ce même milieu, il
rencontre les autres êtres qui luttent pour l'existence ; ou l'être,
plus parfait intrinsèquement, lest assez pour l'emporter sur
eux, soit par la force physique, soit par une meilleure adapta-
tion au dehors; ou il ne lest pas assez, et, dans ce cas, la sélec-
tion tend à se faire contre lui, non pour lui. Elle favorise des
êtres moins parfaits dans Tensemble, mais ayant plus de force
physique ; elle favorise môme des êtres physiquement faibles,
mais qui doivent à leur faiblesse, à rinfériorité de leur orga-
nisme, à la médiocrité de leurs besoins, une facilité plus grande
Digitized by VjOOQIC
^^
LES FAUSSES CONSÉQUENCES DU DARWINISME. S63
à vivre dans un milieu défavorable. Sur le pic où meurent les
chênes, les mousses vivent encore.
Si un milieu trop défavorable ramène ainsi les animaux à
une vie végétative, un milieu trop favorable peut produire le
même efTet. Que ce milieu rende trop faciles la subsistance et la
sécurité de Fanimal, celui-ci ne fera plus d'efforts énergiques
et variés, en vue de son alimentation ou de sa conservation ; ses
organes, non exercés, s'atrophieront peu à peu, il dégénérera.
« Faites, par exemple, dit Ray Lancaster dans DégénéreUion,
que la vie du parasite soit une fois assurée, et vous verrez dis-
paraître peu à peu les jambes, les mains, les bras, les yeux,
les oreilles : « l'active écrevisse, Tinsecte ou annélide, devient un
simple sac destiné à ingérer des alimens ou à déposer des œufs,
et rien de plus. » Cette réalisation par la nature, de l'idéal auquel
s'attachent les utilitaires égoïstes montre, pour le dire en pas-
sant, ce que peut devenir un être, chez qui la faim est tout, le
travail rien.
La iorce peut être « une faiblesse, » comme chez les énormes
animaux antédiluviens, qui avaient besoin chacun de trop de
nourriture pour pouvoir s'associer et se multiplier. Inversement,
la faiblesse peut être une force : on a vu l'invasion du gros rat
de Russie aboutir à l'extermination de tous les rats gris, alors
que la faible souris, par sa petitesse, put se réfugier dans des
trous étroits, où l'ennemi ne parvint pas à l'atteindre. Les castors,
poursuivis par l'homme, réduits en grande partie à l'isolement,
se logent dans les premières cavités venues et perdent peu à
peu leur merveilleuse habileté à construire ; dispersés par la per-
sécution, ils dégénèrent ; la vie sociale, avec tous ses travaux,
était leur force, et la source de leur valeur individuelle. On a
souvent cité un exemple donné par Darwin lui-même. Dans l'île
Madère, la plupart des espèces de scarabées sont dépourvues
d'ailes et, sous ce rapport, organiquement inférieures. Ce fait
tient à ce que les scarabées les mieux conformés, s'élançant trop
haut dans les airs, sont entraînés par les vents violens de la ré-
gion et jetés à la mer. Ils payèrent leur supériorité de leur mort.
Au contraire, les espèces qui avaient subi une régression, sous
le rapport des ailes, se trouvèrent mieux adaptées au milieu.
Au sein de l'humanité, il y a aussi des milieux sociaux, —
je ne dis plus naturels, — qui assurent la supériorité aux infé-
riorités. L'histoire nous montre^ les sociétés chez lesquelles un
Digitized by VjOOQIC
M '^ '** '^:'.''
564
REVUE DES DEUX MONDES.
homme, intellectuellement ou moralement supérieur, aurait été
un monstre non viable, une exception destinée à disparaître
sans faire souche. Qu'on cesse donc enfin de mettre en avant
la « sélection fatale des supérieurs, » la « formation d'une aris-
tocratie » par la luttp pour l'existence ou pour la puissance : c'est
là un résultat que contestent aujourd'hui tous les biologistes et
tous les sociologues. Dans la société humaine, comme chez les
animaux, l'adaptation au milieu n'est pas toujours une transfor-
mation heureuse. En général, les mêmes formes et structures de
société qui entraînent des progrès sur certains points, entraînent
aussi des rétrogradations corrélatives sur d'autres points. Un
des dangers de la démocratie, qui est cependant en somme un
progrès, c'est d'assurer le triomphe des médiocres et môme des
inférieurs. Un des périls du suffrage universel, c'est d'éliminer
les capables et les sincères, au profit des incapables et des fourbes.
Mettez aux voix la fonction de médecin, comme vous y mettez la
fonction de politicien, et vous aurez grande chance pour que les
vendeurs d'orviétan l'emportent sur les savans. C'est ainsi qu'on
peut arriver, en France^ à éliminer d'un gouvernement presque
tous les hommes qui seraient dignes de gouverner; à y installer
ceux qui doivent à leur inaptitude intrinsèque leur aptitude
extrinsèque, à leur infériorité de nature leur supériorité de suc-
cès. Dans l'art, pareillement, dans la littérature, dans la presse
quotidienne, il faut trop souvent descendre, pour réussir auprès
de la masse ; n'est-ce pas encore en France qu'on en pourrait
trouver les plus frappans exemples ?
Il est aussi inexact de juger la valeur relative des êtres
vivans par leur succès final dans la lutte pour la vie, qu'il le serait
de juger le mérite relatif des capitalistes et des travailleurs par
leur succès dans la concurrence sociale. Pour que la lutte fût
égale, il faudrait que les conditions premières de la lutte fussent
égales elles-mêmes. C'est ce qui n'a pas lieu. Si un capitaliste
possède déjà une fortune, comment le travailleur lui impose-
ra-t-il tel ou tel salaire? L'apothéose des vainqueurs, comme
s'ils étaient toujours les « meilleurs », est donc un préjugé, qui
ne fait aucune distinction entre la chance et le mérite, entre
Vadaptation et Vaptitiide vraie.
Tous les travaux récens montrent que les sélections social
livrées sans contrôle à leur jeu naturel sont souvent malfj
santés et agissent à l'inverse du progrès. Et quand ce résultai
Digitized by
Google
LES FAUSSES CONSÉQUENCES DU DARWINISME. 865
produît-îl? C'est précisément lorsque les sélections reposent sur
la lutte et la guerre, non sur Faccord et la paix. Aux temps les
plus reculés, la guerre a pu, chez les sauvages voisins des
animaux, favoriser la survivance des plus forts, qui étaient d'or-
dinaire aussi les plus courageux; mais, même alors, les « bien-
faits de la guerre » furent problématiques, et nous ne saurions
trop répéter que les, principaux progrès furent dus à des inven-
tions pacifiques, ainsi qu'à des groupemens et concours de vo-
lontés. Mais ce qui est certain, c'est que, chez les peuples civi-
lisés, la guerre est devenue, en dépit des darwinistes, un moyen
d'épuiser rapidement les nations qui s'y livrent. Depuis cent ans,
les guerres européennes ont^ d'après la statistique, coûté la vie
à 20 millions d'hommes. C'était la partie la plus valide, la
plus entreprenante, la plus courageuse de la population. Telle
qu'elle s'exerce de nos jours, la sélection militaire élève-t-elle
toujours le niveau? Le service militaire obligatoire est, assu-
rément, une nécessité absolue, et il a, sous certains rapports,
d'heureux effets ; mais, sous les autres, même en pleine paix, il
produit une sélection à rebours.
On a souvent mis en lumière les effets péjoratifs d'une autre
forme de sélection sociale : la sélection politique. C'est elle,
a-t-on dit avec raison, qui tend à éliminer les indépendans, les
énergiques, à favoriser les souples et les menteurs, On lui a jus-
tement reproché d'avoir fait périr par l'exil, par l'échafaud, par
la prison, par la guerre civile, un grand nombre d'hommes su-
périeurs (1). Mais n'est-ce pas là reconnaître, au moment même
où, d'une façon générale, on faisait l'éloge de la lutte et du dar-
winisme social, qpie cette lutte aboutit justement à des résultats
contraires au véritable progrès?
Même conclusion pour la sélection religieuse. Si les abus du
célibat sacerdotal ou monacal ont éliminé bon nombre d'élé-
mens utiles, c'était là le résultat d'une conception inexacte de la
vie morale et sociale. Quant à l'élimination des meilleurs élé-
mens et des familles d'élite par les persécutions religieuses, en
conclura-t-on encore l'éloge du « combat? » Ou n'est-ce pas le
cas de dire que celui qui tire J'épée contre autrui la tire aussi
outre lui-même? Vœ victoribus.
La sélection économique, divinisée par l'école de Manchester,
(1) Vacher de Lapougc, les Sélections soc al es.
Digitized by VjOOQIC
S66 REVUE DES DEUX MONDES.
n'est pas plus sûre que les autres. Si les économistes de Tan-
cienne école s'extasient encore devant les beautés de la con-
currence, il n'en est pas de même pour ceux de la nouvelle, et
encore bien moins pour les réformateurs sociaux. Écoutez ces
derniers, ils vous diront que, loin d'être un procédé de sélec-
tion infaillible, comme le prétendent les darwinistes purs, la
concurrence économique produit souvent des sélections à rebours
et des régressions. La concurrence a pour unique règle la fa-
meuse loi de l'offre et de la demande, qui ne fait que constater
un rapport, numérique et brut, entre le désir d'un objet cbez les
uns, et le désir de travailler pour vivre, chez les autres. Que beau-
coup de bras s'offrent, la main-d'œuvre baissera de valeur, sans
qu'il y ait là aucune faute ou infériorité intrinsèque de la part
des travailleurs. Que tels objets surabondent ou que la concur-
rence de pays étrangers, grâce aux nouveaux moyens de trans-
port, avilisse la main-d'œuvre nationale, il n'y aura encore là
aucune infériorité intrinsèque du côté des travailleurs, qui ce-
pendant en subiront les conséquences.
Pourquoi la sélection économique produit-elle si souvent de
lamentables résultats? Précisément parce qu'elle a conservé la
forme de la lutte. Si les campagnes se dépeuplent, c'est parce
que la concurrence y devient trop active et les profits trop
maigres. Si les villes se peuplent, aux dépens de la santé et de
la moralité publiques, c'est que la concurrence industrielle y
promet trop d'avantages. Cette vie de lutte dans une atmosphère
viciée, produit la stérilisation et l'élimination finales des élémens
supérieurs. Ici encore, même adoucie, la* guerre aboutit à une
sorte de lèse-humanité. De la lutte sort le mal, non le bien. A
toutes ces sélections détériorantes, la société oppose la « sélec-
tion légale, M qui seule fait expressément intervenir l'idée d'uti-
lité commune et de justice, qui, seule aussi, s*exerce d'une façon
consciente. Or, celle-là est aussi bienfaisante que nécessaire, dans
les limites du moins où elle est rationnellement exercée, c'est-
à-dire dégagée de tout élément de lutte et de combat. Partout,
c'est l'élément égoïste et hostile à autrui, avec la ruse et la vio-
lence pour moyens, qui produit une sélection détériorante. Voilà
la vraie leçon du darwinisme.
L'évolution, cette nouvelle divinité que l'on invoque sans
cesse, n'est nullement, par elle-même et par elle seule, un pro-
grès : elle peut seulement et doit, parmi ses effets, contenir des
Digitized by VjOOQIC
LES FAUSSES CONSÉQUENCES DU DARWINISME. S67
progrès. C'est ainsi qu'elle a produit, en somme, ravancement
intellectuel et moral de l'humanité, parce que l'intelligence et
la sympathie, supériorités intrinsèques^ se trouvèrent être aussi,
à la fin, des supériorités extrinsèques. Mais il n'y a rien d'absolu
dans ce résultat. C'est plutôt là le but vers lequel l'évolution
marche, que son point de départ. Nous tendons vers un état de.
choses, où se produira la synthèse de l'adaptation externe et
de la valeur interne. On comprend donc qu'un être doué de cette
supériorité, qu'on nomme l'intelligence, arrive à concevoir la
nécessité de diriger lui-même l'évolution dans le sens d'un pro-
grès à la fois intérieur et extérieur. Mais vouloir, avec certains
darwinistes aveugles, lui imposer comme loi les effets rétro-
grades de la sélection, aussi bien que ses effets progressifs, c'est
fermer les yeux au pouvoir directeur de l'intelligence et de la
sensibilité humaines, c'est méconnaître la sélection artificielle
qui peut orienter dans le bon sens la sélection naturelle, comme
le jardinier choisit les plantes dont il veut la croissance, et exclut
celles dont il veut la disparition. Les adorateurs aveugles de la
concurrence vitale, qui y voient l'unique instrument de progrès
et-veulent, en conséquence, la laisser absolument libre, au sein
des sociétés, ressemblent à un jardinier qui dirait : « Je vais
semer toute espèce de plantes dans mon jardin, les laisser grandir
en liberté, respecter aussi toutes les herbes semées par le vent :
la concurrence vitale fera triompher les plantes supérieures. »
Il oublierait que, tout au contraire, les plantes utiles n'atteignent
leur plein développement, que si on les soustrait le plus possible
à la concurrence vitale.
VI
Nous pouvons maintenant dégager la grande erreur du
pseudo-darwinisme, appliqué à la société humaine. Le progrès
social, dans l'humanité, n a plus et ne doit plus avoir pour fin la
survivance de ceux qui sont le mieux adaptés à l'ensemble des
conditions actuellement existantes y quelles qu'elles soient ; il a pour
fin la survivance de ceux qui sont intrinsèquement les meilleurs
et, par cela même, socialement les meilleurs, les mieux adaptés
à un ensemble de conditions idéales et futures. Pour atteindre ce
b t, le progrès social fait échec au cours naturel de l'évolution,
t< l que Darwin Ta décrit, et s'elTorce de le tourner au profit de la
Digitized by VjOOQIC
S68 REVUE DES DEUX MONDES.
moralitéji^^ supérieure. La rivalité sociale cède ainsi de plus en
plus la place à la mutualité sociale des services ; elle tend même,
nous l'avons vu, à être une forme de service mutuel : chacun a
un intérêt final à ce que les autres soient ses émules et, par cette
émulation, augmentent la somme de bien commun. Quant à la
compétition destructive, qui aboutit à Télimination rapide ou
lente des moins bien adaptés, elle voit son champ se rétrécir
sans cesse et se reporter vers les portions inférieures de l'huma-
nité, qui sont restées en arrière de la civilisation. Quand même
la loi de nature serait vraiment de « s'entre-manger, » ce qui est
faux, l'association, la division du travail et la coopération intel*
ligente sont destinées à entraver l'accomplissement de cette loi.
On ne peut donc pas, avec les darwinistes et les nietzschéens,
représenter la société humaine, comme étant par elle-même une
forme de la lutte pour la vie ; elle est, au contrairCi un moyen
de lutter contre la lutte pour la vie.
Le progrès des sociétés, surtout modernes, est dû non à la
force brutale, mais à la force des idées, qui elles-mêmes enve-
loppent un accord avec les choses et avec les hommes, non une
simple opposition ou une lutte. On peut sans doute appliquer
encore aux idées mêmes, aux idées-forces, certaines lois de
Darwin : concurrence, variation heureuse, sélection finale et
adaptation au milieu. Nous l'avons fait tout le premier. Un dar-
winiste anglais, M. Alexander, l'a fait également. Mais, il ne faut
pas confondre, et nous n'avons jamais confondu, pour notre part,
une lutte d'idées, avec une lutte d'animaux, pour la vie. Un
conflit d'idéaux ou d'idées-forces n'a rien de violent par lui-même,
quoiqu'il puisse, par accident, entraîner des violences de langage
ou d'action. Bien plus, la violence est ordinairement le meilleur
moyen^pour empêcher ici la victoire. Les guerres de la Révolution
et de l'Empire ont-elles vraiment répandu dans l'Europe les « idées
nouvelles, » comme on nous le répète sans cesse? De nos jours,
nous voyons les principes démocratiques, et même certaines idées
socialistes, se répandre d'une manière irrésistible au sein de
toutes les nations, en Amérique comme en Europe ; est-ce par la
guerre et la violence qu'elles envahissent? Non, et leur invasion,
qui n'a rien de darwinien, n'en est que plus irrésistible.
M. Alexander, après Platon, a justement dit que la politique
, est une sorte de microscope pour étudier les phénomènes de
l'ordre moral. Eh bien! considérez la manière dont se fait une
1
Digitized by VjOOQIC
LES FAUSSES CONSÉQUENCES DU DARWINISME. 569
réforme politique. « Une personnalité surgit dont les sentimens,
modifiés par la réflexion, Tinclinent à une nouvelle ligne de
conduite. Telle personne, par exemple, déteste la cruauté envers
les animaux, ou blâme la liberté insuffisante de la femme, ou
condamne l'extension sans frein de Tempoisonnement alcoo-
lique. » Elle peut être seule de son avis ou n'avoir qu'un petit
nombre d'adhérens; on la contredit, on la ridiculise, peut-être
même on la persécute. Voilà l'élément de lutte, qui n'est pas ici
une (c condition, » mais un obstacle. Par degrés cependant, les
idées se répandent; elles finissent par envahir une majorité de
cerveaux, qui entraîne une majorité de votes ; ce qui n'avait été
d'abord qu'une opinion accidentelle et individuelle devient l'opi-
nion générale et durable. Gomment identifier un pareil procédé
avec la lutte pour la vie entre les animaux 7 Le trait vraiment
commun aux deux procédés, c'est l'apparition d'une variation
heureusey d'un changement en mieux, avec cette différence capi-
tale qu'il s'agit, dans le second cas, non plus d'une variation de
structure oi^anique, mais d'une variation de fonctionnement
cérébral et mental. Quant à l'élément de lutte, il n'a rien (l'es-
sentiel. Puisque le progrès n'est pas toujours l'adaptation au
milieu social présent, puisqu'il provient même d'une tendance
individuelle à la variation, il peut sans doute aboutir à une
opposition entre la société et l'individu; mais cette opposition
n'est ni essentielle ^ ni nécessaire, ni définitive. Une idée nou-
velle, qui arriverait à convertir d'un coup tout le monde, ne
rencontrerait aucune opposition; elle n'en triompherait que
mieux. Cela n'arrive-t-il pas pour certaines découvertes scienti-
fiques qui, une fois faites, « crèvent les yeux » de tous?
Le réformateur est une nouvelle « variété; » ou plutôt, à
parler proprement, il représente un plan de conduite qui est
une variation du plan original et généralement adopté : par
exemple, un droit nouveau accordé aux étrangers, aux ouvriers,
aux femmes, etc. Les anciens plans de conduite succombent,
abandonnés par leurs défenseurs. Les moyens ordinaires, par les-
quels cette substitution est effectuée, sont la persuasion et l'édu-
cation, qui elle-même n'est qu'une forme systématique de la
ersuasion. Quelle « lutte » véritable peut-on trouver là? Per-
aader, c'est le plus souvent se faire aimer et faire aimer une
•ée; l'amour est le contraire de la lutte. Le fond même de
ute réforme sociale ou politique est l'amour de quelque idéal
Digitized by VjOOQIC
n
S70 REVUE DES DEUX MONDES.
nouveau. C'est en faisant aimer qu'on l'emporte, plutôt qu'en
faisant haïr et craindre. M. Âiexander, — un Anglais dont l'es-
prit positif n'a rien de mystique ni d'idéaliste, — ^' finit par com-
parer lui-même l'histoire de l'humanité à une continuelle prière
adressée à l'idéal. Â mesure qu'elle prie, l'humanité égrène un
rosaire sans fin : les grains représentent les idées successives
du genre humain ; quand un idéal a été vécu et a usé son pou-
voir, rhumanité pousse un grain de son rosaire, et « le fil qui
les relie, c'est l'amour. » Ainsi entendu, le « darwinisme » n'est
plus une doctrine de lutte, mais d'union; il s'est changé en son
contraire.
Nous pouvons conclure que le « darwinisme social, » en ce
qu'il a d'exclusif, apparaît au sociologue encore plus faux qu'au
biologiste. Le darwinisme social revient à cette assertion contra-
dictoire, où Nietzsche est venu se perdre : que les consciences
sont unies par ce qui les désunit ; que la société est constituée
par l'insociabilité, l'accord par la lutte, l'essence d'une chose
par sa limitation et négation partielle, la lumière par les ténèbres.
Le système de Darwin a été la projection sur la nature des condi-
tions compétitives de l'âge industriel dans l'humanité. La loi de
sélection, qu'il a mise en évidence, est une explication pour un
certain nombre de phénomènes ; elle n'est nullement une théorie
générale de l'univers, encore moins une théorie générale de la
conduite humaine. Quand on a le plus léger souci de la méthode
scientifique, un facteur secondaire et dérivé, comme l'élimina-
tion naturelle par voie de lutte pour l'existence, ne doit pas être
présenté comme un facteur primaire et originaire^ ni amplifié
jusqu'à devenir la seule formule de progrès pour la nature,
bien plus, pour l'humanité pensante. L'hymne des naturalistes
et, encore bien plus, de certains moralistes à la lutte et à la
guerre est aussi scientifique que l'hymne d'un mécanicien aux
frottemens et aux chocs internes de sa machine : « Quelle belle
lutte de rouages ! Comme ils s'entre-choquent avec fracas et se
contrarient mutuellement I C'est le chef-d'œuvre de la science ! »
Nietzsche est aussi sensé que ce mécanicien.
La lutte pour la vie n'est pas, nous l'avons vu, le facteur U
plus puissant de l'évolution. Ce facteur est, en dernière analyse,
l'accord pour la vie. L'association est une loi des sociétés ani-
males, aussi bien que des sociétés humaines ; elle dérive des loii
Digitized by VjOOQIC
LES FAUSSES CONSÉQUENCES DU DARWINISME. 571
mêmes de la. vie. Elle existe dans Torganisme des métazoaires ;
elle existe jusque dans celui des protozoaires, beaucoup plus
compliqué déjà qu'il ne semble, où nous distinguons encore un
noyau et du protoplasma, mais où nous ne distinguons pas la
trame subtile et complexe du noyau et du protoplasma. Les
parties de Tôtre vivant coexistent et s'entr'aident. De même,
dans toutes les relations des êtres animés, la lutte pour l'exis-
tence tend à devenir la lutte pour la coexistence. Les natura-
listes répondent eux>mêmes aujourd'hui aux apôtres de la
guerre et de la force, que ce ne sont pas les espèces les plus fortes
des périodes paléontologiques, comme le mammouth, le méga-
thérium, le dinothérium, qui ont survécu ; que certains oiseaux
vigoureux, comme la dronte, le solitaire des îles Mascareignes,
ont disparu ; que les aigles n'ont qu'un empire assez limité ; que
les grands fauves, chers à Nietzsche, qui vivent isolés ou dans un
isolement relatif, diminuent en nombre et reculent sans cesse.
Dans la lutte pour la vie, ce sont les lions et les aigles qui sont
destinés à être vaincus. Les grands fauves ont la force, ils ont
Tagilité, ils ont la ruse; l'intelligence des lions ne semble pas
inférieure à celle des moutons ; comment donc ces grands « lut-
teurs pour la vie » ont-ils presque tous disparu? Comment aucun
nVtr-il su monter « même un échelon d'une civilisation quel-
conque? » C'est, répondent les naturalistes, que le carnivore
féroce demeurait isolé et insociable. Si bien que ce sont les plus
doux, relativement, qui, en dépit de Nietzsche, ont fini ou
finiront par avoir le « royaume de la terre. » Les bœufs, les
moutons, les chevaux, les chiens, les hommes « tous ensemble,
par aide réciproque, ont conquis la terre et jouissent aujour-
d'hui des prairies, des forêts, des cours d'eau (1). » L'homme l'a
emporté sur les autres animaux, bien qu'il ne fût pas le plus fort
physiquement. — Oui, répliquent darwinistes et nietzschéens,
mais il était le plus fort intellectuellement, et l'intelligence elle-
même est une forme supérieure de la force ou de la puissance.
On oublie, en parlant ainsi, que l'intelligence de l'homme est,
pour la majeure part, due à sa sociabilité même. Tout ce qui
a fait la force intellectuelle de l'homme, — notamment le lan-
gage et la science, — est un produit social. C'est donc bien la
ocipbilité qui est ici la cause de la supériorité. Le « surhomme, »
esC l'homme social
(l) Houssay, Aevue philosophique, mai 1893.
Digitized by
GoogI(
■-1
572 REVUE DES DEUX MONDES.
Les fanatiques du combat universel oublient d'ailleurs que
toute lutte implique une dépense et une perte d'énergie vitale^
comme toute collision et tout frottement dans les machines im-
pliquent une perte de force vive. Par cela même que la vie tend
à son maximum de développement et d'énergie, comme le sou-
tient Nietzsche avec Guyau, elle doit tendre à s'affranchir du
conflit pour adopter un mode d'action qui, au lieu de tourner les
diverses forces l'une contre l'autre, les fasse converger vers un
même but. Dès lors, l'évolution n'a la lutte ni pour ^n, ni pour
unique moyen; elle ne la subit, au contraire, que comme une
nécessité plus ou moins provisoire, elle la remplace, partout où
il est possible, par la coopération. Voilà le véritable résultat
des observations scientifiques, contre lequel ne peuvent rien
tous les poèmes de Zarathoustra.
C'est seulement quand vous vous rapprochez de l'état de na-
ture, où vit la brute, que vous voyez l'être vivant exposé « à ne
pas assez manger et à être mangé lui-même. » Là règne vrai-
ment le combat pour la vie. Mais le progrès élève de plus en
plus haut le plan de la compétition, en le reportant sur des
objets moins directement nécessaires à la conservation de la vie
matérielle. Le but est d'atteindre un plan assez élevé, pour que
celui qui y obtient le succès soit, en même temps, le meilleur, le
meilleur en soi, le meilleur pour les autres, si bien que son
succès personnel soit utile à tous.
Traiter la morale d'après les lois de la vie animale, c'est
oublier qu'il s'agit de l'homme et qu'il s'agit aussi de la société
humaine, qui est pour ainsi dire à deux degrés de distance de la
bête. L'éthique animale elle-même n'a pas la brutalité que les
darwinistes voudraient installer parmi les hommes. Des diffé-
rences capitales n'en subsistent pas moins entre hommes et ani-
maux. Ceux-ci ne luttent guère et ne coopèrent que pour vivre;
si, par surcroît, ils se développent, ce développement n'a pas
été un butf mais un effet concomitant, qui s'est produit indépen-
damment de leurs prévisions. Au contraire, les hommes ne
luttent pas seulement et ne s'unissent pas seulement pour
vivre; ils le font pour vivre mieux et se développer. Et ce mot
de mieux imf\i([\xe sans doute une plus grande somme de joies;
mais, comme ces joies sont celles d'un être intelligent et aimanf
le mt>t/a: implique aussi un développement de l'intelligence etd
l'affection. En conséquence, ce n'est plus la simple lutte aninal
Digitized by VjOOQIC
LES FAUSSES CONSÉQUENCES DU DARWINISME. S73
pour Texistence ou la vie ; c*est la lutte humaine pour des biens
sans cesse supérieurs, qui ajoutent à la qualité comme à Yinien-
site de la vie.
Les biens matériels, qui ne peuvent appartenir à plusieurs à
la fois, demeurent, encore une cause de rivalité et de division
entre les hommes; mais tous les biens ne sont pas matériels. La
vérité dont jouit une intelligence, n'empêche pas les autres
intelligences d'en jouir. La beauté que Ton contemple peut être
contemplée par plusieurs, et le plaisir que chacun éprouve
alors, loin d'être contrarié par le plaisir' semblable des autres,
est centuplé. Il en est de même dans Tordre moral, où la
bonté de l'un n'a jamais pour condition la méchanceté de l'autre;
au contraire, elle fait de la bonté et du bonheur d'autinii son
propre but et son propre bonheur. Parler sans cesse de l'homme
comme s'il était une brute incapable d'aimer la vérité, la beauté,
la bonté, c'est faire de la psychologie aussi fausse, que si Ton
voulait réduire la vie de l'animal à la vie du végétal immobile
et insensible, sous le prétexte que la vie fondamentale est de
nature végétative. Les plus belles théories sur les plantes ne
peuvent s'appliquer sans modification aux animaux; les plus
belles théories sur les animaux ne peuvent s'appliquer sans mo-
dification aux hommes, surtout aux hommes des sociétés civi-
lisées. Le terme de vie comme celui de puissance ou de volonté
de puissance est, en son genre, presque aussi vague que celui
^'existence, et Ton pourrait se prévaloir de ce que la simple
existence est plus fondamentale que la vie, pour raisonner sur les
vivans d'après les pierres ou les métaux.
La question dernière est donc la suivante : — L'évolution
humaine ne dépend-elle que des lois générales qui agissent
dans la nature moins rhomme, par exemple chez les lions ou
chez les tigres? — Les soi-disant savans qui le soutiennent, ne
s'aperçoivent pas qu'ils commettent une faute aussi grossière
que s'ils oubliaient un des facteurs dans ime opération algébrique.
Leur admiration béate pour l'évolution, pour la sélection natu-
relle, pour le succès de ce qui survit dans la concurrence uni-
verselle, devrait elle-même logiquement aboutir à l'admiration
de r « altruisme, » de la bonté, de la philanthropie, puisque tout
cela a réussi à s'établir au cœur de l'humanité, puisque la coo-
pération, opposée à la compétition et à la sélection naturelle, a
été précisément dégagée par sélection, puisque la lutte contre la
Digitized by VjOOQIC
674 REVUE DES DEUX MONDES.
lutte a été le résultat final de la lutte même. La douceur est de plus
en plus, elle aussi, une puissance plus forte que la « dureté. »
Il y a une vérité « scientifique » au fond de la grande parole
morale : « Bienheureux ceux qui sont doux, car le royaume de
la terre leur appartient. » Tout ce qui a été jadis et tout ce
qui est aujourd'hui ne prouve rien contre ce qui sera.
Un biologiste célèbre de TÂllemagne, M. Weissmann, se de-
mande avec raison si toute cette efflorescence luxuriante de sen -
timens proprement humains et d'idées humaines (bien plus,
ajouterons-nous, universelles), a vraiment pour unique explica-
tion de conserver la vie organique de Tindividu ou de Tespèce.
Le résultat final ne dépasse-t-il point énormément les nécessités
purement physiologiques? N'implique-t-il pas un « processus »
plus profond que la vie même et une forme d'existence mentale
supérieure? Il y a là, répondrons-nous, non pas seulement adap-
tation aux conditions extérieures et matérielles de la vie orga-
nique, mais adaptation au Cosmos tout entier, à la réalité uni-
verselle et à l'idéed universel; car l'homme pense, sent et veut
universellement. Il faut en finir une bonne fois avec les so-
phismes toujours renaissans que mettent en circulation les falsi-
ficateurs de denrées scientifiques. Voulez-vous, voulons-nous, en
définitive, une conclusion qui soit vraiment conforme à la science
et à la philosophie, parce qu'elle sera vraiment contenue dans ses
prémisses et que ces prémisses elles-mêmes embrasseront la réa-
lité entière? Voici, en quelques mots, ce qu'il faudra dire, et
nous ne donnons pas cette conclusion comme une hypothèse,
mais comme ime vérité démontrée. Le monde vivant est tout
entier régi par deux lois : celle de la concurrence pour la vie,
et celle de l'accord pour la vie. La loi de la concurrence a pour
vraie conséquence, dans Tordre social, la nécessité de respecter
le développement de V individualité; la loi de l'accord pour la
vie, d'autre part, réclame, dans l'ordre social, le progrès inces-
sant de la solidarité. Ne voir qu'une seule de ces lois, c'est con-
fondre la partie avec le tout; les embrasser toutes les deux, avec
leurs conséquences légitimes, c'est, en faisant œuvre de vraie
science, comprendre le passé et anticiper l'avenir.
Alfred Fouillée.
Digitized by VjOOQIC
LA GRANDE MADEMOISELLE
V(i)
LE ROMAN AVEC LAUZUN. — LE DRAME
I
Au printemps de i669, le roi Louis XIV écoutait un jour
chanter la comtesse de Soissons. C'était, comme Ton sait, la
seconde des Mazarines, et la seule vraiment scélérate de la fa-
mille. Elle chantait une chanson nouvelle, en beaucoup de cou-
plets et fort méchante, où défilait une partie de la cour. Hommes
et femmes y recevaient leur paquet, sous la forme d*une « contre-
vérité, » selon ime mode alors si répandue, que le mot « contre-
vérité » était devenu le nom d'une forme de la satire, presque
d'un genre littéraire.
Le Roi laissait passer les couplets, sans souffler mot. Il n'avait
même pas protesté à celui-ci:
Et pour M. Le Grand (2)^
Il est tout mystère ;
Quand il est galant
Il a comme La Vallière
L'esprit pénétrant.
La comtesse arriva ainsi à un couplet sur Puyguîlhem, plus
connu sous le nom de Lauzun (3j.
(1) Voyez la Revue du 15 août.
(2) Le grand écuyer, Louis de Lorraine, comte d'Armagnac.
(3) Le marquis de Puyguilhem (on écrivait Péguilin, comme Ton prononçait;
ayant pris le nom de comte de Lauzun, au mois de janvier suivant, nous le lui
donnerons dès à présent pour la clarté du récit.
Digitized by
GoogI(
S76 REVUE DES DEUX MONDES
De la cour
La vertu la plus pure
Est en Péguilin...
A cet endroit,' le Roi interrompit: — « Sî on a voulu le
fâcher, dit-il, je trouve que Ton a tort, et que quand les gens
agissent comme lui, ils ne se doivent inquiéter de rien; mais
pour les autres, on les traite fort mal. » Le brusque méconten-
tement du Roi au nom de Péguilin fit un silence général, et la
chanson en resta là.
La Grande Mademoiselle assistait à cette scène. Elle eut la
surprise de ne pas s'y sentir indifférente. A peine, cependant,
connaissait-elle Lauzun, qui n'était pas de sa coterie. — « Je
pris plaisir, disent ses Mémoires^ à voir la manière dont le Roi
parlait de lui; j'avais quelque instinct de ce qui devait arriver. »
Ce fut le premier avertissement de la passion qui s'était déjà
insinuée dans le fond de son cœur; mais elle ne le comprit pas.
Il lui vint pourtant l'idée de causer, à l'occasion, avec M. de
Lauzun. Elle y prit goût tout de suite. Il a, disait-elle, « des
manières de s'expliquer tout extraordinaires. » Mademoiselle
aimait cela, et, comme elle croyait encore n'aimer que cela dans
ce petit cadet de Gascogne, elle fut la première à se demander
pourquoi, s'étant si bien trouvée depuis cinq ans de peu fréquenter
la cour, elle reprenait l'habitude de n'en plus bouger. L'année
se termina, sans qu'elle eût trouvé la réponse : « J'allai donc...
au mois de décembre (le 6 ) à Saint-Germain, d'où je ne partis
point. Je m'y accoutumai fort. Je n'y étais d'ordinaire que trois
ou quatre jours. On s'étonnait du long séjour que j'y faisais. »
Le 31, elle se décida enfin à retourner à Paris : « Je m'y
ennuyais fort, et je ne pouvais dire ce que je faisais à Saint-
Germain qui me divertit plus qu'à l'ordinaire. » Elle se hâta de
rejoindre la cour, sans savoir pourquoi, reprit ses entretiens
avec Lauzun, et ne comprit toujours pas.
Elle savait seulement qu'elle était troublée et agitée, mécon-
tente de sa condition, et qu'elle avait envie de se marier. Ce
désir datait de loin, mais il avait pris, dans les derniers temps,
une importunité qui obligea Mademoiselle à s'examiner sérieuse-
ment. La page où elle raconte sa découverte est charmante de
naturel, et comme on la sent vraie! « Je raisonnais en moi-
même (car je n'en parlai à personne) et je me disais : « Ce
n'est point une pensée vague; il faut qu'elle ait quelque objet; »
Digitized by VjOOQIC
''^^"m
LA GRANDE MADEMOISELLE. 577
et je ne trouvai point qui c'était. Je cherchais, je songeais et je
ne trouvais point. Enfin, après m'ôtre inquiétée quelques jours, J
je m'aperçus que c'était M. de Lauzun que j'aimais, qui s'était
glissé dans mon cœur; je le regardais comme le plus honnête
homme du monde, le plus agréable, et que rien ne manquait à
mon bonheur que d'avoir un mari fait comme lui, que j'aimerais
fort et qui m'aimerait aussi; que jamais personne ne m'avait
témoigné d'amitié; qu'il fallait, une fois en sa vie, goûter la
douceur de se voir aimée de quelqu'un, qui valût la peine qu'on
l'aimât. »
Cet éclaircissement avec son cœur fut suivi de jours d'ivresse.
Mademoiselle vivait dans un rêve, et tout était facile, tout s'ar-
rangeait. — « Il me parut que je trouvais plus de plaisir à le
voir et à l'entretenir qu'à l'ordinaire; que les jours que je ne le
voyais point, il m'ennuyait. Je crus que la même pensée lui était
venue; qu'il n'osait me le dire; mais que les soins qu'il avait de
Tenir... partout où l'on se pouvait voir par hasard, me le fai-
saient assez connaître. » En l'absence de Lauzun, elle cherchait
la solitude, afin de penser à lui en liberté : « J'étais ravie d'être
toute seule dans ma chambre; je me faisais un plan de ce que je
pouvais faire pour lui, qui lui donnerait une ^ande élévation. »
Une seule pensée, bien caractéristique de sa génération, ve-
oait troubler son bonheur. Elle se demandait si les grandes
princesses du théâtre de Corneille auraient épousé un cadet de
Gascogne? Assurément, la passion souffle où elle veut; Corneille
ne l'avait jamais nié; mais il avait soutenu que la volonté nous
rend maîtres de nos affections, et l'on voyait aussi dans ses
pièces que l'amour, même fondé sur une juste admiration, est
tenu de s'effacer devant ce que l'on doit à son rang. Les poètes,
heureusement, se contredisent quelquefois, même lorsqu'ils s'ap-
pellent Corneille, et Mademoiselle, qui avait été à la comédie
dès le maillot, connaissait bien son répertoire. Elle se souvint
d'un passage de la Suite du Menteur qui établit clairement « la
prédestination des mariages ou la prévision de Dieu, » de sorte
qu'il est « chrétien » de so soumettre sans résistance à des sen-
timens qui nous sont envoyés par « le Ciel n en personne. Bien
que sûre de sa mémoire, qui était excellente en effet, Mademoi-^
selle (c envoya quérir (la pièce) à Paris en grande diligence, » et
ch relia la page (acte IV), où Mélisse confie à Lise son amour
po ir Dorante :
Tosii xxuK — 1904. 37
Digitized by VjOOQIC
878 REVUE DES DEUX MONDES.
Quand le» ordres du ciel nous ont faits Tun pour Tautre,
Lise, c'est un accord bientôt fait que le nOtre.
Sa main entre les cœurs, par un secret pouvoir,
Sème l'intelligence avant que de se voir ;
Il prépare si bieo Tamant et la maîtresse.
Que leur âme au seul nom s'émeat et s'intéresse.
On s'estime, on se cherche, on s'aime en un moment;
Tout ce qu'on s'entredit persuade aisément;
Et, sans s'inquiéter de mille peurs frivoles,
La foi semble courir au-devant des paroles.
Comment douter un seul instant, après avoir lu ces vers,
qu'il y ait de l'impiété à contrarier les « ordres » d'aimer, qui nous
viennent d'en haut? Il se livra néanmoins de grands combats
dans l'âme de la royale élève de Corneille. Tantôt elle se re-
présentait avec vivacité les joies de son mariage, au premier rang
desquelles Mademoiselle plaçait le dépit de ses héritiers, qui com-
mençaient déjà à trouver qu'elle les faisait trop attendre, et il lui
tardait alors d'en finir. Tantôt elle ne pouvait penser qu'au bruit
que ferait une pareille mésalliance, à la réprobation des uns, à la
risée des autres, et son orgueil refusait de se rendre. De sorte
qu'elle voulait un jour et ne voulait plus le lendemain, selon
qu'elle avait vu ou non M. de Lauzun. La lutte entre sa « tète »
et son « cœur » se prolongea plusieurs semaines : « Enfin, après
avoir souvent passé et repassé le pour et le contre dans ma
tète, mon cœur décida l'affaire, et ce fut aux Récollets que je pris
ma dernière résolution... Jamais je n'ai été à l'église avec tant de
dévotion, et ceux qui me regardaient me trouvdent bien absorbée :
car j'étais •assurément tout occupée, et je crois que Dieu m'in-
spira ce qu'il voulait que je fisse. Le lendemain, qui était le
second jour de mars, j'étais fort gaie... » Si Mademoiselle avait
eu Tâge de Juliette, ce serait là un joli roman. Mais elle avait
quarante -trois ans; c'est bien tard pour jouer les grandes amou-
reuses.
L'homme qui lui causait ces agitations, est l'un des mieux
connus de son temps; il en est question partout. La singularité
du personnage, jointe aux prodiges de sa fortune en bien et en
mal, en avaient fait pour ses contemporains une façon d'objet de
curiosité ; c'est de lui que La Bruyère a dit : « On ne rêve
point comme il a vécu (1). » Le monde politique, ministres en
^1) Voyez le portrait de Straton, au chapitre intitulé • De la Cour.
Digitized by VjOOQIC
■T**«^
LA GRANDE MADEMOISELLE. 579
tête, Tobservait avec une attention inquiète, parce qu'il avait
accompli le miracle de devenir le favori du Roi, tout en ayant
précisément les défauts que Louis XIV craignait le plus. Non pas,
sans doute, un favori tout-puissant, comme l'avait été, par exemple,
le connétable de Luynes sous Louis XIII; mais d'assez de crédit,
cependant, pour se faire combler de charges et d'honneurs.
Âjatonin Nompar de Caumont, marquis de Puyguilhem, puis
comte de Lauzun, était né en 1633 (ou 1632) d'une très ancienne
famille du Périgord. Ses parens avaient neuf enfans et rien h
donner aux cadets, mais leur belle parenté assurait à cette jeu-
nesse des entrées et des appuis à la cour. Or, le troisième de
leurs garçons, qui rappelait le petit Poucet par la taille, en avait
aussi la subtilité. Ils prirent le parti de l'envoyer chercher for-
tune, non pas dans une forêt, comme le héros du conte, mais
aux alentours de la cour de France, persuadés qu'avec son esprit,
il ne se laisserait pas manger par l'ogre et croquerait plutôt les
autres. Le maréchal de Gramont, cousin germain du vieux
Lauzun, vit ainsi débarquer chez lui un tout petit bonhomme
à figure de « chat écorché (1), » et à cheveux de filasse, qui
prétendait avoir quatorze ans, était vif comme un moineau et
Gascon jusqu'au bout des ongles. Le maréchal le garda et pourvut
à son éducation. En hiver, le petit allait à « l'académie, » ap-
prendre à danser, à. tirer des armes et à se servir d'un cheval.
L'été, il faisait campagne dans un régiment de cavalerie appar-
tenant à son oncle. D'études, pas trace. De lectures, pas davan-
tage. L'ignorance complète était encore admise dans la noblesse,
sans y être aussi bien vue, on pourrait presque dire aussi de ri-
gueur, qu'un siècle auparavant.
Les parens de Lauzun l'avaient bien jugé. En peu de temps,
il se fut faufilé partout, dans les maisons les phis imposantes et
les chambres les plus sacrées. On l'aperçut chez le Roi On le
rencontra chez les belles dames. La cour et la ville se familiari-
sèrent avec sa mine futée et hardie, qui tourna bientôt k la
hauteur et l'insolence. A dix-huit ans, son père lui céda une pre-
mière charge. A vingt-quatre, il eut un régiment, puis, coup sur
coup, quand le Roi eut pris le pouvoir, des avancemens, des
grâces, un crédit toujours grandissant et inexplicable, qui lui
valut la haine de Louvois, car, dans leurs fréquentes discussions
(1) Saint-Simon, Écrits inédits.
Digitized by VjOOQIC
n
580' REVUE DES ORUX MONDES.
à propos du service, « le favori gagnait toujours (1). » Un plat
de son métier, inouï d'impudence et qui aurait dû le perdre
sans retour, n'aboutit qu'à lui prouver sa force.
Dans le même temps où Mademoiselle commençait à s'occu-
per de lui, l'insatiable petit homme avait tiré de son maître, sous
la condition de lui garder le secret, à cause de Louvois, la pro-
messe d'être bientôt grand maître de l'artillerie. Lauzun eut la
sottise de ne pas savoir se taire. Louvois, averti, fit de fortes
représentations au Rçi, qui se piqua, et le favori n'entendit plus
parler de rien. Dans son inquiétude, il s'adressa à M""* de Mon-
tespan. Elle était sa grande amie et lui promit son aide; mab il
se défiait et voulait « en avoir le cœur net; » d'où une scène qui
dépassa Timagination de Saint-Simon lui-même, lorsqu'elle lui
fut contée longtemps après. Il avoue dans ses Mémoires qu'elle
aurait été « incroyable, si elle n'avait été attestée de toute la
cour d'alors. »
Louis XIV, comme la plupart des grands travailleurs, était
ordonné et méthodique en tout. Il avait des heures fixes pour
ses ministres et d'autres pour la représentation, des heures pour
sa femme et d'au 1res pour ses maîtresses. On savait toujours où
il était et ce qu'il faisait. L'heure de M""* de Montespan était
dans l'après-midi. Lauzun s'introduisit chez elle avec la compli-
cité (Tune femme de chambre, se cacha sous le lit, attendit,
écouta, et en eut promptement « le cœur net. » M""* de Montes-
pan ne l'oublia point dans la conversation, mais ce fut pour le
draper, n'en finissant plus d'appuyer sur son mauvais caractère,
son peu de sûreté, son arrogance envers Louvois, et le tout avec
tant d'esprit, tant de drôlerie, que le Roi, entraîné, lui répondait
avec presque aussi peu de charité. L'autre, sous son lit, « suait à
grosses gouttes, »*de rage et de contrainte. Enfin le Roi retourna
à ses affaires, et M""* de Montespan aux siennes, qui étaient de
s'habiller pour assister à un ballet.
Au sortir de sa toilette, elle trouva Lauzun à sa porte : <c II
lui présenta la main et lui demanda s'il osait se flatter d'avoir
eu quelque part en son souvenir auprès du Roi. Elle lui répondit
qu'elle n'avait eu garde d'y manquer, et lui étala » tous les ser-
vices qu'elle venait de lui rendre. « M. de Lauzun lui laissa tout
dire, ayant soin seulement de la faire marcher à petits pas, puir
(1} Saint-Simon, tcnls inédils.
Digitized by VjOOQIC
LA GRANDE MADEMOISELLE. S81
lui dit, doux et bas, mot pour mot, tout ce qui s'était passé entre
eux, sans y manquer d'une syllabe ; et de là, toujours doux et
bas, l'appelle par tous les noms les plus infâmes, l'assure qu'il
lui coupera le visage, et la conduit, quoi qu'elle pût faire, jusque
dans le ballet, où elle arriva plus morte que vive, se trouvant
mal et ayant presque perdu toute connaissance... Le Roi et elle
crurent que ce ne pouvait être que le diable, qui lui eût rendu un
compte si prompt et si fidèle de ce qui s'était passé (1). >i Fort en
peine l'un et l'autre, et dans une colère « horrible, » ils n'avaient
pas eu le temps de s'en remettre, que le favori faisait de nouveau
des siennes. Deux jours après cet événement inexplicable, il vint
casser son épée devant le Roi, en criant qu'il ne voulait plus ser-
vir un prince qui lui manquait de parole pour une... (Le moi ne
peut se répéter.) La conduite de Louis XIV dans cette conjonc-
ture est restée célèbre. Il ouvrit la fenêtre et jeta sa canne, en
disant qu'il serait fâché d'avoir frappé un gentilhomme.
Le lendemain Lauzun était à la Bastille, et il semblait que
ce fût pour longtemps, avec un monarque qui n'avait de sa
vie, môme enfant, pardonné un manque de respect. Mais le
public n'était pas au bout de ses étonnemens. A la fin du
second mois, c'était le Roi qui tâchait de se faire pardonner,
et Lauzun qui le prenait de haut, refusant les dédommage-
mens et préférant sa prison à la cour. On se représente ce que
durent éprouver Louvois et bien d'autres devant cet étrange mar-
chandage, ces allées et venues entre Saint-Germain et la Bastille,
pour obtenir de ce dangereux personnage qu'il daignât accepter
l'une des charges, si recherchées, et par les plus grands sei-
gneurs, de capitaine des gardes du corps. On juge de leurs
alarmes à son retour si prompt (2) et suivi d'un redoublement
de faveur. D'où lui venait son crédit auprès d'un prince si peu
accessible aux influences, et qui s'était toujours prétendu aussi
contraire aux favoris qu'aux premiers ministres? En quoi ce
petit Lauzun le méritait-il? Et en quoi méritait-il d'être la coque-
luche des femmes, qui couraient toutes après lui et se Tarrachaient
à force d'avances et de cadeaux, tout petit Poucet qu'il fût?
Car il n'avait pas grandi. « C'est, écrivait Bussy-Rabulin, un
des plus petits hommes... que Dieu ait jamais faits (3). » 11 n'avait
(1) Saint-Simon, Écrits inédits,
(2) Lauzun devint capitaine des gardes du corps en juillet 1669,
(3) Lettre à M- de Sévigné, du 2 février 1669.
Digitized by VjOOQIC
682 REVUE DES DEUX MONDES.
pas non pins embelli. Nous pouvons, là-dessns, en croire Made-
moiselle. Au plus fort de sa passion, voici comment elle dépeignait
Lauzun à M*** de Noailles : « C'est un petit homme ; personne
ne saurait dire qpi'il n'ait pas la tailJe la plus droite, la plus jolie
et la plus agréable. Les jambes sont belles ; un bon air à tout ce
qu'il fait ; peu de cheveux, blonds mais fort môles de gris, mal
peignés et souvent gras; de beaux yeux bleus, mais quasi tou-
jours rouges; un. air fin; une jolie mine. Son sourire plaît. La
bout du nez pointu, rouge ; quelque chose d'élevé dans la phy-
sionomie; fort négligé ; quand il lui platt d'être ajusté, il est fort
bien. Voilà l'homme. » Ce n'est pas séduisant; il n'y avait pas de
quoi le mettre aux enchères. On murmurait qu'il avait des secrets
pour se faire aimer.
« Pour son humeur et ses manières, continuait Mademoiselle,
je défie de les connaître, de les dire ni de les copier. » Le monde
n'était pas entièrement de cet avis. Il croyait savoir, tout an
moins, que M. de Lauzun était « le plus insolent petit homme 4
qu'on eût vu depuis un siècle (1), » et le plus malicieux. On j
citait de lui bien des traits sanglans, et l'on connaissait sa façon t
de pirouetter sur ses talons et de plonger dans la foule, avant |
que sa victime eût recouvré ses esprits. Le monde avait aussi la i
certitude que le favori était un intrigant. Lauzun machinait \
toujours quelque chose, fût-ce contre des indifférens : cela lui |
faisait la main. Pour le reste. Mademoiselle avait raison : on s'y
perdait.
Il avait beaucoup d'esprit. On se répétait ses mots, par
exemple sa réponse à une femme de ministre, qui lui disait
assez sottement, pour faire valoir la peine que se donnait son
mari : « Il n'y en a point de plus embarrassés que celui qui
tient la queue de la poêle, n'est-il pas vrai? — Pardonnez-moi.
madame, ce sont ceux qui sont dedans. » Mais il aimait à faire
Timbécile et à débiter d'un ton niais des choses n'ayant aucun
sens; il s'abandonnait à ce goût singulier, même devant le Roi.
Le contraste n'était pas moins grand entre ses prétentions à
avoir grand air, son désir d'en imposer, et Thabitude de se
composer des accoutremens grotesques, pour voir si quelqu'un
oserait rire de M. de Lauzun. On le trouvait chez lui en robe de
chambre et grande perruque, son manteau par-dessus sa n >e
(1) Mémoires el Réflexions du marquis de La Fare.
Digitized by VjOOQIC
LA GRANDE MADEMOISELLE. 583
de chambre, un bonnet de nuit sur sa perruque et un chapeau
à plumes sur le tout. Ainsi affublé, il se promenait de long en
large, en dévisageant ses domestiques, et malheur à qui ne
gardait pas son sérieux.
Il était en même temps avare et libéral, ingrat et reconnais-
sant, méchant avec délices et toutefois bon ami, très bon parent,
sans jamais cesser d*6tre dangereux. Il entreprit une fois de
pousser dans le monde un sien neveu, frais émoulu du Périgord.
Il l'équipa de sa bourse, et se donna la peine d^aller le présenter
à la cour, où leur apparition fit événement. On se les montrait
du doigt, et personne, pas môme le Roi, impassible par métier,
ne pouvait s'empêcher de rire : Lauzun avait eu la fantaisie de
faire habiller son neveu à la mode de son grand-père. Le pauvre
garçon se sentait si ridicule qu'il en mourait de honte, et qu'il
s'enfuit de Paris sans plus oser se montrer. Son oncle n'y avait
certainement pas mis de malice. Il ne s'était pas rendu compte ;
il avait un grain de folie.
Ce grain-là, quand il n'est pas trop gros, peut donner aux
gens une saveur particulière. Il avait séduit Mademoiselle, qui
essayait vainement de le définir, à propos de Lauzun, et se
rabattait à conclure : « Enfin il m'a plu ; je l'aime passionné-
ment. » Le Roi n'avait peut-être pas été insensible non plus à
ce je ne sais quoi ; mais la vérité oblige à dire qu'il avait été
séduit surtout par l'âme de parfait courtisan de ce demi -fou. La
cour de France ne possédait pas plus servile devant le maître
que « le plus insolent petit homme qu'on eût vu depuis un
siècle. » Ce Gascon jouait à Louis XIV des comédies de dévoue-
ment et d'admiration absolument éhontées, et qui réussissaient
tout de même. Le Roi s'était laissé persuader que M. de Lauzun
n'aimait que lui, ne vivait que pour lui, s'absorbait en lui, pour
ainsi parler, et le Roi en avait été touché. Il trouvait cela bien. Il
était prêt à beaucoup pardonner à l'homme qui donnait un si
bon exemple aux autres courtisans.
Lorsqu'on avait fait la part de l'originalité et celle de la bas-
sesse, dans la faveur de Lauzun auprès du prince; lorsqu'on
s'était rendu compte, d'autre part, que Louis XIV n'échappait
pas entièrement à la crainte inspirée par son favori; on conti-
nuait à se demander la cause d'une fortune si disproportionnée
au mérite. Lauzun était en passe d'arriver à tout, qti^nJ le
grain de folie le perdît.
Digitized by VjOOQIC
1
584 REVUE DES DEUX MONDES*
II
Une fois décidée, Mademoiselle n'avait plus songé qu'an
moyen de venir à bout de son dessein. Le premier pas lui pa-
raissait Tan des plus difficiles. C'était à elle, vu la disproportion
des rangs, à faire les avances et à demander la main de M. de i
Lauzun. Mademoiselle y était toute préparée ; elle ne redoutait 1
pas un refus. Mais il ne lui suffisait pas d'être épousée; elle 1
voulait avoir son roman, être aimée et se l'entendre dire, et c'était *
cela qui n'était pas tout simple : — a Je ne sais, dit-elle, s*il .•
voyait ce que j avais dans le cœur. Je mourais d envie de loi i
donner occasion de me dire ce que le sien sentait pour moi. Je |
ne savais comment faire. >» Il n'y avait que la Grande Mademoi- ■
selle, dans toute la cour de France, pour être aussi novice aux f
manèges d'amoureux. Après y avoir bien pensé, elle s'arrêta à
un expédient classique : ce sont les meilleurs. Elle résolut de
dire à Lauzun qu'il était question de la marier, et qu'elle vou-
lait en avoir son avis. S'il l'aimait, il se trahirait.
Elle se mit incontinent à sa recherche, ce même 2 mars ob j
elle s'était éveillée si gaie, et le trouva chez la Reine, à Theure où
cette princesse s'enfermait dans sou oratoire pour %< prier Dieu. »
Marie-Thérèse prolongeait pieusement ces séances, pendant j
lesquelles il s'établissait quelque liberté dans sa chambre, a Je |
m*en allai à lui et le menai dans une fenêtre. Â sa fierté et à son |
air, il me parut l'empereur de tout le monde. Je ccnnmençai: |
« Vous m'avez tant témoigné d amitié depuis quelque temps, que |
cela me donne la dernière confiance en vous, et que je ne veux I
plus rien faire sans voti*e avis. » Lauzun protesta, ainsi qu'il
convenait, de sa reconnaissance et de son dévouement, et elle
reprit : « On dit dans le monde que le Roi me veut marier
au prince de Lorraine; en avez- vous ouï parJer? » Non, il n'en
avait pas ouï parler. Mademoiselle enfila des explications con-
fuses sur ce qu'elle ' voulait rester en France, et trouver enfin
le bonheur, u Pour moi, conclut-elle, je ne saurais aimer ce
que je n estime pas. » Lauzun approuva tout et demanda:
« Songeriez- vous à vous marier? » Elle répondit naïvement:
a J*enrage quand j entends compter l«s gens qui aspirent à i a
succession. — Ah ; dit-il,... rien ne me donnerait tant d'en^ e
que cela de me marier I » Â cet endroit, la Reine sortit de s* d
Digitized by VjOOQIC
LA GBANDE MADEMOISELLE. 885
oratoire, et il fallut se quitter. Lauzun ne s'était pas trahi. Made-
. moiselle se sentait néanmoins très heureuse. — « Je songeais :
voilà un grand pas de fait, et il ne peut plus douter de mes
sentimens; à la première occasion^ je connaîtrai les siens. .Fêtais
bien contente de moi et de ce que j'avais ftiit. »
Lauzun avait en effet compris sur-le-champ que la Grande
Mademoiselle se jetait à sa tête, et il était bien décidé à entrer
dans le jeu, à tout hasard, pour en tirer ce qu'il pourrait. Sans
aller jusqu'au mariage, l'amour d'une grande princesse peut être
avantageux, de biien des fagons. Il se prêta donc à renouer Fentre-
lien et mit tout son art, tout son esprit, à défaut du moindi*e
sentiment, à échauffer la passion de cette vieille fille, et à Satter
Jes faiblesses qui se joignaient au mouvement dk son cœur pour
lui faire souhaiter de se marier.
Bile ne pouvait pas supporter la vision de ses héritiers aux
aguets : Lauzun appuya sur « le chagrin... d'entendre dire: un
tel aura une terre: Vautre une autre. Je le trouve très juste,
continuait-il; car il faut vivre tant que Ton peut, et n'aimer point
ceux qui souhaitent notre mort. »
Elle ne se résignait pas à vieillir. Ce n'était pas coquetterie;
Mademoiselle n'en avait jtimais eu; c'était conviction qu'elle
devait à sa haute naissance d'être une créature privilégiée. Elle
disait très sérieusement: « Les gens de ma qualité sont tou-
jours jeunes, » et elle s'habillait comme à vingt ans et continuait
à danser. Lauzun la mit sur ce sujet délicat, et ne lui ménagea
point les vérités désobligeantes, avant d'en arriver au baume qu'il
tenait en réserve. Il entrait dans ses habitudes de brutaliser les
femmes éprises de lui, pour se les soumettre, et il en avait ici
deux raisons pour une. « Sa maxime, rapporte Saint-Simon,
était que les Bourbons voulaient être rudoyés et menés le bâton
haut, sans quoi on ne pouvait se conserver sur eux aucun em-
pire. » Le .système ne lui avait pas mal réussi avec Louis XIV.
lauzun put croire dans ces premiers temps qu'il réussirait aussi
avec Mademoiselle, tant celle-ci acceptait humblement ses du-
retés.
Il lui disait : « Je trouve que vous avez raison de prendre
H" parti, rien au monde n'étant si ridicule, de quelque qualité
<î ^ Ton soit, que de voir une fille de quarante ans habillée dans
1< plaisirs, dans le monde, comme une de quinze qui ne songe
à ien. Quand Ion est à cet âge, il faut ou se faire religieuse ou
Digitized by VjOOQIC
'^'^'^"n™
586 REVUE DES DEUX MONDES.
dévote, ou, habillée modestement, n'aller à rien. » Il accordait
que Mademoiselle, par exception, « à cause de sa qualité, i
pourrait se permettre, de loin en loin, un acte ou deux d'opéra;
mais son lot de vieille fille était « d'aller à vêpres, au sermon,
au salut, aux assemblées des pauvres, aux hôpitaux. » Ou bien,
alors, se marier: c'était Talternative qu'il lui avait ménagée.
« Car Tétant, poursuivait-il, à tous les âges on va partout;
on est habillée comme les autres, pour plaire à son mari. On va
aux plaisirs parce qu'il veut que Ton fasse comme les autres. »
Chacune de ses paroles s'imprimait dans l'esprit de l'amou-
reuse princesse. Quand Saint-Simon, qui avait connu intime-
ment Lauzun, eut lu les Mémoires de Mademoiselle, il renonça à
conter après elle leur aventure, tant son récit était exact et vivant:
« Qui a un peu connu M. de Lauzun, écrivait-il, le recon-
naîtra en tout ce que Mademoiselle en raconte, et jusqu'à croire
Tenteudre parler (1). »
Par une contradiction très naturelle, Mademoiselle, au milieu
de son ivresse, conservait « du regret de n'être pas reine dans
des pays étrangers. » Lauzun s'efforça de l'en guérir. Il lui
représentait que la peine aurait passé le plaisir. « Si vous
aviez été reine, impératrice, vous vous seriez fort ennuyée...
Demeurez donc, toute votre vie, ici... Si vous avez envie de vous
marier, vous avez de quoi faire un homme égal en grandeur et
en puissance aux souverains. 11 saura par-dessus que vous aurez
le plaisir de l'avoir fait; il vous en aura l'obligation... 11 ne
faut point dire comme il faut qu'il soit fait pour posséder un tei
honneur; car, en vous plaisant et étant choisi par vous, ce sera
un homme admirable. Rien ne lui manquera; mais où est-il?»
Ce langage, qui nous paraît si clair, ne l'était pas encore assez
au gré de Mademoiselle. Cette princesse attendait toujours un
aveu, des douceurs, qui ne venaient jamais. Lauzun faisait l'ami
désintéressé, celui qui est entièrement hors de cause, et il étalait
à Mademoiselle toutes les raisons qui devaient la dégoûter d'un
niuriago inégal. Bien loin de chercher à lui parler, il se tenait
respectueusement à distance lorsqu'il la rencontrait. « C'était
moi, dit-elle, qui allais à lui. » Sa réserve et ses réticences attisaient
le feu, et cela le divertissait, mais il n'osait pas, pour le moment»
s'en promettre autre chose que plus de crédit encore h la cour.
(1) Écrits inédits.
Digitized by VjOOQIC
LA GRANDE MADEMOISELLE. 887
Sur ces entrefaites, la duchesse de Longueville (1) voulut
établir le comte de Saint-Paul, celui de ses fils qui ressemblait
« infiniment » à La Rochefoucauld. Malgré l'énorme différence
d'&ge — son fils n'avait que vingt ans — elle songea à Mademoi-
selle, qui était toujours le plus grand parti du royaume, et lui
fit porter des ouvertures qui furent éludées, mais avec une
douceur dont le monde s'étonna. Mademoiselle avait ses rai-
sons : « Pour moi qui avais mon dessein dans la tête, je
n'étais pas fâchée que le bruit courût que l'on parlait de me
marier à M. de Longueville (2); il me semblait que c'était, en
quelque façon, accoutumer les gens à ce que je voulais faire. »
Pour une fois que Mademoiselle se mêlait de faire de la diplo-
matie, son calcul se trouva juste. A quelques jours de là,
comme Ton causait de cette affaire devant Lauzun, l'un de ses
amis, auquel n'avait pas échappé que Mademoiselle l'écoutait
avec plaisir, lui demanda pourquoi il ne tenterait pas la for-
tune (3). D'autres seigneurs se joignirent au premier, et tous
ensemble lui assurèrent que rien n'était impossible à un homme
aussi avant dans les bonnes grâces du Roi. Lauzun se défendit
avec chaleur de penser seulement à épouser Mademoiselle; mais,
rentré au logis, il rumina toute la nuit celte conversation, et
commença dès lors à ne plus trouver Tidée aussi chimérique. Il
fallut remettre à plus tard à s'en assurer; le Roi emmenait la
cour en Flandre, et il avait donné le commandement de l'escorte
à son favori (4).
C'était un voyage politique. L'Espagne venait d'être 'vaincue
presque sans résistance dans la guerre de Dévolution (1667-1668).
Louis XIV jugeait utile de montrer la royauté française dans
toute sa pompe aux populations devenues nôtres par le traité
d*Aix-la-Chapelle (2 mai 1668), et chacun se préparait à faire
bonne figure dans un spectacle dont l'étrangeté n'a plus d'ana-
logue dans notre vie moderne. En 1658, Lorel, le gazetier, avait
(i) La sœur da Grand Condé. Snr son rôle pendant la Fronde, voir la Jêunês$ê
dtla Grande Mademùiselle, p. 284 et suivantes.
(S) M. de Saint-Paoi commença vers ce môme temps & porter le nom de Lon-
gueviUe.
(3) Cette conversation, qui donne la clef de la conduite de Lauzun, est rapportée
^9 Le Perroquet, ou les Amours de MademoUelle^ récit anonyme imprimé par
• Llvet à la suite de V Histoire amoureuse des Gaules (Paris, Jannet. 1851) ; et dans
'histoire de Mademoiselle et du comte de Losun (Bibi. Sainte-Geneviève, Ms. 3208).
i ne sont pas toujours des sources sûres; mais je crois que l'on peut s'y ûer ici.
(^) Mémairu de l'abbé de Choisy.
Digitized by VjOOQIC
^
588 REVUE DES DEUX MONDES.
évalué après ^de 12 000 âmes, « non compris les marmitons, »
le convoi formé par la cour à son départ pour Lyon. Ce chiffre
fut certainement dépassé en 1670, où la seule famille royale,
plus qu'au complet, puisqu'elle comprenait M""* de Montespan et
M"* de La Vallière, traînait une suite de plusieurs milliers de
personnes, non compris Tarmée d*escorte, en dames ou fiU^
d'honneur, gentilshommes, pages, «domestiques» de tout ordre
et des deux sexes, valetaille et valets des valets. Le Roi emmenait
jusqu'à sa nourrice. La noblesse, d'autre part, était plus disci-
plinée qu'au temps de Mazarin et d'Anne d'Autriche, et nul
n'avait osé rester en arrière. Le départ se fit de Saint-Germain,
le 28 avril. Pellisson écrivait, le surlendemain, à son amie AT^* de
Scudéry : « Il n'est pas possible de vous dire combien la cour
est grosse; elle n'est point telle à Saint-Germain ni à Paris. Tout
le monde a suivi (1). »
La quantité des bagages donnait à cette foule l'aspect d'une
tribu nomade en déplacement. Tous les hauts personnages
emportaient des mobiliers complets. Louis XIV avait dans ce
voyage une « Chambre de damas cramoisi, » pour lusage ordi-
naire, et uiie autre « très magnifique » pour les endroits où l'on
avait de la place. Le lit de cette dernière était « de velours vert
en broderie d'or » et « d'une grandeur immense... qui passait
celle de beaucoup de petites chambres. » Il était accompagné de
« toute la suite d'ameublemens qu'il faut, quand (le Roi) est logé
à Taise, et pour la Reine de même; ce sont de très belles tapis-
series des Gobelins,... quantité de plaques (2), bras et chandeliers
d'argent, et autres pièces. » Le service de la bouche emportait
une batterie de cuisine monstre, et les ustensiles nécessaires
pour servir, matin et soir, en vaisselle plate plusieurs tables im-
menses. Quand tout cela était déballé, Leurs Majestés étaient
a comme au palais des Tuileries, ou à peu près. »
Monsieur ne pouvait se passer d'être entouré de jolies choses,
ni de varier ses toilettes à l'infini; il était encombrant en voyage.
Mademoiselle, peu exigeante, avait néanmoins son rang à garder,
et sa « chambre de campagne » était imposante ; à un voyage, où
elle logea dix jours dans une maison de paysan, basse de pla-
(1) Lettres historiques. Pellisson accompagnait la cour en qualité d'historio-
graphe.
(2) Plaque : pièce d'argenterie ouvragée, au bas de laquelle se trouvait un
chandelier.
Digitized by VjOOQIC
LA GRANDE MADEMOTSELLE. 589
londy il fallut creuser le sol pour faire tenir sou lit à « pavillon. »
Parmi les courtisans, plusieurs des principaux, obligés par leurs
charges d'avoir table ouverte, menaient avec eux un personnel
et on matériel de cabaret ambulant. D'autres voulaient se faire
remarquer par la « galanterie » de leur équipage ; celni de
Lauzan avait été extrêmement admiré^ à sa sortie de Paris :
<c II tenait toute la rue Saint-Honoré, écrit Mademoiselle qui
l'avait croisé par hasard ; il était très beau et magnifique. » Les
gens modestes emportaient tout au moins un lit de camp, sous
peine de coucher par terre pendant tout le voyage.
On se représente le train de chariots, fourgons et chevaux
ou mulets de bât qui se déroula sur la route de Flandre, en
1670; la difficulté de faire arriver le soir à chacun ses bagages,
quand la couchée s'éparpillait sur une ville entière ou sur un
archipel de villages: les accidens de toutes sortes qui attendaient
la caravane, dans des chemins presque toujours effroyables et
au passage do rivières presque toujours sans ponts; Taffaire-
ment des uns^ l'impatience des autres et le désordre universel ;
l'angoisse d'avoir perdu ses cuisiniers, si l'on était Marie-Thérèse,
la désolation de ne plus retrouver son rouge et sa poudre, si Ion
était Mowieur ou quelque jolie femme; enfin, l'épreuve où
étaient mis les caractères, et l'espèce de gloire assurée à qui
gardait sa bonne humeur^ au travers de fatigues souvent exces-
sives et de contretemps perpétuels.
Louis XIV était bon voyageur, s'arrangeait de tout et exigeait
que Ton en fit autant; il détestait les gémissemens, les femmes
qui ont peur et celles qui tiennent à coucher dans un lit. La
reine Marie-Thérèse commençait à gémir, avant d'être montée en
voiture, et c'était une nouvelle publique que de l'avoir vue de
bonne humeur pendant un voyage. Les soupers de famine et les
nuits passées en carrosse, à attendre un chariot qui s*était
trompé de chemin, lui paraissaient d'effroyables calamités. Les
mauvaises routes la faisaient pleurer, et elle jetait les hauts cris
en traversant les gués ; on la trouva une fois, tout en larmes,
arrêtée en rase campagne et refusant obstinément d'avancer ou
de reculer. Ses peines étaient sans compensation, car elle n'avait
pas de curiosité. Les conférences dont le Roi régalait les dames,
'out le long du chemin, sur la tactique et les fortifications,
mnuyaient mortellement la pauvre Reine, et elle ne savait même
»as le cacher. A dire le vrai, de toutes ces femmes qui s'eniprcs-
Digitized by VjOOQIC
S90 EEVUB DES DEUX MONDES.
saient derrière le Roi, sur les remparts des villes ou les anciens
champs de bataille, en ayant Tair de boire ses paroles, la seule
Mademoiselle Técoutait avec plaisir; depuis ses exploits de
la Fronde, elle s'était toujours crue du métier.
Monsieur était d'une grande ressource en voyage. Lorsqu'il
choisissait d'être avec le Roi, Monsieur savait toujours tant de
nouvelles, que toute la carrossée s'animait à l'instant. Le soir,
quand les lits se faisaient attendre, il mettait des jeux en train,
ou bien il mandait les violons du Roi et donnait le bal ; faute de
mieux, on dansait dans une grange. Il n'était sensible qu'aux^,
accidens de toilette ; mais, pour ceux-là, il ne concevait pas que
l'on pût les prendre légèrement. Le voyage de 1670 fut contrarié
par des pluies torrentielles, et le plus mouillé était toujours le
commandant en chef des troupes, obligé de prendre tête nue les
ordres du Roi. Monsieur considérait avec une espèce d'indigna-
tion la mine piteuse de Lauzun, ruisselant et défrisé, et il disait
ensuite : « Pour rien je ne me montrerais à tous comme était
M. de Lauzun tantôt : il n'avait pas bon air avec ses cheveux
mouillés; jamais je n'ai vu un homme si affreux (1). »
Mademoiselle était encore plus indignée que Monsieur; mais
c'était que l'on pût trouver M. de Lauzun laid, « en quelque état
qu'il fût, » et que le Roi l'exposât de gaieté de cœur à s'enrhumer :
« M. de Lauzun était à tout moment sans chapeau et se mouil-
lait fort la tête. Je disais au Roi : « Sire, commandez-lui de mettre
son chapeau ; cela le fera malade. » Enfin je le dis si souvent, que
j'eus peur que l'on le remarquât. » Mademoiselle s'inquiétait peu
pour elle-même des misères de la route. Aucune femme ne fai-
sait moins de grimaces pour manger un mauvais souper, pour
coucher dans sa voiture ou dormir sur une chaise. Elle n'avait
cependant pas la réputation d'être bonne voyageuse, à cause de
la frayeur insurmontable que lui inspirait leau. Dans un gué,
elle criait autant que la Reine; les marques d'impatience du Roi
n'y pouvaient rien : « Dès que je la vois, disait-elle de Feau,
je ne sais plus ce que je fais. »
Le reste de la caravane était résigné à camper à la grâce de
Dieu. On savait qu'il fallait être content, sous peine de déplaire,
et l'on était accoutumé à être mal ; il en était de même dans tous
Us voyages. En 1667, la cour avait passé une nuit au château
(i) Mémoires àô Mademoiselle,
Digitized by VjOOQIC
LA GRANDE MADEMOISELLE. S91
de Mailly, près d'Amiens. L'abbé de Montigny, aumônier de la
Reine, écrivait le lendemain à des amies : a Mailly, mesdames,
est une chahuanterie... Tout le monde y était tellement entassé
que M""* de Montausier coucha sur un tas de paille dans un ca-
binet, les filles de la Reine dans un grenier sur un tas de blé et
votre serviteur sur un tas de charbon (1). » En 1670, la nuit du
3 au 4 mai défraya longtemps les correspondances.
La journée du 3 avait été pénible. L'immense convoi était
parti de Saint-Quentin pour Landrecies, de très bonne heure, par
une pluie battante^ qui faisait grossir à vue d'œil les cours d^eau
et les marais. D'heure en heure, on enfonçait davantage dans les
boues, et la route s'encombrait de chevaux et de muletç morts
ou abattus, de charrettes embourbées et de bagages déchargés.
Les carrosses ne tardèrent pas à se mettre de la partie. Le ma*
réchal de Rellefonds abandonna le sien dans une fondrière et fit
le reste de l'étape à pied, avec Benserade et deux autres. M. de
Cnissol (2) eut de l'eau par-dessus les portières, en traversant la
Sambre, et M. de Bouligneux (3), qui le suivait, fut contraint de
dételer au milieu de la rivière et de se sauver sur l'un des che-
vaux. Quand ce vint à la Reine et à Mademoiselle, on eut beau les
conduire à un autre gué, « fort sûr, » leurs cris et leur agitation
furent tels, que l'on renonça à les faire passer. Elles allèrent
chercher un abri dans la seule habitation du rivage. C'était une
pauvre maison, composée de deux pièces se commandant, et
n'ayant que la terre pour plancher ; Mademoiselle y enfonça
jusqu'au genou dans un trou boueux. Landrecies était sur l'autre
bord, la nuit tombait, et chacun mourait de faim, car Ton n'avait
presque rien eu à manger depuis Saint-Quentin. Le Roi, très mé-
content, déclara que tout le monde resterait là., et que l'on atten-
drait le jour dans les carrosses.
Mademoiselle remonta dans le sien, mit son bonnet de nuit,
sa robe de chambre et se délaça en dessous, mais elle ne put
fermer l'œil, « car c'était un bruit effroyable. » Quelqu'un lui
dit : « Voilà le Roi et la Reine oui vont manger. » Elle se fit
porter telle quelle, à travers les bourbiers, dans la petite maison,
et trouva la Reine fort maussade. Marie-Thérèse n'avait pas de
(1) De La Vallièi^ à Montespan, par Jean Lemolne et André Lichtenbcr^er.
(2) Emmanuel II de Crussol, duc d'Uzès. Il avait épousé la fille du duc de Mon
aosier et de Julie d'Angennes.
(3) Probablement l'oncle par alliance de Buss^-Rabatin.
Digitized by VjOOQIC
592 BE\aiE DES DEUX MONDES.
lit, et elle se lamentait, disant « qu'elle serait malade si elle ne
dormait point, » et demandant où était le plaisir de voyBg^
pareils ? Louis XIV mit le comble à son chagrin en proposant
de coucher toute la famille royale et quelques familiers dans la
plus grande des deux pièces, l'autre devant servir de quartier
général à Lauzun : « Voilà, disait le Roi, qu'on vient d'ap-
porter des matelas ; Romecourt (1) a un lit tout neuf sur quoi
vous pourrez dormir. » — « Quoi ! se récriait la Reine, coucher
tous ensemble, cela serait horrible !» — « Quoi ! reprenait le
Roi, être sur des matelas tout habillés, il y a du mal? Je n'y en
trouve point. » Mademoiselle, prise pour arbitre, n'y en trouva
point non plus, et la Reine céda.
Cependant la ville de Landrecies avait envoyé à ses souve-
rains un c( bouillon fort maigre, » dont la mauvaise mine con-
sterna Marie-Thérèse. Elle le refusa avec dépit. Quand il fut bien
entendu « qu'elle n'en voulait point, » le Roi et Mademoiselle,
aidés de Monsieur et de Madame, l'expédièrent en un instant, et,
dès qu'il n'y eut plus rien, la Reine dit : « J'en voulais, et Ton
a tout mangé I » On allait rire, au mépris de l'étiquette, sans un
grand plat venu aussi de Landrecies, et sur lequel on se jeta. Il
y avait dedans, raconte Mademoiselle, des viandes « si dures,
que Ton prenait un poulet à deux par chaque cuisse et on avait
peine en le tirant de toute sa force d'en venir à bout. » Puis
Ton se coucha. Ceux qui n'avaient pas encore leur bonnet de
nuit et leur robe de chambre, les mirent (2), et c'est dans l'appa-
reil d'Ai-gan qu'il faut se représenter la royauté française, pendant
cette nuit mémorable.
Au com de la cheminée, sur le lit de Romecourt, était la
Reine, tournée de manière à regarder ce qui se passait: — « Vous
n'avez qu'à tenir votre rideau ouvert, disait le Roi, vous nous
verrez tous. » Auprès de la Reine, sur un matelas, étaient M"" de
Béthuue, sa dame d'atour, et M°* de Thianges, sœur de M"* de
Montespan. Venaient ensuite, sur trois matelas se touchant faute
de place. Monsieur et Madame, Louis XIV et la Grande Mademoi-
selle, M"' de La Vallière et M"* de Montespan. Une duchesse,
une marquise et une fille d'honneur se serraient sur un dernier
matelas, placé en équerre, et des plus gênans pour le va-et-vient
des officiers ayant affaire au quartier général, dans la pièce du
(1) Romecourt était lieutenant des gardes du Roi.
(2) 11 est évident qu*on les avait avec soi dans sa voiture, à tout événement.
Digitized by VjOOQIC
LA GRANDE MADEMOISELLE. SD3
fond. Par bonheur pour tout le monde, le Roi finit par faire dire
à Lauzun de pratiquer un trou dans le mur extérieur de sa
chambre et de donner ses ordres par là. Le dortoir royal eut ainsi
quelque tranquillité, et Ton put s'endormir.
A quatre heures du matin, Louvois vint avertir que Ton avait
fait un pont. Mademoiselle éveilla le Roi, et chacun se leva. Ce
ne fut pas un beau coup d'œil. Les cheveux étaient pendans et
les visages fripés. Mademoiselle se croyait « moins défigurée »
que les autres, parce qu'elle se sentait très rouge, et elle s'en
réjouissait, ne pouvant éviter d'être vue par Lauzun'. La famille
royale remonta en carrosse et s'en alla tout droit entendre une
messe à Landrecies, après quoi ces augustes personnes se cou-
chèrent, et dormirent une partie de la journée.
Le soir même, à peine levée. Mademoiselle fut très grondée
par"* Lauzun de ses peurs ridicules de l'eau. Gela lui fut très
doux; c'était la première fois qu'il s'arrogeait pareille liberté, et
les femmes très amoureuses commencc(nt toujours par aimer le
ton de maître. Ils se voyaient moins souvent qu'à Saint-Germain,
mais avec plus de liberté. Les hasards des voyages leur valaient
çà et là de longs tète-à-tête, qu'ils mettaient à profit, elle pour de-
venir pressante, lui pour se faire désirer. Il lui dit un jour qu'il pen-
sait à quitter le monde : « J'y entrevois, continua-t-il, de si belles
et de si grandes espérances I et si elles me manquent, je mour-
rai de douleur. » — « Mais, fit Mademoiselle, ne songerez-vous
jamais à vous marier 7 » — « La seule chose, répondit-il, à quoi
je songerais si je me voulais marier, ce serait & la vertu de la
demoiselle : car s'il y avait la moindre faute, je n'en voudrais
pas ; fût-ce vous, qui êtes au-dessus de tout. » Il disait cela parce
que le bruit courait que le Roi voulait marier son favori avec
M"* de La Vallière. Mademoiselle s'écria ingénument : « Mais
vous voudriez bien de moi ; car je suis sage. » — « Ne faisons
point de contes de Peau (TAne quand nous parlons sérieuse-
ment. D — « Mais revenons donc à moi... » C'était justement ce
qu'il ne voulait point. Il se rappela tout d'un coup que Tambas-
sadeur de Venise l'attendait.
Une autre fois. Mademoiselle lui dit, en l'abordant, qu'elle
était « toute résolue de se marier » et que son choix était fait.
Elle ajouta : « J'en veux parler au Roi et me marier en
Flandre ; cela fera moins de bruit qu'à Paris. » — « Ah ! gardez-
vous-en bien, s'écria Lauzun alarmé, car il ne jugeait pas le ter-
TOMB XXIII. — 1904. 38
Digitized by VjOOQIC
S94 REVUE DES DEUX MONDES.
rain assez préparé; je ne le veux pas;... je m'y oppose. »
Quelques jours après, ils regardaient ensemble par une fenêtre
et échangeaient leurs impressions sur les gens de qualité qui
venaient & passer, « leur taille, leur air, leur mine, leur esprit. »
Au bout de quelque temps, Lauzun dit : « Par ce que je vois, ce
n*est pas un de ceux-là que vous choisirez. » — <( Non, assuré-
ment, répliqua Mademoiselle. Je voudrais qu'il passât et vous
le pouvoir montrer. » Comme on avait beau passer, elle reprit:
« Il faut chercher : il y en a encore quelque autre. » « Sur cela,
rapportent ses Mémoires, il sourit, et nous parlâmes d'antre
chose. » Ils avaient maintenant de ces sourires d'intelligence.
Cependant la cour re\ànt & Saint-Germain (le 7 juin), sans que
Mademoiselle eût obtenu la parole décisive qu'elle ne cessait de
mendier. Lauzun apposait des atermoiemens à toutes ses
avances. Calcul ou excès de prudence, il allait avoir à s'en
applaudir.
ni
Quinze jours s'étaient encore passés dans les détours et les
faux-fuyans. Mademoiselle en était excédée. Tout en comprenant
qu'un cadet de Gascogne ne pouvait pas lui dire : « Prenez-moi, »
il était si peu dans son caractère de jouer au plus fin, qu'elle
trouvait « les manières de M. de Lauzun à son égard... extra-
ordinaires. » Lauzun était trop compliqué pour une personne qui
Tétait si peu. La Bruyère lui-même allait renoncer à le pénétrer,
et l'avouer dans le passage où il le peint sous le nom de Straton:
« Caractère équivoque, mêlé, enveloppé; une énigme; une ques-
tion presque indécise. » Persuadée qu'il ne se dérobait que par
respect, Mademoiselle résolut de brusquer les choses.
Le 20 juin, la cour alla a prendre les divertissemens de la
belle saison (1) » à Versailles. Monsieur et Madame s'en furent
& leur château de Saint-Cloud, Mademoiselle suivit la cour. Lau-
zun s'était absenté, mais il avait soin de venir, de temps à autre,
faire des apparitions chez la Reine. Un soir qu'il y avait rencon-
tré Mademoiselle et qu'il la plaisantait au sujet du duc de Lon-
gueville, cette princesse lui dit vivement : — « Assurément, je
me marierai; mais ce ne sera pas à lui. Je vous prie que je vous
(1) Gczette de Renau4ol,
Digitized by VjOOQIC
LA GRANDE MADEMOISELLE. S85
parle demain; car je suis détermiaée, résolue de parler au Roi,
et je voudrais bien que tout ceci fût fini devant le 1*' juillet. »
Il répondit : — « Je m'en vais demain à Paris, et dimanche, sans
faute, je serai ici; et nous causerons de toute chose; je com-
mence à avoir aussi envie que vou^ de voir tout ceci fini. »
Le dimanche (29 juin), vers le soir, Lauzun n'était pas encore
arrivé. On vint à la chambre de Mademoiselle l'avertir que la
Reine l'attendait pour la promenade. Elle sortit en courant et
croisa le comte d'Ayen (1), l'air très pressé aussi, qui lui dit en
passant : « Madame se meurt! Je cherche M. Vallot (2), que le
Roi m'a commandé d'y mener. » En bas, la Reine conta dans son
carrosse l'histoire du verre d'eau de chicorée, et que Madame se
croyait empoisonnée. On s'étonnait, on s'exclamait : « Âh!
quelle horreur! » on se regardait et l'on ne savait que faire;
Marie-Thérèse était descendue de voiture et se promenait en
bateau, très paisiblement, sur le grand canal. Survint précipitam-
ment un gentilhomme : Madame était à l'extrémité et faisait dire
à la Reine de ne point tarder, si elle voulait la voir. On regagna
K fort vite » le château, où l'embarras recommença. La Reine
demandait à chaque instant: « Que ferai-je?... Que ferai-je? »
ne se décidait point et empêchait Mademoiselle de partir sans
elle. Enfin le Roi parut. Il prit la Reine dans son carrosse, avec
Mademoiselle et la comtesse de Soissons. M*** de Montespan et
M^** de La Vallière suivirent. Il était onze heures, quand la famille
royale mit pied à terre, & la porte du château de Saint-Cloud*
Le spectacle qui l'attendait a été redit cent fois. C'était, sur
an lit, une pauvre petite figure échevelée, pathétique de souf-
france, et déjà tirée par l'approche de l'agonie. Sa chemise dé-
nouée laissait voir sa maigreur, et elle était si pâle que, sans ses
cris, on l'aurait crue expirée. Nous savons par M*** de La
Fayette (3) que les premiers sentimens de l'entourage avaient
été la pitié et l'attendrissement, naturels en pareil cas, et re-
doublés ici par les douleurs effroyables et la douceur devant la
mort de cet être jeune et charmant. L'état de Madame avait
touché jusqu'à Monsieur, si dur pour elle depuis qu'elle l'avait
blessé par ses légèretés, de sorte « qu'on n'entendait plus (dans
1) Capitaine des gardes du corps. U fut depuis duc de Noailles et martehai de
Pi ICC.
2) Premier médecin du Roi.
K Biitoirê de Madame Henriette d'Angleterre,
Digitized by VjOOQIC
596 REVUB DBS DECX MOlfBBS.
sa cûambre; qne lé' bruit que font des personnes qui pleurent. »
L'entrée des souverains avec leur suite changea soudain les
dispositions de cette chambre. Louis XIV, cependant, était siû-
cèrement affligé, Mademoiselle sincèrement émue, et le reste
sentait « qu'on perdait avec (Madame) toute la joie, tout l'agré-
ment et tous les plaisirs de la cour (1); » mais l'égoîsme et
l'intrigue marchaient sur les talons des Majestés. Tout en pleu-
rant, chacun se mit à songer aux conséquences de cette mort.
Qui hériterait du grand crédit de Madame? Qui Monsieur allait-
il épouser? Serait-ce Mademoiselle? Comment s'en trouveraient
les intérêts de tel ou tel? La mourante sentait autour d'elle
conmie un refroidissement : « Elle voyait la tranquillité de
tout le monde avec peine, rapporte Mademoiselle ; car je n'ai
jamais rien vu de si pitoyable que l'état où elle était, et celui
où elle voyait les autres... On causait dans la chambre; on allait
et venait; on riait quasi. » Monsieur n'était plus « qu'étonné »
de ce qui lui arrivait. Mademoiselle l'ayant engagé à faire appe-
ler un prêtre, il lui dit : « Qui enverrons-nous chercher qui eût
un bon air à mettre dans la Gazette? » Monsieur est tout entier
dans cette question.
Après le départ du Roi, qui en entraîna d'autres, la scène
changea encore. Monsieur avait envoyé chercher Bossuet, qui a
raconté sa course & Saint-Gloud dans une lettre & l'un de ses
frères. Il semble, à le lire, que sa présence chez Madame ait
purifié les esprits des préoccupations terrestres, pour n'y souffrir
d'autre pensée que celle de la grandeur de la mort. En tout cas,
Madame donna l'exemple, en prouvant de toutes les manières, et
jusqu'à son dernier soupir, qu'elle se savait en train d'accomplir
« la plus importante action de notre vie (2). » — « Je la trouvai
avec une pleine connaissance, dit Bossuet, parlant et faisant
toutes choses sans trouble, sans ostentation, sans effort et sans
violence, mais si bien et si à propos, avec tant de courage et de
piété quefeti suis encore hors de moi! » Dieu eut ainsi le der-
nier mot.
A Versailles, la Reine s'était mise à souper en rentrant. Ma-
demoiselle apercevait Lauzun parmi les assistans. « En sortant
de table, je lui dis : « Voici ce qui nous déconcerte. » Il me
(1) M"o de Sévigné à Bussy-Kabulia. Lel/re du G juillcl lir.O.
(2) M— df. Sévigné à Bussy-^abutin [Lettre du ilj janvier Hî8*) h propos di .
mort de Coiiilé.
Digitized by VjOOQIC
LA GRANDE MADEMOISELLE. 597
dît : w Beaucoup, et j*ai peur que ceci ne rompe tous nos pro-
jets. » Je lui dis : « Ah ! non, quoi qu'il puisse arriver. » Elle
ne put dormir de la nuit : comment se débarrasser de Monsieur,
si le Roi « voulait » ce mariage ? À six heures du matin, on vint
de Saint-Gloud annoncer la mort de Madame. A cette nouvelle,
<i le Roi, continue Mademoiselle,... résolut de prendre méde-
cine, » et cette princesse, survenant avec la Reine, le trouva en
robe de chambre, qui pleurait Madame de bon cœur et s'atten-
drissait sur lui-môme. Il dit à Mademoiselle : « Venez me voir
prendre médecine, afin de ne plus faire de façons et de faire
conune moi. » Après avoir bu, il alla se recoucher, et. la mati-
née se passa autour de son lit, & parler de la morte. Dans Taprès-
midi, le Roi sliabilla, et vint causer des funérailles avec Made-
moiselle, la grande autorité de la cour en matière d'étiquette.
Dès que tout fut réglé, il lui dit la parole qu'elle attendait et
qu'elle redoutait : « Ma cousine-, voilà une place vacante : la
voulez-vous remplir? » Je devins pâle comme la mort, et je lui
dis : « Vous êtes le maître, je n'aurai jamais de volonté que
la vôtre. » Il me pressa ; je lui dis : « Je n'ai rien à dire que
cela. » — « Mais y avez- vous de l'aversion? » Je no dis rien; il
me dit : « J'y travaillerai et je vous en rendrai compte. » Dans
les salons, la foule remariait Monsieur tout haut. On disait :
« A qui? » et l'on regardait Mademoiselle.
Lauzun prit la chose en homme d'esprit, sans s'attarder a
d'inutiles regrets, ni feindre un désespoir amoureux qui était
fort loin de lui. Ce fut d'un air très dégagé, et très gai, trop
même au gré de Mademoiselle, qu'il la félicita et qu'il refusa
d'écouter ses protestations que « cela ne se ferait point. »
« Le Roi, lui disait-il, veut que vous épousiez Monsieur; il
lui faut obéir. » Il Tobjurguait de ne pas hésiter, et lui dépei-
gnait les joies des grandeurs et le bonheur d'ôtre toujours en
fêle avec Monsieur. Elle répondait : a Songez que j'ai plus de
quinze ans, et que vous me proposez des choses propres aux
enfans. » De tous les honneurs attachés au rang de belle-sœur
du Roi, un seul la touchait: c'était que l'on avait une bonne
place dans le carrosse royal, au lieu d*ètre toujours sur le stra-
pontin, et elle représentait à Lauzun que la bonne place « ne
( urerait pas; » il faudrait la rendre aux enfans du Roi dès qu'ils
feraient grands. Il répliquait à tout qu'il fallait obéir. Une fois,
i ajouta : « Il faut oublier lo passé. Pour moi, je ne sais plus
Digitized by VjOOQIC
598 REVUE DES DEUX HOlfDES.
rien de ce que vous m'avez conté : depuis quelque temps, j*ai
tout oublié. » Une autre fois, il laissa voir qu'il n'ignorait pas
ce qu'il perdait. Elle venait de répéter : « Ah! cela ne se fera
point. » — « Ah! si, repartit Lauzun, et j'en serai bien aise; car
je préfère votre grandeur & ma joie et & ma fortune; je vous
suis trop obligé pour avoir d'autres sentimens. » — « Il ne m'en
avait jamais tant dit, » fait remarquer Mademoiselle. Après ces
entretiens, elle allait s'enfermer pour pleurer. L'idée d'épouser
Monsieur lui était maintenant odieuse, pour d'autres raisons
encore que sa passion.
Non pas qu'elle le soupçonnât d'avoir empoisonné sa femme;
Mademoiselle l'en croyait incapable; mais elle ne pouvait se
faire à Tidée des favoris de Monsieur et de leur toute-puissance
dans la maison. L'un d'eux, M. de Beuvron (1), l'avait confirmée
dans ses répugnances, en venant insolemment, et maladroite-
ment, l'assurer de sa protection et de celle du chevalier de Lor-
raine. Il lui avait dit en propres termes : «J'aurais plus d'avan-
tage que ce fût vous qu'une de ces princesses d'Allemagne,
qui n'aurait pas un sou de bien, qui fera de la dépense; et
vous, vous en avez beaucoup. Ce que le Roi donne. Monsieur en
pourra faire des libéralités; ainsi nous y trouverons bien mieux
notre compte. » Adressé à une princesse aimant autant son
argent, ce discours n'était pas habile. La suite le fut encore
moins : « Quand nous aurons fait votre mariage, vous nous en
aurez lobligation; car vous savez bien que nous le pouvons. »
Mademoiselle le laissa dire et conta la scène au Roi : « Il vous
a parlé comme un sot, » fit Louis XIV avec son bon sens ordi-
naire.
Elle ne pouvait pas se résigner, et Laozun tremblait qu'on
ne Ten rendit responsable. Il vint une dernière fois trouver
Mademoiselle chez la Reine, et lui dit : « Je viens vous sup-
plier très humblement de ne me plus parler. Je suis assez
malheureux pour déplaire & Monsieur... Il croirait que toutes
les difficultés que vous pourriez faire... viendraient de moi.
Ainsi... je n'aurai plus l'honneur de parler & vous. Ne m'appelez
point en lieu du monde; car je ne répondrais pas. Ne m'écrivez
ni m'envoyez. Je suis au désespoir d'être obligé d'en user ainsi;
mais c'est une chose que je dois faire pour l'amour de vous. »
(i) Charles d'Harcourt, chevalier, puis comte de Beuvron, était Tan de ceux que
U bruit public accusa d'avoir contribué à la mort de Madame.
Digitized by VjOOQIC
LA GRANDE MADEMOISELLE. S99
Elle ergotait, essayait de le retenir : il lui répéta son refrain
accoutumé, qu'il fallait obéir, et prit froidement congé, tandis
qu'elle s'écriait : « Mais ne vous en allez pas. Quoi! je ne vous
parlerai plus! » A partir de ce jour, Lauzun l'évita soigneuse-
ment. Un soir que cette princesse lui avait commandé de renouer
son ruban de manchette, il « répondit qu'il n'était pas assez adroit, »
et céda la place à M"* de La Vallière. Il évitait môme de regarder
du côté de Mademoiselle.
Louis XIV avait trouvé son frère tout endoctriné sur les avan-
tages d'épouser beaucoup de millions ; Monsieur demandait seule-
ment un délai, ne voulant pas, avec les bruits qui couraient,
paraître trop pressé de remplacer la morte. Mademoiselle s'étu-
diait de son côté à traîner les choses en longueur. De l'un &
l'autre, le mois de septembre s'avançait, lorsque le Roi dit & sa
cousine en présence de la Reine : « Mon frère m'a parlé ; il
souhaite qu'au cas que vous n eussiez point d'enfans, vous don-
niez tout votre bien & sa fille (1), et il dit qu'il souhaite fort de
n'en point avoir, pourvu qu'il soit sûr que ma fille épouse son
fils. Je lui ai dit que je lui conseillais d'avoir des enfans, parce
que ce n'était pas une chose sûre. »
Monsieur avait treize ans de moins que Mademoiselle, et
celle-ci savait ce que parler veut dire. Elle se mit néanmoiiAS à
rire: « Jamais en se mariant on n'a dit que l'on souhaite de
n'avoir point d'enfans. Je ne sais si ce propos est obligeant; qu'en
dit Votre Majesté? » Le Roi riait aussi : « Il a dit bien d'autres
choses sur ce chapitre, plus ridicules, que je lui ai conseillé de
ne pas dire, pour son honneur. » La plaisanterie se prolongea
malgré la Reine, qui s'écriait : « Gela est bien vilain! » Enfin,
Mademoiselle conclut d'un ton sérieux : « Quoique je ne sois
pas jeune, je ne suis pas d'un âge & ne pouvoir avoir d'enfa^ \,
A ime créature fort inférieure on fait de ces propositions ; ainsi
Votre Majesté veut bien que je dise qu'elles ne me sont pas
agréables. » Le Roi reprit aussi son sérieux pour prévenir sa cou-
sine, qu'il ne donnerait jamais & son frère ni gouvernement, ni
rien de ce qui procure la puissance, mais seulement des pierreries,
meubles et autres jdlîets. C'était encore l'une des leçons de la
Fronde, et Louis XIV insiste sur cette résolution dans ses Mé-
(1) Monsieur avait deux filles de son premier mariage : Marie-Louise d'Orléans,
qui épousa, en 1679, Charles II, roi d'Espagne, et Anne-Marie de Valois, mariée,
en 1684, à Victor-Amédée U, duc de Savoie
Digitized by VjOOQIC
1
600
REVUE DES DEUX MONDES.
moires (1). Mademoiselle le remercia ironiquement de tout faire
pour lui rendre Monsieur souhaitable, et, voyant aux questions
du Roi qu'il avait eu vent de quelque chose, elle dépeignit h mots
couverts l'avenir qu'elle entrevoyait. La Reine demandait ce
que cela voulait dire. Louis XIV se taisait : « J'ose espérer, fit
Mademoiselle en terminant, que je ferai ce que je voudrai et que
(le Roi) ne me contraindra pas. » — « Non, sûrement, répliqua-
t-il; je vous laisserai faire tout ce que vous voudrez et je ne
contraindrai jamais personne. » Il ajouta, un instant après :
« Allons dîner, » et l'on se sépara.
Des semaines s'écoulèrent encore. Les favoris de Monsieur
s'étaient refroidis sur une alliance où, à la réflexion, l'humeur
de Mademoiselle leur faisait craindre de ne pas trouver leur
compte (2). Les choses se passèrent avec beaucoup de douceur
quand cette princesse, un soir d'octobre, supplia le Roi qu'il n'en
fût plus question. Louis XIV parut indifférent. Monsieur se fâche
un instant et n'y pensa plus. La seule Marie-Thérèse, qui ne
s'intéressait ni & son beau-frère, ni à sa cousine, « fut au déses-
poir, raconte Mademoiselle, car elle veut que l'on se marie et
que l'on ait des enfans. » Mais nul ne s'occupait des désespoirs
de Marie-Thérèse.
Lauzun approuva Mademoiselle, et cessa de la fuir. Ce fut
tout. Pour un grand ambitieux, il n'était pas assez beau joueur
avec la fortune ; il avait trop peur d'être dupe. Il avait repris son
attitude revôche, et refusait toujours d'écouter le nom de celui
que Mademoiselle avait choisi. Certain jeudi soir, qu'elle l'avait
menacé de « souffler contre le miroir et de l'écrire, » minuit sonna
pendant leur contestation : « Il n'y a plus moyen de le dire, fit
Mademoiselle, car il serait vendredi. » Elle croyait au vendredi.
Le lendemain, elle prit une feuille de papier, écrivit tout en haut:
« C'est vous, » et cacheta. « Ce jour-là je ne le vis qu'en allant
souper. Je lui dis : « J'ai le nom dans ma poche ; mais je ne
vous le veux pas donner le vendredi. » Il me dit : « Donnez-le-
moi; je vous promets que je le mettrai sous le chevet de mon
lit, et que je ne l'ouvrirai pas que minuit ne soit sonné. » Elle
n'avait pas confiance, et lui ne songeait même pas & sacrifier
une course arrangée pour le samedi. « Eh bien! j'attendrai à
dimanche, » dit Mademoiselle avec une patience inconcevable
(1) Cf. Mémoires de Louis XIV « pour l'année 1666. «» Édition Charles Dreyss.
(2) Cf. Segraisiana.
Digitized by
GoogI(
pir^
LA GRANDE MADEMOISELLE. ' 601
et sa seule vengeance fut de se faire prier, le dimanche, avant
de donner son papier. Ils étaient seuls au coin du feu, chez la
Reine : « Je tirai cette feuille, où il n'y avait qu'un mot qui en
disait beaucoup ; je la lui montrai ; je la remettais dans ma poche ;
je la mettais dans mon manchon, il me pressait fort de la lui
donner, en disant que le cœur lui battait;... Avant que de lui
donner je lui dis : a Vous répondrez dans la même feuille... »
Le soir, alors qu'elle n'osait lever les yeux sur lui, il lui déclara
qu'elle se moquait de lui, qu'il n'était pas « assez sot pour y
donner, » et ce fut aussi le thème de la lettre qu'il lui remit. En
même temps, il commençait à être ému de sentir & portée de
sa main une élévation aussi prodigieuse, et il ne pouvait toujours
se défendre de répondre sérieusement à Mademoiselle.
Elle lui parlait du bonheur qui les attendait, et de ses projets
pour faire de lui le plus grand seigneur du royaume. Il lui dé-
conseillait toujours de s'abaisser de la sorte, mais un jour il
ajouta : « Quand on se marie, il faut connaître l'humeur des
gens. Je vous veux dire la mienne. » Il se peignit alors au natu-
rel, bizarre et insociable, et ne pouvant vivre que dans le sillage du
Roi : — « Ainsi je serais un mari que l'on ne verrait guère, et,
quand on le verrait, qui ne serait pas divertissant. » Ensuite il
broda, affirmant qu'il était corrigé des femmes et qu'il n'avait
aucune ambition : « Quand on me voudrait donner un gouver-
nement, je n'en voudrais point. Après tout cela, me vondriez-
vous? » — « Oui, je vous veux... » — « Ne trouvez-vous rien à
ma personne qui vous dégoûte ? » Cette question avait sa
raison d'être; Lauzun était « malpropre (1); » mais elle indigna
Mademoiselle : « Quand vous avez peur de ne pas plaire,
c'est que vous vous moquez des gens: vous u'avez que trop plu,
dans votre vie; mais moi! Ne trouvez- vous rien en ma figure
de déplaisant? Je crois n'avoir nul défaut extérieur que les dents,
que je n'ai pas belles: mais c'est un défaut de race, et cette race
en peut faire passer quelques-uns. » — « Assurément, » fit-il,
et elle n'en put tirer un compliment.
Sur ces entrefaites, la cour rentra au Louvi*e et aux Tuileries,
Mademoiselle au Luxembourg. Après mainte hésitation, Lauzun
consentit qu'elle écrivit une lettre, où elle suppliait le Roi d'où- '
blier tout ce qu'il lui avait toujours entendu dii*e contre les ma-
(i) Mémoim de l'ftbbé de Cboisy.
Digitized by VjOOQIC
1
602
REVUB DES DEUX MONDES.
riages inégaux, et de lui permettre d'être heureuse. L'opinion
des contemporains (ut que Lauzun avait pris les devans. Le
chargé d'affaires d'Espagne écrivait de Paris le 21 décembre :
« Il est certain, à ce que l'on 'dit, qu'il en est venu là avec
l'autorisation et la permission du Roi (1). » La voix publique,
dont les nouvellistes du temps nous ont conservé Técho, ajoutait
que M"* de Montespan avait été très mêlée à toute cette affaire,
version que confirment deux de ses lettres à Lauzun (2), et
qu'elle avait enlevé le consentement du Roi en lui disant :
ce Hé I Sire, laissez-le faire, il a assez de mérite pour cela (3). »
Il y avait entre elle et Lauzun quelque chose que l'on ne sait
pas, et qui les rapprochait toujours, quelque mal quïls se
fussent fait.
Le Roi avait répondu à Mademoiselle, sans dire ni oui ni
non, que sa lettre l'avait étonné, et qu'il lui demandait d'y mieux
penser. Il lui redonna le môme avis, trois jours après, dans un
tête-à-tête qui eut lieu entre deux portes et à deux heures du
matin : « Je ne vous le conseille pas ; je ne vous le défends
point; mais je vous prie d'y songer. » Il ajouta que l'on com-
mençait à en parler et que bien des gens n'aimaient pas M. de
Lauzun : « Prenez là-dessus vos mesures. » Ils firent leur profit
de l'avertissement. Le lundi, 15 décembre 1670, dans l'après-
midi, les ducs de Montausier et de Créquy, le maréchal d'Albret
et le marquis de Guitry se présentèrent ensemble devant
Louis XIV et lui demandèrent la main de Mademoiselle pour
M. de Lauzun, « comme députés, pour ainsi dire, de la noblesse
de France, qui recevrait à grand honneur et à grande grâce,
que le Roi voulût permettre qu'un simple gentilhomme qualifié
épousât une princesse de ce rang (4). » Cette démarche était une
idée de Lauzun. Elle réussit auprès du Roi, et, après qu'il eut été
remercié au nom de toute la noblesse de son royaume, Made*
moiselle, qui faisait semblant d'écouter un sermon derrière la
Reine, fut avertie que M. de Montausier la demandait. Il lui
conta le bon accueil qu'ils avaient reçu et finit en ces termes :
« Voilà une affaire faite ; mais je vous conseille de la laisser le
(1) Don Miguel de Iturrieta à don Diego de la Torre {Arehivet dé la BoêHUe),
(3) Madame de Montespan et Louis XIV, par P. Clément, p. 918.
(3) Histoire, etc. (Bibl. Sainte-Geneviève, Ma. 3208). La même version se re
trouve, avec de légères variantes, dans le Perroquet, etc.
(4) Mémoires de La Fare.
Digitized by
Google
LA GRANDE MADEMOISELLE. 603
moins traîner que vous pourrez, et si vous me croyez, vous vous
marierez cette nuit. » — « Je trouvai qu'il avait raison, ajoute
Mademoiselle, et je le priai de le dire à M. de Lauzun, s'il le
▼oyait avant moi. »
IV
n n'y a pas de meilleure leçon d'histoire que l'émoi de toute
la France en apprenant que la duchesse de Montpensier, petite-
fiUe d'Henri IV, épousait le comte de Lauzun, « simple gentil*
homme qualifié. » Un mariage de ce genre, à moins qu'il ne
s'agisse de l'héritier du trône, n'est aujourd'hui qu'une simple
nouvelle mondaine, même dans les pays restés de sentiment mo-
narcliique. Au zvii* siècle, c'était une telle atteinte à la hiérar-
chie sociale, sur laquelle tout reposait, que Mademoiselle parut
avoir manqué gravement à son devqir de princesse en brouillant
ainsi les rangs, Louis XIV à son devoir de roi en ne s'y oppo-
sant point. On leur en voulut d'autant plus que les mœurs,
encouragées par d'illustres exemples, offraient aux amans sépa-
rés par la naissance un moyen facile de concilier leur bonheur
privé avec l'ordre public. Les « mariages de conscience »
avaient été inventés pour ces sortes de cas : pourquoi ne pas s'y
tenir? Paris cherchait la réponse, et il avait pris cet air bour-
donnant et affairé que n'oublièrent jamais ceux qui en avaient été
les témoins et qui faisait écrire à M""* deSévigné au bout de dix
ans, lorsque l'affaire des poisons éclata : — « Il y a deux jours
que l'on est assez comme le jour de Mademoiselle et de M. de
Lanzun : on est dans une agitation, on envoie aux nouvelles, on
va dans les maisons pour en apprendre, on est curieux (1). »
Les princes et princesses du sang se jugèrent outragés et se
rebellèrent, événement si en dehors de toutes les prévisions»
avec leurs habitudes de soumission passive, que Louis XIV ne
laissa pas d'en être ému. La timide Marie-Thérèse donna l'exemple.
Mademoiselle était allée lui annoncer son mariage, c Je dés-
approuve fort cela, ma cousine, fit la Reine d'un ton fort aigre,
et le Roi ne l'approuvera jamais. » — « Il l'approuve. Madame,
et c'est chose résolue. » — « Vous feriez bien mieux dene vous
1 larier jamais et de garder votre bien pour mon fils d'Anjou (2). »
(1) Ultre du 26 janvier 1680.
(2) Second fils de Louis XIV, mort en bas âge.
Digitized by VjOOQIC
604 REVUE DES DEUX MONDES.
La colère lui donna ]e conrage de parler au Roi, qui se fâcha,
d'où scène, larmes, nuit de désespoir, mais refus de céder, et,
finalement, déclaration publique qu'elle ne signerait pas au
contrat.
Monsieur criait du haut de sa tôte. Il chanta pouilles aux
« députés de la noblesse de France, » traita Mademoiselle, en
présence du Roi, de « sans cœur » et de personne à « mettre aux
Petites-Maisons (1)| » et déclara aussi qu'il ne signerait pas au
contrat. Le plus grave fut qu'il accusa sa cousine de répéter à tout
venant que son mariage lui avait été conseillé par le Roi. Made-
moiselle eut beau jurer qu'elle n'avait jamais rien dit de pareil,
le mot fit une grande impression sur Louis XIV ; il lui donna son
premier regret.
Le prince de Gondé, tant accusé d'être devenu sur le tard un
plat courtisan, fit respectueusement au Roi ,des remontrances
très fermes. Il n'y eut pas jusqu'à la vieille Madame, si profon-
dément oubliée dans son coin du Luxembourg, qui se réveilla de
son apathie pour signer une lettre au Roi, écrite en son nom par
M. Le Pelletier, président aux Enquêtes.
En dehors de la famille royale, Louis XIV sentait le blâme
monter vers lui de toutes les classes de la population. La noblesse
se refusait généralement à ratifier le mandat que les « députés »
s'étaient donné en son nom. Sans doute, l'honneur de ce mariage
était grand, et très inattendu de la part d'un monarque qui avait
travaillé aussi résolument à rogner la puissance de l'aristocratie;
mais la plupart des gens de qualité en étaient moins touchés que
de l'espèce d'abaissement infligé à la royauté, et, à travers elle, à
l'idée monarchique, par un acte qui, pour cette même raison,
soulevait une réprobation universelle dans le reste de la nation.
Le monde des Parlementaires et de la haute bourgeoisie était
outré ; on y était convaincu que l'affaire n'avait pu être entre-
prise que du consentement du Roi, et l'on trouvait cela une
« honte » pour lui. Les classes moyennes étaient dans une irrita-
tion inconcevable; Segrais entendit Guilioire, intendant de Made-
moiselle, dire à sa maîtresse, d'un ton très excité, sachant fort
bien qu'il risquait sa place : « Vous êtes la risée et l'opprobre
de toute l'Europe. » Quant au peuple, son attitude fut touchant'':
(i) Cf., pour ce chapitre, les Mélanges de Philibert Delamare (Bibl. natioiu
ms. français, 23251), le Journal d'Ormesson, et, en général, tous les mémoi' »
correspondances, pamphlets et chansons de Tépoque.
Digitized by VjOOQIC
r
Là grande MADEMOrSELLE. 605
il était, rapporte un témoin (1), « dans une dernière consterna-
tion. » Le peuple avait du chagrin, comme si son prince lui avait
causé une grande déception.
Les ennemis de Lauzun attisaient le mécontentement (et
tâchaient de gagner du temps. Louvois passa pour avoir obtenu
de Tarchevéque de Paris qu'il retardât les bans. Le ministre se
sentait directement menacé, et c'était aussi l'avis du monde poli-
tique, où beaucoup de gens crurent toujours que le mariage de
Mademoiselle avait été un coup monté « contre M. de Louvois,
ennemi de M. de Lauzun (2), » par Colbert et M"^ de Montespan.
Tandis que l'orage s'amassait, les amis des deux amans les
pressaient d'en finir au plus tôt. « Au nom de Dieu, leur disait
Rochefort, capitaine des gardes comme Lauzun, mariez-vous
plutôt aujourd'hui que demain. » Montausier les « grondait » de
lanterner. M''* de Sévigné représentait à Mademoiselle que c'était
« tenter Dieu et le Roi (3). » Rien n'y faisait avec des gens qui
marchaient sur les nuées. Lauzun « enivré de vanité (4) » se
croyait au port et & Tabri de tout, ayant le Roi et M""* de Mon-
tespan pour lui. Mademoiselle « enivrée d'amour » se laissait
guider. Son premier avis avait été de se marier le soir môme de
ladéputation, sans le dire à personne, mais Lauzun s'y était re-
fusé : ce II était si persuadé que (M""* de Montespan) ne lui man-
querait pas et que rien ne pourrait changer le Roi pour lui, qu'il
88 tenait sûr de tout et me disait : « Je ne me défie que de
vous. » Se marier ainsi en iapinois ne contentait point sa vanité;
11 voulait que cela se fît « de couronne à couronne (5), » en plein
jour et dans toutes les formes. Il voulait la chapelle des Tuile-
ries, du faste, de la foule, une haie de visages étonnés et envieux.
11 voulait la « riche livrée (6) » qu'il s'était hâté de commander
pour la circonstance. Bref il voulait la lune, et cela ne réussit
jamais.
Le mardi, 16 décembre « se passa à parler, à s'étonner, à com-
plimenter (7). » Il vint au Luxembourg « un monde infini, »
(1) Philibert Delamare, Uc. ciL
(2) Journal d'Olivier d'Ormesson.
(3) Lettre à Coulanges, du 31 décembre. La lettre où elle annonce le mariage,
>p connue pour qu'on l'ose citer, est du 15.
(4) Mémoires de La Fare.
(5) Mémoires de M-« de Caylus.
(6) Saint-Simon, Écrits inédits.
(7) M"* de SéTigné, lettre du 19 décembre. .
Digitized by VjOOQIC
1
606 REVUE DES DEUX MONDES.
dont Farchevéque de Reims, frère de Louvois, qui dit à Made-
moiselle : « Me feriez- vous le tort de choisir un autre que moi
pour vous marier? » — « Un autre » avait déjà sollicité cet
honneur, preuve que Ton n'envisageait pas alors la possibilité
d'une rupture, et Mademoiselle répliqua : — « M. l'archevêque
de Paris a dit qu'il voulait que ce fût lui. » — Le mercredi,
nouvelle cohue, Louvois en personne, tous les ministres ; mais
le ton n'était déjà plus le môme, et Mademoiselle s'en aperçut
bien : « On me faisait de grandes révérences : on causait et on
ne parlait point de l'affaire. » Le soir de ce même jour, elle fit
donation à Lauzun, « en attendant mieux, » disait M""* de Se-
vigne, du comté d'Eu, qui était la première pairie de France,
donnant le premier rang, de la principauté de Dombes et du
duché de Montpensier, dont il prit aussitôt le titre et le nom. Ils
convinrent ensuite de se marier le lendemain à midi.
Le jeudi 18, il se trouva que le contrat n'était pas prêt ; les
hommes d'affaires l'avaient fait exprès. Vers le soir, Lauzun, qui
perdait sa belle assurance, offrit à Mademoiselle de rompre. Elle
s'en offensa, et essaya une fois de plus de lui faire dire qu'il
l'aimait, mais il répondit : « C'est ce que je ne dirai qu'en sor-
tant de l'église. » 11 n'était plus question de la chapelle des Tui-
leries, ni d'éblouir les Parisiens, et le vendredi obligeait à un
nouveau retard, Mademoiselle ayant écarté ce jour-là. Tout con-
sidéré, rendez-vous fut pris à Gharenton, dans une maison
amie, pour se marier à la dérobée, le lendemain soir après mi«
nuit, sans archevêque, car celui de Paris commençait à inspirer
de la défiance : « Le curé du lieu nous parut bon pour cela. »
Lorsqu'ils furent bien convenus de leurs faits, Mademoiselle
s'amusa à montrer à ses familiers la chambre qu'elle venait de
faire arranger pour le futur duc de Montpensier : « Elle était
magnifiquement meublée, raconte l'abbé de Choisy. «Ne trouvez-
vous pas, nous dit-elle, qu'un cadet de Gascogne sera assez bien
logé? » Lauzun prit congé de bonne heure. 11 voulait, selon
Tusage du temps, aller coucher chez des baigneurs; Mademoi-
selle s'y opposa, parce qu'il était « fort enrhumé. » 11 avait aussi
« fort mal aux yeux. Je lui disais : « Vous avez les yeux bien
rouges. » 11 me répondit : « Vous font-ils mal au cœur? » —
c( Non, car ils ne sont nullement dégoûtans. » On a déjà pu re-
marquer que ces illustres amans ne possédaient, ni l'un ni l'autre,
les grâces légères de la. conversation^^ ib. avaient le mojtiKingu-
Digitized by VjOOQIC
Là grande mademoisellb. 607
lièrement appuyé. « Ces dames se moquèrent de nous, pour-
suit la princesse. On était fort gai. Je ne sais pourtant quel
pressentiment j'avais. Je me mis à pleurer, en le voyant partir;
il fut triste ; on se moqua de nous. Toutes ces dames s'en allè-
rent aussi ; il ne resta que M""* de Nogent. n C'était la sœur de
Lauzun, et Mademoiselle s'était fort liée avec elle dans les
derniers mois.
Tandis que l'on perdait du temps au Luxembourg, Louis XIV
subissait une sorte d'assaut général pour obtenir qu'il retirât
son autorisation : « La Reine et les princes du sang redoublaient
leurs instances. Le maréchal de Villeroy (1) se jeta à ses genoux,
les larmes aux yeux; les ministres, à la fin tous ceux qui
approchent de la personne du Roi, lui font entendre la voix du
peuple... Enfin Dieu toucha tout à coup le cœur du Roi (2)... »
Dieu, non, mais une créature de chair : M""* de Montespan tra-
hissait une seconde fois Lauzun.
La Fare affirme que ce fut sur le conseil de M"** de Mainte-
non, qui n'était encore que M""' Scarron, gagnant péniblement
son pain à élever dans l'ombre les enfans du Roi et de M"' de
Montespan. M""* Scarron avait infiniment d'esprit, infiniment de
prudence, et elle était alors bien loin de toute pensée de riva-
lité : le Roi ne la pouvait souffrir. Elle racontait plus tard qu'il
l'avait prise pour un « bel esprit » n'aimant « que les choses
sublimes (3), » et Louis XIV redoutait les Philaminte. Ce fut
donc en amie désintéressée, qu'elle « fit voir à M"* de Montespan
l'orage (fu'elle s'attirait, en soutenant Lauzun dans cette afifaire,
que la famille royale, et le Roi lui-même lui reprocherait le pas
qu'elle lui faisait faire. Enfin elle fit si bien, que celle qui avait
fait cette affaire la rompit (4). » Louis XIV céda aux instances de
M*** de Montespan, et envoya chercher Mademoiselle au Luxem-
boui^.
Il était huit heures du soir. Mademoiselle eut un cri, en
apprenant que le Roi la demandait : « Je suis au désespoir; mon
affaire est rompue. » Arrivée aux Tuileries, on la fit entrer
chez le Roi par les derrières, et elle s'aperçut qu'on lui dissimu-
(1) Ancien gouverneur du Roi, qui lui avait conservé beaucoup d'affection.
(2) Philibert Delamare, loc. cit.
(3) M"« de Maintenon, Lettres historiques et édifiantes. Cf. Mémoire de Ai^ d'An-
maie, publié par M. le comte d'Hausson ville.
(4) L'abbé de Choisy raconte la même scène, mais en l'attribuant à la princesse '
de Carignan (Marie de Bourbon-Soissons, 1606-1692).
Digitized by VjOOQIC
608 REVUE DES DEUX MONDES
lait quelque chose. En effet, Louis XIY faisait cachet Condé der-
rière une porte, afin qu'il les écoutât et lui servit de garant:
« On ferma la porte sur moi. Je trouvai le Roi tout seul, ému,
triste^ qui me dit : « Je suis au désespoir de ce que j'ai à vous
dire. On m'a dit que l'on disait dans le monde que je vous sacri-
fiais pour faire la fortune de M. de Lauzun ; que cela me nuirait
dans les pays étrangers, et que je ne devais point souffrir que
cette affaire s'achevât. Vous avez raison de vous plaindre de
moi ; battez-moi, si vous vouiez. Il n'y a emportement que vous
puissiez avoir, que je ne souffre et que je ne mérite. » — « Ah!
m'écriai-je, Sire, que me dites-vous ? Quelle cruauté ! » Elle
mêlait les protestations de respect et les reproches, criait son
désespoir et s'informait avec angoisse, à deux genoux, du sort
de Lauzun : a Où est-il. Sire, M. de Lauzun? » — « Ne vous
mettez point eu peine ; on ne lui fera rien. »
Les vraies douleurs sont toujours éloquentes. Louis XIV
laissa voir sans fausse honte son émotion : « Il se jeta à ge-
noux en môme temps que moi et m'embrassa. Nous fûmes, trois
quarts d'heure, embrassés, sa joue contre la mienne; il pleurait
aussi fort que moi : « Ah ! pourquoi avez-vous donné le temps
de faire des réflexions? Que ne vous hâtiez-vous?» — « Hélas!
Sire, qui se serait méfié de la parole de Votre Majesté? Vous n'eu
avez jamais manqué à personne, et vous commencez par moi et
par M. de Lauzun ! je mourrai, et je serai trop heureuse de
mourir. Je n'avais jamais rien aimé de ma vie; j'aime, et aime,
passionnément et de bonne foi, le plus honnête homme de votre
royaume. Je faisais mon plaisir et la joie de ma vie de son élé-
vation. Je croyais passer ce qui m'en reste agréablement avec
lui, à vous honorer, à vous aimer autant que lui. Vous me
l'aviez donné, vous me Tôtez, c'est m'arracher le cœur. »
On avait toussé derrière la porte. « A qui me sacrifiez-vous
là. Sire? Serait-ce à M. le Prince? » Mademoiselle devenait
amère et le Roi avait envie que ce fût fini ; mais elle continuait
à le supplier : « Quoi ! Sire, ne vous rendrez- vous pas à mes
larmes ? » 11 repondit en élevant la voix, (c afin que l'on l'en-
tendit: « Les rois doivent satisfaire le public. » Un instant
après, il lui dit : « 11 est tard. Je u'en dirais pas davantage ni
autrement, quand vous seriez ici plus longtemps. » Il m'ei •
brassa, et me mena à la porte... »
Tel est le récit de Mademoiselle. Il en existe un autre, die >
Digitized by VjOOQIC
LA GRANDE MADmOTSELLE. 609
le soîr même par Louis XIV à son ministre des Affaires étran-
gères, ainsi qu'en témoigne la lettre suivante de M. de Lyonne,
écrite le lendemain matin, avant que le Roi fût levé, et expédiée
en hftte à M. de Pomponne (1), notre ambassadeur en Hollande :
« Je suis accablé d'affaires et n'ai le temps de vous dire autre
chose si ce n'est que, comme je ne doute pas que toutes les lettres
de Paris ne portent en vos quartiers la nouvelle du mariage de
Mademoiselle avec M. le comte de Lauzun, je dois vous avertir
que le Roi le rompit hier à onze heures du soir, ce que peu de
personnes auront pu apprendre avant le départ de l'ordinaire.
J'ai déjà minuté une lettre circulaire de Sa Majesté à tous mes-
sieurs ses ministres qui la servent au dehors, pour les informer
de tout ce qui s'est passé depuis sept ou huit jours en cette
affaire ; mais comme le Roi ne s'éveille qu'après neuf heures, et
qu'alors le courrier sera parti. Sa Majesté ne pourra la signer
assez à temps pour vous être envoyée aujourd'hui et vous vous
contenterez, s'il vous plaît, de savoir que le mariage est rompu.
Je vous prie d'envoyer la copie du billet à M. le chevalier de
Terlon et au sieur Rousseau (2), et de leur marquer que je vous
en ai prié (3). »
Avant de faire connaître la « lettre circulaire de Sa Majesté »
sur les cris et les larmes de sa pauvre cousine, il est à noter que
le pays trouva parfaitement naturel, à en juger par les écrits du
temps, ce faire-part officiel aux puissances étrangères de choses
qui les regardaient si peu. Tant l'homme était inséparable du
souverain dans l'opinion du xvii® siècle, et tant la France était
pénétrée de l'importance universelle de Louis XIV et des obli-
gations qui en découlaient pour lui ! « Il devait compte de
ses actions à toute l'Europe, » dit, à propos de laffaire Lauzun,
une relation déjà citée (4).
Il est bon aussi de rappeler, pour l'intelligence du texte, que
l'une des demi-sœurs de Mademoiselle avait épousé un duc de
Guise, cadet de la maison de Lorraine ; mariage qui n'avait pas
semblé moins inégal h l'aristocratie française que celui de Lau-
zun avec Mademoiselle. On n y avait pas fait grande attention sur
le moment, parce que, entre M"* d'Alençon et la Grande Made-
(i) Simon Arnauld, marquis de Pomponne (1618-1699) et fllsd*Amauid d'Andllly.
(2) Nos chargés d'affaires en Suède et en Allemagne.
(3) Archiœs de la Bastille.
(4) Philibert Delamare, loc. cil,
TOSix xxiii. — 1904. 30
Digitized by
Googl(
6i0 REVUE DES DEUX MONDES.
moiselle, l'habitude mettait un abime; mais les '< députés de la
noblesse de France » n'avaient pas manqué de faire valoir au Roi
que les grands de son royaume et les officiers de sa couronne
valaient bien les princes étrangers, et en particulier « les Lor-
rains, )) malgré les prétentions de ces derniers. Cela dit, voici
l'essentiel de la longue dépêche adressée à tous nos ambas-
• sadeurs.
Elle débutait en ces termes : « Comme ce qui s'est passé
depuis cinq ou six jours sur un dessein que ma cousine avait
formé d'épouser le comte de Lauzun, l'un dqs capitaines des
gardes de mon corps, fera sans doute grand éclat partout, et
que la conduite que j'y ai tenue pourrait être malignement inter-
prétée et blâmée par ceux qui n'en seraient pas bien informés,
j'ai cru en devoir instruire tous mes ministres qui me servent
au dehors. » Le Roi exposait ensuite par le menu les incidens de
l'affaire, et c'est exactement le récit de Mademoiselle, sauf que
Louis XIV se dépeint très opposé dès le début à ce mariage, et
n'ayant cédé que de guerre lasse, à force d'être harcelé par sa
cousine et les députés de la noblesse : « Elle continua..., par
de nouveaux billets, et par toutes les autres voies qui lui purent
tomber dans l'esprit, à me presser vivement de donner ce con-
sentement qu'elle me demandait, comme la seule chose qui pou-
vait, disait-elle, faire tout le bonheur et le repos de sa vie. »
D'autre part, les députés lui représentèrent « que si, après
avoir consenti au mariage de ma cousine de Guise, non seule-
ment sans y faire la moindre difficulté, mais avec plaisir, je
résistais à celui-ci, que sa sœur souhaitait si ardemment, je
ferais connaître évidemment au monde que je mettais une très
grande différence entre des Cadets issus de maisons souveraines
et les officiers de ma couronne, ce que TEspagne ne faisait
point, et au contraire, préférait ses Grands à tous les Princes
étrangers, et qu'il était impossible que cette différence ne mor-
tifiât extraordinairement toute la noblesse de mon royaume...
Pour conclusion, les instances de ces quatre personnes furent si
pressantes, ou leurs raisons si persuasives, sur le principe de ne
pas désobliger sensiblement toute la noblesse française, que je
me rendis à la fin à donner un consentement au moins tacite à
ce mariage, haussant les épaules d'étonnement sur l'emporte-
ment de ma cousine, et disant seulement qu'elle avait quarante-
trois ans et qu'elle pouvait faire ce qui lui plairait. »
Digitized by VjOOQIC
LA GRANDE MADEMOISELLE.
6H
Il continuait : « Dès ce moment-là, raffaire fut tenue pour
conclue. » Suivaient les détails que Ton connaît : préparatifs
du mariage, foule au Luxembourg, bruits « fort injurieux »
que le Roi avait arrangé la chose en dessous pour favoriser
Lauzun, et, finalement, résolution de rompre l'affaire. C'est ie
seul endroit où Louis XIV ait cru devoir borner ses confidences
à Tunivers : il passe sous silence M""^ de Montespan suppliante
et Gondé derrière sa porte : « J'envoyai appeler ma cousine. Je
lui déclarai que je ne souffrirais point qu'elle passât outre à ce
mariage, que je ne consentirais pas non plus qu'elle épousftt
aucun prince de mes sujets, mais qu'elle pouvait choisir dans
toute la noblesse qualifiée de France qui elle voudrait, hors le
seul comte de Lauzun, et que je la mènerais moi-même &
l'église. Il est superflu de vous dire avec quelle douleur elle
reçut la chose, combien elle riâ pandit de larmes et poussa de
sanglots. Elle se jeta à geaoux. Je lui avais donné cent coups de
poignard dans le cœur. Elle voulait mourir. Je l'ésistai à tout... »
Le Roi ajoute qu'il fit ensuite la même communication à Lau-
zun, « et je puis dire qu'il la reçut avec toute la constance, lu
soumbsion et la résignation que je pouvais désirer (1). » C'est sur
cette comparaison, défavorable & Mademoiselle, que se termine
ee curieux document, si peu généreux en présence d'un chagrin
si vrai et si profond.
Cette princesse était remontée en carrosse dans un état à
faire pitié. Elle y eut une attaque de nerfs et cassa en route les
glaces de la voiture. Au Luxembourg, sa chambre s'était rem-
plie de gens qui attendaient son retour : « Deux de ses valets
de pied, raconte l'abbé de Choisy, entrèrent dans sa chambre en
disant tout haut : « Sortez vite par le degré. » Tout le monde
sortit en foule ; .mais je demeurai des derniers, et vis la prin-
cesse venir du bout de la salle des gardes comme une furie,
échevelée, et menaçant des bras le ciel et la terre. » Elle avait à
peine eu le temps de se calmer, que Lauzun entra, accompagné
de MM. de Montausier, Créqui et Guitry : « En le voyant, je
criai les hauts cris, et, lui, eut beaucoup de peine à s empêcher dé
pleurer. « La noblesse de France venait, sur l'ordre du Roi,
(i) D'après la Correspondance de Pomponne (Bibl. de TArsenal, 4112 (598, 11. P.)
-« . 373. M. Chémel, dons l'appendice au vol. IV des Mémoires de Madeuioiselle,
(^ H. Livet, dans l'Histoire amoureuse des Gaules, ont publié cette^ lettre d'iiprès
u e copie légèrement inexacte.
Digitized by
Google
6i2 REVUE DES DEUX MONDES.
remercier la petite-fille d'Henri IV de Thonneur qu'elle avait
voulu lui faire. M. de Montausier porta la parole. Mademoiselle
sanglotait, Lauzun avait pris l'attitude^ qui devait lui être comp-
tée, et il le savait bien, d'un homme qui bénit les coups les plus
cruels, partant de la main de son Roi. « M. de Lauzun, écri-
vait M""' de Sévigné, a joué son personnage en perfection ; il a
soutenu ce malheur avec une fermeté, un courage, et pourtant
une douleur mêlée d'un profond respect, gui l'ont fait admirer
de tout le monde (1). » La princesse l'aurait souhaité moins
admirable. Elle lui disait : « Vous avez cette force d'esprit
que tout le monde vous croira indifférent pour moi. Que dites-
vous? » et je sanglotais à chaque parole. Il me dit d'un grand
sang-froid : « Si vous croyez mon conseil, vous irez demain
dîner aux Tuileries et remercier le Roi de l'honneur qu'il vous
a fait d'avoir empêché une chose, dont vous vous seriez repentie
toute votre vie. » Elle l'emmena à l'écart et eut enfin le plaisir
de le voir pleurer : « Il ne me sut jamais parler, ni moi non
plus. Je lui dis seulement : « Quoi! je ne vous verrai plus?
Si cela est, je mourrai. » Puis nous retournâmes. Ces messieurs
s*en allèrent... je me couchai; je fus vingt-quatre heures...
quasi sans connaissance. »
Elle avait défendu de recevoir personne. Sa porte s'ouvrit
cependant, le vendredi matin, pour M"** de Sévigné. Il y avait
juste vingt-quatre heures que Mademoiselle avait débordé de
joie devant elle et méprisé ses avertissemens : « Je la trouvai
dans son lit (2) ; elle redoubla ses cris en me voyant ; elle m'ap-
pela, m'embrassa, et me mouilla toute de ses larmes. Elle me
dit: « Hélas! vous souvient-il de ce que vous me dites hier?
Ah ! quelle cruelle prudence ! ah ! la prudence ! » Elle me fit
pleurer à force de pleurer. » Un peu plus tard, on lui annonça
le Roi. (t Quand il entra, rapporte Mademoiselle, je me mis
à crier de toute ma force ; il m'embrassa encore et fut toujours
sa joue contre la mienne. Je lui disais: « Votre Majesté me
fait comme les singes qui étouffent leurs enfans en les embras-
sant. » Comme il lui promettait merveilles pour la consoler,
entre autres « qu'il ferait des choses admirables pour M. de Lau-
zun, » elle eut la présence d'esprit, malgré son trouble, de
demander s'il lui faudrait ne plus voir son ami? La réponse du
(1) Lettre du 24 décembre 1670.
(2j Lettre du 31 décembre.
Digitized by VjOOQIC
LA GRANDE MADEMOISELLE. 613
Roi est à retenir, car elle eut de grandes suites pour sa cousine.
II me dit: « Je ne vous défends point de le voir;... et assuré-^
ment vous ne sauriez prendre avis d'un plus honnête homme, ni
plus habile en tout ce que vous aurez à faire, que de lui. » Elle
se hâta de prendre acte de la permission. « C'est mon inten-
tion. Sire, et je suis trop heureuse que vous vouliez bien que ce
soit mon meilleur ami;... mais au moins, Sire, ne changerez-vous
pas, comme vous avez fait? Je ne puis m'empècher de vous faire
ce reproche. »
Les jours suivans, elle dut rouvrir sa porte, et la ménie foule,
qui avait fait semblant de se réjouir avec elle, revint faire sem-
blant de la plaindre. Il fallut revoir tous les mômes visages,
subir les regards curieux, les regards railleurs, et répondre aux
banalités. On fit de grandes plaisanteries dans Paris de ce qu'elle
recevait les condoléances sur son lit, à la mode des veuves.
« J'ai ouï dire à M""* de Maintenon, raconte M""' de Caylus (i),
qu'elle s'écriait dans son désespoir: « Il serait là! Il serait
là! » c'est-à-dire, il serait dans mon lit; car elle montrait la
place vide. » Une grande princesse amoureuse à. en mourir, et
d'un simple cadet de Gascogne, presque un croquant, c'était un
spectacle si nouveau, qui choquait tellement tentes les idées sur
ce qui se fait et ce ,qui ne se fait pas, que le public, dans le
fond, ne prenait pas au sérieux ce chagrin légèrement théâtral.
On prétendait que Louis XIV avait dit : « C'est une fantaisie
qui lui a prise en trois jours, et dans trois elle en sera consolée. »
Vrai ou faux, — te Roi le niait, — le propos avait l'approbation
générate; il dispensait de s'apitoyer sur cette malheureuse qui
se dévorait, et dépérissait à vue d'œil: « J'étais maigre, les
joues creuses, conmie une personne qui ne mangeait ni ne dor-
mait, et je pleurais, dès que j'étais toute seule, ou que je voyais
des amis de M. de Lauzun, que l'on parlait de choses qui avaient
relation à lui; j'en voulais toujours parler. » L'espoir d'une
prompte mo/t était sa seule consolation, car personne, elle en
était sûre, n'avait jamais autant souffert: « Mon état était
pitoyable, et il faut l'avoir senti pour le comprendre, et ce sont
de ces choses que Ton ne saurait exprimer. 11 faudrait les con-
naître soi-même, pour en juger, et personne ne saurait avoir
senti une douleur comparable à la mienne; il n'y a rien à quoi
(1) Souvenirs et Correspondance.
Digitized by VjOOQIC
' l'ii mm
614 REVUS DE» DEUX MONDES.
I
on la puisse comparer. » C'est Téternel langage des amoureux
déf^us; mais le mot que voici n'est pas à la portée de toutes les
âmes. Il s'applique aux momens où l'excès de la douleur la ren-
dait presque inconsciente : « Â force de trop sentir, je ne sen-
tais plus rien. »
Le cinquième jour, l'étiquette exigea qu'elle fût consolée. On
lui rappela ses devoirs de princesse, « qu'il fallait aller à la cour ;
que cela était bien mal d'être huit jours sans voir le Roi. » Elle
eut beau se débattre contre ces exigences cruelles, force lui fut
de se donner en spectacle avec son visage défait, ses yeux rouges
et u gros comme le poing, » ses perpétuelles crises de larmes, à
tort et à travers, ses cris aigus dès qu'elle apercevait Lauzun. Ce
derniei: lui faisait de gros yeux, comme à une enfant, et lui
adressait des menaces terribles : « Si vous faites de ces vies-
là, je ne me trouverai jamais où vous serez. » Mais elle ne venait
pas à bout de se dominer. Un soir, à un grand bal de cour, elle
s'arrêta au milieu d'une danse et se mit à pleurer. Le Roi se
leva et vint mettre son chapeau devant la figure de Mademoiselle.
Il remmena ainsi, en disant: « Ma cousine a des vapeurs, y
Le public ne la plaignait pas. 11 aurait plutôt fait des feux
de joie. « Tout le monde a loué le Roi de cette action, »
écrivait Olivier d'Ormesson. Louis XIV en redevint populaire,
pendant quelques jours, lui qui ne l'était déjà plus qu'à l'occa-
sion : « On ne peut dire la joie que non seulement toute la
cour, mais que tout le royaume a eue de cette rupture de ma-
riage (1). » C'était l'impression unanime. Quant à la princesse
coupable d'avoir cru au « droit au bonheur, » l'opinion la jugeait
très sévèrement ; le xvii® siècle, on Ta déjà vu, n'admettait pas
que l'on fît prédominer les sentimens individuels ou les intérêts
du cœur sur les exigences du rang ou de la situation sociale.
L'âge des amoureux et l'aspect comique d*» ce couple mal assorti,
elle si grande, lui presque nain, venant s'ajouter aux côtés sérieux
de raiïaii'c, la Grande Mademoiselle tomba brusquement « dans
le mépris. Car, dit La Fare, si ce mariage avait paru extraordi-
naire dès qu'il fut publié, sitôt qu'il fut rompu, il devint ridi-
cule. »
11 est agréable de rencontrer un bon Samaritain parmi tous
ces gens qui ont raison avec trop peu de charité. Tandis que
(1) Philibert Delamare, loc. cit.
Digitized by
GoogI(
LA GRANDE MADEMOISELLE. 015
M"* de Sévigné écrivait gaiement : « Voilà qui est fini (1), »
les larmes de Mademoiselle inspiraient de bonnes et courageuses
paroles à une personne parfaitement obscure, et qui se défen-
dait toujours d'écrire aux gens parce qu'elle ne se trouvait pas
assez d'esprit. On lit dans une lettre adressée le 21 janvier 1671 à
Bussy-Rabutin par M"' de Scudéry, belle-sœur de l'illustre Ma-
deleine : {( Je ne vous dirai rien de TaiTaire de Mademoiselle ;
vous aurez su sans doute tout ce qui s'est passé; j'ajouterai
seulement que, si vous saviez ce que c'est qu'une grande passion
dans le cœur d'une honnête personne comme elle, vous vous en
étonneriez et vous en auriez pitié. Pour moi, qui ne connais
point Tamour par mon expérience, je comprends pourtant que
Mademoiselle est fort à plaindre ; car elle ne dort pas la nuit, elle
s'agite tout le jour, elle pleure ; et enfin elle fait la plus misé-
rable vie du monde (2). »
Bussy-Rabutin répondit : «{A ChaseUy ce W janvier 1671).,.
Je comprends bien ce que c'est qu'une passion dans un cœur
neuf comme celui de Mademoiselle, de son tempérament et de
son âge, et je vous avoue que cela me fait pitié ! Il me semble
que l'amour est une maladie comme la petite vérole : plus on la
tard et plus on est malade. » 11 avait bien compris en efr6t,mais
seulement le côté déplaisant de cette passion tardive, et presque
tout le monde en était là, ce qui achevait de détourner l'intérôt
de Mademoiselle. La chute de cette princesse fut ainsi définitive.
L'héroïne de la Fronde s'effaça aux yeux de son temps et il ne
resta qu'une vieille fille ridicule , dont les infortunes amusèrent
la galerie.
Arvède Barine.
(1) Lettre da 24 décembre 1670.
(2) Cort-espondance de Bussy-RabiUin, publiée par Ludovic Lalanne.
Digitized by VjOOQIC
LA
MARINE MARCHANDE RISSE
Ija)
LES BASSINS ET LES PORTS
RÉFORMES ET LOIS NOUVELLES
Les différentes mers qui baignent la Russie sont loin
d'avoir, dans son mouvement maritime, une d'égale importance.
11 en est que la nature prédestine, pour ainsi dire, à un rôle
prépondérant, d'autres au contraire qu'elle condamne à un rôle
secondaire.
Loin du passage des grandes routes maritimes, bloquée par
les glaces pendant sept mois de l'année, inhospitalière même
pendant les mois d'été, donnant accès h un pays pauATe, la Mer-
Blanche, par exemple, se trouve dans de trop mauvaises con-
ditions pour favoriser, autrement que dans une faible mesure,
le mouvement économique de l'Empire russe. De fait, la propor-
tion des marchandises entrées ou sorties par cette frontière ma-
ritime est insignifiante, par rapport au total des importations et
exportations effectuées par mer, en Russie. La navigation, dans
la Mer-Bianche, est peu active; le tonnage moyen des navires
peu élevé. Malgré l'amélioration de son port et Taché vement du
réseau ferré qui le relie, par Perm, à la Sibérie, Arkhangelsk
ne se place, par ses entrées et sorties, qu'au quatorzième rang
(i) Voyez la Bevuê du 15 septembre.
Digitized by VjOOQIC
LÀ MARINE MARCHANDE RUSSE. 617
parmi les ports russes. Si le nombre des navires battant pavil-
lon russe et attachés aux ports de la Mer-Blanche est relative-
ment considérable (462), la proportion des vapeurs (43) est très
inférieure à celle des voiliers.
Cette flotte, d'une importance économique si minime, se
signale, il est vrai, par une particularité intéressante. Elle
compte deux navires armés, commandés et montés par des
moines.
Parmi les couvens les plus renommés de l'empire des tsars,
il en est un qui s'élève dans une île, au milieu de la Mer-Blanche ;
c'est le couvent de Solovietsk. L'archevêque Athanase, qui fut
l'initiateur de Pierre le Grand aux choses de la mer, a fait école.
Pour assurer le service entre la côte et leur île, et transporter
dans leur monastère les pèlerins qui s'y rendent, à certaines
époques, au nombre de 3000 par jour, les moines de Solovietsk
possèdent deux bateaux à vapeur, fort bien aménagés. Les capi-
taines de ces steamers, les mécaniciens et les chauffeurs, les
timoniers et les matelots, tous, è. ^bord, sont des moines. Et il ne
faut pas croire que la traversée entre Arkhangelsk et Solovietsk
soit toujours à l'abri des coups de vent et des coups de mer.
Pierre le Grand y subit une tempête à laquelle se rattache une
des nombreuses légendes qui se sont formées autour de lui (1).
Dans leur île, sur laquelle l'archimandrite exerce, en fait, une
souveraineté absolue, les bons moines ont un dock, un atelier
de réparation et même un chantier de construction outillé pour
construire des bateaux à vapeur, moins les machines. Ils ont sou-
tenu un siège, en 1854, contre l'escadre alliée, et essuyé, sans se
rendre, le feu des navires anglais; aussi, depuis ce jour, leur
a-t-on donné de l'artillerie, et ces singuliers moines, que Ton a
vus sur la passerelle, dans les machines et dans les cordages,
se livrent aussi à l'exercice du canon.
C'est, croyons-nous, le seul exemple d'une flottille possédée
par des [moines. S'il était un endroit où ce fait pût encore se pré-
senter, c'était bien dans ces parages, les premiers où ait flotté le
pavillon moscovite. La Mer-Blanche est en efl'et la plus ancienne
des mers ayant appartenu aux Russes, la seule à laquelle la
Russie ait eu accès jusqu'à l'avènement de Pierre le Grand. Aussi
^'est-il pas étonnant que le commerce lui-même ait conservé,
\\) Voyez dans [a'Revue du 1" août 1873, la Léfjemle de Pierre le Gratul dan$
es C^ants populaires et les Contes de la Russie, par M. Alfred Rambuud,
Digitized by VjOOQIC
618 REVUE DES DEUX MONDES.
dans ces parages, certains vestiges du temps lointain où les Russes
^,\ s y sont installés. Les riverains de la Mer-Blanche jouissent d'un
véritable privilège douanier, à l'égard de leurs voisins de Norvège.
Une flottille de bateaux, appartenant aux paysans qui peuplent
EK les villages de la côte, et qu'on appelle les « Pomors, >i fait voile
pr^; chaque année pour les petits ports du nord de la Norvège, em-
portant, comme chargement, de la farine et d'autres produits qui
sont admis en franchise. Ils reçoivent en échange du poisson
qu'ils débarquent, dans les mêmes conditions, en automne, à
Arkhangelsk. Cet exemple de libre-échange, dans un pays où
ce régime est peu en faveur, nous a paru digne d'être noté,
bien que la flottille en question ne présente que peu d'impor-
tance, sous le rapport du tonnage.
La Mer Caspienne tient, dans la vie économique de la Russie,
une place beaucoup plus importante que la Mer-Blanche. Elle
possède une flotte de 800 navires, d'un tounage total d'envi-
ron 230000 tonnes, dont 263 vapeurs, jaugeant ensemble
120312 tonnes. Quelques-unes des Compagnies de navigation
qui y font flotter leur pavillon comptent parmi les plus consi-
dérables de Russie. Astrakhan se place, par son tonnage, à la
tête de tous les ports russes, dépassant Odessa de près de 3 mil-
lions de tonnes, et c'est même un fait caractéristique que le port
le plus important de Russie soit situé sur une mer fermée^ à
l'embouchure d'un grand fleuve, auquel il est en majeure partie
redevable de son fort tonnage. Cela prouve quel rôle capital joue
la navigation fluviale dans ce pays, traversé par d'aussi immenses
artères que le Volga, le Dniepr, ou le Don.
Encore n'est-ce pas la seule ni même la principale cause du
développement pris par la navigation dans la Caspienne. La cause
essentielle est ici l'industrie du naphte, qui a fait de si rapides
progrès dans la région du Caucase. En 1878, la maison Nobel
construisit le premier bateau-citerne h vapeur, qui fit réaliser une
économie de neuf dixièmes dans le prix de transport du pétrole
de Bakou à Astrakhan. Depuis lors, la surface de la Caspienne
est constamment sillonnée de navires à voiles et à vapeur, dont
les flancs sont remplis d'un chargement liquide libre. Le Volga
se couvrit à son tour d'une flotte de bateaux en bois et en fer,
pour le transport du naphte d'Astrakhan aux embarcadères de
Tsaritsine et de Nijni-Novgorod. Il y eut sur ce fleuve jusqu'à
1 676 navires destinés à ce service. On peut juger par là de l'élan
Digitized by VjOOQIC
LA VARINE MABCHAICDE RUSSB. 6t9
que l'industrie du naphte et Tinvention des bateaux-citernes ont
donné à la navigation sur la Caspienne et sur le Volga. Mais
c'est là une navigation qui intéresse surtout le conimei*ee inté-
rieur de la Russie et qui, malgré son importance, reste sans
ccmséquence, au point de vue international.
Le rôle du Pacifique, dans le mouvement maritime de l'Em-
pire russe, était encore des plus modestes, au moment où la
guerre éclata. Bien que la Russie fût installée sur les bords de cet
océan depuis plus d*un demi-siècle, il y a relativement peu de
temps qu'elle s'était mise à y faire acte de puissance maritime et
commerçante. Les voyages réguliers des navires de la Flotte
volantaircyldi récente organisation du Service maritime de T Est-
Chinois, l'aménagement du port de Vladivostok, la création de
celui de Dalny, n'avaient pas encore donné à la navigation sous
pavillon russe une grande activité, dans les parages du Pacifique.
La statistique publiée par la Direction générale de la marine
marchande n'indique, comme étant attachés aux ports de cette
mer, au 1« janvier 1902, que 27 navires de nationalité russe,
dont 20 vapeurs, ne jaugeant môme pas 12000 tonnes.
Les marines marchandes étrangères et les Compagnies russes
de la Mer-Noire apportaient, il est vrai, quelque activité dans
les ports russes du Pacifique; mais cette activité était encore
peu considérable. Le mouvement général de ces ports n'a atteint,
en 1900, entrées et sorties comprises, que 1 802 navires, moins
que la Mer-Blanche, et 2363813 tonnes. Sur ce nombre, Vladi-
vostok absorbait 1169476 tonnes, chifTre qui le place an trei-
zième rang des ports russes, juste avant Arkhangelsk. Encore la
construction du Transsibérien et du Transmandchourien prov<>-
quait-elle une augmentation sensible du trafic. Enfin, obéissant
au besoin qui leur fait une loi de descendre toujours, du Nord
au Sud, d'Okhotsk à Nicolaievsk, puis à Vladivostok, puis à
Dalny, les Russes se disposaient à transporter dans ce dernier
port le siège de leur puissance maritime dans le Pacifique.
Les deux bassins les plus imporlans à tous égards, les deux
seuls qui soient le centre d'un trafic véritablement actif et
réellement international, sont ceux de la Baltique et do la Mer-
Noire. A eux deux, ils absorbent 96 pour 100 du mouvement
commercial de tous les ports russes.
Au début du xix*^ siècle, l«i Baltique acc»nparaît h elle seule
la presque-totalité des exportations et des importations maritimes
Digitized by VjOOQIC
'■ilB
620 REVUE DES DEUX MONDES.
de la Russie : 85 pour 400 des sorties et 90 pour 160 des entrées
de marchandises s'effectuaient par ses frontières, tandis qu'un
peu plus de 5 pour 100 seulement revenaient à la Mer-Noire. Cette
proportion est loin de s'être maintenue de nos jours. Si la Bal-
tique continue à [emporter sur la Mer-Noire, bien que de beau-
coup moins qu'autrefois, au point de vue des importations, elle
cède le pas à celle-ci, en ce qui concerne les exportations (1).
Aussi la Mer-Noire a-t-elle \^ s'accroître, dans des proportions
beaucoup plus rapides que la Baltique, le nombre et le tonnage
des navires fréquentant ses ports : le chiffre qui représente ce
tonnage a augmenté, dans le courant du dernier siècle, de
soixante-six fois sa valeur, tandis qu'il n'est devenu, dans la
Baltique, que huit fois et demie plus grand. Grâce à la prédo-
minance des exportations dans le commerce extérieur de la
Russie, c'est à la Mer-Noire qu'appartient aujourd'hui le rôle le
plus important et le plus actif dans le mouvement maritime de
cet État.
Tout autour de ce bassin et de son annexe, la mer d'Azof,
s'est créée une série de ports, dont quelques-uns sont parve-
nus en très peu de temps à un développement vraiment remar-
quable. Odessa est devenu le premier port maritime de la Russie,
avec un tonnage total de 5 570 536 tonnes, dépassé seulement par
celui d'Astrakhan, qui ne peut être considéré comme port exté-
rieur. A côté de cette grande métropole conmierciale, fréquentée
par tous les pavillons,, port d'attache des principales Compagnies
de navigation russes, grenier de l'Europe et premier marché du
monde pour les céréales, ont surgi nombre d'autres ports de
moindre importance : Nicolaïew, Eupatoria, Théodosie, Kertch,
Taganrog, Berdiansk, Mariôupol, Rostoff, Temriouk, Novoros-
sisk, Poti, Batoum, etc. Le nombre des navires, qui ont visité
les ports de la Mer-Noire et de la mer d'Azof, s'est élevé, en 1900,
à 78 962 et leur tonnage à 46 059 720 tonnes.
Comment tant de ports sont-ils nés et ont-ils vécu sur les
rivages méridionaux de la Russie? C'est ce qu'expliquent les im-
menses progrès accomplis dans ce pays par la production des
céréales, depuis l'émancipation des serfs. De 1860 à 1869, il
avait été exporté annuellement, en moyenne, 14400000 quinla"i
(1 j De 1890 à 1898, les exporlation« effectuées par la Baltique ont été représcn s
par 38,6 pour 100; celles de la Mur-Noipn, iiar 37,3; les importations delaBailir \
par 68,7; ceUes de la Mer-Noire par 27,5.
Digitized by
GoogI(
LA MARINE MARCHANDE RUSSF. 621
métriques des quatre principales céréales : blé, seigle, orge et
avoine. De 4889 à 1899, cette exportation a atteint, par an,
63600 000 quintaux métriques, c'est-à-dire que la Russie a plus
que quadruplé sa production en Tcspace de trente ans. Elle
produit actuellement plus de la moitié des avoines et des seigles
du monde entier et, malgré l'importance des exportations des
États-Unis et de la République Argentine, elle occupe le premier
rang parmi les pays exportateurs de céréales.
Ajoutez à cela que' les charbonnages du Donetz et les gise-
mens de pétrole du Caucase sont entrés en exploitation et ont
commencé à donner d'importansrendemens. Bcrdiansk,Mariou-
pol, Taganrog, Rostoff cherchent à tirer parti, grâce aux voies
ferrées qui les relient au Donetz, du développement hàtif que
Tindustrie métallurgique et minière a pris dans le bassin de ce
fleuve. Depuis qu'il est en communication, par un embranche-
ment, avec Yladikavkas et Pétrovsk, sur la Caspienne, Novo-
rossisk, est devenu un port d'exportation du pétrole. Le princi-
pal entrepôt de ce produit est cependant resté à Batoum, où une
conduite, appelée « pipe-line, » amène directement Thuile miné-
rale de Mikhailovo, sur le chemin de fer de Bakou. On s'explique
ainsi, qu'en bordure de cette région i la fois agricole et indus-
trielle, se soit formée comme une ceinture de ports.
Peut-être bien ces ports sont-ils un peu trop nombreux, par
rapport au trafic qu'ils se partagent. La Russie n'a pas toujours
su éviter Técueil dans lequel sont tombés tant d'autres gouver-
nemens, notamment le nôtre, et qui consiste à disséminer
les efforts et les crédits sur un grand nombre de ports, au
lieu de les concentrer sur un seul. Les statistiques officielles
n'enregistrent' pas moins de 86 ports de commerce. Il est vrai
que cette pléthore s'explique historiquement par la manière
dont la Russie est entrée en possession de son littoral. Tant
sur la Baltique que sur la Mer-Noire et sur le Pacifique, elle
a conquis sa frontière maritime, morceau par morceau, s'em-
pressant de créer un port sur la fraction qu'elle venait de
s'annexer, ne voulant pas ensuite le laisser péri^iliter, lors-
qu'elle en avait ouvert un nouveau, un peu plus loin. C'est
pour cette raison qu'elle possède trois ou quatre ports sur des
c< les où un seul suffirait parfaitement aux besoins du com-
a Jrce.
Mais cet inconvénient est moins sensible dans la Mer-Noire
Digitized by VjOOQIC
622 REVUE DES DEUX MONDES.
qu'il ne le serait ailleurs. Dans cette mer, comme dans la mer
d'Azof, chaque port est Teiutoire d'une région agricole et dépend,
pour son degré de prospérité, de la récolte en céréales dans la
zone qu'il dessert. Si la récolte est abondante, son activité
augmente; si la récolte est faible, son activité diminue. Il en
résulte que les différens ports se font bien concurrence, mais
qu'ils se suppléent aussi Tun l'autre. Si la récolte est mauvaise
dans les territoires qui alimentent, par exemple, Odessa, les
armateurs russes et étrangers dirigent leurs navires siur Tagan-
rog, Rostoff ou Novorossisk, où les stocks ont chance d'être
plus abondans. Le mouvement commercial d'Odessa diminue
alors, mais c'est au bénéfice de celui de Taganrog, de Rostoff et
de Novorossisk, et les pertes éprouvées d'un côté sont compen-
sées par les profits réalisés d'un autre. Les fluctuations subies
par les moyennes particulières d'un de ces ports restent ainsi
sans influence sur lé mouvement général de l'ensemble.
La flotte de commerce de la Mer-Noire constitue l'élément
essentiel de la marine marchande russe. Si l'on envisage la répar-
tition des navires russes par mers, on s'aperçoit que le bassin de
la Mer-Noire et de la mer d'Azof l'emporte sur tous les autres
par le nombre et le tonnage des unités. Voiliers et vapeurs
réunis, la Mer-Noire et la mer d'Azof comptent déjà plus de na-
vires et d'un plus fort tonnage que toute autre mer. Si l'on s'en
fient aux vapeurs, on constate qu'aux ports de ces deux mers
reviennent 49,5 p. 100 du tonnage total de la flotte à vapeur,
333 unités sur 810; c'est là aussi que les vapeurs atteignent la
jauge moyenne la plus élevée, 582 tonnes par navire. Jusqu'à
1899, il n'existait de navires de 2000 tonnes et au-dessus, que
dans les mers Noire et d'Azof; quant à la Baltique, ce n'est que
de 1899 à 1901 que 7 navires de cette dimension ont été attachés
à ses ports.
Bien que dépossédée par la Mer-Noire du rang qu'elle occu-
pait autrefois, la Baltique n'en continue pas moins à tenir une
tt-ès grande place dans la navigation extérieure de la Russie.
D*après les statistiques officielles, ses ports ont é\é visités, en
1900, par 31 855 navires, d'une jauge nette de 10 099 60u u»nnes.
Encore ces chiffres ne tiennent-ils pas compte des ports de Fin-
lande, dont les statistiques russes ne font jamais mention, et^
si Ton veut évaluer l'ensemble de la navigation sur les côtes
russes de la Baltique, aux chiffres qui précèdent il faut ajouter
Digitized by VjOOQIC
LA MARINE MARCHAND^: BUSSE. 623
27 909 navires et 6541 684 tonnes, qui représentent le mouve-
ment de la navigation dans les ports finlandais.
La flotte de commerce russe ne prend, au mouvement mari-
time de la Baltique, qu'une part insignifiante. Elle ne comptait
encore, dans cette mer, au l'^' janvier 1902, que 938 unités, dont
151 vapeurs seulement. Ainsi que nous Tavons fait observer, le
gouvernement russe n'y subventionne aucune Compagnie, et il y
a relativement peu de temps que quelques Sociétés se sont
fondées, en vue d'y exploiter des lignes libres. Dans ces der-
nières années, cependant, une légère progression s est fait sentir
dans la participation du pavillon russe au commerce de la Bal-
tique. La proportion des navires russes commence à devenir
plus forte, dans le mouvement des ports. Diverses Sociétés (1)
ont entrepris de relier les ports russes de la Baltique à ceux du
Pacifique.
Malgré ces timides initiatives, le commerce et la navigation
de la Baltique restent aux mains de Compagnies étrangères, qui
les accaparent presque entièrement. Et pourtaut, une marine
marchande indigène trouverait là de quoi gagner amplement sa
vie. Les ports russes de la Baltique ne se sigaalent pas seule-
ment par leur nombre; ils ont, sur les autres ports de l'empire,
l'avantage d'être situés à une distance relativement faible de
l'Europe occidentale, et d'être, en même temps, en conlact immé-
diat avec les provinces les plus riches, les plus peuplées, les
plus commerçantes de Russie. Par eux, on pai'vicnt rapidement
au cœur même de l'empire. Ils sont en effet particulièrement
bien partagés sous le rapport des voies ferrées; car ils sont pour-
vus de lignes qui desservent une région de 45 :i 1 800 verstes,
tandis que les ports de la Mer-Noire ne peuvent, faute de com-
munications suffisantes, desservir qu'une région de 7 à
800 verstes.
Ils reçoivent ainsi, non seulement les blés du centre de la
Russie, mais la houille et le naphte des pro^ânces méridionales,
et même le beurre de Sibérie. Grâce à la jonction du réseau ferré
de la Baltique avec le Transsibérien, cet article est devenu un
des principaux du commerce d'exportation de Rêvai et do Riga.
Pendant les mois de juillet et d'août, qui sont ceux où l'expor-
tation du beurre est le plus active, il arrive à Riga, venant de
(i) En particulier, la Compagnie de tAsîe Orientale et une société dont i!Empe-
reor approuva les statuts en 1900 et qui prit le nom de l'Océan,
Digitized by VjOOQIC
62 i REVUE DES DEUX MONDES.
Sibérie, cinq convois par semaine, composés chacun de
25 wagons de 450 pouds. Des services de navigation se sont
organisés pour prendre ce produit, au sortir des wagons réfrigé-
rans, et l'expédier, sur des vaisseaux aménagés à cet effet, en
Angleterre, en Allemagne et en Danemark. La construction du
chemin de fer de la Baltique et l'extension progressive de ce
réseau ont été la cause d'un accroissement considérable de pros-
périté pour tous les ports de ce littoral. Leur importance mari-
time et commerciale est bien loin d'être négligeable. Saint-Péters-
bourg, où le mouvement maritime de Cronstadt s'est transféré,
depuis l'approfondissement du chenal et la construction du port
de commerce, détient toujours le second rang, dans la classi-
fication des ports russes; Riga occupe le huitième; Libau, le
neuvième. Le mouvement des marchandises, dans chacun de
ces ports, s'est traduit respectivement, en 1897, par 225, 158 et
60 millions de pouds.
Le grand inconvénient des ports de la Baltique provient des
glaces qui les encombrent et les bloquent, pendant cinq mois de
Tannée. Fermés à la navigation, vers la fin de novembre ou le
commencement de décembre, ils ne se rouvrent guère en effet
qu'au début du mois de mai. Tel est le cas de Riga, de Saint-
Pétersbourg, d'Helsingfors et d'Abo. On s'efforce de remédier à
cet inconvénient en tirant parti, pendant cette période, de ports
situés dans une position qui les met à l'abri de la gelée. Telle
est la raison d'être et l'utilité de ports comme Libau, Windau,
Reval et Hangoe. Ils ont sur leurs voisins l'avantage de ne pas
être situés dans un golfe ou sur un estuaire, mais bien sur le
littoral même de la mer, ou même sur un promontoire, comme
Hangoe. Les glaces peuvent donc en encombrer plus ou moins
les abords, mais ne les bloquent jamais complètement et, à
Taide de bateaux brise-glaces, leur entrée peut être maintenue
libre pendant tout l'hiver. Il se crée ainsi de véritables ports
d'hiver, où se centralise, pendant la mauvaise saison, tout le
commerce des ports voisins, et dont l'activité dépend, en majeure
partie, du temps pendant lequel ces derniers sont restés fermés.
Ainsi en est-il de ceux que nous avons cités plus haut. Le type
le plus parfait du genre est Hangoe, grâce auquel la Finlande
conserve, en toute saison, un accès à la mer libre. Situé à lex-
trémité du cap le plus méridional du Grand-Duché, il reçoit
de 700 à 800 navires, jaugeant ensemble 250 à 300 000 tonnes.
Digitized by VjOOQIC
LA MARINE MARCHANDE RUSSE. 625
Il existe un élément qu'il faut se garder de négliger, lorsqu'on
parle de la navigation dans la Baltique : ce sont les Compagnies
de navigation finlandaises. Les statistiques russes n'en tiennent
pas compte, bien que ces compagnies battent pavillon russe.
Les plus importantes sont au nombre de trois et participent
dans une large mesure au commerce de la Baltique. La Finska
angfortygs Aktiebolaget entretient des services réguliers d'Hel-
singfors et Hangoe à HuU par Copenhague, à Lûbeck par Stettin,
à Stockholm par Saint-Pétersbourg ; ses navires visitent nos
ports de l'Atlantique, Dunkerque, Le Havre, La Pallice et Bor-
deaux et poussent jusqu'à Marseille et jusqu'aux ports italiens.
Les steamers des lignes de Hull, Lûbeck et Stockholm, de con-
struction anglaise, filent de 12 à 15 nœuds et sont fort bien
aménagés. Une autre compagnie finlandaise, le Nord^ subven-
tionnée par le gouvernement finlandais, a un service régulier,
ouvert toute l'année, de Hangoe à Stockholm et Newcastle, pour
le transport du beurre et des émigrans, et un service permanent,
hiver conmie été, d'Âbo à Stockholm. Enfin la Finska Lloyd^
qui possède 7 ou 8 navires, dont 3 tout neufs de 2 500 tonnes,
les envoie dans l'Océan et dans la Méditerranée. Cette Société
vient d'obtenir du gouvernement canadien une subvention pour
une ligne régulière du Canada au golfe de Finlande, par La Pallice
et La Rochelle. Les Compagnies finlandaises portent donc le pa-
villon russe des côtes de Finlande sur celles de Suède, d'Alle-
magne, d'Angleterre, de France, d'Italie et jusqu'au Canada.
Leur activité fait honneur à l'esprit d'initiative du petit peuple
qui les soutient et les dirige, et l'on a le droit d'être surpris que
notre pavillon ne participe pas dans la plus légère mesure au
commerce qui se fait entre les côtes de France et celles de Fin-
lande, alors que le pavillon russo-finlandais y prend une part
en somme très honorable.
On ne connaît pas, à l'étranger, la marine marchande finlan-
daise, parce qu'elle n'arbore pas un pavillon particulier et na-
vigue sous les couleurs russes. Elle mérite cependant qu'on en
tienne compte. Elle se composait, en 1901, de 2291 voiliers,
jaugeant 290700 tonnes, et de 298 vapeurs, d'une jauge nette
de 45 948 tonnes. La proportion des vapeurs est donc très infé-
eure à celle des voiliers; le tonnage moyen de la flotte finlan-
ise est faible : mais cela n'empêche pas ses navires d'entre-
•endre les voyages d'Angleterre, de France, d'Espagne, de la
TOUE XXIII. — tOOi. 40
Digitized by VjOOQIC
626 REVUE DES DEUX MONDES.
Méditerranée, du Brésil et d'Amérique du Nord. D'autre part,
leur nombre s'est accru, de 1879 à 1901, dans la proportion de
72 pour 100, et il a encore augmenté, en 1901, de 109 voiliers
et de 11 vapeurs.
La Finlande a d'excellens marins. Elle ne compte pas moins
de 7 écoles (1) de navigation, d'oti sort un personnel remarquable
de capitaines et de pilotes. Elle possède, en outre, 5 établis-
semens professionnels pour l'enseignement de la construction
des navires et des machines. Ses côtes sont éclairées et balisées
avec un soin admirable, par un système des plus complets de
phares et de feux tlottans. Son principal port, Helsingfors, ne
le cède à aucun port russe, sous le rapport de l'outillage. Il se
compose de 4 bassins pour la marine marchande, sans compter
celui de Sveaborg, affecté aux vaisseaux de guerre; les paquebots
et cargos du plus fort tonnage peuvent y jeter l'ancre en toute
sécurité. Le développement des quais est considérable. Une
ligne ferrée à double voie relie les 4 bassins au réseau des che-
mins de fer finlandais. De nombreux docks, magasins, hangars
et. caves, très bien aménagés, se trouvent dans le voisinage des
quais, et le régime des magasinages et entrepôts est très heureu-
sement compris.
En résumé, si Ton tient compte de l'énorme disproportion
qui existe entre elles, la Finlande' est, au point de vue maritime,
comme sous bien d'autres rapports, relativement plus avancée
que la Russie.
Dans son ensemble, la flotte marchande de la Russie, abstrac-
tion faite de la flotte Unlaudaise, se composait, au 1^' janvier 1902,
de 810 navires à vapeur, jaugeant ensemble 391697 tonnes, et
de 2 378 navires à voiles, jaugeant ensemble 272510 tonnes.
Le chiffre total de la marine marchande russe était donc de
3188 navires et 664 208 tonnes (2). Malgré la supériorité du
nombre, les voiliers ne représentent que 41 pour 100 du ton-
nage total, taudis que les vapeurs en représentent 58,9 pour 100.
Les divers recenseiuens de la flotte de commerce russe accusent
tous une augmeulaiion du nombre et du tonnage des navires.
Le premier recensement opéré, en 1895, par les soins du minis-
(1) Ces écoles sont situées à Abo, Helsingfors, Wasa, Uleaborg, Morichoum,
Wiborg et Haumo.
(2) Dans ce nombre sont compris tous les navires à nartir de 20 tonnes.
Digitized by VjOOQIC
LA MAniNE MARCHANDE RUSSE. 627
tère des Finances enregistrait 522 vapeurs et 2138 voiliers, d'an
tonnage total de S28 988 tonnes. En 1898, les vapeurs s^élevaient
au nombre de 657 et les voiliers de 2143; leur tonnage total
atteignait 554 141 tonnes. En 1899 enfin, on comptait 709 vapeurs
et 2 242 voiliers, jaugeant ensemble 601 294 tonnes. Ces chiffres
attestent une progression, sinon très rapide, au moins con-
stante.
Le tonnage moyen des navires de la flotte de commerce
russe est relativement peu élevé. Les vapeurs d'une jauge infé-
rieure à 700 tonnes sont les plus nombreux dans toutes les
mers; 79 pour 100 des vapeurs de la Mer-Blanche, 70 pour 100
de ceux de la Baltique et 60 pour 100 de ceux de la Mer-Noire^
ne dépassent pas 400 tonnes. Les vapeurs de 1 000 h 2 000 tonnes
ne sont qu'au nombre de 63, dout 31 dans la Mer-Noire et la
mer d'Âzof, 16 dans la Caspienne, 14 dans la Baltique et dans le
Pacifique ; ceux de plus de 2000 tonnes, au nombre de 37 seu-
lement, dont 28 dans la Mer-Noire et la mer d'Azof, 7 dans la
Baltique et 2 dans le Pacifique. Quant aux voiliers, 65 pour 100
d'entre eux ne dépassent pas 100 tonnes; 39 voiliers seulement,
la plupart de la Baltique, jaugent plus de 500 tonnes. Il importe
donc de ne pas se laisser éblouir par le nombre de navires que
mentionnent les statistiques russes, et de ne pas oublier que ces
statistiques tiennent compte des vapeurs et des voiliers du plus
faible tonnage, de remorqueurs et de barques. Les frais de pre-
mière acquisition des 3188 navires qui composaient la flotte
russe de commerce au 1"" janvier 1902 se sont élevés à 127 637 634
roubles, dont 111557 617 roubles pour les vapeurs et 16080015
pour les voiliers. La plus grande partie de ce capital a été en-
gagée dans les entreprises maritimes, depuis moins de dix ans,
car 331 vapeurs, soit 40,9 pour 100 de la flotte à vapeur russe,
ont été lancés dans les dix dernières années, et 178, soit 53,8
pour 100, dans les cinq dernières.
La plupart des voiliers battant pavillon russe ont été con-
struits en Russie. Maïs la part qui revient ù l'industrie russe
dans la construction de sa flotte à vapeur, est presque insigni-
fiante. Plus de 75 pour 100 du nombre des vapeurs et 81 pour 100
de leur tonnage, ont été construits dans les chantiers étran-
gers. Dans la Caspienne, la proportion das steamers construits
en Russie est plus forte que dans les autres mers, par suite de
sa situation de mer fermée et des droits spéciaux qui protègent
Digitized by VjOOQIC
628 REVUE DES DEUX MONDES.
contre la concurrence étrangère les navires qui lui sont destinés.
Mais, dans les mers ouvertes, la part des chantiers de construction
russes ne dépasse pas 17 pour 100, quant au nombre des navires,
et 2 pour 100 quant à leur tonnage. Ce dernier chiffre indique que
les navires construits en Russie sont d'un tonnage très faible, la
plupart du temps de simples remorqueurs. Il en est des machines
exactement comme des coques : sauf dans la Caspienne, où les
machines de construction russe sont en plus forte proportion
qu'ailleurs, la part de Tindustrie locale n'est que de 22,5 pour 100
dans la construction des machines motrices des navires.
La grande majorité des vapeurs russes est donc de prove-
nance étrangère. Les pays qui les ont fournis sont l'Angleterre,
la Suède, l'Allemagne et TAutriche-Hongrie. Les quinze bateaux
actuellement en service de h Flotte volontaire sont tous de con-
struction anglaise. On se souvient que les trois premiers avaient
été acquis en Allemagne ; dans la suite, la commande d'un na-
vire avait été donnée aux Forges et Chantiers de la Méditerranée.
C'est également en Angleterre qu'ont été construits les trois
plus beaux paquebots de la Compagnie russe de navigation et
de commerce y le Tchikatcheff^ VEmpereur-Nicolas II, et la
Reine-Olga, C'est de constructeurs ou d'armateurs anglais, alle-
mands et autrichiens que la Compagnie de VEst-Chinois a acquis
les navires nécessaires à l'organisation de son service maritime.
. « Les industriels allemands, écrit M. Charlat dans son rapport sur
le commerce de la Russie en 1901, travaillent avec persévérance
et méthode à devenir les fournisseurs de la marine marchande
russe. En deux ans, la maison de constructions navales Klawilter
et O^ de Dantzig est parvenue à recevoir pour 2500 000 francs
environ de commandes, tant en steamers de grand tonnage
qu'en remorqueurs, ainsi qu'en dragues. » De même que les
coques, les machines proviennent aussi d'Angleterre et d'Alle-
magne. Quant à la Frantje, sa part est nulle : à l'exception du
paquebot livré par les Forges et Chantiers à laFlotle volontaire j
nous n'avons pas connaissance d'un seul navire fourni par un
chantier français à la marine de commerce russe. Pourquoi cet
ostracisme? Est-ce parce que nos chantiers ont la réputation de
construire plus chèrement et plus lentement que leurs concur-
rens étrangers, ou parce que nous ne possédons pas, comme en
Angleterre, un marché de navires ? Quoi qu'il en soit, le déve-
loppement que le gouvernement russe semble disposé à, donner
Digitized by VjOOQIC
LA MARINE MARCHANDE RUSSE. 629
à la marine marchande ne devrait pas laisser nos constructeurs
indifTérens et devrait les déterminer à faire ce qui dépend d'eux
pour changer les habitudes des armateurs russes.
Reste à expliquer pourquoi, ceux-ci ne s'adressent pas tout
bonnement à l'industrie de leur pays. Car il y a des chantiers
russes : les principaux sont TUsine franco-russe, la Société
Newsky, toutes deux à Saint-Pétersbourg ; lusine Baltique,
située dans la môme ville et appartenant à l'État; les chantiers
de Sébastopol, fondés par la Compagnie russe de Navigation et
de commerce et cédés par elle à TÉtat ; l'usine Krighton, à Abo ;
les chantiers de Wiborg et d'Helsingfors, en Finlande; ceux de
Nicolaief, sur la Mer-Noire. Quelques établissemens de second
ordre sont échelonnés le long du Volga et construisent des
bateaux d'un faible tirant d'eau. Mais, jusqu'à présent, les chan-
tiers russes n'ont guère construit de navires que pour la
marine de guerre. La Compagnie russes qui a construit elle-
même quatorze de ses navires sur ses chantiers de Sébastopol,
doit être considérée comme une exception : encore a-t-elle fini
par vendre ses chantiers au gouvernement.
Les deux principales raisons, pour lesquelles les construc-
tions navales se sont si peu développées en Russie, sont le prix
élevé des métaux et le défaut de spécialistes en la matière.
Chaque fois qu'une Compagnie de navigation russe s'est montrée
disposée à donner la commande d'un navire à un chantier na-
tional, elle a dû y renoncer, en raison de l'élévation du prix de
revient. Lorsque la Flotte volontaire décida la construction de
VAriely elle s'adressa à l'usine Baltique et au chantier de la
Compagnie russe. Le premier de ces établissemens refusa de se
rendre à son appel; le second accepta la commande de la coque,
sans la machine, pour 2 700000 francs, et pourvu qu'on lui
accordât deux ans. Mis au courant de ces conditions,
Alexandre III voulut bien reconnaître que, malgré tout le désir
de donner la commande à Tindustrie locale, il n'était pas pos-
sible d'en passer par ces conditions, et YAriel fut adjugé à
un chantier anglais. Les chantiers russes sont donc en nombre
insuffisant pour pourvoir aux besoins de la marine de guerre et
de la marine de commerce, et, en outre, ils construisent à des
c nditions trop défavorables pour pouvoir lutter contre l'indus-
t! e étrangère.
Après nous être occupés des navires et des chantiers d'où ib
Digitized by VjOOQIC
630 BBVUE BBS DBDX M01IDB8.
sortent, il nous faut dire quelques mots de la législation qui les
régit, des marins qui les montent et des ouvriers qui les char-
gent et les déchargent.
Le droit d'arborer le pavillon russe appartient aux mijets
russes, aux Sociétés par actions de constitution russe, à des
maisons de commerce, dont un des principaux administrateurs,
ayant la signature sociale est sujet russe, ou aux Sociétés dont
Tassocié^gérant a la nationalité russe. Chaque navire doit avoir
une patente de pavillon délivrée par une des douanes de port et
être inscrit sur des registres spéciaux. Le navire, d'après le
droit russe, est un meuble. Toutefois, la vente de ce meuble sst
assujettie à quelques règles spéciales. Elle s'opère par la trans-
mission à l'acheteur de l'acte de propriété, avec inscription
signée par le vendeur et légalisée par un notaire, ou, si la vente
a lieu à l'étranger, par un consul russe. Tous les autres docn-
mens appartenant au navire, comme le rôle d'équipage, la
patente de pavillon, etc., doivent être remis à l'acheteur. Le
droit de propriété d'un navire ne peut être prouvé qu'en pro-
duisant ces documens, au complet et en règle. La saisie et la
vente forcée se font d'après les règles générales adoptées pour
la vente des biens meubles ordinaires. Les hypothéquée, dans
le sens du droit français, ne sont pas prévues pour les navires.
11 n'y a pas de prescription spéciale en matière maritime. Faute
d'indications particulières à ce sujet, il faut admettre aussi que
les lois concernant le prêt sur gage sont applicables aux na-
vires. La législation russe, enfin, connaît l'emprunt à la grosse
aventure.
11 n'existe en Russie rien d'analogue à notre « inscription
maritime. » Marine de guerre et marine de commerce, recrutent
pareillement leurs équipages comme elles veulent, ou plutôt
comme elles peuvent, parmi les paysans de l'intérieur, aussi
bien que parmi les habitans des côtes. Mais la loi impose aux
armateurs la lourde obligation de composer de sujets russes
les états-majors et les équipages de leurs navires. La question
de la composition des équipages est particulièrement difficile
à résoudre en Russie, vu Tinexpérience des habitans, le défaut
d'apprentissage et de traditions, lïnsuffisance des écoles foriBa''t
des matelots, des mécaniciens, des capitaines pour la mari >
de commerce. Le Slave des basses classes n'a pas la vocati i
mai'itime : il est paysan, ouvrier agricole, à la rigueur ouvr '
Digitized by VjOOQIC
LA MARINE MARCHANDE RUSSE. 631
d'industrie; les marins de profession so^t très rares dans le
peuple slave. Faute de marins de cette espèce, la flotte de
guerre est obligée de recruter ses équipages parmi des paysans
n'ayant aucune aptitude, ni aucun goût pour le métier de la
mer. Soldats parfaits, parce que la docilité est dans leur
nature, les Russes sont des marins médiocres^ parce que leur
intelligence, plutôt lente, leur manque d'initiative, leur défaut
complet d'instruction professionnelle et môme générale, les
rendent inaptes à manier les appareils compliqués des vaisseathc
modernes. 11 est vrai que sept années passées dans la marine de
guerre pourraient avoir raison de cette inaptitude, et faire d'eux
de bonnes recrues pour ta marine de commerce ; mais, à l'expi-
ration de leur temps, la plupart s'empressent de retourner dcms
leurs villages. La marine de commerce ne profite donc pas des
marins formés sur les navires de guerre. C'est plutôt l'inverse
qui se produit, et la marine de TÉtat, comprenant l'avantage
qu'elle pourrait tirer, en cas de guerre, du personnel occupé sur
les bateaux marchands, exempte ce personnel de tout ou partie
du service actif, et l'astreint seulement, dans tous les cas, à un
service plus prolongé dans la réserve. C'est tout h l'honneur de
l'État d'avoir compris les services que le personnel des navires
de commerce pouvait ôtre appelé à lui rendre, et de renoncer à
le leur enlever pour un long laps de temps, sans grand profit
pour lut-môme.
A l'époque où se sont fondées les Compagnies de navigation,
actuellement existantes, un personnel maritime n'avait pas encore
eu le temps de se former en Russie; c'est à peine s'il commence
à Tètre maintenant. Aussi la plupart d'entre elles ont-elles eu
beaucoup de peine à composer leurs équipages et leurs états-
majors. L'État leur est le plus souvent venu en aide, soit en
suspendant, à leur profit, la loi qui leur interdit de constituer
leurs cadres avec des étrangers, comme il le fit pour ÏEst*
Chinois, soit en mettant à leur disposition des marins de la flotte
de guerre. C'est ce qui eut lieu pour la FloUe volontaire.
Jusqu'en 1881, les navires de cette Compagnie n'ont été montés
que par des marins de l'État; ce n'est qu'à partir de cette date
ri' on commença à les remplacer par des matelots embauchés, et
( )tte substitution demanda deux ans pour s'opérer; en 1883
i alement fut constitué un personnel normal, et encore avec
I s matelots pour la plupart recrutés à l'étranger. Le développe-
Digitized by VjOOQIC
632 REVUE DES DEUX MONDES.
ment pris par la marine marchande dans ces dernières années
a quelque peu amélioré les conditions de recrutement des
marins de commerce. Les Compagnies de navigation ont fait
quelquefois des efforts louables pour faciliter l'apprentissage
mai*itime aux jeunes gens désireux de se vouer à la carrière
de marin. Par exemple, la Flotte volontaire a admis sur ses
navires des élèves, auxquels elle a fait faire le temps de naviga-
tion qu'exigeait l'État pour l'admission de ces jeunes gens dans
ses écoles. Elle obtint môme du ministère des Finances une sub-
vention pour l'entretien des élèves accueillis sur ses navires.
De son côté, le gouvernement a fondé des écoles destinées à
former des marins et des officiers pour la marine de commerce.
Il existait ainsi, en 1900, 35 de ces écoles, dites « classes de
navigation, » et divisées en trois catégories ou « degrés : » celles
du premier degré formant des capitaines au long cours ; celles
du second degré, des capitaines au cabotage, ou des pilotes au
long cours ; celles du troisième degré, des pilotes au cabotage.
Il a été fondé, en outre, à TÉcole de commerce d'Odessa et à
l'École de navigation marchande d'Arkhangelsk, des cours desti-
nés à former des capitaines marchands, et dont la durée est de
trois années. Â Arkhangelsk même et à Kemur, fonctionnent
encore deux autres classes, dont les cours ont lieu pendant les
mois d'hiver et durent deux années.
Les résultats et l'organisation même de cet enseignement
technique sont vivement critiqués par les Russes. D'après une
revue qui puise ses inspirations à bonne source (1), la division
de l'enseignement en trois degrés serait « absurde, » parce qu'elle
entraine l'interruption des études, en forçant les élèves à navi-
guer dans l'intervalle. La génération sortie de ces écoles serait
dépourvue de valeur et de capacité véritables, au point de. vue
professionnel. Sans vocation pour le métier de marin, les élèves
y sont admis pourvu qu'ils sachent lire, écrire et faire les quatre
premières opérations d'arithmétique. On est obligé de les en
laisser sortir, sans qu'ils emportent de connaissances réelles,
parce qu'il est impossible de les retenir plus longtemps, et que
leur refuser le diplôme équivaudrait, d'autre part, èi fermer les
écoles. Ce n'est donc pas de l'enseignement technique, tel qu'il
est actuellement organisé, qu'il faut attendre une éducation pro-
(1) La mer et la vie maritime, fondée et rédigée sous la haute direction de
S. A. I. le grand-duc Alexandre Mikhailovitch
Digitized by VjOOQIC
f^
LA MARINE MARCHANDE RUSSE. 633
fessionnelle sérieuse et la création d'un personnel maritime à la
hauteur de sa tAche.
Quant aux ouvriers des ports, il y aurait peu de chose à dire
d'euxy s'ils n'avaient une organisation particulière aux corps de
métiers russes. Gomme la plupart des ouvriers de Russie, ils
sont organisés en « artels, » associations de travailleurs, égaux
en droits, solidairement responsables, dont chacun apporte,
comme unique part sociale, son travail. Les bénéfices sont par-
tagés entre les membres de Tartel ; un capital social est formé
par des versemens et des réserves et sert à l'acquisition des in*
strumens de travail ; la direction est remise à des « anciens, »
nommés à l'élection. Ainsi sont organisés les ouvriers qui
s'occupent du chargement et du déchargement des navires, de la
manipulation des marchandises et môme des opérations de
douane. Cette organisation donne aux ouvriers une grande cohé-
sion, une force véritable, et il n'est pas téméraire d'attribuer à
cette cause l'exceptionnelle gravité des grèves 'qui ont éclaté
l'année dernière dans les ports de la Mer-Noire. Les grèves, en
effet, ont cessé d'être le privilège des pays d'Occident; elles se
sont étendues à la Russie, où elles prennent un caractère révo-
lutionnaire plus marqué que partout ailleurs. Odessa a été, l'été
dernier, le théâtre d'une terrible grève générale, à laquelle ont
pris part ce qu'on appellerait chez nous les inscrits maritimes
et les dockers. Ce fut, en plus violent, l'exacte répétition des
événemens qui se sont produits à deux ou trois reprises à Mar-
seille, le Havre, Dunkerque et Bordeaux.
Le signal fut donné par les portefaix, débardeurs et autres
ouvriers du port, qui réclamaient l'augmentation des salaires et
la diminution des heures de travail. Ils furent suivis par les ma-
rins et chauffeurs. La Compagnie russe dut interrompre ses
services jusqu'à l'arrivée de 500 marins de TÉtat, envoyés de
SébastopoL Grâce à ce secours, elle put rétablir, après deux
jours d'interruption, ses services les plus urgens sur la Crimée
et les ports russes de la Mer-Noire. Pendant quelques jours, on
craignit pour la sécurité des établissemens, usines, magasins,
entrepôts d'Odessa, appartenant, pour la plupart, à des étrangers.
Enfin Tordre put être rétabli et le travail repris. Nous ignorons
la 1 lesure exacte dans laquelle les armateurs ont dû céder aux
ou^ riers ; mais il est hors de doute qu'ils ont donné satisfaction
à c ix-ci sur un grand nombre de points. Simultanément, et
Digitized by VjOOQIC
n
634 REVUE DES DEUX MONDES.
avec autant de gravité, les grèves éclatèrent à NlcolaTef, à
Batoum et à Bakou ; Novorossisk en avait été gratifié en dé--
oembre 1902. Cette unanimité des ouvriers à faire grève, cette
ténacité et cette violence dans leurs revendications, cette simuU
tanéité dans leurs actes prouvent une organisation générale dont
il n'est pas téméraire, encore une fois, de voir la base dasm les
ce artels. »
Telle qu'elle apparaît, par les chiffres et les renaeignemens
qui précèdent, la marine marchande russe est encore très insuf*
fisante, par rapport aux capacités de production et de consom-
mation du pays. Le mouvement commercial entre la Russie et
l'Europe occidentale est considérable, et se produit principale^
ment par mer. En 1900, l'importation des marchandises par les
ports russes s'est élevée à 246 millions de pouds, et l'exportation
à 696. Les marchandises, qui sont entrées par mer en Russie,
représentent 50 pour 100 de l'importation totale de cet État, et
celles qui en sont sorties par la môme voie, 73 pour 100 de l'ex-
portation totale. L'importance de ce mouvement commercial,
l'écrasante supériorité des transports par mer sur les transports
par terre^ l'énorme écart de 450 millions de pouds entre l'importa-
tion et l'exportation, sont autant de circonstances extrêmement
favorables au développement d'une marine marchande nationale.
Or, ces circonstances ont, jusqu'à présent, surtout profité
aux marines marchandes étrangères. Sur les 246 millions de
pouds de marchandises qui sont entrés, en 1900, dans les ports
russes, les navires étrangers ont importé 221 millions de pouds,
et les navires russes 25 millions seulement. Sur les 696 millions
de poiîds de marchandises qui sont sortis, la même année, des
mêmes ports, les navires étrangers ont exporté 658 millions, et
les navires russes 38 seulement. La proportion des navires russes
de long cours, dans le mouvement géuéral des ports russes,
est également très inférieure à celle des navires étrangers (i).
(1) Sur 10236 navires de long cours, entrés dans les ports de Russie ea 1901,
les pavillons étrangers sont représentés par 8 699» et le pavillon russe par 1 537
seulement. Sur 10 039 navires de long cours sortis, la même année, des mêmes
ports, 8 630 battaient pavillon étranger et 1 409 seol^m^nt battaient pavillon russe.
Quant au tonnage, les navires russes ne représentent que 8 à 10 pour 100 du toi
nage des navires de long cours entrant dans les ports de Russie, tandis que II
navires anglais représentent 33 pour 100 de ce tonnage, les allemands 11,8 pour W
les danois 19 pour 100, les suédois et norvégiens 10 pour 100.
Digitized by VjOOQIC
LA MàRIHŒ HARCHANDE RUSSE. 635
La ^art^'prise par la marine marchande russe au mouvement
maritime de son pays est donc insignifiante et démesurément
inférieure k celle qu'y prennent les diverses marines marchandes
étrangères. Il y a disproportion entre les facultés de transport
de la flotte commerciale russe, et les facultés de production et
de consommation de la Russie. Ce pays est encore, pour ses
communications maritimes avec les autres puissances, sous la
dépendance des étrangers : des Norvégiens et des Anglais pour
le commerce de la Mer-Blanche ; des Anglais, des Allemands, des
Danois et des Suédois, pour celui de la Baltique ; des Anglais, des
Italiens, des Autrichiens et des Grecs pour celui de la Mer-Noire;
enfin des Anglais et des Japonais pour celui du Pacifique. Il est
pénible de constater que nulle part le pavillon français ne prend
de part, nous ne dirons pas prépondérante, mais seulement im-
portante au mouvement maritime des ports russes.
L'insuffisance de leur marine marchande n'échappe pas aux
Russes. En appréciant une loi destinée à la développer, Toffi-
cieux Journal de Saint-Pétersbourg portait sur elle le jugement
suivant : <( Il y a des années que l'on parle du besoin ui^ent de
créer une marine marchande nationale, car celle que nous avons,
— sauf, bien entendu, les paquebots des Sociétés subventionnées
par rÉtat, — n'aurait de rigueur pas droit à ce titre. Le peu de
navires appartenant à des armateurs privés que nous possédons
sont construits à l'étranger et, le plus souvent, commandés par
des ressortissans étrangers. » Que la marine marchande russe
soit en retard sur celles de presque tous les États d'Europe^ il
n'y a pas là de quoi surprendre un observateur tant soit peu
sagace. Pour apprécier sainement ses progrès, il faut en effet
tenir compte des conditions tout à fait spéciales qui résultent,
pour elle, de la nature et de l'histoire. En jetant un regard sur
la carte, on constate bien que, sur les 69248 kilomètres qui
constituent les frontières de la Russie, 49 370 sont formés par le
littoral de la mer. Mais une notable portion de ces côtes est
baignée par l'océan Glacial, figé dans les glaces éternelles, et
la partie qui forme le bassin de la Mer-Blanche n'est ouverte à
la navigation que pendant les mois d'été. Les golfes de Riga,
ie Finlande et de Bothnie gèlent en hiver et, dans son en-
imble, la frontière maritime de la Baltique mesurant 7650 kilo-
mètres, est d'un accès impossible ou difficile pendant une moitié
B Tannée. La Mer Noire elle-même n'est pas à l'abri des glaces,
Digitized by VjOOQIC
636 REVUE DES DEUX MOiNDES.
qui encombrent en hiver la mer d'Azof et jusqu'aux abords
d'Odessa. En Extrême-Orient, sur une étendue de 9000 kilo-
mètres environ, les mers d^Okhotsk et de Behring présentent
les caractères des mers polaires. La mer du Japon, elle-même,
est presque sans cesse enveloppée d'épais brouillards, et n'offre,
sur le littoral russe, aucun port entièrement libre de glaces.
Le climat a donc mis un obstacle très sérieux au dévelop-
pement de la marine marchande russe. Les étrangers n'en-
voient leurs navires sur les côtes de Russie qu'en été, et les
emploient, le reste du temps, à d'autres navigations. Mais que
peuvent faire de leurs navires les armateurs russes, pendant les
longs mois où les glaces bloquent leurs côtes? Ils les gardent
inactifs, et par conséquent improductifs, prisonniers dans leurs
ports, jusqu'au moment où la débâcle vient les délivrer. Cette
condition résultant du climat en entraine une autre également
défavorable : c'est la nécessité d'engins spéciaux, très puis-
sans et très coûteux, qu'on nomme brise-glaces. Les bateaux
brise-glaces, qui jouent un rôle capital dans la navigation ma-
ritime russe, servent à conserver, le plus longtemps possible, la
libre entrée des ports exposés aux glaces, et quelquefois à la
maintenir d'une façon presque permanente, comme à Windau.
Pourvus d'un éperon et d'une hélice d'avant, ils montent sur la
glace, qu'ils font céder sous leur poids, et tracent ainsi un
chenal qu'ils élargissent ensuite. L'un de ces engins, le Sampo^
qui peut briser, disloquer et traverser des banquises de 25 à
30 pieds d'épaisseur, a coûté 1 3S0 000 francs. La dépense an-
nuelle de ce vapeur, dont la campagne dure de 4 à 5 mois, est
de 110000 francs, dont 40 000 pour le charbon.
On comprend que les Russes, pour se soustraire à des condi-
tions aussi défavorables, aient cherché des débouchés, des sor-
ties, des ports en eaux libres. D'un ou plusieurs ports en mer
libre dépend pour eux, en effet, la possibilité d'entretenir des
relations ininterrompues avec l'étranger, avec les difiFérentes
parties de leur Empire, en un mot de posséder et de taire vivre
une marine marchande nationale. En poursuivant la recherche
d'un port de cette nature, à l'Ouest et au Sud d'abord, à l'Est
ensuite, les Russes ont poursuivi, en somme, la solution du
problème de leur marine marchande. A cette recherche perpé-
tuelle de ports en mer libre, ils ont gagné une frontière mari-
time extrêmement étendue, et dont les différentes parties sont
Digitized by VjOOQIC
LÀ MARINE MARCHANDE RUSSE. 637
très éloignées Tune dé l'autre. La tâche la plus urgente et gé-
néralement la plua vite accomplie consiste, pour un pays
maritime, à relier entre eux les dififérens points de son littoral.
II se trouve que cette tâche est, pour la Russie, la plus difficile
et que, par une anomalie singulière, le terme <( cabotage » doit
s'entendre, en ce cas, d'une navigation de plusieurs milliers de
milles et de plusieurs mois. Les Russes usent d'un spirituel
euphémisme pour désigner la navigation d'une mer à l'autre de
leur Empire : ils l'appellent « le cabotage lointain. » Ainsi la
traversée de Saint-Pétersbourg à Odessa, ou bien celle de Riga
à Vladivostok, qui constituent d&& parcours considérables, sont
assimilées à ce que nous appelons chez nous le a cabotage » et,
comme telles, exclusivement réservées au pavillon russe. Un tel
champ d'action suffirait h absorber l'activité d'une marine autre-
ment puissante que la flotte de commerce russe ; il est trop
vaste pour une marine qui n'en est encore qu'à ses débuts.
Il ne faut pas oublier non plus que la date à laquelle le
gouvernement russe a pu porter son attention sur le commerce,
l'industrie et leur principal instrument, la marine marchande,
est très récente. La « Moscovie » du premier Romanoff n'avait
même pas de mer à elle, sauf la Mer-Bbnche. La Baltique ap-
partenait aux Suédois, aux Polonais, aux Allemands; la Mer-
Noire aux Tartares et aux Turcs, la Caspienne aux Persans.
Da xu^ au xvn® siècle, il n'est pas question de marine en Russie.
Quand, en 1687, Pierre le Grand, à peine âgé de quinze ans,
slnitiait à l'art de construire ks navires à Ismaïlovo, sur l'étang
de la Prociana et sur le lac de Pereiasiaw, avec le Hollandais
Carsten Brandt et le charpentier Kort, puis, à Arkhangelsk, avec
l'archevêque Athanase, — un vieux loup de mer qui « causait
plus souvent avec son élève de navigation que de théologie, » —
Pierre le Grand n'avait en vue, pour son pays, que la création
d'une flotte de guerre. Le commerce était aloi's à l'état em-
bryonnaire, et on ne peut pas appeler bateaux de commerce les
grossiers chalands et les radeaux de bois qui circulaient sur la
Dwina ou sur <( la mère Volga. » Il y a deux cents ans, c'était
le néant à la place où s'élève aujourd'hui Saint-Pétersbourg. Il
y 1 un peu plus de cent ans, on ne voyait, à l'endroit où s'étend
C 'essa, qu'un petit village de pêcheurs turcs, nommé Hadji-Bey.
C n'est qu'en 1793, que cette partie du littoral de la Mer-Noire a
é annexée à la Russie, et que l'Espagnol Ribas put soumettre
Digitized by VjOOQIC
638 Rïr\'UE DES DEUX MONDES.
à rimpératrice Calberine II le projet d'un port à créer dans
cette rade ; et c'est seulement au début du xix^" siècle que les
émigrés français Voland, Langeron et Richelieu, jetèrent les
fondemens du premier port de commerce de la Russie. Encore
Saint-Pétersbourg et Odessa sont-ils, après Arkhangelsk, les
doyens des ports russes ; les autres sont tous de fondation plus
récente, quelques-uns tout à fait contemporaine. En résumé, si
Tezistence politique de la Russie moderne date de deux cents
ans à peine, son développement commercial, industriel et mari-
time s'est opéré de nos jours, et presque sous nos yeux.
Les Russes ont toujours fait appel, dans le cours de leur
histoire, au concours des étrangers. Aussi bien aux temps de
Pierre le Grand et de Catherine II que de nos jours, ce sont des
étrangers qui leur ont enseigné les méthodes, les procédés, les
arts de TOccident, qui leur ont appris à tirer parti de leurs
richesses minérales ou agricoles, fourni les capitaux néces-
saires, pourvu à leurs besoins. Les vestiges de cet état de choses
se retrouvent dans la situation du commerce en Russie. Le com-
merce extérieur est encore, en majeure partie, entre les mains
d'intermédiaires étrangers. Ces intermédiaires allemands, anglais,
suédois, grecs ou français, installés dans les principaux centres
de Russie, ont naturellement recours, pour leurs expéditions et
leurs commandes, aux Compagnies de navigation de leurs
propres pays, qui ont des agences dans tous les ports qu'elles
visitent, tandis que les rares Compagnies de navigation russes
n'ont pas d'agences dans les ports d'Europe^ où leur pavillon ne
se montre d'ailleurs que de loin en loin.
L'exemple le plus frappant de cet état de choses est fourni
par la place de Saint-Pétersbourg. Tandis que cette ville compte
à peine 1 800 Français, les Allemands y sont au nombre de
15000, sans compter 200000 sujets russes d'origine allemande,
qui sont^ pour leurs congénères étrangers, les plus utiles auxi-
liaires. A Saint-Pétersbourg, l'instruction et l'éducation de la
classe marchande sont peu avancées. Peu versé dans le calcul du
change, dans les questions de prêt, d'assurance, d'escompte, le
marchand russe n'aime pas à traiter les affaires par correspon-
dance. Il préfère traiter avec un commerçant qui lui livrera la
marchandise rendue à domicile, à un prix exprimé en roubles.
Les Allemands n'ont pas tardé & tirer parti de ces observations.
Mettant à profit l'affinité de race et de langage gui existe entre
Digitized by VjOOQIC
LA MAKINE MARCHANDE RUSSE. 639
eux et l6S indigènes des provinces baltiques, ils ont entrepris de
conquérir, à l'aide d'intermédiaires locaux, ainsi que de commis
voyageurs qu'ils répandent chaque année sur toute la surface
de TEmpire, le marché de Saint-Pétersbourg. Leurs importa-
tions dépassent celles de tous les autres pays. Aussi, la part
prise par le pavillon allemand au mouvement du port de Saint-
Pétersbourg est-elle en hausse constante depuis trois ans, tandis
que la navigation sous pavillon anglais, tout en restant la pre-
mière, tend à diminuer, au profit de sa rivale. Tant que la
Russie n'aura pas, sur les principaux marchés d'Europe, une
organisation analogue à celle que les étrangers possèdent chez
elle, ses Compagnies de navigation seront, par rapport aux Com-
pagnies étrangères, dans un état d'infériorité marquée.
Nous avons signalé, au cours de cette étude, l'inaptitude des
Russes aux métiers de la mer et l'absence, parmi eux, de ma*
rms de profession. Cette circonstance est au nombre des plus
graves, parmi les causes qui ont retardé le développement de la
marine marchande russe. Elle n'a pas échappé aux hommes qui
se sont préoccupés de perfectionner cette industrie. « Quant à
la marine marchande nationale, » disait le Journal de Saint-
Pétersbourg, « il faut, pour qu'elle se développe, créer une
population de marins, ou, pour mieux dire, il faut que cette
population se forme d'elle-même. C'est là une question de
temps. » Enfin, à notre avis, le régime douanier appliqué en
Russie constitue, lui aussi, un obstacle à l'essor de la marine
marchande. Non seulement ce tarif est conçu dans l'esprit le
plus protectionniste et, quelquefois même, le plus prohibitif;
mais l'administration on aggrave encore la rigueur, en l'ap*-
pliquant avec un formalisme vraiment abusif. Nulle part, les
formalités douanières n'atteignent ce degré de complication et
de difficulté; nulle part, leur inexécution n'entraîne des con-
séquences aussi rigoureuses; nulle part, le fisc ne se montre
aussi tracassier, aussi formaliste ni aussi exigeant. Il n'existe
en Russie rien d'analogue à nos <c entrepôts réels, » à nos
« entrepôts fictifs, n à notre « admission temporaire ; » le ré-
(^me douanier russe ne connaît aucun de ces tempéramens,
admis cependant par les gouvernemens les plus protectionnistes.
In revanche, il dispose, contre l'importateur qui a manqué à
une des prescriptions légales, de tout un arsenal de peines et
amendes, dont le montant dépasse souvent les bénéfices réa-
Digitized by VjOOQIC
640 DKVUK DES DEUX MONDES.
lises sur les transactions. Ni la bonne foi de Tîntéresséj nî son
ignorance des règlemens douaniers, ni Terreur de plume d'un
de ses employés ne sont, aux yeux de l'administration russe,
des motifs suffisans pour remettre ou diminuer Tamende.
Il est vrai, qu'en dépit de ce régime étroitement protec-
tionniste, le commerce extérieur de la Russie se traduit par un
total d'importations et d'exportations très supérieur à ce que
peuvent transporter les Compagnies de navigation russes. Celles-
ci ne semblent donc pas, à première vue, pouvoir en souffrir.
Mais il ne faut pas oublier que ce commerce est presque entière-
ment entre les mains de Compagnies étrangères, auxquelles il
serait téméraire de vouloir Tenlever. Ce n'est pas tout de con-
struire ou d'acheter de nouveaux navires et d'arborer le pavillon
russe à leur mât; il faut encore se préoccuper de leur utilisation.
Or, comme le commerce extérieur est, aux trois quarts, entre les
mains d'armateurs et d'intermédiaires étrangers, ces navires
risquent fort de rester inutilisés, à moins que le mouvement
commercial n'augmente. Le premier soin des Russes, s'ils veu-
lent développer leur marine marcnande, doit être de lui fournir
les moyens de vivre, en déterminant une augmentation des
importations, aussi bien que des exportations. 11 leur suffit pour
cela d'adoucir la rigueur de leurs règlemens douaniers, d'cntr'ou-
vrir plus largement leur porte, et de renoncer à cet esprit de
lucre et d'inquisition qui caractérise leur administration. Leur
flotte de commerce trouvera alors, sur les marchés étrangers, le
fret de retour qui lui fait défaut à l'heure actuelle. En Finlande,
où il existe, sous le nom d' « entrepôt de transit, » quelque
chose d'analogue à notre entrepôt réel, et, sous le nom d' « en-
trepôt de consignation, » une institution qui rappelle notre
« entrepôt fictif, «la marine marchande est, proportionnellement,
beaucoup plus développée et beaucoup plus prospère qu'en
Russie. Il n'y a pas de raison pour qu'il n'en soit pas de même
dans ce dernier pays.
Le gouvernement russe n'attacha longtemps qu'une importance
secondaire à la marine marchande. Jusqu'à une date toute ré-
cente, son initiative ne s'était guère manifestée que par la créa-
tion des lignes de navigation les plus urgentes et Texécution des
travaux réclamés par les ports. Dans l'ordre législatif, rien ou
presque rien n'avait été fait, en vue d'améliorer les conditions
de la navigation sous pavillon russe et de soustraire le com
Digitized by VjOOQIC
LA MAllINE MARCHANDE RUSSE. 6il
merce extérieur de la Russie à la tutelle des marines étrangères.
Cette indifférence prit fin vers 1896. A partir de ce moment
commence à se manifester un esprit tout différent, une ferme
résolution de développer et de perfectionner la marine de com-
merce, un sage esprit de réformes. Ceux qui avaient conçu ce
dessein comprirent qu'ils devaient, avant tout, créer un oi^ane
central, capable d'entreprendre et de mener à bien l'exécution
méthodique de leur programme. La marine marchande dépen-
dait alors du ministère des Finances, que dirigeait, à cette époque,
le tout puissant M. Witte. Loin de nous la pensée de déprécier
Tœuvre de Fhomme qu'on a appelé si souvent le « Colbert de
la Russie, » et qui, à certains égards, mérite ce titre. Tandis
qu'on nous montrait le personnage qui a donné à l'industrie de
son pays cette extension un peu hâtive, mais, somme toute, re-
marquable, doté la Russie d'Europe et d'Asie de son réseau ferré
actuel, et prêté à la politique d'expansion asiatique le concours
que l'on sait, un mot des Concourt nous revenait à la mémoire :
« 11 y a de gros et lourds hommes d'État, des gens à souliers
earrés, à manières rustaudes, grosse race qu'on pourrait appeler :
les percherons de la politique. » Celui qu'on a sacrifié^ il y a
tantôt un an, a fait parcourir un rude chemin à la charrette, à
laquelle il est resté attelé pendant quinze ans. Mais, probable-
ment à cause du nombre et du poids des affaires dont il avait
assumé la charge, M. Witte n'a pas toujours donné à la marine
marchande toute l'attention qu'elle méritait.
En 1898, fut cependant créée, au ministère des Finances, une
Section spécialement affectée à la marine marchande. Clétait un
premier pas vers la constitution d'un rouage administratif dis-
tinct, et propre à cette grande industrie. Deux ans plus tard, en
1900, fut institué, auprès du même ministère, un Conseil chargé
d'élaborer une loi sur la marine marchande et les ports de com-
merce. Aux travaux de ce Conseil furent appelés à collaborer des
fonctionnaires, délégués par les ministères des Finances, des
Voies de communication, de l'Intérieur, de la Marine, de la
Guerre, de la Justice et du Contrôle de l'Empire. La présidence
en fut confiée à S. A. I. le grand-duc Alexandre Mikhailovitch.
Nous avons réservé pour ce moment l'exposé du rôle considé-
ible que ce prince a joué dans le mouvement de rénovation de
marine marchande russe. Fils du grand-duc Michel Nico-
ievitch, qui est le grand-oncle de l'Empereur et le dernier sur-
TOMi ixiii. -^ i004. 41
Digitized by VjOOQIC
642 REVUE DES DEUX MONDES.
Mikhai- \
vivant des frères d'Alexandre H, le grand-duc Alexandre
lovitch a épousé la grande-duchesse Xénia, sœur de Nicolas IL II
est donc à la fois Tonde à la mode de Bretagne et le beau-frère
de TEmpereur actuel. Entré dans la maiûne de guerre, dont il
gravit successivement tous les grades jusqu'à celui de contre-
amiral, il eut sans doute, pendant ses croisières dans l'Atlantique
et la Mer-Noire, l'occasion de constater combien le pavillon russe
y était faiblement représenté. Il eut le grand et réel mérite de
comprendre Timportance de la marine marchande, et le louable
désir de doter la Russie d'une flotte de commerce digne d'elle.
Il s'y consacra tout entier. En faisant servir à cette œuvre l'in-
fluence qu'il tient de sa double parenté avec l'Empereur, il a,
sans contestation possible, bien mérité de son pays.
Un an à peine (juin 1901) après avoir commencé ses travaux,
le Conseil présidé par le grand-duc Alexandre présenta à l'ap-
probation impériale une loi que nous analyserons dans un ins-
tant. Cette loi institua, pour les ports de commerce, dont elle
remania de fond en comble l'organisation administrative, un
rouage spécial, dénommé Comité des affaires des ports. Cela
porta à trois le nombre des rouages créés en vue de la marine
marchande : d'abord la Section spéciale, organisée au ministère
des Finances; ensuite le Conseil présidé par le grand-duc
Alexandre; enfin le Comité institué par la dernière loi. Ajou-
tons que les ports n'en continuèrent pas moins à dépendre, pour
tout ce qui concerne leur construction et leur entretien, d'une
section technique existant au Ministère des Voies de communi-
cation. Ce fut, de la part du grand-duc Alexandre, un nouveau
et indiscutable mérite, d'avoir compris et fait comprendre à
l'Empereur qu'une forme aussi importante de l'activité nationale
ne pouvait, sans de graves inconvéniens, continuer à dépendre
de rouages aussi multiples et aussi divers.
L'année suivante, son influence croissante obtint de Nicolas II
une mesure qui mit fin à cette multiplicité d'organes, et paracheva,
en même temps, la constitution d'une administration propre à la
marine marchande. Un ukase impérial du 7/20 novembre 1902
fondit en un seul les trois organes dont nous venons de parler,
et en forma une entité administrative unique et indépendante,
sous le nom de Direction générale de la marine marchande et des
ports de commerce. Le même ukase transféra au directeur général,
placé à la tête de la nouvelle institution, toutes les attributions
Digitized by VjOOQIC
LÀ MARINE MARCHANDE RUSSE. 643
(piî incombaient précédemment aux ministres des Finances et
des Voies de communication. Par un rescrit en date du même
jour, l'Empereur confia les fonctions de Directeur général de la
marine marchande^ avec les pouvoirs et les droits d'un ministre,
à celui qui avait inspiré cette mesure et qui avait été Tftme du
mouvement de réforme poursuivi depuis 1897, au grand-duc
Alexandre Mikhailovitch. Certains passages de ce rescrit sont à
retenir, pour éclairer la pensée qui Ta dicté. Après avoir exprimé
Tespoir que l'autorité dont il allait être investi donnât au grand-
duc Alexandre l'indépendance nécessaire & l'accomplissement de
sa tftche, l'Empereur définissait ainsi le but désigné aux efforts
de son beau-frère : « libérer progressivement la Russie de la
dépendance des entreprises et marines étrangères. » Puis il lui
traçait à grands traits le programme qu'il aurait à remplir.
« Pour atteindre le but qui vous est indiqué, il y aura lieu, lui
disait-il, de créer, au moyen de ressources fiscales ou privées, de
nouvelles entreprises de navigation, des chantiers de construcv-
tions navales, des ateliers de réparation ; de perfectionner l'ou-
tillage des ports et d'en construire de nouveaux; de venir en
aide aux constructeurs et aux armateurs, et de chercher, d'une
manière générale, à améliorer les conditions de la marine mar-
chande et la situation des marins. En outre, la surveillance des
entreprises maritimes privées devra être entièrement centralisée
à la Direction générale, qui se trouve placée sous vos ordres. »
Telle est la vaste sphère dans laquelle fut appelée à s'exercer
l'activité du grand-duc Alexandre. Il rêvait encore de l'élargir.
Dans son esprit, la « Direction générale de la marine marchande
et des ports de commerce » n'était que l'embryon et le noyau
d'un ministère du Commerce, qui n'existe pas encore en Russie.
Ce nouveau département comprendrait dans ses attributions tout
ce qui concerne le Commerce intérieur et extérieur, la marinp
marchande, la navigation fluviale, l'industrie. Enlevées aux
ministères des Finances, de l'Agriculture et des Domaines, des
Voies de communication, de l'Intérieur, entre lesquels elles
sont encore divisées à l'heure actuelle, ces matières seraient
réunies et centralisées en une seule main : audacieuse, mais
i léressante conception, dont la réalisation paraissait prochaine
i y a un an, et qui se trouve, aujourd'hui, ajournée à des
I nps meilleurs.
C'est à l'époque où le grand-duc Alexandre concevait d'au.ssi
Digitized by VjOOQIC
C4i REVUE DES DEUX MONDES.
vastes projets, qu'il nous a été donné d'approcher un court
instant Son Altesse Impériale. Aclif, entreprenant, laborieux,
d'esprit prompt et ouvert, très au courant des travaux et de la
situation des autres nations, en matière maritime et commer-
ciale, le grand-duc traite les questions économiques avec une
réelle compétence, en homme qui en a fait l'objet d'études spé-
ciales et approfondies. Pour réussir dans l'œuvre à laquelle il
s'est courageusement adonné, il ne lui manque ni l'énergie, ni
les moyens, ni la foi. Il a su s'entourer de collaborateurs distin-
gués, dont le plus éminent, celui dont il a fait son bras droit, est
le contre-amiral Abaza, familier avec notre langue, notre marine
et nos chantiers. Très moderne et, si j'ose m'ezprimer ainsi, bien
de son temps, le grand-duc a compris combien il importe, pour
arriver à ses fins, d'intéresser à son œuvre l'opinion publique. Il
a fondé une revue. Lu mer et la vie maritime^ rédigée sous son
inspiration, et dans laquelle, à côté de nouvelles, d'articles litté-
raires consacrés à des sujets maritimes, on trouve les étudœ les
plus graves et les mieux documentées sur les ports de Novoros-
sisk et de Revel, les besoins des ports delà Mer-Noire, le mou-
vement de Batoum, les écoles de navigation, le développement
des constructions navales, la flotte de commerce russe, etc.
Divers actes législatifs, dont quelques-uns ont une véritable
portée, sont sortis des différentes administrations auxquelles
incomba successivement le soin de diriger la marine mar-
chande.
La série s'ouvre par une loi de 1897, qui est encore due, par
conséquent, à l'initiative du ministère des Finances. L' « avis du
Conseil de l'Empire, » approuvé par l'Empereur, le 29 juin 1897,
dispose : « Les droits à la navigation au cabotage (transport des
marchandises et des voyageurs) dans tous les ports russeSj sont
exclusivement réservés aux sujets russes, ainsi qu'aux bdti-
mens naviguant sous pavillon russe. » Exception est faite seule-
ment pour le sel, qui peut être transporté sous pavillon étran-
ger, des ports de la mer d'Azof et de la Mer-Noire, à ceux de la
mer Baltique. Avant cette mesure, le petit cabotage, c'est-à-dire
la navigation de port russe d'une mer à port russe de la même
mer, était seul réservé au pavillon national. En vertu de la loi
de 1897, le privilège est étendu au grand cabotage ou cabotage
lointain^ c'est-à-dire aux transports effectués de port russe d'une
Digitized by VjOOQIC
r'
LA MARINE MARCHANDE RDS8E. 645
mer à port russe d'une autre mer. Cette loi devait entrer en vi-
gueur le 1*' janvier 1900. Mais, par ukase du 8 octobre 1899,
les navires étrangers furent autorisés, à titre exceptionnel et
temporaire, à transporter, jusqu'au !•' janvier 1901, les mar-
chandises des ports de la Russie d'Europe à ceux de la Russie
d'Asie. Cette dérogation partielle fut motivée par les événemens
d'Extrême-Orient et Taccumulation des bouches dans le terri-
toire de TAmour. La loi sur le cabotage lointain est un des actes
essentiels de la législation maritime russe. Elle contribua beau-
coup h l'accroissement qui se fit sentir dans le nombre et le
tonnage des navires composant la flotte de commerce de la
Russie. A la suite de son entrée en vigueur, on vit se fonder
des sociétés nouvelles, telles que VAsie orientale^ et d'anciennes
Compagnies inaugurer de nouveaux services, en vue de relier
entre eux les ports russes de la Baltique, de la Mer-Noire et du
Pacifique (1). La guerre est malheureusement venue enrayer ce
mouvement, avant qu'il eût pu prendre encore des proportions
bien sérieuses.
Un an ne se passe pas, sans que nous ayons à enregistrer un
nouvel acte de l'initiative impériale. Une loi, qui porte la date
du 27 mai 1898, autorise, pour dix ans à partir du l*' juillet
de la même année, fimportation en franchise des embarcations
de mer en fer y importées toutes montées de f étranger et destinées
à la navigation sur les mers extérieures. La même franchise est
étendue aux dragues à chapelets et aux dragues automatiques à
vapeur, aux bateaux brise-glaces, aux docks flottans, aiusi
qu'aux bfttimens achetés pour la navigation sous pavillon russe
sur le Danube. Sont enfin dégrevés de tout droit d'entrée, pour
la même période, les ancres, chaînes et écoutes en fils métal-
liques, importées en vue de l'armement et du gréement des na-
vires à voiles. Cette loi, bien que rien ne l'indique dans sa
rédaction, ne s'applique, paraît-il, qu'aux navires destinés au-
cabotage. Pour qu'elle devînt réellement efficace, il faudrait,
comme le su^ère la revue (2) du grand-duc Alexandre, qu'elle
s'appliquât également aux navires de long cours.
l) L'Empereur a approuvé, par exemple, le 11 avril 1900, les statuts d'une
So< .été au capital de 2000000 de roubles, appelée l'Océan, qui se proposait
d'c tretenir des communications entre les ports de la Russie d'Europe et ceux de
la ossie d'Asie.
l) La Mer el la vie maritime, n» 5, février 1902 : Considérations sur le (14"
Hi ypement des constructions navales pour la flotte de commerce en Russie^
Digitized by VjOOQIC
646 BBVUI 0B8 DEUX XOITDBS.
Le 12 juin 1901, fut soumise à la sanction impériale la loi
élaborée par le Conseil institué au ministère des Finances, sons
la présidence du grand-duc Alexandre. Elle modifiait du tout an
tout l'organisation centrale et locale des ports de commerce.
Jusqu alors, Tadministration des ports étaif du ressort du minis-
tère de rintérieur : la loi du 12 juin la transféra au minis-
tère des Finances. Seuls, cpielques ports se trouvaient d'ores et
déjà, par mesure exceptionnelle, placés sous le régime d'une
administration locale dépendant du ministère des Finances :
Odessa, depuis 1888; Riga, depuis 1893; Nicolaïew, depuis 1894;
Saint-Pétersbourg, depuis 1895; Batoum et Berdiansk, depuis
1896. En vertu de la nouvelle loi, des administrations sem-
blables seraient instituées, au fur et à mesure, dans tous les
ports de l'Empire et soumises à l'autorité du ministère des
Finances. L'Intérieur ne garderait que la direction de la police
dans les ports. Les administrations des ports de conunerce
seraient placées sous la dîi'ection d'un comité, composé de délé-
gués des divers ministères intéressés et présidé par le grand-
duc Alexandre. A ce comité ressortiraient les questions con-
ceraant les travaux à entreprendre dans les ports. Les avantages
de celte disposition consisteraient à b&ter les solutions, en sup-
primant les écbanges de correspondances entre les administra-
tions compétentes.
Quant à ladministration locale des ports, elle était autrefois
confiée à des conseils présidés par les gouverneurs ou les préfets.
Dans certains ports, et non des moindres, ces conseils se réunis-
saient rarement : celui du port d'Odessa ne se réunit que vingt-
sept fois de 1888 à 1895. Il y avait bien un capitaine du port,
mais ce fonctionnaire n'était guère qu'un agent exécutif du
conseil local.
La loi de 1901 institue des commandans de ports, investis
du pouvoir et du soin de veiller à la bonne administration du
port, et de rechercher tous les moyens susceptibles d'en déve-
lopper le tvaiic. A eux appai*tiendra désoimais le soin d'élaborer
les pr(»jets de rèi^leiueiis sur le sei-vice intérieur, de diriger le
service des pilotes, de projioser les expropriations nécessaires à
l'aprandissement, etc. Les anciens conseils locaux n'en ce ti-
nuont pas moins d'exister : mais, présidés par les command os
des ports, ils comprendront, outre les chefs de services pubi s,
des représentans des municipalités, du commerce et de l'in^ s-
Digitized by
GoogI(
Là marine marchande russe. 647
trie. Des conseils de ce genre fonctionneront d'abord dans les six
ports déjà soumis à la juridiction du ministère des Finances ;
cette réforme sera ensuite étendue à Liban, Kertcb, Marioupol,
Théodosie, Rostofif-sur-le-Don, Novorossisk et Poti.
A une organisation complexe, la loi du 12 juin 1901 a donc
substitué, pour tous les ports de commerce, une organisation
miiforme. Elle a simplifié, centralisé, uniformisé le régime des
ports ; elle y a cependant introduit un élément nouveau : ce sont
les représentans du commerce et de l'industrie dans les conseils
locaux. On attachait, en Russie, d'autant plus d'importance à
rintroduction de négocians dans ces conseils cpie, jusqu'à ce
jour, les questions économiques avaient été extrêmement né-
gligées par ceux à qui incombaient les afTaires des ports. Par
exemple, tel port se plaignait amèrement qu'on n'eût pas tenu
compte de ses besoins, en construisant le réseau ferré avoisinant:
il en était ainsi de tous les ports de la Mer-Noire, qui se disaient
insuffisamment desservis. Grâce à l'influence qu'ils allaient
pouvoir exercer, les commerçans et les industriels espéraient
désormais faire entendre leurs vœux, dans les questions qui
touchent à l'outillage et à l'exflloitation de leurs ports.
En môme temps que cette loi, en fut promulguée une autre,
qui porte la date du 14 juillet 1901, et règle les droits apercevoir
sur les navires de commerce dans les ports russes. Ces droits
sont au nombre de deux : d'abord, un droit de tonnage de
10 kopeks par tonne, pour les navires des pays ayant un traité de
commerce avec la Russie, de 2 roubles pour les autres; ensuite,
on droit à percevoir, à raison de tant par tonne, sur les mar-
chandises formant la cargaison du navire. Le taux de ce droit,
perçu d'après les connaissemens, varie selon la valeur de
la marchandise. Les navires se livrant au cabotage ou à un ser-
Tice régulier entre des ports russes et étrangers n'acquittent le
droit de tonnage qu'une fois par période de navigation : tous
autres navires l'acquittent chaque fois qu'ils entrent dans un
port russe.
Continuant ses travaux, le Conseil de la marine marchande
fit ensuite porter ses recherches sur les moyens de développer
les constructions navales en Russie. Il songea d'abord à allouer
,d s primes correspondant à la différence du prix de revient des
n mes en Russie et à l'étranger. Mais Texpérience faite de ce
V Mme, en France, n*a pas encouragé le gouvernement russe à
Digitized by VjOOQIC
6i8 REVUE DES DEUX MONDES.
Fadopter. Il a considéré comme plus efficace de consentir aux
armateurs, dont les navires auraient été construits en Russie et
avec des matériaux russes, des prôts jusqu'à concurrence de
50 pour 100 de la valeur de ces navires. L'amortissement de ces
prêts, consentis pour vingt années, s'opérera graduellement, au
moyen d'annuités fixes. Ils ne s'appliqueront qu'à' des vapeurs
construits d'après les règles établies par le Lloyds Register an-
glais, et classés dans la première catégorie. L'État assume en
outre l'obligation de pourvoir à l'assurance de ces navires jus-
qu'à concurrence des deux tiers dé leur valeur, contre paiement
d'une prime d'assurance de 2 pour 100 seulement; les armateurs
sont libres de recourir à des Compagnies privées pour assurer le
tiers restant.
Ainsi que l'ont fait remarquer les journaux russes en
avril 1902, époque où cette promesse a été publiée, c'est là un
privilège considérable que l'État accorde aux armateurs: le
taux de la prime d'assurance à payer aux Compagnies privées,
pour un navire de premier ordre, ne descend guère au-dessous
de 6 pour 100. En outre, la plupart des Compagnies d'assu-
rance exigent des armateurs dont les navires ne sont pas classés
dans un registre faisant autorité, tel que le Lloyds Register ou le
Veritas français, le paiement d'une surprime de 2 pour 100,
parce qu'elles se défient de la qualité de la construction et de
l'expérience du capitaine. Du jour où les constructions navales
seront contrôlées en Russie par des fonctionnaires compétens et
inspirant confiance, et qu'il sera ouvert un registre faisant auto-
rité dans le monde, les navires russes auront chance de jouir
de l'égalité de traitement avec ceux des autres nations.
Enfin, les armateurs russes vont être appelés à bénéficier
d'un privilège dont ils ne jouissent en aucun autre pays : l'État
leur remboursera la moitié de la valetu* du combustible russe
consommé par leurs navire?, chaque fois que ces derniers
auront pris dans un port russe, à destination de l'étranger, un
chargement égal aux trois quarts de leur capacité, ou, à destina-
tion d'un autre port russe, un chargement égal à la moitié de
leur capacité. Ces diverses mesures constituent un effort inté-
ressant et ingénieux pour trouver, en dehors du système fran-
çais des primes, de nouveaux moyens de venir en aide à la
construction et à l'armement nationaux.
Dans le courant de la même année, le Conseil de la marine
Digitized by VjOOQIC
Là marine marchande russe. 649
marchande élabore encore un « règlement concernant l'admis-
sion aux emplois de commandans des navires de commerce. »
En vertu de ce règlement, qui reçut la sanction impériale le
6 mai 1902^ les commandans des navires de commerce devront
être sujets russes et pourvus de brevets spéciaux. Au point de
vue du droit de commandement, ils sont répartis en deux caté-
gories, capitaines et pilotes, qui sont elles-mêmes divisées en
quatre classes. Les navires sont, à leur tour, répartis en deux
groupes : navires au cours restreint, et navires au long cours.
Selon leur grade et selon leur classe, les capitaines et pilotes
sont aptes à exercer les fonctions de commandant ou de
second sur les navires de Tun ou de l'autre groupe. Le règle-
ment fixe les limites de la navigation au cours restreint, et dé-
termine minutieusement les conditions auxquelles est subor-
donnée l'obtention des brevets de capitaine ou de pilote de l'^*,
2*, 3« et 4* classes. Tel est, dans ses grandes lignes, ce docu-
ment, qui est, croyons-nous, le dernier*acte législatif émanant du
Conseil de la marine marcbande. A cette date se place en effet
Vukase qui créa la Direction générale de la marine marchande
et des ports de commerce (novembre 1902). Aussitôt instituée,
cette administration se mit à la besogne et entreprit activement
l'exécution du programme qui lui avait été tracé.
A quelques mois de distance, on vit les principales Com-
pagnies de navigation annoncer l'inauguration de nouveaux ser-
vices. La Compagnie russe, sur les ports du golfe Persiquc ;
Y Asie orientale, sur les ports du Pacifique; Ibl Flotte volontaire,
sur New-York, par le Pirée, Naples et Gibraltar. On projetait
d'organiser d'autres lignes, de Saint-Pétersbourg à Londres et à
Liverpool. Ne se contentant pas d'inspirer les Compagnies pri-
vées, la Direction générale de la marine marchande fit ollc-
môme, ainsi que nous l'avons signalé, l'acquisition de tout le
matériel appartenant à la Société de la Mei^-Noire et du Danube
en vue d'exploiter directement les services de cette Compagnie.
Afin de favoriser le développement des constructions navales,
elle se proposait de construire, à Saint-Pétersbourg, dos chan-
tiers-modèles, dans lesquels les élèves de l'Institut polytech-
nique devaient être appelés à se' familiariser avec l'art de
construire les navires. Enfin, un crédit de 150 000 roubles avait
été alloué par la même administration, pour l'accpjisition d'un
navire-écolç destiné à la navigation dans la Caspienne,
Digitized by VjOOQIC
rif-^/î'>^'
650 REVUE DES DEUX MONDES.
Les ports faisaient également l'objet d'études de la part de
la Direction générale de la marine marchande; celle-ci se pro-
posait de doter Soukhoum et Temrionk de nouveaux ports (1).
Il était aussi question d'agrandir notablement le port de Ravel.
^Dans Tordre législatif enfin, la Direction générale de la ma-
rine marchande entreprit de compléter Tœuvre des administra-
tions qui l'avaient précédée. Une commission, instituée auprès
d'elle, travaillait à un règlement concernant « le service de
contrôle technique sur les navires de commerce. » Une autre
préparait une re vision des lois réglementant la propriété des
navires et le droit de battre pavillon russe. Cette dernière ter-
mina ses travaux au mois de décembre 1903.
^En vertu de la nouvelle législation, les bàtimens de com-
merce ne pourront battre pavillon russe qu'au seul cas où leurs
propriétaires seront sujets russes. La même règle s'appliquera à
tous les armateurs, tant isolés qu'associés. Quant aux entreprises
maritimes du type « à re^onsabilité limitée, » leurs navires ne
seront considérés comme nationaux que si les Compagnies ont
été fondées conformément à la législation russe sur les sociétés.
Leur siège social ainsi que leur direction devront être en Russie,
et le Conseil d'administration devra compter une majorité de
sujets russes. Les étrangers ne pourront devenir copropriétaires
de bàtimens russes que par héritage, et seulement pour une
période de trois années, à la suite desquelles ils devront les
vendre à des sujets russes. La loi n'interdit pas aux capitalistes
étrangers de s'intéresser dans les entreprises maritimes russes,
pourvu que la direction de celles-ci reste confiée à des natio-
naux. Ces mesures n'auront pas d'effet rétroactif, de telle sorte
que les Sociétés existantes resteront régies par l'ancienne loi.
En somme, c'est tout un code maritime que la Russie a vu
s'élaborer en quelques années. Il peut bien encore y subsister
certaines lacunes, mais elles seront comblées dans la suite. Le
grand duc Alexandre aura évidemment à cœur d'achever l'exécu-
tion du programme qu'il exposait autrefois dans sa revue, la
JMer et ta vie maritime. Il fera modifier la loi qui régit la
responsabilité en cas d'accidens, et expose l'armateur au paiement
dïndemnités exagérées; il fera supprimer la disposition qui
(1) Sur ce point, il nous semble qu'elle eût été mieux inspirée en améliorant
les ports existansi qu'en s'empluyant & en créer de nouveaux, surtout dans la
Mer-Noire.
Digitized by VjOOQIC
LA MARINE tfÀRCHÀMDE RUSSE. fiSl
interdît à la Bancpie d'État de prêter sur les entreprises mari-
times et met celles-ci daos l'impossibilité de trouver du crédit.
Accompagnées de quelques mesures de fait, telles que la créa-
tion d'agences maritimes à l'étranger, l'allocation de prêts aux
armateurs pour l'achat ou la construction de nouveaux navires,
ces réformes compléteront les encouragcmens que la marine
marchande russe peut attendre du gouvernement.
Résolument entreprise, l'œuvre de rénovation et de dévelop-
pement de la marine marchande russe était donc en bonne voie,
quand la guerre actuelle a éclaté. Elle en a déjà subi et en su-
bira encore le contre-coup : bien des décisions sont restées en
suspens; bien des résultats acquis ont été et seront encore, sur
certains points, anéantis. Ce n'est peut-être pas un des moindres
effets de cette crise, et c'en est, k coup sûr, un des moins connus,
que d'avoir entravé et retardé la croissance de la marine mar-
chande russe.
J. CUARLES-ROUX.
Digitized by VjOOQIC
LA POLITIQUE
DE
L'UNITÉ MORALE
S'il est vrai qu'on doive juger un gouvernement surtout
d'après ses actes, il ne l'est pas moins que la valeur même de
ces actes dépend en partie des principes qui les ont dictés.
Aussi avons-nous vu chacun des ministères qui, en ces derniers
temps, se sont succédé au gouvernement de la France, inscrire
en tète de son programme quelque formule reluisante, destinée
à légitimer par avance celles de ses mesures qu'il savait être le
moins fondées en droit, ou le moins excusables. Le ministère
du 22 juin 1899 s'était défmi lui-môme le « Ministère de la Défense
Républicaine; » le Ministère du 7 juin 1902 s'était donné pour être
le « Ministère de l'Action Républicaine. » Au cours de la der-
nière année, le brevet qu'il s'était décerné lui a paru, sans
doute, incomplet et cette ambition insuffisante : il est aujour-
d'hui devenu le ministère de « TUnité Morale. » Sous cette égide
se groupent ceux qui combattent « les élémens disparates qui
finiront par détruire l'unité morale de la nation, » comme s'ex-
primait M. Combes à la Chambre des Députés, le 18 mars 1903.
Et c'est la thèse sur laquelle le rapporteur de la commission
des Congrégations a édifié son réquisitoire, lorsqu'il nous a dit
« vouloir rendre à notre pays cette belle unité morale qui, dans
les temps passés, a fait sa gloire et rendu son histoire illustre
entre toutes. »
Nul peuple nest plus que le nôtre sensible à la chanson
Digitized by VjOOQIC
LA POLITIQUE DE l'uNITÉ MORALE. 653
sonore des mots : il aime à se laisser bercer par elle ; il goûte
de telles formules, il y applaudit, sans chercher toujours à sou-
lever le voile dont elles sont enveloppées. Le seul avantage que
nous voulions reconnaître à celles qui nous sont ainsi données
est que, grâce à elles, il nous est loisible de comparer les faits
aux principes énoncés et que nous y trouvons une occasion
d'étudier cette « Unité morale » dont il est tant parlé. Nous nous
proposons d'en rechercher les origines et les garanties, d'apprendre
de l'histoire même de notre pays comment on peut nuire à cette
unité en affirmant l'assurer, de dévoiler la folie d'une politique
qui prétend rétablir par la contrainte, et de travailler par cela
môme, dans la mesure de nos forces, à cette union nationale et à
cette paix sociale, vers lesquelles toutes nos volontés doivent être
incessamment et passionnément tendues.
I
Le Parti de « TUnité morale » a ées orateurs, ses philosophes
et ses historiens. A lire ces derniers, l'acte de naissance de l'unité
française pourrait être établi par eux, en une forme en quelque
sorte ofiicielle et légale: ils en sont les greffiers. Cette unité s'est,
pour la première fois, révélée le 14 juillet 1790, jour de la Fête
de la Fédération. Une enquête plus approfondie leur permettra,
sans doute, de préciser l'heure même de cette éclosion : jus-
que-là, le champ reste ouvert aux controverses; suivant ses
goûts, ses tendances ou son tempérament, chacun est libre de
fixer son choix sur la solennité de la messe célébrée par l'évêque
d'Autun, le serment constitutionnel de Louis XVI, ou celui de
M. de Lafayette.
C'est là une prétention bien singulière. L'unité nationale n'a
pas pris naissance à heure dite, en un jour fixé. Lorsque, remon-
tant le cours des années, on s'efforce de dégager les élémens de
cette unité, d'en suivre les racines au travers de l'humus épais
d'où a jailli la sève nourricière, c'est, à chaque pas, un coup de
sonde plus profond qu'il faut donner dans un passé plus lointain.
11 n'existe pas de barrière au delà de laquelle il y ait un chaos,
en deçà de laquelle il y ait un peuple ; l'agrégat psychologique et
] lysiologique qui constitue une nationalité dans sa forme re-
; ésentative n'est pas le produit d'un coup de baguette ou dim
icret; pas plus que dans la nature un être ne naît spontané-
Digitized by VjOOQIC
6S4 REVUE DES DEUX MONDES.
ment, ne se manifeste sans transition dans sa forme parfaite et dé-
finitive, pas plus la nation ne peut surgir de terre dans son
unité intégrale. Avec ses défauts ou ses vices, avec ses vertus ou
ses hérotsmes, elle est le fruit d'une lente assimilation. Cet en-
chaînement mystérieux, cette solidarité ininterrompue, le labeur
de cet enfantement sans fin, cette marche sans repos sur la
route du devenir perpétuel, sont les élémens et les gages de sa
forpe, en tant qu'elle veut consentir à en reconnaître la réalité.
C'est là qu'elle trouve, tout à la fois des avertissemens, des
exemples et des raisons d'espérer; c'est ainsi seulement quelle
8 enracine. Un cri d'orgueil ne suffit pas à légitimer le reniement
du passé.
Les élémens organiques de l'unité nationale sont, en consé-
quence, d'une infinie complexité. S'ils peuvent se définir assex
nettement dans leur ensemble, ils sont pourtant entre eux dans
des conditions de relation très variées ; pris isolément ils sont né-
cessaires, en principe, à toute fonction vitale de la nation; mais
aucun d'eux n*est suffisant pour en assurer, par lui-même, rentier
accomplissement et le développement normal. Ils se dosent, se
combinent de mille manières diverses et sans obéir à des lois im-
muables. Au premier rang figurent ceux de ces élémens qui
doiment le critérium de ce que l'on pourrait appeler Tunité
extérieure ; sous cet aspect se présentent tout d'abord à rexamen
l'unité territoriale, l'unité politique, l'unité législative, Tunité
de langue.
La France est redevable de son unité territoriale à la pa-
tiente énergie de la monarchie héréditaire. Au cours de près de
dix siècles s'est accompli, sous la loi de Tattraction, ce travail de
soudure, de fusion, qui a amalgamé en un seul bloc les élémens
disjoints du patrimoine national. C'est ainsi que le pays a pris
son équilibre et s'est assis entre ses frontièi*es. Nulle part des
conditions plus propices n*étaient d'ailleurs offertes à cette œuvre
de cristallisation. Si T Angleterre, si TEspagne, tout particulière-
ment favorisées, parvenaient avant nous à limité territoriale,
l'Italie, réduite à de vagues aspirations unitaires, restait, pendant
des siècles, une expression géographique, l'Allemagne ne parve-
nait pas à se reconnaître, la Belgique, les Pays-Bas attendaient
que l'Europe les eût définies. Seules, nos frontières du Nord,fror
tières diplomatiques, se sont successivement élargies ou rei
serrées suivant les destins heureux de la guerre ou rinfortur
Digitized by VjOOQIC
LA politique" de L^UNITÉ MORALE. 6SS
des traités : la dernière blessure faite au Nord-Est à notre unité
territoriale n'est pas près d'être encore cicatrisée ; depuis Theure
violente de la séparation, Tunité nationale amputée porte une
plaie dans son flanc.
L'unité politique, unité de gouvernement, est la conséquence
naturelle de l'unité territoriale. Elle en a été en France, et sans
restriction, la compagne inséparable : poussée dans ses extrêmes,
elle y a enfanté la centralisation systématique des services
publics, dont le principe nous avait été légué par la tradition la-
tine et que Bonaparte a formulé dans sa plus rigoureuse expres-
sion. Notre histoire nous apprend d'ailleurs comment l'unité de
commandement est insuffisante à créer un ensemble viable, lors-
qu'elle s'exerce hors de sa sphère naturelle; au cours de l'ou-
ragan napoléonien, l'essai en a été violemment tenté : ni la vo-
lonté de l'Empereur, ni son génie, n'ont pu réaliser ce rêve d'un
grand corps national s'étendant des rives de l'Adriatique à celles
de la Baltique ; aucun des royaumes sortis tout armés de son
cerveau n'a pu enfanter une nation. Autour de nous, cette unité
politique s'est constamment manifestée sous des formes diverses ;
la triple couronne du Royaumé-Uni, placée sur une seule tête, a
pesé longtemps aux Irlandais réfractaires aux exigences de
r« Anglicisme ; » sur les bords du Danube l'unité dynastique
seule maintient péniblement l'édifice mal assemblé de la mo-
narchie austro-hongroise, et l'on se demande quels buut les fon-
démens d'une unité nationale qui n'aurait d'autres garanties que
a cohabitation ou la juxtaposition d'un Allemand, d'un Magyar
ou d'un Tchèque; de nos jours encore, dans l'Allemagne impé-
riale, la rude voix des HohenzoUern doit parfois se faire entendre
pour rappeler à la réalité de l'unité politique les élémens impa-
tiens de l'hégémonie prussienne.
L'unité législative est, depuis un siècle, un fait accompli en
France. Les grands ministres de la monarchie, Sully, Richelieu,
Colberl, en avaient pressenti la nécessité; la Révolution peiu
s'enorgueillir d'en avoir défini les bases; mais il appartenait au
Premier Consul d'assurer son développement dans toute sa ma
jestueuse ampleur. Il n'est pas de pays où cette unité, établie
ur Té^nlité des obligations légales pour tous les citoyens, soit
ussi absolue qu'en France, où elle n'admet aucune dérogation.
^ notre école, les jurisconsultes du monde entier sont venus
'initier à ces grands principes de l'unité de la loi et de son éga-
Digitized by VjOOQIC
6S6 REVUE DES DEUX MONDES.
lité ; ils en ont, après nous et d'après nous, reconnu la féconde
vérité, et les ont traduits en des applications plus ou moins rigou-
reuses. Partout où la Constitution est fédérale, de fait ou de nom,
cette unité n'existe qu'en vertu d'un pacte rendu public et d'un
accord conclu sur des points déterminés. En Allemagne, en Au-
triche, en Suède et Norvège, en Suisse, aux États-Unis d'Amé-
rique, les fondemens essentiels du droit, les lois d'un intérêt
général indiscutable ont seuls ce caractère d'obligation communo
et sont ramenés & l'unité. L'Allemagne, qui poursuit avec per-
sévérance l'œuvre de son unification, ne possède un code civil
applicable à tout l'Empire, que depuis peu d'années ; de même
qu'entre les cantons Suisses, les lois fiscales, religieuses, élec-
torales y* diffèrent encore entre les États. Sur l'autre rive de
l'Atlantique, la République américaine offre un spectacle ana-
logue, et l'on sait comment les citoyens de New-York ou ceux de
New-Jersey ont pris coutume de se réclamer de la législation ci-
vile de l'un ou l'autre de ces États, pour y régler, au mieux de
leurs intérêts ou de leurs passions, leurs dissentimens matrimo-
niaux.
L'unité de* langue, enfin, est l'un des facteurs essentiels de
l'unité de la nation. C'est elle qui permet à tous les autres élé-
mens de prendre corps dans une forme également accessible à
tous les citoyens ; elle est le véhicule des idées, l'expression du
génie national qu'elle suit dans ses transformations et sur lequel
elle se moule. Parfois, au sein même de cette unité, subsistent,
en témoins de l'histoire et comme pour la confirmer, les idiomes,
les patois, les dialectes. Un État, affermi dans les autres organes
de son unité, n'a pas à rédouter ces manifestations de la vie lo-
cale dont la saveur est si pénétrante à qui sait la goûter. La
langue nationale doit être enseignée, comprise ; mais il importe
peu à notre vieille unité française qu'un berger de Provence
aime à se griser des rythmes ensoleillés de la langue doc, ou
qu'un pécheur de Léon attende de son recteur un prône en celte
sur la vie future. M. Mistral chante-t-il en provençal par esprit
séparatiste? et les mobiles bretons demandaient-ils en tombant
sous les murs de Paris ou dans les plaines de Beauce si l'Armo-
rique seule réclamait leur sang?
Mais, lorsque l'unité nationale se heurte dans son essor à
des conflits de race, à des antagonismes traditionnels, lorsqu'elle
est mal assurée^ lorsqu'elle ne fait que s'essayer, et lorsqu'elle ne
Digitized by VjOOQIC
LA POLITIQUE DE l'uNITÉ MORALE. 687
recherche son appui que dans la force, la diversité des langues
peut opposer à son développement des obstacles presque infran-
chissables. Le conflit arrive parfois à s'exaspérer ; il n'a jamais
été plus aigu qu'à l'heure actuelle en Bohème, où les Tchèques
regimbent contre toute tentative de germanisation. Un Viennois
se sent étranger à Prague, comme il le serait à Irkoutsk ou à
Dublin ; il ne peut s'y reconnaître dans les rues où. toute indica-
tion topographique en langue ou en caractères allemands a été
supprimée par la municipalité, et maint voyageur français igno-
rant le tchèque a dû faire par lui-même l'expérience suivante :
s'adressant à un passant en langue allemande, il n'en a pas reçu
de réponse, tandis que le même interlocuteur, à une question
posée en français, répondait pour se faire comprendre en em-
ployant ces mômes mots allemands qu'il affectait auparavant de
ne pas connaître. Ce sont là des susceptibilités dont, moins que
d'autres, nous savons le droit de sourire: si le maître d'école
teuton ne parle qu'allemand aux eofans d'Alsace ou de Lorraine,
nous avons vu, au pied des Vosges, de simples paysans s'im-
poser de lourds sacrifices, pour que leurs fils apprennent à leur
tour ces vieux mots français qui leur font encore battre le cœur,
et nous entendions dernièrement, non loid du Rhin, un labou-
reur qui n'avait eu d'autres maîtres que des Allemands et qui
revenait d'accomplir à Berlin dans la Garde impériale le temps
de son service militaire, se servir, de parti pris, pour répondre
à nos questions posées en allemand, des rares expressions fran-
çaises qui avaient su se graver dans sa mémoire : nombreux
sont, comme lui, dans la terre d'Empire, les Alsaciens qui tien-
nent à nous faire entendre qu'ib n'ont pas cessé de « penser
français. »
Nous touchons, en effet, en ce point, à l'âme même de l'unité
nationale. Là se révèle cette unité morale qui en est véritable-
ment l'harmonie : elle est l'affinité secrète qui a poussé l'un vers
l'autre les élémens sociaux, Tétincelle qui les vivifie. Faite de la
similitude des sentimens et des goûts, de la parenté générale
des idées, de la communauté des mœurs, des intérêts et des tra-
ditions, de l'attrait réciproque des races, elle est, en quelque
sorte, préétablie à toute manifestation extérieure de l'unité na-
tionale, et cette dernière, sans elle, ne serait qu'un fantôme. Elle
ne se circonscrit pas dans des formes définissables ; elle ne se
limite pas à des origines précises ; elle n'est pas l'uniformité; elle
TOMB xxni. — 1964. 42
Digitized by VjOOQIC
6S8 REVUE DES DEUX MONDES.
est infiniment variée, comme les cœurs des hommes où son foyer
est établi ; elle est le ciment qui assure l'union de tous les ci-
toyens dans un travail commun pour la prospérité et la grandeur
nationales ; elle seule leur fait connaître et comprendre les de-
voirs de la responsabilité collective et de la solidarité sociale.
Le législateur peut établir par des textes les garanties de
l'unité territoriale, de l'unité politique, de l'unité législative,
car il s'agit, en l'espèce, de faits limités, définissables. Si la con-
iroverr^ est permise, indispensable même, sur les formes qu'il
convient de donner à ces garanties, sur les procédés de leur
mise en œuvre par le pouvoir exécutif, il importe pourtant, sous
peine de voir la vie nationale compromise, que leurs principes
ne puissent être discutés ; l'État en est, à proprement parler, le
gardien légitimement établi. L'unité ihorale, en revanche, ne
saurait, de par sa nature même, être l'objet d'un article du code ;
il n'appartient pas à un homme, à un parti, de la limiter, de la
découper par tranches au gré de sa fantaisie, de ne l'admettre
que telle ou telle : la volonté ne la régente pas, et la loi ne peut,
en conséquence, avoir sur elle d'emprise absolue; car ni la
contrainte ni l'interdiction, définies par la loi, ne peuvent créer
l'unité des cœurs et la discipline des esprits. L'unité morale est
faite de consentement : son domaine est limitrophe de celui de
la conscience individuelle. Vouloir imposer au corps social, sous
quelque couvert et par quelque moyen que ce soit, une concep*
ûon rigoureuse de cette unité, c'est faire intervenir le pouvoir là
où il n'est pas qualifié pour s'exercer ; c'est, malgré l'éclat des
dénégations qu'on en peut faire, exiger de la nation entière son
adhésion h un dogmatisme, ou religieux, ou philosophique, ou
politique, incompatible avec son libre développement. Si l'État
ne peut se désintéresser des faits moraux, qui sont avec les
faits sociaux dans un rapport si constamment intime, si la part
de l'influence qu'il y exerce est grande et légitime, il n'en est
pourtant pas le mattre souverain; d'autres voix que la sienne
peuvent se faire entendre, d'autres conceptions de la vie morale
peuvent être justifiées. A prétendre exercer, sans appel, « le
gouvernement des esprits, » il risque d'établir son fondement
sur l'inquisition morale : tout acte, non seulement qui porte une
atteinte réelle aux droits de la conscience, mais qui même paraît
les blesser, est, en lui-même, un acte mauvais dans l'ordre des
faits sociaux ; car il y a trop d'indépendance dans l'esprit humain,
Digitized by VjOOQIC
LA POLITIQUE DE l'uNITÉ MORALE.
659
pour qu'il accepte ne fût-ce que l'apparence d'une obligation doc-
trinale, à laquelle il n'a pas souscrit de plein gré.
L'histoire de France, durant les trois derniers siècles, est là
pour nous apprendre, ou pQur nous rappeler, si nous l'avons ou-
blié, que la *x politique de Tunité morale » porte des fruits amers;
que ses résultats sont invariablement contraires au but mêitne
qu'elle se proposait et qu'elle interdit la communion desélémens
sociaux en enfantant la guerre morale. Elle nous apprend éga-
lement comment les artisans de cette politique sont atteints par
leurs propres coups. La contrainte n'est que d'un temps, et l'heure
sonne, tôt ou tard, oti la liberté prend sa revanche.
11
Lorsque, le 13 avril 1598, Henri IV, roi catholique depuis
cinq ans, donnait aux protestans l'Édit de Nantes « perpétuel et
irrévocable, » il signait, en même temps qu'un concordat religieux,
la charte de la paix publique, et le premier monument de la li-
berté de conscience. « Ce que j'en ai fait, disait- il, quelques mois
plus tard aux membres du Parlement de Paris, est pour le bien
de la paix. Je Tai faite au dehors, je veux la faire au dedans de
mon royaume... Je vous parle non point en habit royal, ni avec
Tépée et la cape, comme mes prédécesseurs, ni comme un prince
qui reçoit des ambassadeurs, mais comme un père de famille en
pourpoint qui entretient ses enfans. » Au lendemain de la Ligue
et des guerres de religion, Henri IV reprenait à son compte la
doctrine chère au vieux chancelier de THospital : « Le couteau
vaut peu contre l'esprit ; la douceur profitera plus que la vio-
lence. » Si les intransigeans des deux partis reprochèrent à l'Édit,
les ans son existence même, les autres ses imperfections, la masse
de la nation, épuisée par les guerres politiques et confession-
nelles, comprit, avec son robuste bon sens, toute la portée paci-
ficatrice de la parole royale et toute son opportunité. Là où la
contrainte avait échoué pendant quatre-vingts ans, l'œuvre de paix
et de paternelle sollicitude triompha ; nul acte n'eut pour l'unité
nationale des conséquences plus heureuses ; en reconnaissant à
chacun une place dans l'État, en assurant à la conscience le
droit de choisir ses voies, Henri IV, sans souci des formules et
des théories, avait, par la liberté, donné à l'unité morale des
gages et des appuis précieux.
Digitized by
Google
660 REVUE DES DEUX MONDES.
Trente ans plus tard, il est vrai, Richelieu menait une guerre
sans répit contre « le parti huguenot » ressuscité après l'attentat
de Ravaillac ; mais ce qu'il combattait, au nom du même prin-
cipe qui lui avait fait décider la ruine des derniers vestiges féo-
daux, c'était l'État qui avait tenté de se former dans l'État, plutôt
que « ceux de la R. P. R. » Évêque, il avait violemment attaqué
les doctrines des protestans et écrit à leur intention une <c mé-
thode des controverses ; » ministre, il ne prétendit pas leur re-
fuser les libertés religieuses qui leur avaient été reconnues, leur
imposer sa foi dans sa forme confessionnelle, et les ramener par
la loi à l'unité théologique. Il était trop grand politique pour
méconnaître que « la prudence ne permet pas au prince de ten-
ter des moyens si hasardeux qu'ils puissent déraciner le bon
bled en voulant déraciner l'yvraie, dont il serait difficile de pur-
ger un Etat par une autre voie que celle de la douceur, » et, par-
lant de r « Édit de grâce » signé par lui à Alais le 28 juin 1629, il
était en droit de dire : « Dès lors, la diversité de religion ne m'em-
pêcha jamais de rendre aux huguenots de bons services, et je ne
vis de diflférence entre les Français que par la fidélité. »
Mazarin, à son tour, plus porté vers la ruse que vers la force,
peu enclin du reste aux controverses dogmatiques et par cela
même peu soucieux a de l'herbe bonne ou mauvaise que brou-
tait le petit troupeau, pourvu qu'il ne s'écartât point, » maintint,
à regard des Réformés, le principe de la liberté religieuse.
Louis XIV, en le restreignant d'abord dans ses manifestations,
puis en déchirant le pacte qui en établissait les garanties, a com-
mis une faute politique qui a longtemps pesé sur les destinées
de la France.
Dès 1656, l'édit royal qui annulait l'édit de 1652 donné en
confirmation de TÉdit de Nantes, avait éveillé les craintes légi-
times des protestans; en 1661 les événemens les justifièrent et
la lutte s'ouvrit contre les « pelotons à part » dont l'inébranlable
fermeté heurtait les susceptibilités d'un orgueil démesuré et
blessait les scrupules de la « piété ignorante « du Roi. Afin « de
ramener à l'Église ceux qui s'en étaient si facilement éloignez »
et de faire expirer « le monstre redoutable de Thérésie » en con-
traignant à l'unité les élémens dissidens, il fallait : pour le pré-
sent, atteindre, dans le fidèle, l'individu, dans le clergé la rési-
stance théologique, dans les Églises la collectivité; en vue du
lendemaiui il importait, par renseignement, de mettre la main
Digitized by VjOOQIÇ
LA POLITIQUE DE l'uNITÉ MORALE. 661
sur l'avenir de l'enfance. L'intérêt personnel est nn des plus
puissans leviers des actions humaines, on ne manqua pas de le
rappeler aux huguenots : « Quant aux grâces qui dépendaient
de moi seul, je résolus, écrit Louis XIV, en 1661, et J'ai assez
ponctuellement observé depuis de ne leur en faire aucune, et
cela par bonté, non par aigreur, pour les obliger par là à consi-
dérer de temps en temps, d'eux-mêmes et sans violence, si c'était
par quelque bonne raison qu'ils se privaient volontairement des
avantages qui pouvaient leur être communs avec tous mes autres
sujets. » Exclus des « grâces » royales, les protestans se voient
peu à peu déclarés inhabiles à toutes charges publiques et mis,
comme au détail, hors la loi. Colbert « observe de leur retran-
clier tous les employs qui dépendent de lui. » Ils ne peuvent ap-
partenir à aucun corps officiel, ils ne peuvent exercer les profes-
sions libérales, certaines formes du commerce leur sont interdites,
et l'on va, par scrupule théologique, jusqu'à défendre aux hugue-
notes d'exercer dans les villages les fonctions de sage-femme. Ils
sont condamnés par la suppression des Chambres de l'Édit aux
plus scandaleux dénis de justice, leurs droits civils sont circon-
scrits, leurs libertés familiales atteintes, et les frontières du
royaume deviennent pour eux les murs d'une prison d'où ils ne
peuvent sortir. A ceux qui se plaignaient la réponse était la
même : « Vous disposez de votre sort : que ne rentrez-vous dans
l'unité de l'Église? »
Tous les moyens sont bons pour hâter cette « réunion. »
Tantôt c'est Pellisson, transfuge de l'Église réformée qui ouvre
un office commercial où les conversions sont tarifées et l'objet
d'une stricte comptabilité ; on les enregistre sur certificats dûment
acquittés, l'ordre règne dans la maison: « Encore qu'on puisse
aller jusqu'à cent francs, ce n'est pas à dire que l'intention soit
qu'on aille toujours jusque-là, étant nécessaire d'y apporter le
plus d'économie qu'on pourra, premièrement pour répandre cette
rosée sur plus de gens, et puis encore, si l'on donne cent francs
aux moindres personnes sans aucune famille qui les suive, ceux
qui sont tant soit peu plus élevés, ou qui entraînent après eux
nombre d'enfans, demandent des sommes beaucoup plus grandes ; »
tantôt ce sont pour les nouveaux convertis des exemptions de
taille, de logement militaire et la prorogation de leurs dettes;
tantôt ce sont les abjurations in articula mortis que les échevîns
entourés de gardes viennent, sur le rapport des médecins
Digitized by VjOOQIC
662 REVUE DES DEUX MONDES.
recueillir au chevet des agonisans; tantôt le droit légalement
établi pour les enfans d'être reçus dès Fftge de sept ans « à faire
abjuration de la R. P. R, sans que leurs pères et mères et ancres
parens y puissent donner le moindre empêchement. » Pour
éviter toute fraude, les peines s'accumulent contre les relaps, qui
se voient condamnés à l'amende honorable, à la confiscation et
au bannissement. Enfin lorsque Louvois eut imaginé <c de mêler
du militaire à la chose, » ce furent les horreurs des missions
bottées, de la propagande par le mousquet et des dragonnades.
Autour du clergé l'espionnage légal est solidement or^ganisé :
les pasteurs sont, pour leurs sermons, soumis aux tribunaux; ils
ne peuvent, au prêche, faire allusion aux doctrines de l'Église
catholique et, sous peine de prison, y parler des événemens poli-
tiques et du « malheur des temps. » L'exercice de leur ministère
est entouré de tant de restrictions, qu'il devient impossible:
interdiction de prendre le titre de docteur en théologie, de
porter la soutane en dehors des temples, de publier, sans l'auto-
risation des magistrats catholiques, dès ouvrages de religion, de
célébrer le culte dans une localité où un évêque se trouve de
passage, ou à l'heure des processions, de présider à des céré-
monies funèbres autrement qu'à la pointe du jour ou à la
tombée de la nuit et d'y admettre plus de dix assistans, de bénir
des mariages hors des temps autorisés par l'Église romcdne et
en présence de plus de vingt témoins, de procéder à des con-
versions, sous peine de mille livres d'amende, puis de bannis-
sement et de confiscation de biens, de tenir sur les ruines des
temples abattus des assemblées déclarées illicites, de recevoir
de leurs ouailles aucun traitement ou aucune indemnité. Contre
les Églises, les édits succèdent aux édits: dès 1661, des com-
missions sont chargées de vérifier les droits d'exercice dans
les lieux contestés; toute église qui ne peut exciper d'une auto-
risation régulière, ou qui a perdu ses titres, est fermée, et
c'est ainsi que, dans le seul Béarn, sur 86 temples et 46 ^^ses
de résidence, les lieux d'exercice furent réduits à 20. Les céré-
monies du culte sont interdites dans les temples, hors des heures
accoutumées, les testamens renfermant des legs en favetur des
consistoires sont frappés de nullité, les rentes ou immeubles
appartenant aux églises supprimées sont confisqués, de même que
les subventions adressées par les paroisses riches aux églises
moins foi-tuuées et que les sommes recueillies pour les pauvres
Digitized by VjOOQIC
LA POLITIQUE DB l'uniTÉ MORALE. 663
là OÙ l'exercice était toléré, rhospitalisation des malades est pro-
hibée, les colloques et synodes sont supprimés, les consistoires
ne peuvent se réunir qu'en présence d'un commissaire calho-
lique, les églises où de nouveaux convertis ont été signaléSi sont
rasées et les fidèles privés de tout culte.
L'enseignement enfin est réglementé par les prescriptions les
plus rigoureuses, qui limitent tant les matièrei^^qu'il est licite
aux Réformés de professer, que le nombre des écoles qu'ils
peuvent posséder : une seule école et un seul maître par lieu
d'exercice, avec la très exclusive permission de n'enseignera dans
les dictes écoles qu'à lire, écrire, et l'arithmétique seulement. »
Le nombre des établissemens scolaires fermés par (suite de
l'édit du 4 décembre 1671 est incalculable; à Maronnes oti les
Réformés comptaient quelques écoles, l'intendant, après en avoir
fermé 8, écrivait à Ghftteauneuf : « Les parens pourront envoyer
leurs enfans chez des maîtres catholiques, quand ceux de la dicte
religion ne suffiront pas. » A la veille de la Révocation, la capa-
cité enseignante était définitivement refusée aux protestans, sui-
vant les termes de l'édit du 6 janvier 1688 qui supprimait leur
Académie de Saumur, « avec très expresses inhibitions d'ensei-
gner dans la dicte ville aucunes sciences ou langues, soit publi-
quement, soit en allant dans les maisons particulières, sous peine
de désobéissance et de 3 000 livres d'amende. »
Le 18 octobre 1685, Louis XIV signait l'acte définitif sur^
lequel il comptait « pour faire rentrer tous ses sujets dans le
sein de l'Église. » L'édit de Révocation parachevait l'œuvre de
vingt*cinq années de persécutions ; il résumait en un code unique
les prohibitions antérieures, dont il aggravait encore pour les
protestans toute la douloureuse amertume, car il comportait en
fait la déclaration d'une incompatibilité radicale entre la qualité
de Réformé et l'état de sujet du Roi très chrétien. « Si vous
êtes réduits à l'impossible, tant pis pour vous, nous en profite-
rons, » avait un jour déclaré le chancelier aux ntiinistres protes-
tans. « L'impossible » avait été tenté pour assurer le triomphe
de l'unité dogmatique. Il est permis de dire, après plus de deux
siècles, que ni la monarchie ni l'unité nationale n'ont « profité »
de cette politique qui laissait, à la mort de Louis XIV, la France
appauvrie, amoindrie et ensanglantée.
Cent sept années plus tard, le sectarisme révolutionnaire pré-
Digitized by VjOOQIC
664 REVUE DES DEUX MONDES.
tend s'imposer, à son tour, au nom de la doctrine de « l'unité »
dont il donne une formule précise; Robespierre le dit sans dé-
tour: « Qui n'est pas avec nous, doit être frappé ou écarté ou
paralysé, non comme factieux, mais comme pervers. » Ainsi le
Montagnard ne suit pas les voies battues ; il définit le dogme dont
il est le grand prêtre: il ne s'agit plus de réduction à un type
connu, ce qu'il faut, c'est la marche à Tunité par une « régéné-
ration globale, » par une « création nouvelle. » « Je me suis
convaincu, ajoute-t-il, de la nécessité d'opérer une entière régé-
nération et, si je peux m'exprimer ainsi, de créer un nouveau
peuple. » Paralysie des pervers et création d'un nouveau peuple
au nom de la République une et indivisible, telle est bien, dans
sa forme jacobine la conception de la piolitique de l'unité morale.
Tandis que le Comité de Salut Public et le Tribunal révolu-
tionnaire reçoivent pleins pouvoirs pour assurer l'exécution de
la première partie du programme ainsi posé, c'est au Comité de
l'Instruction publique qu'échoit la mission de définir les articles
de la seconde. Les élémens d'un peuple nouveau sont fournis
par l'enfance; et l'éducation de l'enfance seule permet de s'ache-
miner vers la régénération désirée, puisque, dit Cambon, « il ne
peut y avoir d'unité, sans unité dans l'instruction. » C'est là un
des efforts curieux tentés par les Conventionnels pour ajouter
au caractère presque exclusivement social de la Révolution, un
caractère moral qui lui avait jusqu'alors fait généralement défaut,
et pour agir sur la société, qu'ils ont définie et organisée, par
l'individu qu'ils entendent former à leur gré. La Constituante et
la Législative, emportées dans un élan irréfléchi, avaient ruiné
l'Instruction publique en supprimant, au nom d'un principe,
ceux qui l'avaient jusqu'alors assurée dans son ensemble; en
vain elles s'étaient efforcées de reprendre l'œuvre à sa base, de
l'édifier sur un plan nouveau, en vain Talleyrand et Condorcet
avaient consacré à l'organisation de l'éducation nationale les plus
illustres travaux : applaudis, imprimés, commentés, leurs projets
n'avaient pas été discutés, et aucune loi n'en était issue. Lorsque
la Montagne triomphe, l'heure est passée de puiser des enseigne-
mens dans des œuvres où la liberté s'affirmait : le Jacobin n'ad-
met qu'un être identique à ce qu'il est lui-même; pour le
« créer, » il faut « inventer et non se souvenir ; » le devoir qu'il
s'impose est « de faire adopter à la nation une physionomie qui
lui soit propre et particulière, » physionomie dont il ne reconnaît
Digitized by VjOOQIC
LA POLITIQUE DE l'unITÉ BIORALE. *s665
pas à d'autres le droit de dessiner les traits et qu'il entend coiffer
du bonnet rouge.
Il faut, avant toutes choses, enlever au passé le citoyen nou-
veau, Tarracher aux vieilles habitudes comme « au joug de la
théocratie qui pèse encore sur lui. » « Il vaut mieux, s'écrie
Lakanal, que la tête de nos jeunes concitoyens reste vierge, que
de souffrir qu'on la gâte encore par des instructions vides et
mensongères, qui lui font perdre à tout jamais le pli delà vérité. »
Tous ceux en qui Ton peut soupçonner des représentans du
paisse doivent donc être, par principe, exclus des fonctions ensei-
gnantes. Dans ce sens, le projet de décret du 12 décembre 1792,
déposé par Lanthenas au non^ du Comité de l'Instruction publique,
prescrit que : « les ministres d'un culte quelconque ne peuvent
être admis aux fonctions de l'enseignement public, dans aucun
degré, qu'en renonçant à toutes les fonctions de leur ministère » ;
et le décret du 28 octobre 1793, en ajoutant les « ci-devant
nobles » et tous « ecclésiastiques » à la catégorie précédemment
établie, stipule que ni les uns ni les autres ne pourront être
nommés membres des commissions scolaires de district ou être
élus instituteurs nationaux.
De là à la doctrine du monopole de l'État, la distance est vite
franchie. Sieyès, s'inspirant de Condorcet, se fait inutilement le
défenseur du « droit qu'ont tous les citoyens d'ouvrir des cours
ou écoles particulières et libres sur toutes les parties de l'in-
struction et de les diriger comme bon leur semble ; » on écarte
un tel projet comme « liber ticide. » Danton déclare « qu'il est
temps de rétablir le grand principe qu'on semble trop mécon-
naître, que les enfans appartiennent à la République avant d'ap-
partenir à leurs parens. « Personne plus que moi, dit-il, ne res-
pecte la nature; mais l'intérêt social exige que là seulement
viennent se réunir toutes les affections. Qui me répondra que
les enfans, travaillés par l'égoïsmedes pères, ne deviennent dan-
gereux pour la République ? » Ducos invente le stage scolaire ; il
faut, selon lui , opter entre l'éducation domestique et la liberté,
car tant qu8 « pour se servir des expressions de Plutarque, on
n'aura pas acheminé à une même trace, et monté sur une même
forme, tous les enfans de la Patrie, c'est en vain que les lois pro-
I dameront la sainte égalité ; » Romme ne voit le salut que dans
État; Rabaud Sain t-É tienne rêve d'une République antique où
)U8 recevraient, « dans tous les âges et dans tous les lieux, les
Digitized by VjOOQIC
666 REVUE DES DEUX MONDES.
mômes impressions par les sens, par l'imagination, par la mé*
moire, par le raisonnement et par tout ce que Tftme a de facultés, »
qui s'emparerait de Thomme « dès le berceau et môme avant sa
naissance, car l'enfant, qui n'est pas né, appartient déjà à la Patrie ; »
il préconise, pour établir et assurer cette unité, l'usage d'un « ca-
téchisme gouvernemental, » dont, un an plus tard, La Chabaus-
sière sera effectivement le rédacteur patenté par la Convention ;
il réclame des décrets législatifs « sur le mode de vétemens qui
doit être donné aux enfans des différens âges, depuis la nais-
sance jusqu'à l'adolescence, sur la nature des vétemens des
citoyens, des armes, des exercices, l'appareil des fêtes et toutes
les choses d'institution commune. » Saint- Just est d'une rigidité
Spartiate : <( Les enfans mâles sont élevés de cinq ans à seize ans
par la Patrie. Ils sont vêtus de toile dans toutes les saisons, et ne
vivent que de racines. Ils couchent sur des nattes et ne dorment
que huit heures. » Robespierre enfin lit à la tribune, commente
et fait examiner par une commission spéciale le projet posthume
de Lepelietier de Saint-Fargeau, où se marient curieusement le
résumé de la thérie jacobine de l'Instruction publique et des
aperçus sur l'impôt progressif sur le revenu: « Dans Imstitution
politique la totalité de l'existence de l'enfant nous appartient.
La matière, si je peux m'exprimer ainsi, ne sort jamais du
pioule : aucun objet extérieur ne vient déformer les modifica-
tions que vous lui donnez... La patrie seule a le droit d'élever ses
enfans ; elle ne peut confier ce dépôt à l'orgueil des familles, ni
aux préjugés des particuliers, alimens éternels de l'aristocratie et
d'un fédéralisme domestique qui rétrécit les âmes en les isolant,
détruit avec l'égalité tous les fondemens de la vie sociale. »
Après tant de projets, de rapports, de discussions confuses et
déclamatoires sur le dogme de l'État souverain, la Convention
rendait, le 29 frimaire an II (19 décembre 1793), un décret au
frontispice trompeur, a L'enseignement est libre, » y était-il dit à
l'article premier... avec la double et irrécusable obligation pour
ceux qui s'y consacrent, « citoyens ou citoyennes, » d'obtenir un
certificat de civisme et de a se conformer aux livres élémentaires
adoptés et publiés à cet effet par la représentation nationale, »
ajoutaient les articles subséquens. Par l'affirmation solennelle
inscrite en tête de la loi, la Convention se donnait les apparences
de résister aux impérieuses objurgations de la faction démago-
gique ; il lui répugnait sans doute de proclamer, en droity le
Digitized by VjOOQIC
LA POtlTIQUE DE l'UNITÉ MORALE. 667
moDopoIe de TÉtat ; mais il n'en restait pas moins, qu'entre le
certificat de civisme et le seul enseignement légal d*une morale
et d'une science d'État, le jacobinisme demeurait, en fait, puis-
samment armé pour écarter « le pervers » et pour définir à sa
guiee « le peuple nouveau » qu'il avait rôvé.
Un an après les dernières convulsions de la Montagne, à
l'heure de la réaction thermidorienne, Daunou, rapporteur du
Comité de constitution, invoquait la nécessité de revenir sans
délai au principe fécondant de la liberté ; constatant la faillite
scolaire, il affirmait « que les lettres avaient suivi les destinées de
la Convention, qu'elles avaient gémi de la tyrannie de Robes-
pierre, » et il exprimait le noble désir que « Tlnstruction publique
exerçftt le ministère de la réconciliation générale. » Il n.'était
pas inopportun, en effet, de songer à réconcilier les élémens que
les œuvres jacobines avaient si violemment disjoints, au nom de
« Tunité républicaine. » Le « moule » où elles avaient prétendu
enserrer la nation était brisé ; la politique de « régénération »
avait enfanté la guerre civile et, par un paradoxe imprévu, le
« peuple nouveau » était précisément celui-là qui, de Bonaparte,
allait faire un empereur.
La chute de la monarchie et les entreprises jacobines avaient
disloqué le corps social. Napoléon est l'architecte d'un édifice
nouveau qu'il ordonne avec cette conception si nette de l'utilité
où se complaît son génie. Il ne s'attarde pas aux abstractions;
« ceci servira-t-il? » telle est sa pensée dans son premier jet.
n rapporte à l'État, que sa personne absorbe et synthétise, cette
notion de l'unité dans Futilité, il taille des matériaux aux
arêtes vives et il bâtit. Au centre, sa volonté qui n'en tolère pas
d'autre; partant de ce point, de larges avenues rectilignes, où
cette volonté se meut à son aise, où elle ne risque pas de se
heurter aux carrefours, et par lesquelles l'œil du maître perce
jusqu'au fond des perspectives. Toutes choses et toutes personnes
sont ramenées à ce rang de fonctionnaires ; il pense et l'on exé-
cute sans dévier, car dans un État ainsi constitué toute appa-
rence de dissymétrie est inadmissible, et il ne saurait y avoir de
place pour la liberté « à laquelle, du reste, les Français n'en-
tendent rien. »
La Révolution avait entièrement échoué sur deux points, sa
politique religieuse et sa politique scolaire. Or, dès l'aurore du
Digitized by VjOOQIC
n
668 REVUE DES DEUX MONDES.
Consulat, la France redemandait ses églises et ses écoles; Napo-
léon lui rendit les unes et les autres aux applaudissemens de la
nation ; mais il les avait, au passage, si bien enchaînées qu'il en
fit un instrument de règne, instrument merveilleusement agencé
pour sa fin, qu'il légua à ses successeurs, et que ceux-ci trou-
vèrent si commode, qu'ils se l'approprièrent à leur tour, conser-
vant les rouages essentiels de la machine, s'ils en changeaient le
moteur, et s'efTorçant, suivant l'heure, d'en modifier radicalement
les produits par le transport des points d'application des forces
qu'elle engendrait. « Il faut une religion au peuple et il faut que
cette religion soit dans la main du gouvernement, » tel est le
principe de l'organisation nouvelle des Eglises. Le clergé sera une
armée d'État, soumise à un grand maître laïque, qui parfois se
prend à regretter que les mœurs lui interdisent d'en devenir, en
fait, le chef spirituel ; le recrutement de ce clergé, son éducation
religieuse, sa nomination sont régis par le pouvoir central ; le
Souverain Pontife lui-même, contraint à la résidence forcée, de-
vient en quelque sorte l'un des grands dignitaires de la hiérar-
chie impériale, pourvu de ses apanages et de ses palais ; et ce
que la Révolution n'avait pu faire sans lui, Napoléon entend le
faire par lui, car ce qu'il veut, c'est, en fin de compte, « avoir
à lui la direction du Pape. » Ainsi est constituée avec ses
troupes, ses cadres, ses officiers et son état-major, « la gen-
darmerie sacrée. » Par là, Napoléon entrevoit « Paris devenant
la capitale du monde chrétien, » et lui-même « dirigeant le
moDide religieux comme le monde politique. »
Cette idée de direction le domine : maître des hommes, il
aspire à devenir également maître du dogme, sinon en le créant,
du moins en l'utilisant, et, pour ainsi dire, en le canalisant:
« Il ne veut pas, dit-il, altérer la croyance de ses peuples; il
respecte les choses spirituelles ; il veut les dominer, sans les
toucher, sans s'en mêler ; il veut les faire cadrer à ses vues, à
sa politique, par l'influence des choses temporelles, » et c'est ainsi
qu'il dose les choses spirituelles, qu'il en formule l'ordonnance,
qu'il les catalogue, les délimite. Il ne faut ni « religion domi-
nante, » ni « religion nouvelle, » car <( c'est assez des religions
catholique, réformée et luthérienne établies par le Concordat; »
il s'institue de la sorte le tuteur des orthodoxies légales où le
croyant doit s'enfermer. Ni les conciles catholiques, ni les
synodes protestans, ni le sanhédrin israélite ne sauraient y
Digitized by VjOOQIC
r
LA POLITIQUE DE l'uNITÉ MORALE* 669
apporter de modifications sans avis favorable et sans autorisation.
Les détails du culte sont soumis à son contrôle, il réglemente
le casuel et intervient dans la concession des indulgences ; le
catéchisme est dynastique et proclame qu' « Il est celui que Dieu
a suscité, dans des conditions difficiles, pour rétablir le culte
public et la religion sainte de nos pères et pour en être le pro-
tecteur. » Enfin cet ensemble ainsi conduit à l'unité de par son
organisation est maintenu dans l'unité par deux institutions
d'Etat, la Censure et la Haute Police, qui surveillent instructions
pastorales, prônes, sermons et mandemens, et vont même jusqu'à
intervenir dans leur rédaction. C'est, pour toutes les confessions
et pour les moindres événemens de la vie religieuse, le régime
du <( Placet Regium » dans ses plus rigides exigences et, par
ailleurs, tout est prévu <( pour réprimer les infractions, même
en matière spirituelle. »
Parallèlement à la direction spirituelle, et presque simultané-
ment, sont mis en branle les organes de la direction intellec-
tuelle. La société doit être napoléonienne ; pour la rendre telle,
(( il est nécessaire d'avoir des matériaux : les seuls bons, c'est la
jeunesse. » Le dessein si nettement conçu de l'Empereur trouve
son expression dans une forme presque identique à celle qui
avait servi à caractériser l'organisation ecclésiastique : « Dans
l'établissement d'un corps enseignant, dit-il, mon but principal
est d'avoir un moyen de diriger les opinions morales et poli-
tiques. » Il ambitionne de voir tous ses sujets enserrés dans les
mailles d'une gigantesque « conscription, » tant religieuse qu'in-
tellectuelle et militaire, qui les prendra dès l'heure où ils sont
capables d'apprendre, et les mènera jusqu'à celle où leurs ^bras
pourront encore sans défaillir porter les armes pour la défense
nationale. L'Empereur se prépare à « fondre ensemble les Fran-
çais d'autrefois et les Français d'aujourd'hui, les Français du
centre et les Français des bords du Rhin, de l'Escaut et du Pô. »
Certes pareil rêve était grandiose : la machine chargée d'en assu-
rer la réalisation ne pouvait manquer, en conséquence, d'être
colossale. Préparée, par la loi de 1802, créée par celle du
10 mars 1806, l'Université Impériale, en laquelle Napoléon re-
''onnaissait lui-même la plus merveilleuse de ses conceptions,
st définitivement organisée par le décret du 7 mars 4808: le
rand corps laïque ainsi constitué est doté de tous ses élémens,
li seul aura le droit de vie ; en dehors de lui, ou sans l'autori-
Digitized by VjOOQIC
^70 REVUE DES DEUX MOISDES.
sation toujours révocable d'ailleurs de son grand maître, aucune
école d'aucune sorte ne pourra s'ouvrir et, ouverte, elle demeu-
rera étroitement endiguée, afin que u l'on ne puisse y enseigner
des principes contraires à ceux que professe l'Université. » Sur
ce point, Pourcroy semble avoir été l'interprète obéissant de la
pensée de TEmpereur, lorsqu'il disait à la tribune du Corps légis-
latif: (( De quelle importance n'est-il pas que le mode d'instruc-
tion, reconnu comme le meilleur, joigne à cet avantage celui
d'être uniforme pour tout l'Empire : ne faire qu'un seul corps,
n'avoir qu'un môme esprit et concourir au bien public par l'una-
nimité des sentimens et des efforts. »
Le soin de préparer les esprits à porter le nouvel uniforme
sera confié h des maîtres astreints au célibat, à la vie commune,
véritables « époux de l'Instruction publique, » liés vis-à-vis de
leur chef par un serment d'obéissance et par un engagement qu'ils
ne peuvent révoquer, corporation de « jésuites de l'intérêt pu-
blic. » La hiérarchie universitaire se modèle sur la militaire ou
la religieuse, les pénalités universitaires sont la répétition de
tels articles du « service intérieur des corps de troupe. » Âu-
dessoud du maître qui, régi de la sorte, devient à son tour exclu-
sivement un régent, l'élève est interné dans les établissemens
secondaires ; il est épié, il ne doit jamais être « abandonné à
lui-même, » ses mouvemens sont scandés au son du tambour,
l'enseignement qu'il reçoit est, en principe et en fait, une démon-
stration constante de la supériorité de la Constitution impériale,
des bienfaits du nouveau régime, des fautes, des vices ou des
crimes de ce qui était auparavant. C'est le monopole, non pas
au nom d'un principe religieux ou philosophique, mais bien en
vue d'un rendement déterminé ; la forme des produits manufac-
turés et leurs situations réciproques sont réglées et calculées, de
telle sorte qu'ils répondent à une utilisation précise, leur adap-
tation aux desseins du maître.
Il ne peut donc y avoir de fuites dans le réservoir où, sous
ses yeux, l'Empereur parque les énergies latentes de la jeunesse,
pour y puiser à temps voulu ; mais les élémens de corruption
sont là, à la porte, toujours nocifs, toujours au guet, toujours
prêts à saisir l'adulte ou l'homme fait. Ils menacent l'unité im-
périale, puisqu'ils refusent de s'y laisser englober, et, par cela
même, il importe d'établir entre eux et le terrain où ils pour-
raient prendre pied, une barrière que nul ne i>ourra franchir ;
Digitized by VjOOQIC
LA POLITIQUE DE l'uNITÉ MORALE. 671
cette barrière est le silence : silence de l'orateur, qui n'a pas de
tribune, car « personne ne peut contester au souverain d'empé*
cber que le premier venu ne harangue le peuple : » silence de
Vécrivain, qui n'imprime que « s'il a la confiance du gouverne-
ment ; » silence de lapresse, qui n'a que des journaux « concédés »
par le pouvoir; silence même de llnstitut, qui « s'il désobéit, sera
cassé comme un mauvais club. » Corneille et Racine sont revus
et corrigés, Chateaubriand menacé, M"* de Staèl, qui « n'est
accoutumée à aucune espèce de subordination », est exilée à
40 lieues de Paris.
C'est bien là, semble-t-il, et poussée dans sea plus infimes
détails, l'application la plus harmonieusement conçue et la plus
absolue de la politique de l'unité morale : rien n'y fait défaut,
rien n'y doit échapper, la nation tout entière est soumise à ses
lois d'après un vaste plan, où le génie a mis son empreinte ;
toutes les volontés asservies, tous les esprits, courbés sous le
même joug, doivent être appareillés pour s'avancer dans le môme
sillon. Un jour est venu, pourtant, où l'attelage est sorti de ses
traits ; le champ qu'il labourait était inondé des rayons d'une
gloire sans égale et par lesquels il avait été longtemps ébloui ;
mais la terre où il marchait lui était devenue trop lourde, le
joug qui le courbait vers elle trop pesant, la main qui l'aiguil-
lonnait trop rude. Les grains lancés par le semeur ne germèrent
pas pour la moisson attendue, leurs épis ondulèrent sous un
souffle nouveau: les générations formées par Napoléon pour
penser comme lui, élevées pour son service, pour la caserne et
pour la guerre, furent précisément celles qui s'écartèrent le plus
de la forme napoléonienne, et qui s'attachèrent avant tout à re-
chercher, avec les garanties de la paix extérieure, l'exercice des
libertés publiques.
III
Que ce soit sous le couvert d'un dogme religieux, d^un prin-
cipe de philosophie politique, ou d'une conception très person-
nelle de l'impérialisme, nous avons vu la politique de l'unité
morale, s'essayant par trois fois au cours des trois siècles der-
niers, suivre des voies parallèles, et, à des termes plus au moins
éloignés, subir le même échec. Par les mômes discours, par les
mêmes ordonnances ou les mômes décrets^ par les mômes édits
Digitized by VjOOQIC
672 REVUE DES DEUX MONDES.
OU les mêmes lois, par les mêmes actes inconsciemment répli-
qués les uns des autres, jusque dans leur forme, elle a voulu
s'imposer et n'a jamais triomphé : action au nom de la religion
ou contre la religion, domination par l'enseignement public, tels
ont été, à des époques bien différentes et sous l'empire de pas-
sions singulièrement opposées, ses instrumens toujours id^itiques
à eux-mêmes. C'est effectivement une tendance très naturelle de
l'orgueil humain que de prétendre exercer par cette entremise
la double royauté des âmes et des esprits, et l'erreur où il se laisse
ainsi entraîner l'aveugle lui-même sur la valeur des prescriptions
ou des inhibitions légales pour asseoir son gouvernement sur
des fondements durables : or, ni la foi religieuse, ni l'adhésion à
une croyance philosophique, ni le loyalisme gouvernemental, ne
s'imposent par des décrets ; le libre consentement des cœurs est
indispensable à leur établissement et à leur entier développement.
Il pouvait sembler que les événemens eussent donné à cette poli-
tique des démentis suffisans et qu'elle fût définitivement jugée.
L'expérience n'aurait- elle donc pas été concluante ^ puisqu'on
en tente aujourd'hui un nouvel essai ?
Au nom de quelle idée ? Par une contradiction singulière,
dans un pays de self govemment 'qui, depuis cent ans, a fait tant
de révolutions en acclamant la liberté, nous voyons, par un retour
inconscient à la théorie jacobine, les principes de la doctrine
étatiste quotidiennement invoqués dans les Chambres pour
légitimer lès entreprises gouvernementales. Tant à l'occasion du
débat sur les congrégations, qu'à celle du vote de la loi sur l'en-
seignement secondaire, les orateurs en vue de la majorité radicale-
socialiste ont repris cette doctrine et nous l'ont clairement expri-
mée : l'État exerce par l'enfant sur le citoyen un droit souverain,
puisque lui seul peut, en principe, l'instruire, déterminer les
conditions de son éducation, c'est-à-dire, au sens étymologique
du mot, de sa direction, et puisque lui seul, en conséquence,
peut concéder quelques parcelles de cet attribut de sa souve-
raineté à telles catégories de citoyens qu'il définit, au détriment
des autres, par voie d'exclusion. La question de la liberté d'en-
seignement est ainsi tranchée d'un trait de plume ; la solution
est simple : il n'existe ni droit ni liberté du citoyen, ni droit ni
liberté du père, ni droit ni liberté de l'enfant ; tout repose sur
une concession de TÉtat et sur une délégatiot) qui ne saurait être
que laïque et entourée de garanties civiques.
Digitized by VjOOQIC
^ LA POLITIQUE DE l'uNITÉ MORALE. 678
Le président du Conseil nous Tavait laissé entrevoir, il
y a deux -'ans, lorsqu'il disait à la tribune de la Chambre
(18 juin 1902) : « Il n'y a aucune raison pour que l'État n'inter-
dise pas l'enseignement soit à des individus, soit à des congré-
gations dont les doctrines et les intérêts sont en opposition absolue
avec les doctrines fondamentales et les intérêts généraux dont
nous avons la garde. » Le Sénat lui a dernièrement donné, pour
le passé un bill d^absolution et pour l'avenir un blanc-seing; en
excluant de l'enseignement secondaire les membres de toutes
congrégations (autorisées ou non); et déjà on a fait entrevoir à
la haute assemblée Tespoir d'un projet de loi par laquelle les
fonctions enseignantes seraient interdites à tout citoyen ayant
fait VŒU de chasteté et d'obéissance]^ ce qui, en langage commun,
suffit à désigner l'ensemble du clergé séculier. Cette conception
du rôle de l'État se résume dans un mot très net de l'un des
leaders les plus brillans du parti socialiste : « Il importe qu'au
futur citoyen l'État impose sa doctrine. » .
' Jusqu'à ce jour, les apologistes de l'étatisme. nous avaient
donné peu de définitions de cette « doctrine » qu'il s'agit d'im-
poser : ils procédaient plutôt par négation que par affirmation,
et par voie destructive plutôt que par construction. Nous savions
qu'ils rendent hommage à la Raison; quïls s'attachent & faire
triompher « la liberté de l'esprit humain, » et que c'est parce
qu'ils servent et la Raison et la Liberté qu'ils n'aiment ni la
raison ni la liberté des autres. Nous savions qu'il en est qui* se
disent « philosophes spiritualistes » et qui s'inclinent devant
« la loi du Progrès, » philosophie que d'autres paraissent, dans
leur propre camp, trouver singulièrement pauvre et rétrograde.
Ils nous faisaient, en revanche, plus volontiers connaître ce qu'ils
nient, car sur ce point l'entente est plus facile ; et ce qu'ils nient
c'est l'idée chrétienne et la nécessité même de la croyance reli-
gieuse; ce qu'ils combattent avant tout, suivant une expression,
imprévue pour le moins dans la bouche d'un ministre des
Cultes, « ce sont les ministres de la religion. » Le président du
Conseil s'efforce de prouver* « qu'à l'époque où les vieilles
croyances plus ou moins absurdes et en tout cas erronées ten-
Tent à disparaître, c'est dans les Loges que se réfugient les prin-
< ipes de la vraie morale; » le garde des Sceaux déclare: « avec
' i Foi, on fait des croyans mais aussi des sujets, avec la Raison,
< es citoyens; » le ministre de la Marine, étendant en dehors de
TOMfi xxiu. — 1904. 43
Digitized by VjOOQIC
674 REVUE DES. DEUX MONDES.
ses limites normales la compétence de son département, poursuit
en toute occasion sa propagande anti-catholique. Le 18 floréal
an II, à la veille de Thermidor, dans le discours qu'il consacndt
à la glorification de l'Être suprême, Robespierre disait : « Je ne
sache pas qu'un législateur se soit jamais avisé de nationaliser
l'athéisme. » Aujourd'hui le dogme se précise et s'approche de
sa définition : l'athéisme d'État n'est pas loin de recevoir en
France ses grandes lettres de naturalisation.
.Au nom de quel droit? « Au nom de la force du nombre
légalement classée par le suffrage universel, » c'est-à-dire au
nom de ce que l'on est convenu d'appeler la majorité parle-
mentaire. On saU combien est erronée cette définition, doimëe
par la Déclaration des Droits, que « la loi est l'expression de la
volonté générale. » C'est là une fiction singulièrement déce-
vante, et qui n'a jamais été plus mensongère que de nos jours.
Un coup d'œil rapide sur les élections dernières et sur la corn
position de la Chambre des députés actuelle suffira pour nous
éclairer à ce sujet. Sur les 10987 500 électeurs inscrits, S 158 300
seulement ont des représentans à la Chambre, soit 46,9 pour iOO
du corps électoral, en regard desquels 53,1 pour 100 n'ont pas
de mandataires. Sur les 575 députés ainsi nommés, un chiffre
moyen de trois cents députés forme le bloc de la majorité gou-
vernementale, avec un effectif électoral de 3 626 000 voix environ,
et une supériorité numérique, à l'intérieur du Parlement, de
93 700 suffrages sur les partis groupés à la Chambre dans l'oppo*
sition ministérielle. Il est aisé de constater, ainsi que la fait
M. Jean Darcy au cours de l'intéressant article qu'il publiait dans
la Revue du 15 août 1902, qu'en raison de la constitution vi-
cieuse de notre loi électorale, la majorité parlementaire ainsi
formée est dans une disproportion manifeste avec la majorité
électorale vraie, puisque à chaque circonscription est affectée une
capacité législative que la loi définit par l'unité, alors qu'entre la
moins peuplée et la plus peuplée de ces circonscriptions, il existe
un écart de 28600 voix dans la population électorale. Cette majo-
rité parlementaire de 93 700 suffrages (rapportée à 5 168300 élec-
teurs représentés) s'abaisserait encore dans l'ensemble du pays &
80000 rapportés à 8420 000 votans) si, abstraction faite des
2 346500 abstentions et- des 196000 bulletins blancs (enseï ble
23 pour 100 des électeurs}, on mettait globalement en bal ice
les voix obtenues par la totalité des candidats élus ou nor los
Digitized by VjOOQIC
LA POLITIQUE DE l'uNïTÉ MORALE; 675 '
partis radicaux et socialistes (4 250000), et la totalité des can-
didats élus ou non des partis modérés (4170000). Ce n'est donc
pas la moitié plus un des électeurs français qui, par les décisions
de la Chambre, impose sa volonté à la moitié moins un, ce qui
pourrait déjà être une forme de despotisme politique et ce qui
ne suffirait pas à justifier l'asservissement de la moitié de la
nation; mais c'est bien effectivement et irréfutablement un quart
des électeurs qui fait la loi aux trois autres quarts, ce sont les
représentans de 2626 000 Français qui régentent 8361500 de
leurs concitoyens. Il ne nous est donc môme pas nécessaire de
faire état de l'armée des 600 000 fonctionnaires, tous électeurs,
qui peuvent être comme une masse de réserv^ dans la bataille
électorale, ni de rappeler les pratiques trop connues de la can-
didature officielle. Peut-on dire, dans de telles conditions, que
les soutiens de la politique de l'unité morale soient très ferme-
ment établis ? Leur chef peut-il, en leur nom, invoquer en toute
sincérité et « leur droit et leur force ? » Cette force, « légalement
classée » de la sorte, donne-t-elle à leur droit des fondemens
suffisans, pour qu'il soit admis à s'exercer par la contrainte et
pour qu'en face de lui aucun autre droit ne puisse s'affirmer?
Un seul exemple instruira d'autre part sur le destin qui
attend les manifestations des corps élus, lorsqu'ils expriment en
toute liberté les avis que la loi même requiert d'eux, et lorsque
ces avis peuvent paraître menacer en quelque point <( lé droit et
la force » de la majorité gouvernementale. Au cours de l'année
précédente, 1 871 conseils municipaux ont été, suivant les termes
de la loi du V juillet 1901, appelés à délibérer sur l'opportunité
ou la non-opportunité du maintien des établissemens congréga-
nistes situés sur le territoire de leur commune: 1 147 soit 61, S
pour 100 ont émis des avis favorables, 545 des avis défavorables,
179 n'ont pas répondu. On sait quelle fut l'issue de ce référen-
dum et la réponse pleine de pitié dédaigneuse faite par le légis-
lateur auxl 147 assemblées qui manifestaient ainsi pertinemment
n'avoir aucune intelligence des « intérêts généraux » du pays.
La gestion de ces « intérêts généraux » est-elle confiée à des
mains prudentes ? Les intérêts sociaux sont-ils garantis par « la
Politique d'agitation dont vit le gouvernement?» C'est par Tappe
. la curée, par le réveil des instincts les plus misérables de l'âme
umaine que cette politique a été inaugurée, lorsque le précé-
ent ministère a fait miroiter aux yeux de la nation. l'appât du
Digitized by VjOOQIC
676 REVUE DES DEUX MONDES.
t< milliard des congrégations ; » c'est par le leurre des promesses
trompeuses et irréalisables qu'elle recrute sa clientèle et (ju'dle
excite des appétits qu'elle ne peut rassasier ; c'est au «détriment
de la paix sociale que, se' réclamant de l'unité morale, elle
ameute les citoyens les uns contre les autres et qu'elle vattise les
haines de classe par la peinture^ complaisante faite aux masses
ouvrières de « ces châtelains superbes qui n'ont eu que la peine
de naître pour jouir d'une fortune héréditaire et de ces bourgeois
vaniteux qui se targuent de leurs millions. » Ce langage est celui
de M. le président du Conseil lui-même, discourant au Banquet
du commerce et de l'industrie, en octobre 1902. -
Quels gages ^ont donnés aux^ intérêts moraux ? Prétend-on
les assurer par la propagande antireligieuse, par Tostracisme,
par l'interdit légal, la délation, les perquisitions, les menaces et
l'intimidation? Peut-on être confiant dans les garanties qui leur
sont offertes lorsque, aux applaudissemens de la majorité, »un
ancien ministre de l'Instruction publique félicite à la tribune
les maîtres auxquels l'État confie le sacerdoce redoutable de
renseignement de « sortir d*une neutralité qui serait une tra-
hison, » de « descendre dans l'arène électorale, » et lorsque à ces
mêmes maîtres on vient confier le soin d'établir sur les habitans
de leurs communes des fiches de renseignemens confidentiels ?
Le chef responsable du gouvernement 'se complaît à l'allusion
d'un fossé qui, selon lui, couperait la France en deux; est-ce tra-
vailler à le combler que de déclarer la guerre à ceux qui ne se
tiennent pas sur le même bord que lui et de promettre que cette
guerre « sera poursuivie jusqu'à désarmement complet de l'en-
nemi? » Un tel ultimatum est-il digne d'un homme et d'un parti
de gouvernement ?
Les intérêts financiers enfin sont-ils sauvegardés? Alors que
la nation supporte avec peine le poids de dépenses sans cesse
croissantes, est-ce faire œuvre de prévoyance flue de jeter aux
pieds de TÉtatl 600 000 enfans, à Tentretien desquels il sera forcé
de subvenir par un accroissement démesuré du budget de l'In-
struction publique, accroissement sur le compte duquel, ainsi
que M. Waldeck-Rousseau le constatait, il y a quelques mois, au
Sénat, le gouvernement n'a ni pu ni osé donner des renseigne*
mens précis et que des calculs impartiaux ont évalué à un mi-
nimum de 50 millions? N'est-ce pas payer bien cher rétablis-
sement du blocus scolaire, et les suspensions de traitemens de
Digitized by VjOOQIC
LA POLITIQUE DE l'uNITÉ MORALE. 677
quelques cenlaines de prélats ou de desservans suffiront-elles
pour assurer au budget son équilibre 7
Condamnée dans son principe, coupable dans ses œuvres,
malfaisante dans ses conséquences, la politique de Tunité mo-
rale porte gravement atteinte à l'unité nationale, parce qu'elle
dépose au sein de la nation des fermons de discorde qui, comme
toute maladie, laisseront leurs traces dans l'organisme, et parce
qu'elle exaspère des passions toujours prêtes à s'entre-choquer.
Elle est un prétexte à des revendications nouvelles, à des réac-
tions dont elle prépare et excuse en quelque manière la violence
et qui pourront retourner contre elle les armes mêmes qu'on
avait forgées en son nom. Plus qu'ailleurs elle est dangereuse en
France, parce que le lendemain y est toujours incertain, et plus
que jamais elle y est coupable, à une époque où tant de rancunes
et de haines se sont accumulées. Il y a quelque vingt ans, après
avoir si rudement mené le combat du Kulturkampf, le prince
de Bismarck s'efforçait, avec un sens politique rarement égalé,
d'obtenir du Reichstag allemand le vote des « lois de paix, »
qui devaient effacer les « lois de Mai, » et disait : « Il ne s'agit
pas de savoir si quelque chose est agréable ou odieux à quelqu'un
dans son for intérieur, mais il s'agit de rétablir la paix de l'en-
semble de la nation et de l'État. » Quelles que soient les diffi-
ealtés de l'heure présente, il y a trop de bon sens en France
pour que l'œuvre de paix ne soit pas celle à laquelle l'ensemble
de la nation veuille demander d'être aujourd'hui sa sauvegarde
et son salut.
François de Witt-Guizot.
Digitized by VjOOQIC
POÉSIES
AUX DISPARUS
0 frères plus nombreux que nous,
Foule immense, armée infinie,
Mer aux mystérieux remous
Dont, pendant nos nuits dHnsomnic,
Nous écoutons monter les flots,
Juges qu'on ignore ou qu'on nie,
Pâles témoins dont les yeux clos
Lisent jusqu'au fond de notre être.
Vous qu'implorent tant de sanglots,
Ou qu'on tremble de voir paraître,
Chers souvenirs, esprits jaloux,
Voix dont la douceur nous pénètre.
Ou fantômes pleins de courroux...
Votre heure en vain semble passée,
0 frères, nius puissaus que nous '
Digitized by VjOOQIC
■g^rTaTiTiiiii
POÉSIES. 679
Notre faiblesse est oppressée
Par vos invisibles essaims;
Vous remplissez notre pensée,
Vous nous inspirez vos desseins,
Et votre flamme nous dévore,
Prophètes, héros, martyrs, saints,
Vous qui nous condamnez encore,
Vous par qui nous sommes absous;
L'un vous hait, l'autre vous adore,
Et nos fronts subissent vos jougs;
Nous cherchons vos pas sur la route,
0 frères plus sages que nousl
A travers la brume du doute,
Quand, épuisés, nous chancelons
Près des gouffres que l'on redoute,
Dissipant Tombre où nous tremblons,
Votre clarté nous illumine;
Dans ses combats rudes et longs,
Notre âme n'est pas orpheline :
Nous ne sommes pas loin de vous,
Mais votre amour vers uous s'incline,
Lorsque nous pleurons à genoux.
Avec une pitié divine,
0 frères plus heureux que nous !
Nos sens que la douleur affine
Perçoivent votre appel clément,
Et notre cœur brûlant devine
Digitized by VjOOQIC
680 REVUE DES DEUX MONDES.
Que vous venez à tout moment,
Près de notre toit solitaire,
Planer silencieusement.
Dans la nuit sombre et le mystère,
En vain vos corps se sont dissous.
Vous n'êtes pas restés sous terre,
0 frères plus vîvans que nous I
LE CHANTEUR
Sur les quais où le tremble au souffle du Nord ploîc.
Où Teau verdàtre fuit vers TOcéan lointain,
J'erre; le vent grandit, le Jour pâle s'éteint,
Et la dernière feuille éperdument tournoie.
Et, tout à coup, j'enteads une clameur de joie,
Un oiseau célébrant la splendeur du matin,
Les profondes forêts, les monts semés de thym,
Dans un étroit cachot suspendu sur la voie.
Je lui criai : « Pauvre insensé, pourquoi ces chants?
La nuit tombe, Thiver dépouille bois et champs ;
D'où te vient cette folle et sonore allégresse? »
Le rossignol me dit : « Je ne suis pas joyeux,
Je tâche d'échapper à ma sombre détresse :
Il faut bien que je chante, on m'a crevé les yeux. »
DAPHNIS
Les pierres du chemin blesseraient tes pieds nus ;
Laisse-moi te porter dans mes bras, ma charmante ;
Viens cueillir dans mon pré l'anémone et la menthe,
Les dieux chez les mortels ne sont-ils pas venus ?
Digitized by
Google
POÉSIES.
Le ciel attique luit en tes yeux ingénus,
Ton sourire est couleur d'aurore, ô jeune amante;
Je t'offrirai ce soir, pour te rendre clémente,
Des fruits au goût de miel et des chants inconnus.
681
Comme nous serons las, tous les deux, de la course,
Nous nous reposerons à côté de la source,
Sous les pins où le vent fait le bruit de la mer.
1
Sur nos doigts enlacés luira le flot rapide.
Et j'oublierai les jours où mon sort fut amer,
En buvant dans tes mains l'eau joyeuse et limpide.
AGIS ET GALATÉE
Voici qu'est revenu le mois clair où l'on aime.
Galatée aux bras blancs, Acis aux cheveux bruns,
Vous savourez, cachés aux regards importuns,
Votre ivresse infinie et votre joie extrême.
Soyez heureux en paix : c est votre heure suprême!
Enivrez-vous encor d'amour et de parfums!
Car vous n'entendez pas soupirer les défunts,
Et vous ne pensez pas au monstre Polyphèmc.
Mais avec lui la mort vous guette;.. Lourdement
Le rocher va sur vous tomber dans un moment,
Vos beaux corps deviendront une effroyable chose,
Votre sang rougira les flots, miroir vivant,
Et les marins croiront, comme au soleil levant.
Voir trembler sur la mer des pétales de rose.
Digitized by
Google
682 REVUE. DE8 DEUX MONDES.
LE HÉROS
(Sur un b&s-relief du musée d'Athènes.)
Jeune soldat vainqueur, qui tombas dans la plaine,
Dû planent, nuit et jour, les aigles assouvis,
Toi, le plus cher des biens que le sort m'a ravis.
Je t'offre cette palme et cette amphore pleine.
Ton front inanimé, ta bouche sans haleine
Semblaient sourire encor, lorsque je te revis,
Et maintenant auprès des immortels tu vis,
Gomme tant de héros, gloire du sang hellèsb
Tel tu m'es apparu, tel, impassible et beau.
On t'a représenté sur le mur du tombeau;
Mais vainement vers toi mon cœur triste s'élance.
Tu' ne me réponds pas, tu n es plus en ce lieu,
Et, sans oser gémir, je contemple en silence
idon fils perdu, l'enfant dont la mort fit un dieu.
LE SCULPTEUR
Dans un roc de Paros, doré comme l'ivoire,
J'ai sculpté la splendeur et le sublime effort
Du héros que soudain divinise la mort.
Du vainqueur qui succombe, offrande expiatoire.
 l'heure où les bergers mènent leurs troupeaux boire,
Où les rameurs lassés se tournent vers le port.
Pour moi, bon travailleur éprouvé par le isort.
Au ciel d'or luit aussi l'aile de la Victoire,
Mon marbre est achevé... Là-bas, près du chemin,
Qu'on le pose à la place où je serai demain;
C'est mon dernier désir et mon unique envie.
Et l'avenir saura que mon rêve était beau.
Que j'ai fait sagement de lui vouer ma vie.
En voyant son image au seuil de mon tombeau.
Digitized by VjOOQIC
i'^-^^ïS
POÉSIES. 683
AUX PA$8ANB
(Épitaphe antique.)
Evati, e/Tugi; spes et fortuna valeie.
Je ne connaîtrai plus le mal dont vous taouffrez.
Pareille au papillon qui peu d'instans se pose.
Mon àme a fui la chair qui la tenait enclose
Et plane sur le gouffre immense où vous irez.
Mes biens s'étaient flétris, comme au soleil les prés.
Mon amour fut la fleur qui meurt à peine éclose;
J'ai pris mon vol : adieu Tambition morose,
L'inconstante fortune et ses hochets dorés!
Tons les désirs qui me troublaient ont dû se taire.
Depuis que je me suis évadé de la terre
Et trouvé face à face avec la vérité.
La soif qui dévorait mes jours est assouvie;
Je repose à jamais dans la sérénité,
Guéri de Tespérance, affranchi de la vie.
NOSTALGIE
Depuis longtemps captif au pays sans soleil
Et brisé par le joug barbare que j'endure,
Je pense tristement, dans les nuit3 de froidurei
Aux rivages dorés par le couchant vermeil.
Je hais les grands glaciers pleins d'un morne sommeil.
Les forêts de sapins à la sombre verdure;
Il semble que l'hiver éternellement dure
Dans cet obscur vallon au noir Hadès pareil.
Le gigantesque mur des montagnes m'écrase.
Les jardins embaumés que, le cœur en extase,
Je regardais fleurir près des mers, où sont-ils ?
Quand, libre de nouveau, pourrai-je entendre encore
Sous les bosquets ombreux, aux arômes subtils.
Le doux clapotement de la vague sonore?
Digitized by VjOOQIC
G84 BEVUE DES DEUX MONDES.
VILLA ALDOBRANDINI
Dans l'antique villa, sous les vieux chênes veris
Où fleurit le laurier, où renaît la pervenche,
L'eau des montagnes fuit sans fin, rapide et blanche.
Et de narcisses d'or les prés se sont couverts.
Le bosquet, sur lequel ont pleuré tant d'hivers.
S'incline au bord de la terrasse où je me penche;
La brise qui l'agite écarte mainte branche
Et toute la beauté du jour luit à travers.
On dirait qu'une immense et sublime harmonie
Tombe du ciel profond sur la plaine infinie : .
Je vois la mer lointaine, au grand soleil du soir.
Dans la brume briller comme un trait de lumière,
Et sur les champs romains, tel qu'un céleste espoir,
Planer en plein azur le dôme de Saint-Pierre.
PRINTEMPS LUMINEUX
L'ardent soleil rayonne au loin sur la bruyère,
La mer sourit dans la lumière
Au vent vif, aux oiseaux légers ;
Voici parmi les fleurs blanches, les fleurs vermeilles,
Un bruit d'abeilles
Dans les vergers.
Les oliviers, qu'en les touchant la brise argenté,
Effleurent d'une ombre changeante
Les verts épis des jeunes blés;
Les papillons errans, ailes fraîches écloses,
Aux champs de roses
Sont rassemblés.
Digitized by VjOOQIC
POÉSIES. 685
L'eucalyptus, aux longs rameaux souples, s'incline
Sur les jardins de la colline;
Les narcisses, vers l'eau penchés,
S'ouvrent aux prés que te ruisseau rapide arrose,
Et l'herbe est rose
Sous les pêchers.
L'air nous enivre, ainsi qu'un philtre de jeunesse;
Il semble que l'âme renaisse
Avec le printemps vif et clair;
La sève ardente qui remplit les bois d'arômes.
Répand ses baumes
Dans notre chair.
Comme la mer, dans la clarté resplendissante,
Brille et sourit retentissante,
Notre cœur nouveau chante et rit
Au soleil jeune, au gai printemps qui nous éclaire;
., C'est pour nous plaire
. Que tout fleurit.
Nos vœux d'amour ont la douceur des violettes
Délicieuses et discrètes,
Les ardeurs des narcisses d'or.
Et, plus hardis que les mouettes sur les grèves,
Tous nos beaux rêves
Prennent l'essor.
Véga.
Digitized by VjOOQIC
DN NOUVEAU VOLUME DADA NEGRI
MATERNITÉ (i)
Dans le dernier morcean des Rtme nuove, qui est un des plus magni-
ûqats qu'il ait écrits, M. Giosuè Gardùeci a exprimé sa conception du
poète. Un puissant ouvrier, qui travaille gatment à sa forge dès le
lever du jour, n jette dans la flamme ardente « les élémens — de
Tamour et de la pensée, — ... et les souvenirs — et les gloires — de
ses pères et de sa race. » 11 frappe, sous le soleil qui lui chauffe le
front, et de son marteau jailUssent des épées et des boucliers, des
vases et des autels, des guirlandes et dçs diadèmes. <k Pour soi, le
pauvre travailleur — fait un trsût — d'or, et le lance contre le soleil :
-^ il le regarde monter — et resplendir, — - il le regarde et jouit, et ne
veut rien de plus. » Cette image définit à merveille la poésie du grand
artiste des Odes barbares, presque toujours impersonnelle, tirée de
Tàme collective d'un pays au très long passé, aux lointains souvenirs,
et qui est, si l'on peut dire, une poésie civile, une poésie nationale,
une poésie publique. Si Ton voulait se représenter ce qu'est la poésie
deM""' Ada Negri, il faudrait prendre l'exacte contre-partie de celle-ci.
Pas d'enclume ni de marteau; pas d'tc élémens » dont le feu prépare
l'amalgame et qui sortent de l'atelier en ouvrages solides et 'parfaits.
C'est la flamme elle-même, simplement. Et, comme la flamme que
déchire le vent de l'incendie, elle est irrégulière, capricieuse, inégale :
(1) Milan, Fratelli Trêves, 1904. Du même autear et chez les mêmes éditetin :
Fatalilà, avec une préface de M-« Sofia Bisi Albini, 11893, et Tempeste, 1896. -
Cf. la Poésie italienne contemporaine , par Jean Dornis, 4» édit. Paris, 1900; et
Précurseurs et révoltés^ par M. £d. Schuré. Paris, 1904.
Digitized by VjOOQIC
w^
UN NOUVEAU VOLUME d\dA NEGRI. 687
tantôt aile vacille, parait s'éteindre dans des flots de fumée, tantôt elle
s'élève en triomphe et remplit Tespace de sa large nappe pure. La
critique peut discuter cette poésie, où il n'est pas difficile de relevej
des imperfections; le lecteur ne résistera guère à son entraii^t
ascendant. On trouvera qu'elle manque d'art, si Ton pense à la 0^g|^7
deur des rythmes, à l'impeccable ordonnance d'un Garducci, ,(m,Èi^f9
à la richesse verbale, métaphorique et décorative d'an d'Annyi^ijcy
Elle ne plonge pas, comme celle de ces deux grands maîtres, dans w
fonds séculaire de littérature dont elle s'est assimilé toutes les sèves,
dans une tradition dont elle possède toutes les ressources et qu'elle
continue en l'enrichissant. Elle existe en soi, avec ses défauts, elle
tire tous ses moyens d'elle-même, elle vaut par l'intensité des senti-
mens extrêmes qu'elle revêt de formes souvent frustes, par l'ardeur
directe de sa sincérité, par sa fougue populaire qui ne mesure pas ses
effets.
Il faut rappeler qu'Ada Negri était, il y a une dizaine d'années,
maîtresse d'école dans un bourg delà Lombardie, Motta Yisconti; elle
y contemplait le monde à travers les journaux que lui envoyait un
admirateur milanais (1), car déjà quelques-uns de ses vers, publiés
dans une petite feuille, avaient attiré l'attention. L'éclatant succès de
son premier recueO, Fatalità (1893), l'amena à Milan, où un prix de
poésie et une situation meilleure dans l'enseignement lui assurèrent
l'existence. Un second recueil, publié en 1896 sous le titre de TempeslCj
reçut un accueil presque aussi enthousiaste. Ces deux volumes la
rangèrent parmi les poètes de la révolte, — ou plutôt de la souffrance
sociale. Et voici que, peu de temps après la publication de Tempesle, on
apprit qu'elle épousait un riche industriel, M. Garlanda, — c'est-à-dire
qu'elle passait du « peuple » à la « bourgeoisie. » L'événement fit
quelque bruit : on se demanda ce qu'il en allait advenir de ce talent
si franchement populaire, qui jusqu'alors avait trouvé dans les fris-
sons de la misère ses inspirations les plus émouvantes; on supposa
que la flamme s'éteindrait dans la maison prospère. Huit années se
passèrent. Les soucis de la famille» une longue maladie, la perte d'un
eufant,' arrêtèrent, ou du moins ralentirent l'œuvre si vaillamment
entreprise. Mais le nouveau volume, qui vient de paraître, nous
montre que les circonstances n'ont pas sensiblement modifié l'àme
d'Ada Negri : elle ne s'est point « embourgeoisée ; » elle a gardé sa
ferveur, ses aspirations, son ardeur, son extraordinaire puissance
(1) M- s. Bis! Albini, préface de Fatalità, p. xn.
Digitized by VjOOQIC
. I I
688 BEVUE DES DEUX MONDES.
d'émotion. Nous la retronvons telle qae nous Tavons connue. Et de
même sa poésie, Hont la sayeur reste aussi forte, a — heureusement!
"— conservé jusqu'à ses défauts : elle est résolument imparfaite ; elle ne
sacrifie pas sa verte spontanéité au désir de rendre des points aux pins
habiles; elle dérange sans scrupule les habitudes de TArt (avec une
majuscule) : en sorte qu'inégale, livrée aux hasards de l'inspiration,
étroitement dépendante du sentiment qpi'elle exprime^elle nous donne
tantôt des morceaux dont l'émotion est irrésistiblement communica-
tive, tantôt des pièces, dont le souffle moins ardent nous laisse le
loisir de reconnaître des traces évidentes de ce qu'on appelle le
« mauvais goût. » J'avouerai, pour ma part, que j'en suis peu gêné :
le « mauvais goût » (quand il est accidentel, bien entendu) est
presque inséparable des qualités^ les plus rares, de celles qtn ne
s'acquièrent pas : comme Ada Negri les possède^ qui lui reprodierail
de manquer parfois de celles qui s'acquièrent?
Ainsi, les années passaient, sa vie se transformait : elle demeurait
pareille à elle-même. Un jour, pendant la lente maladie qui Dsillit
l'emporter, elle voulut revoir les Ueux où sa. jeunesse s'était
écoulée (1). Elle retrouva « la sauvage et étrange terre,» qu'elle avait
quittée : la nature ne change pas, un autre poète l'a dit, elle est
... L'impassible théâtre
Que ne peut émouvoir le pied de ses acteurs.
Dans le cadre immuable, Ada Negri put se reconnaître elle-même*
Sa petite fille l'accompagnait. N'importe I avec les accens d'autrefois,
elle salua son passé ribelle e splendido, elle respira le vent de liberté
qui enivrait sa. jeunesse, elle se retrouva, comme hier et comme
demain, ce qu'elle était hier, ce qu'elle sera toujours, ce qu'elle est
dans l'âme : une révoltée.
A vrai dire, cette révoltée paraît fort différente de ses congénères
actuels : elle n'ordonne pas en système ses colères sociales; il n'y a
pas, derrière ses généreux enlats. un plan de « réformes » dont la
mise en œuvre suppose le bouleversement du monde et la transforma-
tion de la nature humaine; il ne semble pas qu*elle ait a bûché » les
économistes allemands ni leurs succédanés ; ou, si elle les a lus, ils
n'ont rien ajouté â sa façon personneUe de vibrer au spectacle de l'in-
justice et de l'esclavage. Par plus d'un trait, elle rappellerait au con-
traire les révoltés de la période romantique ; et on les reconnaît,
(1) Rilamo a Motta Visconti,
Digitized by VjOOQIC
UN NOUVEAU VOLUME d'aDA NEGRI. 68Î
comme on la reconnatt elle-môme, dans les vers étranges et saisis-
sans qu'elle met dans la bouche d*une bohémienne, qui chante pour
endormir son enfant, pendant une halte de la troupe errante :
Mieux vaut s'en aller libres avec le froid et la faim.
Que se briser aux barrières de la loi.
Celle-ci, qui saisit et gouverne toutes choses,
Pesant comme une coupole de bronze
Sur les riches esclaves dont elle est le bouclier et la prison,
Se nomme civilisation.
Petits esclaves de la belle vie.
Vous nous faites pitié I
11 n'est pas difflcîle de reconnaître, d'une génération à l'autre, sous
des formes qui changent, les caractères permanens de notre espèce :
le petit bohémien d'Ada Negri, « né sur le bord du chemin,... un jour
d^ouragan, » avec « des vertèbres de fauve, des yeux de femme et une
àme de soleil, » aura beaucoup de chances de prendre rang, quand |il
aura grandi, parmi les irréconciliables que célébrait Musset :
... Si Dieu nous a tirés tous de la même fange,
Gerte il a dû pétrir dans une argile étrange
Et sécher aux rayons d'un soleil irrité.
Cet être, quel qu'il soit, ou l'aigle, ou l'hirondelle,
Qui ne saurait plier, ni son cou, ni son aile,
Et qui n'a pour tout bien qu'un mot : la liberté.
En vérité, avec la poétesse populaire comme avec Télégant poète
de RoUa, nous sommes également loin des sentimens de la démo-
cratie moderne, qui s'organise, élargit chaque jour le cercle de ses
conquêtes, et dirige, à son tour, contre ses antiques ennemis, avec
une singulière et implacable habileté, cette arme de la loi dont Ada
Negri ne parait pas attendre un grand secours. Nous sommes très loin
aussi de cette passion égalitaire, qui cherche moins à augmenter le
bien-être de tous qu'à supprimer les prérogatives de quelques-uns. Ce
n'est pas ici du socialisme d'école ou de tribune : c'est l'aspiration
éperdue et vaine d'un de ces êtres qui, pour avoir subi, comme chante
encore laZingara, « l'immortelle fascination de la complète liberté (1), »
ne pourront jamais entrer tout à fait dans les cadres du monde sodal.
On les a appelés jadis des « réfractaires ; » on les nomme parfois au-
ourd'hui des « inadaptés (2). » Leur révolte peut être dangereuse ;
(1) Zingaresca
(2) G. Le Bon, Psychologie du socialisme j 3* édit. Paris, in-8% 1902.
TOME xxiii. — 1904. 44
Digitized by VjOOQIC
690r
REVUE DES 'DEUX MONDES.
mais qnana elle trouve, pour s'exprimer et s'apaiser, les ressources
de la poésie, on ne pense qu'à sa beauté : les poésies d'Ada Negri
sont dans toutes les mains, et il y a des gens fort paisibles et résignôSt
qui les admirent.
Le titre de son nouveau volume en indique le thème principal : ce
sera la maternité.
Dans l'esprit d'Ada Negri, ce mot prend un sens très large : Qne
s'agit pas seulement des sentimens qu'une mère peut traverser, dés
avant la naissance du petit être qu'elle sent tressaillir, ni même, d'ane
façon déjà plus générale, de ceux qui sont communs à toutes les
fenimes et dont tous les enfans sont les objets. Il s'agit du « grand mys-
tère, qui ouvre les sources de la vie (1), » du rapport indissoluble qui
iiinit les choses créées à la force créatrice, de tout ce qu'il y a de ma-
ternel dans le monde et dans l'espace. Tantôt, c'est la Terre qui se
plaint d'être abandonnée, rappelle ses fils, leur promet ses joies, invite
le poAtQ à«^efie¥ûir la révélation de ses secrets :
Inclinés sur mon cœur
Au rythme innombrable, ils sauront
La. vérité que Dieu, sur le bas mensonge
Des hommes et (sur) Terreur
A posée. — Et de mon puissant
Sein gonflé de germes et de douleur
Jaillira par ces bouches en fleurs
Le courant magique
De vie (2)...
Tantôt c'est le chœur lamentable des mères malheureuses,«dont
leb voix lointaines, inconnues, confuses, apportent à la poétesse des
olaiiites qu'elle recueille et note avec une sombre éloquence, d'autant
^lus saisissante qu'elle est directe et n'emprunte sa force qu'aux faits:
• .. Nous avons conçu sans joie le flls
Qui brille dans les rêves comme brille un lys.
Nous avons porté dans notre sein la créature
Avec fatigue, avec faim et avec peur.
Dans les mansardes où l'air manque,
Dans les régions infectées de malaria,
Dans les champs où passe, horrible déesse,
La pellagre aux yeux de folie,
(1) Destino.
(2) Madré Terra.
Digitized by
Google
UN NOUVEAU VOLUME d'aDA NEGRI. 691
Dans les lieux de misère et d'esclavage,
Nous avons demandé à Dieu force ei courage
En le priant, quand le courage défaillait :
-r- Prends ce fils, ô Dieu, avant qu'il n0 vive (1).
Ou bien encore, elle devine le cœur d'une Niobé moderne, — et les
trois strophes qu'elle adresse à la malheureuse reine de Serbie, au
lendemain du massacre dont l'horreur a frappé toutes les imagina-
tioQs, ne sent peut-être point inférieures à Tode tragique qu'écrivit
Carducci « Pour la mort d'Eugène Napoléon. »
Ce large sentiment, qui se répand ainsi sur des êtres divers et
permet à notre poète de prêter Témotion de son langage à tant de souf-
frances muettes, en produit un autre, trop souvent factice, mais qui
n'éveille ici d'autre idée que celle de la sincérité la plus absolue : la
fraternité. Ce mot, dont la fortune a été si grande pendant près d'un
siècle, et qui s'est prêté à tant de déclamations fallacieuses, tend au-
jourd'hui à disparaître du vocabulaire politique où le remplace un
autre terme, à peu près aussi creux et en tout cas aussi propice aux
promesses vides des démagogues. Nous savons bien qu'U n'a jamais
exprimé qu'un rêve. Nous savons que la fraternité, magnifique idéal,
parait inconciliable avec les exigences, ou plutôt avec les lois mêmes
de la vie. Entre l'affirmation si souvent proclamée avec tous les
dehors de la générosité : Toils les hommes sont frères, et l'adage sec
et brutal, qu'il faut plus de courage pour oser rappeler : Homo homini
lupus, — le choix est nécessaire. Si l'on ne se paye pas de mots,
surtout si l'on n'en veut pas leurrer les autres, on reconnaîtra que ce
choix n'est pas douteux. L'histoire du passé et l'expérience quoti-
dienne le montrent jusqu'à l'évidence : il n'y a pas de frateroité entre
les hommes. C'est à peine si les meilleurs d'entre eux, à force de bonne
volonté, de patience, d'abnégation, parviennent à corriger, dans une
assez faible mesure, les haines qu'entretiennent dans leur race la di-
vergence des intérêts et la similitude des besoins ou des passions ;
c'est à peine si tout l'effort de la civilisation réussit à réprimer les ins-
tincts qui jettent les uns contre les autres tantôt les individus, tantôt
les nations, tantôt les races, soit qu'il s'agisse de se partager les ri-
chesses de la terre, ou de se disputer une suprématie qui n'est jamais
que momentanée, ou même de s'imposer réciproquement quelque ex-
plication de l'énigme universelle. J'imagine qu'Ada Negri connatt
aussi bien que nous cette triste vérité. Mais la fraternité qu'elle chante
(i) Le Dolorou,
Digitized by VjOOQIC
692 REVUE DBS DEUX MONDES.
n'est point celle dont des sophistes ou des triinins exceUent àse servir
à Toccasion, comme d'un miroir aux alouettes : pour elle, tous les
hommes sont frères parce qu'ils sont tous les fruits des mômes souf-
frances ; et ce lien peut les unir ou les rapprocher, parce que, seuls de
tous les ôtres, ils en ont conscience. — Je ne sais si cette conception
de la fraternité pourra, dans l'avenir, contribuer à l'atténuation des
maux dont ils se tourmentent, éternels bourreaux qu'ils sont d*6tix-
mômes et de leurs races ; j'en doute ; du moins a-t-elle permis à un
poète dont les intuitions, souvent profondes, dépassent les étroites
limites du temps présent, de pressentir ce qu'il y a de mystérieuse-
ment collectif dans les destinées humaines et de l'annoncer.
C'est là ce qu'on pourrait appeler la partie impersonnelle ou objec-
tive de ce beau recueil. Malgré son intérêt, elle n'en est ni la plus
belle, ni la plus émouvante : elle supporte, elle exige presque une cer-
taine part de rhétorique,— et la rhétorique d'Ada Negri n'est pas tou-
jours très heureuse, pour les raisons que j'ai dites. Aussi, préféré-]e
les poèmes où elle a exprimé ses propres sentimens de souffrance ou
d'espoir, d'angoisse ou d'amour, ceux qui sont consacrés au petit
drame étemel de la « maternité » prise, non plus dans une acception
universelle et symbolique, mais dans son sens le plus Individuel. Je
le répète, le charme de sa poésie n'est point dans ses qualités d'art ;
il est dans l'intensité môme du sentiment qu'elle exprime. L'harmonie
. s'établit spontanément entre le fond et la forme, comme un heureux
amalgame de métaux précieux auquel un certain degré de chaleur est
nécessaire. On est pris aux entrailles, lorsque, avec une sincérité qui
dépasse la perfection même, elle nous dit ses impressions profondes
aux premiers tressaillemens dans ses flancs du petit inconnu qu'elle
appelle à l'existence, son angoisse devant l'énigme de la vie nouvelle
qu'elle a créée, ses doutes quand elle se demande ce que la destinée
réserve à Tétre qui n'avait point souhaité de naître, la réponse si
féminine qu'elle fait à cette question : Jt l'aime l (1), et plus tard,
d'autres souffrances, d'autres soucis, d'autres tourmens, ceux que
connaissent les plus humbles des mères, les plus ignorantes, celles
qui ne trouveront jamais de verbes ni de rythmes, mais seulement
des larmes ou des cris pour les exprimer.
Voudra-t-on me permettre ici un dernier rapprochement? J'ai
invoqué plusieurs fois déjà, au cours de cette étude, le nom glorieux
de M. Giosué Carducci : et cela, parce qu'il m'a paru suggestif de
(1) Dialogo.
Digitized by VjOOQIC
UN NOUVEAU VOLUME d'aDA. NEGRI. C93
mettre en face Tunde Tautre le poète le plus cultivé, le pins artiste,
le plus savant, et le poète le plus spontané de cette admirable race
italienne^ dont le passé est si riche en littérature et dont Tâme est si
pleine de poésie naturelle, où les qualités du génie et celles du talent
se sont toujours mêlées avec tant de bonheur, où le jaillissement de la
création la plus abondante n'a jamais exclUj d'autre part, le « fini »>
le plus minutieux. Eh bien! voici que nous trouvons les deux poètes
aux prises avec une douleur pareille, — avec la plus cruelle de
toutes les douleurs, — la perte de Tenfant. Tous deux cherchent à
Texprimer par leurs moyens d'artistes. Tous deux, guidés par le
même sentiment, s'en vont puiser aux mêmes sources. Tous deux
trouvent, dans les spectacles les plus habituels delà nature, les mêmes
images qui, depuis que les hommes souffrent, leur servent par les
mêmes contrastes à représenter leurs souffrances. Et tous deux les
développent avec la même simplicité dédaigneuse des ornemens, qui
chez l'homme se fait plus sévère, tandis qu'elle devient plus abon-
dante ou plus abandonnée chez la femme, — comme sii^e-ci laissait
couler les larmes que celui-ci retient (1).
Elle commence :
N*entends-tu pas?... Le jardin toufîa
N'est qu'un chant de passereaux,
N'est qu'un marmure de feuilles
Dans le frais matin..»
Et lui
L'arbre auquel tu tendais
Ta petite main,
Le grenadier vert
Aux belles fleurs vermeilles.
Dans le muet jardin solitaire
Reverdit tout maintenant,
Et juin le restaure
De lumière et de chaleur...
Elle poursuit :
... Ma petite fleur sauvage.
Pourquoi as-tu refusé de vivre?
C'est vrai, novembre a de tristes jours,
Mais ensuite, mai revient...
1) Dans Matemilàf la pièce intitulée : In memoriam, et dans les Rime nuovej la
] e intitulée : Pianto aniico, à la page 593 de la 2* édition des Poésie, (Bologne,
é icbelie, 1902.)
Digitized by V^OOQIC
694 REVUE DES DEUX MONDES.
Et lui :
... Toi, fleur de ma plante
Frapp4e et desséchée,
Toi, de rinatile ne.
Extrême, unique fleur,
Tu es dans la terre froide.
Tu es dans la terre uoire ;
Le soleil ne te réjouit plus,
L'amour ne te réveille pas.
M. Cardirccî s'arrôte là, ayant dit tout ce qull voulait dire lorsqu'il
a aehevé de développer son image, ayant coulé sa plainte dans une
forme admirable. M^* Ada Negri poursuit la sienne, juscpi'à Tinso-
lubie question que beaucoup d'hommes ne se posent plus, que presque
toutes les femmes iTe posent encore :
... Entre les bras
Maternels, pourquoi, (illette, la vie
Ta-t-elle paru inutile?...
Ainsi, ces deux grands poètes, si difl'érens, se rencontrent pour-
tant. Ils représentent deuj^ formes presque opposées de la poésie, et
les voici réunis dans la môme image étemelle, parce qu'ils éprouvent
la môme douleur. En les voyant — pour un instwt — si près l'un de
Tautre, elle qui semble une force de la nature, lui qui possède tous
les secrets de son art, en les trouvant également simples, également
émouvans, eux dont les moyens, d'ordinaire, se ressemblent si peu,
on se rappelle l'aphorisme immortel qu'on peut leur appliquer à tous
deux, comme d'ailleurs à tous les autres :
L'art ne fait que des vers, le cœur seul est poète.
Quand le cœur est assez vaste, assez riche, assez frémissant, quand
il a des émotions assez puissantes et des sentimens assez forts, il lui
arrive de créer d'un coup les formes d'art dont il a besoin pour les
exprimer : le troisième volume , de M^* Ada Negri démontre, pour la
troisième fois, cette vérité.
ËOOUAAD ROD.
Digitized by VjOOQIC
REVUE SCIENTIFIQUE
LES NAIirS DEVANT LA MEDECINE
I
Qu'est-ce qu'un niiin?
Le vulgaire, et d'accord a'Vec lui, les lexicograpnes, les nistoriens,
l6d naturalistes môme comme E. Geoffroy Saint-Hilaire, disent qu'il
faut entendre par là des hommes, d'ailleurs parfaitement propor-
tionnés, constitués et sains, mais dont la taUIe est notablement infé-
rieure à la moyenne. Par exemple, dans nos races européennes, on
est nn géant au-dessus de six pieds, un nain au-dessous de quatre.
Prenons un liomme ordinaire, bien conformé de l'aveu de la statuaire,
de Tanatomie et de la physiologie; réduisons-le également dans toutes
ses dimensions, nous aurons le nain. C'est le type normal vu parle
gros bout de la lunette.
Voilà l'opinion commune. Interrogeons maintenant une autre
cloche, nous aurons un autre son. Demandons à la médecine du jour
ce que sont les géans ou les nains : elle répondra que ce sont des ma-
lades. Le gigantisme est une maladie, le nanisme en est une autre.
Avec une stature au-dessus de deux mètres, ou au-dessous d'un mètre
vingt-cinq centimètres on est mis en réforme : on n'a plus le droit de
se croire normal et bien portante Au delà et en deçà de ces limites, la
créature humaine est le fruit d'un travail morbide : elle n'est plus le
résultat d'un développement régulier réalisant, dans sa pureté et dans
sa plénitude, le type de Tespèce. Elle devient un dystrophique, c'est-à-
dire un être à nutrition aberrante, déviée, pervertie; la pathologie le
Digitized by VjOOQIC
1
696
REVUE DES DEUX MONDES.
réclame et rinscrit sur ses contrôles. Sous quelle rubrique exacte?
Les travaux de Técole médicale contemporaine sont en train de nous
rapprendre. Hs ont fait connaître les principales affections morbides,
qui laissent pour reliquats ces exemplaires hors mesure de l'espèce
humaine.
Parmi les très petits hommes et les très petites femmes, beaucoup,
en effet) sont des malades manifestes. Et d'abord les rachitiques : ceux-
là sont rapetisses en même temps que contrefaits, par suite du tasse-
ment et des incurvations de leurs os, insufûsamment durcis pour sou-
tenir le poids du corps. Ils sont de iaux nains, car leur squelette
redressé leur assignerait une stature moyenne. Malades encore, et faux
nains ceux dont la petite taille est due à des déviations de la colonne
vertébrale, ou à une atrophie des membres inférieurs comme les culs-
de-jatte. Malades encore, la plupart de ces nains, qui, jadis sous les
noms de « fous » et de « bouffons » servaient à Tamusement des
cours, et qui aujourd'hui, dans les cirques et les baraques de foire,
sont offerts en spectacle à la curiosité du public. Leur prétendue régu-
larité de conformation, toute relative qu'elle soit, n'est encore qu'une
illusion. En réalité, c'est une maladie véritable du tissu cartilagineux^
r « achondroplasie, » qui les a faits ce qu'Us sont.
Cette affection a été reconnue et caractérisée, pour la première fois,
par J. Parrot en 1876. Elle a donné lieu, depuis lors, à des recherches
nombreuses. Porak en a fait une excellente étude en 1890. On a con-
staté qu'elle était, dans une certaine mesure, transmissible par héré-
dité et se répétait parfois parmi les enfans d'une même famille. C'est
en partant de cette observation que A. Poucet exposait, l'an dernier,
devant l'Académie de médecine, l'hypothèse hasardeuse d'une race de
nains de cette espèce, qui se serait perpétuée depuis . l'antiquité jus-
qu'au milieu du moyen âge, et aurait aujourd'hui disparu.
Quand on a éliminé toutes ces catégories de malades, d'infirmes,
de contrefaits, de dystrophiques et d'êtres arrêtés dans leur dévelop-
pement; quand on a écarté toute cette « Cour des Miracles, » que
reste-t-il? Y a-t-il:encore des nains, avoués par la saine nature et par la
statuaire, tels que ceux dont l'antiquité a fait les héros de tant de
fables et de légendes? La médecine ne s'explique pas avec netteté sur
ce point. Elle se contente de dire que la plupart des nains qui se ren-
contrent sont le produit de l'infantilisme ou de l'achondroplasie et que
ce sont des malades, si l'on veut considérer ces deux états connue
des maladies véritables. Mais n'y en a-'t-ïl pas d'autres? C'est un point
qui vaut la peine d'être examiné.
Digitized by VjOOQIC
r
REVUE SCIENTIFIQUE. 697
II
Le nain, tel que le conçoit Timagination popxdaire, et tel que l'ont
décrit les historiens ou que l'ont créé les ficUons des poètes, est un
être bien fait dans sa petitesse; c'est un raccourci de l'homme ordi-
naire ; c'est une réduction à Téchelle, une miniature du type régulier.
Il faudrait, d'après cela, refuser le nom de nains à tous les êtres tarés
qui forment la clientèle de la médecine, qui doivent leur petitesse à
une cause morbide et ne sont point l'exacte copie des exemplaires
habituels de l'humanité. Il ne suffit pas, pour faire un nain, que la
taUle soit exiguë et inférieure à quatre pieds (i^jSS); il faut encore
que l'organisation soit normale et saine et que les proportions des
parties du corps ne s'éloignent pas de celles qui^ chez les hommes
ordinaires, réalisent plus ou moins parfaitement l'harmonie sculptu-
rale.
Cette définition du nain véritable ne répond pas seulement à l'opi-
nion vulgaire : elle exprime les exigences mêmes des naturalistes qui
se sont occupés des lois du développement et de ses anomalies chez
l'homme et chez les animaux, « On doit entendre, en tératologie, par
nain, dit E. Geoffroy Saint-Hilaire, un être chez lequel toutes les
parties du corps ont subi une diminution générale, et dont la taille se
trouve ainsi de beaucoup inférieure à la taille moyenne de son espèce
et de sa race. » Il ajoute : « Ceux à qui le nom de nains convient dans
le sens le plus étendu sont ceux qui, remarquables par leur extrême
petitesse lorsqu'ils viennent au monde, présentent, à toutes les époques
de leur vie, une taille très inférieure à celle de leur âge ; en d'autres
termes, ils naissent nains, restent nains pendant leur enfance, et sont
encore nains dans l'état adulte. »
A tant exiger des nains, on risque fort de n'en jamais trouver. Dans
la réalité, le nombre de ces nains parfaits doit être extrêmement res-
treint. Dès que l'on examine attentivement l'histoire de quelqu'un des
sujets qui ont été rangés dans cette catégorie, on découvre quelque
tare qui l'en exclut (1). Si l'on ne veut pas que le compartiment ré-
(1) Voici, p&r exemple, une naine remarquable dont le médecin allemand Nœgelé
îclate robsenration. 11 l'a connue peu de temps avant sa mort, alors qu'elle était
^ e de trente et un ans. Sa taille était de 96 centimètres. Son corps était parfai-
t lent proportionné. Elle n'était dépourvue ni d'intelligence ni d'une certaine fa-
c té d'application. à*on caractère était aimable. Elle mourut à la suite d'un accou-
c ment difficile. Nœgelé qui fit son autopsie déclare qu'il n'était pas possible de
t iver un squelette mieux proportionné : il était sain, sans traces de rachitisme.
Digitized by VjOOQIC
698 REVUE DES DEUX MONDES.
seîve aux nains noViûaux reste inoccupé. Ton n'aura d'autre ressource
que d'y loger cette race de Pygmées que les anciens plaçaient au
cœur de l'Afrique et que les voyageurs modernes y ont en efîet re-
trouvée. Il serait absurde d'imaginer que ces populations pourraient
être, dans leur totalité» des races de malades indéfiniment perpétuées.
Elles sont donc normalement constituées, et, si elles méritent la
qualification de nains, on pourra dire qu'elles sont les véritables et
les seuls représentans du nanisme normal, parfait. Mais on n'a pas le
droit de leur attribuer cette qualité : ces pseudo-nains ne satisfont pas
aux obligations de la définition, puisqu'on ne connaît pas le type am-
pliûé dont ils sont la forme réduite et que l'on ne peut confronter ces
êtres minuscules à l'être semblable, de stature ordinaire, dont on les
suppose dérivés.
Accordons, par conséquent, aux médecins, cause gagnée sur ce
point : Le nain sans tacbe, sans tare pathologique, sans irrégularité de
développement est à peu près un mythe. Les plus normaux, parmi
ceux que la réalité nous offre, sont le produit d'un arrêt de développe-
ment. Ce sont des enfans qui ont vieUli sans grandir. Ils relèvent de
TinfaLtilisme, c'est-à-dire d'un trouble de la fonction de croissance ou
d'évolution. — Ce n'est pas encore là un domaine qui appartienne à la
médecine. L'infantilisme est une anomalie embryogénique, ce n'est
pas une maladie cataloguée.
La médecine retrouve plus loin sur un terrain incontesté ses véri-
tables oliens. Ce sont d'abord les nains achondroplases, presque sainst
ou n! lyant subi qu'une viciation évolutive parfaitement compatible
avec la vie normale. Quelques auteurs, et spécialement A. Poucet, vont
Jusqu'à négliger leur malformation et à les considérerf^comme un
groupe sans tare, ayant la valeur d'un groupe ethnique. — La fron-
tière incontestablement pathologique serait plus loin : c'est dans cet
au-delà qu'on trouve les vrais malades, les rachitiques, les myxœdé-
mateux, et enfin les avortons de quelques diathéses héréditaires,
comme la syphilis.
Et résumé, on peut distinguer trois catégories de nains qui figurent,
en quelque sorte, trois degrés du nanisme. La première comprend les
— Toutefois, an «lamen plas approfondi révéla une absence de soudure entre les
corps des os du bassin. C'est là un trait qui appartient à la jeunesse ou à l'en-
fanoe ; il dénonce un arrêt dans le développement. Averti par ce signe, si l'on relit
attentivement l'histoire de cette naine on constate que par d'autres particularités
de son organisation physique ou de son développement mental» elle était plus
semblable à une enfant de sept ans qu'à une femme faite. U y avait donc de lin-
fantiiJsme dans son cas ; elle n'était pas une naine parfaite.
Digitized by VjOOQIC
REVUE SCIENTIFIQUE. 699
nains purs sans tare pathologique et sans tare de révolution, comme
les voulait Geoffroy Saint-Hilairei mais comme la réalité nous en
offre bien peu d'exemples. Dans la seconde catégorie se rangent les
nains bien faits, bien proportionnés, qui doiveût leur petite taille à une
tare de l'évolution, à un état d'infantilisme plus ou moins prononcé.
Là troisième est formée par les nains contrefaits ou aohrondropla^
niques, l^ous allons passer r4pldementla revue de ces trois.corps de
l'armée des nains.
m
C'est à propos des nains parfaits sans tarr-morbide ni évolutive
qu'il convient de parler de la race minuscule des pygmées d'Afrique,
encore bien que ceux-ci ne soient point des nains véritables.
On sait la croyance très générale des anciens à l'eristenoe de
peuples nains, qu'ils appelaient Myrmidons ou Pygmées. Ce n'est pas
ici le lieu de s'étendre sur toutes les fictions des poètes au sujet de ces
èties fabuleux. U suffira d'en noter brièvement le souvenir. Nous rap-
pelons donc que les Myrmidons étaient les anciens habitans de Tile
d'Ëgine, au temps d'Ëaque : ils colonisèrent en Thessalie la Phtiotide,
patrie d'Achille, fils de Pelée, qu'Homère^ à cause de cela même,
qualifié de roi des Myrmidons. C'est une tradition mal interprétée qui
fit de ces primitifs Eginètes des sortes de nains. Le soin qu'ils met-
taient à fouiller le sol et à transporter la terre arable sur les surfaces
rocheuses de leurs champs pour les rendre fertiles; ou, peut-être,
l'attention laborieuse qu'ils donnaient à leurs cultures suggéra de les
comparer à des fourmis diligentes* La légende, telle qu'Hésiode l'a ra-
contée, revêtit d'une forme symbolique cette comparaison. Elle fit
naître les Eginètes de fourmis que Jupiter avait métamorphosées en
hommes à la prière d'Ëaque. Le itiythe réagit à son tour sur l'imagi-
nation qui l'avait créée» et ces hommes nés de minuscules insectes
furent considf^rés comme des êtres minuscules.
Avec les Myrmidons, on est en pleine fable. Avec les Pygmées, on
entre dans l'observation et dans Thistoire, mêlées encore de beaucoup
de fictions. La première de ces fictions est relative à leur taille : on la
disait d'un pied, et leur nom vient précisément du mot qui désignait,
chez les Orecs, cette mesure de longueur. C'est d'eux que Juvénal
écrit:
Quorum tota œhors pedê non e$t aUior uno.
Digitized by VjOOQIC
1
700 REVUE DES DEUX MONDES.
Les Grecs et les Latins plaçaient Thabitat de ces nains dans des
contrées éloignées, ou torrides ou glaciales. Pline les faisait vivre,
sous le nom de Spithamiens sur les bords du Gange. D'autres les pla-
çaient tantôt dans la Thulé du Nord, tantôt dans la barbare Carie;
mais le plus grand nombre, avec Aristote, leur assignait pour patrie
une contrée de l'Afrique située vers les sources du NQ. C'est dans
ces mêmes régions que se rendent, pour hiverner, beaucoup d'oiseaux
migrateurs, tels que les hérons, les cigognes et les grues, qui pendant
le printemps et l'été remontent jusque dans l'Europe septentrionale,
pour en redescendre dès les premiers froids. Ces oiseaux voyagent en
troupes rangées en ordre régulier, ayant un chef à leur tète et flan-
quées de sentinelles quand elles s'arrêtent pour dormir. Elles enva-
hissent ainsi, à la fin de l'automne, ces contrées africaines, voisines
de l'Ethiopie, dont les anciens faisaient précisément la patrie des
pygmées. De là ces rencontres des pygmées et des grues que l'imagi-
nation des poètes a transformées en batailles rangées. Homère d'abord,
puis Hésiode, Ovide et Juvénal, ont dépeint ces avortons montés sur
des chèvres et des béliers ou traînés, selon Athénée, dans des chais
attelés de perdrix, et bataillant contre les hordes de grues descendues
du fond de la Scythie. Claudien a décrit le défilé des grues; Stace a
célébré la victoire des pygmées. Des écrivains plus graves, Aristote,
Philostrate et Pline; des Pères de l'Eglise, saint Augustin et saint
Jérôme, ont admis la partie de ces histoires relative à l'existence des
pygmées et à. la lutte contre les grues : et Aristole dit expressément
que c'est une vérité et non point une fable.
n est remarquable que les commentateurs des anciens qui ont
accepté tant d'affirmations plus absurdes, aient trouvé celle-là inad-
missible. De Scaliger à Yossius on a contesté l'existence des pyg-
mées. Les modernes ne se montrèrent pas moins sceptiques. H fallut
que du Ghsillu, l'aventureux explorateur du Congo et de l'Ogoué, affir-
mât en avoir rencontré des exemplaires vivans pour ébranler le scep-
ticisme général. Le savant botaniste et célèbre voyageur Schweinfurth,
qui vécut pendant près de trois années, de 1870 à 1873, dans les ré-
gions du Haut-Nil, apporta un témoignage décisif de leur existence.
Tandis qu'il était l'hôte du roi des Niam-Niams. il entendit parler d'un
peuple désigné sous le nom d'Akkas qui habitait à trois journées de
marche vers le Sud et qui était composé d'hommes singuliers, très
petits, adroits, agiles et presque insaisissables. 11 en vit quelques-UBs
que les chefs Niam-Niams conservaient auprès d'eux pour leur diver-
tissement, comme les princes d'Europe ont eu pendant longtemps
Digitized by VjOOQIC
REVUE SCIENTIFIQUE. 701
auprès d'eux des bouffons. Schweinfurih réussit enfin à se procurer un
de ces êtres bizarres, nommé Nsevoué, haut de i",34 qu'il garda au-
près de lui pendant quelque temps et put observer à son aise. Dans
le même temps, le voyageur italien Miani faisait des observations
analogues que la mort viat interrompre. Miani succomba en 1872
dans le pays des Monbouttons. Au mois de novembre 1873, des
barques du Haut-Nil ramenèrent à Karthoum ses papiers, ses bagages
et ses collections parmi lesquelles se trouvaient deux Akkas vivans
qui furent Tobjet d'une curiosité universelle. Ils furent amenés au
Caire et soumis à l'examen des naturalistes, parmi lesquels le célèbre
anatomiste anglais Richard Owen. Le professeur Panceri les con-
duisit ^n Italie où ils furent étudiés attentivement par beaucoup de
savans.
Plus lard Stanley, au cours de sa prodigieuse traversée du conti-
nent africain, retrouva, dans la forêt vierge équatoriale, des nains mer-
veilleux qui sont en tous points comparables aux Akkas. Mais ses
descriptions n'ont rien ajouté à ce que l'on savait déjà à cet égard. —
Il n'est donc plus possible aujourd'hui de contester l'existence de ces
races naines, que les anciens réunissaient sous le nom commim de
Pygmées et dont la longue persistance dans les mêmes régions du
continent africain prouve l'autonomie et la constitution vigoureuse et
saine.
n faut se demander, maintenant, ce que sont en réalité ces pygmées
de l'Afrique équatoriale. Nous les avons appelés des nains, paranticipa-
tion et pour nous conformer au langage vulgaire. Dans la réalité, c'est
seulement une race aborigène de petite taille. Elle termine la liste des
races humaines rangées par ordre de stature décroissante. Cette série
commence par les Esquimaux et les Lapons dont la stature moyenne
est de l^jSa, avec des variations extrêmes de 1 mètre à i",65. Elle
se continue par les negritos parmi lesquels les Mincopies des lies
Andaman forment le groupe le plus remarquable, avec leur taille
moyeimede l°',47,pouvantdescendre au-dessous de 1 mètre, leursche-
veux noirs, laineux, crépus, implantés par touffes; leur barbe rare, et
leur peau luisante d'un noir de jais. Encore au-dessous, nous trouvons
les Boschimans dont la taille moyenne est de 1*^,40 et peut s'abaisser
notablement au-dessous. Les Akkas ou prétendus pygmées de l'Afrique
équatoriale occuperaient le dernier rang. L'Akka que Schweinfurih
obtint du roi des Niam-Niams, par échange contre un de ses chiens,
avait l'^.S^ de taille. Ce n'était donc pas un nain au sens propre du
Digitized by VjOOQIC
702
REVUE DES DEUX MONDES.
terme; c'était seulement un affreux petit homme. Les deux Akkas de
Miaoi, qui furent amené* au Caire en 1878 et conduits ensuite en
Italie, mesuraient seulement 1 mètre et l'^yll; mais c'étaient des
adotescens. Envisagés d'aprôs notre idéal esthétique» tous ces Akkas
devraient ôtre jugés des êtres contrefaits ou mal conformés. Ils ont la
tôte grosse» les bras longs et minces terminés par des mains petites
et délicates ; les Jambes sont grêles et écartées ; le ventre est proé-
minent et Téchine creusée réalise la disposition que l'on nomme
« ensellure marquée » en langage hippologique. Leurs cheveux sont
bruns on noirs, crépus, laineux ; leurs lèvres sont minces comme
celles des singes, leur peau de la couleur du café peu brûlé. On ne
peut douter qu'Us ne soient très agiles, d'une souplesse et d'one
dextérité remarquables, bondissant comme des sauterelles dans les
hautes herbes, où ils chassent jusqu'à l'éléphant. Us doivent être re-
gardés, en conséquence, comme normaul et sains par rapport au type
de leur race.
La science n'autorise donc point à classer ces pygmées d'Afrique-
parmi les typés réduits que l'on nomme des nains, Pour trouver des
êtres à qui le nom s'applique plul» exactement, il nous faut rev^r
aux races européennes.
IV
Les nains bien conformées dans leur petitesse sont le produit de
l'infantilisme. On veut dire par là que ce sont des enfans arrêtés dans
leur croissance et qui vieillissent sans grandir et sans se modifier. Cet
arrêt de développement est plus ou moins généralisé ; il s'étend à un
nombre plus ou moins grand des appareils de l'économie. On peut, à
cet égard, distinguer deux cas, qui constituent deux formes ou deux
degrés de l'infantilisme et qui créent les deux catégories de nains.
L'infantilisme est complet lorsque le nain reste un enfant sous
tous les rapports. C'est un enfant sous les trois points de vue : de la
taillci c'est-à'-dire du développement physique du squelette et des
formes extérieures; de l'intelligence, c'est-à-dire du développement
du cerveau; enfin de l'aptitude procréatrice, c'est-à-dire de l'appareil
de Ia génération. On en peut citer un exemple célèbre au xvui* siècle,
n s'agit du nain de Stanislas Leczinski^ roi de Pologne. 11 s'appelait
Nicolas Ferry ; mais il était universellement connu sous le nom du
Bébé. Sa taille ne dépassa point trente-trois pouces de Paris, c'est-à-
dire 'SQ'^^SS. Elle resta droite et bien proportionnée jusqu'à T&ge de
Digitized by VjOOQIC
REVUE SClErïTlFlQUE. 703,
quinze ans ou de seize ans, où elle commença à se dévier et i devenir
contrefaite. Diderot, qui le vit un peu après cette époque, a pu le
peindre difforme ; mais il ne Tétait pas dans sa jeunesse. Il aimait la
musique. On lui avait appris à battre la mesure avec Justesse et à
danser avec grâce. Toutefois, Buffon a dit de lui qu'U marquait peu de
raison. Il ne put en effet apprendre à lire. Il plaisait à la façon d*un
petit animal apprivoisé. Comme tous ses pareils, il vieillît préma-
turément. Il commença d'entrer en décrépitude à Tâge de vingt-
deux ans, et il mourut de vieillesse, en 1764, à Tâge de vingt-
six ans.
La seconde catégorie est plus parfaite; elle correspond' à Tinfanti^
lisme partiel. Le squelette et Tapparence extérieure restent ce qu'ils
sont chez Tenfant; mais Tintelligence progresse et Tappareil de la
reproduction arrive à maturité. On a alors le spectacle d'un adulte dans
le moule d'un enfant. Parmi les nains célèbres qui ont réalisé oettd
condition d'une manière plus ou moins complète, on en peut citer
deux : Borulawski, le nain de la comtesse Humiecska, eti^effery
Hudson, qui fut le nain de cour d'Henriette de France.
Boriilawski était un gentilhomme polonais, presque exactement
contemporain du Bébé du roi de Pologne, mais il était plus petit en^
core. Bulîon, qui le vit à Paris en 1760, lui attribue une hauteur de
28 pouces, c'est-à-dire de 75^»*,6. Son corps était bien proportionné,
et ses mains petites, n avait l'esprit vif, n parlait l'allemand et le
français. Un de ses frères n'avait que 91 centimètres de taille; une de
ses sœurs, également, était naine, et avec cela, remarquable par Isa
gentillesse et son intelligence, n mourut en décrépitude, à l'Age de
trente ans.
Quant à Jeffery Hudson, le fou de cour d'Henriette de France, il'
réalisait un des plus hauts degrés de perfection auxquels un nain
puisse prétendre. C'était véritablement un homme complet dans
l'enveloppe d'un enfant. Il eut des aventures galantes et un duel, dans
lequel on prétend qu'il tua son adversaire.
Le répertoire des nains connus, cités par les chroniqueurs, est assez
étendu pour qu'on puisse trouver un certain nombre d'exemples de
l'une et Vautre catégorie. Quelques-uns de nos contemporains ont vu
ce général Tom-Pouce qui s'exhibait à Paris vers 1840 et qui, en 1863,
jouait le rôle du Petit Poucet sur la scène du théâtre des Variétés. — '
D'autres, plus récemment, ont pu connaître le couple qid était pré-
senté au public sous le nom de prince et princesse GoUbri. — Mais,
môme en totalisant tous ces exemples depuis l'antiquité jusqu'à nos
Digitized by VjOOQIC
704 REVUE DES DEUX MONDES.
jours, on n'arriverait encore qu'à un total très restreint. Les nains bien
faits sont, dans l'humanité, une infime exception. Les nains contre-
faits sont plus nombreux, comme on va le voir. .
Mais avant de quitter ceux-ci, c'est-à-dire les nains infantiles, de-
mandons-nous quelles sont les causes de leur état. Ge sont des êtres
en déchéance plus ou moins marquée; mais on ne peut dire que ce
soient des malades. Les stigmates de cette déchéance physiologique
sont évidens chez les nains de la première catégorie comme le Bébé
du roi de Pologne : c'est l'intelligence bornée, le caractère impulsif et
irritable, l'infécondité des femmes et l'impuissance des hommes.
• Chez tous, c'est la brièveté de la vie. Tous, même les plus par-
faits, comme JefFery Hudson ou Borulawski, ont une vieillesse pré-
coce et meurent prématurément. Les raisons de cette déchéance ainsi
que de l'arrêt de croissance dont elle est l'effet et qui immobilise
l'enfant à une étape de son évolution, sont encore profondément,
obscures. Elles ne sont point pathologiques, à proprement parler.
Elles ne sont pas la manifestation d'une maladie précise et cataloguée
en médecine. Les embryologistes, et parmi eux Dareste, ont insisté
beaucoup sur cette distinction entre les troubles de la santé et ceux
du développement. Ils veulent que ce soient deux ordres de phéno-
mènes distincts. Ils pensent encore que ces anomalies du développe-
ment, qui créent les nains et qui ne deviennent évidentes qu'à un
certain moment de la vie, se préparaient depuis longtemps. Elles
remonteraient aux premiers temps de la vie embryonnaire.
Les nains dont il nous reste à parler sont, au contraire des précé-
dens, justiciables de la pathologie. Ils sont atteints d'une affection dn
tissu cartilagineux, véritable matrice du squelette qui se trouve, par
cela même, empêché de se former normalementjet jdonne.lieu à des
êtres contrefaits.
Les nains contrefaits sont, de beaucoup, le? plus nombreux. G*est
dans cette catégorie qu'il faut placer la plupart des bouffons et des
fous qui ont fait l'amusement des cours princières, depuis le temps
des empereurs romains jusqu'au xvn"^ siècle. Leur difformité toujours
pareille n'était pas trop déplaisante puisqu'elle n'empêchait point
l'engouement dont ils ont été l'objet pendant des siècles et que peut-
être, par son caractère grotesque, elle l'expliquait plutôt. Cette malfor-
mation a son origine dans une maladie des cartilages, l'achondroplasie
Digitized by VjOOQIC
REVUE SCIENTIFIQUE. 705
qui a commencé d'être connue, il y a vingt ou trente ans, et dont
l'étude se poursuit tous les jours sous nos yeux.
Le type de ces nains est classique. 11 nous a été conservé par les
peintres italiens et espagnols du xvi® siècle et du commencement
du \vii% Raphaël, Veronèse, Tiepolo, le Dominiquin et Velasquez.
Velasc{uez a représenté les types qu'il avait sous les yeux avec une
sincérité parfaite et un réalisme saisissant. Il existe au musée du
Prado, à Madrid, de la main de Velasquez, sept portraits de nains
célèbres. Dans leur ouvrage sur « les difformes et les malades dans
l'art, » Charcot et Richer en ont reproduit la gravure. Le docteur
Porak en a intercalé deux dans son mémoire sur TAchondroplasie. Il
ne peut y avoir, en effet, de meilleure illustration de la maladie, ou,
si Ton veut, de la difformité achondroplasique. Le nain « el primo, »
par exemple, est représenté assis sur le sol. Ce qui frappe immédiate-
ment le spectateur, c'est sa tète volumineuse, sa voûte crânienne
épaaouie surtout en avant, du côté du front. Le torse régulier et large-
ment développé est celui d'un homme vigoureux. Mais, après le
front, le second objet qui retient l'attention, ce sont les bras,
tellement courts qu'ils arrivent à peine à la taille. Ce sont enfin les
jambes dont la brièveté ressort d'une manière non moins saisissante.
A ces traits, le médecin ne saurait méconnaître l'achondroplase. Un
tronc vigoureux, sur lequel s'attachent des membres robustes, mais
invraisemblablement courts, surmonté d'une tête volumineuse, voilà
en deux mots la caractéristique de cette difformité. Si l'on avait le
loisir d'examiner le sujet vivant sous toutes ses faces, l'observateur
apercevrait un dernier trait qui complète le signalement, c'est
l'ensellure profonde de l'échiné. Le dos est fortement creusé au
niveau des reins, comme si le tronc trop lourd avait basculé en avant
sur le bassin. Cette disposition qui accentue la saillie du ventre d'un
côté, et celle des épaules de l'autre, en arrière, donne au torse une
ressemblance avec celui du polichinelle à deux bosses.
Il y a, dans l'art ancien, d'autres représentations très réalistes de
la même monstruosité. Les Égyptiens semblent l'avoir divinisée sous
les noms du dieu Bès et du dieu Ptah, le premier présidant aux
armes et à la toilette et le second aux inhumations. On en voit de
nombreuses ligures au Musée des antiquités égyptiennes, au Louvre.
)8 traits sont, encore ici, les traits connus, caractéristiques : une tète
^lumineuse dans sa partie crânienne, des membres robustes mais
irémement courts, une cambrure des reins poussée jusqu'à l'ensel-
e.
TOMB XXIII. — 1904. 45
Digitized by VjOOQIC
706 REVUE DES DEUX MONDES.
Cette conformation y qui est celle des nains de Vêlas que z, était, à
n'en pas douter, celle de la plupart des « fous » dont les princes et les
riches seigneurs se montrèrent si fortement engoués, pendant le moyen
âge, et qu'ils considéraient comme Tornement obligatoire de leurs
cours. Le Triboulet de François P% le Corneille de Lithuaaie qui était
le fou de Charles-Quint, les nains de Catherine de Médicis, ceux enfin
qui se perpétuèrent encore pendant quelque temps dans les cours
d'Allemagne et de Russie, après que Louis XIV les eut supprimés à la
cour de France, n'avaient pas une autre figure. Lorsque la princesse
Nathalie, sœur de Pierre P", eut la fantaisie de réunir à Moscou tous
les nains et toutes les naines de TEmpire, on lui en amena soixante.
Elle en fit une procession, en les plaçant par quatre dans des carrosses
dorés, appropriés à leur taille et traînés par des chevaux nains ; mais,
— et c'est là ce qui nous intéresse, — le chroniqueur qui fait ce récit
mentionne expressément qu'ils étaient presque touB difformes. La
mode des fous et des nains s'était introduite, — venue sans doute dê&
cours barbares, — dans celle des Empereurs. Le nain d'Auguste, ceux
de sa fille Julie, étaient peut-être des nains infantiles bien faits ; maiâ
ceux que Domitien faisait combattre dans le cirque étaient certaine-
ment des contrefaits appartenant au type achondroplasique qui est,
décidément, le type le plus général.
VI
Le mécanisme et la genèse de c^te difformité sont restés igaorés
du public médical jusqu'à la publication, faite par Troisier, des
œuvres posthumes de J,Parrot en 1882. Jusqu'à cette époque toutes
les déformations de cet ordre étaient attribuées au rachitisme. Sans
doute, quelques observateurs perspicaces, MiiJler, Virchow, Depaul
et surtout Winkler avaient été frappés déjà des difl'érences qui sépa-
raient ces deux états. Le squelette des membres offrait des caractères
particuliers chez les nains dont nous parlons : l'extrême brièveté des
os, leur épaisseur, leur dureté, leiu: habituelle rectitude sont des traits
exactement contraires à ceux du rachitisme. Mais c'est J. Parrot
qui mit cette incompatibilité en pleine évidence ; ce fui lui qui pro-
clama qu'il s'agissait ici d'une maladie tout à fait spéciale des carti-
lages et que cette maladie atteignait, d'une façon élective et préférer
tielle, les membres d'abord, le crâne ensuite.
La production de cette difformité, — et c'estlkce qui enfaitrin^érél
théorique, — est une conséquence remarquable des lois qui président à
Digitized by VjOOQIC
REVUE SCIENTIFIQUE. 707
Torganisation du squelette. On sait que les os ont- deux origines diffé-
rentes. Les ans viennent de la transformation d'un tissu primordial de
nature cartilagineuse, ce sont les « os de cartilage. » Les autres
viennent d'une autre variété de tissu, le tissu conjonclif primitif; ce
sont les « os de membrane. » La clavicule, les côtes, les os qui forment
la voûte du crâne sont de cette seconde espèce. Une maladie qui frap-
pera exclusivement les cartilages laissera donc ces os intacts, et c*est
pourquoi le nain achondroplase a le crâne bien développé (et consé-
qpiemment aussi le cerveau); il a, pour la même raison, un thorax
vigoureux et bien conformé. Au contraire, en thèse générale, les os
des membres s'allongent par suite du travail d'activité des cartilages,
dits de conjugaison, qui terminent leurs deux extrémités. Si donc,
comme c'est le cas ici, le tissu cartilagineux est malade et frappé de
sténhté, les os ne croîtront plus en longueur : ils gagneront seule-
ment en épaisseur, parce que c'est une membrane, le périoste, et non
un cartilage primordial qui préside à leur développement transversal.
On voit par là que la difformité qui fait les nains s'explique immédia-
tement, dans ses grands traits, par une altération restreinte au tissu
cartilagineux primitif et qui le frappe d'inertie et de stérilité. Cette
achondroplasie, cette dystrophie du cartilage primordial n'est d'ail-
leurs pas une simple hypothèse, c'est un fait que l'examen micro-
scopique des cartilages montre aux yeux. Ajoutons qu'elle rend
compte non seulement des traits principaux du nanisme ordinaire,
mais de toutes ses circonstances les plus accessoires et les plus par-
ticulières.
VII
Un phénomène biologique si général ne pouvait se restreindre à
l'espèce humaine. Les animaux, eux aussi, présentent des exemples
de nanisme et de difformité comparables à ceux de l'homme. Tel est
le cas des chiens bassets, des bœufs « natos » et des moutons
« ancons. » La différence consiste en ce que, chez les animaux, la
monstruosité ne garde pas un caractère individuel. Elle donne lieu
à la formation de races nouvelles. Celles-ci d'ailleurs n'ont aucun
caractère de supériorité sur la race ordinaire. La déformation ne con-
stitue point un avantage pour l'anunal lui-même, mais seulement
pour rhomme qui en tire parti. Ces races ne se maintiennent donc
que par le concours de l'homme : elles disparaîtraient, si celui-ci n'y
tenait la main.
^
Digitized by VjOOQIC
708 REVUE DES DEUX MONDES.
Le chien basset a quelque chose dans son allure générale qui rap-
pelle la difformité du nain achondroplasique. La tête est volumineuse,
le tronc est râblé et vigoureux; les membres seuls sont ridiculement
eourts, tantôt droits, tantôt arqués et torses, comme s'ils avaient fléchi
sous le poids du corps. Cette race est fort ancienne. Les monomens
de TËgypte reproduisent fréquemment la figure du basset à jambes
torses. Un autre exemple du même genre de conformation est fourni
par les bœufs « natos » qui ont existé pendant un siècle environ au
Mexique, au Chili et dans la République Argentine. C'est une race de
bétail, très basse sur jambes quoique de corpulence ordinaire, et dont
le museau écrasé ressemble à celui du chien bouledogue, comme si
L'altération des cartilages avait été poussée ici jusqu'à la disparition
des cartilages du nez. Les moutons « ancons » à pattes torses sont
aussi des espèces de moutons bassets dont les éleveurs ont maintenu
la race, tant qu'ils ont eu intérêt à le faire.
Tous ces animaux difformes ont conservé leur fécondité, et c'est
par des unions répétées, par des croisemens in and in que les éle-
veurs sont parvenus à fixer ce type individuel et à en faire un carac-
tère de race. A. Poncet a été frappé des rapprochemens qu'autorisent
ces exemples tirés du règne animal. Il lui semble établi qu'au temps
eu les nains étaient recherchés par les princes et les seigneurs, ils
étaient plus nombreux que de nos jours. Peut-être formaient-ils
alors une race, un groupe ethnique véritable, et peut-être aussi des
unions assorties présidaient-elles à la conservation de cette race.
La supposition n'a rien d'impossible, puisque ces êtres contrefaits sont
parfaitement aptes à se reproduire et qu'on les voit apparaître fré-
quemment par séries de deux et de trois dans une même famille. Mais
la possibilité d'un fait n'en prouve pas l'existence ; et malheureuse-
ment toute la doctrine dont nous parlons n'est qu'un échafaudage de
possibiUtés. Sous le bénéfice de cette expresse réserve, il nous sera
permis de dire que nous la trouvons intéressante et d'en continuer
>'exposé. Donc ces nains, après avoir longtemps subsisté à l'état de
collectivité, comme en témoignent les monumens de l'Egypte, les
vases céramiques de la Grèce et de Rome et les restes trouvés dans
les sépultures de l'âge de la pierre, auraient progressivement diminué
vers le milieu du moyen âge, et ne se montreraient plus aujourd'hui
qu'à l'état de rappel atavique d'une conformation qui disparait e^
qu'il n'y a vraiment pas lieu de regretter.
A. Dastre.
Digitized by VjOOQIC
CHRONIQUE DE LA QUINZAINE
30 septembre.
Le scopticisme inquiet, un peu découragé même, que nous mon-
trions, il y a quinze jours, au sujet des efforts tentés pour mettre fin
à la grève de Marseille, n'a été que trop justifié par les faits. Le der-
nier incident qui s'est produit est bien de nature, on en conviendra,
à inspirer des appréhensions : nous voulons parler du rejet de la sen-
tence d'arbitrage par les dockers et par les charbonniers. Les dockers
et les charbonniers avaient formellement accepté l'arbitrage de M. Ma-
gnan, ancien président de la Chambre de commerce : dès lors, on a
cru tout terminé. Mais, la sentence une fois rendue, ils ont jugé
qu'elle ne leur donnait pas une satisfaction suffisante, et l'ont
repoussée : cela n'est pas fait pour arranger les choses.
n y a eu, jusqu'à ce jour, trois périodes dans le développement de
cette malheureuse grève, et à chacune se rattache le nom d'un homme
de bonne volonté qui a essayé de la clore : le premier est celui de
M. Le Mée de la Salle, le second celui de M. Charles-Roux, le troisième
celui de M. Magnan. M. Le Mée de la Salle a été bientôt mis hors de
combat : nous avons rendu hommage à son courage, mais il ne se
doutait évidemment pas, lorsqu'il a entamé sa tâche, de toutes les dif-
ficultés qu'il devait y rencontrer. Son œuvre n'a pourtant pas été inu-
tile, loin de là! elle a contribué à éclairer la situation. C'est déjà
quelque chose que d'avoir relevé les écueils d'une mer démontée,
^près lui est venu M. Charles-Roux, dont tout le monde connaît la
>mpétence et la décision, et qui a certainement poussé la concilia-
on aussi loin que possible. Il a reçu, à cet égard, un témoignage
li n'est pas suspect, car c'est celui de M. Pelle tan. Ce qui auraU
Digitized by VjOOQIC
710 REVUE DES DEUX MONDES.
dû le recommander encore davantage, et surtout plus sérieusement,
à la confiance des inscrits maritimes, c'est que, pour venir à eux, il
s'est détaché de ce qu'on peut appeler le bloc patronal. Cette attitude,
de sa part, n'a pas laissé de causer quelques susceptibilités parmi
les autres Compagnies maritimes. Elles s'étaient promis de tenirferme
en face des ouvriers de toutes catégories jusqu'à ce qu'ils eussent
accepté leurs conditions, et c'est même pour se solidariser avec la
Compagnie des Messageries maritimes, la première atteinte, que les
autres avaient décidé le désarmement général. Malgré cela, les ou-
vriers ont vu M. Charles-Roux venir à eux avec un rameau d'olivier
à la main. Comment l'ont- ils reçu ? Avec une défiance arrogante, outra-
ge ante même, qui a failli tout gâter dès le premier moment. Dans une
réunion des inscrits, M. Rivelli, président de leur syndicat, s'est
exprimé sur le compte de M. Charles-Roux en termes tels que celui-ci
s'en est déclaré offensé, et a refusé d'avoir désormais aucun rapport
avec un pareil négociateur. Les journaux socialistes ont pris la défense
de M. Rivelli, en disant qu'il n'était pas obligé d'être bien élevé : sans
doute, mais ce n'est pas seulement un manque d'éducation qu'il a
montré, c'est encore un manque d'intelligence et de cœur. Singulier
état d'esprit que celui de certains ouvriers 1 Ils croient que, pour conti-
nuer de mériter la confiance de leurs camarades, ils ne peuvent causer
à demi-voix avec les patrons qu'à la condition de les injurier tout
haut. M. Charles-Roux a protesté et regimbé. Cependant il n'a pas
voulu faire retomber sur toute la corporation la faute d*un de ses
membres, bien que celui-ci fût son représentant officiel, et les négo-
ciations n'ont pas tardé à recommencer : c'est à peine si elles ont été
un moment interrompues, et nous ne relevons l'incident qu'à cause
de sa signification psychologique.*
Il faudrait descendre dans des détails techniques, qui n'intéresse-
raient peut-être que les spécialistes, pour rendre compte des négocia-
tions de M. Charles-Roux : contentons-nous de dire que le principal
dissentiment entre les inscrits et les Compagnies portait sur certaios
travaux supplémentaires justifiés par l'urgence de les accomplir,
travaux qui intéressaient quelquefois la sécurité des passagers, plus
souvent la conservation des marchandises ou des bagages, et dont
les inscrits prétendaient s'affranchir sous prétexte qu'ils ne rentraient
pas dans leur service, ou se faire rémunérer par une prime excep-
tionnelle. On voit tout de suite que la seconde prétention est ] i
légitime que la première : aussi M. Charles-Roux y a-t-il donné sa
faction. Il s'est refusé seijdement à tout ce qui aurait pu diminuer
Digitized by VjOOQIC
REVUE. — CHRONIQUE. 7H
le navire rantorité du commandement. Le devoir strict de l'inscrit est
de commencer par obéir aux ordres qu'il reçoit, sauf, s'il y a eu abus,
à en référer à qui de droit. M. Charles-Roux a rédigé un projet de con-
vention inspiré de ces idées générales, ni'a fait avec sa connaissance
des choses de la mer et la précision habituelle de son esprit, mais
avec on large sentiment d'équité et de bienveillance envers les ou-
vriers. Cette fois encore, on a pu espérer que l'entente allait se faire.
La grève ne se serait pas terminée pour cela, puisqu'il fallait aussi se
mettre d'accord avec les dockers et les charbonniers ; mais un pas
important aurait été fait vers la solution, et, comme il n'y a, dit-on,
que le premier qui coûte, peut-être les autres auraient-Us été faits
avec un moindre effort. Ces espérances favorables n'ont pas tardé à
se dissiper: les inscrits maritimes ont repoussé le projet de M. Charles-
Roux. Celui-ci est rentré sôus sa tente : nous voulons dire quil a
quitté Marseille et est parti pour la campagne. Entendait-il renon-
cer par là à toute négociation ultérieure? Non. M. Charles-Roux est
un homme de foi et d'action. Il n'abandonne pas si aisément l'œuvre
qu'il a entreprise. Mais il voulait donner aux esprits des ouvriers le
temps de se calmer et de revenir à une appréciation plus juste des
avantages qu'il leur avait offerts. Il n'a pas tardé, en effet, à renouer
des pourparlers avec M. Pénissat, directeur de l'inscription maritime.
On s'est repris à espérer : mais, nous l'avons dit, il fallait encore
s'entendre avec les [dockers et les charbonniers. L'accord ne parais-
sait pas irréalisable : certains symptômes donnaient à ci'oire qu'il y
avait chez les ouvriers du port quelque impatience de reprendre le
travail, et qu'il suffirait de leur en fournir honorablement les moyens.
Le régime des dockers a été fixé par un contrat qui ne date pas de
longtemps : il est de 1903. Conclu l'année dernière, comment expliquer
qu'il ait déjà besoin d'être remis sur le métier 7 Rien de plus simple :
c'est que le contrat de 1903 n'a pas cessé d'être violé par les ouvriers,
n l'a été dans son esprit et dans son texte. On peut naturellement chi-
caner sur le premier point, mais non sur le second. Nous avons déjà
parlé, et à maintes reprises, d'un des pires abus que les ouvriers ont
introduits dans leurs habitudes, à savoir les mises à l'index. Inscrits et
dockers en ont usé à qui mieux mieux, et c'est même le principal
motif qui a amené les Compagnies, après la grève des contremaîtres, à
désarmer les navires et à suspendre tout travail. Avec ce système, en
^et, toute autorité est impossible, tout commandement est méconnu.
land les ouvriers, à quelque catégorie qu'ils appartiennent, sont mé-
Dtens d'un de leurs chefs, ils le mettent à l'index, et ils se met-
Digitized by VjOOQIC
712 REVUE DES DEUX MONDES.
tent eux-m6mes en grève si l'exclusion qu'ils ont prononcée n'est pas
respectée. Or, pour ne parler que des dockers, le contrat de 1903 leur
interdit ces mises à l'index, puisqu'il établit en principe que le tra-
vail ne sera jamais suspendu, et que, pour tout litige, on en référera
à l'arbitrage. Il désigne]déjà l'arbitre : c'est ce même M. Magnan, à
l'intervention duquel patrons et ouvriers viennent effectiveiQent de
recourir. On voit donc que tout a été prévu, et que les ouvriers ont
une voie ouverte pour se faire rendre justice. En ont-ils] jamais usé
depuis l'année dernière ? Non, pas une seule fois, à notre connais-
sance. Le contrat a été comme s'il n'existait pas. Les dockers ont
multiplié les mises à l'index, et, toutes les fois qu'ils ont éprouvé un
mécontentement quelconque, ils ont cessé le travail d'une manière
plus ou moins étendue. Quant à leurs griefs, fondés ou non, ils ont été
presque quotidiens.
Peut-être les ouvriers ne se douteraient-ils pas qu'ils en ont en si
grand nombre, s'ils étaient livrés à eux-mêmes ; mais les syndicats ont
imaginé une sorte de magistrature dans la personne des délégués aux
chantiers, chargés en principe de surveiller tout ce qui s'y passe, et
qui n'ont pas tardé à émettre la prétention d'y tout diriger. Les patrons
se sont plaints de la manière dont les délégués comprenaient leur rôle
et le remplissaient; ils ont [demandé formellement leur suppression ;
c'est une des conditions qu'ils ont mises, dès le premier jour, à la reprise
du travail. Avons-nous besoin de dire que, agens des syndicats, les
délégués exercent leur tyrannie sur les ouvriers aussi bien que sur les
patrons ? Ils se mêlent en particulier de la manière dont se font les
embauchages : dès lors, la liberté des embauchages n'existe plus, et
c'est encore une des principales revendications du patronat. A moins
de stipulation contraire, il est de droit strict que les patrons embau-
chent qui ils veulent, et procèdent soit individuellement, soit collecti-
vement. Nous disons « à moins de stipulation contraire, » parce que
cette stipulation existe dans un contrat qui porte le nom de Contrat
Bessard : M. Bessard est le principal entrepreneur de charbonnage de
Marseille. Un des articles de cet arrangement porte que, « dans la me-
sure du possible, la priorité sera accordée aux ouvriers français dans
toutes les manipulations des quais et pour les appels aux syndiqués. »
Mais cette préférence attribuée soit aux syndiqués, soit aux ouvriers
français, ne peut dériver que d'une convention particulière, en dehors
de laquelle la liberté du patron reste absolue. Ce n'est pas ainsi qu(
l'entendent les ouvriers. Leur prétention est de substituer les embai
chages collectifs aux embauchages individuels, et de les faire faire p?
Digitized by VjOOQIC
REVUE. — CHRONIQUE. 713
llntermédiaire de leur syndicat. L' « Union maritime, » dont nous par-
lionSy il y a quinze jours, attribuerait, au contraire, la préférence pour
Tembauchage aux ouvriers qui s'y feraient inscrire. Le syndicat actuel
a vu naturellement une menace dans la création du syndicat futur,
avec les avantages qui seraient assurés à ses affiliés, et il en est ré-
sulté chez lui une préoccupation qui a encore augmenté ses exi-
gences.
Cependant l'arbitrage semblait devoir venir à bout de toutes ces
difficultés. L'arbitre était tout désigné d'avance, c'était M. Magnan : il
devait néanmoins être accepté à nouveau par les deux parties, pour
qu'il ne restât plus l'ombre d'une équivoque sur leur commune réso-
lution de s'en remettre à son autorité. Lar double acceptation a eu
lieu. Elle a été donnée dans les termes les plus formels, les plus
solennels, par les dockers et les charbonniers, et aussi par les patrons
M. Magnan n'avait plus qu'à rédiger sa sentence. Il l'a fait, et dans
les termes les plus sages. Le contrat de 1903, a-t-il dit, « se serait
suffi à lui-même s'il avait été loyalement exécuté. » n ne l'a pas
été : de là est venue la nécessité d'en fixer le sens. « n contient
implicitement, a déclaré l'arbitre, la. liberté d'embauchage, et par
conséquent la faculté pour le patron d'embaucher qui bon lui
semble, syndiqué ou non. » C'est un principe général, évident par lui-,
même, mais qui, dans les circonstances présentes, avait besoin d'être
affirmé et confirmé. Pour ce qui est du contrat individuel, M. Ma-
gnan déclare qu'il est aussi de droit commun : il n'est au pouvoir de
personne de l'interdire à qui voudrait en faire usage, ou de l'imposer
à qui voudrait s'en abstenir. L'accord de 1903 n'a pas parlé des
délégués des chantiers : par cela même, il ne les a pas interdits.
M. Magnan ne fait donc aucune difficulté d'en reconnaître la légitimité :
sur ce point important, il a donné raison aux ouvriers contre les'
patrons. Toutefois, en approuvant l'institution, il en a condamné
les excès. Le délégué, a-t-il dit, doit s'en tenir au simple rôle d'infor-
mateur, « sans s'ingérer en rien, soit directement, soit indirectement,
dans le fonctionnement du travail. » S'il y a des abus, il les signale,
il les dénonce ; mais ce n'est pas à lui qu'il appartient de les corriger.
Naturellement, les mises à l'index sont défendues. Telle a été, dans
ses lignes générales, la sentence arbitrale. M. Magnan a donné
satisfaction aux ouvriers sur un point, l'institution des délégués des
Gantiers, et aux patrons sur tous les autres. Pouvait-il en être autre-
ent? M. Magnan pouvait-il laisser porter atteinte à la liberté de
mbauchage, individuel ou collectif? Pouvait-il admettre que l'auto-
Digitized by VjOOQIC
714 REVUE DES DEUX MONDES.
rite dans les [chantiers restât en quelque sorte indivise entre les ou-
vriers et les patrons? Pouvait-il consacrer, sans détruire toutes les
autres, la liberté des mises à l'index? Non, certes ; mais s'U l'avait
{ait, les patrons auraient dû se soumettre. Pourquoi? Parce qu'ils
l'avaient promis, qu'ils en avaient donné leur parole et que leur
honneur y était engagé. Sans cela, il n'y a plus d'arbitrage possible.
L'obligation est la même pour les ouvriers ; cependant ils n'ont pas
hésité une minute à repousser la sentence aussitôt qu'ils l'ont connue.
Ou a pu croire, et quelques journaux ont dit qu'ils avaient agi aà
irato, qu'ils avaient cédé à un premier mouvement d'impatience et de
colère, mais qu'ils ne persévéreraient pas dans leur détermination.
C'était mal les connaître : ils y ont persévéré; ils ont maintenu le
lendemain, après une nuit de réflexion, leur [vote de la veille; ils ont
accepté la démission du président de leur syndicat, M. Manot, qui
avait été le principal négociateur de l'arbitrage, et même celle de tout
le bureau; ils en ont nonmié un autre, non sans avoir remercié l'an-
cien, pour la forme, de la bonne volonté qu'il avait déployée et des
services qu'il avait rendus, à peu près comme on donne un certificat
à un domestique lorsqu'on le met à la porte et qu'on le remplace.
L'échec de l'arbitrage a donc été complet, et assurément cela est
grave. Cette fois, la plupart des journaux socialistes ont été embar-
rassés pour justifier les ouvriers. V Humanité, organe de M. Jaurès, a
exprimé des regrets. Les ouvriers, a-t-elle dit, n'ont pas bien compris
les avantages qu'on leur accordait : ils se raviseront. Enfin, une sen-
tence arbitrale est moralement obligatoire, et les ouvriers marseillais
sont « des hommes d'honneur. »
Des « hommes d'honneur? » Sur ce mot, il faut s'entendre. Dieu
nous garde de contester que les ouvriers de Marseille ne soient des
hommes honorables, des hommes honnêtes! Ils le sont, à coup sfiir;
mais, pour ce qui est de l'honneur, ils viennent de montrer qu'ils n'en
avaient pas une notion très claire. L'honneur est un sentiment dû
en partie à l'éducation : le germe en est sans doute dans l'état de
nature, mais il a besoin d'être développé. Lorsqu'un homme d'hon-
neur a donné sa parole, il n',y a pas de considération d'intérêt qui
puisse le porter à y manquer. La révolte même de sa conscience
serait chez lui comprimée par un sentiment plus fort. Il a eu tort
peut-être de s'engager d'avance; mais, s'il l'a fait, il est lié. Évidem-
ment les ouvriers ont de l'honneur une conception différente. Ils i
avaientdéjà donné quelques exemples: ce dernier est le plusdémoi
stratif. L'instinct naturel n'admet chez eux aucune discipline moral
Digitized by VjOOQIC
BKVUB. — CHRONIQUE. 715
Lorsqu'ils acceptent Farbitrage, cela veut dire qu'ils s'y soumettront
si la sentence leur convient; sinon, non. Peut-être, et il faut Tespérer,
le jour viendra-tril où les progrès de leur éducation leur feront com-
prendre qu'avec l'honneur on ne transige pas; mais ce jour n'est pas
encore venu. En l'attendant, à quoi sert l'arbitrage? Que deviennent
même les projets de ceux qui proposent de le rendre obligatoire ? L'ar-
bitrage diffère d'un jugement en ce sens que, librement accepté par
les deux parties, il n'a d'autre sanction que leur libre et commun res-
pect de la parole donnée, n n'y a pas d'huissier, il n'y a pas de
gendarme qui puisse imposer ce respect; et, d'ailleurs, dans le cas dont
il s'agit, comment obligerait-on des ouvriers à travailler, s'ils ne le
veulent pas ? Le pouvoir humain y est impuissant. Que faire en pré-
sence d'un ouvrier qui, brutalement, cyniquement, décline la sentence
qu'il a lui-même sollicitée ? Rien. Dès lors, c'est la banqueroute de
l'arbitrage, et nul ne le déplore plus sincèrement que nous, car il n'y
a pas de meQleur moyen, ni de plus rapide, ni de plus sûr lorsque
l'arbitre est bien choisi, de résoudre des difficultés qui, autrement,
sont presque inexMcables : elles s'embrouillent, se compliquent et
s'aggravent à mesure qu'on cherche à les résoudre et qu'on y échoue.
Tel est le triste spectacle que nous donne Marseille en ce moment.
Il y a encore une lueur d'espoir dans l'initiative prise par les entre-
preneurs de la manutention, qui ont offert de donner du travail aux
ouvriers respectueux de la sentence arbitrale; mais le gouvernement
fera-t-îl respecter leur liberté ?
L'échec de l'arbitrage des dockers et des charbonniers devait
avoir et a eu un contre-coup immédiat sur les négociations que
M. Charles-Roux avait reprises et poursuivait d'autre part avec les
inscrits maritimes. L'accord avec les inscrits ne servirait à rien,
puisqu'il faudrait décharger les navires, avant de les armer à nou-
veau, et que les dockers seuls peuvent le faire. L'entente ne peut
être utile avec les uns qu'à la condition de s'étendre à tous les autres.
Jusque-là, point de sérieuse reprise du travail : la stagnation, la
miskre, et bientôt les sentimens que ces fléaux engendrent, avec
la menace de leurs douloureuses conséquences I Mais à qui la faute ?
En vérité, il n'y a pas d'incertitude possible sur l'attribution des res-
ponsabilités. En vain les dockers et les charbonniers cherchent-ils à
donner le change en s'écriant qu'ils veulent le contrat de 1903 sans
adjonction et sans commentaire. D'adjonction au contrat, nous n'en
connaissons qu'une, celle des délégués des chantiers : ce sont les
ouvriers qui l'ont faite et on la leur accordei. Quant au commen-
Digitized by VjOOQIC
716 REVUE DES DEUX MONDES.
taire, ce sont encore les ouvriers qui l'ont rendu indispensable.
Pourquoi î parce qu'ils ont violé le contrat, comme l'arbitre Ta re-
connu» et qu'ils entendent le violer encore. Ces violations incessantes
du contrat de 1903 ne sont pas autre chose que le commentaire qu'ils
en font eux-mdmes, et auquel il a bien fallu en substituer un autre.
Si le mot n'était pas trop faible pour la situation à laquelle il s*ap-
plique, nous dirions que les ouvriers de Ma^rseille sont des enfans
gâtés. On leur a tout permis ; on les a habitués à tout se permettre : il
en résulte chez eux une étrange facilité à l'irritation, à l'emporte-
ment, à la violence qui éclate à la moindre résistance qu'ils rencon-
trent. Les lois, ils s'en moquent; les contrats, ils y manquent ; lenr
parole, ils la donnent et la reprennent, sans bien se rendre compte
peut-être de l'énormité du procédé. Il faut qu'on leur cède, qu'on
leur obéisse, qu'on se soumette à leur volonté toujours^ fertile en
exigences nouvelles. Le malheur est qu'aucune industrie n'est pos-
sible dans de pareDles conditions.
Il y a des grèves ailleurs qu'en France, et en France, même ailleurs
qu'à Marseille ; mais elles n'ont nulle part' ailleurs le même caractère,
ni la môme durée. Il vient d'y en avoir plusieurs en Italie : elles ont
amené des désordres qui ont été réprimés avec une rigueur dont notre
bonne fortune nous a épargné la douloureuse obligation. Il y en a eu
une à Gênes, la rivale de Marseille : elle y a duré deux jours. Pour-
quoi est-ce seulement à Marseille que le phénomène se maintient, en
quelque sorte à l'état permanent, et se manifeste [avec une aggrava-
tion constante? Ne serait-ce pas parce que les ouvriers marseillais ont
l'impression que le gouvernement est avec eux et que, quoi qu'ils
fassent, ils n'épuiseront pas sa patience? M. Combes leur sourit;
M. Pelletan les encourage ; M. Trouillot, sans trop se risquer, mani-
feste de temps en temps en leur faveur. M. Jaurès leur donne des
conseils qu'ils ne suivent pas, mais il en donne aussi au gouverne-
ment qui s'empresse de s'y conformer. Là est la cause principale dn
mal. Elle n'est pas à MarseUle ; à Marseille, on n'en voit que l'effet.
L'état des esprits y est absolument révolutionnaire. La tranquillité
extérieure se maintient, mais sera-ce pour longtemps ? Les ouvriers
restent calmes, parce qu'ils ont confiance dans le gouvernement pour
assurer leur triomphe final. Qu'arrîverait-il le jour où cette dange--
reuse espérance viendrait à se dissiper ? Voilà un mois que la grève
se prolonge, et, jusqu'ici, toutes les étapes en ont été marquées '
une déception. Combien de semaines encore les choses pourront-e
durer ainsi ?
Digitized by VjOOQIC
REVUE. — CHRONIQUE. 717
Faut-il parler du Congrès que les libres penseurs viennent de tenir
à Rome ?
Après avoir dit qu'il s'est tenu à Rome, on en a tout dit : ailleurs,
il n'aurait eu aucun intérêt. M. Berthelot n'y est pas allé : il s'est
contenté de lui donner une adhésion publique par une lettre où il
approuve l'idée même de cette grande réunion et le choix de la ville
où elle a eu lieu. « La réunion du Congrès de la Libre Pensée à Rome,
a-t^il dit, est un signe des temps. » Sans doute, mais on peut l'entendre
dans des sens très différens. M. Berthelot a indiqué tout de suite le
sien. « Rome, écrit-il, a été le centre de l'oppression de la science et
de la pensée, pendant plus de quinze cents ans. C'était bien là le
puits de l'abtme, annoncé par l'Apocalypse, d'où sortaient les vapeurs
empestées de la superstition, du fanatisme et de l'inquisition, soule-
vées par la théocratie. » Ces expressions sontbien imagées. Mais, à les
supposer exactes, elles ne l'ont pas été pendant quinze cents ans de
suite, au moins d'une manière absolue, puisque M. Berthelot écrit un
peu plus loin : « Quels qu'aient été les crimes de la théocratie, nous
ne saurions [méconnaitre les bienfaits que la culture chrétienne a
répandus autrefois sur le monde. Elle a représenté une phase de la
civilisation, un stade aujourd'hui dépassé, au cours de l'évolution
progressive de l'humanité. » M. Berthelot proteste d'ailleurs contre
toute idée que les libres penseurs [pourraient 'à leur tour opprimer
ceux qui les ont opprimés autrefois; il parle éloquemment de tolé-
rance et de liberté, et il recommande à ses amis de conserver « tou-
jours la sérénité bienveillante qui convient, dit-il, à notre amour sincère
de la justice et de la vérité. » Lecture de cette lettre a été donnée au
Congrès qui n'a pas manqué de l'applaudir. Nous ne sommes pas sûrs
toutefois qu'il Tait approuvée d'un bout à Tautre : en tout cas, il ne
s'en est pas constamment inspiré.
Mais M. Berthelot croit-il lui-même que le choix de la ville de
Rome, surtout dans les circonstances actuelles, ait été inspiré parla
«sérénité bienveillante » qu'il recommande en termes si pressans? Il
nous semble, au contraire, qu'il y a dans ce choix une intention évi-
dente de lutte, de bataille, de polémique véhémente qui n'est pas celle
de l'illustre savant. M. Buisson nous apprend à son tour que plus
d'an congressiste, — français bien entendu, — n'a pas pu s'abstenir de
ier dans les rues de Rome : « Houl houl la calotte I » lorsqu'il voyait
asserun prêtre ou qu'il passait lui-même devant une église; mais il
constaté que ces manifestations de mauvais goût ne rencontraient
18 « le moindre écho, même au | milieu des quartiers populaires,
Digitized by VjOOQIC
718 REVUE DES DEUX MONDES.
même dans les rangs serrés des ouvriers italiens qui avaient quitté
leur travail pour venir manifester devant.les statues de Giordano
Bruno et de Garibaldi. » Gela prouve simplement que les ouvriers
romains sont mieux élevés que certains libres penseurs français, mais
non pas du tout, comme le crdt M. Buisson, que, en France du moins,
ce genre de manifestation ait « fait son temps. » Parce qu'il a lui-
même élevé sa pensée au-dessus de « la vieille polémique que Ion
appelait chez nous voltairienne » et dont il parle avec quelque dédain,
il s'imagine que Voltaire, que Rabelais et que M. Homais — il le
cite à côté des deux autres — ne sont plus. M. Buisson le dit, mais il
se trompe, et sur un millier de libres penseurs français, qui sont
allés à Rome avec lui, plus de la moitié seraient certainement très en
peine, si on les obligeait à faire preuve de libre pensée autrement
que par des manifestations d'impiété. Son idéal, à lui, est d*un autre
ordre; mais il est fort compliqué, et, s'il commence par la liberté, on
peut douter par momens qu'il finisse aussi par là. Compliqué, il Test
plus encore qu'on ne l'aurait cru. « La libre pensée, dit M. Buisson,
est laïque, démocratique et sociale, c'est-à-dire qu'au nom de la dignité
de la personne humaine, elle rejette, connue un triple joug, le pou-
voir abusif de l'autorité en matière religieuse, du privilège en ma-
tière politique et du capital en matière économique. » Donc, pour
être libre penseur aujourd'hui, il ne suffit pas d'être affranchi de
toute croyance au surnaturel, il faut encore avoir certaines idées
politiques qui restent d'ailleurs mal définies dans la formule de
M. Buisson, — car où sont les privilèges politiques qu'il propose
d'abolir? — et surtout, il faut être socialiste. C'est beaucoup! C'est
beaucoup plus qu'on n'exigeait autrefois ! Le catéchisme commence
à s'allonger et à s'alourdir de dogmes nouveaux.
Nous parlons de M. Buisson parce que, en l'absence de M. Ber-
thelot, il était sans doute le plus représentatif des libres penseurs fran-
çais à Rome; néanmoins, il n'a joué aucun rôle au Congrès. Per-
sonne d'ailleurs n'y en a joué le moindre : on n'en a même pas eu le
temps. Un autre de nos libres penseurs, M. Georges Lorand, a écrit
depuis avec sincérité : « La tenue même du Congrès ne pouvait avoir
qu'une importance accessoire à côté de la portée pratique du travail
préparatoire auquel il avait donné heu. » Nous faisons nos réserves sur
le second point, mais non pas sur le premier. Rien n'a été plus misé
rable que la tenue du Congrès. Personne n'y a rien entendu, et on £
fini par tout accepter de confiance, même les choses les plus contradic
toires. A un moment, les Français ayant voulu faire voter des propo-
Digitized by VjOOQIC
BEVUE. — CHRONIQUE. 719
sitions purement socialistes, xm tel vacarme s*est produit que le pré*
aident, éperdu, a levé la séance. Mais le lendemain, on a pensé que
le plus simple était de n'y pas regarder de si près et de répondre oui
à toutes les propositions qui avaient été ou qui pourraient encore être
faites. M. Lorand nous apprend toutefois que, par un reste de res-
pect humain, le président avait soin de faire remarquer quelquefois
que c'était par politesse qu'on b&clait ainsi la besogne et que cela ne
tirait pas à conséquence. M. Buisson en donne une explication plus
philosophique, si Ton veut. Le Congrès, dit-il, « a pensé que, n'étant
pas un concile, il n'était pas tenu de promulguer un Credo, un
formulaire, une sorte d'expression unique ayant le monopole de l'or-
thodoxie. Il a admis que la même inspiration qui nous est commune à
tous peut être traduite par chacun de nous dans sa langue, à sa ma-
nière, suivant son tour d'esprit, en toute liberté et avec la naturelle
diversité inséparable de la parfaite sincérité. C'est ainsi qu'ont été
adoptées tour à tour, et la déclaration de principes où j'avais cher-
ché à définir dans ses grandes lignes, la libre pensée, et la motion
Alleinane, et la motion Dozié, et la motion Augagneur, et plusieurs
autres qui, aux yeux d'un parlementarisme rigoureusement correct,
font double emploi. »
Mais aussi tout le monde s'en est allé content, comme d'une loterie
où tous les numéros auraient gagné quelque chose. Quelle cacophonie !
On n'avait peut-être jamais entendu la pareille, depuis la tour de Babel I
Qu'on ne croie pas cependant que nous désapprouvions cette manière
de procéder : elle est peut-être une condition de la Ubre pensée. En
tout cas elle maintient la liberté, mais il faut pour cela y persévérer
jusqu'au bout, et que chacun reste Ubre de croire et de professer
ce qu'il voudra, sans s'exposer à de fâcheuses déchéances. Est-ce ainsi
que M. Buisson l'entend? Nous n'oserions pas en répondre. Sa défini-
tion de la libre pensée, que le Congrès a votée comme les autres,
est très longue pour une définition : en voici quelques extraits. « La
libre pensée, dit-il, n'est pas une doctrine; elle est une méthode. »
Et M. Buisson fait à son tour un discours sur sa méthode. EUe consiste
à chercher la vérité en dehors de toute influence et de toute direc-
tion qui ne seraient pas strictement celles de la raison humaine. Soit:
mais si la raison humaine finit par reconnaître son insuffisance en
face de certains problèmes, M. Buisson lui en reconnalt-il le droit?
Si la raison humaine revient librement à la religion, M. Buisson le
tolérera-t-il ? A ses yeux comme aux nôtres, la liberté de l'erreur, même
de la pire, ne fait-elle pas partie inséparable de la libre conduite
Digitized by VjOOQIC
1
720 REVUE DES DEUX MONDES.
de son esprit? Nous pourrions, en somme, nous accommoder de sa
méthode s'il nous permettait d'en user nous-même à notre gré ;
mais il y a deux parties différentes dans la définition qu'il en donne :
Tune quelq[ue peu négative peut-être mais libérale, l'autre dogmatique
et impérieuse. « La libre pensée, dit-Q, ne pouvant se contenter d'opi-
nions purement spéculatives qui n'intéresseraient que la pensée indi-
viduelle, il lui appartient de fournir une règle de vie aussi bien aux
sociétés qu'aux individus... La libre pensée est donc logiquement géné-
ratrice d'une science sociale, d'une morale sociale et d'une esthétiqae
sociale qm, en se perfectionnant par les progrès mêmes de la conscience
publique, constitueront un régime de justice. » Grand merci : nous
voilà fixés 1 Nous avons quelque lieu de craindre qu'on ne nous
impose cette prétendue justice, sans attendre que les progrès de la
conscience publique l'aient suffisamment perfectionnée. Et n'estrce pas
précisément ce qui nous arrive aujourd'hui ?
Au reste, un des votes du Congrès est, à cet égard, plus significatif
que la plupart des autres : c'est celui d'une proposition de M. le pro-
fesseur Hœckel envoyant à M. Combes des félicitations et des encou-
ragemens. Nous voilà loin de la « sérénité bienveillante » de M. Ber-
thelot; mais c'est à cette conclusion que devait immanquablement
aboutir un Congrès tenu aujourd'hui à Rome; et a-t-il été fait pour
autre chose? Le Pape s'en est ému comme d'une offense, et il ne s est
pas trompé sur les intentions des congressistes : elles étaient offen-
santes pour la religion qu'il représente. 11 a protesté; il a même
ordonné des prières dans les églises pour effacer la profanation com-
mise. Le Pape s'est placé au point de vue religieux : mais, si on se
place, comme les libres penseurs eux-mêmes, au point de rue pure-
ment humain, on est surtout frappé de la prodigieuse stérilité de ce
Congrès. Il n'en est sorti ni une idée, ni un système, ni même une
méthode, car celle de M. Buisson n'est pas toute nouvelle. L'avorte-
ment, nous allions dire le fiasco, a été complet. Ce n'était vraiment pas
la peine d'aller à Rome pour donner un bon point à H. Combes, et il
nous semblait que M. le professeur Hœckel avait mieux à faire: il
s'a pas encore déchiffré toutes les énigmes de l'univers.
Francis Charmes.
Le Directeur^Gérant^
F. Brunetiérb.
Digitized by VjOOQIC
SOUVENIRS D'UN DIPLOMATE
RÉCITS ET PORTRAITS DU CONGRÈS DE BERLIN
LES ORrCINES ET LA CONSTITUTION DU CONGRÈS
Je ne prétends point faire ici Thistoirc du Congrès de Berlin;
il appartiendra aux écrivains de l'avenir d'en exposer complète-
ment les origines, les actes et les conséquences. Mon travail' est
beaucoup plus modeste, et je voudrais seulement résumer les
souvenirs que j'ai gardés de la haute assemblée dont j'ai été
secrétaire, exposer [a scène et les personnages, les principales
questions discutées et les décisions majeures. Toutefois cet évé-
nement a été trop considérable, il se rattache trop étroitement
aux péripéties qui l'ont précédé et qui avaient modifié profondé-
ment la face de l'Europe, il a trop fortement réagi sur les
affaires générales, pour qu'il soit possible de l'envisager isolément
et de s'abstenir de commentaires. On n'en donnerait qu'une idée
fausse, si l'on se bornait à retracer ses débuts et ses conclusions
immédiates; il me faut donc élargir le champ de cette étude, et
présenter quelques observations préliminaires pour éclairer le
tableau.
I
Il y a en effet une disproportion évidente entre l'objet stricte-
I dut officiel du Congrès et sa vaste envergure, entre le pro-
( amme étroit de ses délibérations et la place qu'il occupe dans
I i dernières années du xix^ siècle. Convoqué exclusivement pour
TOMi zxm. — > 1904. 46
Digitized by VjOOQIC
722 REVUE DES DteUi MONDES.
réviser la Convention conclue à San Stefano, le 3 mars 1878,
entre la Russie et l'Empire ottoman, attentif, comme il l'a été,
à se maintenir scrupuleusement dans ces limites, pourquoi et
comment a-t-il eu cependant un prestige et une influence qui,
malgré de nombreuses violations du pacte, subsistent encore?
Il n'a été qu'un épisode circonscrit, et il est devenu un acte de
premier rang. Il s'est contenté de remanier quelques territoires,
et voici qu'il a exercé une action et assumé involontairem^it une
responsabilité étrangères, en apparence, à son but spécial et à ce
qu'il a fait : pareil, si j'ose le dire, à un acteur dont le rôle res-
treint est en réalité le centre du drame, il marque la fin d'une
période et le commencement d'une autre.
Il faut, je crois, pour s'expliquer ces antithèses, se placer à
un point de vue très supérieur à celui où le Congrès s'était placé
lui-même. Sans doute, si l'on ne voit en lui que l'arbitre du
conflit turco-russe, soumis, comme tel, aux calculs et aux réserves
de la politique quotidienne, si on le juge d'après son travail
immédiat et le traité qui l'a résumé, on ne comprend pas son
retentissement et ses conséquences. Maiç si, s'élevant plus haut,
on étudie l'état de l'Europe au moment où il s'est réuni, l'en-
semble de circonstances qui l'avait rendu presque inévitable, on
l'envisagera comme l'agent, pour ainsi dire préétabli, d'une évo-
lution politique qui s'accomplissait en dehors de lui, qui s'est
produite et continuée simplement sous ses auspices. On ne sera
point surpris, dès lors, qu'il reste la date saillante dans les annales
diplomatiques de la fin du xix^' siècle, et qu'indirectement et sans
le savoir, avec tant de force et si longtemps, il ait pesé sur les
affaires européennes. On estimera qu'il a été ce qu'il devait être,
malgré ses tâtonnemens et ses contradictions, et l'on trouvera les
motifs logiques de sa grandeur dans son impérieuse opportunité.
Examinons d'abord quelle était la situation générale, à
l'époque où les Puissances décidèrent la manifestation de Berlin.
Après une période de vingt ans marquée par les trois grandes
guerres de 1859, de 1866 et de 1870, et enfin par celle de 1877-
1878, les relations internationales se trouvaient sensiblement
altérées et obscurcies par tant de chocs violens, par l'antago-
nisme latent des ambitions satisfaites ou déçues, et aussi, — ce
qui augmentait encore la confusion, — par l'invasion des idées
de la science et des théories modernes dans la diplomatie. On
était arrivé, au cours de tant de péripéties matérielles et mo-
Digitized by VjOOQIC
F
SOUVENIRS d'oN DIPLOMATE. 723
raies, à un tournant de la route et en présence d'élémens épajs.
Sans que ni Topinion publique ni les Cours se rendissent bien
compte, et dans toute son étendue, de la gravité de Tbeure (les
contemporains n'ont guère cette clairvoyance), elles se sentaient
instinctivement entourées de brume et dans un passage péril-
leux. L'avenir appartiendrait-il aux hégémonies suspectes ou
aux isolemens stériles ? On flottait au milieu de ces incertaines
perspectives, avec le désir de rencontrer un peu plus de lumière
et de sécurité, de prévenir de nouvelles secousses et de sauver
la transition entrevue, sinon par un acte bien défini dont la dis
cussion eût provoqué des difficultés sans nombre, du moins par
des pourparlers concilians et la poursuite d'un intérêt commun.
On aspirait à une direction. L'alliance des Trois Empereurs, au
lendemain de la guerre franco-allemande, n'avait été qu'un
expédient assez indécis et plutôt une formule qu'un engagement :
les autres gouvernemens y étaient d'ailleurs demeurés étrangers;
elle ne subsistait presque que pour mémoire, conmie un fait déjà
vieilli, et ne répondait pas à cette pensée d'apaisement qui se
révélait, — je l'ai souvent remarqué alors, — d'une façon si évi-
dente, dans le langage de tous les cercles diplomatiques. Au fond,
il y avait chez tous les Cabinets, même les prépondérans, une
tendance à l'étude des points de contact et des dispositions réci-
proques ; ils rappelaient volontiers la respectable tradition de
leur concert; en un mot on cherchait à retrouver et à remettre
en scène la personnalité conventionnelle qu'on a toujours appelée
« l'Europe. » C'était là en effet la première chose à faire pour se
recueillir après tant d'orages et donner une base à l'avenir. Sans
doute, il serait puéril de s'exagérer la valeur de cette souveraineté
nominale, et si peu homogène, qui s'affirme rarement dans sa
plénitude, soumise à l'action des intérêts divers, des événemens
qui l'ébranlent ou la paralysent, et parfois des maires du palais
qui la dominent : mais enfin elle est légitime, elle représente une
idée d'ordre, de stabilité, de droit commun, une cohésion rassu-
rante, au moins à première vue, un modus vivendi de belle appa-
rence, et, en somme, au-dessus des agitations qui se succèdent,
un pouvoir moral permanent. Trop peu concentré pour gêner
personne, ce pouvoir agréait à toutes les Cours, comme une force
c )llective éventuellement utile, toujours majestueuse, et en qui
s ) combinaient les avantages de l'union et les réserves de la
Iberté.
Digitized by VjOOQIC
721 Rf-rVUE DES DEUX MONDES.
Dans cet étal d'esprit, amené à la fois chez les diverses Puis-
suaces par la pression des lois historiques et par la situation indé-
cise et inquiétante où elles se voyaient placées, le conflit orien-
tal devait inévitablement fixer leur sentiment encore vague et
irrésolu. Il leur offrait l'occasion précieuse de se grouper, à Tabri
dune affaire soigneusement localisée, d'accomplir un acte consi-
dérable adéquat aux circonstances, sans rien compromettre, sans
soulever des dissentimens rétrospectifs et des discussions fon-
damentales qu'il eût été dangereux d'affronter. La proposition
d'un Congrès ainsi conçu fut donc acceptée sans objection et
même avec un empressement unanime. Elle conduisait au renou-
vellement du concert européen, tout en réservant prudemment
les questions redoutables, et se trouvait ainsi répondre à la fois
aux vues pacifiques et aux nécessités du temps.
Cette concordance était mémo la principale raison d'être de
la haute assemblée. S'il ne se fût agi que de rectifier les préli-
minaires de San Stefano, une simple conférence aurait suffi; on
aurait pu éviter de recourir à la procédure et à l'appareil gran-
diose d'un Congrès. Sans doute, comme les décisions à prendre
à propos de San Stefano affectaient plusieurs clauses du traité
de Paris, on se plaisait à rappeler qu'en principe les actes con-
clus collectivement ne doivent être modifiés que dans la même
forme et avec l'assentiment des signataires. Mais on n'invoquait
évidemment cette règle que parce qu'il convenait,dans le moment,
de la respecter. Est-il besoin de faire remarquer que, depuis les
traités de 1815 et de 1856, des changemens d'une tout autre
importance avaient été apportés à l'œuvre des Puissances, sans
qu'on eût provoqué les délibérations et les signatures de l'aréo-
page européen? Avait-on ressenti les mêmes scrupules et réclamé
le même droit en présence des événemens qui avaient trans-
formé l'Italie en 1859, l'Allemagne en 1866 et 1871, et altéré
l'ordre général et la légalité conventionnelle bien plus profon-
dément que les stipulations turco-russes? Pour que toutes les
Puissances fussent si bien d'accord, et voulussent domier à leur
réunion le même caractère imposant et exceptionnel qu'aux
assemblées de Vienne et de Paris, appelées, l'une à remanier la
carte du monde, l'autre à organiser les résultats d'une longue
guerre, où tous les grands États avaient été plus ou moins en-
gagées, il fallait qu'elles eussent le sentiment, confus peut-être,
mais irrésistible, d'un nouvel état de choses: il fallait qu'elles
Digitized by VjOOQIC
r
SOUVENIRS d'un DIPLOMATE. 725
eussent au moins entrevu qu'en 1878 on était au point d'inter-
section de deux périodes, et que le Congrès, démonstration de
paix et d'union, et, à ce titre, non moins nécessaire que ses devan-
ciers, n'aurait pas une moindra valeur, quels que fussent les pré-
textes spécieux et l'objet matériel' de ses délibérations.
Toutefois ces considérations étant plutôt spéculatives et imma-
nentes qu'urgentes et impulsives, le Congrès aurait pu rester
longtemps, sans la guerre turco-russe, dans le domaine des éven-
tualités abstraites : le pressentiment de l'Europe avait besoin,
comme toutes les énergies latentes, d'un incident soudain qui le
mit en éveil ; et il est évident que cette guerre a été la cause dé-
terminante de la résolution prise par les Puissances, et de tout
ce qui s'est ensuivi. Mais il convient de reconnaître, en même
temps, qu'elle n'eût vraisemblablement pas suffi pour amener la
convocation de l'assemblée, si les Cours, en outre des incitations
diverses que nous avons rappelées et de la lutte engagée dans les
Balkans, n'eussent trouvé dans leurs intérêts particuliers des
raisons décisives pour provoquer et pour accepter une réunion
aussi éclatante. Rien ne va de soi-même en ce monde, et, si
fortes que soient les convenances rationnelles et les occasions de
tait, elles n'aboutissent à des résultats pratiques et immédiats
que si elles s'ajustent aux calculs des contractans. Or le Congrès
avait précisément cette chance heureuse que, sous la forme qu'il
allait prendre, et tout en rétablissant une cohésion et une pon-
dération apparentes, si conformes au vœu général, il assurait h
chacune des Puissances, ambitieuses ou résignées, des avantages
qu'elles avaient à cœur d'obtenir. Un rapide examen de ces vues
spéciales achève de dégager les élémens complexes concentras
dans la pompeuse assemblée, dont ils ont à la fois favorisé rav(>-
nement, réduit le labeur et les conclusions, et préparé indirec-
tement l'essor.
II
L'Allemagne s'en félicitait à double titre : tandis qu'en 1856,
à Paris, le rôle de la Prusse n'avait été qu'accessoire, le nouvel
Empire serait, au contraire, prépondérant à Berlin où son chan-
ce er obtiendrait, de droit, et par la force des choses, llionneur
d( la présidence. 11 y avait là pour elle une sorte de consécration
d( sa cçloire. Le orince de Bismarck jouissait d'autant plus de ce
Digitized by VjOOQIC
726 REVUE DES DEUX MONDES.
triomphe personnel et national, que ses victoires de 1871 n'avaient
jamais été discutées par l'Europe, tandis qu'elle allait soumettre
à un contrôle sévère les succès de la Russie, et attester ainsi
combien elle redoutait moins le Cabinet de Pétersbourg que
celui de Berlin. Mais si ses vieilles rancunes contre le prince
Gortchakof se trouvaient satisfaites par sa prééminence prési-
dentielle, il avait en réalité un objectif beaucoup plus digne de
sou profond esprit. Certain de son ascendant sur l'assemblée
future, il voyait en elle surtout le meilleur auxiliaire de sa poli-
tique. Non seulement ce seul fait de la réunion européenne sous
sa direction impliquait un assentiment plus ou moins résigné,
mais officiel, à l'œuvre de toute sa vie, mais encore il en atten-
dait des résultats éminemment favorables aux projets d'avenir
qu'il avait conçus. Depuis longtemps il méditait de substituer à
l'entente vague des trois Empereurs une alliance intime et pré-
cise avec l'Âutriche-Hongrie, dans l'intention de détourner de
plus en plus le Cabinet de Vienne des affaires germaniques en le
poussant vers les pays slaves. La Russie était le principal
obstacle à ce plan ; mais l'Angleterre, si ardemment hostile aux
progrès de l'influence russe dans la péninsule des Balkans, et le
Congrès, évidemment disposé de même, devaient seconder volon-
tiers l'expansion de l'Autriche au delà du Danube. Le prince de
Bismarck, de concert avec le comte Andrassy, avait poursuivi
en conséquence avec Londres des pourparlers, fondés sur l'an-
nexion à la monarchie des Habsbourg de deux grandes provinces
slaves, la Bosnie et l'Herzégovine; et l'accord s'était établi facile-
ment sur cette combinaison entre les trois Cours. L'Angleterre y
voyait un échec aux prétentions panslavistes de Saint-Péters-
bourg; l'Autriche, un accroissement de territoire qui favorisait
ses ambitions orientales ; l'Allemagne, l'avantage de rendre un
signalé service à son alliée future, tout en la dirigeant dans la
voie où elle voulait l'engager. Le Congrès ne pouvait manquer,
dans ces conditions, d'agréer au chancelier allemand. Quant à
l'Autriche, elle appréciait si haut le profit qu'elle en devait atten-
dre, qu'avant même la Convention de San Stefano, et dès que la
défaite de la Turquie fut assurée, elle avait pris, en février 1878,
l'initiative de proposer aux grandes Cours la convocation de leurs
plénipotentiaires à Berlin.
En ce qui concerne l'Angleterre, elle avait pris fenvers la
Russie une attitude si belliqueuse, par l'envoi de sa flotte à la
Digitized by VjOOQIC
SOUVENIRS d'un DIPLOMATE. 727
Pointe du Sérail, et, depuis, par son énergique réprobation des
clauses de San Stefano, qu'elle n'eût pu, sans avoir Tair de se
défier de sa force, réclamer la première le concours de l'Europe .
Mais les ouvertures de l'Autriche, en la dispensant de cette dé-
marche, venaient au-devant de son désir d'une solution pacifique.
Elle ne doutait pas d'ailleurs qu'au prix de quelques modifi-
cations, elle n'obtint l'assentiment de tous les Cabinets aux princi-
pales mesures restrictives qu'elle entendaitimposer.,Elle arriverait
ainsi à son but; sans courir aucun risque, et« quant aux conces-
sions éventuelles qu'elle serait amenée à consentir, elle avait eu
soin, avec son art accoutumé, de les compenser à l'avance en
s'assurant une acquisition importante en dehors de la juridic^
tien du Congrès : elle avait déterminé la Porte à lui céder, par
une convention isolée, l'administration de l'ile de Chypre. Cette
affaire avait été conclue avant l'ouverture de nos séances, et si
mystérieusement qu'il n'en fut jamais question dans l'assemblée,
et que, notamment, nos plénipotentiaires français ne l'apprirent
qu'avec le plus grand étonnement pendant leur séjour à Berlin,
par la confidence calculée que m'en fit alors un des familiers de
lord Beaconsfield. Je me souviens même que, lorsque je leur
transmis l'avis officieux qui m'avait été donné sous forme de
conversation indifférente, M. Waddington s'écria d'abord que
« c'était impossible; » et je dois bien dire que cette façon dé-
tournée de nous faire connaître un acte aussi grave n'était pas
très correcte. Une communication plus précise nous fut adressée
ensuite ; mais, comme il s agissait là d'un arrangement conclu
librement entre deux Puissances et qui ne figurait pas au pro-
gramme des questions soumises à l'examen collectif des autres,
les gouvernemens^ jugèrent irrégulier, et, en tout cas, inopportun
de le relever. La Russie même demeura muette, soit qu'elle aussi
l'eût ignoré, soit qu'elle ait espéré obtenir, en s'abstenant discrè-
tement, quelques sérieux avantages : quant aux autres Cours,
elles voulaient avant tout éviter un incident. L'Angleterre se
trouva donc ainsi nantie d'un gage précieux, d'un territoire voisin
de l'Egypte et de la route de l'Inde, ei dont l'annexion déguisée
était même implicitement sanctionnée par le silence d'une assem-
bMe souveraine.
La France, il faut le reconnaître, .n'accédait pas au Congrès
a ec la même liberté d'esprit. Sa position était délicate et pénible,
i ; 1856, à Paris, elle avait occupé le premier rang qui, en 1878,
Digitized by VjOOQIC
728 REVUE DES DEUX MONDES.
appartenait à d'autres, et elle était appelée à se départir de h
réserve qu'elle observait depuis ses revers, pour coopérer, sons ia
présidence de rAUemagne, à une œuvre différente de la sienne.
Puis la conduite à tenir était fort embarrassante, entre les rémi-
niscences de l'alliance anglo-turque en Grimée, et nos intérêts
présens qui nous imposaient de ménager la Russie. Pendant les
quelques jours que j'avais passés à Paris, en revenant de Gons-
tantinople et availt de partir pour Berlin, j'avais remarqué dans
le sentiment public un certain malaise et une hésitation ^'agae.
Toutefois la réflexion avait peu à peu atténué chez nous cette im-
pression de la première heure. Le gouvernement, les Chambres,
et avec eux l'opinion publique avaient dominé une tristesse stérile
et vu les choses de plus haut. Il nous importait en effet, avant
tout, de sortir de l'isolement qui, depuis 1871, sans servir noti^
cause, entravait notre politique et ne lai9sait pas que d'être dan-
gereux ; le travail de reconstitution que nous accomplissions à
Imtérieur, devait se poursuivre au dehors : il était donc urgent pour
nous de ne pas nous renfermer dans une inertie qu'on eût volon-
tiers taxée de découragement et d'impuissance, et de montrer,
sur une vaste scène, avec une dignité modeste et ferme, la France
confiante en elle-même, soucieuse de ses traditions, et reprenant
sa place séculaire dans les Conseils de l'Europe. Nous en exclure
nous-mêmes, laisser discuter en dehors de nous des questions si
étroitement liées à notre histoire, c'eût été renoncer en quelque
sorte au droit d'intervention qui n'appartient qu'aux États signa-
taires des pactes internationaux, et nous réduire, soit à une sou-
mission silencieuse, soit à des protestations vaines. Notre sus-
ceptibilité malencontreuse eût aggravé ainsi les conséquences
de nos désastres : nous eussions eu l'air d'abdiquer. Nous avions
au contraire tout intérêt à attester notre vitalité par notre pré-
sence, à paraître au Congrès coname une Puissance modératrice,
partie intégrante de la souveraineté collective, et décidée à
maintenir sa légitime influence. C'était là en réalité la vraie po-
litique française. Et quant à la difficulté de manœuvrer entre les
Turcs et les Russes, elle n'était que superficielle. Les uns et les
autres ne pouvaient exiger de nous, dans les circonstances don-
nées, qu'une effective bienveillance. Nous avions d'ailleurs ~^i
en ce sens, pendant toute la campagne qui venait de finir : t it
en ne gardant à Constantinople, par déférence pour la Rus: e,
qu'un chargé d'affaires, nous n'avions cessé de témoigner î la
Digitized by VjOOQIC
SOUVENIRS d'un DIPLOMATE. 729
Porte beaucoup de sollicitude au cours de ces péripéties et une
sympathique émotion en présence de ses malheurs. Ce n'était
donc pour nos plénipotentiaires, sur ce terrain bien préparé,
qu*une affaire de tact et de prudence. J'ajouterai qu'avant d'adhé-
rer au Congrès, notre gouvernement avait sagement stipulé
qu'aucune controverse n'y serait élevée sur notre protectorat
religieux, non plus que sur aucune de nos affaires personnelles
dans le Levant. En résumé, si nos sentimens étaient quelque
peu complexes, d'un côté, il nous était impossible de reculer sans
déchéance, et, de l'autre, notre accession à nne assemblée aussi
solennelle mettait fin à une situation équivoque, nous permet-
tait de former et d'entretenir des relations utiles, et en nous
conservant notre place dans le cénacle des grandes Puissances,
nous faisait rentrer dans le mouvement dont nous ne devions
pas être plus longtemps écartés.
Le concours de l'Italie n'était pas moins certain. Sans doute,
elle ne cherchait point de bénéfice matériel, mais elle n'avait
encore siégé que dans des conférences, et en coopérant à la re-
constitution de l'Orient, considéré comme un des élémens indis-
pensables de l'ordre général, elle couronnait l'œuvre de son
unité. Assurément le jeune et brillant royaume, parachevé depuis
huit ans, n'avait besoin d'aucune confirmation, mais enfin il ne
pouvait lui être indifférent d'exercer ses prérogatives dans une
telle circonstance, et de prendre part à des délibérations d'une
importance si haute pour le présent et lavenir.
Je n'en dirai pas autant des deux belligérans : la Porte et la
Russie. Gomme elles avaient l'une et l'autre des sacrifices à subir,
elles arrivaient à Berlin résignées peut-être, à coup sûr, fort
sombres. Mais l'impulsion des événemens, plus forte que la vo-
lonté des hommes, les amenait au rendez-vous, sans qu'il leur fût
possible de s'y soustraire. Elles y étaient également contraintes,
celle-là par ses revers, et celle-ci par ses victoires. Pour la Tur-
quie, aucun doute possible : tout en sachant bien que l'interven
tion des Cours chrétiennes lui coûte toujours quelque chose,
puisque c'est leur intérêt et non pas le sien qu'elles poursuivent,
tout en n'augurant rien de bon d'une discussion sur les natio-
nalités de l'Empire, sur des réformes inconciliables avec son
dstence, et sur les limites de sa souveraineté réelle ou fictive,
i Porte comprenait qu*il ne lui restait aucun autre moyen de
;^ir contre San Stefano. Le Congrès seul pouvait diminuer
Digitized by VjOOQIC
730 REVUE DES DEUX MONDES.
rétendue de son désastre, et lui rendre, dans les Balkans et en
Asie, une part des territoires perdus. Si cher qu'elle dût la payer,
il lui importait de la recevoir et surtout d'échapper au tète-à-
téte avec le vainqueur.
La Russie, en face de la violente opposition anglaise et du
mécontentement sensible des autres Cabinets, se voyait dans
Taltemative d'entreprendre une lutte manifestement inégale, on
de céder plusieurs de ses conquêtes récentes. Elle n'avait d'ail-
leurs jamais espéré préserver toutes les clauses d'une convention
qualifiée seulement de « préliminaire, » et toute la question pour
elle était d'en sauvegarder le plus grand nombre possible. Puis,
elle regardait comme moins pénible de déférer à l'unanimité des
Cours qu'aux exigences de Londres : elle se flattait que l'assem-
blée serait plus impartiale et peut-être plus bienveillante que le
Foreign-Office, et qu'en présentant le consentement du Tsar
comme un hommage amical et méritoire au vœu de l'Europe, elle
obtiendrait une transaction meilleure.
m
Tout concourait donc à provoquer le Congrès et à lui assurer
la splendeur d'un mémorable événement, puisque les antécé-
dens historiques d'où il était issu se trouvaient d'accord avec
les convenances capitales, ou accidentelles et accessoires, des
Puissances. Il est vrai qu'il s'est borné à régler, et encore d'une
façon assez timide et équivoque, plusieurs difficultés orientales,
et que «c'est seulement par voie de déduction, au cours des faits
ultérieurs, qu'il a exercé sur les destinées du monde une autorité
très énergique, mais posthume. Ce double résultat était toutefois
parfaitement logique, et l'opinion générale ne s'y est point
trompée : d'un côté, elle a accepté et propagé le prestige du Con-
grès, sous l'impression du passé et avec le pressentiment de
l'avenir, et, de Tautre, elle n'a pas été déçue devant la réserve et
Vissue de ses travaux. La grandeur originaire et intrinsèque de
l'assemblée et la limitation de son programme, contradictoires
en apparence, étaient cependant d*accord l'une et Tautre avec
la pensée contemporaine. Sans doute, le Congrès représentait
un ensemble d'événemens, de forces et d'aspirations qui jus
tifiait pleinement son appareil, mais on savait aussi que soi
action immédiate ne pouvait s'affirmer que sur un terrain trèr
Digitized by VjOOQIC
SOUVENlftS DUN DIϻLOMATfi. 731
resserr(î, et que, si les Puissances s'entendaient bien pour con-
stater leur souveraineté, pour régulariser un peu la façade de
FédiQce, en un mot, pour procéder à une manifestation d'ordre
général, elles étaient extrêmement éloignées de toute entreprise
de nature à compromettre l'harmonie précaire qu'elles jugeaient
bon de déclarer, mais non pas d'approfondir.
Et d'ailleurs, si aucune illusion n'était possible sur ce point,
il faut ajouter aussi que, non seulement l'état des choses, mais
l'état des idées morales leur imposait la prudence. Après iant
d'incidens qui avaient troublé l'ancien équilibre et laissé beau-
coup de confusion dans tous les esprits, la diplomatie, eiU-elle
été plus indépendante des conditions matérielles et des posi-
tions acquises, demeurait dépourvue de principes et de con-
victions. Oscillant entre l'absolutisme des chancelleries et les
théories modernes des nationalités, des religions et des races,
elle n'osait suivre franchement aucun de ces systèmes, et, dans
le doute, depuis longtemps déjà, appliquait tantôt l'un, tantôt
l'autre, avec une timidité visible. Son incertitude et son scepti-
cisme lui interdisaient toute vaste tentative, et elle avait trop de
sagesse et d'expérience pour se risquer sans boussole, c'est-à-
dire sans législation précise, au milieu de questions orageuses.
Elle n'avait donc qu'à se renfermer dans l'étude du conflit
oriental, déjà si considérable par lui-même, en laissant à l'avenir
le soin de tirer de son œuvre mesurée et provisoire les consé-
quences qu'elle-même se sentait impuissante à dégager. On peut
dire que cette solution se confondait si bien avec l'idée même
de la réunion européenne, que les Cabinets eurent à peine beJ
soin de se prémunir alors contre des interprétations plus éten-
dues de leur mission, non plus que contre une déviation de
leurs débats. C'est ainsi que ce Congrès qui devait, quand môme,
devenir plus tard le centre de la politique générale, s'ouvrit sur
un plan spécial et qui l'isolait de l'avenir. Tant il est vrai que
souvent la portée d'un fait dépend moins de ce qu'il est, que de ce
qui le précède et le suit, et que sa forme officielle n'est pas la
mesure de ses destinées.
Quoi qu'il en soit, si les diverses Cours se plaisaient à laisser
'^ans la pénombre tout un monde de circonstances antérieures
l irréductibles, dont la force mystérieuse avait amené l'Europe
Berlin; si elles affectaient de ne voir que la question présente,
«18 s'occuper des résultats lointains de l'œuvre qu'elles allaient
Digitized by VjOOQIC
732 REVUE DES DEUX MONDIvS.
faire, du moins avaient-elles préparé avec beaucoup d'art et de
prévoyance les éiémens de transaction sur lesquels devait se
concentrer leur effort. Non seulement, elles étaient convenues de
s'entretenir exclusivement de la guerre turco-russe, mais encore,
avant même que la lutte ne fût terminée, et dès que la vic-
. toire définitive des armées du Tsar devint presque certaine,
TAngleterre et la Russie, sous Tœil bienveillant de rAltemagne
et de rAutriche-Hongrie, avaient, en réservant les détails, ainsi
que je Tai dit plus haut, à peu près déterminé leurs prétentions
réciproques dans une série d'échanges d'idées, assez vagues d'abord
puis successivement accentuées. Le prince Gortchakof dans une
dépêche solennelle, et, après lui, le comte Schouvalof dans ses
pourparlers avec lord Derby, à la fin de 1877, s'étaient déclarés
résolus à mener à bien leur entreprise, et avaient posé en prin-
cipe la nécessité absolue de mettre un terme « à la situation
déplorable des chrétiens soumis à la domination ottomane; »
puis, un peu plus tard, précisant mieux les intentions de leur
souverain, lorsque le succès fut plus assuré, ils avaient fixé
trois points essentiels : la création d'une Principauté bulgare
autonome; l'agrandissement delà Serbie et du Monténégro; enfin
une modification administrative en Bosnie-Herzégovine. D'autre
part, le Foreign Office avait maintenu énergiquement le dogme
de l'intégrité de TEmpire ottoman ; mais, en présence des clauses
de San Stefano, il avait admis, en thèse générale, une Princi-
pauté de Bulgarie, sans s'expliquer, il est vrai, sur son étendue,
et divers autres changemens à intervenir, notamment en Bosnie-
Herzégovine. Sur ce dernier point, et quels que fussent ses
accords avec Berlin et Vienne, la solution restait ostensiblement
subordonnée aux débats futurs. En même temps d'ailleurs,
comme on sait, il suivait secrètement avec la Porte la négocia-
tion de Chypre. La France avait, de son côté, réclamé et obtenu
de toutes les Cours le maintien de ses droits séculaires dans le
Levant. L'Autriche savait qu'elle aurait sa part sur le terrain
slave. Enfin, pour prévenir toute équivoque, le prince de Bis-
marck, dans son célèbre discours du 27 février 1878 au Reichstag,
avait tracé à grands traits la ligne de conduite qui serait suivie :
lui-même, affectant une modestie qui ne lui coûtait guère, et qui^
de plus, dégageait sa responsabilité sans nuire à aucun de se
projets, serait, disait-il, « non pas un arbitre, ni im magister, y
mais « un honnête courtier » entre les parties intéressées; e
Digitized by VjOOQIC
r
SOUVENIRS d'un DIPLOMATE. 733
quant u la pensée commune, il expliquait nettement qu'elle '^e
résumait dans l'affirmation de la souveraineté dos Puissances,
dans le vœu universel d'une paix solide et durable, dans la déci-
sion prise de n'examiner rien autre chose que la Convention
turco-nisse; et il exprimait l'espoir d'une prompte conclusion,
facilitée par des concessions équitables et pai* une bonne volonté
mutuelle.
Tel était donc l'aspect des choses, et. si la profonde signifi-
cation du Congrès demeurait dans l'ombre, toutes les disposi-
tions avaient été prises pour assurer le succès des négociations
orientales qu'il allait poursuivre, et auxquelles seules se rattache
désormais notre étude. Nous n avons plus à nous préoccuper du
caractère général de la haute assemblée dans les annales du
siècle, et nous devons maintenant concentrer notre attention sur
les délibérations, sur les hommes qui les ont dirigées, sur les
incidens politiques ou anecdotiques du séjour à Berlin, et sur les
décisions plus ou moins heureuses résumées dans le traité final.
Ce n'est pas tout sans doute, mais c'est uniquement ce que nous
avons vu, et n'étant qu'un modeste témoin, nous n'avons pas à
en dire davantage.
IV
L'opinion, dans tous les pays, approuvant pleinement la pro-
cédure adoptée par les Cours et voulant, avant tout, la fin des
inquiétudes que lui inspirait l'Orient, ne marchandait pas aux
plénipotentiaires la confiance et la popularité. Ajourner les ques-
tions irritantes, au moyen d'une manifestation pacifique unanime,
tel était son objectif suprême; et elle suivait les préparatifs
de la réunion internationale avec une curiosité bienveillante.
Sans s'arrêter à ce qu'il y avait de factice et d'aléatoire dans une
entente bornée à un seul différend, et qui ne pouvait s'établir
qu'en laissant de côté tous les autres grands intc^rôts du monde,
on attendait i'ouveilure des séances comme un événement
heureux. Les cercles diplomatiques, les salons, la presse com-
mentaient, exactement ou non, les intentions des personnages
investis des pleins pouvoirs de leurs gouvernemens. Tout s'effaçait
(levant cette pensée intense : on laissait provisoirement de côté
les autres affaires du moment, pour ne s'entretenir que des difli-
(ultés soumises à Tétude des plus illustres hommes d'Etal. Cepen-
Digitized by VjOOQIC
734 REVUE DES DEUX MONDES.
dant, et malgré les lacunes du programme^ il semblait qu'on eût
le pressentiment d'un acte appelé h dominer longtemps l'Europe,
au moins par Tenchainement des circonstances. Tout en ne par-
lant que de San Stefano et de la transaction à établir, on ma-
nifestait une sollicitude supérieure à un incident dont le
règlement amiable était pour ainsi dire prévu. En somme,
l'émotion était très vive partout et visible. A Berlin, l'impression
favorable s'accentuait plus qu'ailleurs : Torgueil national saluait
avec joie la perspective d'un spectacle, inconnu jusqu'alors à la
capitale de l'Empire. La ville, surtout aux alentours du palais
de la Gbancellerie, présentait une animation extraordinaire. Des
groupes populaires, accrus de nombreux étrangers, se formaient
« Sous les 'Tilleuls » et au coin des rues, et dissertaient du matin
au soir. La foule réservait évidemment le meilleur accueil aux
hôtes qu'elle était fière de recevoir.
On ne pensait partout qu'à la prochaine 3ntrée en scène des
représentans de TEurope, lorsqu'un dramatique épisode en dé-
tourna l'attention, pendant quelques jours. Le 2 juin, en plein
midi, l'empereur Guillaume, passant en voiture découverte aux
« Linden, » fut blessé d'un coup de fusil tiré d'une fenêtre par
un anarchiste Saxon nommé Nobiling. Immédiatement informé
à l'hôtel de l'ambassade, qui est situé à très peu de distance, je
me rendis en hâte sur le lieu de l'attentat. Une multitude s'était
déjà rassemblée devant la maison oti la police venait d'arrêter
l'assassin, et ses violentes manifestations de colère éclataient de
toutes parts, tandis que, le long de l'avenue et dans les rues adja-
centes, des vivats enthousiastes accompagnaient le souverain
jusqu'au palais impérial. Au moment où j'arrivais, la voiture,
où les agens avaient entraîné le criminel, s'éloignait rapidement :
l'un d'eux, resté dans la maison, s'avança sur le balcon et montra
l'arme du régicide. Il n'y eut qu'un cri d'indignation et de dou-
leur; et lagitation ne s'apaisa que plusieurs heures plus tard,
lorsqu'on apprit que le souverain n'ayant été atteint qu'au bras et
au poignet, sa vie ne semblait pas en péril. Néanmoins, durant
deux ou trois jours, la persistance des attroupemens devant la
Résidence attesta le sentiment unanime des habitans de Berlin.
Ce crime troublait d'autant plus l'esprit public, qu'il survenait
peu de temps après une tentative analogue et démontrait Tachar-
nement des sectaires. En outre, une telle récidive paraissait plus
odieuse encore, au moment où l'Allemagne entière s'enorgueillis-
Digitized by VjOOQIC
SOUVENIRS d'un DIPLOMATE. 735'
sait de la réunion du Congrès. On craignit même un instant que
rassemblée ne fût ajournée ou transférée dans une autre ville. Ce
bruit se propagea assez sérieusement, le lendemain de l'attentat.
Mais le gouvernement allemand . estimait avec raison que les
intérêts en cause ne devaient subir aucun retard, et, personnel-
lement, il tenait à ne pas donner trop de retentissement à ce
triste épisode. Le prince impérial fut simplement chaîné d'ad-
ministrer l'État jusqu'à la guérison de l'Empereur, et d'accueillir
à sa place les plénipotentiaires.
Le 13 juin demeura donc la date de l'ouverture des séances,
ainsi qu'il avait été décidé, et les préparatifs matériels furent
poursuivis avec activité. Le palais Radziwill, vaste édifice de la
Wilhelmstrasse, où le Chancelier devait demeurer désormais,
avait été désigné comme siège du Congrès. La salle centrale
convenait parfaitement pour les réunions plénières : des salons
voisins furent réservés pour les commissions, les services du
secrétariat et les conversations particulières. Bien que les tra-
vaux d'aménagement fussent assez considérables, tout fut ter*
miné promptement,et, si les appartemens du prince de Bismarck
étaient encore un peu négligés, toutes les pièces d'apparat se
trouvaient, au jour dit, complètement disposées pour l'inaugu-
ration r
Le Chancelier, tout en surveillant ces détails avec l'attention
qu'il apportait aux moindres choses, avait organisé le secréta-
riat dont il devait présenter les titulaires à l'agrément de ses
collègues. Il en donna la direction à M. de Radowitz, ministre
d'Allemagne en Grèce, qui remplissait auprès de lui, par intérim,
des fonctions analogues à celles de notre directeur politique au
quai d'Orsay. Ce diplomate de race, fils d'un ancien ministre de
la monarchie prussienne, méritait à tous égards ce grand poste.
Non moins remarquable par l'activité que par la vigueur de son
esprit, il avait été formé par le Chancelier, qui appréciait ses
qualités rares. Celui-ci lui avait confié, en 1875, cette mystérieuse
mission à Saint-Pétersbourg dont la France avait été si vivement
émue : c'est assez dire combien il comptait sur sa discrétion, son
dévouement, et sa haute intelligence. M. de Radowitz parlait, avQc
une égale facilité, le français, l'anglais et le russe; il plaisait par
sa cordialité, la verve de sa conversation et sa grâce d'homme
du monde.
La rédaction des protocoles me fut remise. Le prince de Bis-
Digitized by VjOOQIC
736 REVUE DES DEUX MONDES.
marck et le gouvernement de la République étaient convenus
d*avance de cette nomination. Le français étant la langue di-
plomatique, il paraissait assez naturel que le premier secrétaire
de l'ambassade de France fût chargé de cette tiche. De plus,
j avais quelque expérience de ce travail, ayant été, l'année précé-
dente, secrétaire de la conférence de Constantinople. Le Chan-
celier, ainsi qu'on le verra plus loin, désirait d'ailleurs nous
ôtrc agréable en ce moment. J'avais sans doute à m'entendra
avec M. de Radowitz pour l'exacte reproduction des débats, mais
sans lui être subordonné, et chaque protocole, exclusivement
rédigé par mes soins, n'était soumis qu'à l'autorité du Congrès.
Je dois ajouter que mon collègue et moi n'avons jamais cessé
d'être parfaitement d'accord. Il préparait les ordres du jour,
veillait à la répartition du travail, élaborait les notes néces-
saires à la clarté de la discussion, relisait avec moi les projets
de protocole, et, surtout, se tenait, sous la direction du Président,
en communication continue et souvent confidentielle avec les
plénipotentiaires. Ma tâche, beaucoup moins complexe, ne
laissait pas cependant d'être parfois malaisée, puisque j'avais à
concentrer, dans une forme claire et brève, des discussions sou-
vent très longues et confuses, sans affaiblir ni exagérer la pensée
des orateurs; mais elle était très définie, et je n'avais à
m'occuper, à aucun degré, des affaires réservées au chef du secré-
tariat et aux adjoints que lui désigna le Chancelier.
Ceux-ci étaient tous des fonctionnaires de son Cabinet:
M. Busch, chef de section, dont il estimait à bon droit l'érudition
technique et le consciencieux travail ; le baron Holstein, l'un de
ses plus intimes et sagaces collaborateurs ; le comte Herbert de
Bismarck, son fils aine, qu'il avait à cœur d'initier à l'étude des
grandes questions, enfin un personnage singulier, M. Lothar
Bûcher, devenu l'un des agens de sa politique après avoir été
Tun des adeptes des théories socialistes. A propos de ce dernier
choix, je citerai une anecdote qui montre combien le chancelier
respectait l'étiquette. M. Lothar Bûcher, arrivé à un grade admi-
nistratif qui lui donnait le titre d'Excellence, ne pouvait régu-
lièrement être placé sous les ordres de M. de Radowitz dont le
rang hiérarchique était alors moins élevé. Comme celui-ci ne
devait avoir parmi ses collègues allemands ni supérieur, ni
égal, il fallait trouver un biais, et le comte Herbert vint, de la
part de son père, m'enlrctenir de ce problème. Nous en étions
Digitized by VjOOQIC
SOUVENIRS d'un DIPLOMATE. 737
assez embarrassés, quand je m'avisai d'une qualification en usage
dans diverses ambassades, celle de « secrétaire archiviste. » Elle
fut agréée sur-le-champ par le prince qui conféra à son can-
didat ces fonctions accessoires, qu'un des adjoints eût remplies
sans beaucoup de peine, mais qui étaient à la rigueur distinctes
de l'ensemble des services. C'est ainsi que le disciple de Lassalle,
revêtu de ces attributions qu'on jugea compatibles à la fois' avec
le bon ordre et avec sa dignité, fut admis dans le personnel du
Congrès.
J'ai fait allusion tout à l'heure aux motifs qui avaient amené
le chancelier à confier la rédaction des protocoles au premier
secrétaire de l'ambassade de France. Cette préférence ne m'était
point personnelle, au moins de la part du prince de Bismai*ck, qui
ne me connaissait que de nom : elle était donnée en réalité à mon
poste. Depuis quelque temps, et en vue de ses rapports avec
nos plénipotentiaires, dans une assemblée où il désirait trouver
partout des dispositions favorables, il s'attachait à montrer à
notre gouvernement une bonne volonté particulière. Au cours .
des pourparlers préparatoires, dans ses fréquens entretiens avec
notre ambassadeur, il nous témoignait la plus courtoise défé-
rence; il avait adopté avec empressement les vues et les réserves
de M. Waddington; il avait examiné avec l'un et l'autre, dans
le sens le plus conciliant, plusieurs points du programme général,
et donné ainsi à nos relations sur le terrain oriental les meil-
leures apparences. Le choix du rédacteur des protocoles s'accor-
dait avec cette conduite prévenante, dont assurément nous ne
nous exagérions pas la portée, mais qui, après tout, devait faci-
liter notre rôle au Congrès et atténuer nos soucis permanens.
L'entente s'était donc aisément établie là-dessus entre lui et
M. Waddington, et il voulut même l'accentuer en réservant au
secrétaire français un accueil spécialement affable. On me per-
mettra peut-être de rappeler ici une anecdote personnelle inté-
ressante, non pas en ce qui me concerne, mais parce que le chan-
celier y est en scène dans son intérieur, et, surtout, parce que le
mot de la fin donne la note des sentimens qu'il entendait alors
nous manifester.
Le jour où il s'installait au palais Radziwill, il me fit prier
par son fils Herbert à un diner où je serais seul avec sa famille
et lui. Je ne lui avais pas encore été présenté : j'allais lui
demander une simple audience ; notre ambassade fut surprise et
TOME xxjii. — 190i. 47
Digitized by VjOOQIC
738 REVUE DES DEUX MONDES.
très satisfaite de cette invitation gracieuse et inusitée. Il me
reçut avec une véritable aménité hospitalière, et une expression
souriante qui adoucissait singulièrement la rudesse de son visage
et rintensité de ses yeux bleu clair ombragés de sourcils en
broussailie. Pendant tout le repas, où en effet il n'y avait d'autres
convives que sa femme, ses enfans et M. de Radowitz, il donna
h son langage la forme d'une causerie intime, d'abord sur mon
prochain travail et sur ma carrière, puis sur les sujets les plus
variés d'histoire et de philosophie, entremêlant son discours de
réflexions et maximes politiques, et aussi de réminiscences de sa
vie, les unes et les autres d'ailleurs absolument étrangères à
nos années sombres. Il parlait le français lentement, mais faci-
lement, affectant çè et là d*hésiter sur telle ou telle expression,
lorsqu'il jugeait, avec une liberté hautaine et parfois ironique,
les hommes et les événemens du jour; mais, s'il avait l'air de
chercher son mot, c'était pour le mieux décocher, et il rencontrait
toujours le terme le plus juste et le plus aigu. Il passait rapide-
ment d'un sujet à l'autre, se complaisant dans des digressions
humoristiques, se prétendant lassé du pouvoir et désireux de
retrouver bientôt, dans la retraite, les plaisirs de la chasse et le
charme de la vie de famille au milieu des loisirs champêtres. Il
s'étendit ensuite longuement sur les complications orientales, les
incidens de la guerre turque, et malmena quelque peu la conduite
des Russes : « Ils auraient dû choisir, me dit-il, ou bien aller au
bout de leur idée et entrer à Constantinople, — car ils l'ont pu,
pendant huit jours, — ou bien alors ne pas tant exiger de la
Porte et ne pas provoquer ainsi l'intervention de l'Europe. Il n'y
a qu'un moment dans les choses : il faut le saisir. » Cette obser-
vation malveillante à l'adresse du prince Gortschakof, et qui ne
révélait que trop bien sa propre méthode politique, ne fut pas
autrement développée, et il continua de causer, au gré de sa fan-
taisie, tantôt grave et tantôt familière, de lui-même, de ses col-
lègues futurs, et aussi des menus détails de son labeur quoti-
dien. Je le trouvais évidemment dans une de ses bonnes heures,
et le foyer de cet homme, qui a si violemment agité le monde,
me parut extrêmement calme et simple. La princesse et sa fille
l'entouraient des soins les plus affectueux ; le respect de ses fils
n'avait rien de timide : son ascendant sur les siens semblait
s'exercer avec beaucoup de douceur. Il ne fit qu'une seule allu-
sion à son autorité de chef de famiUe : « Quant à moi, dit-il en
Digitized by VjOOQIC
SOUVENIRS DUN DIPLOMATE. 739
riant, à propos d'un mot échappé à l'un de ses enfans sur les
belles-mères, j'ai toujours très bien vécu avec la mienne, — pas
la première année, il est vrai; mais depuis lors, elle a compris,
et la paix a été complète. »
La conversation se poursuivît quelque temps encore avec
enjouement; mais comme j'allais prendre congé, son visage
devint tout à coup fort sérieux, et il s'étendit com plaisamment
sur les mérites des plénipotentiaires français : il fit avec chaleur
l'éloge du cointe de Saint-Vallier, s'exprima en termes sympa-
thiques sur M. Waddington qu'il avait vu, le matin même, pour
la première fois; enfin, avec l'intention visible de résumer sa
pensée actuelle à notre égard dans une dernière parole, i]
redressa sa haute taille et ajouta d'un ton ferme, après un ins-
tant de silence : « Je suis heureux que vous ayez été mon pre-
mier hôte dans cette maison, et il ne dépendra pas de moi qu'il
ne s'y passe jamais rien qui puisse être pénible à la France. »
J'allai, comme il n'en doutait pas, répéter à nos plénipoten-
tiaires, cette phrase préméditée, et significative au moins pour
la durée du Congrès.
Je me hâte de revenir à l'inauguration de nos séances. Les
représentans des Cours, arrivés successivement à Berlin, élabo-
raient en de fréquentes entrevues les principaux thèmes de leurs
débats ultérieurs. Déjà se dessinaient les groupes indiqués
d'avance par les situations et les aptitudes respectives : celui des
chefs de gouvernement investis d'une autorité supérieure : celui
des simples plénipotentiaires moins élevés en dignité, et appelés
& une collaboration pratique, détaillée et secondaire. La respon-
sabilité demeurait sans doute indivisible, et tous les membres
étaient égaux en droit, mais, en fait, les ministres d'État avaient
seuls l'initiative et la direction. Un nombreux personnel de fonc-
tionnaires techniques et de diplomates distingués entourait
chaque mission. Je citerai seulement le directeur du Cabinet de
lord Beaconsfield, M. Montagne Carry, maintenant pair d'An-
gleterre, MM. de Teschenberg et Schwegel, chefs de section au
ministère des Affaires étrangères de Vienne, M. Curtopassi, qui
fut peu après ministre d'Italie à Athènes, M. Herbette, qui a été
plus tard notre ambassadeur à Berlin, les généraux Simmons,
Anoutchine et Bobrikof, le baron Jomini, l'éminent collabora-
teur du chancelier russe, M. de Nelidof, l'un des signataires de
la convention de San Stefano et aujourd'hui ambassadeur à
Digitized by
GoogI(
740 REVUE DES DEUX MONDE».
Paris. Ces personnages ne devaient pas assister aux séances,
mais chacun d'eux apportait le concours de son expérience aux
représentans de son pays. Tous ces hâtes officiels entouraient le
Congrès d'un imposant cortège; en même temps, des rédacteurs
et correspondans de tous les journaux du monde, accourus à
Berlin, se préparaient à surexciter l'attention universelle par une
immense publicité.
Enân, le 13 juin, les plénipotentiaires, revêtus de brillans
uniformes et chamarrés de décorations, traversèrent en voitures
découvertes, sous le plus beau soleil, la foule rangée sur leur
passage et franchirent la grille du palais Radziwill. Ils furent
reçus dans le vestibule par M. de Radowitz ; le prince Gortscha-
kof, qui ne pouvait monter l'escalier, fut hissé dans un fauteuil
à poulies au premier étage : le prince de Bismarck les accueillit
tous à l'entrée du premier salon et les conduisit dans la salle
des séances. Une table en fer à cheval, couverte d'un tapis brun,
occupait le fond de la pièce, devant les fenêtres cintrées donnant
sur la cour d'honneur. Des fauteuils pareils, à dossier élevé,
avaient été disposés pour les membres de l'assemblée, et des
chaises, aux deux extrémités, pour les secrétaires . La veille, le
chancelier avait fixé les places et décidé que les plénipoten-
tiaires de chaque nationalité siégeraient à cdté les uns des autres,
dans l'ordre alphabétique des Puissances. Comme il y avait dix
sièges sur la même ligne du fond, le fauteuil présidentiel ne
pouvait pas être exactement au centre. Quand M. de Radowitz
et moi avions fait remarquer cette petite irrégularité au chan-
celier : « N'importe, répondit-il gaiement, je serai un peu trop à
droite, mais j'ai, pour le moment, quelque inclination vers ce
côté-là. » Il eut donc cinq de ses collègues à sa gauche et quatre
seulement à droite : les autres membres furent répartis dans
l'ordre indiqué sur les deux courbes du fer à cheval. Tout le
milieu de la salle resta vide, et nous fîmes placer, à l'extrémité
opposée, une seconde table destinée à recevoir les livres, do-
cumens, cartes géographiques, nécessaires aux recherches et aux
études immédiates.
Avant la constitution de rassemblée, le comte Andras
rédigea rapidement au crayon quelijues pluases dont j'ai gori
Digitized by VjOOQIC
SOUVENIRS d'un DIPLOMATE. ' 741
l'autograplie, par lesquelles il proposait à ses collègues d'adres-
ser à Tempereur Guillaume leurs vœux « pour le prompt réta-
blissement de sa santé. » La présidence fut déférée ensuite au
chancelier d'Allemagne, suivant Tusage, et le secrétariat fut
agréé et introduit. On s'assit alors, et le Président, seul debout,
prononça d'abord une courte allocution de bienvenue et de
remercîment, puis il lut une allocution, d'une remarquable
orthodoxie politique et qui se résumait dans le passage sui-
vant: <( Le traité de San Stefano étant, sur plusieurs points, de
nature à modifier Fétat des choses, tel qu'il se trouve fixé par les
convenlions européennes antérieures, » doit être « soumis à la
libre discussion des Cabinets signataires des actes de 1856 et de
1871, pour assurer, d'un commun accord, et sur la base de nou-
velles garanties, la paix dont l'Europe a tant besoin. » Cette
affirmation du droit des Puissances d'examiner toute modifica-
tion des traites signés par elles, était sans doute excellente et
parfaitement à sa place; mais il pouvait sembler assez étrange
qu'elle fût énoncée comme une vérité absolue, et avec tant de
conviction apparente, par le même homme qui, sans consulter
personne, avait successivement changé la situation assurée au
Danemark par le traité de Londres, à la Confédération germa-
nique, à TAutriche et à la France, par les traités de Vienne. Tou-
tefois, — et sans se faire illusion sur la valeur pratique d'une aussi
belle théorie, invoquée par l'homme d'État qui l'avait le moins
observée, — on n'avait qu'à se féliciter de la voir si explicitement
proclamée, et l'adhésion unanime des plénipotentiaires rendait
service à la cause du droit international si souvent dédaigné.
L'objet de leurs travaux étant ainsi défini, les assistans
prirent l'engagement de garder le secret sur leurs délibérations.
J'aime à penser que tous y ont été fidèles, bien que, par suite
sans doute de quelques inadvertances, l'exactitude de certaines
informations de la presse n'ait pas laissé, à plusieurs reprises,
de nous surprendre. On plaça, aussitôt après, la question bulgare
en tête du prochain ordre du jour, et l'on allait se séparer, quand
un incident imprévu mit un instant aux prises les représentans
de TAngleterre et de la Russie. Soit que lord Beaconsfield voulût
marquer sur-le-champ l'antagonisme des deux Cours, soit plutôt
qu'il prétendît donner satisfaction aux défiances de l'opinion
britannique, il demanda expressément que les troupes russes
campées auprès du Bosphore en fussent éloignées d'urgence. Sa
Digitized by VjOOQIC
742 REVUE DBS DEUX MONDES.
motion qiii visait, en termes peu ménagés, l'éventualité Se
conflits redoutables et même, disait-il, « la prise, à Timproviste,
de Gonstantinople, » fut relevée avec une vivacité légitime par
les ministres du Tsar, dont elle paraissait en effet suspecter la
loyauté. On fut très ému de cette escarmouche de mauvais au-
gure, et je vis le moment où la' discussion allait, dès la première
heure, prendre un ton fort acerbe. Mais le président, qui n'enten-
dait point que le débat vint à s'égarer sur une question aussi
délicate, y coupa court immédiatement par quelques paroles
énergiques. On vit alors combien son autorité était décisive.
Lord Beaconsfield n'insista point sur sa suggestion intempestive;
et n'y revint jamais. On s'ajourna ensuite à trois jours, pour que
les plénipotentiaires eussent le temps de se mieux connaître ef
de se concerter : ils devaient ensuite siéger sans désemparer
jusqu'à la fin.
VI
Je voudrais maintenant, d'après l'impression très vive que
j'ai gardée de chacun d'eux en séance, dans le monde et sou-
vent dans l'intimité, les placer sous les yeux de mes lecteurs.
Je n'en parlerai d'ailleurs qu'au point de vue spécial de mon
étude et du rôle qu'ils ont joué au Congrès : le prince de Bis-
mark comme président, et les autres comme inspirateurs ou col-
laborateurs plus ou moins actifs de l'œuvre commune.
On pouvait se demander si le caractère rude et altier du
chancelier de l'Empire s'accommoderait avec la mission délicate
et nuancée qu'il avait à remplir, dans une réunion circonspecte
et même assez ombrageuse. Son masque même, abrupt et tour-
menté, son type orageux si bien d'accord avec sa vie, la recti-
tude militaire de sa tête impérieuse et de son buste athlétique,
sa voix pesante et brusque semblaient convenir assez peu aux
fonctions présidentielles. Mais on vit bientôt — ce dont ceux
qui le connaissaient ne doutaient pas — à quel point il savait
adapter aux circonstances son tempérament absolu, et l'expres-
sion même de son visage. Sa complexe nature avait des res-
sources, sans effort et sans pose, pour toutes les situations et
pour tous les instans. De même que, dans ses entretiens intimes,
sa parole devenait aisément ondoyante, originale et enjouée, de
même sa diplomatie, inflexible au fond, prenait à l'occasion des
Digitized by VjOOQIC
—^
SOUVENIRS d'un DIPLOMATE. 743
fonnes accessibles et msinuantes, et, en dirigeant tes débats aussi
bien qu'en conversant avec ses collègues, il ne montrait pas
moins de verve et de bonne bumeur que de gravité robuste.
J'oserais presque dire qu'il n'a jamais été plus complètement
lui-même que dans ce fauteuil où il lui fallait à la fois compris
'mer avec une ténacité sévère les prétentions impatientes et les
discussions agitées, inspirer la confiance par une affabilité préve-
nante, enfin maintenir ses plans personnels en paraissant seule-
mient interpréter et résumer la volonté collective. On sentait, à
le voir si ferme et si alerte, le plein développement de ses qua-
lités diverses.: l'énergie indomptable et l'adresse savante; il les
combinait supérieurement dans ce poste pacifique dont la ma-
jesté couronnait sa belliqueuse existence ; et sa satisfaction inté-
rieure était visible dans son attitude calme et souriante.
Cette éclatante faveur de la fortune concordait d'ailleurs avec
ses intérêts qu'il ne perdait jamais de vue : « Quand on me
demande quelque cbose, me disait-il un jour, je regarde d'abord
ce que l'on m'offre; » et il accentuait sa pensée, en étendant ses
mains à égale hauteur, comme les plateaux de la balance. Or le
Congrès réalisait pour lui cet équilibre. Le chancelier donnait
son concours aux ambitions des uns et aux désirs d'apaisement
et de pondération dont les autres étaient animés, et il recevait
en échange, avec la consécration de la Suprématie allemande,
des moyens d'action adéquats à ses conceptions d'avenir. Aussi
conduisait-il les délibérations, en véritable modérateur, les déve-
loppant ou les resserrant avec autant d*art que de sérénité, pro-
voquant les concessions réciproques, éliminant les détails vains
ou confus, laissant dans la brume les points obscurs, pressant
les solutions plus ou moins justifiées et durables, mais actuelle-
ment suffisantes pour les autres et surtout pour lui-même. Au
cours de discussions, dont il ne fallait pas trop sonder les mys-
tères, la rapidité lui semblait la condition essentielle du succès,
et il ne donnait pas de répit à ses collègues. Lorsque le rédac*^
teur des protocoles, et parfois les plénipotentiaires lui deman-
daient un intervalle de repos, il ne les écoutait point : « Croyez-
moi, me disait-il du haut de sa taille de géant, le travail n'a
jamais tué personne. » Il lançait ce mot gaiment, avec la convic-
tion de sa vigueur physique et morale, en homme qui ne voit
que son but, et, de fait, grâce à ce labeur ininterrompu et si bien
dirigé, en trente jours la besogne fut achevée.
Digitized by VjOOQIC
n
744 REVUE DES DEUX MONDES.
Il est superflu de dire que les deux autres représentans de
rAUemagne secondaient leur chef avec la plus exacte discipline :
physiquement fort différens, ils se ressemblaient par le dévoue-
ment. Le prince de Hohenlohe, maigre et froid, avait la mine
anguleuse, les yeux creux et dilatés, le nez en bec d'aigle, le
sourire même sombre, la parole sèche et concise. M. de Bulow,
secrétaire d'État pour les Affaires étrangères, rappelait par sa
corpulence et les lignes rondes et placides de son visage entiè-
rement rasé, par ses longs cheveux blancs bouclés, par la man-
suétude de son regard et de son verbe onctueux, la physionomie
débonnaire de certains dignitaires ecclésiastiques. Mais sous ces
apparences bénignes, ce diplomate expert et fin reproduisait,
comme son collègue, sans dévier d'une ligne, la pensée impé-
rieuse du chancelier.
Dans ce cénacle d'aspect classique et austère, la figure sin-
gulière du premier ministre d'Autriche-Hongrie, le comte
Andrassy, frappait d'abord par le contraste. Ses* yeux noirs et
passionnés pétillaient sous la profonde arcade sourcilière : ses
cheveux frisés ondulaient sur son front: sa moustache relevée,
son visage un peu fatigué par une vie tumultueuse, ses uniformes
écarlates, surchargés de torsades d'or, donnaient moins l'im-
pression d'un négociateur que celle d'un artiste ardent ou d'un
capitaine héroïque. Il fallait se dégager des souvenirs de Metter-
nich et se rappeler la transformation récente de la monarchie
des Habsbourg au profit des élémens magyars, pour com-
prendre la situation prépondérante de ce grand seigneur roma-
nesque à la traditionnelle Cour de Vienne. Mais l'expression
puissante de son regard et l'habileté de son langage révélaient
un véritable chef de gouvernement. Il avait sans doute le tempé-
rament altier et ardent de sa race, mais, à la table du Congrès,
il traitait nettement et de haut les grandes affaires, dont il pour-
suivait la solution avec une âpre persévérance. Il est vrai que sa
désinvolture semblait parfois bizarre, mais sa nerveuse élo-
quence, sa conversation chatoyante s'accordaient si bien avec sa
destinée aventureuse, ses épreuves passées et sa grandeur pré-
sente! Lui-môme aimait à rappeler ces étonnantes vicissitudes:
c'était lui qui, — jadis condamné par contumace & être pendu
comme insurgé, en 1848, — répondait un jour, à Berlin, à un
compliment sur la Toison d'or qu'il portait au cou : « Oui, sans
doute, mais mon effigie a porté, en d'autres temps, un autre col-
Digitized by VjOOQIC
iv»=ï^
SOUVENIRS d'un DIPLOMATE. 745
lier. » Il parlait ainsi sans affectation, en effleurant de la main le
précieux joyau, moins séduit peut-être par le jeu de mots que par
l'intérêt dramatique des fluctuations de la fortune humaine. En
somme, qu'on vît en lui le paladin, l'homme d'État ou du monde,
il était fort à la mode dans les salons et il jouait dans l'assem-
blée l'un des premiers rôles. Il manœuvrait partout avec autant
d'énergie que d'élégance et d'apparente liberté d'esprit. Et il y
avait bien quelque mérite, en ce moment, où il couvait ses am-
bitions en Bosnie-Herzégovine, et où il combinait en secret avec
le prince de Bismarck cette triple alliance, œuvre inconsciente
du Congrès et destinée à devenir le facteur capital de la diplo-
matie européenne. J'ajoute que sa politique était parfaitement
servie par ses deux collègues : l'un, le baron Haymerlé, homme
de carrière et d'étude, et qui devait même lui succéder, aussi
agréable de manières que solidement érudit, complétait et for-
tifiait ses moyens d'action par une compétence technique indis-
cutable, comme un tacticien consommé exécute les conceptions
stratégiques d'un général en chef; l'autre, le comte Karolyi,
ambassadeur de François-Joseph à Berlin, donnait par la magni-
fibence de ses réceptions beaucoup d'éclat à la mission impé-
riale.
J'ai indiqué plus haut les difficultés de la tâche dévolue à
nos plénipotentiaires français. Je dois dire que les avances du
prince de Bismarck, et aussi les bons sentimens qui leur furent
manifestés par l'assemblée tout entière, la rendaient un peu
moins épineuse ; mais encore fallait-il bien comprendre et mesurer
la conduite à suivre, et obtenir par une attitude prudente et ferme
la pleine confiance de tous et le concours du Congrès à la recon-
stitution progressive de notre influence. On a beaucoup alors
critiqué nos représentans. Il sied, je crois, d'être plus juste : en
yérité, ils n'ont pas été inférieurs à ce qu'on devait en attendre,
et leur initiative s'est constamment produite sans ostentation et
sans défaillance. M. Waddington , depuis peu ministre des
Affaires étrangères, n'appartenait pas à la diplomatie; mais ses
études antérieures l'avaient initié à nos travaux ; il connaissait
au moins l'armature des questions orientales. Mais, ce qui valait
mieux que cette science un peu superficielle, il était d'un esprit
très circonspect et d'un jugement droit : orateur disert et cour-
tois, exercé aux manœuvres de la vie parlementaire, il réunis-
sait ainsi des qualités particulièrement utiles dans une assem-
Digitized by VjOOQIC
^^^^^■I
746 REVUE DES DEUX MONDES.
blée formée d'élémens hétérogènes qu'il convenait de ménager.
Sa physionomie ouverte, son caractère loyal et conciliant, plai-
saient à ses collègues : il défendait son opinion énergi({uementy
mais il montrait une aimable déférence à celle des autres, et Ton
ne surprenait dans ses discours ni subtilités, ni pièges. La poli-
tique « des mains net les » n'était pas assurément chez lui une
préférence et encore moins une doctrine; toutefois, comme nous
ne pouvions pas alors en avoir ostensiblement d-autre, il valait
certes mieux paraître spontanément modestes qu'impatiens et
déQUs. M. Waddington avait bien ses vues du côté de Tunis,
mais il jugeait qu'il fallait seulement tàter et préparer le ter-
rain, et, en attendant, recueillir le bénéfice moral d'une con-
duite désintéressée. 11 s'était acquis de la sorte beaucoup de
crédit : son intervention était toujours acceptée volontiers, soit
qu'il affirmât nos droits séculaires dans le Levant, soit qu'il pro-
posât l'extension des frontières grecques, soit qu'il fît connaître
son sentiment sur les diverses affaires en discussion. Bien qu'il
eût retenu de son origine anglaise une prédilection pour le Ca-
binet de Londres, son patriotisme français incontestable et son
impartialité naturelle inspiraient la plus haute estime, et, très
souvent, sa parole habile et sincère ralliait à son avis l'unani-
mité de ses auditeurs. Il avait d'ailleurs auprès de lui, pour aider
et éclairer au besoin sa marche, dans ce milieu nouveau pour
lui, un diplomate supérieur, son intime ami, le comte de Saint-
Vallier, accrédité depuis plusieurs mois à la cour d'Allemagne.
Cet ambassadeur de premier ordre a laissé une impression
ineffaçable dans le souvenir de ceux qui l'ont connu. La des-
tinée lui avait prodigué les dons les plus rares, en même temps
que d'âpres rigueurs. Tout en lui, l'expression de ses traits,
l'éclat de ses yeux, sa voix accentuée, son élégance patricienne,
révélait une nature d'élite. Ses facultés justifiaient sa rapide
élévation, et il savait tempérer par le charme et la souplesse de
son esprit l'apparence un peu hautaine de son attitude. Mais il
payait cher ces faveurs de la fortune : depuis de longues années,
les crises intermittentes d'une maladie incurable, un squirre sto-
macal, épuisaient lentement ses forces. Il avait néanmoins pour-
suivi sa carrière, et s'était fait, en ses différens postes, une situa-
tion exceptionnelle. Chef du cabinet au quai d'Orsay, ministre à
Stuttgart avant la guerre de 1870, plus tard commissaire au
quartier général allemand à Nancy, puis sénateur et ambassadeur
Digitized by VjOOQIC
SOUVENIRS DUM DIPLOMATE. 747
à fierlin, il avait exercé partout un ascendant incontesté. Il do-
minait ses souffrances par un travail incessant et par ilntrépidité
de son ftme. Ce stoïque toujours militant avait pris une part con-
sidérable à la formation du Cabinet où siégeait M. Waddington ;
il dirigeait en mattre notre ambassade; il était l'un des plus
vigilans négociateurs du Congrès. J'ai vécu, durant cette période,
dans son intimité, et je me rappelle avec émotion la lutte de sa
volonté contre la maladie implacable. Pendant des journées de
jeûne, après des nuits sans sommeil, il se maintenait debout,
assistait aux fêtes officielles, controversait, en séance et dans les
couloirs, avec autant de fermeté que de précision. Ses collègues
appréciaient sa jeune maturité et la rectitude de sa sobre dia-
lectique, en même temps qu'ils étaient touchés de sa vaillance.
Toujours sur la brèche, il leur eût fait illusion, si le ravage in-
térieur n'eût été révélé par son visage pâle et amaigri ; mais on
devinait ses tristes heures, et il était vraiment environné des
sympathies les plus respectueuses. Il devait vivre plusieurs an-
nées encore de cette existence active et dramatique ; je l'ai vu,
peu de temps avant sa fin : son corps était vaincu, mais non pas
son courage : son caractère, sa pensée et son cœur n'avaient pas
fléchi.
Notre troisième plénipotentiaire, M. Desprez, depuis douze
«gis directeur des affaires politiques, donnait à la mission fran-
çaise le précieux concours de son imperturbable science. Par
ses longs services, son expérience de toutes les difficultés de
îond et de détail, par sa dextérité de plume et de langage, ce
bénédictin de la diplomatie avait sa place marquée au Congrès
n en a été l'un des plus laborieux auxiliaires, et, lorsqu'il s'est
agi de condenser les résultats des délibérations, il fut le princi-
pal rédacteur de la commission spéciale : le projet préparé par
lui est devenu, avec très peu de changemens^ le texte officiel du
traité de fierlin.
Le cabinet du Quirinal n'avait accrédité que deux représen-
tans : le comte Corti, ministre des Affaires étrangères, et le comte
de Launay, son ambassadeur en Allemagne. Celui-ci, homme
sage, instruit et affable, fort zélé, mais un peu méticuleux, sur-,
chargeait de tr.op de réserves et de réticences ses discours diffus,
et le comte Corti concentrait en sa personne l'autorité de la
mission. Ce diplomate, extrêmement spirituel, connaissait à fond
le métier. Dans des postes nombreux, il avait fait honneur aux
Digitized by VjOOQIC
748 RRVUE DES DEUX MONDES.
leçons de son ancien chef, M. de Cavôur. Son extérieur ne pré-
venait pas en sa faveur : il avait de petits yeux perçans et le nex
camard ; mais la distinction de ses manières, ses allures cordiales»
et surtout la verve, l'originalité de sa conversation incisive et
instructive, faisaient oublier son masque étrange. Il ne discourait
guère en séance, n'étant pas un orateur, mais il plaçait à propos
ses observations pratiques, ingénieuses, présentées sous une
forme persuasive. Dans les cercles intimes, il développait plus à
Taise, avec une nuance de causticité familière, ses réflexions tou-
jours justes et fines. Rien n'échappait à son coup d'œil péné-
trant : il avait sur les uns et les autres le mot expressif et
topique, et caractérisait les incidens et le fond des choses nette-
ment, sans parti pris et sans illusion. On le considérait comme
très clairvoyant et de bon conseil, et sïl devait à son titre de
premier représentant de l'Italie une certaine part de son crédit,
il s'était placé sur-le-champ, par sa valeur personnelle, en pleine
lumière, comme un homme qui parle de ce qu'il sait, qu'on
écoute toujours avec plaisir et profit.
La Porte n'avait pas été heureuse dans le choix de ses pléni-
potentiaires. Tandis qu'elle aurait dû faire défendre sa cause par
des Ottomans de grande envergure, elle l'avait remise à des
agens de second ordre et qui, de plus, pour diverses raisons, ne
pouvaient obtenir d'influence au Congrès. L'un, Carathéodory,
chef de la mission, était Hellène de race et de religion ; l'autre,
Méhémet-Ali, Prussien d'origine et renégat ; le troisième, Sadoul-
lah, insignifiant. Il y avait là, et nous le savions tous, un calcul
singulier de psychologie turque : on avait éprouvé à Gonstan-
tinople la plus vive répugnance à compromettre un grand per-
sonnage de rislam dans une négociation qui, tout en atténuant
les clauses de San Stefano, consacrerait, une fois de plus, des
empiétemens sur les domaines et sur la souveraineté du Sultan.
On préférait donc laisser la responsabilité à un raya, en se flattant
que les Cours chrétiennes prendraient cette nomination comme
un acte de déférence. Or rien n'était plus loin de leur pensée.
Elles n'ignoraient pas qu'à Stamboul un chrétien n'a jamais
qu'une position subalterne, et que la direction réelle des affaires
n'appartient qu'aux musulmans. Carathéodory, dont nul ne
méconnaissait assurément la haute intelligence, le caractère
sympathique, l'instruction très étendue et les mérites de diplo-
mate et d'écrivain^ n'en était pas moins un ministre transitoire
Digitized by VjOOQIC
SOUVENIRS d'un DIPLOMATE. 749
et un pacha de circonstance, et, comme tel, malgré ses rares
talens et ses laborieux efforts, demeurait sans action sur la haute
assemblée. Il avait lui-même trop de tact, pour ne pas sentir les
difGcultés de son rôle : il manquait d'autorité. Absolument dé-
voué à son maître, il n'était cependant pas investi de cette con-
fiance entière réservée, dans le Palais et à la Porte, — encore avec'
quelle' volonté capricieuse I — aux vieux serviteurs de la poli-
tique musulmane. Dans nos entretiens affectueux sur les affaires
présentes dont nous avions étudié ensemble, dix-huit mois
auparavant, les antécédens à la Conférence de Constantinople
où nous remplissions l'un et l'autre les fonctions de secrétaires,
je pressentais ses graves soucis en admirant son persévérant
courage. Ses collègues lui rendaient justice et lui montraient
Testime qu'il méritait si bien : mais outre qu'ils étaient tous
beaucoup plus préoccupés de leurs intérêts combinés que des
revendications et des plaintes de la Turquie, ils le regardaient
comme un subordonné attaché à une lâche ingrate et prédestiné
à la disgrâce.
Quant à Méhémet-Ali, la Porte s'était trompée plus encore.
On a dit qu'elle avait cru être habile, en députant à fierlin un
général né en Prusse. Peut-être avait-elle seulement cédé, une
seconde fois, à son désir d'être représentée par des agens qui ne
fussent point de race turque. Quoi qu'il en fût, elle avait bien mal
compris les sentimens du Congrès et surtout ceux du prince de
Bismarck. Â leurs yeux, Méhémet-Ali, échappé jadis de la
marine prussienne, devenu musulman, et dont les débuts dans la
carrière militaire ottomane avaient été favorisés, prétendait-on,
par des intimités suspectes, n'était, malgré sa conduite, discu-
table d'ailleurs, pendant la dernière guerre, qu'un aventurier
sans consistance. Sa présence irritait particulièrement le chance-
lier qui ne voyait en lui, me dit-il im jour, « qu'un gamin de
Berlin » affublé du titre de maréchal : « Ainsi, ajoutait-il avec
véhémence, me voilà obligé de placer, comme je le fais pour
tous les plénipotentiaires, un factionnaire allemand à la porte
dun déserteur et d'un renégat! » Il s'y résigna cependant;
mais, après l'avoir accueilli de son air le plus froid, il ne lui
parla jamais qu'avec une malveillance hautaine. Ce traitement
jlait vraiment un peu sévère. Méliémet-Ali avait quitté sa patrie
presque enfant : peut-être était-il calomnié ; en fait, il s'était dis-
tingué eur plusieurs chamos de bataille : il avait même une ce: -
Digitized by VjOOQIC
n
750 REVUE DBS DEUX MONDES.
taine culture philosophique et littéraire. Ce personnage singu-
lier a eu une fin tragique : peu de temps après le Congrès,
appelé en Albanie pour réprimer une insurrection, il fut cerné
par les rebelles, et périt les armes à la main. Le Sultan avait
eu tort de Timproviser diplomate, mais il avait eu raison de
compter sur son dévoûment et sa bravoure.
Avant de parler des plénipotentiaires anglais et russes, dont
l'antagonisme était, la question majeure, je dois faire remarquer
que l'attitude de leurs collègues à leur égard était délicate. Il fal-
lait à la fois tenir grand compte des prétentions britanniques et
des susceptibilités du Tsar, et, pour y parvenir, ne pas permettre
que rassemblée eût Taspect soit d'un champ clos, soit d'un tri-
bunal. La discussion ne devait pas se poursuivre ostensible*
ment entre les deux adversaires, et il était également inadmis^
sible que la Russie parût être citée à la barre de TEurope. Il est
juste de reconnaître qu'avec un art extrême les Puissances neu-
tres ont évité ce double écueil. Elles se sont attachées & faire de
leurs séances un cénacle d'amis recherchant, de bonne foi et eo
dehors de toute forme acrimonieuse, une combinaison d'équilibre;
à part quelques agitations de surface et quelques vivacités promp-
tement réprimées, elles sont arrivées par leur tact, leur fermeté
et leur prudence, à donner autant que possible à leurs échanges
d'idées l'aspect d'un travail général et à sauvegarder la sérénité
un peu factice de leurs délibérations. Elles y ont eu d'autant plus
de mérite que, d'un côté, comme on l'avait constaté à la première
séance, les dispositions réciproques de Londres et de Péters-
bourg étaient fort aigres, et que, d'autre part, les relations de»
chanceliers d'Allemagne et de Russie n'étaient point bienveil-
lantes. Mais, si la sagesse des uns et des autres, et aussi la dexté-
rité professionnelle, ont aplani ces aspérités, on verra, par la
suite de cette étude, que non seulement la politique défiante et
contradictoire des deux Cours rivales rendait leur œuvre mal
aisée, mais encore que la haute situation et le caractère des re-
présentans de Russie et d'Angleterre aggravaient les difficultés
de l'accord.
G^ Charles de Mour.
Digitized by VjOOQIC
L'ŒUVRE
DE
PIERRE DE RONSARD
Cinq livres à'Odes, parmi lesquelles il y en a de toutes les
sortes et de tous les modèles : de « Pindariques » et d' « Hora-
tienneSy » d' « Anacréontiques » et de « Catulliennes, » de courtes
et de longues, de familières et de solennelles, de guerrières et
d'amoureuses, d'ironiques et de sentimentales, de triomphales et
de satiriques ; — six ou sept livres A^ Amours ^ qui font ensemble
quelque huit mille vers, pour Gassandre, pour Marie, pour
« Astrée, » pour Hélène, pour « diverses, » où l'érudition et la
sensualité, la tendresse et la raillerie, la galanterie, le « grand
goût » et le mauvais, on peut même dire souvent le pire, la
préciosité, la mélancolie, la joie d'aimer, l'orgueil d'être poète,
le chagrin de vieillir s'expriment par les nuances d'une langue,
tantôt plus âpre et tantôt plus coulante, ou tantôt plus claire et
tantôt plus obscure, mais toujours éclatante et sonore; — deux
livres d'Hymnes^ c'est-à-dire de récits épiques, où le poète, à
force de vivre dans la fréquentation des anciens, semble, en
vérité, redevenu l'un d'eux, et, comme eux, invente des mythes;
— deux livres de Poèmes, que Ton pourrait appeler les caprices
de son imagination vagabonde, les loisirs, ou, comme on disait
alors, les « gayetés » d'une verve qui se déborde, et qui volon-
tiers retourne à cette gauloiserie dont presque aucun de nos
grands poètes n'a su entièrement se défendre; — quatre chants,
ou six mille vers, d'un poème épique inachevé ; des Élégies, des
Épigrammes, des Mascarades, des Épitaphes, les éloquens Dis-
Digitized by VjOOQIC
732 Tl^:^^JE des deux mondes.
cours des misèi^es de ce lenips: — 1 elle .est l'œuvre de Ronsard,
et, si l'on considère que rien de pareil ne s'était vn dans notre
langue, ni chez les Italiens, ni même chez lés anciens, où Pindare
n*a point composé de sonnets amoureux, ni Virgile d'Odes
héroïques, on se représentera sans peine Témerveillement des
contemporains. « Il s'est bien vu aux siècles passés des hommes
excellens en un genre de poésie, — a dit à ce propos, dans son
Oraison funèbre du poète, celui qui devait être plus tard le
cardinal du Perron ; — mais qui aient embrassé toutes les parties
de la poésie ensemble, comme celui-ci a fait, c'est ce qui ne
s'était point vu jusques à présent. » Et c'est pourquoi sans doute
il ne s'en est guère vu non plus, en aucun temps, que Ion ait
admiré davantage ; qui, de son vivant même, ait joui plus plei-
nement de sa gloire ; dont la souveraineté littéraire ait été plus
incontestée, ni enfin dont la fortune ou la destinée se soit dé-
ployée plus triomphalement que celle de Pierre de Ronsard,
gentilhomme vendômois, né le 2 ou le 11 septembre 1525, au
chftteau de la Poissonnière, et mort, en son prieuré de Saint-
Cosme-en-l'Isle, près de Tours, le 27 décembre 1585.
Les commencemens, il est vrai, les premiers commencemens,
n'ont pas laissé d'être difficiles. Le seigneur Louis de Ronsard,
chevalier de l'ordre de Saint-Michel, maître d'hôtel du roi Fran-
çois l^^f a contrarié la vocation poétique de son fils. La forma-
tion du jeune homme, dans la docte maison de Lazare de Baïf,
puis au collège de Goqueret, sous la discipline de Daurat, a été
lente et laborieuse. Chaude et vive, ensuite, a été la bataille qu'il
a fallu livrer contre les représentans de l'école de Marot! Quand
les quatre premiers li\Tes des Odes ont paru, en 1550, on a
commencé par s'en moquer, non seulement entre confrères, mais
à la Cour même, ce qui était grave ! Le spirituel et mordant
Mellin de Saint-Gelais, qui d'ailleurs pouvait invoquer le droit
de légitime défense, n'a rien négligé, semble-t-il, de ce qu'il
fallait faire pour fermer à cette impatiente et provocante jeu-
nesse les avenues de ses ambitions. Mais l'orage n'a pas duré.
La protection déclarée d'une seconde « Madame Marguerite, >»
sœur de Henri II, a réduit promptement les envieux au silence;
et, à dater de 1552, Ronsard est vainqueur, et les siens à sa
suite, ou plutôt ils sont vainqueurs ensemble, mais, ainsi qu'on
le dira plus tard, « l'action de toute une armée s'attribuant
toujours au chef qui la conduit, » c'est au nom de Ronsard que
Digitized by VjOOQIC
l'œuvre de pierre de RONSARD. /* 753
saltffche^pour n'en être plus désormais séparé, ni même dis-
tingué, Féclat de la gloire commune et Fimmortel honneur de
la Pléiade entière. On attaquera bien encore sa personne ! Cela
est de tous les temps; et, dans Thistoire de la littérature comme
dans l'histoire de Tart, — mais surtout dans l'histoire de la litté-
rature, parce que tout le monde y tient la plume, — il suffit
qu'une grande renommée s'élève, pour que les rivaux soient
tentés de s'en acquérir une, et on pourrait dire la même, rien
qn^en se mettant eix^ travers d'elle. Mais, du moins, ne contes-
tera-t-on ni le génie du poète, ni sa royauté littéraire. C'est au
bruit des acclamations qu'il avancera désormais dans la vie. On
ne 8'étonnera pas de l'entendre dire superbement, à ses adver-
saires mêmes :
... de ma plénitude,
Vous êtes tous remplisse suis seul votre étude;
Vous êtes tous issus de la grandeur de moi,
Vous êtes mes sujets, je suis seul votre Loi ;
Vous êtes mes ruisseaux, je suis votre fontaine I
L'étranger, — l'Allemand, l'Anglais, l'Italien.— ne lui té-
moigneront pas moins d'admiration que ses compatriotes. Et
quand enfin il mourra, vieux "avant Tftge, au lendemain de la
dernière et plus magnifique édition de ses Œuvres, Tin-folio de
15W, du Perron, dans une éloquente Oraison funèbre, et le pieux
disciple du poète, Claude Binet, dans le récit de sa Vie, feront
de lui comme un personnage de légende, dont la naissance,
accompagnée de gracieux prodiges, aura compensé, diront-ils,
par la gloire qu'elle devait jeter sm* le nom français, le désastre
et le deuil national de Pavie (1).
(1) 'Voici le texte de Binet : « Du mariage de Louis de Ronsard et de Jeanne de
Ghaudrier naquit Pierre de Ronsard, au château de la Poissonnière, au village de
Couture, en la Varenne du bas Vendômois, situé sur le bas d'un coteau qui regarde
la région septentrionale, un samedi 11 de septembre 1524, auquel jour le roi Fran-
çois !•» fut pris devant Pavie. Ei pourrait-on douter si en même temps la France
reçut par cette prise malencontreuse un plus grand dommage, ou un plus grand
bien par cette heureuse naissance, »
Il y a là-dessus deux difficultés, dont la première est que la bataille de Pavie
a eu lieu le 24 février 1525, non le 11 septembre ; et la seconde que, ni en 1524, ni
en 1525, le 11 de septembre ne tombait un « samedi », mais, en 1524, un dimanche,
et, en 1525, un lundi.
Pour écarter la dernière de ces difficultés M. Henri Longnon, dans une thèse
elffeore inédite, ou du moins en partie, sur ia Jeunesse de Ronsard, a ingénieu se-
in mt conjecturé que Ronsard aura lu, dans son livre de raison, le 11« de septembre
peur le 11% qui tomba en effet un samedi, en 1525; et. quant à la première, il peut
n(ia8 suffire que Ronsard suit né dans Tannée de Pavie.
TOME zxiii. — 190i. 49
Digitized by VjOOQIC
751 REVUE DES DEUX MONDES.
Gomment, et par quelles qualités, l'œuvre du grand poète jus-
tifie-t-elle cet enthousiasme? Le meilleur moyen de le dire serait
évidemment d'en suivre le développement chronologique, si nous
pouvions le déterminer avec exactitude; et puis, si la continuité
même n en était étrangement troublée par l'abondance des modi-
fications que Ronsard a fait subir à ses vers (1). Car, on sait bien,
h la vérité, que tel de ses recueils a paru en telle année, — la
première édition des Qdes^ par exemple, en 1550, ou celle des
AmoKvs en 1852, — mais d'une édition à une autre, le contenu
du recueil a changé. C'est ainsi qu'il faut soigneusement dis-
tinguer le premier Bocage^ qui a paru en 1550, d'un second ^o^o^e,
qui a paru en 1554, et tous les deux du Bocage Boy al ^ lequel d'ail-
leurs n'a pris ce titre, et n'a même été « constitué » qu'en 1584»
dans la dernière édition de ses Œuvres que Ronsard ait lui-même
donnée. En revanche, dans cette même édition, on ne trouve plus
trace ni du Bocage de 1554, ni de celui de 1550, et les pièces
qui les composaient, — quand encore le poète ne les a pas pure-
ment et simplement supprimées, comme V Hymne de France ou
VÉpitaphe de Babelais^ — sont réparties indistinctement dans telle
ou telle division de son œuvre. 11 serait d'ailleurs plaisant que
Ton disputât à Ronsard le droit d'en user de la sorte avec lui-
même, et nous nous en garderons bien! mais, de cette liberté
qu'il prend avec ses œuvres, on voit les difficultés qui résultent.
Elles peuvent aller jusqu'à nous induire en erreur sur la vérité
des sentimens, et, comme on dit aujourd'hui, sur la « psycho-
logie » de Ronsard, si, par exemple, nous ne faisions pas atten-
tion que les Amours de Cassandre sont un recueil de pièces
parues en dix fois, de 1582 à 1572, et les Amours de Marie un re-
cueil de pièces parues en huit fois, de 1555 à 1578. Quant aux
quatre premiers livres des Odes^ le contenu n'en a pas varié
moins de dix-huit fois, de 1550 à 1584, et nous pourrions dire
dix-neuf, si nous poussions la vérification jusqu'en 1587, où les
mêmes quatre livres, au lieu de cent vingt pièces, n'en contiennent
(1) Un professeur de littérature française à l'Université de Poitiers, M. Paul
Laumonier, s'est voué depuis quelques années à cette tÂche extrêmement labo-
rieuse, mais non pas inglorieuse, de débrouiller la bibliographie des Œuvres de
Ronsard, Je suis heureux de dire ici tout ce que le présent article doit à ses tra-
vaux et, plus particulièrement, à son précieux Tableau chronologique des Œuvres
de Ronsard. La Flèche, 1903, Eug. Besnier. Voyez aussi, dans la Revue d'histoire
littéraire de la France [janvier-mars 1902, janvier-mars et avril-juin 1908] ses
articles intitulés : Chronologie et variantes des poésies de Pierre de Ronsard,
Digitized by VjOOQIC
L ŒUVRE DE PIERRE DE RONSARD.
758
plus que cent-deux. L'intérêt de cette remarque est, incidem-
ment, d'établir que l'édition de 1587, — la première des éditions
posthumes, et soi-disant « revue, corrigée et augmentée par
l'auteur, avant son trépas, » — est, en réalité, moins complète que
Tin-folio de 1584, qui, de toutes les éditions de Ronsard, passe
pour être celle où ses scrupules auraient opéré le plus de chan-
gemens, et de retranchemens.
La question se complique encore de celle des « variantes. »
Les vers de Ronsard sont assurément les moins <( improviséis »
qu'il y ait au monde, et je ne crois pas que jamais poète se soit
plus « corrigé. » C'est ainsi, et pour n'en citer qu'un exemple,
que le premier des Sonnets à Cassandre :
Qui voudra voir comme Amour me surmonte. ••
n*est le même ni dans l'édition de 1567, ni dans l'édition de 1578,
ni. dans l'édition de 1584. Ronsard avait imprimé, en 1567 :
Qui voudra voir eomme Amour me surmonte
11 connaîtra combien peut la raison
Contre son trait, quand sa douce poison
Tourmente un cœur que la jeunesse enchante;
li connaîtra que je suis trop heureux
D'être en mourant nouveau Cygne amoureux,
Qui plus languit et plus doucement chante,
Il corrige, dans l'édition de 1578 :
Il connaîtra que faible est ma raison,
Contre son trait, quand sa douce poison
Corrompt ]e sang, tant le mal nous enchante!
n connaîtra que je suis trop heureux
D'être en mourant nouveau Cygne amoureux, .
Qui son obsèque à soi-même se chante.
Et il corrige enfin, dans l'in-folio de 1584 :
n connaîtra qu'Amour est sans raison,
Un doux abus, une belle poison,
Un vain espoir qui de vent nous vient paître.
Il connaîtra que l'homme se déçoit
Quand, plein d'erreur, un aveugle il reçoit
Pour sa conduite, un enfant pour son maître.
Digitized by
Google
756 REVUE DES DEUX MONDES.
Il y a dans le génie de Ronsard, que Ton croirait si glorieux de
sa propre « plénitude, » quelque chose d'inquiet, et, pour ainsi
parler, comme une perpétuelle angoisse de paraître inférieur à
son ambition... Mais on peut cependant, et à la condition de
laisser flotter quelques dates, distinguer trois « époques » dans cette
œuvre monumentale; la première qui s'est étendue de 1550 à
1560 ; la seconde, et de beaucoup la plus courte, que remplissent
à eux seuls les Discours des misères de ce temps, de 1560 à 1563;
et la troisième enfin, la plus longue^ mais non pas toujours la
mieux remplie, de 1563 à 1584.
I
Ce n'est pas une inquiétude quelconque, vague et indéter-
minée, mais rinquiétude précise du « mieux, » et, par consé-
quent, celle de la perfection ou de l'art, que trahissent les rema-
niemens et corrections de Ronsard. Et,^ en effet, Ronsard est
avant tout un « artiste, » ce qui ne veut pas dire qu'il soit in-
différent au contenu de son œuvre, mais pourtant qu'il attache à
la forme, telle du moins qu'il Ta conçue, une importance extrême
et peut-être, en un certain sens, excessive. Telle est la leçon qu'il
a tirée de la fréquentation des anciens, et, en particulier, de
colle de Pindare. On ne s'attend pas, sur ce nom de Pindare,
que nous parlions longuement ni à fond de cette poésie de
r « athlétisme, » qui est l'occasion, sinon la matière des Né-
jïiéennes ou des Olympiques, et nous nous contenterons de dire
que les victoires des Milon de Grotone tiennent peu de place dans
l'histoire de l'esprit humain. Cela est trop Grec pour nous! On
n'apprend à l'école de Pindare ni à « penser, » ni à « sentir; » et
Ronsard lui-même, plus mûr, jugera très librement un jour ce
souverain maître de sa jeunesse. Mais, encore qu'artificielle, ou
peut-être à cause qu'artificielle, il faut convenir que la forme de
l'ode pindarique, avec l'ampleur de son architecture; avec la
manière dont les mots, comme jadis les pierres des murs de
Thèbes, s'y assemblent en cadence, à l'appel de la musique ;
avec le complexe et harmonieux entrelacement de ses rythmes ;
avec la variété, l'inattendu, la contrariété de ses mouvemens;
avec la splendeur de ses images et le symbolisme confus de
sa mythologie, — si toutefois ce sont bien là quelques-unes des
q^ualités que ceux qui s'y connaissent, y vantent, — cette
Digitized by VjOOQIC
l'œuvre de pierre de RONSARD. 757
forme est belle, très belle, très savante, et on conçoit qu'elle ait
séduit Ronsard ! Il y avait, dans cette formule d'art, précisément
tout ce que Ronsard et ses amis se sentaient comme personnelle-
ment humiliés de ne pas trouver dans les proses rimées de
Marot et de ses prédécesseurs. On conçoit également qu'aux
exigences de cette forme savante, le généreux projet lui ait souri
d'adapter les qualités que personne encore n'avait reconnues dans
la langue française, mais qu'il y croyait contenues. Et on conçoit
enfin, pour toutes ces raisons, Teffet d'insolente nouveauté que
produisirent, en 1550, au lendemain de la Défense et Illustration
de la Langue françaisCy les quatre premiers livres des Odes.
« Pourquoi ce mot ô^Ode^ pédantesque et prétentieux, quand
nous avons celui de Chant ou de Chanson^ » demandait l'auteur
du Quintil Horatian? Les Odes répondaient victorieusement à
cette question, et, d'abord, par la diversité des combinaisons de
rythmes et par la variété de tons qui en font les premiers carac-
tères. Car, en essayant d'imiter Pindare, — ou peut-être et plutôt
encore, en se mettant sous la protection de ce grand nom, —
Ronsard ne s'est pas du tout emprisonné dans l'imitation de son
modèle, et à dire le vrai, l'influence d'Horace, ou celle du faux
Anacréon et des élégiaques latins, ne sont guère moins sensibles
dans trois au moins de ces quatre livres. Le premier seul est
même proprement pindarique, à la française ! et il est vrai qu'on y
trouve, entre autres pièces, celle qui a passé longtemps pour le
chef-d'œuvre de Ronsard en ce genre : c'est l'ode fameuse à Michel
de l'Hôpital, chancelier de France, en 816 vers, avec sa division en
« strophes, antistrophes, épodes, » ses allusions mythologiques,
et l'élan d'orgueil poétique dont elle est l'éloquente expres-
sion :
Errant par les champs de la grâce
Qui peint mes vers de ses couleurs
Par les bords Dircéans j'amasse.
L'élite des plus belles fleurs,
AOd qu'en pillant, je façonne
D'une laborieuse main,
La rondeur de cette couronne,
Trois fois torse d'un pli thébain...
L'inspiration en est haute; l'allure générale d'une belle fierté;
la langue, forte, ferme et précise; le mouvement d'une rare puiîj-
sance; — mais elle n'a paru qu'en 1552.
Digitized by VjOOQIC
788 . REVUE DES DEUX MONDES
II y avait beaucoup moins d'ambition dans les trois autres
livres, et Tinspiration en est même uniquement horatienne, ou
anacréontique. Et» aussi bien, on le sait, — ne fût-ce que pour
ravoir souvent entendu dire, — ni Tapplication au travail, ni la
passion de la gloire ne triompheront-elles jamais en Ronsard
du goût très vif de la volupté. La note « bachique, » dont le poète
abusera plus tard.
Versons ces roses sur ce vin
Près de ce vin versoes ces roses,
Et boivons l'un à Tautre, afin
Qu'au cœur nos tristesses encloses
Prennent en buvant quelque un...
cette note est rare dans le recueil de 1S50. La note épicurienne
est plus fréquente :
Jeune béante, maïs trop ontrecoidée
Des présens de Venus,
Quand tu verras ta peau toute ridée
Et tes cheveux chenus
Contre le temps et contre toi rebelle.
Diras en te tançant :
Que ne pensais-je, alors que j'étais belle,
Ce que Je vais pensant...
Faisons seulement observer que, s'il y a là de Tépicurisme,
il y a de la mélancolie dans cet épicurisme, j'entends cette mé-
lancolie qui sort, comme Ta dit Lucrèce, de Tépicurisme môme
et du sentiment de la brièveté de nos joies. L'idée de TAmour
et celle de la Mort s'associent volontiers, ou plutôt s'attirent l'une
l'autre dans l'imagination de Ronsard. Il est grave et sensuel à
la fois. Et tout cela suffisait à faire déjà de son premier recueil,
et quand il n'aurait que ce mérite unique, le recueil le plus
varié qu'on eût encore vu dans notre langue.
Cette variété se retrouve dans les combinaisons de mètres et
de rythmes qui ont fait de lui, dès ses premiers débuts, et pour
trois ou quatre cents ans, l'un des grands « inventeurs » qu'il
y ait dans Thistoire de notre poésie. Si l'on veut se donner
la sensation très nette de ce qu'ily a d'ingéniosité, de souplesse,
d'adresse dans la rythmique de Ronsard, plus encore que dans
sa métrique, on n'aura qu'à comparer les Odes avec les mal-
adroites et pénibles inventions de Marot dans sa traduction des
Psaumes, Strophes do dix, douze, treize, quinze, seize, dix-huit,
vingt vers, toutes ces massives architectures, dont il en reprend
Digitized by VjOOQIC
l'œUVKE de pierre de RONSARD. 739
quelques-tmes à Lemaire de Belges, Ronsard les manie toutes
avec la même aisance, — pn serait tenté de dire avec le même
sourire d'athlète vainqueur; — et on ne saurait imaginer, sans
l'avoir lu de très près, le parti qu'il tire, pour construire ces
choses en solidité, du vers sautillant de huit, ou du vers impair
et comme boiteux de sept syllabes. Il a d'ailleurs une prédilec-
tion marquée» dans ses premières Odes, pour les mètres impairs.
L'hymne qu'après tes combats,
Marot fil de ta victoire,
Prince heureux, n'égala pas
Les mérites de ta gloire.
Je confesse bien qu'à l'heure,
Sa plume était la meilleure.
Pour ombrager simplement,
Les premiers traits seulement!
Étant né d'un meilleur âge,
Et plus que lui studieux,
Je yeux parfaire l'ouvrage,
D'un art plus laborieux...
Livre I, Ode VL
[La victoire de François de Bourbon, comte d'Enghien, à Cérisoles,]
D'autres combinaisons sont plus savante^ et plus insolites,
comme celles de Y Ode à la fontaine Sellerie [II, Ode IX] que
Ton pourrait appeler, en vérité, le triomphe de l'impair, soit
cinq strophes ou stances, de sept vers chacune, et ces vers de
sept syllabes :
0 fontaine Bellerie I
Belle fontaine chérie
De nos nymphes, quand ton eau
Les cache au creux de ta source,
Fuyantes le satyreau,
Qui les pourchasse à la course
Jusqu'au bord de ton iliisseau...
Voici encore un joli entrelacement de rimes :
Fais rafraîchir mon vin de sorte,
Qu'il passe en froideur un glaçon;
Fais venir Jeanne, qu'elle apporte
Son luth pour dire une chanson.
Nous ballerons tous trois au soni
Et dis à Barbe qu'elle vienne,
Ses cheveux tors à la façon
D'uue folâtre Italienne l
[Livre H, Ode X.]
Digitized by VjOOQIC
^•
760 REVUE DES DEUX MONDES.
Et voici maintenant les combinaisons qui vont devenir, ou
qui sont d^jà classiques en naissant : la strophe de six Vers, ou
quatre alexandrins, séparés deux h deux par un vers de six syl-
labes :
Les don ces fleurs'd'Hymette aux abeilles agréent
Et les eaux de Tété les altérés recréent :
Mais ma peine obstinée
Se soulage en chantant sur ce bord, faiblement
Les maux auxquels Amour a misérablement
P •. Soumis ma destinée... ^
Livre III, Ode XVni.
K
i
[La complainte de Glauque à Scylle.]
Voici la strophe de six octosyllabes :
Sr Mignonne, allons voir si la rose
r Qui ce matin avait déclose
|, Sa robe de pourpre au soleil,
A point perdu cette vesprée
Les plis de sa robe pourprée,
£t son teint au vôtre pareil.
[ Livre l. Ode Xyn.
^, , [A sa maîtresse,]
\ Voici la stance de quatre vers :
\ Couché sous tes ombrages verts,
Gastine, je te chante,
Autant que les Grecs par leurs vers:
La forât d'Erymanthe...
i Livre II, Ode XV.
[La Forêt de Gastine.]
Et voici ei>fin des combinaisons qu'on regrettera qui n'aient
pas survécu, si Ronsard n'en a guère ni rythmé ni rimé de plus
heureuses :
La mort frappant de son dard
N'a égard
A la majesté royale ;
Les Empereurs aux bouviers,
Aux leviers
Les grands sceptres elle égale I
Et le nocher importun.
Un chacun
Digitized by VjOOQIC
rVî^/'
l'œuvre DB pierre Dfi RONSARD. 761
Presse en sa nacelte couTDa,
Et sans honneur, à la fois.
Met les rois
. Pêle-mêle avec la. tourbe.
Livre IIT, Ode IV.
[A Mgr le duc d^Orléans.]
Telle est encore la suivante :
Du soin de l'avenir ton cœur ne soit époint I
Mais, content du présent, ne te tourmente point
Des mondaines faveurs qui ne dureront point
Sans culbuter à terre.
Plus tôt que les buissons les pins audacieux,
Et le front des rochers qui menace les cieux,
Plus tôt que les cailloux qui ne trompent les yeux
Sont frappés du tonnerre.
livre m, Ode XV.
[A François de la Brosse] (1).
Négligeons les qualités de langue et de style que ces courtes
citations manifestent! N'en retenons pour le moment que la
^alité proprement « lyrique, » et je veux dire à la fois musi-
cale et plastique. C'a été l'un des rêves de la jeunesse de Ron-
sard que de renouer l'antique et légendaire alliance de la mu-
sique et de la poésie; et, aussi bien, les musiciens de son temps,
et les plus renommés, P. Certon, Goudimel, Janequin ont-ils
mis jusqu'à ses Sonnets en musique. Nous avons la notation
musicale de VOde d Michel de r Hôpital. Cette alliance ou
cette union intime des deux arts sera même le principal objet de
l'Académie qu'essaiera de fonder Charles IX. Et la tentative,
disons-le tout de suite, ne devait pas réussir I Elle ne devait pas
réussir, parce que nous n'étions déjà plus les anciens, en 1550,
mais « les gens d'alors, » pour qui la musique et la poésie, tout
en pouvant bien quelquefois s'unir, n'en étaient pas moins des
arts « indépendans » l'un de l'autre, comme la peinture l'est de
la sculpture, des arts complets et parfaits en soi. Mais, — et le
mot lui-même l'indique, — si le « lyrisme » se définit, entre autres
(1) VOde au duc d'Orléans n'a paru qu'en 1555, mais VOde à François de la
Brosse est dans le recueil de 1550, où elle est dédiée à Maclou de la Haye. On re-
trouYe la première de ces combinaisons de môtres dans l'Hymne de la sanlé, de
Du Bellay, et la seconde dans sa pièce Contre les Pétrarquistes.
Digitized by
Google
762 REVUE J>ES DEUX MONDES.
caractères^ par celui qu'il tient de son origine musicale, il ne se
pouvait pas que la subtilité du sens musical de Ronsard ne con-
tribuât au perfectionnement de la rythmique ; et ceci, c'est la
part de son effort où, certes, on vient de voir qu'il n'avait pas
échoué. Personne, plus ou autant que ce sourd, — car il était
sourd ou à demi, — n'a eu le sentiment des harmonies de la
langue. Presque toutes les combinaisons de rythmes et de mètres
dont le français est capable, il les a inventées, ou, ce qui
revient au «même, il les a le premier mises en faveur. Et
toutes celles qu'il avait inventées n'ont pas fait la même for-
tune, mais on n'en devait pas inventer de nouvelles, et, à nos
yeux comme aux yeux de ses contemporains, c'est là soii: premier
titre de gloire. Les Odes de Ronsard ont en quelque sorte dé-
terminé les types essentiels du lyrisme français, — nous ne
parlons encore que de la « forme, » — et fixé les modèles de
VOde, non seulement classique, mais romantique.
Est-ce uniquement et tout à fait le même dessein d'artiste
qui l'a guidé dans la composition de ses Amours, dont le pre-
mier recueil parait en 1552, avec le cinquième livre des Odes, et
dont la Continuation est datée de 1555 et 1556? Il avait dit dans
la Préface de la première édition des Odes: « Telles iïïVentions
[lecteur] te ferai-je encore voir dans mes autres livres où tu
pourras, si les Muses me favorisent, conune je l'espère, contem-
pler de plus près les saintes conceptions de Pindare, et ses admi-
rables inconstances que le temps nous avait si longuement
celées, et ferai encore revenir, si je puis, l'usage de la lyre,
aujourd'hui ressuscitée en Italie, laquelle lyre seule doit et peut
animer les vers et leur donner le juste poids de leur gravité. »
C'était une manière d'annoncer les trente-deux pages de musique
qu'on trouve à la fin de la première édition des Amours; c'en
était une aussi de déclarer que, comme on avait imité Pindare,
ainsi se proposait-on d'imiter Pétrarque et généralement tous les
Italiens, à la manière de du Bellay dans son Olive et de Scève
dans sa Délie. Ou, en d'autres termes encore, et conformément
aux intentions de la Défense et Illustration, après les « saintes
conceptions » de Pindare et généralement des anciens^ c'était
les « conceptions passionnées » des sonnettistes italiens, grands
et petits, fameux ou obscurs, au moyen desquelles on se pro-
posait d'enrichir, de magnifier, de diversifier, et d' « artialiser »
la langue française. .
Digitized by VjOOQIC
l'œuvre de pierre de RONSARD. 763
C'est ce qui pourrait presque nous dispenser de rechercher
curieusemeut quelles et qui furent cette « guerrière Cassandre »
qui remplit le premier livre des Amours, et cette « douce Marie »
qui en remplit la Contimtation. La Continuation des Amours de
Ronsardy tel est en effet le titre, le titre original et authentique
du second recueil; et n'esl-il pas significatif? L'objet de son
amour peut changer, mais les amours de Pierre de Ronsard
continuent ! Il aime en tant que poète, et sans doute il aime, il a
aimé sa Cassandre et sa Marie comme on aime sans avoir besoin
d'être poète, mais il a surtout aimé en elles le prétexte ou l'objet
de ses chants. L'amour très pur que le grand Pétrarque portait à
Laure de Noves ne l'a pas empêché, dit l'histoire, d'aimer une
autre femme, qui lui faisait des scènes, et aussi des enfans. C'est
ainsi que Ronsard, tout en chantant Cassandre et Marie, et même
à la fois deux Marie, ne dédaignait pas d'aimer moins platoni-
que ment quelque « chamberière; » et pourquoi non? si, comme il
a soin de le noter lui-même, des rois et des dieux lui en avaient
donné Texemple. Et cela ne nous rend pas du tout sa sincérité
suspecte ! Le plaisir est une chose, et l'amour, tel qu'on le com-
prenait parmi les poètes de la Pléiade, en est une autre. Mais
cela nous invite à ne pas tant chercher dans les Amours une
confession qu'une œuvre ou une tentative d'art, ni l'expression
des sentimens personnels de Ronsard que celle de son ambition
de surpasser les Italiens dans le sonnet d'amour.
Que l'on prenne donc, par exemple, l'admirable et volup-
tueux sonnet :
Je voudrais bien, richement jaunissant,
£n pluye d'or goutte à goutte descendre,
Dans le giron de ma belle Cassandre,
Lorsqu'en ses yeux le somme va glissant.
Puis, je voudrais en taureau blanchissant
Me transformer, pour sur mon dos la prendre,
Quand en avril par Therbe la plus tendre,
Elle va, ûeur, mille fleurs ravissant.
Je voudrais bien, pour abréger ma peine,
Être un Narcisse, et elle une fontaine,
Pour m'y plonger une nuit à séjour;
Et si voudrais que cette nuit encore
Fût ëtemelle; et que jamais l'Aurore
Pour m'éveiller ne rallumât le jour...
Digitized by VjOOQIC
^
764 REVUTÎ DES DEUX MONDES.
(ilst-ce bien ici Taccent de ia passion ? Si l'artiste est « amon-
rcux, » n'est-ce pas plutôt de son œuvre que de sa « belle Cas-
sandre? » Et nous, qu'admirons-nous d'un sonnet de ce genre,
rintensité du désir qu'il exprime? ou plutôt la parfaite beauté de
la traduction que le poète en donne, cette « pluie d'or » et ce « tau-
reau blanchissant, » qu'on dirait imités et comme transposés de
quelque toile de Paul Vérônèse, de sa Danaé ou de son Enlève-
ment d'Europe?
Il semble qu'au surplus nous ayons sur ce point l'aveu du
pointe luî-mème :
Amour, que n'aî-je en écrivant, la grâce
Divine, autant que j'ai la volonté !
Par mes écrits tu serais sui*monté,
Vieil enchanteur des vieux rochers de Thrace.
Plus haut encor que Pindare et quHorace,
J'appenderais à ta divinité,
Un livre fait de telle gravité,
Que du Bellay lui quitterait la place.
Si vive encor Laure par l'univers
Ne fuit volant dessus les thusques vers,
(Que notre siècle heureusement estime),
Gomme ton nom, honneur des vers françois
Victorieux des peuples et des Bois
S'envolerait sur l'aile de mes rimes.
On pourrait dire que tout Ronsard est dans ce sonnet, on
plus exactement toute la jeunesse de Ronsard et ses premières
ambitions. Oui, certainement, il a aimé Cassandre Salviati et
Marie Dupin! Mais, s'il les aime, c'est moins pour aimer, et parce
qu'il aime, que parce que lamour est une incomparable matière
à « mettre en vers français ; » et nous devons nous tenir assurés
que, s'il a souffert, c'est bien moins des rigueurs de Cassandre
ou de la fillette angevine, que, comme il nous le dit lui-même.
De n'avoir pas en écrivant, la gr&ce
Divine, autant qu'il a la volonté.
Si d'ailleurs nous ne nions pas pour cela que Ronsard ait
aimé Cassandre (1), ni qu*elle ait réellement existé, c'est que
quelques détails des Amours ne nous. le permettent pas, quelques
(1) Voyez sur la Cassandre de Ronsard l'intéressante brochure de M. Henri
Longnon. Paris, 1902, bureaux de la Revue hieloiique.
Digitized by VjOOQIC
l'œuvre de pierre de RONSARD. 765
indications chronologiques, de la nature de celle que le ppète
nous donne quand il nous apprend que ses amours ont duré sept
ans, de 1546 à 1553 : on ne porte point, semble-t-il, tant de pré-
cision dans la fiction pure ! Et c'est encore le commentaire dont
Remy Belleau, du vivant de Ronsard, a « illustré » la première
pièce de la Continuation des Amours. « L'auteur, nous dit-il, après
avoir chanté longuement sa Cassandre, voyant son service n'être
récompensé que de rigueurs et de croautés... délibéra, suivant
les remèdes de Lucrèce et cTOvidCj prendre la médecine propre et
iparliculière pour se puiser de ce mal, qui est de s'absenter de
la personne aimée, et par là se donner occasion d'en perdre du
tout le souvenir. Or, étant jeune, dispos, et désireux de son an-
cienne liberté, arriva en Anjou, voulant mettre fin à son mal-
heur, et éteindre, comme il fit, une vieille et ingrate amitié, pour
jamais ne s empêtrer des liens d amour. Mais un jour d'avril,
accompagné d'un sien ami, ralluma plus cruellement que devant
un nouveau feu dedans son cœur, et devint amoureux et affec-
tionné serviteur d'une jeune, belle, honnête et gracieuse maî-
tresse, laquelle il célèbre en cette seconde partie de ses Amours. »
La nature même de ces détails en semble garantir l'authenti-
cité, pour ne rien dire de ce que l'éloge même de Marie, « jeune,
belle, honnête et gracieuse, » enveloppe ou insinue d'injurieux
pour Cassandre. Manet sub pectore vulnus : la blessure n'est pas
encore fermée. Tout en aimant la fillette angevine,
— Fleur angevine de quinze ans,
l'appelle-t-il quelque part, — il lui souvient de la belle dame de
cour, de la <t riche Princesse, » dont la faveur flattait son amour-
propre ; et c'est ainsi que ses nouvelles amours donnent en quel-
que manière aux premières un degré de consistance historique et
de réalité qu'elles n'auraient pas sans cela.
Il n'y a point de curiosité maligne, ni d'indécence, à insister
sur ce point. Quelles et qui furent les maîtresses de Pierre de
Ronsard, gentilhomme vendômois, on pourrait assurément se
passer de le savoir. Mais aussi n'est-ce point à elles , Cassandre ou
Marie, ni même à lui qu'on s'intéresse en elles, mais à la ques-
tion, capitale en littérature comme en art, de savoir comment un
grand poète a compris les rapports de la nature et de l'art, ou de
la fiction et de la réalité. La poésie n'est-elle qu'un éloquent men-
Digitized by VjOOQIC
766 REVUE DES DEUX MONDES.
songe, et les Ronsard ou les Pétrarque n'ont-ils aimé qu'en imagi-
nation ? Est-ce eux, dont le désir indéterminé d'amour et la capa-
cité d'illusion ont revêtu Laure ou Cassandre de l'idéale parure
do beauté qu'ils rêvaient? Ou, au contraire, est-ce elles dont le
charme aurait comme éveillé en eux des sentimens, et un pou-
voir de les exprimer, qu'ils ne se connaissaient pas? Les ont-ils
aimées conmie on aime, quand on n'est pas poète, avec tout leur
cœur et avec tous leurs seûs ? Ou, au contraire, n'ont-ils vu peut-
être en elles que les inspiratrices de leurs chants, et peut-être
se sont-ils rendu compte que ces chants eussent été moins purs,
et d'une beauté plus trouble, étant moins désintéressée, s'ils en
avaient eux-mêmes approché l'objet de plus près ? Il y a bier
des manières d'aimer, surtout dans nos langues latines, où U
mot d'aimer ne s'applique pas moins aux formes inférieures dj
la sensualité qu'il ne s'applique aux formes les plus épurées dd
l'amour divin. Quelle a été celle de Pétrarque ou de Ronsard?
Ce sont toutes ces questions qu'on agite, quand on se demande
qui furent Laure ou Cassandre ; si elles ont existé ; de quelle
condition elles étaient; comment elles ont répondu à Famour
de leurs poètes ; et finalement ce qu'il y a d'elles, de la réalité
de leur personne, de la beauté de leur visage, de la nature ie
leurs sentimens, de leur orgueil, de leur coquetterie, de leir
sensibilité, de leur indifférence, dans les Amours de notre Ron-
sard ou dans le Canzoniere du grand Italien. L'indiscrétion de
quelques fouilleurs d'alcôves ne saurait prévaloir contre l'intérêt
esthétique, ou philosophique même, d'une telle recherche; et
voilà pourquoi, ne sachant pas exactement quelle fut Cassandre,
nous voudrions savoir qui fut Marie.
Et nous ne le savons pas davantage ! Mais, de la lecture
même de la Continuation des Amours, nous pouvons conjecturer
que Marie a différé de Cassandre conmie une toute jeune fille
d'une hardie coquette, comme une « beauté provinciale » d'une
c( beauté de cour, » comme une enfant rougissante et naïve de
ce qu'on appelait du temps de Ronsard une <( grande et hon-
nête dame; » ou comme encore le repos diffère de l'agitation,
la douceur d'aimer de la fièvre d'amour, et pour user du style
du poète, comme l'humble églantine diffère de la rose épanouie
dans l'orgueil de sa splendeur.
Il ne faudrait toutefois rien exagérer. Le ton des Amours de
Afarie ne diffère pas de celui des Sonnets à Cassandre autant que
Digitized by VjOOQIC
l'œUVBE de pierre DK RONSARD. 767
Font cru Ronsard lui-môme, et Remy Belleau sur sa parole.
Marie, lui dit-il, quelque part,
... Marie, tout ainsi que vous m'avez tourné
Ma raison qui, de libre, est maintenant servile.
Ainsi m*avez tourné mon grave premier style.
Qui pour chanter si bas n'était point ordonné.
Il se trompe; et son style de 1S56 ne diifère pas tant de son
style de 1552.
J'ai rame pour uU lit de regrets si touchée,
Que nul homme jamais ne fera que j'apprpuche.
De la chambre amoureuse, encor moins de la couche
Où je yis ma maltresse au mois de mai couchée.
Un somme languissant la tenait mi-penchée
Dessus le coude droit fermant sa belle bouche,
Et ses yeux dans lesquels Tarcher Amour se couche
Ayant toujours la flèche à la corde encochée.
Sa tête en ce beau mois, sans plus, était couverte
D'un riche escoffion ouvré de soye verte,
Où les Grâces venaient à Tenvi se nicher,
Puis en ses beaux cheveux choisissaient leur demeure.
J'en ai tel souvenir que je voudrais qu'à l'heure,
Mon cœur pour n'y penser fût devenu rocher.
Ce sonnet n'est pas bon, en dépit de Belleau qui nous y
montre, en son commentaire, « le divin portrait d'une femme
endormie de bonne grâce sur un lit. » Mais si le sonnet était
meilleur, on ne voit pas qu'il différât beaucoup des Sonnets à
Cassandre, et, en tout cas, l'intention d'art en est visiblement
la môme. Aussi bien, dans ce second recueil, les imitations ou
adaptations de l'italien et du latin, de MaruUe et de Catulle, de
Properce et de Bembo, voire de Calcagnini, les allusions mytho-
logiques ne sont-elles guère moins nombreuses, ni moindre la
dépense d'érudition. Mais ce qui est vrai, c'est que, d'une ma-
nière générale, Ronsard traite Marie plus familièrement, moins
respectueusement que Cassandre, et qu'il la considère, en quelque
manière, de moins bas.
Ce qui e^t encore vrai, c'est que les sonnets, dans ce second
livre, sont entremêlés de Madrigaux^ de Chansons, A^ Elégies qui
en détendent, pour ainsi parler, la continuité monotone, et qui
Digitized by VjOOQIC
768 REVUE DES DEUX MONDES.
en diversifient la physionomie. Car, c'est beaucoup que 190 ou
200 sonnets sur le même sujet, et consacrés i la même per-
sonne (1) ! Et j'ajouterais que Marie est morte avant Ronsard, qui
Ta chantée morte, et dont la passion s'est donc ainsi nuancée
de la mélancolie du regret et du souvenir, si d'ailleurs ces der-
nières pièces n'appartenaient à une autre époque de la vie du
poète. Lct seconde partie des Amours de Marie n'a paru qu'en
1S78. Mais on peut pourtant dire que, d^une manière générale, il
y a moins de tension, de raideur et d'effort, il y a aussi plus Vie
familiarité dans la Continuation des Amours de Ronsard. D'une
passion à la fois héroïque et mondaine qu'il était dans les Sonneti
à Cassandre^ l'amour s'est ici changé, dans les Amours de Marie
en une passion plus humaine, moins apprêtée, plus voisine de k
réalité, plus conforme peut-être à l'épicurisme facile et léger d»
Ronsara, oserai-je dire à son tempérament? Mais encore un3
fois, il ne faut pas exagérer la différence, et surtout il fne UxX
pas croire que le poète y ait rien abdiqué de ses premières anc-
bitions.
Tyard, on me blâmait & mon comÀiencement,
De quoi j'étais obscar aa simple pdipalaire.
Mais on dit aujoord'hai que je suis aa contraire,
Et que je me démens de parler bassement...
Non, il ne se démentait point; et il n'était pas « au contraire »
de lui-même; il se délassait seulement en de nouvelles amours,
qui ne l'empêchaient pas de poursuivre ses premiers desseins;
et la preuve s'en inscrivait dans ses Hymnes^ qui parûssaient
pour la première fois, en 1555 et en 1556.
De tous les recueils de Ronsard, les Hymnes sont peut-être
t^elui dont le contenu a le moins varié, et dont la date certaine
autorise la plus sûre appréciation. L'intention générale en est
très nettement définie dans V Hymne de r Éternité ^ qui, plus tard,
est devenu le premier du recueil :
Tourmenté d'Apollon, qui m'a TÂme échauffée,
Je veux, plein de fureur, suivant les pas d'Orphée.
Rechercher les secrets de nature et des deux.
(1) Le premier livre des Amours y dans Tédition de 1587, contient exactement
221 sonnets, séparés d'un deux cent vingt-deuxième et dernier, par un Baiser.
deux Élégies, dont l'une à Muret son commentateur, deux Chansons, et Une troi-
sième Élégie, adressée à Janet, « peintre du roi. »
Digitized by VjOOQIC
l'œUVAE de pierre de RONSARD. 769
Il eût mfeux dit encore, — au lieu des « pas d'Orphée, »
— s'il eût dit les traces d'Aratus, de Gallimaque, d'Apollonius
et de Théocrite. Les poètes de la Pléiade, on ne saurait trop le
rappeler, ont beaucoup fré(juenté chez les Alexandrins, et, de
toutes les qualités qu'ils eussent aimé leur emprunter, aucune
peut-être ne les a séduits davantage que leur manière de
traiter la mythologie, dont les fictions n'étaient déjà plus, pour
ces Grecs trop civilisés, que le symbole ou l'enveloppe de vérités
morales et philosophiques, scientifiques même, comme dans
Aratus, à moins, et plus souvent encore, qu'elles ne fussent, de
tous les contes, les plus propres à recevoir une forme d'art. Le
charme de ces contes, la beauté complexe de ces mythes, leur
signification symbolique, c'est ce que Ronsard a vivement res-
senti; c'est ce qu'il a tâché de faire passer dans ses Hymnes ^
et, — n'était une prolixité que ses modèles avaient soi^eu-
sèment évitée, — c'est ce qu'on louerait volontiers dans VHymna
de Calays et Zéthès, par exemple, et dans celui de Castor et
Polltix. On en retrouve quelque chose dans ce passage de
\ Hymne de l'Or:
On dit que Jupiter, pour vanter sa puissance,
Montrait un jour sa foudre, et Mars montrait sa lance,
Saturne sa grand'faulx, Neptune ses grandes eaux,
Apollon son bel arc, Amour ses traits jumeaux,
Bacchus son beau viguobie et Gérés ses campagnes,
Flora ses belles fleurs, le Dieu Pan ses montagnes.
Hercule sa massue, et bref, les autres Dieux,
L'un sur l'autre vantaient leurs biens à qui mieux mieux.
Toutefois ils donnaient par une voix commune
L'honneur de ce débat au grand prince Neptune,
Quand la Terre leur mère, épointe de douleur
Qu'un autre par sur elle emportait cet honneur,
Ouvrit son large sein, et, au travers des fentes
De sa peau, leur montra les mines d'Or luisantes.
Qui rayonnent ainsi que l'éclair du Soleil
Quand il luit au Midi...
Les Dieux, émerveillés, lui demandent alors à Tenvi,
De leur donner un peu de cela radieux
Que son ventre cachait, pour en orner les cieux;
et qu'ils ne nommaient point, parce qu'en ce temps-là,
L'Or, pour n'être connu, ne se nommait encore.
TOMK xxui. — 1904. 49
Digitized by VjOOQIC
770 REVUE DES DEUX MONDES.
La Terre, prodigue de sa richesse, accède à leur demande,
et de. Téclat du précieux métal
Adonqnes Japiter en fît jaunir son trftne,
Son sceptre, sa couronne, et Junon, la matrone,
Ainsi que son éponx, son beau trône en forma»
Et dedans ses patins par rayons l'enferma.
Le Soleil en crespa sa chevelure blonde.
Et en dora le char qui donne jour au monde;
Mercure en fit orner sa verge, qui n'était
Auparavant que d'if; et Phébus, qui portait
L'arc de bois et la harpe, en fit soudain reluire,
Les deux bouts de son arc et les lianes de sa lyre.
On- remarquera, sur ce passage, que si les grands poètes,
comme les grands peintres, ont une couleur et une gamme de
couleurs qu'ils préfèrent, celle de Ronsard est la gamme des
jaunes, — « Tor luisant, » la « blondeur roussoyante, » réclat
des blés « richement jauni ssans, » — et de là, sans jeu de mots
ni métaphore, mais littéralement, et dans les Hymnes en parti-
culier, ce caractère de richesse et de splendeur qui est l'un des
plus évidens de sa poésie. S'il y a en français des « vers dorés, »
ce sont les siens, et par aucun trait encore de son tempérament
artistique il ne ressemble davantage aux grands Vénitiens : Gior-
gione, Titien, Paul Véronèse.
Mais il y a autre chose dans les Hymnes, et c'est vraiment
dans ce recueil que Ronsard, tout en continuant d'imiter les
anciens, se les est convertis, selon le mot de la Défense et Illus-
tration, en sang et en nourriture, jusqu'au point de s'en dégager
et de s'en libérer. L'objet de V « imitation » est l'assimilation*,
mais on ne s'assimile que ce qu'on dénature, et, de son vrai nom,
Tassimilation est transformation. C'est ce que l'on voit bien dans
les Hymnes. A travers l'imitation de Gallimaque ou d'Aratus, le
naturalisme personnel de Ronsard s'y fait jour, et ce naturalisme
ne diffère pas autant qu'on le pourrait croire de celui de Rabelais.
Le génie propre de la Ren lîssance y éclate, et je veux dire son
paganisme, mais, précisément, ce paganisme est celui de la
Renaissance, lequel n'est plus tout à fait le paganisme antique,
ni môme celui d'Alexandrie. Sous le voile d'une adoration de
la « nature, » on y voit paraître une claire conscience de tra-
vailler à la libération des instincts et à l'émancipation de soi-
même. Ni les Dieux ne sont plus des Dieux, ni mômei pour per-
Digitized by VjOOQIC
l'œuvre de pierre de RONSARD. 77 1
sonne, les symboles ne sont plus des symboles, mais de savantes
fictions qui servent d'enveloppe — « de coffre, » dit Ronsard —
à des vérités abstraitement conçues. La poésie , sans cesser d'être
elle-même, est devenue « philosophie. » Et il semble qu'ayant
désormais tiré des anciens tout ce qu'ils contenaient d'enseigne-
ment pour lui, l'ambition de Ronsard ne soit plus que d'exprimer
en des vers antiques des pensers qui ne soient bien qu'à lui.
On lit dans V Hymne de la Mort :
Masures, désormais on ne peut inventer
Nul argument nouveau qui soit bon à chanter
Ou haut sur la trompette, ou bas dessus la lyre ;
Aux anciens la Muse a tout permis de dire
Tellement qu'il ne reste à nous autres derniers,
Sinon le désespoir d*ensuirre les premiers.
Moi donc, qui, de longtemps, par épreuve sais bien
Qu'au sommet du Parnasse on ne trouve plus rien
Pour étancher la soif d'une gorge altérée,
Je veux aller chercher quelque source sacrée
D'un ruisseau non touché...
Je boirai tout mon saoul de cette onde pucelle
Et puis je chanterai quelque chanson nouvelle.
Car il me plaît pour toi de faire ici ramer
Mes propres avirons dessus ma propre mer,
Et de voler au ciel par une voie étrange
Te chantant de la Mort la non dite louange.
Et, en effet, lui, le poète accoutumé de la joie de vivre et
de sentir, le voici qui chante la Mort, et qui la chante en grand
poète, comme on ne la chantera plus de longtemps après lui;
qui la chante <( en chrétien, » et qui termine par ces beaux vers
qui sont, en 1584, les derniers du recueil de ses Hymnes :
Je te salue, heureuse et profitable Mort,
Des extrêmes douleurs médecin et confort !
Quand mon heure viendra, Déesse, je te prie,
Ne me laisse longtemps languir en maladie,
Tourmenté dans un lit: mais puisqu'il faut mourir,
Donne-moi que soudain je te puisse encourir
Ou pour l'honneur de Dieu, ou pour servir mon prince,
Navré, poitrine ouverte, au bord de ma province.
Digitized by VjOOQIC
772 REVUE DES DEUX MONDES.
Nous ne connaissions pas encore ce Ronsard. Il n'était jus-
qu'ici qu un artiste et un amoureux, et à bien des égards un « vir-
tuose. » C'est vraiment le poète, et le grand poète, qui com-
mence à se montrer dans les Hymnes! Il pense, et il fait penser.
Dans la forme souvent inspirée de son vers, mais quelquefob un
peu vide, voici maintenant des idées qui s'insinuent et qui la
remplissent. Il n'avait guère traité jusqu'alors que deux thèmes :
« la Gloire » et « 1' Amour, » « V Amour » et « la Gloire ; »
ajoutons-y, si l'on veut, « la Nature, » — quoique d'ailleurs elle
tienne infiniment moins de place dans son œuvre qu'on ne Ta
bien voulu dire; — et, sans doute, ce sont trois thèmes inépui-
sables en variations, mais il y en a cependant d'autres, et, l'un
après l'autre, il! va les découvrir. Vienne maintenant l'occasion
propice, et, sortant de l'isolement où il s'était comme enfermé
jusqu'alors, la poète se* jettera tout entier dans l'action. C'est
cette occasion que lui apportent les troubles civils, et c'est ce
qui fait, non seulement dans l'œuvre de Ronsard lui-même, mais
dans l'histoire de la poésie française, l'intérêt capital des Dis-
cours des Misères de ce temps,
II
En fait et à la rigueur, les Discours des Misères de ce temps
se réduisent à deux pièces, qui sont intitulées^ la première : Dis-
cours f et la seconde : Continuation du Discours des Misères de ce
temps, toutes les deux datées de 1562-1563, et dédiées à la reine
régente, Catherine de Médicis. Mais, conformément à l'exemple
donné par le poète, — dans ses éditions de 1567, in-8«, de 1578,
in-16, et de 1584, in-folio, — on réunit, sous ce titre général,
une dizaine de pièces, formant ensemble deux ou trois mille vers,
et, ainsi, matériellement, une, partie déjà considérable de
l'œuvre de Ronsard. Elle n'en est pas aussi l'une des moins si-
gnificatives, comme contenant Tcxprcssion de ses sentimens re-
ligieux et politiques. Car, pourquoi ce poète, cet épicurien, lassé
très jeune de tant de choses, s'est-il, à une heure décisive,
rangé si délibérément du côté des adversaires de la Réforme?
Et comment se pourrait-il qu'il fût descendu de sa tour d'ivoire
sur la place publique, sans que la nature de son talent, et
vraisemblablement les destinées de la poésie française, en
eussent été modifiées? Ce sont les deux questions, ou deux des
Digitized by VjOOQIC
i/œUVRE de pierre de RONSARD. 773
questions que nous proposent, et auxquelles répondent les Dis-
cours des Misères de ce- temps. '
Ne mettons pas en doute qu'il ait vu, dans le calvinisme,
comme tant d'autres, et en particulier comme Rabelais, quoique
son ennemi, non seulement une tyrannie nouvelle, — dont il n'y
avait aucune raison de subir la loi plutôt que de l'ancienne, à
laqpielle on était fait et plié, — mais encore, et surtout, une
affectation d'austérité qu'il avait le droit de considérer comme
funeste, ou mortelle même, à la liberté de son art. Le mouve-
ment de la Réforme, et notamment celui de la Réforme française,
quoi qu'il en soit advenu . par la suite, n'a pas du tout opéré
d'abord dans le sens du « progrès, » de l'affranchissement ou
de la libération, mais de la « rétrogradation, » si l'on peut
ainsi dire, comme n'étant qu'un ^retour au pharisaïsme de
TAncien Testament; et ses premiers apôtres, a les démoniacles
calvins de Genève, » — c'est Rabelais, on s'en souvient, qui les
nomme de ce nom, — ont commencé par être, littéralement,
d'affreux iconoclastes. C'est là ce qu'un poète et un artiste,
disons, si l'on le veut, c'est ce qu'un « voluptueux » tel qu'était
Ronsard ne pouvait pas ne pas vivement sentir : le cours du mou-
vement de la Renaissance interrompu, barré par l'intervention
(le la Réforme, et les « arts de la paix» empêchés par les troubles
civils.:.
Quand verrons-nous par toat Fontainebleau,
De chambre en chambre aller les mascarades »
Quand ouïrons-noas au matin les aubades,
De divers luths mariés à la voix?
Quand verrons-nous sur le haut d'une scène
Quelque Janin, ayant la joue pleine
Ou de farine, ou d'encre, et qui dira
Quelque bon mot qui nous réjouira?
Quand venons-nous une autre Polynesse
Tromper Dalinde...
De semblables regrets, qu'il exprime naïvement, au lende-
main de la première guerre civile, en 1564, n'ont sans doute
jamais hanté les âmes fortes et dures de Calvin et de Théodore
de Bèze; et, au contraire, pour ces divertissemens païens ofi
s'dgayait le génie de Ronsard, qui lui étaient comme une excita-
ti(»n quotidienne à réaliser ses mythologies dans sa vie, ou sa vie
Digitized by VjOOQIC
774 REVUE DES DEUX MONDES.
dans ses mythologies, ceux-ci n'ont eu que mépris et que haine.
On le devait voir assez dans Thistoire de Tinclyte cité de Genève,
et dans celle du puritanisme écossais!
Ajoutons-y, non pas précisément les amitiés de cour de
Ronsard, — car il ne devait pas moins aux Ch&tillons ou anx
Bourbons qu'aux Guises, et il ne s'en est point caché, même
dans ses Discours, — mais la plus vive des affections que peut-
être il ait ressenties, la plus pure en même temps que la plus
passionnée ; et c'est celle que lui avait inspirée Marie Stuart. Il
avait été l'un des pages du malheureux Jacques V; il avait
connu et adoré Marie tout enfant; il l'avait connue jeune
fille ; il l'avait connue reine I Le départ de 1' « enchanteresse, »
quand après la mort de François II, elle dut quitter la France
[août 1561] pour aller au-devant de sa tumultueuse et tra^que
destinée, avait laissé au cœur du poète un regret que le temps ne
devait pas apaiser, et jamais, pour aucune Cassandre, ni aucune
Marie ni aucune Genèvre, il n'a trou£é.jd!accens plufiuamoureux,
m de vers plus caressans :
Encore que la mer de bien loin nous sépare.
Si est-ce que l'éclair de votre beau soleil,
De votre oeil qui n'a point au monde de pareil
Jamais loin de mon cœur par le temps ne s'égare.
Sonnet.
[Édition de 1584, p. 749.]
Il la revoit toujours, avec « ses yeux étoiles, » son « front
d'albfttre, » et « l'or de ses cheveux »
.... dont le moindre des nœuds
Dompterait une armée, et ferait en la guerre,
Hors des mains des soldats tomber le fer à terre ;
avec sa « belle taille, » son « beau corsage, » et sa <c longue, et
gresle, et délicate main. » Il la revoit encore, en ses vètemens de
deuil, sous son crêpe de veuve, glisser, dans les longues allées
du grand jardin de Fontainebleau, comme une apparition de la
tristesse même :
Tous les chemins blanchissaient sous vos toiles (1)
Ainsi qu'on voit blanchir les rondes voiles.
[Édition de 1584, p. 749, 750, 751
(1) Le grand deuil se portait alors tout en blanc.
Digitized by VjOOQIC
l'œuvre DF pierre de RONSARD. 775
Et il la revoit enfin, au jour de son départ, emportant avec
elle, dans sa brumeuse Ecosse^ le charme de la Cour de France,
et l'inspiration des poètes :
Les roses et les lys ne régnent qu*an printemps.
Ainsi votre beauté seulement apparue
Quinze ans en notre France, est soudain disparue ;
Et d'elle n'a laissé sinon que le regret,
Sinon le déplaisir qui me remet sans cesse
Au cœur le souvenir d'une telle Princesse...
Si Ton a pu disputer sur la nature des sentimens de Ron-
sard pour Gassandre Salviati, ou pour Marie Dupin, on ne sau-
rait douter de ceux qu'il a éprouvés, de loin, et d'en bas, pour
Marie Stuart. « Ah I frère mien, » fait-il dire à Charles. IX,
s'adre^sant à l'ombre de son frère François II :
Ah ! frère mien, tu ne dois faire plainte,
De quoi ta vie eb sa ileur s'est éteinte !
Avoir joui d'une telle beauté
Sein contre sein, valait ta royauté !
[Édition de 1584, p. 752.]
Nous étonnerons-nouîï après cela que le souvenir de cet amour,
— osons écrire le mot, — ait retenu Ronsard dans le parti de la
Cour et des Guises? Et que trouvera-t-on de plus naturel, si ce
qu'il a aimé de Marie Stuart et en elle, c'est précisément ce qu'en
abhorrait le puritanisme farouche et féroce d'un Knox.
Il a eu toutefois d'autres motifs d'écrire ses Discours, L'in-
dignation, la juste colère, dont ils sont l'éloquent témoignage
procèdent aussi d'une source plus haute ; et là même est l'intérêt
de cette partie de son œuvre que, dans ce gentilhomme vendô-
mois, qu'on ne croyait occupé, quand il se sentait las de fo iler
les traces d'Homère et de Pindare, que de soupirer élégam-
ment ou de rimer des « mascarades, » nous voyons apparaître un
Français de son temps, de ceux pour qui la France est quelque
chose de plus qu'une « expression géographique, » et vraiment
une personne, une mère, et une mère passionnément aimée :
De Bèze, je te prie, écoute ma parole.
La terre qu'aujourd'hui tu remplis toute d'ormes,
Et de nouveaux chrétiens déguisés en gens d'armes,
Digitized by VjOOQIC
I
776 REVUE DES DEUX MONDES.
Ce n'est pas une terre allemande ou gothique
Ni une région tartare ni scylhique,
C'est celle oCi tu naquis, qui douce te reçut
Alors qu'à Yézelay ta mère te conçut;
Celle qui t'a nourri et qui t'a fait apprendre
La science et les arts dès ta jeunesse tendre.
Pour lui faire service et pour en bien user,
Et non, comme tu fais, afin d'en abuser.
[Continuation du Discours des Misères de ce temps.]
On retrouve ici, plus viril et plus ferme, Taccent de cet
Hymne à la France que Ronsard avait publié dès 1549, et qu'on
dit qu'un scrupule d'artiste l'aurait empêché de faire entrer
dans les dernières éditions de ses Œuvres. Le grand reproche
qu'il adresse à ces « nouveaux réformateurs, » et leur crime à
ses yeux, c'est d'avoir divisé la France contre elle-même, et, pour
des raisons d'amour-propre ou d'ambition, bien plus que de reli-
gion, c'est d'avoir rompu l'unité de la patrie commune. Car,
en la brisant, ils ne manquent pas seulement à leur premier
devoir envers la terre qui les a « reçus » et « nourris,"» mais
encore ils trahissent la solidarité qui doit lier dans l'histoire les
générations successives des fils d'un même sol; ils détruisent
l'œuvre des ancêtres; et, eux-mêmes, ils l'offrent pour ainsi dire
en proie aux convoitises de leurs rivaux héréditaires :
Las I faut-il, ô Destin, que le sceptre français
Que le ûer Allemand, l'Espagnol et l'Anglais
N'a su jamais froisser, tombe sous la puissance
Du vassal qui devrait lui rendre obéissance?
Sceptre qui fut jadis tant craint de toutes paris.
Qui jadis envoya outre mer ses soldars
Gagner la Palestine et toute l'Idumée,
Tyr, Sidon, Antioche, et la ville nommée
Du saint nom, où Jésus, en la croix attaché
De son précieux sang lava notre péché 1
Sceptre qui fut jadis la terreur des barbares,
Des Turcs, des Mamelucks, des Perses, des Tartai es,
Bref, par tout l'univers tant craint et redouté.
Faut-il que nar les siens lui-même soit dompté.
[Discours à Guillaume des Autels,]
On le voit clairement : l'idée de « patrie, » telle que nous
l'entendons de nos jours, n'est pas en France une idée nou-
Digitized by VjOOQIC
l'œuvre de pierre de RONSARD. 777
velle, et on l'acceptait ou on la professait, en 1560, avec toutes
ses conséquences. L'humanisme de Ronsard, son hellénisme ou
son italianisme, la préférence qu'il donnait à YOdyssée sur le
Roman de la Rose^ et à Pétrarque sur Marot, au Canzoniere sur
les <i épisseries » de Tancienne école, n'ont pas nui à son patrio-
tisme (1). Avant, ni depuis lors, personne n'a eu le sentiment
plus profond de l'unité française ; et si la démonstration n en
semblait pas suffisante, ce serait assez d'une dernière citation :
Ha ! que diront là-bas soas les tombes poudreuses.
De tant de vaillans rois les âmes généreuses.
Que dira Pharamond, Giodion et Glovis I
Nos Pépins I nos Martels ! nos Gbarles, nos Loys :
(1) Ronsard s'est-il contenté de la parole et de la plume, ou bien a-t-il poussé
le dôTonement & sa cause jusqu'à prendre les armes 7 Théodore de Bèze l'affirme
péremptoirement dans son Histoire ecclésiastique ,--' donild^ première édition a paru
du vivant de Ronsard, à Anvers, en 1580; —et après Th.de Bèae, et peut-être d'après
lui, c'est ce que d'Aubigné et de Thou ont répété dans leurs Histoires universelles.
La raison pour laquelle on a révoqué longtemps leur témoignage en doute, c'est
qu'Us faisaient de Ronsard un « curé d'Evaillé ; » et Ronsard, disait-on, n'a jamais
été curé d'É vaille, ni môme prôtre. Mais on avait tort. Si l'on ne saurait absolu-
ment répondre que Ronsard ait été prêtre, car, h cet égard, ni sa tonsure, dont on
a l'acte, ni les bénéfices qu'il a cumulés ne prouvent rien, ou ne sont du moins
qa'une présomption, il a été certainement « curé d'Evaillé. » [Cf. l'abbé Frogef,
Ronsard ecclésiastique, Mamers, 1882; et Marty-Laveauz, Notice sur Ronsard, dans
la Pléiade française, Paris, 1893.]
La question de savoir s'il a pris les armes semblerait donc devoir être résolue
dans le sens de l'affirmative, si le triple témoignage de de Thou, d'Aubigné et de
Bèze, n'était contre-balancé par celui de Gré vin, dans son Temple de Ronsard, où
précisément ce qu'il reproche au poète, c'est d'évaporer, si l'on ose ainsi dire, son
indignation en paroles :
Tu fais comme on joaeor, À qnî sur l'échafaad
Le poumon plein de vent et le oœur no défaut
Pour se montrer hardi jouant son personnage, ■
Bien qu'au fait et au prendre il perdit le courage.
Cependant en tes vers, comme un brave escrimeur
Qui défendant un prix se montre de grand cœur
Tu pr&ndê tant seulement l'eepée rabattue
Afin de ne tuer et que Von ne te tue.
Nous concluons de là, pour notre part, qu'à la vérité, Ronsard n'a pas « pris
les armes >• comme chef de bande, ou de troupe, mais, étant gentilhomme, il aura
sans doute eu l'occasion, en ces temps troublés, de mettre plus d'une fois l'épée à
la main pour se défendre, lui ou les siens, contre les incursions de l'adversaire, et,
toat considéré, c'est bien ce que semble dire Th. de Bèze. « Ayant assemblé
quelques soldats dans un village nommé d'Evaillé dont il était curé, Ronsard fit
plusieurs courses avec pilleries et meurtres. » Entendons par là qu'il s'arma, lui
et ses serviteurs, et que peut-être poussa-t-il l'audace jusqu'à se défendre quand
on l'attaqua.
On peut encore supposer, avec M. l'abbé Froger, que Théodore de Bèze aura
confondu, non sans quelque intention, Pierre de Ronsard avec quelqu'un des siens.
Digitized by VjOOQIC
778 REVUE DES DEUX MONDES.
Qui de leur propre Sang, a tous périls de guerre '
Ont acquis à leors fils une si belle terre?
Que diront tant de ducs et tant d'hommes guerriers
Qui sont morts d'une playe au combat les premiers,
Et pour France ont souffert tant de labeurs extrêmes,
La voyant aujourd'hui détruire par soj-mesmes.
. . [Discours des Misères de ce temps.]
Il y a plus; et, sans entreprendre ici de sonder la sincérité
de ses sentimens religieux, qu'au surplus nous ne voyons p^
pour quelles raisons on suspecterait, il semble que ce soit l'ar-
deur du patriotisme de Ronsard qui explique et qui définisse
la nature de son catholicisme. Il est catholique, parce que le
catholicisme est la « religion de ses pères; » et, sans se dissi-
muler les abus qui se sont glissés dans cette religion — et, au
besoin, en les flétrissant ou en les stigmatisant de la brûlure de
son vers, — il demeure catholique, parce qu'il n'a rien trouvé
dans le protestantisme qui répondit aux exigences de laLréfor-
mation désirée.
n ne faut s'étonner, Chrétiens, si la nacelle
Du bon pasteur saint Pierre en ce monde chancelle ,
Puisque les ignorans, les enfans de quinze ans,
Je ne sais quels muguets, je ne sais quels plaisans
Ont les biens de l'Eglise, et que les bénéfices ,
Se vendent par argent ainsi que les offices 1
Ainsi s'exprimait-il, dans son Discours à Guillaume des Autels;
et il revient à la charge, dans sa Remontrance au Peuple de
France:
0 TOUS, doctes prélats poussés du Saint Esprit^
Qui êtes assemblés au nom de Jésus-Christ,
Vous-mêmes les premiers. Prélats, réformez-vous I
Arrachez de vos cœurs la jeunesse lascive.
Soyez sobres de table, et sobres de propos;...
Soyez-moi de vertus, non de soie, habillés;
Ne vous entremettez des affaires mondaines,
Fuyez la Cour des Rois et leurs faveurs soudaines;
Allez faire la cour ù vos pauvres ouailles.
Digitized by VjOOQIC
l'œuvre de pierre de RONSARD. 779
Il ne craint pas d'y revenir encore dans èa Réponse à quelque
ministre.
Je sais que des aLbés la cuisine trop riche
A laissé du Seigneur tomber la vigne en friche;
Je rois bien que l'ivraie étouffe le bon blé ;
Et si n'ai pas Tesprit si gros ni si troublé
Que je ne sente bien que TÉglise première
Par le temps a perdu beaucoup de sa lumière I
Mais en quoi ces abns' sortent-ils du fond de la chose? et, par
exemple, de ce qne l'on croit sur le fait dela« transsubstantia-
tion ? » Quel rapport y a-t-il entre la corruption des prélats de
cour, ou les scandales de la Papauté même, et la question de
savoir si Jésus-Christ est ou n'est pas réellement présent dans
l'Eucharistie ? Quels sont d'ailleurs les remèdes que proposent
nos réformateurs « empistolés? » où, et quels sont leurs titres?
De votre élection faites-nous voir la bulle,
Et nous montrez de Dieu le seing et la cédule !
Si nous sommes, nous, catholiques, dans Terreur depuis
quinze cents ans, et si vous détenez, vous protestans, la vérité^
comment se fait-il que vous soyez tous adversaires ou ennemis
les uns des autres ?
Les Apôtres jadis prêchaient tous d'un accord,
Entre vous aujourd'hui ne règne que discord;
Les uns sont Zwingliens, les autres Luthéristes,
Les autres Puritains, Quintins (i), Anabaptistes,
Les autres de Calvin vont adorant les pas,
L'un est prédestiné et l'autre ne l'est pas,
Et l'autre enrage après l'erreur Muncérienne
Et bientôt s'ouvrira l'école Bézienne
[Continuation y etc.!
Sur quoi, montrez-m'en donc parmi vous qui « aient changé de
vie » en changeant de religion?
J'en vois qui ont changé de couleur et de teint
Hideux en barbe longue et en visage feint ;
Mais je n'en ai point vu qui soient d'audacieux
Plus humbles devenus, plus doux ni gracieux;
(1) Les Quintins sont ceux que Calvin avait si violemment attaqués dans son
opuscule : Contre la secte furieuse et phantastique des Libertins.
Digitized by
GoogI(
780 REVUE DES DEUX MONDES.
V De paillards, continens; de menteurs, yéritables ;
D'efiTrontéSy yergogneuz; de craels, charitables;
De larrons aumôniers; et pas un n'a changé
Le vice dont il fut auparavant chargé.
[Continuation, etc.]
Et, puisque enfin vous n'apportez aucune bonne raison qui
doive nous faire pencher de votre côté, pourquoi voulez-vous que
nous nous détachions de la religion commune, traditioimelle,
— et nationale?
Car l'amour du pays^ et de ses lois aussi.
Et de la vérité, me fait parler ainsi!
Ces deux derniers vers achèvent de préciser la nature du
catholicisme de Ronsard. Il ne parle pas en théologien, ni en
controversiste, quoi qu'il le pût, s'il le voulait bieni Et, à ce
propos, on ne saurait s'empêcher d'admirer la lucidité et la pré-
cision avec lesquelles, toutes les fois que le développement de sa
pensée l'exige, il aborde les questions même dogmatiques.
Le soir qae tu donnais à ta suite ton corps,
-Personne d'un couteau ne te pressait alors
Pour le faire mentir, et pour dire au contraire
De ce que tu avais délibéré de faire.
Tu as dit simplement d'un parler net et franc
Prenant le pain et vin : C'est cy mon corps et sang,
Non, signe de mon corps; toutefois ces ministres.
Ces nouveaux défroqués, apostats et bélistres,
Démentent ton parler, disant que tu révais
Et que tu n'entendais les mots que tu disais.
[Remontrance au peuple de France,]
Mais encore une fois, c'est surtout en « Français » qu'il
s'exprime, comme étant de son pays autant que de sa religion,
ou peut-être, et pour mieux dire, comme ne séparant pas la
grandeur et la prospérité de son pays d'avec la religion qui la
fait ce qu'il est. Quel Français, ou quel catholique voudra lui
reprocher d'avoir ainsi solidarisé, de manière à. ne plus les dis-
tinguer lui-môme l'une de l'autre, sa croyance et son patriotisme?
Et si quelque chrétien, plus mystique, ne prétendait voir da«s
cette « religion » qu'une « politique, » nous n'en disconviei •
drions pas, puisque c'est justement ce que nous disons; mi i
nous sommes ici ians la réalité de l'histoire ; il s agit dexpliqu •
Digitized by VjOOQIC
l'œuvre de pierre de RONSARD. 781
autant que de juger; et avant que de faire au poète un grief de
cette confusion, nous attendrons qu'on nous ait montré que ses
adversaires ne Tout point faite, Calvin et Théodore de Bèze, le roi
de Navarre (1), le prince de Condé, celui des Ghâtillons qu'on
avait revêtu de la pourpre romaine, et le plus illustre enfin d'eux
tous, rhonnéte homme, le grand homme, le héros du profp**-
tantisme français, Gaspard de Coligny.
L'espérance de mieux, le désir de vous voir
En dignité plus hante et plus grande en pouvoir,
Vos haines, vos discords, vos querelles privées
Sont cause que vos mains sont de san^ abreuvées.
Non la religion, qui sans plus ne vous sert
Que dlun masque emprunté qu'on voit au descouvert
[Remontrance au peuple de France,
.Avec ces sentimens, et dans ces conditions, on ne s'étonnera
pas de l'ardeur du « royalisme » ou du « loyalisme » de Ronsard.
A ceux qui, s'ils murmuraient déjà sous les règnes forts de Fran-
çois P' et d'Henri II, n'avaient pourtant pas osé prendre les
armes et déclarer la guerre civile, il en veut de la violence qu'ils
prétendent exercer contre une femme et contre un enfant
Et vous, nobles aussi, mes propos entendez,
Qui faussement séduits, vous êtes débandés
Du service de Dieu : veuillez vous reconnaître,
Servez votre pays et le Roi votre maître ;
Posez les armes bas ; espérez-vous honneur
D'avoir ôté le sceptre au roi votre seigneur?
Et d'avoir dérobé par armes la province
D'un jeune Roi mineur, votre naturel Prince ?
[Remontrance au peuple de France,]
C'est qu'il sait, et il se rend compte, que cette patrie française,
qu'il aime, c'est la royauté, ce sont « ses Rois, » comme il le dit
lui-même, qui Tout faite, et en prenant contre eux les armes,
c'est contre la France qu'on les prend. Ne l'accusons donc pas
ici d'avoir « loué sa langue, » selon rinjurieuse expression de
Théodore de Bèze, ni môme de courtisanerie A la date où il
écrivait ses Discours, en 1562, nul ne pouvait prévoie de quel
(1) On n'ignore pas que le roi de Navarre, Antoine de Bourbon, père d'Henri IV,
repassa du protestantisme au catholicisme dès qu'on eut consenti à faire de lui,
pendant la minorité de Charles IX, sinon un régent de France, du moins un lieute-
nant général du royaume.
Digitized by VijOOQIC
782 REVUE DES DEUX MONDES.
côté pencherait la fortane ; les Châtillons, auxquels il ne devait
pas moins qu'aux Guises, n'étaient pas moins puissans; et, d'une
manière générale, si Ton avait essayé de le circonvenir, c'était
du côté protestant :
Je m*étonne de ceux de la nouvelle foi
Qui pour me haut-louer disent toujours de moi :
Si Ronsard ne cachait son talent dedans terre,
Or' parlant de l'amour, or' parlant de la guerre.
Et qu'il voulût du tout chanter de Jésus-Christ
Il serait tout parfait...
[Discours à Lops des Masures,]
Et peut-être, parce qu'il était, comme tous les poètes, sensible
et maniable à la louange, peut-être se fût-il, avec tant d'autres,
laissé persuader, si le premier article de sa croyance politique
n'eût pas été que là où était le Roi, là aussi, et là seulement, était
la France. C'est ce que l'on voit bien dans la belle péroraison de
la Continuation du Discours des Misères, où il feint que 1' « idole,
— c'est-à-dire l'image, — de la France » lui est apparue ;
... Comme il pensait que cette pauvre terre,
S'en allait, ô malheur, la proie de l'Angleterre,
Et que ses propres fils amenaient l'étranger
Qui boit les eaux du Rhin, afin de l'outrager.
Elle lui fait sa plainte :
Une ville est assise aux champs savoisiens,
Qui par fraude a chassé ses seigneurs anciens,
Laquelle, en cependant que les Ifois augmentaient
Mes bornes, et bien loin pour l'honneur combattaient,
Appelant les bannis en sa secte bUmable,
M'a fait comme tu vois chétive et misérable.
La France regrette que ses rois n'aient pas « rué par terre, »
quand il en était temps encore, une telle cité. Mais elle ne déses-
père pourtant pas d'en triompher un jour, et, en attendant, elle
le charge lui, Ronsard, de consigner à la postérité le souvenir
de ces temps abhorrés :
Afin que nos neveux paissent un jour connaître
Que l'homme est malheureux qui se prend à son Maître.
C'est, pour ainsi parler, le dernier mot de Ronsard, dans
cette longue et passionnée polémique. Il nous ramène à son
Digitized by VjOOQIC
l'œuvre de pierre de RONSARD. 783
point de départ. Et certes, on n'a pas de peine à comprendre
que son attitude ait exaspéré contre lui l'opinion des réformés
de son temps. Qui voudra voir quelles injures Us ont opposées
à ses raisons, n'aura même pas besoin de consulter le Temple de
homard (\)^ où Ton incrimine tout de lui, sans en excepter ses
infirmité&y et la lecture de la Réponse à quelque ministre suffira.
Mais ce que Ton comprend moins aisément, c'est que ces Discours
aient en quelque sorte pesé sur la mémoire du poète, et que,
plutôt que de leur rendre la justice qu'ils méritaient, on en ait
tu, et comme essayé d'étouffer l'importance dans l'histoire de la
poésie française.
Car, on y retrouve bien les défauts habituels de Ronsard,
dont les moindres ne sont pas la confusion ou le désordre^ et la
prolixité.
Les Poètes gaillards ont artifice à part,
Ils ont un art caché qui ne semble pas art
Aux versificateurs, d'autant qu'il se promène
D'une libre contrainte où la Muse le mène
[Réponse à quelque ministre.]
Ronsard abuse, en général, de cet art qui ne semble pas
art, et qui peut bien l'être quelquefois, mais pourtant qui n'est
(1) Il est plus facile de renvoyer au Temple de Ronsard que d'en citer le texte I
Cependant, et puisqu'on reproche au poète, non sans raison d'ailleurs, et pour lui,
pour son honneur, et du point de vue du goût, la violence de ses invectives, il est
bon qu'on connaisse la grossièreté des injures auxqueUes il répondait :
Ceax-là qui à ce jour feront pèlerinage
En ton temple saoréf verront un grand image
Au plus haut de l'autel, et^ an-desnous, à part,
Écrit en lettres d'or : MoNSBiaNBUB Saint Ronsard.
L'image qui de toi portera la semblance
Aura dessus le chef la mitre d'inconstance :
Sous elle apparaîtra un grand front éhonté ; /
Un nés un peu tortu et un peu raboté ;
Une bouche retorse, une lèvre flétrie,
Une dent tonte noire et à moitié pourrie.
Ta barbe sera claire, en mémoire qu'un jour
l«e vent te la souffla quand tu faisais l'amour.
Dont tu auras pouvoir de guérir le malade
Qui te demandera secours pour la pelade.
La chape qui sera éparse sur ton dos
Sera bordée autour de verres et de pots
Et de flacons aussi, le tout en souvenance
Que vivant tu aaras fait un Dieu de ta panse
Par-dossous, on verra la blancheur alléchante
De ton beau surpelis en façon ondoyante
Où en beaux points luisans sera cousu le nom
Do ton laquais mignard ou de ton Corjrdon...
[Édition Blanchemain, vn, 91.]
Digitized by VjOOQIC
784 ;> REVUE DES DEUX MONDES.
pas toujours art, et dont le vrai nom n'est alors qu'impuissance
à gouverner soi-même le mouvement de sa pensée. On en
trouve îa preuve dans les Discours des Misères de ce temps. Les
négligences n'y manquent pas non plus, et, en particulier, des
libertés de syntaxe et de versification que rien ne justifie ni
n'excuse. Le simple y rime avec le composé, armes avec gens
(Tarmes, abuser avec user, conçut avec reçut; les mots que ter-
mine une diphtongue ézy ou oy suivie de 1'^ muet — joye, playe^
proye — tantôt font deux syllabes et tantôt n'en font qu'une; la
forme même de certains autres mots y varie, selon le besoin que le
poète en a, ici soldars et là soldats; le participe s'accorde ou
ne s'accorde pas... Mais, quand on a dit tout cela, les Discours
n'en demeurent pas moins, pour la fermeté de la langue, la sou-
plesse de la versification, et la sincérité de l'accent, un des chefs-
d'œuvre de Ronsard. C'est que derrière l'auteur, Thomme s'y
montre, ou plutôt c'est à peine si l'auteur s'y laisse voir, — dans
quelques comparaisons qu'il ne peut, môme en sujet chrétien,
s'abstenir d'emprunter à cette mythologie dont les séductions
le hantent, — et l'homme s'y montre à visage découvert, et non
seulement l'homme, mais l'homme public, un acteur de l'histoire
de son temps, qui n'écrit plus pour la gloire d'avoir bien écrit,
ni pour le plaisir, mais pour agir et pour diriger l'opinion. Les
Discours des Misères de ce temps sont des actes autant que des
poèmes, et cela seul, en français et en vers, à la date de 1562,
était aussi considérable que nouveau.
Ce qui ne l'était pas moins, c'était le caractère de ces Discours,
inspirés de la réalité prochaine, et si différens, à cet égard en-
core, de tout ce qui les avait précédés. Ce n'était plus en effet des
fictions antiques, — Adonis et Vénus, Actéon et Diane, Orphée
et Eurydice, — qui en soutenaient l'intérêt, mais la vie qu'on
vivait, dont ils devenaient eux-mêmes un nouvel élément, la vie
contemporaine, la vie de tous les jours; c'était l'histoire, celle
qui se faisait, à laquelle on participait, dont on connaissait, par
leur visage et par leur nom, dont on aimait, dont on détestait,
dont on applaudissait, dont on maudissait les acteurs, Navarre et
Condé, Bèze et Calvin, Guise et Coligny ; et c'était encore la pas-
sion, toutes les passions, amour et haine, ambition, cupidité,
fureur et colère, tout ce qui remue le cœur des hommes, tout ce
qui les divise et tout ce qui les unit, tout ce qui les précipite les
uns contre les autres, et, en les jetant à' la mort, tout ce qui
Digitized by VjOOQIC
iH^'Si.
■'m
L ŒUVRE DE PIERRE DE RONSARD. ^ 785
assure leur immortalité. Ronsard, dans ses Discours, a lixé
quelques-uns de ces aspects de la vie de son temps, et de la vie
de tous les temps. «Et, en effet, tout en s'inspirant de la réalité
prochaine, c'est encore un des caractères des Discours des Mi-
sères de ce temps qu'ils s'en déga^çent; ou, pour mieux dire, ils
en dégagent ce que toute réalité contient toujours d'« uni-
versel, » et ils en fixent ainsi l'apparence transitoire sous un
aspect d'éternité.
t^our toutes ces raisons, et par tous ces moyens, les Discours
de Ronsard, dont son école ne devait pas faire moins de cas
que de ses Odes elles-mêmes ou de ses Amours^ se trouvent avoir
déterminé Torientation de la poésie française dans un sens, non
pas précisément contraire, si l'on veut, à celui des premières et
trop aristocratiques ambitions de la Pléiade, mais différent ou
divei^ent. L'idéal ne sera plus désormais de s'enfermer et de se
complaire en soi, dans la solitude orgueilleuse et fastidieuse —
pour les autres, — de son propre génie. Les Discours, en tendant
vers leur but, et pour l'atteindre, ont créé un vers propre à
l'action, rébus agendis, qui n'est encore, en 1562, que celui de la
satire actuelle, mais qui sera quelque jour, par une singulière
coïncidence, comme il est arrivé de T'ïambe grec, le vers même
de la tragédie.
Sceptre, qui fut jadis la terreur des Barbares...
C'est déjà le tour et l'accent des vers :
Fer, jadis taut à craindre et qui dans cette offense
M'as servi de parade et non pas de défense I
Il y aura du Ronsard dans Corneille ; et il y en aura jusqu-e
dans Hugo I L'éloquence a pris et conquis, dans la poésie française,
une place qui ne cessera plus d'être la sienne, qui deviendra
même la première, et à laquelle peut-être sacrifiera-t-on d'autres
qualités, mais qui, d'autre part, et en revanche, assurera notre
pouvoir de propagande. On dira en vers des choses qu'il semblera
qu'on pourrait dire en prose, et, à la vérité, ce ne sera souvent
qu'une illusion, — on ne mettrait pas en prose les Discours de
Ronsard, — mais ce sera comme un hommage rendu aux qua-
lités de clarté, de précision, de concision, de force et de rapidité,
de mouvement et d'action, qui déjà sont celles des Discours, et
qui vont devenir celles de notre poésie. On ne « délirera » pas
TonE ixiii. — 1904. 50
Digitized by VjOOQIC
1 ■!!■
786 REVUE DES DEUX MONDES.
en vers français. Ni Tenthousiasme de l'inspiration, ni la perfec*
tion de la forme, — et en admettant qu'on puisse en notre langue
la distinguer de la solidité du fond, — n'autoriseront le poète à
manquer de bon sens; et ce sera plutôt en prose qu'à rimitation
de Rabelais, nous dirons nos pires folies. C'est à Ronsard que
revient l'honneur d'avoir déterminé en ce sens l'orientation de
notre poésie, et à Ronsard auteur des Discours des Misères de et
temps.
On s'explique donc aisément qu'étant tout ce que nous venons
de dire, et tout ce que l'on vient de voir, les Discours^ bien loin
d'ébranler la royauté littéraire de Ronsard, l'aient au contraire
affermie. Elle va maintenant s'exercer sans conteste, et même
sans contrôle. Satisfait, au surplus, d'avoir une fois exprimé sa
pensée tout entière, et d'être finalement sorti victorieux d'une
lutte où il avait hasardé sa réputation et sa sécurité, le poète va
maintenant retourner à ses studieux loisirs. C'est une période
nouvelle qui commence dans l'histoire de son œuvre, et non pas
la moins féconde, si peut-être elle n'en est pas la plus originale.
Elle s'étend de 1564 à 1S85, et elle comprend, avec une grande
partie de ses Poèmes et de ses Élégies, la Pranciadey le Bocage
royal et les deux livres de Sonnets pour Hélène.
111
Mais, ici encore, l'embarras est grand de se reconnaître, au
milieu de cette abondance de production; et, si nous avons pu
dire du recueil des Hymnes qu'il était celui des recueils de Ron-
sard dont la composition a le moins varié, c'est le contraire
qu'il faut dire du recueil de ses Élégies, de celui de ses Poèmes, et
de son Bocage royal {l). D'édition en édition, telle pièce a voyagé
de l'un à. l'autre de ces trois recueils, ou encore à un quatrième,
comme par exemple les hymnes de CHiver, du Printemps, de
CÉté, de r Automne, Les sept livres originaux de Poèmes se sont
réduits finalement à deux dans l'in-folio de 1584. Enfin, ici
encore, les variantes ne sont pas moins nombreuses que les trans-
positions ; et, de là, des difficultés qui rendraient presque impos-
sible une étude successive des vingt dernières années du génie
de Ronsard, si quelques dates suffisamment assurées ne nous
(1) Voyez ci-dessus, p. 754, ce que nous avons dit du Bocage royal, et des deoi
Bocage qui l'ont précédé en 1554 et 1550.
Digitized by VjOOQIC
l'œuvre de pierre de RONSARD. 787
permettaient de nous retrouver dans ce dédale : la seconde
édition collective des Œuvres de Ronsard est de 1567; la Fran-
Hade a paru pour la première fois en 1572; nous savons exac-
tement quelles pièces, et il y en a près de 250, ont vu le jour
en 1578; et nous savons enfin lesquelles s'y sont ajoutées dans
les éditions de 1584 et 1587.
C'est la Pranciade qui a été, de 1563 à 1572, la grande occu-
pation de Ronsard, et le regrettable labeur de sa mattirité. Les
circonstances le favorisaient. Charles IX, — et il devait bien
cela à l'auteur des Discours des Misères de ce temps^ — l'avait
pris en affection personnelle et très particulière. S'il ne lui
adressait pas les vers trop souvent cités :
Tous deux également nous portons des couronnes,
lesquels paraissent être apocryphes, il lui en adressait d'autres,
que le poète nous a soigneusement conservés :
Maintenant n'est plus temps de faire jardinage,
Il faut suivre ton roi qui t'aime par sus tous
Pour les vers qui de toi coulent braves et doux;
Et crois, si tu ne viens me trouver à Amboise,
Qu'entre nous adviendra une bien grande noise...
Ce sont des vers de prince ! mais on ne s'étonnera point que le
poète en ait goûte la flatterie. Aussi ne doutons-nous pas que la
faveur marquée de Charles» IX ait encouragé Ronsard dans son
dessein de donner à la France ce « long poème, » ce « poème
épique, » dont on admettait universellement qu'il était, lui,
Ronsard, seul capable en français, et qui passait alors, non moins
universellement, sur la foi des chefs-d'œuvre d'Homère et de
Virgile, pour le suprême effort de l'esprit humain. Grave et fu-
neste erreur, dont nous dirons plus tard, quand nous essaierons
d'apprécier dans son ensemble l'œuvre de la Pléiade, les causes
et les conséquences; mais erreur, qu'en tout cas, ses conteAipo-
rains n'ont point reprochée au poète, et quoique pourtant, s'il y
a quelque chose de médiocre dans l'œuvre de Ronsard, je veux
dire d'inférieur à lui-môme, ce soit, non pas même sa tentative,
"nais, — il faut avoir le courage d en prononcer le mot, — sa
caricature ou sa parodie d'épopée (1).
(i) On consultera avec intérêt et profit sur la Franciade le livre d'Eugène Gan-
dar : Ronsard, imitateur d*Homère et de Pindare, Metz, 1854; qui a vieilli, peut-
Digitized by VjOOQIC
788 REVUE DES DEUX MONDES.
Le patriotisme n'est pas toujours et partout à sa place ; et
nous avons peut-être assez dit quel heureux parti Ronsard en
avait tiré dans ses Discours, pour avoir ici le droit de constater
que l'amour de la France l'a cruellement desservi dans le choix
du sujet de Isl Franciade I Avait-il songé peut-être, comme on la
supposé, au sujet qu'à la même époque traitait en Italie le grand,
le voluptueux et mélancolique élégiaque de la Jérusalem délivrée?
La sincérité de son patriotisme eût donc pu là se donner carrière,
si le rôle de la France a été assez considérable dans le mouve-
ment des croisades. Les Guises et Marie Stuart ne faisaient-ils pas
aussi remonter leur origine à Godefroi de Bouillon? L'occasion
eût été belle de les flatter sur cette prétention. Mais Astyanax,fils
d'Hector, miraculeusement sauvé par Jupiter de l'incendie de
Troie, élevé sous le nom de Phéré-Enckos, — qui veut dire
w Porte-Lance, » et dont on aurait fait par corruption Ferencos,
Francus, et Francion, — chassé de mer en mer par la colère
de Neptune, abordant aux rivages de Crète, y devenant amoureux
de la belle Hyante, fille du roi Dicée et grande prêtresse d'Hécate,
se faisant révéler par elle le glorieux avenir de sa race, et celle
race engendrant celle de Pharamond et de Mérovée^ — lesquels,
s'ils ont existé, n'ont rien eu de commun avec Charles-Martel ou
Pépin le Bref, non plus que ceux-ci avec Hugues Capet; — on a
peine à s expliquer que Ronsard ait choisi cette « matière, » et
c'est trop peu pour l'en excuser que Lemaire de Belges, dans ses
Illustrations de Gaule, eût donné à» cette absurde légende une
consistance que les contemporains de Louis XII et de Fran-
çois I^' avaient prise pour de l'histoire. Là est le premier défaut
de la Franciade : c'est une épopée dont le sujet n'est pas un
sujet d'épopée. Il n'y avait rien à tirer de cette fatrasserie! Pour
faire de l'épopée, il faut de la matière épique; et, en vérité, les
personnages de Rabelais, son Gargantua, son Pantagruel, Picro-
chole ou le moine, frère Jean des Entommeures, ne sont pas
seulement plus réels, ils sont, et nous l'avons vu, plus « épiques »
que Francus et ses compagnons !
Si le choix du sujet est malheureux, la composition n'est
guère moins défectueuse dans la Franciade; et aussi bien l'art de
la u composition » n'a-t-il jamais été le fort de Ronsard ni de
la Pléiade. Notre littérature était-elle peut-être alors trop jeune?
être, en quelques points, mais qui a l'avantage d'être l'œuvre d'un homme qu.'
connaissait admirablement Ronsard, Pindare et Homère.
Digitized by VjOOQIC
^>,i niiiii,! I j .11. I |.,JI«J.liU..M ^.tP^SS
l'œuvre de pierre de RONSARD. .789
Et, en effet, en littérature comme en art, la composition exige tou-
jours un certain degré de maturité. Mais, de plus, avec Ronsard
et dans sa Pranciade^ le classicisme à ses débuts s'est heurté
contre Técueil où finalement il devait échouer. Le mirage, ici,
consiste à croire qu'étant donnés et reconnus les « chefs-
d'œuvre » d'un genre, — Flliade ou POdyssée^ dans l'espèce,
voire tÉnéide ou les Argonauiiques, — ils en sont également
les modèles, ou le canon, comme disaient les Grecs, dont on ne
saurait s'écarter sans tomber nécessairement au-dessous d'eux.
La logique française en a conclu que toute épopée devait d'abord
se conformer à de certaines « règles, » dont les modèles n'étaient
que la réalisation, et que, non seulement il n'y avait point de
« chefs-d'œuvre, » mais qu'il n'y aurait pas d'épopée en dehors de
l'observation de ces règles. C'est pourquoi, dans la Franciade, il
y a un « dénombrement des vaisseaux, » il y a une « tempête, »
il y a des « combats singuliers, » il y a un « songe, » il y a un
« sacrifice aux Dieux infernaux, » il y a ime « évocation des
morts; » et, bon gré, mal gré, dans les quatre Chants qui sont
tout le poème tel qu'il nous est parvenu, il a fallu que tout cela
trouvât sa place. Il a fallu qu'il y eût aussi une « prophétie, » —
un Tu Marcellus eris... — et ne le regrettons pas, pour le poète,
si c'est en retraçant, telle qu'on se la représentait alors, l'histoire
des rois mérovingiens, qu'il a rencontré les meilleurs vers de
son « long poème français, » et presque les seuls que l'on puisse
citer :
Ni lit, ni foi, ni la nuit amoureuse
Ne défendront Galswinthe malheureuse;...
il résume, en traits énergiques, l'histoire du règne de Chilpéric,
les crimes de Frédégonde :
Elle, sans peur ni de Dieu ni des lois
Toute eflfrontée, ayant encor les doigts
Rouges du sang de son mari, pour taire
Par un beau fait le meurtre et l'adultère,
Ira guerrière au milieu des combats
Tenant son ûls de trois mois en ses bras;
et le supplice de Brunehaut. Il ne peint pas non plus sans vigueur
les a rois fainéans : »
Ces rois hideux en longue barbe épaisse,
En longs cheveux ornés presse sur presse,
Digitized by VjOOQIC
790 BEYUE DBS DEUX' MONDES.
De cbatRes d'or et de careaDS grayés.
Hauts dans nn char en triomphe éleyés.
Une fois Tan faisant voir leur visage.
[La Frandade, livre IV.]
Mais qu'est-ce que quatre ou cinq cents vers, perdus ou noyés
dans les six ou sept mille des quatre chants de la Franciade ? et
que tout cela, d'ailleurs, quoique non composé, demeure donc
artificiel I On dirait de la Franciade Taboutissement d'un genre
épuisé par les imitations qu'on en a faites ou le nombre des copies
que Ion en a tirées. S'il y avait certainement, dans le renou-
veau du mouvement de la Renaissance, des élémens, ou, si je
Tose dire, des promesses de dégénérescence et de sénilité
prochaines, on ne le voit nulle part plus clairement que dans ia
Franciade. Et ne faut-il pas croire que Ronsard s'en est lui-
même aperçu, puisqpe enfin il n'a pas poussé son poème au delà
du I V« chant?
nous dit-ily
Si le roi Charles eût vécu,
J'eusse achevé ce long ouvrage.
Sitôt que la mort l'eut vaincu,
La mort me vainquit le courage.
S'il y a quelque vérité dans cette raison qu'il donne de son
découragement, il nous est permis de croire qu'elle n'en est pour-
tant pas la seule, ni peut-être la principale. Mais, nous aimons
mieux penser qu'il reconnut son erreur, et l'ayant reconnuei
qu'il n'eut pas le courage, — comme autrefois Virgile, — de
condamner son œuvre, et, tout ce que son amour*propre put
concéder à sa probité d'artiste, ce fut de s'arrêter.
La Franciade^ après cela, vaudrait-elle mieux, comme on Ta
prétendu, si Ronsard n'avait pas eu l'idée, qui nous paraît en
efifet singulière, de l'écrire en décasyllabes, et d'y renoncer, comme
trop prosaïque, à cet alexandrin dont il avait lui-même fait dans
ses Discours le type du vers français classique? Nous avons
quelque peine à le croire, et les plus beaux vers du monde
n'eussent pas effacé, ni réparé le vice initial du sujet. 11 y a des
circonstances plus fortes que les volontés des hommes, et il y a
des erreurs dont le génie même ne saurait sauver celui qui J
est une fois engagé. La Franciade n'eût pas beaucoup gagné l i
plus à être écrite plus simplement ou plus naturellement. A i
Digitized by VjOOQIC
'•im
l'œuVRE de pierre de RONâARD. 791
vérité, c'est un des vices les plus caractéristiques de la langue
ou du style de Ronsard, que, quand il se guindé, il ne devient
pas seulement, comme un autre, emphatique, mais ^nllgaire. Il
n'a pas le sentiment du ridicule, et la recherche du mot fort le
conduit à des effets comiques. S'il veut dire que Mnémosyne mit
au monde les neuf Muses ensemble, il dira qu'elle les engendra
d'une « seule ventrée; » et au lieu de dire de Jupiter ou do
Neptune qu'ils « bouillonnent de colère, » il nous les montrera
« bouffans d'ire. » Croyons encore que Ronsard veut faire ori-
ginal et sublime, quand au lieu de se servir de la locution déjà
consacrée de « dévorer l'espace ou le temps, » il écrira : les
manger^ et, au lieu de « célébrer solennellement une victoire:»
la pomper. Mais, encore une fois, des expressions plus naturelles
et plus simples n'eussent pas plus fait ici qu'un vers mieux
approprié à l'allure du récit épique; et les causes de la médio-
crité de la Franciade sont situées plus profondément. La Fran-
ciizde, — ne craignons pas d'user de ces termes un peu pédan-
tesques, puisqu'il s'agit de tout un système d'art et de littérature,
— la Franciade n'est pas seulement ni principalement Terreur
d'un homme, elle est celle de toute une école; elle est une erreur
de méthode ou de direction ; et les suites en allaient lourde-
ment peser sur les destinées de tout le « classicisme. »
Car, tandis qu'il s'acharnait à ce labeur ingrat, les Élé-
gies, les Poèmes de Ronsard, son Bocage royal ^ ses Sonnets pour
Hélène nous sont témoins qu'il n'avait rien perdu de son
génie. Jeune encore, — il n'avait pas cinquante ans, en 1674, —
mais vieilli et usé avant Tàge, par les plaisirs, dit-on, autant que
par les épreuves, la mort de son roi, Charles IX, avait été la
ruine de ses ambitions. Courtisan d'ailleurs empressé, il n'avait
rien omis de ce qu'il fallait faire pour se recommander à la
faveur du nouveau maître.
Si rhonneur de porter deux sceptres en la main,
lui écrivait-il dès 1575,
Commander aux Français et au peuple Germain
Qui de l'Ourse Sarmale habite la contrée;
Si des Vénitiens la magnifique entrée,
Si avoir tout le front ombragé de laariers,
Si avoir pratiqué tant de peuples guerriers,
Tant d'hommes, tant de mœurs, tant de façons étranges,
Si revenir chargé de gloire et de louanges,
Digitized by VjOOQIC
^^"
792 REVUE DES DEUX MONDES
Si jà comme un César concevoir TuniverSy
Vous a fait oublier le chantre de ces vers,
Roi, dont Thonueur ne peut s'amoindrir ni s*accrottTe,
Sans vous dire son nom vous pouvez le connottre.
[Le Bocage Royal, édition de 1587, t. IV, p. 16.]
Il lui rappelle alors qu'en des jours troublés et douteux, au
temps de Jarnac et de Moncontour, 1569, lui seul eut le cou-
rage d'emboucher en son honneur la trompette héroïque, et de
célébrer la victoire du prince ; — et ce fut le bel hymne qui figure
au premier livre des Hymnes:
Tel qu*un petit aigle sort
Fier et fort,
Dessous Taile de sa mère,
Et d'ongles crochus et longs
Aux dragons
Fait guerre sortant de Taire.
Tel, aux dépens de vos dos,
Huguenots,
Sentîtes ce jeune prince,
Fils de roi, frère de Roi,
Dont la foi
Mérite une autre province.
[Édition de 1587, t. VH, p. 133.]
Mais il y avait six ans de cela; et en vain le poète y mit-il
une insistance qu'on regrette un peu pour sa dignité! en vain
proposa-t-il au Roi de recommencer contre leurs ennemis une
campagne comme celle des Discours des Misères de ce temps 1
J'ai trop longtemps suivi le métier héroïque.
Lyrique, éiégiaq', je serai satirique...
S'il y a quelque bravo ou mutin oui be lâche;
Si un plus qu'il ne doit veut monter en crédit;
Si quelque vilotenr aux princos devisant
Contredit le bouffon, le fat, ou le plaisant;
Si nos Prélats de cour ne vont à leurs Églises ;
Si quelque traâqueur qui vit de marchandises.
Veut gouverner FËtat...
• •..•.•. .*...•
Si plus, quelque valet de quelque bas métier
Veut par force acquérir tous les biens d'un quartier;
Digitized by
Google
l'œuvre de pierre de RONSARD. 793
Si pins, nos vieux corbeaux goarmandent tos finances;
Si plus, on se détruit d'habits et de dépenses ;
Et si quelque afTamé nouvellement venu,
Veut manger en un jour tout votre revenu,
Qu'il craigne ma fureur...
[Le Bocage royal Édition de 1587, t. IV, p. 26.]
Et nous, à cette « fureur » nous aurions aimé qu'il se fût aban-
donné. Il avait l'esprit; il avait réloqpience; et, s'il l'eût seule-
ment voulu, ses Satires vaudraient ses Discours des Misères de ce
temps. Mais il eut beau faire 1 il ne retrouva pas auprès d'Henri 111
la faveur toute personnelle qu'en d'autres temps lui avaient
témoignée Marie Sluart ou Charles IX. Il continua bien d'être
l'un des pensionnaires du prince, à raison de douze cents livres
par an, qui feraient un peu plus de six mille francs de notre
monnaie. Mais la pension n'était pas toujours très régulièrement
payée; et Henri III lui préférait Desportes. Le nouveau roi,
d'ailleurs, avait moins de goût pour la poésie que pour l'élo-
quence, et même la grammaire. Ronsard, alors, de dépit, s'isola
de la Cour, séjourna plus souvent en son Vendômois qu'à Paris,
revit ses Œuvres^ les remania. Son ancienne fougue s'apaisa. Sa
pensée se fit plus sereine, en même temps qu'elle se nuançait
d'un caractère de mélancolie plus intime, plus profond, plus
philosophique. C'est un peu de ce caractère qu'il nous reste à
essayer de ressaisir dans ses dernières poésies.
Mais quelles sont ces dernières Poésies? et, déjà, n'aurions-
nous pas nous-même quelque peu altéré Tordre de leur suc-
cession? C'est une tentation naturelle, que de vouloir clore la bio-
graphie de ce grand amoureux par une dernière histoire d'amour,
et les Deux Livres de Sonnets pour Hélène semblent vraiment nous
y convier. Car il est certain qu'ils ont paru pour la première fois
en 1578; et il ne l'est pas moins que, de 1578 à 1584, Ronsard
n'a rien ou presque rien publié. Au contraire, les vers que nous
venons de citer ont paru pour la première fois en 1575, et
nous n'avons donc pas violé la chronologie. Mais, d'un autre
côté, les Sonnets pour Hélène ne seraient-ils pas antérieurs à
leur date de publication, et pouvons-nous ne pas tenir compte du
témoignage du poète?
Je chantais ces sonnets amoureux d'une Hélène
Dans ce funeste mois que mon Prince mourut.
Digitized by VjOOQIC
TT*?™
794 REVUE DES DEUX MONDES.
Voîlà qui est formel, et voilà qui nous reporte au mois de
mai 1574. Ronsard dit encore, dans un autre Sonnet^ Tavant-der-
nier du premier livre :
Je chantais ces sonnets en l'antre Piéride,
Quand on vit les Français sons les armes suer
Qaand on vit tout le peuple en combats se raer.
Seulement, ce sonnet, qui nous reporterait à 1568 ou 1869,
l'année de Jarnac et de Moncontour, ne faisait point partie, dans
l'édition de 1578, des Sonnets pour Hélène : il terminait le recueil
des Amours diverses. Paut-il ajouter que le premier livre, qui ne
contenait que 60 pièces dans l'édition de 1578, en contient 64 dans
l'édition de 1584, et le second, 77 au Ueu de 55? De 1578 à 1584,
Ronsard a donc encore rimé, ou publié à nouveau, 26 pièces en
l'honneur d'Hélène; et, de ces 26 pièces, il y en a jusqu'à 16 inter-
calées d'un seul coup entre deux sonnets de la première édition.
Voici un beau sonnet qui faisait également partie, en 1578, du
recueil des Amours diverses :
Genèvres hérissés, et vous , houx épineux.
L'un hôte des déserts, et l'autre d'un bocage;
Lierre, le tapis d'un bel aotre sauvage,
Source, qui bouillonnez d'un sargeon sablonneux;
Pigeons, qui vous baisez d'un baiser savoureux,
Tourtres, qui lamentez d'un étemel veuvage;
Rossignols ramagers, qui d'un plaisant langage
Nuit et jour rechantez vos versets amoureux,
Vous à la gorge rouge, étrangère hirondelle;
Si vous voyez aller ma Nymphe en ce printemps
Pour cueillir des bouquets par cette herbe nouvelle.
Dites-lui, pour néant que sa grâce j'attends.
Et que pour ne souffrir le mal que j'ai pour elle,
J'ai mieux aimé mourir que languir si longtemps.
[Édition de 1584 : Sonnets pour Hélène, II, 44 ]
Est-il téméraire de supposer que ce sonnet a été d'abord
écrit pour cette « Genèvre » que le poète a chantée dans ses
Élégies^ et qui n'était point, elle, Salviati ni Surgères, mais,
nous dit un disciple et commentateur de Ronsard, « une haute
femme, claire brune, mariée au concierge de la geôle de Saint-
Marcel, et qui se nommait Geneviève Raut? » En revanche, tel
autre sonnet, d*ailleurs détestable
Digitized by VjOOQIC
w^
T^-^
L^EUYRE BE PIERRE DE RONSARD. 795
Voulant tuerie feu dont la chaleur me cuit
Les musclée et les nerfs, les tendons et les veines...
a passé, en 1584, du second livre des Sonnets pour Hélène au
recueil des Amours diverses. On voit par là combien il est diffi-
cile de dater avec précision le dernier livre d'amour de Ronsard,
et aussi ne Tesdaierons-nous pas davantage. Il suffit, qu'avec la
seconde partie des Amours de Marie et le recueil des Amours
diverses de 1578, les deux livres de Sonnets pour Hélène soient
le journal des regrets ou des rêves d'amour de Ronsard, de 1569
à 1584. Mais nous ne pouvons pas affirmer qu'ils soient ses « der-*
nières poésies ; » et toutes .les pièces qui ont paru pour la pre-
mière fois dans l'édition de 1578, ou dans celle de 1584, peuvent
leur en disputer le titre.
Si l'on admet ces dates, Ronsard u avait donc guère que quar
rante-trois ou quarante-quatre ans quand il aima Hélène de
Surgères, et quoique ce soit sans doute un âge qu'on peut appe*
1er « mûr, » ce n'en est pas un d'ordinaire où les poètes croient
avoir passé le temps d'aimer. Il semble cependant que son
amour ait été plus pur, d'une autre essence, et plus rare, que
celui qu'il avait éprouvé pour Cassandre, et surtout pour
Genèvre. A la vérité, pour contredire cette impression d'en-
semble, il y a bien l'admirable sonnet qu'on trouve dans toutes
les Anthologies, et dont on ne saurait faire tort à Ronsard dans
ime étude consacrée à son œuvre :
Cfuand vous serez bien vieille, au soir^ & la chandelle.
Assise auprès du feu, dévidant et filant
Direz, chantant mes vers et vous émerveillant
« — Ronsard me célébrait du temps que j'étais belle. — »
Lors vous n'aurez servante, oyant telle nouvelle,
Déjà sous le labeur à demi sommeillant,
Qui au bruit de mon nom ne s'aille réveillant.
Bénissant votre nom de louange immortelle;
Je serai sous la terre, et fantôme sans os
Par les ombres myrteux je prendrai mon repos;
Vous serez au foyer une vieille accroupie
Regrettant mon amour et votre fier dédain.
Vivez, si m'en croyez, n'attendez à demain,
Cueillez dès aujourd'hui les roses de la vie.
"édition de 1584, Livre IL Sonnet 43.]
Digitized by VjOOQIC
"^^^!^™
796
KEYUE DES DEUX MONDES.
Oui, il y a ce sonnet, et il y en a d'autres ! Mais il n'est que
la dernière expression, et la plus achevée, d'un thème que le
génie voluptueux et mélancolique de Ronsard aimait à déve-
lopper. Il aimait, nous l'avons dit, associer l'image de la mort à
celle de l'amour,
Car l'Araoor et la Mort n'esfqu'une même chose I
Ce vers est le dernier du second livre des Sonnets pour
Hélène; et, comme tous les épicuriens, Ronsard, nous le répétons,
jouissait vivement de la brièveté même du plaisir. Les longs
plaisirs ne sont que d'indolentes habitudes I Mais, après tout,
cette note que sa gravité, si je puis ainsi dire, n'empêche pas
d'être sensuelle, ne revient pas souvent dans les Sonnets pour
Hélène, et le sentiment qu'il éprouve pour cette jeune fille est
celui d'une admiration caressante et protectrice. S'il l'aime d'être
jeune et belle, il l'aime d'être « sérieuse » aussi, jll l'aime d'ai-
mer sa gloire, à lui Ronsard, et il l'aime du désir qu'il a de l'im-
mortaliser par son amour.
Afin qu'à tout jamais de siècle en siècle Tive
La parfaite amitié que Ronsard vous portail»
Gomme votre beauté sa raison lui ôtait,
Gomme vous enchaînez sa liberté captive;
Aûn que d'âge en âge à nos neveux arrive.
Que toute dans mon sang votre figure était,
Et qae rien, sinon vous, mon cœur ne souhaitait,
Je vous fais un présent de cette sempervive.
Elle vit longuement en sa jeune verdeur :
Longtemps après la mort je vous ferai revivre,
Tant peut le docte soin d'un gentil serviteur
Qui veut en vous servant toutes vertus ensuivre.
Vous vivrez, croyez moi, comme Laure en grandeur,
Au moins tant que vivront les plumes et le livre.
[Édition de 1584, Livre II, Sonnet 2.]
Moins connu, moins souvent cité, ce beau sonnet vaut l'autre,
<^i même on ne le trouve plus pur, de l'accent de sensualité qui
lui manque, et j'ajoute plus généreux, étant moins discourtois.
C'est, en effet, un compliment d'un goût toujours douteux que de
rappeler à une femme aimée que sa beauté n'aura qu'un jour; et
le conseil n est pas bien honnête, — encore qu'il ne soit qu'un
Digitized by
Google
~
l'œuvre de pierre de RONSARD. 797
lieu commun, — dinviter à « cueillir avec nous les roses de la
vie » une jeune fille qu'on ne saurait avoir la prétention d'épou-
ser. Ronsard, en ses Amours , manque parfois de délicatesse.
Et, comment, à cet égard, ne regretterait-on pas qu'après avoir
ainsi chanté son Hélène « comme une Laure, » il ait fini par lui
donner en quelque sorte son congé dans ces vers :
Maintenant que voici Tan septième venir,
Ne pensez plus, Hélène, en vos lacs me tenir;
La raison m'en délivre!...
« La raison m'en délivre! » Ce langage, trop raisonnable,
n'est-il pas en même temps un peu grossier d'être si raisonnable?
On eût voulu croire jusqu'au bout qu'y ayant plus de tendresse
que de passion dans le dernier amour du poète, la « raison » n'y
avait donc pas tenu moins de place que la folie. La fin de cette
histoire en gâte le commencement ! Et peu s'en faut qu'on ne| se
range à l'opinion de ceux qui, dans l'auteur même des Odes ou
des Hymnes^ ont jadis cru reconnaître je ne sais quel précurseur
du poète, — si celui-ci en est un, — de la Bonne Vieille et du
Dieu des bonnes gens.
Mais non I et c'est Ronsard qui leur répond dans une de ses
dernières pièces, qui n'a paru qu'en 1S78 pour la première
fois, et qui est le Discours de fÉquité des vieux Gaulois. On a
cru longtemps que l'invention lui en appartenait, mais en réa-
lité, il l'a empruntée d'un Grec contemporain d'Auguste, Par-
thénius de Nicée, en ses Affections d'amour, traduites en 1555
par un certain Jean Fornier ou Fournier. En voici le sujet. Un
Grec d'Asie Mineure est venu traiter de la rançon de sa femme,
tombée, après le sac de Milet par les Gaulois, entre les mains de
Brennus. Le chiffre de la rançon est convenu, les paroles échan-
gées, l'argent même versé, et il ne reste plus qu'à mettre, par
un sacrifice, le marché sous la garantie des Dieux. Mais, au
lieu de frapper la victime, c'est la tête de la femme que, d'un
coup de sa hache, Brennus fait tomber aux pieds du mari. Le
Milésien, tout frémissant d'horreur, de désespoir et d'indigna-
tion, lui reproche violemment sa cruauté, sa perfidie, son manque-
ment à la parole donnée. Brennus l'écoute, impassible. Puis,
qiiand le malheureux a fini, prenant la parole à son tour, il lui
c< nte qu'au cours de la nuit môme, sa captive, qui était devenue
u maîtresse, l'a supplié, si jamais il avait eu Quelque adecliou
Digitized by VjOOQIC
W^^ '.
79iS REVUE 6ES DEUX tfÔNDES.
pour elle, de ne pas la r^idre au mari qui venait la réclamer.
— Ah ! lui disait-elle,
Ah I ce n'est pas la foi ni la dextre Adèle
Mise en la mienne, hélas I quand tremblante et rebelle
J'embrassais les autels de Oérès, appelant
Les Dieux à mon se<îours contre toi me volant.
A la fin, ajoutant la prière à Taudace,
Par force et par amour je t'accordai ma grâce.
Pourvu que tu serais d'une invincible foi
Toujours mon défenseur, sans te fâcher de moi...
Mais, insensible à ces supplications, et moins touché de ces
souvenirs que honteux, pour Glythymie, — c'est le nom de la
femme, — de cet outrage à la foi conjugale, Brennus a résolu
de l'en punir. Et voilà pourquoi, dit-il au Milésien :
J'ai feint ce sacrifice, et feint de te conduire
Pour immoler ta femme, et aussi pour te dire.
Que vous êtes déçus de blâmer les Gaulois
Vous autres Asiebs...
Dessous la loi écrite enseignes, vous vivez
Et doctes en papier le papier poursuivez.
Nous autres, nous n'avons que la Loi naturelle.
Écrite dans nos cœurs par une encre éternelle.
Que nous suivons toujours sans besoin d'autre écrit
Gomme portant nos lois en notre propre esprit.
Fais maintenant ce que tu voudras, de ce « corps sans tête. »
Enterre, si tu veux, ou laisse aux chiens ta femme. Voici la
rançon que tu m'avais comptée; je te la rends; dis -en l'histoire
aux tiens; et
... va chercher ta demeure;
Adieu, donne ta main, va-l'en à la bonne heure.
C'est dommage qu'au lieu de se terminer sur ce vers, la pièce
soit allongée d'un compliment à Henri III. Elle n'en est pas
moins une des plus belles de Ronsard, et — quoi que d'ailleurs
on puisse penser de 1' « équité des vieux Gaulois » qui ressemble
beaucoup à de la sanguinaire barbarie, — le grand poète a ét^
rarement mieux inspiré qu'en ce fragment d'allure vraiment
épique. S'il est lui-même, en ses Amours et en ses Odelettes, il
Digitized by VjOOQIC
l'œuvre de pierre de RONSARD. 799
ne Test pas moins, ou il Test plus encore dans cette pièce à la-
quelle il a lui-même donné le titre de Discours, comme pour
caractériser cette tendance oratoire qui est Tune des formes
essentielles de son génie. Et nous devions à sa mémoire, en
arrêtant ici cette analyse de son œuvre, de laisser le lecteur sous
cette impression de grandeur et de forcQ.
Ses dernières années, sur lesquelles nous n'avons pas autant
de renseignemens, ni surtout aussi précis que nous le voudrions,
furent tristes (1). Retiré tout à fait de la Cour, mal payé de ses
pensions ou gratifications, pour le règlement desquelles on se
sent un peu gêné de le voir employer le crédit de M"' de Sur-
gères « en récompense de tant de beaux vers qu'il avait faits pour
elle ; » titulaire de plusieurs abbayes, mais troublé souvent dans
sa jouissance par les incursions des bandes armées qui parcou-
raient son Vendômois et sa Touraine ; malade et aigri contre un
siècle « où il semblait que tout allât en confusion et en ruine, »
mais continuant toujours de lire, de composer et d'écrire, — son
Hymne de Mercure et son Hymne de monsieur Saint Boch, qui
n'ont paru pour la première fois que dans l'édition de iS87,
doivent appartenir à cette époque ; — il fit à Paris un dernier sé-
jour, au commencement de 1585, chez son ami Galland, princi-*
pal du collège de Boncour, pour, de là, se transporter à Croix-
Val, et enfin de Croix- Val à son prieuré de Saint-Cosme-en-l'Isle,
près de Tours. « Ce prieuré, nous dit Du Perron, est situé en
un lieu fort plaisant sur la rivière de Loire, accompagné de
bocages, de prairies, et de tous les ornemens naturels qui
^Qibellissent la Touraine, de laquelle il estlœil et les délices...
Ne conservant donc plus autre passion, sinon de s'y voir trans-
porter, afin de jouir de cette dernière félicité d'y mourir, et
se persuadant que ses os y reposeraient plus doucement, il se
fit mettre en son chariot, tout perclus et estropié que je vous
l'ai décrit, et, s'étant ainsi acheminé malgré les injures de l'air,
travailla tant de cette première traite qu'il alla coucher à trois
lieues de là, et l'autre lendemain d'après, qui était un jour de
dimanche (17 novembre), arriva finalement à Saint-Cosme sur
(1) On consultera, sur les dernières années de Ronsard, indépendamment de sa
Vie, par Claude Binet, dont il faut soigneusement comparer les différentes éditions,
et de son Oraison funèbre, par Du Perron, l'intéressant opuscule de M. l'abbé
Froger : Ronsard Ecclésiastique , 1882, Mamers ; et dans la collection de la Pléiade
française, la Notice biographique de Marty-Laveaux, 1893, Paris.
Digitized by VjOOQIC
800 REVUE DES DEUX MONDES.
les cinq lieures du soir. » C'est 1&, qu'après quarante jours
d'une pénible agonie courageusement supportée, il expira, le
27 décembre 1585. C'est là aussi qu'on l'enterra, et qu'en 1609,
on grava sur son marbre l'épitapbe suivante :
CAVE, VIATOR, CAVE, SACRA HiEC HUMUS EST.
ABI, NEFASTE, QUAM CALCAS HUMUM SACRA EST.
RONSARDUS ENIM JaCET HIC,
QUO ORIENTE ORIRI MUSJB,
ET OCCIDENTE COMMORI ,
AC SECUM INHUMARI VOLUERUNT.
HOC NON INVIDEANT QUI SUNT SUPERSTITE8
NEC PAREM SORTEM SPERENT NEPOTES.
Tel fut Ronsard, le plus grand poète, le plus complet que la
France eût connu, et entre lequel et qui que ce soit de ses pré-
décesseurs on ne saurait établir de comparaison qui ne fût à son
égard une criante injustice. Les dimensions d'un monument ne
suffisent pas à en faire la grandeur; elles y contribuent cep^-
dant; et, en littérature comme en art, c'est quelque chose que
la fécondité : la fécondité de Ronsard, ou, comme il disait lui-
même, « sa plénitude, » qui faisait son orgueil et l'émerveille-
ment de ses contemporains, est encore aujourd'hui pour nous
un de ses titres de gloire. Là variété de son inspiration en est
un autre, et, à ce sujet, un scrupule nous vient qui est de n'avoir
pas assez dit, — comme il nous eût été si facile de le faire en
parlant plus longuement de ses Poèmes et de ses Gaietés^ — ce
qu'il y a souvent d'ingéniosité, d'esprit en tous les sens du mot,
et de souveraine liberté dans son invention. Rappelons pour
mémoire son épitaphe de Rabelais :
Si d'un mort qui pourri repose,
Nature engendre quelque chose. ••
Elle est cruelle, nous l'avons dit, et d'ailleurs injuste, nous
l'avons montré; mais elle est admirable de verve, et la preuve,
c'est que la physionomie de Rabelais en est demeurée comme
défigurée. On aura vu du moins, par les Discours des Misères de
ce temps, ce que cet élégiaque pouvait dans la satire, et trois cents
ans s'écouleront, et le classicisme sera mort, avant qu'on revoie,
en notre langue, un plus bel exemple de la parenté naturelle qui
Digitized by VjOOQIC
l'œuvre de pierre de RONSARD. 801
rattache la satire au lyrisme. Mais nous n'avons pas assez dit qu'il
avait également fixé le ton de VÉpUre,'de VÉpltre familière, mo-
rale ou philosophique; et vraiment, en comparaison des siennes,
que Ton trouvera dans son Bocage royal ou dans le recueil de ses
Élégies, celles de Marot ne sont que du « baladinage. » Cela
tient-il peut-être à la différence de leur condition? En tout cas, la
poésie de Ronsard sent son gentilhomme, et nul doute qu'à cet
égard, les contemporains n'aient guère moins été frappés de la
noblesse que de la variété de son inspiration. Ayant et portant
haut le sentiment de sa naissance ou de sa race, Ronsard a
pensé d'une « façon non commune, » et conforme, pour ainsi
parler, à la générosité du sang dont il croyait descendre. Liber-
tine et souvent lascive, grossière même quelquefois en ce sens,
— et encore quand il se fâche contre les « ministreaux » ou
« prédicantereaux » de Genève, — son inspiration n'a jamais été
ce qui s'appelle « vulgaire. » Sa langue a pu l'être, son inspira-
tion ne Test jamais. Et mêlant ensemble ainsi la fierté du poète
à l'orgueil du gentilhomme, c'est le lieu d'observer qu'il n'a pas
contribué médiocrement à relever en France la condition de
l'homme de lettres.
Sans doute, il a eu ses défauts, que nous avons signalés au
passage, et dont les moindres ne sont pas l'emphase, le pédan-
tisme et la prolixité. Il enfle « ampoulément » la voix pour,
souvent, ne rien dire ou peu de chose ; et la sonorité des mots
lui fait à lui-même illusion sur le vide, ou, si l'on peut ainsi dire,
le « creux » de sa pensée. Ne serait-ce pas ici l'un des dangers,
si jamais on la réalisait, de la chimérique alliance de la musique
et de la poésie? La valeur des « sons )).n'a peut-être que de loin-
tains rapports avec le « ;sens » des mots. 11 abuse aussi contre
nous de son grec, ce qu'on lui pardonnerait, s'il nous en faisait
toujours profiter comme de Parthénius de Nicée dans son Dis-
cours de l'Équité des vieux Gaulois ; mais Arate et Lycophron
lui sont trop familiers, et des vers comme ceux-ci n'ont-ils pas
Tair d'une parodie :
0 Cuisse-né Bacchus, Mystique, Hyménéan,
Carpiine, Evaste, Âgnien, Manique, Lénéan,
ËTJe» Evoulien, Baladin, Solitaire,
Vengeur, Satyre, Roi, germe des Dieux et Père;
Martial, Nomian, Cornu, Vieillard, Enfant,
Péàn, Nyctélian!...
TOME xxin. — 1904. 51
Digitized by VjOOQIC
802 ' REVUE DES DEUX MONDES.
On a souvent besoin d'un lexique pour le lire, et d'une con-
naissance de la mythologie qui ne correspond pas tant à une
Juste admiration qu'à une superstition un peu pédantesque de
l'antiquité. Cette fâcheuse erreur s'est introduite avec Ronsard,
et par lui, dans la notion du « classicisme, » que les anciens
sont parfaits d'être les anciens, et qu'il n'y a pas lieu de leur en
demander davantage.
Le critique ignorant, qui se croit bien habile,
Donnera sur ma joue un soufflet à Virgile !
Ainsi s'exprimera, bien longtemps après Ronsard, celui de nos
grands poètes qu'on pourra justement appeler le « dernier des
classiques; » et, comme à Ronsard, l'argument lui paraîtra victo-
rieux. « Un soufflet à Virgile ! » 0 poète ! Et pourquoi Virgile
n'en aurait-il pas quelquefois mérité? Mais vous! si ce que vous
imitez de lui, c'est ce qu'il a de plus éloigné de nos manières
d'être, de sentir, ou de penser, pourquoi vous étonner que nous
vous le reprochions? Il y a bien du fatras dans l'héritage de
l'antiquité, de la grecque surtout ; et, nous aurons occasion de le
montrer quand nous résumerons l'œuvre de la Pléiade, ce n'est
pas ce que Ronsard en a toujours le moins goûté. Nous n'irons
cependant pas jusqu'à dire que, s'il est prolixe et verbeux» infini
et souvent confus dans ses descriptions, — voyez à cet égard
V Hymne de Calays et Zéthés, — c'est que les Grecs, ses maîtres,
sont de grands bavards. La prolixité de Ronsard procède plutôt
d'une autre cause, qui est son habitude de chercher sa pensée
la plume à la main. Il ne se contente pas de penser en écrivant,
mais il faut qu'il écrive «pour penser ». Ses idées ne s'éclair-
cissent pour lui que par le moyen des mots, qui les expriment
d'abord confusément, ot elles ne deviennent nettes, elles n'arri-
vent à une claire conscience d'elles-mêmes, que par une suite
de tàtonnemens ou d'approximations successives. Ronsard ne
croit jamais avoir dit tout ce qu'il voulait dire, et il ne connaît
de moyen de le dire que d'en accumuler les expressions diverses.
C'est le secret de ses « variantes » et de ses « corrections, » qui
n'ont pas souvent gâté son texte, mais qui ne l'ont pas toujours
sensiblement amélioré.
D'autres défauts sont moins les siens que ceux de son temps,
et, en particulier, tous ceux que l'on pourrait reprocher à sa
langue. Il est difficile, quand on compare la langue de Ronsard
Digitized by VjOOQIC
l'œuvre de pierre de RONSARD. 803
à éelle dé Marot, claire et spirituelle, mais courte et pauvre, de
n'en pas admirer Tabondance, la richesse^ la variété, la sou-^
plesse, le coloris, l'éclat, lee aonorités hévoïqUes, la gr&oa. légère
et voluptueuse,
La rose est l'honneur d'un pourpris
La rose est des fleurs la plus belle,
El dessus toutes a le prix^
C'est pour cela que je Tappellé
La violette de Gjpris.
La rose est le bouquet d'amour,
La rose est le jeu des Charités
La rose blanchit tout autour
Au matin, de perles petites
Qu'elle emprunte du point du jour
La rose est le parfum des Dieux,
La rose est l'honneur des pucelles
Qui leur sein beaucoup aiment mieux
Enrichir de roses nouvelles
Que d'un or tant soit précieux I
Est-il rien sans elle de beau ?
La rose embellit toutes choses,
Vénus de roses a la peau.
£t l'Âurore a les doigts de rose
fit le front le soleil nouveau...
AdmirûB F, encore le sonnet liminaire des Amours :
Qui'voudra voir comme amour me surmonte
Comme il m'assaut, comme il se fait vainqueur.
Comme il r'enflamme et r'englace mon cœur,
^lOmme il se fait un honneur de ma honte.
Me vieuiie lire...
Ld belle langue ! aussi nette, je pense, que la langue de Marot
ou de l'aimable reine de Navarre, mais combien plus précise !
et plus ferme ! et plus forte ! C'est la langue de Ronsard, et qui-
conque soit qui a écrit ces quatre vers, il est ce qu'on appelle un
grand écrivain. Et, s'il ne Test pas toujours, la faute en est donc
moins à lui qu'à son temps, qui est le temps où la langue, dans
son effort vers l'acquisition des qualités qui lui manquent, s'en-
richit indistinctement de tout ce que le grec et le latin, l'italien
et déjà respagnol, les parlers provinciaux, les vocabulaires
Digitized by VjOOQIC
1
804 REVUE DES DEUX MONDES.
techniques, semblent mettre à sa portée. Il ne lui restera plus
désormais qu'à se perfectionner, en se connaissant mieux elle-
même, son génie naturel, ses ressources profondes, et en s'émon-
dant, en s'ilpurant, en se « socialisant » si je puis ainsi dire, —
et en s'appauvrissant.
Que si maintenant, et après avoir essayé d'analyser et de ca-
ractériser son œuvre, c'est le rôle de Ronsard qu'on voulait
résumer, deux mots y suffiraient, qui achèvent de mesurer la
grandeur de son personnage. Le théâtre mis à part, — que
sans doute il n'a pas abordé, parce que, dans les conditions
matérielles d'alors, le théâtre ne pouvait être qu'un exercice de
pure rhétorique, — on peut dire de Ronsard qu'il a « circonscrit, »
pour deux cent cinquante ans, le domaine entier de la poésie
classique, en même temps qu'il forgeait, dans ce grand alexan-
drin qu'il a si bien manié, et avec une virtuosité que je ne sais
si l'on a dépassée, l'instrument nécessaire à Texploration de ce
vaste domaine. Forme et fond, plus on lira Ronsard et plus on
s'apercevra que le « classicisme » est tout entier dans son œuvre.
Il y est avec ses qualités ; il y est avec ses défauts. Et si l'on
nous demandait comment et pourquoi donc il ne s'en est pas
dégagé tout de suite, c'est précisément ce qu'il s'agit mainte-
tenant d'étudier. Mais ce que nous pouvons déjà dire, c'est qu'à
personne peut-être, à aucun grand artiste, ses disciples directs
n'ont plus nui qu'à Ronsard, et en particulier celui d'entre eux
qui sans doute est le plus bel exemple connu de ce que l'éru-
dition comporte ou engendre quelqpiefois de sottise: j'ai nommé
Jean Antoine, le « docte, doctieur, et doctime Baïf. »
Ferdinand Brunetière.
Digitized by VjOOQIC
■F^'
LE GOUVERNEMENT
DE LA
DÉFENSE NATIONALE
LA CONQUÊTE DE LA FRANGE
PAR LE PARTI RÉPUBLICAIN a)
IV
I
Ville fondée au confluent des mondes Romain, Germanique
et Gaulois; capitale de frontière, où la race de César, après avoir
conquis celle de Vercingétorix, se gardait contre celle d'Armi-
nius; limite devenue un centre lorsque la ruine de Rome dé-
plaça Taxe de la puissance vers la monarchie franque; passage
et marché entre les divers royaumes qui se divisèrent l'héritage
de Charlemagne ; cité impériale et libre sous les empereurs ger-
maniques, Lyon a, durant quatorze siècles, mêlé dans son
histoire celle de trois races souveraines et dans son peuple leur
sang. Les fiertés de ces traditions vivaient en elle quand elle se
donna à la France, non pour perdre son indépendance^ mais pour
Punir aux destinées du peuple qu'elle sentait être davantage le
sien. Dans cette France même elle a continué son rôle historique :
elle est demeurée le lieu de rencontre et de fusion entre les di-
versités de climat et de mœurs. Jusque-là le Midi étend la trans-
parente profondeur de son élher, souffle sa chaude haleine,
(1) Voyez la Revue des 15 août, !•' septembre et !•' octobre.
Digitized by VjOOQIC
806 REVUE DES DEUX MONDES.
allume sa splendeur éblouissante et presque cruelle. Jusque-li, le
Nord abaisse un ciel de suie, un brouillard opaque, une humidité
glaciale, les épreuves les plus moroses de Fhiver. Dans la popula-
tion, mômes contrastes, et mêmes mélanges. Au Nord elle appar-
tient par la gravité, la coutume de ne rien résoudre qu'après
réflexion, la volonté de connaître à fond les affaires où elle
s'engage, la persévérance de les suivre jusqu'au bout, l'art d'en
combiner patiemment les chances. S'agit-il d'exécuter, elle ajoute
à ces dons la promptitude, l'audace, l'ardeur : les œuvres plantées
dans le froid, grandies dans l'ombre, semblent mûrir soudain
par un coup de soleil. C'est l'heure du Midi, et du Midi ce sont
parfois les impatiences, les fièvres, les fureurs. Mais, même alors,
l'enthousiasme garde quelque chose de* taciturne, le feu jaillit
d'un foyer intérieur que les étincelles n'épuisent pas, les excès
ont un air médité qui les rend plus terribles : le Midi s'agite, le
Nord le mène.
Oii les hommes sont à la fois réfléchis et passionnés, les
doctrines qui se disputent le monde trouvent leurs soldats les plus
persévérans. Lyon est une place forte des idées. Dans son enceinte
même, elles s'élèvent rivales comme ses collines, voisines et sépa-
rées comme les deux fleuves qui la traversent sans mêler leurs
eaux. C'est à Lyon que le christianisme commença de conquérir
la Gaule, et nulle part il ne s'est fortifié d'une tradition plus
vivante, de vertus plus utiles, d'oeuvres plus nombreuses : mais
nulle part ne se sont senties plus provoquées par cette énergie
de la foi, les doctrines et les haines de l'impiété. C'est à Lyon,
que, dès le moyen &ge, le travail de la soie a préparé la puissance
et les vices de la grande industrie ; là qu'entre les patrons et les
ouvriers s'est le plus tôt élevée la querelle pour le partage de la
richesse produite par leur commun effort. Religieuses ou so-
ciales, ces doctrines n'ont pas divisé en deux champs clos, ici les
contemplateurs de l'invisible, et là les transformateurs de la
richesse : les uns et les autres, heurtant les unes contre les autres
dans une seule mêlée, ont voulu ordonner par l'unité d'une
même synthèse le monde de la matière et le monde de l'esprit.
Les croyances chrétiennes semées en des âmes sérieuses ont fait
les mœurs de la bourgeoisie, son existence familiale, sa con-
stance dans le travail, sa probité dans le gain, sa modestie dans la
richesse; en même temps, ces vertus disposaient ces privilégiés
à répandre sur la multitude obscure, où leur conscience recon-
Digitized by VjOOQIC
LE GOUVERNEMENT DE LA DÉFENSE NATIONALE. 807^
naissait des frères, une sollicitude digne de cette parenté, sur-
tout le trésor des espoirs immortels, plus nécessaire aux dés-
hérités du présent; et la foi, en apprenant aux malheureux la
résignation volontaire, donna des siècles de stabilité à la paix
sociale. Cette stabilité eut d'abord pour adversaire une fraction
de la classe privilégiée, qui, non contente de ses avantages
sociaux, était ambitieuse du pouvoir politique et le voulait en-
lever aux occupans. Le moyen était de soulever le populaire
<9ontre son sort, par suite contre ses maîtres. Mais la discipline
catholique tenait cette multitude calme, même dans ses maux :
pour changer ses maux en colères, il fallait donc amoindrir sa
foi. Les agitateurs furent ainsi conduits à soutenir leur ambition
politique par une lutte religieuse : pour se rendre maîtres de
Lyon, ils fomentèrent, au xvi« siècle, la Réforme, au xvra». Tin-
crédulité. Mais cette foule des ignorans et des pauvres, toutes les
fois qu'elle s'ébranlait pour les suivre, menaçait de les devancer.
A mesure qu'ils la détachaient du catholicisme, elle se détachait
d'eux, et, dès qu'elle cessait de croire à la vie future, elle cessait
de comprendre la vie présente : évanoui le monde idéal, où la
patience des déshérités donnait au bonheur un rendez*vous
lointain, ils ne renonçaient pas à être heureux, ils ne renon-
çaient qu'à attendre ; tous leurs désirs aux ailes coupées s'abat-
taient sur ces biens matériels; et puisque la société spoliait par
ane incessante genèse d'inégalité ses membres les plus nom-
breux, ils songeaient à la solidarité de leur droit et de leur force
pour fonder sur d'autres bases un état meilleur. Cette population
si dissemblable de vœux, inégale de rang, pareille par le sérieux
de l'esprit, avait le don commun de rattacher les intérêts à des
doctrines. Le besoin d'associer leur avantage particulier au
triomphe de leurs principes ajoutait sa sollicitation constante à
leurs instincts de lutte. Là était le secret de leur énergie à vou
loir et à agir. Ceux qui croient, en travaillant pour eux-mêmes,
travailler aussi pour les autres, et voient dans leur propre avan-
tage la petite part d'un bien plus vaste et plus durable, ennoblis-
sent leur égoïsme d'une générosité, poursuivent leurs intérêts
avec l'illusion de les oublier, et leurs désirs s'imposent à leur
conscience avec l'autorité du devoir.
Ces discordes sortirent toutes ensemble et tout armées de la
Révolution française. Elle suscita dans Lyon des énergies et des
Digitized by VjOOQIC
808 REVUE DES DEUX MONDES.
épouvantes que le reste de la France ne connut pas. La populace
avait pour idole sa propre image, Chalier, d'abord chrétien jus-
qu'à aspirer au sacerdoce, puis devenu assez impie pour ne plus
chercher hors de lui-même le Christ d'un évangile tout terrestre.
En ce renégat encore mystique les extases s'élevaient à la béati-
tude des égorgemens et, chef de la municipalité, il voulait com-
mencer, au profit des pauvres, par l'assassinat des riches, la
communauté des biens. Les riches, c'est-à-dire cette bourgeoisie
ruinée par la guerre et la proscription du luxe « incivique, »
pensèrent que se défendre, c'était défendre, avec les traditions
de leur habileté industrielle, l'existence même du pauvre. Ces
sages eurent la rare sagesse du courage. Ils osèrent combattre à
main armée, eimporter l'Hôtel de Ville, saisir Chalier, et faire
subir à ce protégé de la Convention le sort dont il les menaçait;
ils osèrent continuer la guerre contre la Convention elle-même.
La Normandie et sa révolte finie aussitôt que tentée, la Bretagne
et la Vendée aux prises d'armes chroniques, Marseille qui après
avoir arboré le drapeau blanc ne tenta pas de le défendre, Toulon
qui pour résister se livra aux Anglais, avaient avec elles des
alliés, autour d'elles la plaine et le bocage, où les combattans
dispersés pouvaient se changer en agriculteurs paisibles, derrière
elles la mer qui offrait aux vaincus une fuite sûre. Les Lyonnais
étaient seuls, toute fuite fermée par leurs murailles devenues
leur prison : pour eux, être vaincus était périr. Ils calculèrent
tout cela et commencèrent la lutte. Et cet héroïsme trouva pour
le punir l'énergie égale et toute atroce de la bourgeoisie révolu-
tionnaire qui à Lyon faisait des vœux pour Paris. Quand Fouché,
déclarant la guillotine trop lente, mitrailla ses prisonniers sur la
place Bellecour, il était encouragé par une fureur ambiante, celle
des Jacobins lyonnais qui, pour devenir les maîtres, sacrifièrent
de leur ville les citoyens, les remparts, les monumens et le
nom.
L'ordre, même sous Bonaparte, ne reparut qu'affaibli par
une double contradiction. Le pouvoir, tout en revenant à la per-
pétuité monarchique, acceptait d'être jugé par l'opinion de la
France, et ce qu'on nommait la France, était sous l'Empire le
groupe servile de ceux que l'Empereur désignait lui-même;
sous la Restauration et la monarchie de Juillet, l'oligarchie des
grands propriétaires. La presque-totalité des Français n'avait pas
la parole sur la politique de la France. Sans moyen régulier d'in-
Digitized by VjOOQIC
LE GOUVERNEMENT DE LA DÉFENSE NATIONALE. 809
fluer sur les affaires nationales, ils se trouvaient mis par une
minorité hors du pacte social. S'ils ne comptaient pas pour elle,
pourquoi compterait-elle pour eux? Ce vice du suffrage dans un
pays logique rendit national le mépris de la légalité, et ce goût
de rébellion devait devenir le plus tentateur où les esprits étaient
xe plus capables de méditer sur les inconséquences du régime.
Le foyer le plus puissant des ardeurs révolutionnaires fut Lyon,
A des hommes calculateurs et non hasardeux il ne pouvait
échapper que, pour réussir il leur fallait être toujours entretenus
dans la familiarité de leur dessein commun et prêts à saisir
les occasions fugitives, c'est-à-dire formés en groupes perma-
nens. Le droit d'association n'existait pour personne, surtout
pour les ennemis de l'État : mais ceux qui veulent renverser ont
peu de scrupule à désobéir. Lyon emprunta à l'Italie, mère des
conspirations, l'arme qui de là se répandit en France : ce fut
l'ère des sociétés secrètes. Lorsque l'avènement de Louis-Philippe
eut affaibli le principe d'autorité, de ces sociétés secrètes sortirent
les émeutes, chroniques durant les premières années du règne.
Lyon, par les révoltes de 1831 et de 1834, donna au xix* siècle le
signal des luttes sociales. Tandis que Paris, non moins tumul-
tueux, se battait par caprice politique, lassitude du calme, goût
de Taventuire, plaisir de fronde populaire, à Lyon se poursuivait
la guerre servile, triste comme le drapeau noir que les combat-
tans avaient choisi, cruelle comme la faim dont ils étaient l'armée.
La révolution, de 1848, en décrétant la République et le
suffrage universel, avait été la victoire commune des bourgeois
révolutionnaires et des ouvriers. Ils la poursuivirent aussitôt les
uns contre les autres, et le prolétariat de Paris tenta aux jour-
nées de Juin la guerre sociale commencée en 1831 par le prolé-
tariat de Lyon. Contre le second Empire, né de ces luttes, Lyon
prit à son tour exemple sur Paris; les ouvriers, faisant défection
au souverain qui les favorisait, renouèrent alliance avec les
bourgeois révolutionnaires. Mais cette vieille guerre eut sa nou-
veauté : le recrutement de conspirateurs pour l'émeute cessa
d'être le moyen principal de combat. La force matérielle d'un
gouvernement résolu et armé fut la cause la plus évidente de
l'abandon oti tombèrent soudain les moyens violens, ce n'était
pas la seule. Élu de l'opinion générale, conservateur du suffrage
universel, l'Empereur imposait à ses adversaires par une force
morale. Contre un régime qui s'associait l'opinion publique et
Digitized by VjOOQIC
810 KEVUÈ DÉS DEUX MONDFS.
semblait faire nn avec elle, compter sur les bandes occultes d'af-
fidés ce n'était pas môme le menacer, c'était le fuir dans Tombre
avec quelques ombres, se réduire à l'impuissance et à l'odieux
d'une oligarchie secrète, laissant intact à l'Empire son prestige
d'institution faite par tous et pour tous. Avant d'espérer le
moindre avantage contre lui, il fallait l'ébranler dans l'opinion
où il avait sa large assise; pour changer l'opinion, entreprendre
la guerre publique des idées; sinon convaincre la majorité, du
moins se concilier une partie du peuple ; disputer au souverain,
fût-ce par une apparence, cette légitimité démocratique où il pui-
sait sa véritable force. Le suffrage universel, malgré ses vices, eut
ce résultat qu'il amoindrit, même chez les hommes de révolu-
tion, la violence, et les contraignit aux procédés de propagande
légale. Or toute entreprise de former la pensée publique oblige
ceux qui veulent convaincre à révéler, si imposteurs soient-ils,
quelque chose de leur propre pensée. Cette condition nouvelle de
la lutte acheva de mettre au jour les influences qui, primi^
tives comme la race, ou successives comme l'histoire, avaient
formé la nature multiple et préparé la force moderne du peuplé
lyonnais.
Il
La bourgeoisie révolutionnaire y continua son œuvre tradi-^
tionnelle. A ses chefs la lutte religieuse semblait toujours la
grande œuvre de la politique. C'est l'Église qui offensait leur
intelligence, en courbant sous les dogmes de sa hiérarchie cette
raison dont ils se croyaient eux-mêmes les pontifes et pour la-^
quelle ils voulaient une souveraineté sans rivale ; c'est l'Église qui
menaçait leur ambition, car elle formait des sociétés éloignées dé
la révolte et de la servitude, et eux voulaient marcher par la té^
bellion à iB toute-puissance ; c'est l'Église qui déconcertait leur
habileté, car il n'était pas un moyen d'influence tenu par eux
pour efficace qui ne fût déjà employé par elle contre eux. En
revanche, toutes les attaques contre elle trouvaient une compli-
cité instinctive dans tous les vices condamnés par sa morale, et
si cette lutte portait au pouvoir ceux qui l'auraient diiigée, la
vaste ruine de l'Église encombrerait assez de temps la place
publique pour épargner à leur intelligence et à leurs intérêts
l'embarras d'autres destructions.
Digitized by VjOOQIC
LE GOUVERNEMENT DE LA DÉFENSE NATIONALE. 811
A Lyon, la ville des cloches dans la ville des métiers; la col-
line qui de sa base h son sommet porte/de plus en plus épaisse,
sa végétation de pierre cléricale, et surmonte de la croix ses
chapelles, ses couvens, ses collèges, ses asiles, couronnée elle--
même par une statue dldolatrie; les pèlerinages et les illumina^^
tiens qui à certains jours unissent la cité tout entière au culte
de la Vierge; l'isolement des incrédules dans une bourgeoisie
tout imprégnée da catholicisme, et attentive à traiter Timpiété
comme une désertion, une déchéance et un péril, tout perpé-^
tuait la colère de ces hommes et leur énergie contre la puissance
provocatrice. Possédés par celte haine religieuse au point d'ou-
blier leur haine politique, ils ne s'inquiétaient pas s'ils parais^
saient ainsi ménager le gouvernement et, à certaines heures, le
servir : ils savaient qu'ébranler l'Église était ébranler l'État.
Dans le silence d'abord imposé à tous, ils surent faire une prO'^
pagande d'incrédulité, s'imposer aux regards, opposer à un culte
un culte, à des cortèges des cortèges, et les enterremens civils
furent plus multipliés, plus sollicités, plus achetés à Lyon qu'en
aucune autre ville. Dès qu'eut été autorisée la Ligue de l'ensei^
gnement, ils comprirent l'intérêt qu'il y avait à préparer, sous
cette apparence du zèle pour le savoir, la ruine de l'éducation
chrétienne, et travaillèrent à s'emparer de Toeuvre en s'y affiliant.
De même ils peuplèrent la maçonnerie que Napoléon III tolérait
sous prétexte d'œuvre philanthropique, mais où se formait
l'orthodoxie de l'impiété, où se perfectionnait l'art des formules,
des ruses, des dissimulations et des impudeurs nécessaires pour
dépouiller malgré lui un peuple de ses croyances. On eût dit
que cette habileté allait jusqu'à dissimuler des chefs véritables
et invisibles derrière des figurans : l'importance obtenue, la
place occupée par le silencieux député Hénon, l'officier de santé
Durand, Tex-instituteur Barodet donnaient la mesure de la force
occulte qui rendait puissante même la nullité. L'attraction ver^
cette force avait jeté dans les loges, avant la fin de l'Empire,
quelques recrues de plus haute culture et de plus vive intelli*»
gence, tous avocats : contre un régime d'autorité les adversaires
les plus efficaces étaient les hommes de discussion. Le barreau
de Lyon comptait, parmi ses maîtres, Le Royer, franc-maçon,
d'origine calviniste et genevoise. De laustérité ancestrale il ne
conservait qu'une goutte de fiel contre le catholicisme et de ten-
dresse pour la Républi^e distillées dans beaucoup de prudence,
Digitized by VjOOQIC
8t2 REVUE DES DEUX MONDES.
Trop avisé pour compromettre par une lutte personnelle contre
l'Empire sa profession et son repos, assez homme de parti pour
désirer que la guerre fût menée à fond par d'autres, il s'inté-
ressait, aimable et paterne, à ses jeunes confrères en qui perçait
l'ambition et le talent, recruta sans bruit ceux qui feraient du
bruit, e(, bon passe- partout, leur ouvrit la porte du Temple.
Ainsi y pénétrèrent avec Millaud l'adresse, avec Varambon l'élé-
gance, avec Ferrouillat la continuité infatigable de la parole. Ils
la répandirent, plus active à mesure que les lois devenaient plus
douces, éclipsant le vieux groupe de la maçonnerie silencieuse,
éclipsés eux-mêmes par leur compagnon Andrieux. En celui-ci,
la rhétorique était au service d'un tempérament. Son courage
impatient de faire ses preuves lui donnait une originalité et une
indépendance, car, s'il acceptait les doctrines communes, il les
eervait à sa manière, ardemment et hardiment. Aux manœuvres
obliques il préférait les attaques de front : il les dirigea tellef,
soit contre TÉglise, soit contre l'Empire. Sa vigueur lui fit aussi-
tôt des enthousiastes dans la foule, qui est femme, et aime les
passionnés. Son succès obligea à devenir violens les émules qui
voulaient devenir populaires comme lui, et leurs voix sonnèrent
le réveil à Lyon assoupi. Le succès confirma Andrieux dans sa
volonté d'aller en tout jusqu'au bout. Elle le poussa en 1869
jusqu'à Naples où s'était réunie une assemblée de libres pen-
seurs, qu'on appela 1' « Anti-Concile. » Il revint à Lyon pom
s y heurter aux préparatifs du plébiscite et combattit de telle
sorte qu'au mois de mai 1870, il était condamné pour outrages à
l'Empereur. Malgré ces efi'orts, quand la liberté des réunions et
de la presse mit ce parti en demeure de formuler son pro-
gramme, une seule passion était au fond des cœurs. Dans la tour-
mente de paroles qui succédait au silence, quelques vagues pro-
messes de réformes politiques ou sociales passèrent, mais on les
prononçait comme on s'acquitte des formules vaines. La vie, la
sincérité, n'apparaissaient que dans les anathèmes lancés au ca-
tholicisme; incantation monotone et incessante, contre Fintolé-
rance de Rome, les scandales du clergé, la richesse effrayante de
cette mainmorte, ces constructions qui importunent de leur
masse les yeux du pauvre, ces hautes clôtures, ces grilles, ces
verrous qui protègent des richesses plus grandes encore.
Cet apostolat de la haine avait étendu ses conquêtes parmi les
prolétaires. La bourgeoisie catholique continuait à résister par
Digitized by VjOOQIC
LE GOUVERNEMENT DE LA DÉFENSE NATIONALE. 813
Tensemble de ses œuvres, pourtant elle n'était plus en tout égale
à son passé. Le luxe contagieux Favait touchée et ce qu'il enle-
vait à ses mœurs simples, la rendait moins respectable au peuple.
Sous un Napoléon protecteur des croyances, elle avait jugé su-
perflu de les sauvegarder elle-même comme sous Louis- Phi-
lippe : or, depuis la guerre d'Italie, Napoléon, suspect aux
fidèles à cause du sort fait au Pape, s'était montré inattentif aux
attaques dirigées contre eux, et les catholiques lyonnais se trou-
vaient à la fois compromis par leur adhésion politique à l'Empire
et déshabitués de cette défense religieuse que l'Empire désertait.
Pour demeurer fidèle k la foi, il faudrait h la multitude trop de
victoires sur elle-même. Son sort la tourne contre ses maîtres en
christianisme, qui lui semblent prêcher trop de parole et pas
assez d'exemple, contre la bouté d'un Dieu qui la laisse malheu-
reuse, contre la duperie d'une patience qui ne guérit rien. Sans
orateurs, sans journaux, elle n'a pas de pensée publique, ne
recueille que celle des autres, et instruit par ces voix du dehors,
le prolétariat lyonnais se détache de l'Eglise. Mais, tout en les
écoutant, il a entendu en lui-même une voix qui modifie et com-
plète la leçon.
Lui et la bourgeoisie ne jugeaient pas l'Église de la même
place. Les bourgeois n'ont jamais besoin des œuvres qu'elle a
organisées pour le soulagement des détresses humaines ; sa cha-
rité, dont le bénéfice n'est pas pour eux, leur est même oné-
reuse par les devoirs qu'elle leur rappelle. Ils n'ont de rapports
avec elle que par ses doctrines : c'est par ses idées sur la raison,
sur l'omnipotence de l'homme, sur l'infaillibilité du libre arbitre
qu'ils entrent en conflit avec elle, et, quand ils rompent, c'est par
colère contre son enseignement, qui est une humiliation pour
leur orgueil. Le pauvre ne tient pas la tête si superbe; penchée
par la souffrance, elle se dresse moins vers la domination, et
c'est par la souffrance que le pauvre entre en contact avec
l'Église. Les remèdes qu'elle a préparés à l'ignorance, à la ma-
ladie, à l'abandon, à la faim, sont les remèdes dont il a besoin.
L'Église pour lui n'est pas celle qui discute, mais celle qui secourt;
pas celle qui refuse, mais celle qui donne; pas celle qui apporte
des humiliations b. l'orgueil, mais celle qui apporte des secours
à la faiblesse. A Lyon, tout homme du peuple avait eu quelque
part à ces bienfaits, et sur ces souvenirs s'émoussait la pointe
des colères aiguisées par les. intellectuels. Il se détachait de
Digitized by VjOOQIC
814 REVUE DBS DEUX MONDES.
l'Église comme d*ime morte, mais, comme envers mie mortei
gardait quelque douceur d'impartialité : tout insuffisant qu'eût
été le lait de la maigre nourrice, du moins n'en avait-elle refusé
une goutte à aucunes lèvres; si elle avait bercé le mal sans le
guérir, du moins avait-elle porté sur ses bras toutes les dou-
leurs du monde ; et seule elle avait, dans la férocité des égolsmes,
jeté en faveur des faibles un cri de pitié. II ne songeait pas à la
maudire, il lui suffisait de s'en séparer. En vain ses maîtres
en impiété le prétendaient arrêter dans les joies de la perse*
cution. Gomme Dante en face des ombres condamnées, il enten-
dait son guide intérieur lui dire : c< Regarde et passe. » Sans
perdre son temps h s'acbamer contre elles, il avait h&te de saisir
la terre des vivans qu'elles ne î'empècbaient plus de prendre.
Évadé de la foi, il s'élançait à la conquête de la richesse
humaine. Car sur terre, unique domaine de l'homme, l'inégal
partage des avantages offerts un instant par la nature est devenu
l'iniquité irréparable, le vol scélérat du bonheur auquel tous ont
autant de droits. Si les libres penseurs se contentaient de rem-
placer les catholiques au gouvernement de cette société main-
tenue en son ancien ordre, c'est-à-dire 'en son iniquité, leur
victoire serait un non-sens , une trahison , car la raison ne
triomphe pas oti dure l'injustice. Plus le prolétariat lyonnais
adhérait à une révolution dans les croyances, plus il devenait
. impatient d'une révolution dans les fortunes. Gela apparut dès
que, réveillé lui aussi par une société tolérée du pouvoir, l'Inter-
nationale, il se réunit et parla. Dans les discours et les manifestes
de ses chefs, les attaques contre le catholicisme n'ont pas plus
d'importance que les protestations des révolutionnaires bourgeois
en faveur du prolétariat : c'est la clause de style, la pensée morte.
La pensée et la parole vivante ne prévoient, n'appellent, ne
préparent que le changement de l'ordre social, la haine véritable
porte ses coups à l'organisation de la propriété.
Entre bourgeois et prolétaires le désaccord portait non seu-
lement sur les avantages à obtenir du pouvoir, mais sur les
droits à donner au pouvoir. Les révolutionnaires bourgeois
étaient les héritiers directs de ces Jacobins lyonnais qui, en 1793,
avaient été, même contre leur ville, attachés à Paris. Plus ilr
avaient conscience de n'être qu'un petit groupe entre les masse
conservatrice et prolétaire, plus ils voulaient, si une surprise
leur livrait le pouvoir, compenser la faiblesse de leur uombn
Digitized by VjOOQIC
LE GOUVERKEMENT DE LA DÉFENSE NATIONALE. 815
par la multiplicité de leurs prérogatives, se retrancher dand lé
gouvernement, régler tout de ce centre par une volonté unique,
broyer, par Faction de ce mécanisme légal, les autres volontés
au lieu de les convaincre, et^ au nom de TÉtat, imposer tout à la
France.
Ce régime n'avait jamais agréé aux ouvriers lyonnais. Pro-
létaires, ils se rendaient compte que les prolétaires n'étaient pas
capables de diriger les multiples services de l'État, que la com
plexité de la tâche créait un monopole aux aptitudes des bour-
geois, et donnerait à des privilégiés le moyen d'ajourner encore
la révolution sociale. Lyonnais, ils supportaient avec jalousie
de n'être jamais que les seconds en France , c'est-à-dire les
premiers serviteurs de Paris. Leurs vieilles traditions d'indépen-
dance étaient plus respectées par les règles de l'Internationale,
où chaque groupe formait une société libre, et où le comité cen-
tral se contentait d'être entre elles un lien : aussi, l'Interna-
tionale avait-elle trouvé à Lyon nombre d'adhérens, que leur
affiliation rendait plus hostiles encore à l'unité jacobine. Inter-
nationaux, ils voulaient, par-dessus les barrières des États, éta-
blir des ententes et des autorités communes aux travailleurs de
toute race : tout régime fondé sur la souveraineté de l'État avait
pour étendue la nation, par suite exaltait l'idée de patrie, et, grou-
pant races contre races, faisait obstacle aux pénétrations paci-
fiques. Ces ouvriers aspiraient à un nouveau principe de gouver-
nement : le besoin créa l'organe. Quelques jeunes Lyonnais,
d'une certaine culture, s'étaient affiliés à l'Internationale : le
plus actif et le plus intelligent s'appelait Albert Richard. Il aimait
son indépendance jusqu'à la prévention contre tout pouvoir,
et de tous le plus odieux à cette nature indocile devait être la
pesante structure de l'omnipotence jacobine. Des séjours en
Suisse, rendez-vous d'études révolutionnaires avec les interna-
tionaux de ce pays, montrèrent au jeune Lyonnais dans les
institutions politiques d'un peuple le régime que l'Internationale
avait établi : des Gantons, chacun souverain dans la patrie com-
mune, déléguant ce qu'il voulait de sa souveraineté à l'intérêt
commun, sans crainte d'être jamais contraint au nom de tous
dans ses affaires propres. La legon fut complétée par les rap-
ports de ce groupe de jeunes théoriciens avec Bakounine, réfugié
en Suisse, et qui, aussi engagé dans Ilnternationale, cherchait la
loi du monde nouveau. Ce révolté, pour qui penser était dé-
Digitized by VjOOQIC
816 BEVUE DES DEUX MORDES.
truire, avait souffert de Tadministration autocratique étendue
sur toute la Russie et, dans Temportement de sa colère, oppo-
sait à l'excès d'autorité l'anarchie. Mais son anarchie, dans la-
quelle il prétendait dissoudre les centres factices d autorité, ne
détruisait pas tous rapports de droits entre les hommes, elle
s'était arrêtée devant la commune russe ; dans ce groupe naturel
il reconnaissait une société complète, la déclarait souveraine. Le
Slave, par l'outrance, Timprévu, la rigueur de sa logique, se fit
de ces jeunes Français des disciples. Eux, à leur tour, accommo-
dèrent ces idées étrangères à la clarté de l'ordonnance française,
et combinèrent un régime où à l'unité ils opposaient la fédéra-
tion, et à l'État la Commune. La fortune du système fut auprès des
ouvriers lyonnais soudaine et générale. Ils crurent reconnîdtre
dans cette nouveauté la formule de la réforme qu'ils cherchaient.
Cette souveraineté commimale leur reconnaissait leur part immé-
diate du pouvoir. Car ils n'étaient pas comme les Jacobins une
oligarchie partout en minorité, mais, en certaines régions indus-
trieuses et dans de grandes villes, une part notable, parfois
prépondérante de la population. Ces places de travail devien-
draient pour eux des places d'indépendance, malgré les majo-
rités conservatrices encore maîtresses de la France. Ils ne trou-
veraient pas dans l'administration relativement simple d'une
commune, les difficultés qui les rendaient incapables de conduire
l'État; il leur serait facile de tenter l'application de leurs doc-
trines sur ces champs restreints et avec une diversité d'expé-
riences qui rendraient les erreurs moins redoutables et plus ra-
pides les progrès. La souveraineté des communes abolirait le
caractère trop national des gouvememens unitaires, permet-
trait à chacune de s'entendre avec ses voisines, et d'étendre de
proche en proche, par-dessus les bornes historiques des races, la
fédération universelle des travailleurs. En attendant que la
fécondât l'avenir des gouvememens légaux, elle renouvelait
dès maintenant le principe révolutionnaire : elle donnait à toute
commune le droit de rompre avec TÉtat; elle déniait à la capi-
tale le droit d'imposer, pour s'être délivrée, la servitude aux
autres cités, surtout à celles qui, par un soulèvement aussi prompt
et aussi efficace, auraient trouvé dans leur victoire leur titre
se gouvernera leur guise. Le Lyon prolétaire qui, sur 400 000 ha
bitans, comptait ISO 000 ouvriers unis contre 250 000 bour
geois divisés, acclama une doctrine qui lui assurait l'hégémoni
Digitized by VjOOQIC
LE GOUVERNEMENT DE LA DÉFENSE NATIONALE. 817
dans sa ville et rindépendance contre la primauté de Paris.
 ce prestige sur les imaginations s'ajoutèrent des moyens
plus artificieux de recrutement. Les grèves de 1869, préparées
dans le bassin de la Loire et du Rhône, atteignirent à Lyon tous
les corps d'état et de métier, y suspendirent tour à tour le tra-
vail. Ils semblaient se transmettre le chômage, comme pour don-
ner le loisir, à tous ces travailleurs qui ne travaillaient plus,
d'apprendre les passions révolutionnaires, à la fièvre de s'insi-
nuer partout, aux ipeneurs de connaître leurs troupes. Françaises
ou étrangères, toutes les sections de l'Internationale soutinrent
de leurs subsides les grévistes. C'était la coopération libre des
groupes souverains au service des intérêts communs, la fédéra-
tion vivante et tutélaire, le fait donnant raison à l'idée. Aussi,
dans tous les corps de métier, les affiliés se multiplièrent. A l'au-
tomne de 1869, cette masse d'internationaux lyonnais exprima
ses pensées par le choix de son mandataire au congrès de Bâle ;
elle désigna Bakounine. Dans cette assemblée, quand Bakounine
répandit ses colères destructrices jusqu'à l'anéantissement do
toute autorité, il ne représentait que le nihilisme de son âme
russe : quand il proclama la souveraineté de la Commune, il for-
mulait exactement la doctrine des internationaux lyonnais. Après
le congrès, ils la confirmèrent dans une campagne de réunions
où Albert Richard fit applaudir par de vastes auditoires le prin-
cipe nouveau, décréter qu'il devait être appliqué, et voter que les
ouvriers de Lyon « se fédéreraient avec les groupes déjà formés
à Paris, à Marseille et chez les nations voisines. » Le 13 mars 1870,
cette fédération était constituée par 5 000 adhérons dans la salle
de la Rotonde, aux Brotteaux. Les nations étrangères man-
quaient, mais nombre de villes françaises étaient représentées;
toutes du Midi, sauf Paris, Rouen et Dijon.
Fédéralistes et Jacobins, révolutionnaires politiques et des-
tructeurs sociaux poussaient leur propagande contraire, sans
la tourner les uns contre les autres ; leur désir d'abattre le gou-
vernement leur imposait le silence sur leurs désaccords. Mais les
chefs ne s'y trompaient pas, ils comprenaient qu'entre ces fac-
tions, l'alliance était un accident, la guerre la réalité profonde.
Tout en concertant leur action immédiate, ils songeaient aux
précautions qu'il leur faudrait prendre bientôt peut-être. Ils
8 épiaient dans l'ombre, ils voyaient avec regret croître les in^
fluences qu'ils devinaient rivales, les desservaient autant qu'ils le
Toxi xxjiu — 1904. 52
Digitized by VjOOQIC
n
818 REVUE DES DEUX MONDES.
pouvaient sans rompre, et il y avait entre eux autant de haines
secrètes qu'ils en montraient de publiques contre l'Empire.
ni
La guerre les surprit, également impopulaire auprès des Jaco-
bins et des Internationaux. Les uns et les autres avaient plus à
attendre de nos défaites que de nos victoires.
Les défaites leur donnèrent le signal et le courage de l'action
révolutionnaire. A Reichshoffen, la Croix-Rousse répondit par
un dernier retour de la tactique aventureuse qui tant de fois
avait commencé de grandes luttes par Taudace imprévue de
quelques conspirateurs. Leur race se perpétuait en un notaire,
étrange tabellion^ plus apte à dresser des barricades que des
contrats. Républicain, conseiller d'arrondissement, désigné par
sa violence à ce choix du parti avancé, Lentillon était un de
ceux qui, pour s'élancer, n'ont pas besoin de savoir où ib courent,
et son ardeur l'emportait avant qu'il eût pris conseil de sa rai-
son. Sa colère veut une agitation et l'improvise, en convoquant
ses amis à la Croix-Rousse pour le 13 août. Quelques anciens
combattans des sociétés secrètes reconnaissent lappel d'autre-
fois. L'échauffourée se réduit à une mêlée avec la police, un
agent est tué, deux blessés; mais les agitateurs, rapidement
vaincus, laissent Lentillon prisonnier. Trois jours après, les
internationaux veulent entraîner à THôtel de Ville la garde mo-
bile qui part pour le camp de Sathonay, et ne réussissent pas
davantage. Mais l'éloignement des troupes appelées à la frontière
réduit déjà la garnison à presque rien : la garde nationale n'a
pas été organisée, car l'Empire, à Lyon, ne se défie guère moins
des modérés que des révolutionnaires et» ainsi, l'obstacle que
des conservateurs armés eussent peut-être opposé aux déma-
gogues n'est pas à craindre pour ceux-ci. Us n'ont pas da\'an-
tage à redouter l'influence d'une municipalité élue par la ville :
Lyon partageait avec Paris le privilège de n'avoir pas de conseil
municipal. Cette précaution, qui avait épargné au gouverne-
ment dans les jours calmes quelques embarras sans danger, le
livrait seul et sans intercesseurs à Tassant des jours tragiques.
Ses ennemis, en prévision d'un nouveau désastre, se préparent.
Ils désignent les hommes qui devront prendre le pouvoir au nom
de la ville.
Digitized by VjOOQIC
LE GOUVERNEMENT DE LA DÉFENSE NATIONALE. 81 9
Cette délégation ne fut pa3 l'escamotage ailleurs habituel à
ceux qui, sans consulter personne, se déclaraient les manda-
taires de tous. Cette prétention audacieuse était à l'usage des
bourgeois assez connus pour que, si la naïveté publique croyait
au vote dont ils s'autorisaient, le choix de leurs personnes
parût vraisemblable,* et que leur notoriété donn&t crédit à leur
imposture. Les bourgeois révolutionnaires de Lyon songèrent à
ce moyen (1). Mais, à Lyon, ils avaient trop peu de forces pour
s'imposer sans le concours des prolétaires, et les meneurs des
prolétaires étaient trop ignorés pour que leur prétendue désigna-
tion par la grande ville ne fût pas un évident mensonge. Chacun
de ces obscurs ne pouvait paraître choisi que par un petit groupe ;
ils avaient besoin de circonscriptions à la taille de leur influence :
c'est pourquoi ils décidèrent que les délégués ne seraient élus ni
par la ville entière, ni même par les quartiers de la ville, mais
par les sections de quartier. Or, k ces foyers de vie minuscules
où nul événement ne passe inaperçu, il eût été impossible d'an-
noncer les choix de la voix populaire, si elle n'y avait pas été
interrogée. Il fallut donc consulter quelque peu, sinon tous les
habitans, ou même tous les démocrates, du moins ceux qui avaient
influence dans un corps d'état, dans un atelier, dans une rue,
dans une maison. Ce travail fut provoqué et centralisé par un
comité qui siégeait à la Croix-Rousse. Prescpie tous les petits
collèges où l'enquête se fit préférèrent un homme sans culture,
sans éloquence, nul hors de son quartier, mais là connu par
toutes les habitudes de la vie quotidienne, accrédité par toute
la force de la présence réelle, à un de ces candidats qui flattent
l'amour-propre des mandans, mais leur restent lointains comme
une silhouette entrevue un instant, une voix applaudie à une tri-
bune, un nom répété dans les journaux. Tout organisé en secret,
on n'attendit plus pour agir que la permission d'un grand malheur.
Ce malheur fut Sedan. La nouvelle envoyée par les francs-
maçons de Genève à leurs frères lyonnais (2) fut connue d'abord
des révolutionnaires. Ils la gardèrent pour eux, et l'avance leur
donna le loisir de préparer leur effort, qu'ils résolurent de faire
(4) « Un groupe de républicains convaincus, Barodet, Gangnet et autres... pensa
donc que le mieux à faire était de dresser une liste des citoyens susceptibles d'une
candidature, de la faire adopter par le peuple du baut du balcon de l'Hôtel de Ville,
quand l'beure serait venue, et de constituer ainsi^ à Lyon, le pouvoir* républicain. •
Louis Garel, la Révolution française j p. 18.
(2) Lyon en i870. Note inédite de M. Albert Richard.
Digitized by VjOOQIC
1
830 REVUE DES DEUX MONDES.
quand l'annonce de la capitulation soulèverait les colères publi-
ques. La ville l'apprenait le 3 septembre au soir. Ils agirent le
lendemain.
IV
La disposition des lieux favorisait à Lyon les entreprises ré-
volutionnaires. La Préfecture et la Mairie se partageaient THôtel
de Ville, et celui-ci s'élevait sur la place des Terreaux, au pied
de la Croix-Rousse, la vaste et populeuse colline où vivait
massée la population ouvrière. Un réseau de rues étroites sil-
lonnait la hauteur et dévalait vers la place. Dans ces rues, les
habitans étaient aux portes de leurs demeures, presque chez eux,
et ne semblaient pas menaçans. Mais s'ils se mettaient en branle,
et que leurs flots séparés descendissent la pente, dès qu'ils dé-
bouchaient sur la place, ils formaient une foule, et déjà elle tou-
chait l'Hôtel de Ville. C'est ainsi que, dans ses émeutes, elle avait
d'ordinaire surpris par son premier élan l'édifice où elle saisissait
à la fois le pouvoir de la ville et celui de l'État. L'autorité mili-
taire avait son quartier général à la place Bellecour, trop loin
pour recevoir à temps les nouvelles urgentes et prévenir les
invasions.
Le 4 septembre, à sept heures du matin, le préfet du Rhône,
Sencier^ n'avait autour de THôtel de Ville que cinquante agens
de police. Il croyait que Lyon attendrait les événemens de Paris.
Au moment où il disait au procureur général, accouru pour se
concerter avec lui, que nul mouvement n'était à craindre ce
jour -là, l'émeute avait descendu la Croix-Rousse et ses tètes
de colonne débouchaient sur la place. Elle fut en un instant
noire de peuple. Refoulés par celte masse, les sergens de ville
remettent Tépée au fourreau et rentrent dans la Préfecture. Une
bande à la tète de laquelle un homme brandit un drapeau rouge
se précipite en même temps qu'eux dans l'édifice, les fait pri-
sonniers, les désarme, ouvre le chemin à l'invasion. Les chefs
bourgeois, Hénon, Durand, Barodet, attendaient sur la place. Dès
que l'Hôtel est ouvert, ils y entrent, apparaissent au balcon du
premier étage, et proclament la République. A eux s'est joint un
chef de l'Internationale, et pour que les siens aient aussi leur
part, du balcon, il crie : « Ceux de l'Internationale, montez! »
Aussitôt les deux factions travaillent de concert, et dans le dés
Digitized by VjOOQIC
LE GOUVERNEMENT DE LA DÉFENSE NATIONAT.G. 821
ordre commencent à mettre un certain ordre. Le drapeau trico-
lore est remplacé par le drapeau rouge au sommet de THôtel de
Ville, et, dès neuf heures, sur les murs de Lyon les habitans
peuvent lire la première affiche où le « Comité de salut public »
annonce son avènement, décrète la déchéance de TEmpire et
l'armement immédiat du peuple.
Déjà, il était obéi : le pillage des armes avait commencé.
Tandis qu'une partie des émeutiers occupait l'Hôtel de Ville, une
autre avait marché sur le fort Lamothe. Le poste n'avait pas dé-
fendu rentrée, les magasins contenaient plusieurs milliers de
chassepots. Aussitôt les vainqueurs s'étaient servis; leurs com-
pagnons avertis avaient couru au butin ; nombre de citoyens
avaient enlevé plusieurs fusils, pour les remettre à leurs amis,
ne pas les laisser aux réactionnaires, ou en trafiquer. Dès la ma-
tinée du 4 septembre, le parti révolutionnaire avait sa garde pré-
torienne munie des meilleures armes, en face d'une population
désarmée. Cette force se déclara pour le Comité de salut public.
Il en nomma aussitôt les officiers et Tétat-major.
Le nouveau gouvernement avait ses soldats, il eut sa police.
La police est l'exécration des révolutionnaires, tant qu'ils sont les
plus faibles : dès qu'ils triomphent, elle devient leur instrument
préféré et ils s'en disputent les fonctions. Les uns aiment dans
cette autorité arbitraire une image du pouvoir qu'ils rêvent;
d'autres, un métier qui met à leur discrétion choses et gens;
d'autres enfin, qui ont été surveillés, poursuivis, détenus dans les
jours d'ordre, veulent se venger ou détruire avec leurs dossiers
la trace de leurs fautes. Il en fut ainsi à Lyon le 4 septembre.
L'homme qui le premier avait envahi la Préfecture se nommait
Timon. Ancien conseiller d'arrondissement, condamné politique
et condamné de droit commun, il était un déclassé énergique
et avide de représailles. La Préfecture prise, lui et sa bande, au
nombre d'une vingtaine, se portèrent à l'Hôtel de la police, s'y
établirent sans résistance et se déclarèrent Comité de sûreté gé-
nérale. Presque tous avaient témoigné leur attachement à la
République par leur rébellion contre l'Empire, leurs condam-
nations étaient leurs blessures et leurs titres : plusieurs, repris
dî justice ordinaires, avaient été convaincus de vols, d'escro-
qieries, d'attentats aux mœurs. Timon, à la fois condamné poli-
l que et condamné de droit commun, avait double droit à les
c >mmander^ il fut leur chef. Le Comité de sûreté générale si-
Digitized by VjOOQIC
822 REVUE DES DEUX MONDES.
gnifia son avènement au Comité de salut public. La légitimité
des deux pouvoirs était la même. L'Hôtel de la police était situé
rue Lnizeme, sorte de boyau où quelques hommes déterminés
pouvaient arrêter aisément les attaques, et déjà des citoyens re-
crutés parmi les plus violens des faubourgs formaient une garde
au Comité de sûreté générale. Le Comité de salut public con-
firma donc Timon dans le titre de commissaire central, et Timon
n'avait pas attendu la permission pour exercer son pouvoir. Le
préfet, ses secrétaires généraux, les chefs du parquet, plusieurs
magistrats, les commissaires de police et agens, les conservateurs
notoires étaient recherchés, saisis, écroués.Tout ce qui pouvait
devenir pour la résistance une tête ou un bras, devait être para-
lysé. La place ne manquait pas dans les prisons, les prévenus
et condamnés de droit commun venaient d'être mis en liberté.
Deux tentatives furent faites pour s'emparer du général Espivent
de la Villeboisnet qui commandait Lyon. Les hommes chargés
de Tarrêler reculèrent une première fois devant la ferme attitude
de la gendarmerie qui le gardait; quand ils revinrent en force,
le général avait quitté son hôtel pour la caserne voisine qui
n'ouvrit pas ses portes. Mais s'il n'était pas prisonnier, il y
demeurait, avec des soldats peu nombreux et peu sûrs, comme
assiégé et incapable de porter secours à personne. Avant midi,
comme une seconde affiche officielle l'annonce, w il n y a plus à
Lyon qu'une autorité, le Comité de salut public. »
Ce Comité, à neuf heures du matin, quand il avait pour la
première fois fait acte de gouvernement, ne comptait que treize
membres. L'issue pouvait paraître encore douteuse, les plus au-
dacieux seuls se hasardèrent à signer. A mesure que la victoire
devenait plus certaine, il devenait plus nombreux. A la fin de la
journée, il compta soixante-dix-huit membres. Les premiers pri-
rent prétexte de ce que la désignation des délégués n'était pas
encore complète dans tous les quartiers, et achevèrent l'œuvre
en s'adjoignant qui leur plaisait. Parmi eux, quinze à peine
appartenaient aux classes qui, dotées de quelque instruction
et de quelques ressources, avaient eu jusque-là le monopole de
fournir les candidats aux pouvoirs légaux ou insurrectionnels :
tels étaient Hénon, Durand et Barodet, qui avaient proclanfé
la République, Andrieux et Lentillon, délivrés de leur prise i
et ramenés à l'Hôteî de Ville par un triomphe à peu près sen •
blable h, celui qui allait porter le même jour Rochefort de i
Digitized by VjOOQIC
LE GOUVERNEMENT DE LA DÉFENSE NATIONALE. 823
prison au pouvoir; Millaud, Ferrouillat, Varambon, Garel, qui
s y glissèrent, recommandés par leur opposition à l'Empire et
leurs titres maçonniques; enfin les jeunes meneurs de l'Inter-
nationale qui, devenus les apôtres de la commune et de la fédé-
ration, réclamèrent et obtinrent quelques places. La classe qui
croyait s'intéresser seule aux affaires générales, les conduire par
les journaux, et créer par son suffrage les réputations des
hommes publics, lisait pour la première fois le nom de presque
tous ceux qui devenaient ses maîtres. Ils ne comptaient pas
dans les lieux où elle fréquente, ils n'avaient aucune des supé*
riorités admirées par elle, très peu savaient parler correctement,
plusieurs ne savaient pas écrire. Mais chacun d'eux était connu
dans un atelier, dans une corporation populaire, influent dans un
quartier, dans une rue, capable d'agir sur un groupe de fidèles par
la communauté du travail et de l'existence, parfois aussi omni-
potent dans tel quartier de tel faubourg qu'il était ignoré dans
tous les autres. Chacune de ces régions minuscules, obscures, mais
abondantes en populaire, avait choisi et reconnaissait un de ces
inconnus, et triomphait de son avènement. Nul d'eux n'avait un
nom, et, réunis, ils étaient une force : poussée silencieuse et rudo
de prolétaires qui surprenait l'inertie des intellectuels.
Ils étaient au pouvoir, et ils entendaient le garder. Aucun
scrupule ne les sollicitait de remettre à la population le gouver-
nement d'elle-même. Chefs des prolétaires, ils n'avaient besoin
de consulter ni leurs troupes, ni l'ennemi. Le pouvoir était le
prix d'un effort que les petits avaient seuls tenté : accorder par
des élections à ceux qui n'avaient pas préparé la victoire le
moyen de la compromettre, n'était pas respecter l'égalité, mais
voler le peuple au profit des privilégiés. D'ailleurs ce n'est pas
seulement l'intérêt personnel qui les rendait hostiles à toute
élection. En soi, le droit fondé sur une émeute leur paraissait
supérieur au droit fondé sur le consentement général (4). Toute
(1) Louis Garel, secrétaire du Comité et son historien, a écrit dans son livre
la Révolution lyonnaise : « Le suffrage universel donne par sa légalité même un
Ci ractère timide et respectueux à ses mandataires qui ont à tenir compte des opi-
ni ons diverses de leurs mandans, tandis que les révolutionnaires non élus, accla-
més, ne tiennent leur mandat que de la situation même qu'ils ont créée, ne sont
li< !S par rien, et agissent librement et énergiquement. »
Digitized by VjOOQIC
824 REVUE DES DEUX MONDES.
population contient des élémens fort inégaux en intelligence
comme en énergie. Quand tout entière elle désigne ses manda-
taires, son vote est une moyenne de ces forces inégales, et la
crainte de devancer celte opinion moyenne emprisonne les élus
au milieu de leur armée : elle les fait donc, même en Révolu-
tion, modérément révolutionnaires. L'émeute au contraire n'est
tentée que par les hommes les plus généreux et les plus braves,
elle fait la sélection entre ceux qui savent et ceux qui ne savent
pas vouloir. Compter les volontés n'est pas la bonne méthode, il
les faut peser; car ce n'est pas leur nombre, c'est leur intensité
qui crée leur puissance, et par suite leurs droits. L'élite révoltée
est plus que la masse passive, et dans cette élite même les chefs
peuvent devancer tout le monde, du droit de leur élan, agir vite
et faire grand pour le bien général. C'est le rôle que les
soixante-dix-huit maîtres de Lyon se réservaient.
En cela, ils n'étaient que Jacobins. Mais non seulement ils
n'entendaient abdiquer devant aucun autre pouvoir dans la cité,
ils n'entendaient pas davantage céder à aucune suprématie, même
celle de l'État. Pour les soutenir dans cette autre indépendance,
il leur fallait le secours de l'autre doctrine apportée par Tlnter-
nationale, et qu'ils proclamèrent, disciples fanatiques. A quel
titre rÉtat prétendrait-il dominer "Lyon? Au nom de la volonté
générale? Mais dans la France la coalition des bourgeois et des
paysans était plus forte que dans Lyon et serait plus ennemie du
peuple. Au nom de la révolution Parisienne? Si la République
y devenait, comme elle Tétait déjà à Lyon, le gouvernement du
peuple, il n'appartiendrait pas à ceux qui auraient suivi l'exemple
de se faire les maîtres de ceux qui l'auraient donné, et ce serait
un assez vaste domaine pour les prolétaires de Paris que la pre-
mière ville de France. Si le pouvoir était confisqué par les
parlementaires, il devenait plus impérieux pour Lyon de garder
au prolétariat la place conquise et de rester indépendant envers
une république suspecte de modérantisme.
Le premier souci du Comité fut donc d'empêcher que nulles
nouvelles parvinssent aux Lyonnais, sinon par sou intermédiaire
et avec sa censure. Il établit au télégraphe des surveillaas
chargés de lui communiquer d'abord toutes les dépêches. C'est
ainsi qu'il connut vers cinq heures les événemens de Paris. Il
ne pouvait déplaire au Comité d'annoncer en réponse la révo-
lution de Lyon^ la première par la date. Andrieux, chargé de
Digitized by VjOOQIC
LE GOUVERNEBfENT DE LA DÉFENSE NATIONALE. 825
libeller la dépèche, car ce gouvernement d'illettrés acceptait volon-
tiers les hommes instruits pour greffiers, la rédigea d'après ses
habitudes d'esprit et, puisque Paris avait fait la révolution, finit
par ces mots : « Le Comité attend les ordres du gouvernement
de Paris. » La violente protestation qui s'éleva dans toute l'as-
semblée prouva que la pensée la plus étrangère à ces hommes
était d'obéir. Il fallut effacer le mot « ordres » et écrire : w Le
Comité attend les communications de Paris. »
La première de ces communications, reçue le 5 septembre à
midi, portait : « Challemel-Lacour, nommé préfet du Rhône, arri-
vera demain à Lyon. » La dépèche fut remise à trois membres
du Comité. Paris, en choisissant le fonctionnaire le plus impor-
tant de Lyon, ne donnait-il pas un de ces « ordres » que le Comité
ne pouvait accepter? Ils le crurent et, pour plus de sûreté, détrui-
sirent la dépèche, sans la communiquer même à leurs collègues.
Comme si à Paris on eût eu le pressentiment des prétentions
lyonnaises et le désir de les ménager, à six heures, parvint une
nouvelle dépèche : '< Challemel-Lacour, ferme républicain, pai*t
ce soir avec les pouvoirs nécessaires. » Le titre do préfet avait
disparu et l'on pouvait comprendre que les pouvoirs seraient ceux
d'un ambassadeur envoyé par la première à la seconde ville de
France. Cette fois, la dépèche fut communiquée.
Le lendemain matin, à dix heures, Challemel était à Lyon.
Bien que sa venue fût épiée, personne ne le reçut à la gare. Seul,
il se rendit à l'Hôtel de Ville, eut peine èi franchir la première
porte, trouva la cour intérieure remplie d'hon\mes armés qui
accueillirent d'un sourire menaçant l'énoncé de sa fonction.
Leur chef, s'empara de sa personne et le conduisit, non comme
un chef, mais comme un prisonnier au Comité de salut public.
Challempl comparaissait en effet devant des juges. Assemblé
dans la grande salle de l'édifice, le Comité attendait l'homme.
L'interrogatoire commence aussitôt. Le président Chepié, un
ouvrier tisseur, montre un siège à l'arrivant et lui demande ce
qu'il vient faire k Lyon. « Remplacer les pouvoirs détruits avec
l'Empire, » répond Challemel. Le président signifie que ces
pouvoirs sont déjà remplacés par le Comité de salut public, que
le Comité est, demeurera seul maître de Lyon, et ne veut
pas de préfet. Tout au plus accepterait-il à demeure un délégué
du gouvernement, à la condition que le rôle de ce délégué se
bornât à transmettre k la Commune les désirs du pouvoir na-
Digitized by VjOOQIC
826 HEVUE DES deux mondes.
tional, et au pouvoir national les décisions de la Commune!
Dans le silence, dans Timmobilité des attitudes, dans la vio-
lence des regards, Challemel reconnut une de ces obstina-
tions qu'on ne persuade pas. Sans contredire le principe de
l'autonomie lyonnaise, lui, dévoué par toute la force de son intel-*
ligence autoritaire, par toutes les ardeurs de son caractère
inflexible, à l'omnipotence de TÉtat, se borna à soutenir que
l'unité de vues et de mesures était en ce moment nécessaire
pour délivrer la France de l'étranger. A ces mots une voix
s'écrie : « Les Prussiens ! nous nous en occupons bien ! » A cette
parole aucune protestation, pas un murmure. Challemel, arraché
par la révolte de son patriotisme à la résolution de ne rien
contredire, trouve des accens qui, soudain, révèlent en lui l'autre
homme, le vrai, l'impérieux, l'inflexible, le violent par amour^
le dévot des gloires historiques et républicaines, le fils qui ne
renonce pas aux frontières tracées avec le sang des pères. Au
souffle de 1792, il purifie l'atmosphère où a retenti le blasphème.
Et à cette passion contenue et puissante se fond la glace de cette
assemblée. Les uns, qui aiment encore comme lui la France à
la vieille manière, lui sont reconnaissans de rappeler les périls
de l'heure; d'autres ne sont pas si fanatiques de la nouveauté
humanitaire qu'ils restent insensibles à la piété nationale dont
ils se croient guéris; les autres dont il blesse les idées lui savent
gré de son courage, et son imprudence sert mieux sa cause que
toute habileté. On l'applaudit. Mais cette faveur n'est faite qu'à
sa personne, et, pour conserver ce premier avantage, il lui faut
accepter sans réserve la doctrine de l'assemblée sur l'indépen-
dance de Lyon. ,
Encore, avant de l'admettre à demeure comme intermédiaire
entre la Commune et TÉtat, le Comité tient-il à s'assurer que
l'ambassadeur mérite confiance. C'est pourquoi on pose à
Challemel une longue suite de questions. Ce penseur, qui avait
médité durant des années sur les matières du gouvernement,
r^e maître en l'art de dire, fut appelé à prouver l'orthodoxie de
ses idées devant va concile d'artisans, et à gagner son brevet de
civisme devant los mandataires de toutes les ignorances. Durant
trois heures, il supporta. Tépreuve. Il tenait à être toléré. Il le
fut, et laffiche suivante annonça en ces termes à Lyon le résul-
tat de l'entrevue : « Le Comité de salut public a reçu le citoyen
Challemel-Lacour , délégué du gouvernement provisoire. De
Digitized by VjOOQIC
LE GOUVERNEMENT DE LA DÉFENSE NATIONALE. 827
concert avec lui, toutes mesures seront prises pour la défense et
le salut de la République. »
Mais l'esprit de défiance n'était pas éteint, et il s'accrut de la
concession faite. Si le délégué, admis dans la place, tentait d'en
expulser la Commune ! Elle se donna la sûreté et la force d'humi-
lier par mille mesures, en la personne du délégué, les deux supé-
riorités contre lesquelles elle était en révolte : celle de la bour-
geoisie instruite sur le populaire, et de Paris sur la France.
Tous les appartemens du préfet restèrent occupés par le Comité.
On relégua Challemel dans un entresol où trois petites pièces
durent suffire à lui et à son secrétaire. La première fois qu'il
désira s'entretenir avec un membre du Comité, il fallut une déli-
bération et un vote pour établir que ce membre avait le droit de
se rendre à cet appel. Les personnes cpii venaient le voir étaient
conduites à lui entre des gardes nationaux et ramenées de même.
Des sentinelles veillaient à sa porte. Ses communications avec
Paris furent l'objet d'une surveillance plus rigoureuse encore :
des commissaires du Comité siégeaient en permanence au télé-
graphe pour envoyer le texte de toutes ses dépêches au Comité,
et celui-ci, après les avoir lues, les interceptait parfois.
VI
Ainsi l'assemblée pourvoyait à sa durée. Que faisait-elle de
cette souveraineté si jalousement défendue? Elle avait chargé de
préparer sa tâche trois commissions : de la guerre, des finances,
des intérêts publics.
Si une œuvre semblait appartenir au gouvernement national,
c'était la défense : là, l'unité est la condition de l'ordre, de la
promptitude et du secret, donc de la force. Et si la Commune sem-
blait disposée à concéder à l'État, comme de moindre intérêt, une
besogne, c'était celle dont une voix avait dit • « Nous y son-
geons bien! » L'aveu révélait l'influence des doctrines inter-
nationales, bien que leur réfutation par les lèvres frémissantes
de Challemel eût louché l'assemblée. Elle avait, sinon le cœur,
du moins la tête perdue de déclamations humanitaires. Composée
de prolétaires, elle tendait à substituer aux haines de races les
haines de classes. Le patriotisme n'était plus à ses yeux qu'une
opinion libre. Pourtant, même sur les affaires militaires, le Comité
voulut retenir son omnipotence ; les uns croyaient servir la patrie,
Digitized by VjOOQIC
828 REVUE DES DEUX MONDES.
les autres tenaient à garder en mains la force militaire pour
n'être pas chassés par elle. Ceux-ci ont surtout souci du général
qui, retranché dans sa caserne, déclare réserver toute son obéis-
sance au ministre de la Guerre : leurs inquiétudes l'emportent
même sur leurs principes, et, invoquant cette autorité de l'État
qu'ils ne reconnaissent pas, ils la pressent de déplacer le général.
Ceux qui se mettent à l'œuvre véritable de la défense pos-
sèdent pour toute aptitude les traditions révolutionnaires sur
la subordination de l'autorité militaire à l'autorité civile, et les
vertus des soldats citoyens. Ils désignent les chefs de leur future
armée, ils en offrent le commandement à Cluserèt et à Gari-
baldi (1). Pour recruter les combattans, ils dressent des estrades
entourées de drapeaux sur les places publiques, où les sonneries
de clairons et les roulemens de tambours appelleront les volon-
taires : et en effet, si les comédiens sont nombreux à parader
sur ces tréteaux du patriotisme, quelques milliers de braves gens
s'offrent. Pour armer ces troupes dont ils ne sont que l'avant-
garde, le Comité visite les forts et inspecte les arsenaux, mais il
sait d'avance qu'entretenus par « l'incapacité militaire, » ils sont
vides, et qu'il faut chercher ailleurs. Le plus simple sera d'ac-
quérir dans les pays étrangers les stocks de fusils & vendre. Le
Comité donne pouvoir à des délégués pour acheter en Angleterre
et en Suisse (2) : il ne se doute pas que si chaque ville agit de
même, elles se feront concurrence les unes aux autres et que
leur surenchère élèvera les prix d'une façon ruineuse. Le Comité
s'occupe aussi de fortifier Lyon; le colonel du génie était
l'homme qui devait bientôt devenir le général Rivière et pré-
sider après la guerre au rétablissement de nos frontières défen-
sives. A l'évidence du mérite il joignait celle du zèle, avait l'art
de convaincre et aussi de charmer. Il accomplit son œuvre la
plus difficile en obtenant la confiance des délégués, et rendit le
service le plus inattendu à leur mémoire en prouvant que leurs
préventions n'étaient pas invincibles. Mais il fallait être Rivière
pour triompher d'elles. Et, malgré lui, l'idée demeurait que les
militaires ne répareraient pas le mal, que c'était aux citoyens à
improviser, par une divination du patriotisme supérieure à la
routine, des nouveautés invincibles. C'est cet espoir qui hantait
le Comité crédule aux inventeurs de toute sorte et de tous
(i ) Résolaticn ^otéo h Tunanimité : séance du 8 septembre.
(2) Lo Comité de la Guerre, 12 septembre.
Digitized by VjOOQIC
r
TJ: r.OUVERNEMENT DE LA DÉFENSE NATIONALE. 829
engins, autant qu'incrédule aux officiers ; dès les premiers jours,
il étudia surtout les mitrailleuses électriques, les fortins ambu-
lans, les béliers de route, les ballons à projectiles explosifs, les
embuscades souterraines (1); et la foi qu'il promenait tour à
tour sur toutes ces découvertes prouva, par Tétendue de son
aèle, celle de son incapacité.
La guerre, en efifet, n'était pour ces hommes que surprise,
reiard, obstacle. Leur pensée, familière seulement avec les condi-
tions permanentes d'une société meilleure, restait obsédée par le
désir de les établir, revenait, par le sentiment de leur importance
et de l'essentiel devoir. Vers les comités de l'intérêt public et
des finances. C'est là que s'élaborait le grand œuvre, le double
avènement de la révolution religieuse et de la révolution so-
ciale.
La lutte contre le catholicisme commença aussitôt que le
nouveau gouvernement fut constitué. Non seulement il aban-
donna comme don de joyeux avènement les maisons religieuses
aux brutalités ordinaires des fanatiques et des pillards, écume de
toute foule qui rompt ses digues ; mais son premier soin fut de
sanctionner, de précipiter, de généraliser ces violences. Par lui
fut ouverte la chasse aux religieux, arrêtés, détenus, mis au
secret; avec son approbation, les Carmes chassés de leur de-
meure; par son initiative, les Capucins sommés de quitter la
France dans les quarante-huit heures; sous son contrôle, leur
couvent dévasté. Le clergé séculier fut l'objet d'une malveillance
aussi prompte, aussi violente. Où la populace se contentait d'in-
sulter, le Comité complétait par des actes. Des prêtres, des
évêques furent arrêtés dans les rues, dans les gares, dans les
presbytères. La première manifestation d'incrédulité haineuse fut
dirigée contre le grand séminaire, envahi, dès le 4 septembre, par
un membre du Comité et un fort détachement de gardes natio-
naux. Les séminaristes étaient en vacances, leurs malles pâtirent
pour eux, pillées avec les ornemens sacerdotaux, l'argent qu'on
trouva, et les caves; puis les b&timens furent déclarés casernes.
Ce n'étaient pas seulement les prêtres qui devenaient des adver-
saires, mais les laïques s'ils professaient le catholicisme: les
administrateurs des hospices, qui géraient gratuitement l'immense
fortune laissée par la piété des morts, furent révoqués parce
(i) Procès- verbaux du Comiié de la Guerre du 7 au 14 septembre.
Digitized by VjOOQIC
830 REVUE DES DEUX MONDES.
qu'ils n'étaient pas libres penseurs (l).Il fallait tuer dans l'esprit
le mensonge : c'est pourquoi toute manifestation religieuse sur
la voie publique fut déclarée un délit (2). Puisque les membres
^ du clergé ne rendaient pas un service public, ils furent, comme
de simples particuliers, requis pour l'incorporation dans la
troupe (3). On raya toutes les dépenses jusque-là consacrées par
la ville aux œuvres religieuses (4). Enfin, pour libérer l'avenir,
on vota la suppression des corporations religieuses et la confis-
cation des biens du clergé (5).
En même temps le Comité s'appliquait à résoudre le pro-
blème social. La plus lourde des taxes payées par le prolétaire,
sa contribution à peu près unique aux charges publiques, était
l'octroi : l'octroi fut aboli (6). Tout citoyen dont les ressources ne
dépassaient pas i 000 francs fut déclaré exempt de tout impôt (7).
L'avoir des prolétaires était en partie engagé au mont-de-piété:
tous les objets de literie, linge de corps et instrumens de tra-
vail furent, jusqu'à vingt francs, restitués aux déposans (8). La
guerre avait arrêté le travail : des ateliers nationaux sont ouverts
pour les ouvriers inoccupés, et les citoyens que le service de la
garde nationale occupe sont nourris et soldés aux frais de la
ville. Pour payer les dépenses, l'argent sera demandé aux riches.
Aussi faut-il les conserver comme des gages, et le Comité inter-
dit aux habitans de quitter la ville, sous peine de confiscation de
leurs biens (9). Pour s'assurer que les fortunes comme les per-
sonnes resteront sous sa main, le Comité décide que les sommes
déposées à la Banque, dans les Sociétés de crédit, et les appro-
visionnemens de soies ouvrées ou grèges, ne pourront, sans son
autorisation, sortir de la ville (10). Ces sûretés prises, il décrète
une contribution de 50 centimes par 100 francs du capital sur
tous les biens mobiliers et immobiliers. Ces ressources ne suf-
fisent pas à remplir les caisses que vide l'entretien des prolétabes
dans la garde nationale et les chantiers ; le Comité se rend cette
justice de comprendre cpi'un emprunt ouvert et garanti par lui
ne produirait rien ; il est, pour durer, réduit à prendre : « Attendu,
dit-il, que la réquisition est de droit alors qu'il faut agir révo-
lu ti on nairement; qu'en cas de malheur l'ennemi ne se gênerait
j^uère et prendrait bien plus que nous ne demandons ; que les
(1) Comité de Salut public, séance du 8 septembre. — (2) W., du 10. — (3) /
— (4) UL, 1 septembre. — (5) Id. — (6) Id., 9. — (7) /d., 12. — (8) Id., 12. - (9) le
10 septembre. — (10) Id.
Digitized by VjOOQIC
LE GOUVERNEMENT DE Là DÉPENSE NATIONALE. 831
capitalistes et les propriétaires peuvent bien faire un sacrifice... »
Et il vote une réquisition de 20 millions (!)•
VII
Si l'on cherche les inspirateurs de ces mesures, qui toutes sont
prises par un consentement unanime, on les discerne distincts
et adverses: les unes sont l'œuvre des bourgeois, les autres des
ouvriers. Si révolutionnaires qu'ils fussent, les bourgeois du
Comité, étrangers par l'éducation et les ressources aux soucis
da pain quotidien, ne songeaient pas à transformer la société,
mais à la dominer. Par cela même que leur ambition était d'or-
gueil, ils tenaient à la grandeur du territoire, à la renommée
extérieure de la nation; ils sentaient que leur honneur s'élevait
ou s'abaissait avec elle, et c'est pourquoi, patriotes et humiliés
des désastres militaires, ils désiraient délivrer de l'invasion et de
la paix honteuse la France où ils voulaient l'autorité. Aussi la
sollicitude de la défense fut-elle surtout inspirée et soutenue pay
les bourgeois du Comité, Hénon, Andrieux, Barodet, Varam*
bon, Perrouillat. Le même orgueil rêvait d'un pouvoir vaste
par son étendue sur les esprits, comme par son étendue sur le
territoire : or l'Église leur apparaissait comme une rivale d'in<^
fluence, qui enfermait leur action et leurs droits dans d'humi-
liantes limites, et se réservait l'hégémonie suprême des peuples
et des hommes. En la renversant, ils se faisaient place. Voilà
pourquoi les mesures de haines religieuses sont toutes propo-
sées par eux. C'est le médecin Durand qui déclare toute pu-
blicité du culte « une ostentation délictueuse et provocatrice. »
C'est le secrétaire Garel qui fait exclure, comme suspects de clé*
ricalisme, les administrateurs des hospices. C'est Tavocat) Au«
drieux qui appelle au service militaire les séminaristes et les
religieux en état de porter les armes. C'est le notaire Lentillon
qui réclame la confiscation des biens ecclésiastiques. Les uns et
les autres excitent d'autant plus les passions religieuses qu'ils
craignent davantage d'être devancés par d'autres passions. Le
regard famélique de la majorité prolétaire les épouvante : leur
expérience des affaires leur dit l'inanité des formules sociales
auxquelles on croit autour d'eux ; leur bon sens prévoit comme
(1) Comité de Salut.public, séance du 10 septembre.
Digitized by VjOOQIC
832 REVUE DES DEUX MONDES.
terme des décisions qui se succèdent une banqueroute dont la
honte retombera sur leurs noms, dont la responsabilité pèsera
peut-être sur leurs biens. Contraints de faire sa part à la pas-
sion qui menace la richesse de tous, ils croient habile de sauver
les capitalistes en livrant le patrimoine du clergé.
Les prolétaires du Comité sont passifs dans les mesures contro
l'Eglise, comme dans les efforts contre Tétranger . Si un instinct na-
turel et vainqueur des sophismes répond en leur cœur à l'appel
de la patrie menacée, et les empêche de désavouer Teffort entre-
pris pour la défendre ; si les préjugés répandus en eux contre
l'Église par la propagande bourgeoise, et la croyance passée en
article de foi que le catholicisme est antirépublicain, les dispo-
sent à s'associer aux rigueurs proposées contre lui, les idées
abstraites de patrie et de culte ne sont pas les idées maîtresses
de leur intelligence et de leur volonté. Les périls de la domina-
tion allemande ou romaine leur semblaient bien secondaires en
comparaison de l'accaparement capitaliste, qui était pour eux la
vraie défaite et la servitude. Le rêve de domination qui occupe le
riche entre ses repas ne suffit pas au pau\Te, pour qui le pro-
blème est de s'assurer ses repas ; s'il désire le pouvoir, ce n'est
pas pour satisfaire son orgueil, mais sa faim. Dès que les pro-
létaires du Comité tinrent ce pouvoir, leur premier, leur unique
mouvement fut pour étendre la main sur les avantages de la vie.
Les confiscations des biens ecclésiastiques, loin d'apaiser cette
cupidité, l'excitèrent. Quand ils eurent constaté, grâce aux
motions des bourgeois, avec quelle facilité l'arbitraire disposait
des personnes et des propriétés, ils appliquèrent aux riches les
mêmes mesures prises contre les clercs. Tous les décrets spolia-
teurs des fortunes particulières furent proposés par des
ouvriers, votés avec enthousiasme par les prolétaires du Con-
seil. Rendre au pauvre sa part trop longtemps occupée par le
riche était à leurs yeux la grande mission du pouvoir. A cette
fonction nouvelle de la puissance ils avaient donné un symbole :
c'est pour distinguer leur révolution sociale de la révolution po-
litique faite par la bourgeoisie, en 1789, qu'ils avaient substitué
le drapeau rouge au drapeau tricolore. Les bourgeois, tolérés et
suspects, du Comité n'osèrent pas se désigner à Tanimadversion
de cette majorité compacte et résolue : ils votèrent les dé-
crets les plus spoliateurs, et, comptant sur les embarras mêmes
qu'ils n'avaent pas le courage do prévenir, espérèrent que
Digitized by VjOOQIC
r^
LE GOUVERNEMENT DE LA DÉFENSE NATIONALE. 833
les votes seraient rendus nuls par les difficultés d'exécution
Si donc les deux castes rivales s'étaient partagé les initiatives
des destructions, toutes deux devenues complices se prêtaient
main-forte pour l'accomplissement de leur tâche préférée. Et
l'œuvre tout entière avait une humiliante unité. Après tant de
déclamations en faveur de la liberté^ en faveur de la justice, tant
de sévérité répandue contre toutes les fautes du gouvernement,
tant d'années passées à promettre, à annoncer les réformes, tant
de résolution à prendre le pouvoir, la collaboration des révolu-
tionnaires bourgeois et des ouvriers socialistes n'aboutissait qu'à
une dictature, et laquelle ! Pas de doctrines, des haines ; pas
d'institutions, des coups ; un gouvernement dégénéré en ven-
geance. Il ignorait ce respect de l'homme, qui est le commen-
cement de la civilisation : il retournait à la barbarie par ses
espérances mêmes. Et il semblait qu'une contagion d'abaissement
fût la seule loi d'égalité dans ce régime, puisque les aptitudes et
les volontés se dissolvaient sans résistance dans l'ineptie am-
biante, puisque les plus intelligens s'enchaînaient avec les plus
stupides. Chute lamentable pour les hommes, plus funeste pour
les idées ! Car le droit de la commune à l'indépendance, le droit
du prolétariat à un sort meilleur, introduits parmi d'autres
droits où ils trouvent place en les respectant, sont légitimes,
utileà, civilisateurs : revendiqués sans bornes et établis sur la
ruine de tous les autres, ils ensevelissaient vive toute leur légiti-
mité sous leurs excès et leurs erreurs.
Mais autant que mauvais, ce pouvoir était redoutable. Pour
perpétuer cette expérience où la ruine de la ville serait complétée
par la ruine de chacun, et où les prolétaires, quand ils auraient
achevé de manger les riches, trouveraient le suprême châtiment,
la faim sans travail, il avait amassé toutes les forces qui aident
les gouvernemens réguliers à défendre contre les désordres la
paix et la prospérité générales. Pour contenir une population
sans troupes régulières et sans armes, il avait des soldats nom-
breux, sûrs, pourvus do bons fusils et de munitions, une police
soupçonneuse et sans scrupules. Il pouvait d'autant plus compter
sur ces défenseurs que sa durée leur assurait la vie bien repue et
oisive, l'importance, et que, s'il disparaissait, ils retombaient eux-
mêmes dans leur néant d'hier. Il avait, pour entretenir cette
organisation et (es dévouemens qu'elle lui assurait, la richesse de
Lyon mise sous séquestre, et dont la dilapidation demandereit
TOMK XXIII. — 190i, 53
Digitized by VjOOQIC
834 REVUE DES DEUX MONDES.
du temps, bien que les trésors s'épuisent vite, quand il faut avec
Tépargne des bourgeois assurer Toisiveté des prolétaires. Pour
maintenir son indépendance contre TÉtat lui-même, c'est-à-dire
contre quelques bénéficiaires d'une émeute parisienne, il avait
l'enceinte fortifiée de Lyon, que nulle armée française n'inves-
tirait avant la fin de la guerre contre rAllemagne. Enfin, il avait,
pour soutenir toutes ses audaces, la puissance d'un idéal, le fana-
tisme qui lui laissait voir seulement la lueur de justice perdue
dans les injustices de ses actes.
Vin
Tel était, au commencement de septembre, l'état de la France.
Dans TEst elle se battait. Au Nord et dans le Centre elle obéissait
en silence par inertie, par timidité, par sentiment que c'était
assez d'avoir renversé un régime sous les yeux de l'ennemi, par
hâte de réunir tout l'efTort dans l'œuvre la plus nécessaire et de
délivrer le sol. Dans le Midi, elle semblait ardente k la fois pour
la défense et pour la République. Mais la guerre y était comme
lointaine, on se tenait sûr que l'invasion ne viendrait pas
sommer sur place les courages, troubler les existences et les
mtérèts. On préparait les forces dues à la patrie, mais sans
cette angoisse qui accompagne l'urgence des périls. Plus on des-
cendait vers le Sud, plus le souci de la lutte devenait à la fois
faible et bruyant : c'était dans les populations les moins belli-
queuses que cette ardeur saisissait les groupes les moins disposés
à se battre, et les plus passionnés de politique. Le patriotisme y
devenait l'argument le plus sonore à laide duquel les partis
pussent se disputer le pouvoir. Dans cette région, la seule où
cette envie du pouvoir semble une passion collective, elle n'atteint
d'ordinaire, môme dans les grandes villes, qu'une oligarchie
avide, hardie et fertile en négociations avec le gouvernement,
afin de s'assurer le plus qu'elle pourra des places vacantes. Tou-
louse est la capitale de cette agitation factice où des bourgeois
adroits, bourgeois encore que démagogues, poussent leur fortune
politique, où ils montrent de loin au gouvernement le lion po-
pulaire qu'ils contiennent et qu'ils font rugir à propos, mais où
le lion débonnaire n'est un danger pour personne, pas mém :
pour ceux qui l'exploitent, où l'action désordonnée et violent i
des multitudes sur les événemens ne s'exerce pas.
Digitized by VjOOQIC
r"
LE GOUVERNEMENT DE LA DÉFENSE NATIONALE. 835
Elle S exerce, au contraire en d'autres régions et avec des
excès qui atteignent, à Marseille et à Lyon, leur plénitude dans
leur diversité. A Marseille, c'est une coalition de petits bourgeois
et de prolétaires qui s'empare de la ville, les uns et les autres
avec une ardeur violente, et dans une course de vitesse; mais
ils n'apportent à ce pouvoir que cette promptitude où le tem-
pérament décide pour la raison, et ils exercent le pouvoir qu'ils
surprennent en gens tout surpris eux-mêmes de l'occuper. En
eux, malgré la redondance des mots, pas d'idées de gouverne-
ment, une confiance dans leur souplesse, qui leur permet de se
retourner sans souci de se contredire, et de garder leur équilibre,
c'est-à-dire le pouvoir. Car c'est à lui seul qu'ils tiennent. Et de
même tiennent seulement à l'avantage conquis les cinq cents
« travailleurs » qui se sont avec eux installés à la Préfecture.
Infime minorité de prolétaires, que font-ils pour leurs com-
pagnons? Ils ne songent qu'à protéger contre ces compagnons le
monopole imprévu où ils ont trouvé pour eux-mêmes la solution
du problème social. Caïmans paresseux au soleil, terribles pour
défendre leur proie, ils n'ont que des cupidités, avec toute la
puissance que donnent la voracité de l'instinct et la chaleur du
climat. Tous représentent les appétits égoïstes, pour lesquels la
révolution n'est qu'un pillage de l'autorité.
A Lyon, le hasard au contraire semble éliminé des événe-
mens par un long travail de la démagogie. Elle saisit le pou-
voir avec un calme où il y a plus de force que dans tout empor-
tement. Ce n'est pas une dizaine de journalistes, de commis, avec
cinq cents déchargeurs, qui pourraient dominer une telle ville.
Le gouvernement que cette démagogie soutient a été désigné par
elle, il est soutenu partons les prolétaires et tous les prolétaires
vivent de lui. En même temps qu'une organisation, il a des vo-
lontés, les proclame, les applique, et, par là, accroît son auto-
rité sur une multitude dont il sert les passions. Il veut donner
aux pauvres la fortune des riches, il veut soustraire Lyon à
l'obéissance de TÉtat, il veut briser au profit de la commune
l'unité de la France. La révolution n est plus là un jeu d'adresse
au profit de la bourgeoisie habile, ou au profit des premiers
venus le pillage du pouvoir, elle est, au profit du prolétariat, la
destruction de la société.
Etienne Lamt.
Digitized by VjOOQIC
LA ROUTE S'ACHÈVE
PREMIERE PARTIE
I
Il avait dû s'asseoir sur son lit de camp, tout au bord.
Devant lui, éijuilibrés sur une planche placée sur un pliant,
il y avait une bougie protégée par un globe de verre et un livre
dont il avait toutes les peines du monde à maintenir les pages, à
cause d'un vent mauvais qui s'introduisait là, sûrement par
quelque trou de la muraille. Gomme il faisait très froid, il avait
relevé le col de sa capote, mis sa pèlerine, coulé ses mains dans
les larges manches. Les coudes aux genoux, tassé sur lui-même,
il s'essayait à lire, à attendre plutôt, à « tuer le temps, » comme
on dit à part soi.
Il était seul.
Sous la lueur tremblante de la bougie, son ombre arrondie,
énorme, s'allongeait, se cassait sur les murs, des petits murs
gris, sales, pas très droits, qui l'enserraient. Certes ceux qui les
avaient faits n'étaient pas très habiles. C'était un peu rudimen-
taire, à la manière sauvage , des éclats de roches, des pierres et
un délayage de terre glaise pour enduire et joindre le tout. Au
pied du lit, un espace noir, un vide où n'atteignait pas la lu-
mière incertaine, se devinait. Au-dessus de sa tète, des bois mal
équarris soutenaient un toit informe, et il n'aurait pas falli
qu'il levât la main bien haut, dans la position où il était, pou
y atteindre. En face de lui, des planches, provenant de quelqu
Digitized by VjOOQIC
LA ROUTE s'achève. 837
caisse, gauchement réunies, servaient de porte à une ouverture
carrée, porte basse tremblotante qui l'enfermait en cette tanière
où slmmobilisait sa veillée.
Dehors, par delà ce réduit, ce devait être l'espace libre, dé-
nudé, le vide où la tempête s'éploie sans obstacle, la tempête et
la nuit. De brusques rafales passaient, sifflaient comme sur les
roches dressées au bord des mers. Et c'était bien, dans cette
nuit bouleversée, l'impression qu'il avait eue tout d'abord, de la
mer présente, tout près, bondissant, se brisant dans l'ombre,
de la grande mer soulevée, au large, d'où accourait ce vent qui
donnait de la voix. Mais ce n'était qu'une impression par k peu
près, car, il le savait bien, il s'agissait d'une autre immensité,
d'un infini de solitude au milieu duquel, seule, sa cahute émer-
geait parmi des rocs éboulés.
Il était en Kabylie, sur un des plus hauts sommets. Tout au-
tour, c'était l'espace libre, énorme, le vide et l'épouvante d'une
nuit opaque où se poursuivaient des nuages, tourbillonnaient des
vents, s'engouffraient, se heurtaient des ouragans.
Par-dessus l'effort rageur des élémens, le vacarme effroyable,
une plainte haletait. Même dans les momens d'accalmie qui pré-
sageaient la venue subite, Tà-coup brutal de nouvelles trombes,
elle continuait toujours, cette plainte, mais adoucie, à mi-voix,
comme un sanglot lointain. Puis la trombe arrivait. Un bruit
d'artillerie en déroute. Elle s'abattait sur la masure qui semblait
osciller, subir cette poussée terrible. Des heurts sourds tonnaient
au mur du fond. C'était le signal géodésique, situé à côté, qui
s'effritait. Les pierres détachées, lancées à toute volée, faisaient
ce bruit de bélier. Au-dessus de sa tête, les tuiles soulevées
cliquetaient comme des castagnettes. Du vent entrait, une bise
glacée qui cinglait. Alors la petite lumière pâle se couchait, la
page tressaillait au livre un instant abandonné^ la porte battait,
sautait, grinçait...
C'était une minute très désagréable.
Une poussière vieille, du sable gris, tombait de cette toiture
vermoulue ainsi secouée. Dans le fond, au pied du lit, une
gouttière clapotait.
Il devait pleuvoir aussi, mais le bruit épouvantable qui se
faisait par delà ces murs l'empêchait de distinguer l'intensité
comme la fréquence des averses. Seulement, de temps en temps,
il étendait la main au-dessus de la couchette, et cela le rassurait.
Digitized by VjOOQIC
838 RKVUE DES DEUX MONDES.
La masure tenait bon. Sauf par la gouttière du fond, la pluie ne
pénétrait pas. Rien que ce sable gris, toujours, qui continuait à
descendre des solives noires. La rafale passée, sombrée dans
Técho monté des ravines, des précipices lointains, la Qamme
redevenait plus claire, plus fixe dans le globe embué. Mais cela
ne durait pas. Et puis le vent se maintenait rude, frôlant les
murs. Toujours des vols de débris, des traînées de graviers fins
dévalant, s'abattant comme une grêle, une retombée de lame se
brisant sur le rivage, un froissement doux coulant autour de lui,
dans l'ombre, au ras du sol.
... Et la même voix frêle de détresse reprenait en sourdine
dans les rares instans d'accalmie, allait, allait infatigable, et
mettait en son cœur, à la longue, Témoi d'une petite défaillancei
comme l'angoisse d'une douleur imprécise, très ancienne.
Au matin, très loin, de la plaine caillouteuse, desséchée, où
la colonne évoluait, quand il avait aperçu les montagnes bar-
rant Thorizon, on lui avait dit :
— C'est là.
Et il avait regardé cette chaîne rose et bleue reflétant la
grande lumière qui Tauréolait. C'était conmie un lointain char-
mant, un paysage de rêve. Mais, parmi les sommets échelonnés,
un seul l'attirait, un point rouge dénudé d'où se déversaient sur
l'un des flancs de grandes coulées bleues, des ombres qui ga-
gnaient la plaine, s'agrandissaient avec l'heure. C'était là qu'il
allait s'établir en poste optique. Il y vivrait des jours et des nuits,
surveillant les crêtes et les ravins, attentif à l'appel de la co-
lonne manœuvrant dans les montagnes d'au delà. Quatre télégra-
phistes, un tringlot, un guide du pays seraient sa société. Et plus
il marchait vers elle, ayant quitté la colonne, plus la mon-
tagne semblait se reculer, grandir rose dans le ciel bleu.
Il allait, suivant l'Arabe, un grand diable maigre, qui chan-
tait à mi-voix une lente mélopée pleine d'inflexions heurtées,
gutturales, de terminaisons sonores, larges, qu'il laissait aller
jusqu'à bout de souffle. Derrière, les hommes causaient entre
eux. Les sabots des mulets, portant le campement et les appa-
reils, se heurtaient aux pierres du chemin. Les charges grinçaient
en cadence sur les bâts. Les grandes marmites suspendues par
l'anse aux crochets des cantines s'entre-choquaient , accom-
pagnaient la marche d'un cliquetis rythmé, très égal. Dans la
Digitized by VjOOQIC
LA ROUTE s'achève. 839
{)laiiie, les bruits s-étaîent amortis, étouffés peu à peu. La colonne
était loin. Parfois même il la perdait de vue. Elle glissait der-
rière des ondulations, filait en des fonds, puis reparaissait plus
loin. Au pied des monts elle s'arrêta quelque temps, se tassa,
puis s'effila, homme par homme, en un sentier grimpant au long
des pentes. Sur le ciel clair, les silhouettes se précisaient en des
êtres bleus à la démarche lente, régulière, qui en un même
point disparaissaient, semblant pénétrer la montagne.
... Quelques heures après, à mi-côte, sur l'autre versant enfin
découvert, il cheminait à travers un chaos, un éboulis gigan-
tesque.
Des pans entiers de la montagne, décollés, avaient filé en
avalanche et, subitement arrêtés dans le tassement des débris,
étaient restés là, immobiles, crevant le ciel, en un éqpiilibre au*
dacieux. Dans le fond, un ravin plein d'ombres fauves et dures
se creusait. Puis c'était, au fur et à mesure de la montée, la dé-
couverte au loin d'autres ravins échelonnés glissant à travers les
contreforts, d'autres pics aux arêtes vives, stériles, se dessinant
en lignes nettes, d'autres masses inaperçues de la plaine, se ré-
vélant grandioses, brûlées, d'une désolation totale, superposées
dans l'éloignement en des teintes fines d'aquarelle, toute la
gamme des roses et des bleus, un décor lumineux où chaque
ligne, chaque détail, aussi loin soit-il, dans cet air vide des
eiels d'Afrique, avait sa valeur affirmée, se suivait parfaitement,
oîi rien ne s'effaçait, ne se confondait. Par-dessus tout, encore
nlus beau, le ciel calme, étincelant, se posait.
Très peu de verdure, quelques touffes d'une herbe haute^
raide, poussée entre les pierres ; quelques buissons de gené-
vriers pâles, rabougris ; dans les ravins, quelques arbustes
grêles ; et puis, plus rien, rien que cette teinte uniforme de feu,
de terre brûlée, aride. Et c'était là la vraie tristesse en ce tableau
splendide. Rien où reposer la vue fatiguée de tant de lueurs,
l'âme, de tant de beauté morte.
Plus bas, on entendait le convoi s'efforçant à rejoindre. Les
mulets glissaient sur les roches plates. 11 y avait des chutes
bruyantes. Les hommes criaient, soutenaient les bêtes aux pas-
sages difficiles, les encourageaient, puis s'arrêtaient quelque
temps, l'obstacle franchi, pour leur laisser reprendre haleine, les
conduire vers un nouvel effort.
Digitized by VjOOQIC
840 REVUE DES DEUX MONDES.
Lui, allait toujours à travers le mont silencieux. Et lentement
la grandeur de cette désolation le prenait. Il recherchait en ses
souvenirs, ses rêves d'enfant. Jamais il n'avait vu, ni rêvé décor
pareil.
Sur cet enchevêtrement monstre, cet amas de roches nimbées
de teintes délicates, un silence, un effroi planait, grave, poi-
gnant, quelque chose comme une malédiction éternelle. Il ea
venait aussi conmie un recueillement inQni, très mystérieux.
L'imagination inquiète percevait tout à coup Tincommensurable
évolution des espaces et des temps révolus, rœu\Te des siècles
passés transformant le monde. Mais ici tout s'était gardé formi-
dable, tragique en sa beauté première, tel qu'aux temps de la
Genèsç.
... Et à travers les cimes enchevêtrées, par une large déchi-
rure bleue, tout là-bas, vers le soleil couchant, sur une crête
lointaine dressée dans la lumière, il revit la colonne poursuivant
sa marche, défilant toujours de même, homme par homme,
infatigable.
Ce fut la dernière vision qu'il eut de ses camarades, des êtres
qui l'avaient entouré jusqu'à ce jour. Quand il atteignit le
sommet, très tard, le soleil n'était plus. Dans une buée pâle, la
grande plaine rouge s'éteignait silencieuse. Les premières ombres
noires glissaient dans les ravins plus profonds. Au loin, les crêtes
se superposaient plus hautes, plus sévères, accumulées, sem-
blant grandir sur l'horizon en feu. Plus loin encore, dans la per-
spective ouverte à travers les ravins, une traînée de lumière, un
poudroiement blond se suspendait dans l'atmosphère, près du
sol. D'après la carte, il y reconnut la trace d'une large vallée pas-
sant par là-bas. Au-dessus, calme, iniposante, la Grande Kabylie
étendait ses sommets azurés, déchiquetés, comme jaillie de ce
rayon couché à ses pieds.
Et le vent s'éleva.
Les roches prenaient une teinte violette, grise, un air d'effa-
cement et de nuit, s'évaporaient. Les hommes pâlissaient,
commençaient de trembler. Les bêtes déchargées s'ébrouaient.
Pierre fit une reconnaissance rapide de l'horizon, repéra les
directions probables, fit placer les appareils et renvoya les
hommes se chercher un abri.
Une masure abandonnée, enfoncée en terre, était là, au
Digitized by VjOpÇlC
r
LA ROUTE s'achève. 811
somtnet, à deux pas de la pyramide géodésique. Il y entra, se
baissant; en fit le tour à tâtons. Rien! Un peu d'espace vide.
Beaucoup de poussière que le vent faisait tourbillonner. Et cela
lui suffit pour s'y installer. L'abri dans cette niche obscure,
étroite, semblait plus sûr que celui de la tente, à de pareilles
altitudes. Plus bas, du côté abrité, les hommes avaient trouvé
une anfractuosité, une sorte de grotte où ils avaient déposé
leurs affaires. Là, ils se h&taient de se vêtir plus chaudement,
saisis par ce trop brusque changement de température, ce vent,
qui se calmait par moment, mais revenait plus âpre, l'instant
d'après. Lui aussi grelottait. Tout près, sur une roche élevée,
tourné vers cet infini mort, l'Arabe, debout en ses vêtemens
blancs, disait sa prière. Il ne voyait rien de cette désolation
de la terre. Pour lui « tout était bien, « suivant la formule
sacrée. C'était écrit. Dieu est grand.
Alors il y eut dans l'espace une seconde émouvante.
Le vent fit trêve. Une solennité grave s'épandit, agrandit
l'infini. Ce n'était plus le jour, ce n'était pas encore la nuit. La
terre sembla rendre la lumière absorbée, rayonner par en des-
sous. Ce fut un instant d'anxiété, d'évanouissement total qui n'a
rien de nos crépuscules de France, rien de ce que l'on peut con-
cevoir en nos pays...
Et la nuit fut!
Les premières étoiles, sans qu'on y prît ^rde, étaient appa-
rues, pâles, palpitantes, comme refroidies elles aussi par cette
bise qui revenait balayer le plateau, plus violente et glacée.
Rentré dans ^a taupinière, il avait essayé de manger. Mais ce
fut vite fait. A peine s'il toucha à la conserve entr'ou verte.
Dehors le vent s'accélérait, hurlait dans la nuit. Le froid s'était
accru. Il prit un livre, essaya d'oublier, mais la solitude en ce
réduit étroit, douteux, lui devint insupportable. Il se leva avec
précaution et sortit.
Plus bas, sur le versant abrité du vent, là où ils s'étaient
arrêtés, les hommes avaient allumé un grand feu. Tous étaient
là. Le tringlot, à la lueur du foyer, à genoux par terre, emplis-
sait les musettes de ses mulets qui, attachés quelque part, dans
l'ombre, tiraient sur leurs chaînes, raclaient le sol, impatiens.
Les télégraphistes, assis sur leurs talons ou couchés sur la pierre,
regardaient celui d entre eux qui s'était chargé de la cuisine.
Digitized by VjOOQIC
S42
REVUE DES DEUX MONDES.
Derrière eux, la roche se creusait. Là ils avaient entassé leurs
affaires et dormiraient côte à côte, à la grâce de Dieu. En atten*
dant, ils ne s'intéressaient qu'aux gestes seuls du cuisinier. Dou,-
eement, celui-ci retournait avec une cuiller quelque chose qui se
balançait dans le liquide bouillant, en ta grande marmite de
campement. Dans Tombre le tringlot, attachant les musettes,
flattait ses bêtes, les appelait des noms les plus tendres, puis,
tout à coup, poussait des cris, jurait. Devant sa marmite, l'autre
chantait un refrain de Paris, une chanson légère, un peu canaille.
— D'abord, je suis de là Maub, moi, gouaillait-il, un pur,
un vrai.
Et l'accent cpii accompagnait ses paroles le justifiait pleine^
ment. Au reste, on ne le lui demandait pas, mais cela ne faisait
rien. Il parlait pour parler, faire un peu de bruit, créer un écho.
Le silence des autres ne lui allait guère. C'était sa joie aussi qui
éclatait, sa joie de voir les derniers jours de service arrivés.
— Et l'on va se revoir bientôt, ajoutait-il en un ton d'affec-
tion ineffable... Ah ! mes enfans !...
Gomme eux, il était de la classe. Mais il semblait moins
anémié par ses campagnes. L'idée de revoir le vieux quartier
tassé au bord de la Seine, de déambuler par les rues étroites, sous
le regard d'étranges demeures malsaines, pauvres, aux façades
craquelées, tristes, lépreuses, là où s'était écoulée son enfance
misérable, lui donnait une joie qu'il cherchait à communiquer
à ses camarades. Les autres écoutaient, mais ne riaient pas.
Ils venaient de postes perdus dans les grandes dunes du Sud.
Ils gardaient encore la mélancolie des solitudes cruelles où ils
avaient subi des jours et des nuits de chaleur étouffante, de mi-
rages affolans. Ce soir, trop brusquement transplantés, ils sen-
taient la fièvre mauvaise monter en eux. Sur leurs faces pâles la
flamme avait des reflets étranges, agrandissait les regards, dé-
composait en rictus la palpitation inconsciente de leurs lèvres,
précédant les quelques mots qu'ils voulaient dire.
Apercevant Pierre, le cuisinier improvisé se leva.
— Voici le palais, mon lieutenant. Dame Nature s'est mise
en frais. Ici, la cuisine et la salle à manger, une vraie terrasse,
et puis voilà le dortoir, dans le trou. On aura peut-être bien la
tête abritée et les pieds à l'air. Bah I on se serrera. Ça tiendra
chaud.
Et, rieur, il ajouta :
Digitized by VjOOQIC
LA ROUTE s'achève. 843
— C'est pas comme vous, mon lieutenant, vous êtes dans lé
château de l'endroit.
— Si c'est à cause du toit que vous Tappelez ainsi, ce gourbi...
— Oui, d'accord. C'est vieux, tout petit, mais vous y êtes en
bonne compagnie.
— En bonne compagnie?
— Bien oui I... puisque c'est un marabout... Il y a un mort
sous votre lit, un grand bico enterré là.
Les autres souriaient, amusés. Pierre eut une seconde dTiési-
taHon, puis il haussa les épaules et dit qu'il était charmé de la
compagnie. Il assura même qu'il n'en dormirait pas moins bien
pour cela.
De fait, revenu en son abri, pendant les heures lentes de cette
veillée, il pensait peu à ce mort au-dessus duquel il s'était installé
sans façon, — sans le savoir, du reste. Les vivans l'intéressaient
davantage, ses hommes qui, maintenant, dans la nuit, sous la
tourmente, la pluie glacée, veillaient auprès des appareils. De
temps à autre, il s'arrêtait de lire, — et lisait-il, vraiment? —
levait la tête, écoutait à travers la rafale et souvent il percevait
le bruit d'une toux précipitée là, à côté, toux obstinée, triste, qui
lui crevait le cœur. Un moment, n'y tenant plus, il sortit.
Nuit épaisse.
Un vent de glace le frappa au visage, l'étourdit. Il se heurta
à des pierres, trébucha, reprit à grand'peine son équilibre,
écouta. Impossible de rien distinguer. A quelques pas, il devina
l'appareil. Un rayon lumineux, dont on ne voyait pas l'origine,
crevait l'ombre, fusait droit, s'évasait dan^ l'espace. A travers,
des poussières d'eau dansaient, scintillaient comme des atomes
en un rais de soleil. Des ondées invisibles entraînées par le vent
passaient en éclats rapides, pailletés. Mais à peine s'il put voir
les deux hommes de garde. Il se heurta à l'un d'eux. Par.conte-
nance il demanda :
— Rien de nouveau?
Il dut même répéter, crier.
— Rien de nouveau, mon lieutenant. Aucun feu.
La voix ne portait pas. Les syllabes se cassaient net, à peine
les lèvres franchies. Inutile de parler. La tourmente grondait
trop fort. Et il resta debout à côté de l'homme qu'il sentait près
de lui, regarda dans le noir, attendit. C'était sa première nuit en
poste optique, sa première nuit de commandement, et, comme sur
Digitized by VjOOQIC
844 REVUE DES DEUX MONDES.
une mer d'encre, invisible, une tempête s'était levée à travers
laquelle il fallait passer, tenir quand même, veiller. Et auprès de
ses hommes, étourdi, frissonnant en ses vétemens vite trans*
percés, il veilla.
Parfois, dans tout ce noir bouleversé, une trouée se faisait. Du
vide s'ouvrait, des lointains se devinaient. On apercevait le ciel
étoile, puis des feux qui s'allumaient tout à coup dans les mon-
tagnes. Aussitôt les regards s'attachaient... Ce sont eux ! .. . Non...
après un vif éclat peu à peu le feu s'affaissait, s'éteignait. Encore
une fausse alerte. Combien en avaient-ils eu ainsi de ces mi-
nutes d'espoir? Au début de leur faction, ils avaient cru voir un
feu d'appareil optique, distinguer les signaux du poste mobile
accompagnant la colonne. Après bien des efforts, quand ils étaient
parvenus à mettre l'appareil en direction, à placer cette petite
étoile dans leur rayon, voici que le feu disparaissait. Alors ils
reprenaient leur faction, espérant toujours. L'Arabe expliqua
que c'étaient des feux kabyles, que tout ce chaos de montagnes
à l'apparence stérile et maudite, dont Pierre gardait la brillante
vision dressée au soleil couchant, tous ces ravins, ces flancs
dénudés, étaient habités. Partout des villages, des bordjs, des
ksours perchés comme des nids d'aigles ou blottis, dissimulés en
quelque anfrachiosité. C'étaient les feux de toutes ces demeures
lointaines s'allumant tour à tour qu'on apercevait ainsi, suspen-
dus dans la nuit.
L'appareil était posé sur une table dont les larges pieds, faits
pour s'enfoncer dans les sables, avaient eu peine à s'équilibrer
parmi les pierres. A cause du vent, on avait dû lier solidement
les deux ensemble et amarrer le tout avec les cordeaux de tirage
des tentes inemployées. Cependant Timmobilité obtenue n'était
que relative. Quand la rafale devenait plus rageuse, arrivait par
paquets, en vagues lourdes, tout tremblait, tanguait. La caisse
en tôle si pesante grondait, ronflait comme une machine.
... Du temps passait. Depuis combien d'heures durait cette
faction ?
La nuit s'épaississait. Plus d'éclaircie. Le froid semblait plus
vif, le vent plus cruel, désordonné. Des fonds obscurs les en-
tourant montaient des masses tourbillonnantes. Un vertige les
prenait. Le gouffre d'ombre les attirait et, par momens, ils fer-
maient les yeux, résistant de toutes leurs forces au vent qui les
Digitized by VjOOQIC
LA ROUTE s'aCUÈVE. 845
pressait, les inclinait; puis ils passaient leurs mains sur leurs
fronts cerclés de glace, comme pour en chasser cette oppression,
cette douleur qui les éblouissait.
Pierre ne pouvait distinguer les deux hommes qui étaient là.
Il sentait l'un à ses côtés, debout. L'autre, il le de\Hinait h ses
pieds, assis, enfoui dans une couverture, se dissimulant derrière
un quartier de roche qui le protégeait du vent. Quand la tem*
pète s'apaisait un peu, Pierre entendait dans le noir sa respira-
tion trépidante siffler, haleter, et le martèlement rapide, mat,
de ses dents heurtées en de brusques déclanchemens.
— C'est Tanchot, lui cria l'autre à l'oreille.
Et allant au-devant de la question :
— Il vient de Bir bou Chama, voyez-vous, mon lieutenant. Il
n'y a rien à faire.
Bir bou Chama !... Un poste perdu dans les dunes mouvantes,
de l'autre côté des grands chotts, sur la route du Souf. Ce n'était
pas la première fois que Pierre en entendait parler. Tous ceux
qui y avaient passé, en avaient gardé une épouvante.
De la môme voix, l'autre répéta, croyant qu'il ne savait pas :
— Oui, de Bir bou Chama... Vous verrez ce pays-là, un jour,
mon lieutenant. Et vous comprendrez...
C'était dit très naturellement, en un ton de soumission, d'ab-
négation douce, qui impressionna Pierre vivement. A l'entendre,
il semblait inévitable que ce malheureux, ce soir, par une nuit
pareille, eût de la fièvre et souflFrît. Il avait gagné ça dans les
sables, à Bir bou Chama. C'était tout dire. Bien d'autres aussi,
peut-être, à cette heure, grelottaient dans le noir d'une veillée
froide. Il n'était pas le seul. Alors Pierre se ressouvint des
•choses de France, de la petite ville de garnison d'où il venait.
C'était tout là-haut, dans le Nord. En hiver, dans la brume
glacée des matins sombres, sur une petite place située à l'autre
bout des faubourgs, au bord d'une rivière*charriant des glaçons,
il avait surveillé l'exercice des recrues. Et là, dans ces heures
lentes, très dures, aux instans de repos, il s'était laissé aller à
causer avec ses hommes. Il leur parlait simplement, cherchait le
mot qui lui gagnerait ces cœurs d'êtres un peu méfians, venus au
service avec le dur regret du chaume abandonné, parfois la mé-
fiance des chefs, cette petite haine bête semée en leurs esprits
inquiets par quelques théories malsaines, de grands mots vides
entendus au cabaret et dont les résonances les avaient frappés.
Digitized by VjOOQIC
846 REVUE DES DEUX MONDES.
Et à le voir si simple, étonnés, peu à peu ils se livraient, disaient
leurs chagrins, l'inquiétude des mères, mille faits insignifians
de leurs pauvres existences, des choses naïves, charmantes, qui
se contaient là-bas, en les veillées où ils n'étaient plus. Alors, il
lui était venu, pour eux, des idées de pitié et de bonté.
Tous, inconsciens mais sincères, avaient collaboré à l'évolu-
tion morale accomplie en lui. Mais jamais il n'avait rencontré
pareilles douleurs. Et ces tressaillemens du malheureux déve-
loppaient en son cœur une tristesse d'autant plus irritante qu'elle
se révélait à lui en un site désert, abandonné, en un moment
où toute sa volonté ne pouvait rien, assistait impuissante à ce
délire montant dans la furie des élémens et de la nuit. Tout à
coup il se pencha, s'appuya à l'épaule du soldat et, à cause de
la rafale sifflant à la crête des roches, il lui cria de s'en aller.
Il resterait, lui, à sa place. Il dut le répéter, crier plus fort.
Lentement, tout tremblant, s'accrochant aux rochers, l'homme
se leva. Pierre ne le voyait pas, mais il sentait cet effort énorme
accompli dans l'ombre. Et comme s'il eût en cela dépensé toutes
ses forces, le soldat restait là, debout, se raidissant, cherchant
l'équilibre, oscillant dans la tempête, incapable de faire un pas.
Alors, sans mot dire, Pierre le prit sous le bras et commença
de descendre avec lui vers l'abri trouvé. Chemin faisant, quand
la bourrasque était trop rude, le malheureux, se sentant faibUr,
se cramponnait brusquement, étendait le bras dans le vide en
un grand geste de détresse, puis, comme un bloc, s'affaissait, les
jambes cassées, la tête pleine de sifflemens, de résonances
sourdes, lancinantes. Après, ils repartaient. Aux obstacles rencon-
trés Pierre le prenait à pleins bras, l'emportait presque, et cela le
navrait de sentir contre lui ce grand corps débile abandonné,
inerte, qui cependant tressaillait par momens, avait des sursauts
de fièvre. Tout cela se passait sans qu'un mot, un regard, pût
être échangé, dans le vacarme, la pluie cinglante, le vent, la
nuit énorme où ils avançaient, à tâtons, aveugles, ne sachant
où poser lé pied, là où ils allaient, près de tomber, finir ainsi
enlacés, en pleine détresse de leurs âmes vaincues, emportés
dans la tempête vers les gouflfres béans.
Une fois, cela faillit leur arriver. Ils roulèrent, jetés à terre
violemment. Un cri d'angoisse s'échappa des lèvres de Pierre,
non pour lui, mais de peur pour son compagnon. Tanchot
s^écroulant avait eu un appel terrible dans la nuit, cri de bête
Digitized by VjOOQIC
r"
LA ROUTE s'achève. 847
blessée, geignante, dont les plaies se rouvrent sous le fouet.
— Ah ! mon lieutenant... mon lieutenant !...
A tâtons Pierre explora le terrain, le rejoignit, s'accrocha à
lui, voulut le reprendre.
— Non... laissez-moi... oui, laissez-moi là, dans ce trou...
jusqu'à demain matin... dormir... dormir...
Et il se recroquevillait, accroupi, ramenait la couverture sur
ses membres endoloris, glacés. Assis à côté de lui, un peu à
Tabri dans cette excavation où ils avaient chu, Pierre écoutait la
tempête passer au-dessus de leurs tètes, rôder tout autour, sur
les flancs, flageller comme de lanières sifflantes les roches
éparses, les grands mornes invisibles. Et c^était une paix pro-
fonde de se sentir à l'abri de ces choses brutales vagabondant
dans Tespace, de toutes ces choses méchantes sortant sans trêve
du noir qui les enveloppait, de Todieuse nuit complice.
— -Han! hanl... s'exhalait para-coups, par brusques remon-
tées secouant la poitrine nerveusement comprimée, la respira*
tion courte du malheureux échoué à ses côtés.
— Allons, Tanchot!... Allons, mon ami, un peu de courage,
répétait-il.
Ils se relevèrent. L'autre, craintif, tremblait de tous ses
membres, vacillait. A leur approche, au bruit des pierres dégrin-
golant sous leurs pieds, le tringlot mit quelques branchages
sur les tisons. Une flamme jaillit éclairant le gouffre. Ils aperçu-
rent alors la crevasse où les autres s'étaient tassés et dormaient.
Au long de la paroi scintillante, l'Arabe, enroulé en ses burnous,
était allongé et superbe, impassible, regardait dans la nuit.
Le tringlot se précipita, devinant la faiblesse de son cama-^
rade. Il le reçut des bras de Pierre, le prit, disant :
— Laissez, mon lieutenant. Je m'en charge.
Puis il regarda vers son chef et sa voix changea, eut un ton
de reproche.
— Vous auriez dû m'envoyer prévenir, mon lieutenant... Je
serais monté le chercher... Ah! le pauvre gars!...
Et avec des attentions, de délicates précautions, il le coucha
rigide parmi les autres qui se tassèrent, lui firent place.
— Ce que c'est, tout de même, bougonnait-il... Sacré pays!...
Chaud le matin, trop chaud, la grande rôtissoire... et puis, la
nuit, c'est le froid, la fièvre... et le diable et son train.
Pierre consulta sa montre. Il était tard. Inutile de continuer
Digitized by VjOOQIC
848 REVUE DES DEUX MONDES.
rexpérience plus longtemps. Les autres, là-bas, n'avaient pu par-
venir à se mettre en poste, ou simplement à tenir leur lampe
allumée. Ils ne paraîtraient plus.
Du fond du trou, dans lombire, suivant tous ses mouvemens,
deux yeux d'angoisse, de lassitude, de défaillance, Tobservaient
profondément. Il s'approcba.
— Dormez tranquille. Demain matin je descendrai vous
chercher de la quinine.
Il avait calculé qu'en partant de grand matin il pourrait être
de retour avant la nuit. Les yeux de Tanchot s'éclairèrent,
comme sous une montée de larmes. Une main tremblante, tendue
en un geste de remerciement spontané, sortit de Tenroulement
de la couverture, puis s'arrêta hésitante. Alors Pierre la saisit
cette pauvre main vacillante qui avait voulu se donner à lui, lui
porter toute la reconnaissance d'un être douloureux, éperdu,
faible, d'un cœur qui tressaillait en lui comme celui d'un petit
enfant souffreteux, et il la tint quelque temps en la sienne...
... Les rêves avaient raison.
Il ferait le bien, consolerait dans sa vie errante de plus aban-
donnés et désolés que lui. En des jours et des nuits d'effroi qui
seraient encore, combien de pauvres mains do soldats souffrans
se tendraient vers lui!...
— Ah ! mon lieutenant... redisait la voix grelottante, sourde,
a travers les dents serrées... Ah ! mon lieutenant...
Là-haut la tempête redoublait.
Ce n'était plus une voix qui pleurait, mais une foule, des
milliers de voix blasphémant dans le noir. Les nuages se suc-
cédaient, bousculés, s'écrasant, se pénétrant, se dépassant, masse
confuse saisie de vertige. L'un, très lourd, chargé de grêle, creva
au milieu d'eux. Parmi les roches, les grêlons crépitaient assour-
dissans, rayaient l'air de biais, de traits parallèles, blancs, ra-
pides, endiamantant le rayon optique de leurs lignes pressées,
les cinglant au visage, les fouaillant comme d'un paquet d'orties.
On ne pouvait tenir davantage. C'était inutile, du reste. Dès
Taube, avec la colonne, on était parti, on avait marché tout le
jour. A peine arrivés ici, la nuit les avait pris, et, depuis des
heures, sur ce mont, sans abri, ils subissaient l'assaut des élé-
nicns. L'épuisement était complet. Pierre vérifia la solidité de
l'appareil qu'on allait abandonner, fit éteindre le feu, et aussitôt,
Digitized by VjOOQIC
LA ROUTE s'achève. ^ 849
comme -un fantôme emporté dans la nuit orageuse, l'homme
disparut.
Dans le marabout, la petite porte refermée derrière lui, grin-
çanty mettant parmi le tumulte comme Técho d'un rire méchant,
Pierre s'assit. Sous les tuiles grelottantes, toujours la môme
poussière grise longuement amassée descendait.
Il fit un geste, voulut déplacer le flambeau. Ses vêtemens
mouillés, transpercés, lui collant au corps, tirèrent, lourds,
raidis. Comme si cela eût suffi à déplacer l'équilibre des forces
restantes, un frisson le saisit, passa à fleur de peau, lui serrant
les tempes, lui secouant la nuque. L'image du malheureux dont
les grands yeux tristes l'avaient suivi, se précisa tout à coup.
— La fièvre... déjà... murmura-t-il.
Et il se sentait tellement endolori par les heures qu'il venait
de vivre, qu'il accepta cet augure comme chose naturelle, inévi-
table en ces pays lointains où il était venu. Puis cela semblait
l'identifier davantage avec cette existence future qu'il aurait, ces
soufiFrances des autres qu'il avait devinées, vers lesquelles il
allait le cœur las, défait, mais résolu. Et il pensa à autre chose.
Il se baissa, regarda sous son lit ces inégalités du sol qui
lavaient gêné pour bien équilibrer sa couche, — une sorte de
brancard appuyé d'un côté aux armatures de la cantine dont le
couvercle servait d'oreiller, de l'autre à un X en bois articulé. Il
les reconnaissait maintenant. La forme se profilait exactement,
était indéniable. Elle s'allongeait comme dans les cimetières
arabes rencontrés à la sortie des bourgs ou dans les campagnes
autour des tentes des nomades.
Le marabout, le bico, comme disait l'autre, était bien là,
enterré à quelques centimètres du sol, très peu profondément,
suivant la coutume. Et quand il se coucha, il le fit avec d'infinies
précautions, sans secousses, de peur de crever cette fragile enve-
loppe qui les séparait.
Il
Quand il songe au passé, Pierre se revoit enfant, seul, errant
à travers un grand parc.
Sous le dôme vert des ormes épais qui se rejoignent, emmô-
1 .nt bien haut leurs branches, là-bas, d'un côté, se profilait lo
s Ihouette élégante, toute en dentelles et clochetons, d'nn châ-
TOME xxiii. — lyui. b4
Digitized by VjOOQIC
880 BETV'UE DES DEUX MONDES.
teau de Touraine, le château de Lestrac. Il date du roi cheva-*
lier. Pur joyau de la Renaissance, sur le ciel limpide il étincelle,
conservé en sa fraîcheur et sa grâce première, comme si en lui
vivait encore Tâme tendre et légère de la dame de beauté d'alors
ffui en fut rinspiratrice et la première châtelaine.
De Tautre côté, la perspective se découpe en le ciel bleu« dé-
voile un lointain calme où une petite vallée s'en va, dans la dou-
ceur atténuée des horizons, se perdre sous les grands bois esca-
ladant les coteaux. En approchant un peu, des détails se révèlent.
On distingue des prairies, des labours, des murs blancs de
ferme debout au bord de chemins plantés de haies vertes et de
bouleaux, puis une petite rivière passe nonchalante, claire, re*
flétant cette paix enclose en la vajlée calme.
Pierre songe au tertre vert, ombragé, situé à la lisière du
parc, près du saut-de-loup, où il s'asseyait, n'osant aller plus
loin. Là il rêvait des heures entières devant le paysage frais, lu-
mineux, qu'il découvrait et qui, pour lui, était toute la vie, tout
un monde qu'il ne se lassait pas d'interroger.
Souvent, au retour, la tête encore pleine de rêves, cheminant
en Tallée verte où l'ombre lente des crépuscules descendait, il
s'arrêtait délicieusement troublé. Dans les halliers, au centre des
bosquets traversés, sous les grands ifs taillés des carrefours, des
formes blanches apparaissaient, des statues de nymphes et de
déesses qui le regardaient passer, lui, le petit maître, le dernier
de sa race, toujours vêtu de noir. Dans le silence grave des des-
sous de bois, à cette heure où s'apaisent les murmures^ elles
semblaient, l'ayant aperçu, s'arrêter dans leurs courses et leurs
danses, parler bas, s'immobiliser devant sa jeunesse inquiète,
ses grands yeux qui les interrogeaient largement, comme perce-
vant en elles, éternel, le reflet des choses très belles au milieu
desquelles elles vécurent, l'âme des temps merveilleux où elles
naquirent.
11 n'a pas connu sa mère, la douce et si frêle marquise dont
un pastel aimé lui garde la beauté et le regard si tendre. Elle
eut ce fils et mourut.
En cette demeure, trop grande, et triste maintenant, il vit
avec son oncle, le colonel de Lestrac et le curé du village voisin
qui dirige ses premières études.
La guebrc lui a pris son père. Cest en terre de Lorraine
là-bas, de Tautre côté de cette petite ligne noire pointillés
Digitized by VjOOQIC
LA ROUTB s'aCHÉYË,
851
serpentant sur le sol vaincu, marquant sur les cartes la frontière
nouvelle, à Sainte>Marie-aux-Chesnes, qu'il tomba.
Ce que fut, pendant trois heures, la défense du village par
deux bataillons français entourés de canons allemands, de
masses ennemies croissant sans cesse, l'histoire impartiale l'a
noté. Tous le savent aujourd'hui. Mais dans Tapothéose dressée,
Pierre revoit certains détails, Tagonie d'une poignée d'hommes
conduits par son père, le capitaine Jean de Lestrac, de quelques
soldats seuls survivans d'une compagnie chargée de la défense
de la ferme. ,
Pendant les dermèrés minutes de la lutte, dans la salle en-
fumée où ils s'étaient retirés, où des blessés se relevaient pour
faire une dernière fois le coup de feu, à la lueur du grand so-
leil d'août entrant par les brèches, crevant les murs et le toit,
on vit tout à coup le capitaine, pâle, sanglant, hissé, soutenu,
puis attaché par quelques fidèles exécutant ses derniers ordres,
au long d'un pilier, sorte de colonne placée au centre de la
salle, soutenant la poutre maltresse du plafond.
Gomme tous les anciens des Lestrac tombés pour leur pays,
il avait eu cette idée : mourir debout, lui aussi, debout quand
môme. Dans un dernier effort de volonté, il se raidit, releva la
tète, dominant la lutte. Le corps était droit, les épaules remon-
tées, les bras relevés, soutenus aux coudes. La main crispée sur
la garde d'or du sabre esquissa encore quelques gestes, puis le
bras s'abandonna inerte.
Ainsi dressé, et sentant l'heure venue, ses yeux voilés d'agonie
eurent la vision totale du sacrifice accompli par tous ces
humbles, ces soldats tombés qui n'avaient pas faibli et, simple-
ment, au pays malheureux faisaient le don de leurs vies. Alors
son âme de chef et de père, heureuse, fière, eut un dernier cri :
— Merci... mes amis... mes enfans... cria-t-il... C'est bien!
L'ennemi pouvait paraître. Tous ceux qui avaient pu se traî-
ner vers lui en un suprême effort étaient là, sous son regard
décoloré, à ses pieds, couchés, alignés conmie pour un appel,
une dernière revue qu'il aurait eu à passer. Sur le seuil, les
Allemands s'arrêtèrent, toute leur rage tombée subitement de-
vant la grandeur du spectacle. Quelques officiers pénétrèrent
dans la salle. L'un d'eux, plus hardi, un jeune, enjamba les
morts entassés, s'approcha du pilier et furieux heurta le crucifié
du pommeau de son épée. Mais le cœur ne battait plus. Le
Digitized by
Google
8S2 REVUE DES DEUX MONDES.
cœur mort ne répondit pas, ne sentit pas cette dernière insulte.
Les yeux calmes, impassibles, où se lisait l'abnégation superbe
qui avait fait ces héros, ne voyaient plus les choses d'ici-bas, et,
entr'ouverts à la gloire, loin d'ici, dédaignaient cette petite lâcheté
du vainqueur.
Le lendemain, très tard, presque à la nuit, dans le jardin
on lit un grand trou et on les enterra tous, en tas. Le dernier
jeté, ce fut lui. Gomme il était resté attaché à son pilier, le regard
toujours levé, semblant prier et veiller tous ces morts, « ses
enfanSf » ses bras raidis gardèrent jusque dans la tombe leur
grand geste entr'ouvert, ce geste qui fit dire plus tard au vieux
sergent Frimaudeau revenu au pays :
— Comment est mort votre père, mon petit?... Comme un
Jésus, vous dis-je... En croix!
Pierre avait dix ans lorsque ce récit lui fut fait. Dès lors, le
but s'imposa. Il serait soldat, soldat comme son père. Et il se
mit à Toeuvre.
C'était l'époque où la France mutilée, mais non abattue, non
désespérée, pansait ses plaies, relevait ses ruines, où tous, les
yeux fixés sur la frontière, ne parlaient que d'efforts à accomplir,
de résurrection, d'espoir. On ne voulait pas rester sous l'affront.
Une armée se dressa, munie de fusils, de canons nouveaux,
très durement menée, assouplie, entraînée, instruite, guidée par
des chefs éprouvés, revenus graves, résolus, des prisons d'Alle-
magne. Sur la frontière ouverte, des forts d'arrêt furent élevés.
Le pays entier, uni, affirmant sa foi en l'aube nouvelle, se livrait
à l'étude, au travail, avec une énergie, une persévérance, une
méthode qui étonnèrent le monde. Plus de fêtes, plus de joies
officielles. Les printemps, les étés se succédaient. Nul n'y faisait
attention. Il n'y avait plus qu'une pensée élevée en les âmes
de tous, implacable, — le souvenir.
Pierre fut de cette jeunesse laborieuse, de cette génération
anxieuse, assagie trop tôt, sur qui, malgré les ans, comme un
peu de tristesse est restée, — le regret peut-être d'avoir vu trop
grand, trop haut et, l'effort accompli, de se sentir vivre inutile
Mais en ce passé d'enfant une lueur se pose.
Entre son oncle et lui, perdus en cette demeure qu'animaiei
jadis les châtelaines élégantes et précieuses d'autrefois, si déseï
Digitized by VjOOQIC
LA ROUTE s'achève. 853
maintenant, où des chambres restent closes comme sur des choses
chères ensevelies, où bien des fenêtres ne s'ouvrent jamais, il
revoit le sourire et les grands yeux d'une petite fille. C'était
Christine, une enfant comme lui sans père ni mère, la nièce
du vieux sergent Frimaudeau. Pour se l'attacher, garder avec
lui ce fidèle qui avait suivi partout son frère, recueilli son dernier
soupir, hoqueté du haut du gibet glorieux de Sainte-Marie-aux-
Chesnes, le colonel l'avait paré d'une fonction ^honorifique. I)
était régisseur.
C'est ainsi que Christine parut à Lestrac.
Cette petite fille aux regards doux, toute menue, délicate,
dont les beaux cheveux flottaient sur les épaules, emmêlés,
joyeux, cheveux blonds où palpitait de la lumière auréolant son
teint pâle; cette enfant en robe noire qui avait eu les mêmes
larmes, les mêmes tristesses, qui courait à lui d'aussi loin qu'elle
l'apercevait, l'accueillait d'un sourire, tendait si gentiment la
main vers la sienne hésitante, émue, produisit sur Pierre une
vive impression.
Elle fut l'aube, l'éveil charmant d'émotions inconnues, de
tendresses imprécises, très chastes, idéales, qui tremblaient en
son cœur. Elle fut la révélation lente, mais sincère du beau et
du bien ici-bas, l'éclosion de pensées qui le guidèrent plus tard
en la vie sérieuse, et, en attendant, le gardèrent des faiblesses
communes, faciles, où s'enlizent les courages et les volontés.
Elle se pliait à tous ses caprices. Car il ordonnait, un peu
despote, nerveux, presque heureux de la sentir se soumettre
toujours, à peine hésitante, implorant d'un regard mi-rieur,
mi-chagrin. Et c'était une grâce nouvelle qu'elle avait, une sim-
plicité, une poésie en tous ses mouvemens qui l'enchantait. Par-
fois, sans savoir pourquoi, — ce qui la faisait bien rire, — il
l'attirait brusquement dans ses bras, l'embrassait et lui disait tout
bas, comme lui demandant pardon :
— Je t'aime bien, ma petite Christine, je t'aime bien,
vois- tu.
Alors, pour toute réponse, elle le prenait par la main et, dé-
tournant la tête, elle l'entraînait en courant. C'était sa façon de
cacher son émoi, car elle l'aimait, son cher petit maître, si pâle
et triste, elle l'aimait avec cette douce inconscience des beaux
cœurs d'enfans qui s'ignorent.
Le vieux sergent mourut.
Digitized by VjOOQIC
854 REVUE DEâ DEUX MONDES.
Le soir même, le coionel revint au chftteau la tenant par la
main. Et Pierre trouva cela très naturel. On ouvrit nne grande
chambre de jeune fille, on mit des roses, des fleurs partout. Il
semblait, malgré le deuil nouveau, que ce fût jour de fête en le
manoir silencieux. Et réellement c'était elle qu'on fêtait, la chôre
petite, plus jolie dans ses larmes et la douleur de ses vêtemens
sombres. Elle prit place à table entre ces deux êtres qui ne se
lassaient pas de la regarder, heureux de la sentir là, enfin pré*
sente, bien à eux, fille, sœur d'élection et de tendresse.
Les temps venus, il fallut se séparer. Pierre fut envoyé au
collège, Christine, au couvent. Mais, chaque automne les vacances
les ramenaient k Lestrac; Lé château abandonné rouvrait ses
portes et ses fenêtres au grand soleil, à la joie de ses hôtes. Tout
revivait. II y avait encore des cris, des éclats de rire sous les
grands arbres.
Elle grandit, fut bientôt une jeune fille en qui toutes les dé-
licatesses de l'enfant se réalisèrent, en qui le charme profond et
ému de la jeune femme s'annonça.
Dans Tombre des galeries, en l'or fané des vieux cadres, aous
leurs glaces, les pastels anciens s'éclairaient à sa vue, la voyant
passer, semblaient se pencher vers elle et lui sourire. On eût dit
que les jolies mortes, dont elle avait le culte, gagnées à l'œuvre
de paix et de bonheur qu'elle accomplissait si simplement ,
oublieuse d'elle-même, se réjouissaient dans l'au-delà, l'accueil*
laient, elles aussi, et guidaient son âme, tous ses actes, même les
plus infimes.
Bien souvent, arrêtée devant celle qui fut la mère de
Pierre, comme plus proche d'elle par la grâce de son sourire et
sa jeunesse blonde, elle songeait, semblait prier, triste parfois
quand en elle se posait le problème de l'avenir. Qu'adviendrait-
il d'elle un jour?... Et le cœur très gros, ayant peur, comme un
peu de défaillance, elle n'osait se répondre. Prévoyait-elle la
douleur qui lentement venait en sa vie, enserrait son cœur trop
aimant? C'est vers elle qu'elle priait dans ces instans de recueil*
lement, ce pèlerinage fait auprès de ces âmes envolées, femmes
qui furent aimées, eurent leurs heures de joie et de rayonnement
ici-bas, moururent en cette demeure où elle entra, un jour,
humble, étonnée, pauvre, n'ayant que son cœur à donner, tout
Ron cœur d'enfant reconnaissant et sincère. Et la chère image
semblait écouter sa peine, lui dire : a Ne pleure pas, mon enfant.
Digitized by VjOOQIC
LA ROUTE s'achève. 855
Laisse faire la vie. Attends seulement. Attends, petite Christine. »
Pierre était heureux de la retrouver ainsi, chaque année. Il
Fadmirait se développant, s*afiinant, bonne toujours, silencieuse,
souriante, mais avec un peu de tristesse restée en la profondeur
du regard. Alors, à la voir ainsi, sans penser plus loin, il se disait
qu'elle songeait à ses morts, aux pauvres disparus, qu'elle avait si
peu connus et aurait tant aimés... Pauvre Christine I
Mais un soir, le colonel devinant la douleur cachée enTàme
de cette enfant qui s'efforçait à lui sourire, révéla au cœur de
Pierre, atterré, le sentiment qui si chastement était né en elle. Or
il ne le fallait pas. Jamais elle n'avouerait, par pudeur, par
fierté, oui, fierté de pauvre. Et puis, de toutes façons, pour lui,
rheure n'était pas venue. Ce n'était qu'un enfant. Que savait-il de
la vie ? Pierre avait fini sa deuxième année de Sarnt-Cyr. Dans
quelques jours il devait partir, aller rejoindre en une petite ville
de la frontière le régiment qu'il avait demandé, celui où sou
père avait servi, légué son nom parmi les faits d'armes inscrits
au glorieux historique du corps.
Et c'était bien ainsi.
Il fallait laisser le rêve un instant, connaître la réalité, ren-
contrer le mal, subir les épreuves, garder son cœur toujours,
malgré d'autres douleurs peut-être beaucoup plus hautes. Il
fallait vivre enfin, d'abord; Dieu ferait le reste.
Il avait de qui tenir.
Pour mieux mettre en lui cette acceptation de la destinée,
le colonel lui conta l'histoire de ceux qui furent avant lui
en la famille, qui aimèrent, subirent de violentes passions et
moururent désespérés. Car rien de banal ne fut en la vie des
Lestrac. Tous défilèrent : barons pillards des anciens temps,
pages, courtisans insolens et libertins, gentilshommes spiri-
tuels, poètes, artistes, audacieux, tous gens de fière mine, de
haute tenue, grands seigneurs toujours. Pour tous, il y avait
un mot définissant l'être, dévoilant J'âme, pour beaucoup, ce
fut tout un récit, de vraies légendes, tant étaient merveil-
leuses et fortes les données de leurs amours étranges. Puis,
les beaux jours enfuis, c'était le retour au château où leur vie
s'achevait dans le silence, les pénitences, une suite d'heures
désespérées. Ceux-là n'avaient pu aimer qu une fois, et, fidèles,
ils s'en étaient revenus au gite, blessés à mort.
En son père, le capitaine Jean de Lestrac, l'âme des ancêtres
Digitized by VjOOQIC
856 REVUE DES DEUX MONDES.
s'affirma. Ce fut lui qui réalisa la pensée totale de la race. Artiste
à ses heures, maniant les ébauchoirs et le ciseau comme l'un des
leurs, pendant l'émigration, il laissa parmi de nombreuses figu-
rines largement modelées, ce rêve obsédant qui l'avait brisé :
la femme, mais la femme idole, la femme victorieuse. Et à ses
yeux stupéfaits, l'âme éperdue, Pierre vit dans l'ombre d'une
galerie close où il n'était jamais venu jusqu'alors, à la lueur de
flambeaux que devant lui élevait son oncle, se dresser un marbre
taillé d'après l'ébauche dernière. C'était Phryné triomphante^
Phryné absoute, se redressant dans un sursaut de joie et de vie
intense, rêvant déjà d'amours nouvelles, de lèvres, de fronts à
presser, de cœurs à briser. Alors il comprit que, suivant la
donnée des ancêtres qui aimèrent, eurent des sanglots et des
désespoirs, il aimerait, pleurerait lui aussi, aurait des heures de
tristesse infinie, des heures d'abandon en la solitude de veillées
longues, qu'il allait souffrir enfin, connaître la vie, toute la
vie...
... Et il accepta la destinée.
Les larmes le feraient homme.
C'est, élevé ainsi, très chaste, emportant en lui le regard
calme, la vision charmante de Christine, mais passionné, géné-
reux, ayant le très grand désir d'aimer, de se donner, qu'il s'en
alla vers la vie.
La petite ville avait encore son enceinte de jadis, ses vieux
remparts ébréchés, flanqués de tours, attaqués déjà sur certains
points par la pioche des démolisseurs. Aux grandes portes, sur
les ponts-levis, les jours de marché, comme autrefois, des soldats
veillaient pour empêcher les encombremens , régulariser les
allées et venues. Une rivière coulait au pied des murs dans des
fossés larges, profonds, tapissés de grands roseaux frémissans.
Le ciel y était sombre, très bas, lourd de nuages indélébiles,
comme noirci à la longue par la fumée des nombreuses usines du
pays. Peu de soleil. Parfois une lueur p&le, lointaine, s'essayait
à filtrer, à descendre en l'atmosphère immobile. Cela durait peu,
à peine le temps d'un sourire, et le jour gris revenait, ramenant
sur toutes choses cette tristesse douce, invincible, des pays du
Nord. Tous les matins, il surveillait l'instruction des recrues sur
une petite place perdue à l'extrémité du faubourg, au bord de la
Digitized by VjOOQIC
LA ROUTE s'achève. 857
rivière, dans le brouillard, la pluie fine, persistante, glacée. Aux
mêmes heures, dans les premières teintes du matin indécis, des
sirènes crevaient Tair, appelant les ouvriers au travail. Et de
Fombre, de partout autour de lui, se pressant, faisant un grand
bruit de galoches. sur les trottoirs ou clapotant dans la boue, ils
surgissaient, traversaient la place et l'apercevant le regardaient
de leurs yeux las, fatigués. Il devinait leurs misères, leurs exis-
tences monotones, leurs griseries de la veille et les amours rudes,
malsaines qu'ils se contaient à voix haute, cyniques, chemin
faisant. Des femmes étaient avec eux, et il frémissait honteux,
attristé, quand l'une d'elles, plus hardie, le frôlait et, un peu
canaille, lui jetait à la face le désir qui lui venait devant sa
jeunesse et ses grands yeux chastes.
Ce fut ainsi tout l'hiver. Une seule étoile en cet enfer : la vue
d'une petite fille qui, chaque matin, à la même heure, accom-
pagnée de sa gouvernante, traversait, s'en allant à quelque cours
vers la Ville-Haute. Il ne la connut jamais, il ne lui parla jamais,
mais de la voir, de pouvoir suivre longtemps du regard sa sil-
houette frôle, sa démarche gracieuse, élégante, d'enfant sage,
bien élevée, lui était une joie. Puis il songeait à Christine.
L'exercice fini, il regagnait la Ville-Haute. Il allait à travers
les faubourgs, comme il le faisait chaque jour, aux mêmes
heures, prenant les mêmes rues, les mêmes trottoirs, l'existence
déjà régularisée en les mêmes gestes, les mêmes habitudes de
fonctionnaire vieilli. Or souvent, dans la Grande-Rue, sur le seuil
d'une demeure, une belle fille blonde se tenait immobile, l'atten-
dant, regardant avidement vers lui. Il l'évitait, ce regard, mais,
quoi qu'il fît, il le sentait planté en lui, le harcelant, le dominant.
Et il pressait le pas. Ce n'étaient pas de pareilles amours qu'il
avait rêvées. Son imagination, son cœur l'avaient placée très
haut, la bien-aimée future. Et longtemps, il vécut en cette attente
de celle qui allait venir.
La réalité fut loin du rêve charmant de sa jeunesse.
Mais la vie ne peut être à la merci d'un geste, le plus sou-
vent inconscient. Pierre voulut s'arracher à ce doute tombé en
son âme généreuse. Il se reprit, se donna avec passion aux
choses de son métier, se créa des occupations, s'attacha plus
exactement à ses devoirs, vécut plus près de ses hommes. Et peu
à peu, les connaissant mieux, il les aima, découvrant en ses mo-
destes fonctions de chef une portée haute, une action morale h
Digitized by VjOOQIC
858
REVUE DES DEUX MONDES.
exercer, du bien à ifaire. Il les étudia tous, ouvriers des 'villes
ou paysans tombés par le sort entre ses mains, et sa religion
s'accrut de pitié et d'espérance.
Une amie fut bonne entre toutes : Odette de Trécourt, fine
Parisienne transplantée en ce pays noir, spirituelle et gaie qui,
très vite, sur une lettre de son oncle aii capitaine de Trécourt,
fils de son ancien général^ Tavait accueilli comme Tenfant de la
maison.
Sans pouvoir préciser le mal qui le tenait, la jeune femme
eut vite deviné son âme inquiète. Et très afl'ectueuse et délicate,
avec cette douceur chaste si grave, si émouvante, de grande
sœur qui peut tout se permettre, tout oser parce que avant vous
elle a connu les choses dont on pleure, un soir qu'ils étaient
seuls tous les deux, elle sut trouver les paroles nécessaires.
« Elle n'est pas toujours la petite tête légère et folle que l'on
pense. Elle rachète ses heures de joie et de bonheur par un peu
de joie et de bonheur pour les autres. Elle fait le bien. Que ne
raide"t-il?Ille peut. »
Et très ému, gagné à son œuvre, Pierre se laisse guider. Le
voilà maintenant qui s'essaie à connaître la douleur des autres.
Il donne sans compter. Ce sont des misères touchantes qu'il
secourt, des petites ouvrières sans travail, de pauvres enfans qui
souvent, l'hiver, sans feu, sans pain, dans une crise de délire,
vaincues, allument un réchaud ou roulent à la rue. Oh! ces
désespoirs de jeunes, comme il les comprend I
— Père!... père... moi aussi je souffre, dira-t-il un jour au
vieux prêtre recevant ses aumônes.
Cependant, las de lutter, voulant agrandir son action et avoir
la liberté, toute l'initiative de ses actes, il s'en va. Il revient à
Lestrac. Deux années ont passé. Son oncle n'est plus. Le colo-
nel est mort. Christine, adoptée par lui, seule maintenant, plus
touchante en ses vêtemens sombres, fidèle, garde la vieille de^
meure abandonnée. Mais vers elle il n'ose lever les yeux. Il ne
se juge plus digne de cette enfant. L'idée du bien h faire, déjà
posée par Odette de Trécourt, lors des premières épreuves, s'est
fortifiée en lui. Et résolu, calme, il s'y adonne. Là est le rachat,
la vraie dignité de vie.
Il s'en ira donc au loin, en quelque coin perdu de l'Afrique,
se changera le décor, les données de la vie, tout, jusqu'à la
lumière des jours et la douleur des nuits qui sur lui se penche-
Digitized by
Google
LA ROUTE s'achève. 859
vont. Il a sollicité des missions ingrates, obscures, sans grande
gloire. 11 sera le chef de tons les malheureux vivant dans les
postes des sables, parmi les privations, les hallucinations des
mirages et des fièvres. Et au milieu d'eux il passera, apportant
son grand désir d'être utile, d'être bon, de se dévouer, — tout
son cœur, toute son âme.
III
Ce (ut h la tombée du jour que l'ouragan fit trêve.
Un ciel de mélancolie, d'infinie pitié, descendait sur la terre,
ciel trop poi*, trop large, trop beau pour tant de débris, pour
tant de solitudes, d'immensités mortes, surtout pour la trop
grande détresse restée en les âmes.
Bien loin, la plaine désolée, rose, étendue sous son voile
de lumière, se relevait, se frangeait d'une ligne dentelée bleue,
nettement découpée, quelques montagnes hautes déjà à moitié
disparues sous l'horizon. Mais c'était si loin cette ligne sombre
déchiquetée, qu'elles apparaissaient ainsi toutes petite». Et der*
rière cette crête se durcissant rapidement, plus bleue, plus noire,
plus aiguë de seconde en seconde, le soleil avait disparu. II
n'était plus. De l'au-delà de grands rayons pâles fusaient, rayons
attardés qui lentement descendaient, s'estompaient, se diluaient
dans l'azur très doux, émouvant, de ce lointain où se mourait
de la lumière.
Sur les monts la tempête s'adoucissait.
Par momens elle reprenait sa brutalité première, ses clameurs
rauques, toutes ses violences, mais on la sentait épuisée, à bout
de forces. Elle avait assez fait la méchante. Huit jours et huit
nuits elle avait duré.
Une dernière rafale accourut qui s'arrêta net, brisée. Et ce
fut fini. A peine si l'on perçut un frisson qui, quelques instans
après, ondula tiède, passa comme une brise venue des oasis
lointaines. Puis, le calme profond s'étendit.
Cependant les oreilles restaient bourdonnantes, comme col-
lées à quelque coquillage. Elles gardaient en elles des rumeurs
de mer démontée, tout ce fracas énorme de vagues échevelées
au milieu desquelles ils avaient vécu, dans l'ombre des nuits et
Digitized by VjOOQIC
860 ^EVUE DES DEUX MONDES.
des tanières où ils avaient dû se terrer. Dans Tespace où ne coti-
raient plus les nuages, un grand vide s'ouvrit, l'air se creusa,
s'abima, élargissant sans cesse ce vide qui les entourait. Et ils
eurent un peu de vertige. Il leur semblait monter, monter tou-
jours, s'élever dans le ciel silencieux qui lentement aspîrût la
terre et regardait vers eux.
Au pied des monts la grande plaine, dans le crépuscule
rapide, sous les ombres courantes l'envahissant, oscilla, flotta
indécise, puis descendit, s'enfonça lentement, comme une
grande pierre blanche tombée dans la mer disparaissant sous les
flots.
Une clarté plus pâle se difi'usa dans l'étendue anxieuse. Le
ciel frissonna, s'amplifia, s'illumina de toutes ses étoiles trem-
blantes. La lune apparut. Et la plaine, qui tout à l'heure avait
sombré dans la nuit, sortit de l'ombre peu à peu, remonta,
émergea silencieuse, s'étendit blanche, immobile, comme en un
paysage des pôles. •
De l'autre côté, les montagnes précisaient leurs contours,
s'affirmaient en des arêtes blanches, de grandes ombres bleues
décolorées. On distinguait chaque plan, chaque ligne. Dans la
splendeur de la nuit inclinée sur elles, elles n'apparaissaient
plus noires, menaçantes, dressées dans la tourmente comme une
vision d'enfer. Elles se tassaient plus petites et moins proches.
Sur elles la grande paix descendait, y posait un charme grave,
religieux, et ainsi rêveuses, pâles, elles semblaient attendre, re-
garder l'infini, prêtes pour quelque féerie solennelle.
Très loin, au-dessus de ce chaos, la Grande Kabylie dressait
ses contreforts, ses cimes couvertes de neige.
Les hommes avaient quitté leur abri. Us allaient, venaient,
grimpaient jusqu'au sommet, tournaient autour du signal géodé-
sique. Ils regardaient l'étendue, cette solitude tourmentée où
des ouragans avaient passé, bondissant, y puisant de nouvelles
fureurs avant de venir jusqu'à eux, et cela les défendait contre
toute émotion de se souvenir des heures vécues.
Le Parisien eut un mot énergique :
— Sale pays !... tout de même.
Et il s'en alla, haussant les épaules, maugréant.
Les autres ne disaient rien. Ils s'attardaient quelque temps
et, quand ils avaient bien vu, ils redescendaient vers leur trou,
nonchalans, les mains en les poches, revenant parfois.
Digitized by VjOOQIC
LA ROUTE s'achève. 861
Le repas fioi, ils mirent les appareils en station. Des rayons
fouillèrent l'étendue. Cela les réveilla. Ils se reprirent.
Dans les montagnes, des feux kabyles s'allumaient. Mais on
ne s y trompa guère, ce soir-là. On attendit. Dans les fonds, pas-
saient des rumeurs de bêtes, des aboiemens, des cris. Les chacals
glapissaient, s'appelaient. Rien d'énervant comme ces sanglots
hoquetés. On eût dit des enfans qn on égorgerait. Puis c'étaient
des silences subits, et alors le rire d'une hyène s'élevait, strident.
Cela dura.
— Eh benîquoi?... Pas fini, le concert? dit un homme.
Et dans le ravin il lança quelques pierres. Cela ne produisit
aucun effet. Au contraire, les cris se rapprochaient. On eût dit
que la bande entière, dans la nuit, montait vers ce sommet où se
cuisinait quelque magie. A la lueur de la lune, on vit bientôt
étinceler des yeux verts. D'étranges petits animaux parurent, se
bousculant, se dépassant. D'autres, arrêtés, en contemplation,
reniflaient l'air. On dut chasser à coups de pierre les plus au-
dacieux. Ils s'éclipsaient derrière les roches, où on les enten-
dait rire, comme s'ils se moquaient des maladroits.
Longtemps, tout autour, à travers les éboulis et les buissons,
ce fut le frôlement de ces petites bêtes puantes qui s'arrêtaient
parfois et, tranquillement posées, regardaient vers ces hommes
maniant de si puissantes lumières. Puis plissant le nez, retrous-
saut leurs babines, elles lançaient leurs plaintes sinistres.
Après, ce fut une bande de sangliers, de petits sangliers qui
s'en allaient l'un derrière l'autre, grognant, sans se presser, se
détournant à peine. Les chacals avaient disparu. Ils étaient loin.
Quelque temps on les entendit encore suivre les grands ravins
Tout à coup, bien loin, étoile dans la brume blanche du décor,
un feu clair, énorme^ appela. Aussitôt les cœurs bondirent.
— Les voilai...
Ce fut le cri de tous.
Enfin, on n'était plus seul I Et en des phrases brèves, sac-
cadées, épelées d'un même ton monotone par celui qui avait l'œil
à la lunette, ils apprirent ce qui s'était passé là-bas.
La colonne avait subi des pluies torrentielles. Chemins glîs-
sans, torrens grossis, débordés, obligeant à prendre des sentiers
de chèvres. Puis la neige était venue. Une nuit, les petites tentes
s'étaient effondrées sur les dormeurs. Les hommes grelottaient
dans leurs pantalons de toile. Du col d'Akfadou, que Ton avait
Digitized by VjOOQIC
8fi2 REVITE DES DEUX MONDES.
franchi dans la boue et la neige, les zouaves, dont les guêtres
déchirées, pourries, bâillaient misérablement, perdaient leurs
souliers presque à chaque pas. Les mulets ne tenaient pas le
sol. Plusieurs avaient roulé dans les ravins. Il avait fallu aller
les rechercher étalés au milieu des cantines brisées, des bottes
à pétrole aplaties.
Ah ! ils s'en souviendraient du col d'Akfadou !
On avait fait peu de chemin. La colonne avait multiplié les
arrêts, réquisitionnant chevaux et mulets dans les douars ren-
contrés. Ce n'était qu'à la nuit qu'on atteignait le point de cam-
pement désigné. Et le lendemain on n'osait pas repartir, sans
avoir remis un peu d'ordre, fait les réparations nécessaires.
Eisenmann, Baudu avaient la fièvre. On les traînait à cacolets.
Le soir, quand on les descendait, ils étaient tout raides, glacés,
incapables de faire un mouvement ou de parler.
Et de la même voix monotone, officielle, prise dans le mé-
tier, le télégraphiste ânonnait toutes ces nouvelles indistincte-
ment. Autour de lui, pressés, les autres écoutaient sans moi
dire, mais on les sentait devenus tristes à cause de tout ee doot
les camarades avaient souffert.
Maintenant passaient les télégrammes officiels du colonel,
commandant la colonne. Us étaient immédiatement transmis, à
l'aide du second appareil tourné de l'autre côté, vers la petite
ville blanche posée au loin, au bord de la plaine. On n'entendait
plus que le déclanchement des manettes heurtant les appareils
et, à travers l'espace, les rayons parlaient, palpitaient, coupés
d'ombres rapides.
Entre deux télégrammes, la conversation reprenait Us
ichangeaient leurs impressions, des choses à eux, mille faits les
concernant, môme sur ce qui s'était passé dans les postes de
rOued-R'rhir et qu'une lettre reçue racontait. Pierre entendit
vaguement Thistoire d'une chèvre volée, disparue après le pas-
sage d un détachement de « Joyeux » allant vers le Sud.
Et, à ces souvenirs de leur pauvre vie d'exil, entre les sables
rouges en feu et le ciel embrasé les écrasant de ses mirages et
de ses fièvres, ils s'amusaient. Ils riaient, oubliant tout cela.
C'était passé. Ils allaient partir, ayant fini leur temps. Ils allaient
revoir la France.
— Demandez donc s'il y a une lettre pour moi, dit Pierr
loîjJ « noup; envoyée pai' erreur à la colonne.
Digitized by VjOOQIC
r
LA ROUTE s'achève. 863'
Après un silence, rhomme répondit de la même voix do-
lente :
— Non, mon lieutenant, rien pour vous.
Mais pour eux, le feu pâle épingle dans la nuit se remit à
trembler. Ils continuaient en leur langage étrange à se parler
par-dessus les monts et les ravins, les espaces blancs où le
rayon éveillait des scintillemens, de la poussière d'étoiles.
Les lauriers-roses des ravins, les buissons, toutes les herbes
embaumaient. Des fleurs inconnues, dans Tombre, s*entr*ou-
vraient. Un torrent, quelque part, faisait un bruit de cascatelles.
La nuit était tiède, pleine de lumières et de parfums. Et Pierre
adossé à la roche, levant la tète, regardait au-dessus de lui le
ciel pâle s'agrandir, monter, monter dans Tinfini.
— Au fait, songea-t-il, pourquoi m'écrire?...
Cependant malgré sa belle assurance, une tristesse germa en
son cœur. Des figures chères passèrent en sa mémoire, coulè-
rent en sa détresse, dans le noir, le vide, l'isolement de tout où
il était, — puis une autre, la dernière passée en sa vie, presque
douloureuse, restée dans le mystère qu'elle avait voulu...
IV
« Si vous n'avez pas peur, venez, » disait la petite lettre qu'il
avait reçue un matin, à Constantine, deux jours après son ar-
rivée.
Cela l'étonna. Supposant une plaisanterie des camarades, il
avait souri et négligé le billet. Il ne rentra que fort tard en sa
chambre d'hôtel. Là, sur la table, entr' ouverte, telle qu'il Tavait
jetée, la petite lettre attendait, appelait
Il s'était bien défendu d'y penser. Les souvenirs anciens
gardaient son cœur de toute débauche facile. Mais. l'attrait du
mystère, l'inconnu dressé tout à coup sur son chemin, en cette
terre d'Afrique si rêveuse et grave dans ses infinis bleus, le dé-
cida. Puis, il aurait l'air d'avoir peur, lui, un officier!...
Il se décida. A l'endroit indiqué, une petite fille juive, drapée
en une étoffe brune, l'attendait. A la lueur d'un bec de gaz, elle
regarda un instant sa face pâle, ses grands yeux tristes, et sou-
riante elle dit :
— Oui, c'est bien toi... Viens!
Us traversèrent des quartiers endormis s'enfoncèrent en des
Digitized by VjOOQIC
864 REVUE DES DEUX MONDES.
ruelfëâ tournantes, dallées en escaliers géans. Parfois ils passaient
sous des voûtes/.des arceaux, devant des demeures closes d'où ve-
nait un chant de femme, le grondement d'un tambourin. Des
senteurs fortes d'ambre et de musc traînaient en l'atmosphère,
l^lus de lumières, nulle part, mais les façades blanches des pe-
tites maisons sous la clarté des étoiles éclairaient le chemin.
Dans les coins d'ombre, la petite fille lui tendait la main. II
essayait bien de l'interroger, mais elle filait, baissant la tête, ne
l'écoutant pas. Quand il devenait plus pressant, elle murmurait,
rieuse :
— Tu verras, tu verras, lieutenant.
Des veilleurs de nuit accroupis au seuil des portes, en la
masse de leurs vètemens amples, les regardaient longuement.
D'autres, faisant les cent pas, les suivaient un instant.
Ils allaient toujours.
Visiblement elle l'amusait, le promenait à travers un dédale
de rues où il lui serait impossible de se retrouver en plein jour,
n'y étant jamais venu. Ils débouchèrent sous les arcades d'une
petite place blanche. Au fond, sur la dentelure des arceaux
pâles filant sur le noir des galeries, un minaret grêle montait,
implorait dans la nuit. Et sur le bleu sombre du ciel, cette vision
avait la douceur des lointains. On eût dit une scène préparée
attendant dans le clair-obscur de la rampe baissée.
Après, il revit d'autres rues arabes silencieuses, étroites,
assoupies en le môme crépuscule lumineux. Ils traversèrent un
jardin, un grand vide noir où leurs pas s'étouffaient sans écho.
Puis ce fut une route serpentant au flanc d'un ravin. D'un seul
côté montaient de hautes maisons dont il ne pouvait distinguer
le faite. Elles s'accrochaient dans les moindres anfractuosités,
suivaient les ondulations du coteau. Des terrasses, des balcons
échelonnés tombaient de chauds parfums qui se dissolvaient
dans Tair calme, venaient de fleurs invisibles, de massifs épa-
nouis là-haut. En bas, dans le noir, un torrent roulait à travers
des éboulis, divisant ses eaux en cascatelles sonores.
Subitement, la petite juive s'arrêta, ouvrit une porte. Il vit
devant lui un escalier étroit, très raide. Sur le palier, une lampe
éclairait la montcic. A l'extrémité d'un couloir la petite murmura:
— Écoute. La madame ne parle pas. Mais cela ne fait rie:
Il n'eut pas le temps de répondre, une porte s'ouvrait. I
petite main le poussa. Derrière lui une draperie glissa.
Digitized by VjOOQIC
LA ROUTE S ACHÈVE. 865
Où était-il?...
On n'y voyait pas beaucoup, sous ces petites lampes de couleur
qui brûlaient suspendues dans des lampadaires en cui\Te ajouré.
Sous leurs éclats tremblotans, les choses se révélaient k peine.
Immobile, enroulée en des étoffes blanches très fines, une
femme était là, accoudée parmi des coussins brodés, et très pro-
fondément vers lui elle regardait. Un bras nu, au long du corps,
s'abandonnait. Un cercle d'or enserrait lés tempes, posait au
milieu du front un disque large où des perles et des brillans
étaient sertis. Sur les côtés, des chaînettes descendaient emmê-
lées en ses cheveux où se reflétait la lueur bleue et rose des pe-
tites lampes. Un collier fait de larges plaquettes d'or ciselé avi-
vait la pâleur de sa chair ambrée, nuançait de reflets fauves la
ligne des épaules. Cependant ses yeux semblaient tristes, tristes
comme des yeux qui ont beaucoup pleuré. Dans l'éclat pâle
du visage, la bouche se dessinait rigide, close, très sévère. Elle
n'avait pas eu un sourire depuis qu'il était là. Tout en elle
semblait se ramasser, se garder, et ses yeux, qu'il ne pouvait
se lasser de contempler, les trouvant très beaux, ne l'appelaient
pas...
11 n'avait pas à parler, puisqu'elle ne pouvait comprendre, ne
répondrait pas. « La madame ne parle pas. » Cependant, dans
l'émoi qui le gagnait à se sentir si près d'elle, il en vint, machi-
nalement, à balbutier, dire des mots, des choses sans suite qui
décelaient tout son trouble. Il exprimait son étonnement, ren-
dait hommage à sa beauté. Il faisait cela pour lui, pour se donner
contenance. Et d'eux-mêmes, repris par la passion éternelle
sommeillant en son cœur, qu'il avait crue bien morte à jamais,
voici que les mots d'amour venaient, chantaient naïfs et sin-
cères. Un moment il étendit le bras, voulut prendre la main qui
se cachait parmi les voiles, mais elle frissonna toute. La main se
retira, brusque, comme si elle eût craint ce contact à l'égal d'un
danger. Les longs cils battirent sur ses yeux où une plus pure
clarté s'étoila, comme des larmes silencieuses qui ne devaient
pas couler, et son regard eut une détresse, une supplication dont
il s'effraya -
D'un bond il se releva, fit quelques pas en arrière...
Quel mystère vivait-il?... Où était-il?... que lui voulait- on?...
Était-il le jouet de quelque machination odieuse?... Cette femme
était-elle victime?... Il s'assura de l'arme dissimulée en ses
TOME xxin. — 1904. Ko
Digitized by
GoogI(
866 REVUE DES DEUX MONDES.
effets, écouta dans la nuit, fut plus calme. Ses yeux ne pou-
vaient se détacher d'elle. Alors, comme il avait déjà souffert, il
lui vint au cœur instinctivement beaucoup de pitié, une ten-
dresse délicate, consolante, et, s'étant approché d'elle, à ses
pieds, dans l'attitude humble qui seule pouvait la rassurer, il
sut trouver des mots, des images, des tendresses nouvelles. Il
parla longtemps.
Sa voix chaude s'émouvait au récit des choses dont il se gri-*
sait lui-même, et, comme si elle Teût compris, le calme revenait
en elle, une douceur tombait de ses grands yeux enfoncés en
lui. Elle semblait écouter très attentivement, suivre le mouve-
nient des lèvres d'où tombaient ces paroles qu'elle ne pouvait
comprendre, mais dont la douce musique la gagnait peu k peu,
la berçait d'un charme très prenant, la lui donnait lentement...
Elle souriait maintenant dès qu'il arrivait. Et lui reprenait,
au début, sa pose du premier soir, à ses pieds. Elle écoutait ce
qu'il lui contait, mille riens, délicatesses très subtiles qui nais*
saient sur l'heure au contact de ce cœur dont il percevait les
plus intimes frémissemens et qui auraient été inutiles ou ridi-
cules l'instant d'après. Mais elle, jamais ne parla. Il n'empor-
terait pas, chantant en sa mémoire, dans les solitudes où il allait
s'enfuir, le timbre de sa voix. C'était conmie une très belle
statue un instant animée, à qui il avait prêté une vie, une ftme,
des idées venues de lui et qui, lorsqu'il était parti, s'en reve-
nait, ainsi enclose dans ce sanctuaire, en le silence et l'attitude
des idoles très voilées.
Un jour, il avait bien essayé de refaire le chemin. Mais, sous
le soleil, par les rues bruyantes, à travers une foule qu'il ne
pouvait associer à ses souvenirs pleins de clartés d'étoiles, d'ombre
bleue et de silence, il se perdit bien vite et revint lassé. Puis, à
quoi bon ? Ne valait-il pas mieux s'en aller après, disparaître,
emportant la griserie de ces heures étranges ainsi tombées en sa
vie, comme un beau rêve. La meilleure part était pour lui.
Il ne fallait pas forcer la destinée, mais attendre et se souvenir.
... Son dernier jour à Constantine était venu.
La veille, quand il l'avait dit à la petite servante le recondui-
sant, elle avait répondu :
— Madame le sait.
Digitized by VjOOQIC
r
LA ROUTE s'achève.
867
Et elle lui avait annoncé qu'elle irait le chercher, le lendemain,
non à la nuit comme d'habitude, mais à la fin de la journée.
A l'heure dite, elle avait paru. A son regard la reconnais-
sant de loin, dans la foule des passans^ elle avait souri, puis
elle était partie se retouri]iant de temps à autre pour voir si elle
était bien suivie.
Alors une grande douceur le gagna, un peu d'émoi grelotta
en son cœur... Il allait savoir!
Chemin faisant, il repassa en sa mémoire ces nuits de rêve,
y cherchant quelque indice qui pût déjà le guider vers la vérité.
Son désir allait au-devant de ce qui allait être. Il regardait
attentivement autour de lui, notait tous ses pas, pour plus tard,
quand il reviendrait ici et qu'il voudrait revivre ces heures par-
faites. Mais il ne retrouva plus les petites rues arabes, les arceaux,
les terrasses penchées se rejoignant presque au-dessus de leurs
tètes, apaisant la lumière et la chaleur du jour sur les passans
glissant en la ruelle inclinée. Plus de minaret pâle dressé sur
le ciel bleu ; rien de la cité orientale endormie tout autour de la
place blanche qu'ils avaient traversée* Le chemin n'était pas celui
des nuits précédentes. Impossible d'en douter.
Ils avaient traversé la ville, descendu la grande rue, passé le
pont du ravin. Maintenant ils montaient au Mansourah à travers
la forêt de pins. Là réellement il n'était jamais venu. Devant lui
la petite fille qui le guidait s'arrêtait et semblait impatiente, ne
comprenant pas ce qu'il avait à regarder ainsi. Mais eUe n'osait
pas trop montrer son mécontentement, encore moins le lui dire,
très respectueuse de l'uniforme. EUe murmurait seulement :
— Allons, lieutenant, allons 1...
Alors il lui souriait d'un air d'intelligence, obéissait à son
appel.
C'était le dernier jour d'un rêve qu'il vivait.
U ne s'y était pas livré tout entier. L'inconnu gardé en cette
aventure, même aux heures les plus émouvantes, lui donnait
une sorte de gêne, de retenue, faisait de lui un être qu'il ne con-
naissait pas. Et cela l'intéressait comme s'il eût joué un rôle.
Cependant, après, quand il était de retour, seul en sa chambre,
un peu de tristesse, lui restait à la pensée qu'il ne saurait jamais
quelle femme il avait aimée ainsi.
A ce moment, sans hésiter, la petite juive abandonna ie
chemin, le guida à travers les arbres. Bientôt une maisonnette
Digitized by
Google
868 REVUE DES DEUX MONDES.
blanche, un peu à l'écart, perça à travers la verdure. Ils fran-
chirent la grille voilée de lierre, traversèrent un jardin où de
grands rosiers encore épanouis immobilisaient sur leurs tiges
d'énormes fleurs pourprées. Au seuil de la demeure, entr'ou-
vrant la porte, très mystérieuse elle dit :
— Maintenant monte, et entre... tout droit.
Il s'élança. Des tapis étouffaient le bruit de ses pas. Partout
le silence, l'éternel silence qui avait veillé cet amour. Et sur le
palier, les portières relevées, il s'arrêta, à deux mains étreignant
sa poitrine, essayant de calmer son cœur bondissant... Il aper-
cevait une pièce claire, ensoleillée, au fond de laquelle, assise
en une profonde bergère, une jeune femme lisait. Parfois la jolie
tète inclinée, nonchalante, se détournait vers la fenêtre, interro-
geait rêveuse l'espace découvert, Constantine qui, dans le lointain
montait, montait blanche dans le ciel bleu. Mais il n'avançait pas,
ne faisait pas un pas, s'immobilisait, le cœur défaillant. Cette
jeune femme, vêtue à l'européenne, très naturelle en ses poses
et ses gestes, c'était elle.
Chancelant, il étendit les mains, s'appuya au premier meuble
rencontré. Très calme elle leva vers lui ses grands yeux, eut son
beau sourire et lui tendit les mains.
— Vous!... Vous!... redisait-il, gardé en son saisissement.
Alors, à voir ce visage doux, mais obstinément fermé, posant
aujourd'hui comme hier l'insoluble énigme de ces tendresses
qu'elle avait voulues, mais où elle se gardait très haute, sereine,
inaccessible, une douleur le crispa. Et il sentit tomber en lui
comme un chagrin nouveau dont il ne pourrait jamais secouer
l'amertume, le souvenir inquiet.
En ses bras, dans l'étreinte passionnée dont il l'entoura, elle
perçut cette douleur qui tremblait en lui, voilait ses yeux, par-
lait en sa voix. Voulant le calmer, elle laissa aller sa tète sur sa
poitrine en un abandon chaste, gracieux, et toute petite, très
humble, reconnaissante, elle resta là.
— Parle!... parle!... répétait-il. Pourquoi me faire souffrir
ainsi?...
Et ses yeux cherchaient en les siens, imploraient. Il y eut
entre eux un instant de ferveur sublime. A la tenir ainsi em-
brassée, toute en lui, il sentit un peu de pitié l'émouvoir. Elle
souffrait, elle aussi. Son regard s'étoilait de larmes qu'il recueillit
sur ses lè\Tes en un geste de dévotion profonde. Elle frémit.
Digitized by VjOOQIC
r^
LA ROUTE s'achève. 869
eut an geste égaré qui désunit leurs mains. Il crut qu'elle allait
parler enfin...
— Non, non, iit-eile tristement de la tête, posant un doigt sur
ses lèvres.
Il ne saurait jamais, jamais... Et cependant ce n'était pas un
rêve.
Le soir venait.
Par la fenêtre grande ouverte un souffle tiède, parfumé, pé-
nétrait jusqu'à eux. Par-dessus les massifs, à travers les grands
pins dévalant le versant, le regard s'en allait au loin vers la cité
silencieuse et rayonnante, dressée vers le ciel. Dans l'éther lu-
mineux, calme, elle se dessinait avec une netteté de détails qui
étonnait. Le rocher se couronnait de petites maisons arabes auda-
cîeusement penchées sur le torrent, si petites, si légères, qu'un
rien, une ligne, les précisait, les séparait l'une de l'autre. Au delà
les grandes maisons européennes s'élevaient, et puis, dominant
le tout, la Kasbah, silhouettée en d'autres masses plus blanches,
fermait l'horizon, s'enfonçait dans le ciel. Des tours, des aiguilles
de mosquées fusaient au-dessus de cette agglomération. Peu
à peu, un voile plus ardent, rose, enveloppait le décor. Des
ombres subitement apparues violettes, bleues, s'allongeaient. Du
ravin une buée pftie montait, tissait autour de la ville un fin
brouillard, un crépuscule vague qu'à larges coups d'ailes cre-
vaient des cigognes, et les vautours s'élevant de l'abîme en de
grands ronds majestueux, très lents. Le bleu du ciel se fonçait
très vite. Le jour s'évaporait, s'enfonçait, s'évanouissait dans la
nuit qui montait. Et sur le firmament assombri la ville rose
et jolie jaillissait, grandie en cet air, portée sur son rocher
mauve. .
Un instant, très court, ce fut Téclat d'une féerie. Et dans la
chambre, Pierre, étreignant toujours la jeune femme, répétait sa
prière désolée :
— Parle!... parle!...
Mais les belles lèvres ne s ouvraient pas. Les beaux yeux
voilés de détresse le regardaient, toujours de même, avec tout
l'amour de leur âme. Alors il s'abattit à ses pieds ; et sur ses
eeaoux, la tête en ses mains, — ces mains qui par moment pas-
aient et repassaient sur sa tête, sur ses joues brûlantes, le cares-
aient très tendres, semblaient lui demander pardon pour tout
B chagrin qu'elle n'aurait pas voulu lui faire, — il pleura.
Digitized by VjOOQIC
870 REVUE DES DEUX MOlfOBS.
La peiite porte s'était ouverte d eHe-môme. Tout au moins, il
lui parut ainsi. Mais il ne se leva pas pour aller la refermer. A
peine s^il souleva le coin de la couverture qu'il avait rabattu sur
sa tète, par habitude, depuis qu'il était en ce réduit, à cause de
cette poussière qui, au moindre vent, deseendait du vieux toit. D
ne fit pas plus. Il était à peine éveillé et regardait, nonchalant,
à travers les paupières mi-fermées.
Il devait être de très bonne heure. L'air était ealme, enso-
leillé. La lueur fraîche du matin entrait à pleins flots dans le
marabout, et puis après, ce qu'il voyait par cette ouverture pas
très haute, pas très large, c'était du bleu, du bleu invraisem-
blable. Un peu d'horizon limitait cet azur, un lointain silhouetté
nettement, des montagnes roses, jolies, fines, une touche d'aqua-
relle posée en bordure. Entre cette vision et lui, rien, de l'espace,
et, toujours, cette inquiétude vague si proche du vertige, cette
sensation de n'être plus sur terre, de planer. Dans le silence
un chant d'oiseau s'élevait à intervalles réguliers, deux ou trots
notes alternées, sifflées tout d'abord, cristallines, puis une rou-
lade brève, aiguè, galment modulée.
Depuis quinze jours qu'il était là, c'était la première foii
que cela arrivait. Les petits oiseaux ne montaient pas jusque-là.
Les vents y étaient trop violens, trop froids, et puis c'était si
triste, si désolé 1 II fallait être soldat ou ermite pour y venir
vivre* Des roches éboulées, pas une herbe, pas une fleur, pas un
buisson, rien qui fût la joie des yeux, nulle verdure. Et voici
que, parmi ces débris, un petit oiseau s'était posé, et dans le
grand silence du matin, ébloui, éperdu, aspirant l'immenàté
bleue découverte, grisé d'aubes et de rayons, chantait à plein
gosier.
Aussi ténue, aussi débile qu'elle fût, cette existence ainsi ma-
nifestée, Pierre la sentait tressaillir, frissonner dans le rayon de
lumière qui se glissait jusqu'à lui, et il ne se lassait pas d'écouter.
Cette joie du petit être emplissait l'espace.
Tout à coup, sur l'ouverture de la porte une ombre pas
Une vieille femme arabe entra, courbée. Elle n'y voyait past
clair non plus, cela se devinait à la façon dont elle tâtait le :
Digitized by VjOOQIC
LA ROUTE s'achève.
87i
en avant d'elle, à l'aide d'un bâton qui tremblait en sa main
amaigrie. Derrière elle se glissa une petite fille. Elles firent
quelques pas vers lui, vers l'amas informe de couvertures qu'il
devait paraître, et se mirent à genoux toutes les deux, côte à côte.
La vieille femme eut des peines infinies à se courber, l'autre,
eomme un jeune chat, s'allongeait sur le sol, baisait la terre et
se relevait avec des ondulations souples au long des reins, un
frémissement de sa jeune poitrine à peine voilée.
' C'étaient des Kabyles. Comme telles, elles allaient le visagf
découvert. La vieille marmonnait d'interminables psaumes ; la
jeune fille répondait, reprenait, et par saccades se penchait.
Il n'eut garde de remuer, ne voulant en rien révéler sa pré^
sence. Et puis, la petite fille était si jolie !
Sa robe était très primitive. Un fourreau, un sac fendu de
chaque côté jusqu'à la taille où se tordait une corde en guise do
ceinture. Le lambeau de devant, très échancré, posé au bord de
la poitrine, se rattachait à la partie couvrant les épaules par
deux grossières épingles de métal, épingles larges, en fer, re-
-produisant de très loin, hélas! celles tout en argent et délica-
tement ciselées que portent les femmes de plus riche condition.
C'est qu'elle n'était qu'une petite paysanne, elle, une fille do
douar. Et à chacune de ces flexions du corps où elle s'allongeait
vers lui, les bras tendus, se plaquait à terre en des à-coups de
supplication ardente, passionnée, le front, les lèvres heurtant le
sol, Pierre la voyait toute très finement modelée, élancée, gra-
cieuse. Ses yeux noirs, frangés de longs cils, avaient un regard
lumineux, et sa bouche s'enlr'ouvrait sur des dents parfaites sui-
vant le mouvement rapide des lèvres, exhalant sa prière mono-
tone, indéfinie.
A un moment, elle se leva. La vieille s'accroupit sur les
talons, le b&ton à terre, les mains coiffant la pointe des genoux
relevés, semblant attendre. La petite s'était glissée dans le fond.
Il y avait là, dans la poussière, divers ustensiles en terre rouge
ébréchés, sales, auxquels Pierre s'était bien gardé de toucher.
Elle revint, en déposa un à terre devant elle, une sorte de plat
où elle répandit une poudre. Puis elle approcha une allumette.
Aussitôt un grésillement se fit entendre et un peu de fumée
s'éleva, immobile, droite. Elles avaient repris leurs poses de
prière, mais elles ne parlaient plus. Elles regardaient cette petite
fumée qui allait toujours, écoutaient le grésillement de la résine
K^7
Digitized by
Google
872 REVUE DES DEUX MONDES.
qui chantait en la cassolette^ et les yeux de la plus jeune s'exta-
siaient, étincelaient, anxieux, semblant attendre un miracle.
Ce qu'elle venait demander là au saint marabout devait lui
tenir très à cœur; quelque histoire d'amour sans doute, leur
seule grande préoccupation ici-bas à toutes^ même les plus mi-
sérables, les plus courbées sous la matraque du seigneur et
maître. Sa poitrine tressaillait parfois et elle y portait la main,
une petite main nerveuse qui griffait l'étoffe, dénudait la chair
aux tons tièdes de vieil ivoire. En elle, en ce petit être à demi
sauvage se débattait déjà la passion, — de la passion, comme
on sait en avoir dans sa race, généralement accompagnée de
coups de poignard ou de coups de fusil. Et de l'angoisse venait
en elle. De temps à autre une supplication tombait de ses lèvres,
une formule jaculatoire bredouillée vite que devait certainement
aimer fort le saint homme enterré sous Pierre.
Mais s'il aimait encore, de l'autre vie où il pouvait à loisir les
contempler, ces manifestations d'une ferveur dont il était
l'unique objet, Pierre, lui, ne pouvait aimer tant d'encens à la
fois. La fumée, accumulée sous le toit en larges nappes suspen-
dues, bleues, s'épaississait maintenant outre mesure et retom-
bait, mollement balancée, mais lentement asphyxiante. Alors,
à regret, n'y tenant plus, il lit un mouvement, sortit une main,
releva la couverture, se dressa. Il avait fait cela lentement,
avec précaution. Cependant il avait produit un effet terrifiant.
Les deux femmes s'étaient enfuies, hurlantes, l'une traînant
l'autre...
Cela l'ennuya de leur avoir fait tant de peur. Il eût aimé
voir de près la jeune femme et lui parler. Une fois dehors, il re-
garda. Dans le fond, la vieille, seule, déboulait, poussant de
petits cris, se hâtant. Plus près, derrière une roche, la jolie tête
brune de sa compagne dépassait un peu, l'observant. Alors il
l'appela, lui fit signe, et. comme elle ne venait pas, il éleva en
l'air, fit miroiter une pièce d'argent. Du temps se passa, puis
elle se décida, sortit de sa cachette, rampa vers lui, l'oreille aux
aguets, prête à s'enfuir. A deux pas de lui elle s'arrêta, n'osant
davantage, le dévisageant, pas très confiante.
Cependant ce n'était pas un piège, Pierre lui tendait toujours
la petite pièce si blanche en sa main ouverte, et il n'avait p""
l'air bien méchant. Alors elle bondit. Son bras se déten
brusque. Elle saisît la pièce, quoique sa petite main eût à pei
Digitized by VjOOQIC
LA ROUTE s'achève. 875
effleuré celle de Pierre, et, poussant un éclat de rire, elle disparut,
bondissant à travers les pierres.
Dehors la cassolette qu'il avait retirée du marabout conti-
nuait & exhaler son encens, une petite fumée bleue se dévidant
toujours, montant droit vers le ciel. Plus bas, sous lui, quelque
part dans Téther pâle, lumineux, le petit oiseau lançait son cri,
poursuivait ses roulades joyeuses. L'air était doux. Un rêve de
bonté et d'amour passait en l'espace.
Le regard perdu dans Tinfini souriant du matin, Pierre
écoutait.
VI
Un matin, de très bonne heure, dans le ciel bleu réapparu,
bordé de rose, du rose de la grande plaine se levant dans le
jour, ils ont quitté la montagne.
Et il se souvient de ce dernier regard jeté d'en haut sur ce
pays qu'il ne reverrait plus jamais, peut-être. Les hommes aussi,
chemin faisant, se détournaient parfois. Les épreuves vaillam-
ment supportées, toutes les tristesses vécues sur ce sommet perdu
en l'immense chaos des monts de Kabylie ne pouvaient leur faire
beaucoup regretter ce séjour. Tout de même, c'était quelque
chose d'eux, de leur existence, un peu de leur âme qu'ils lais-
saient là.
Le lendemain, à Gonstantine, ils s'étaient séparés. Ils ren-
traient en France et étaient très heureux. Au moment de l'adieu,
à la gare, ils vinrent lui serrer la main. Ils ne savaient pas bien
exprimer ce qu'ils éprouvaient, n'osaient pas non plus à cause
du respect qu'ils lui devaient, mais leurs gestes, leurs regards,
leurs balbutiemens étaient touchans.
— Adieu, mon lieutenant!... Merci!...
— Adieu, mes amis. Adieu et bonne chance ! avait répondu
Pierre.
Après, il avait erré à travers les rues, au hasard, indécis
d'abord, et puis, il s'était aperçu qu'il allait s'essayant à refaire le
chemin parcouru dans l'ombre, trois nuits de suite, un mois
auparavant. Le désir le reprit. Il chercha en sa mémoire, erra
longtemps, dévisageant chaque demeure, chaque jeune femme
rwcontrée. Peine inutile I Le soir allait venir. Alors, un peu
Digitized by VjOOQIC
874 REVUE DES DEUX MONDES.
las, le cœur lourd, il avait pris le sentier montant sous les pins
du Mansourah. Là, au moins, il savait où aller.
Bientôt il eut atteint le but. C'était bien là, un peu à Técart.
Il ne pouvait s'y tromper. Mais la petite maison blanche était
close, même elle avait un air d'abandon, d'oubli, qui l'étreignit:
Un écriteau dépassait le mur. La propriété était à louer. A la
grille il se haussa. Sous les premiers vents froids, les feuilles
s'étaient recroquevillées, jaunies. Beaucoup étaient tombées,
couchées dans les allées. Il y en avait qui s'étaient prises en
leur chute à travers les branches des massifs dépouillés et qui
tremblaient suspendues, laissant échapper un murmure grêle
de choses froissées, une petite plainte, très lointaine, allant
toujours, et c'était comme l'écho d'une voix chère pleurant en
lui. Plus de fleurs non plus, plus de roses au cœur large, san-
glant, dont le parfum montant dans • le beau soir d'alors s'était
glissé en la douleur du dernier baiser. Derrière ces portes et
volets repliés, la vie n'était plus.
Et ce n'était plus qu'un rôve de plus qu'il aurait eu, dont il
ne pouvait rien rester, rien... Pourtant!...
Alors il s'était assis sur le seuil de pierre, un peu adossé à
la porte, et il avait attendu la tombée du jour, voulant revi\Te
encore, d'ici, cette heure qui fut la dernière de cet amour
inconnu, si beau, pendant que là-bas la cité dressée sur son
rocher géant, grandie en l'air vide du soir, montait blanche sous
le ciel rose.
Jean Saint- Yves.
{La deuxième partie au prochain numéro,)
Digitized by VjOOQIC
LE MINISTÈRE PERPÉTUEL
l
Il y a tout juste un an que parut ici même, sous ce titre in*
terrogatif : Oii est le gouvernement? un article qui se proposait
de montrer^ d'après les textes et les faits, que le gouvernement
n'est pas du tout où il paraît être, où il devrait être, qu'il est
ailleurs ; que nous avions en réalité deux ministères, l'un légal,
constitutionnel, théoriquement responsable, mais qui n'est qu'une
façade; loutre parfaitement irresponsable, illégal et inconstitu-
tionnel, mais qui est tout Tédifice, et le fondement, et la voûte;
que les ordres venaient bien de la place Beauvau, mais que le
mot d'ordre venait de la rue Tiquetonne ou de la rue Cadet. La
rentrée des Chambres était proche, comme elle est proche au-
jourd'hui; et l'on se risquait alors à prédire, — ce que l'on pré-
dirait volontiers encore, — que, contrairement aux mauvais
bruits répandus par des adversaires trop coniians ou des héri-
tiers trop pressés, M. Combes ne tomberait point.
C'était aussi faire le prophète à bon compte et en toute cer-
titude que d'annoncer que, s'il ne tombait point, sa politique ne
changerait pas; qu'il continuerait de « manger des moines » jus-
qu'à ce qu'il n'en eût plus à se mettre sous la dent; et que, lors-
qu'il n'en aurait plus, il se rejetterait sur les « curés ; » qu'il
en « mangerait » pour vivre, et que précisément il vivrait parce
qu'il en mangeait comme personne ; qu'il demeurerait à jamais
fermé à tout le reste, incapable de s'intéressera quoi que ce fût
qui ne fût pas une affaire d'Église; mais que ceux qui l'avaient
mis en place l'y maintiendraient indéfectiblement, puisque, pour
Digitized by VjOOQIC
^
876 REVUE DES DEUX MONDES.
eux comme pour lui, c'est la grande affaire... Et pourquoi, an
fait, le changeraient-ils? Où donc trouveraient-ils une plus docile
servilité? Prenez garde que la maçonnerie est au fond de tout
le gouvernement, et que c'est là le fond de tout le gouvernement
maçonnique : hisser aux postes en vue, aux présidences, de
bonnes gens, médiocres à l'épreuve, qui ne sont qu'autant qu'on
les fait être, dont on est plus porté à rire qu'à s'inquiéter, et à
l'abri desquels le vrai chef, ni vu ni connu, prépare, amène, et
assène ses coups...
Cependant, voici qu'en cette session parlementaire 1903-1904,
il s'est produit un phénomène inattendu : le Moi de M. Combes
a paru se développer. Il a fini par croire qu'il existe. Il lui est
arrivé, toutes proportions gardées et dans un autre genre, la
même aventure qu'au maréchal de Moltke. Ces deux stratèges se
sont sinon ignorés, du moins contenus, faute de pouvoir déployer
leurs talens, jusqu'aux environs de la soiïante-dixième année.
On se rappelle la scène tragique, chez Bismarck, le soir de la
dépêche d'Ems ; Moltke soudain debout, se frappant du poing la
poitrine : « Ah ! s'il m'est donné de conduire nos soldats dans une
telle guerre, que le Diable emporte, aussitôt après, cette vieille
carcasse! » A soixante-dix ans, lui aussi, M. Emile Combes, —
maire de Pons, sénateur et conseiller général de la Charente-
Inférieure, docteur en médecine, docteur es lettres, quasiment
docteur en théologie, et qui, muni de tant de diplômes, avait depuis
longtemps conscience de « faire véritablement honneur à la re-
présentation de son département, » — M. Emile Combes brûlait
de s'en aller en guerre. Le voilà parti, plus rien ne l'arrête. Il
n'emploie plus que des termes militaires : « Quand nous avons
pris le pouvoir, nous avons trouvé la France envahie et à demi
conquise par les ordres religieux. Notre premier soin a été de
refouler les envahisseurs au delà des frontières (1). » — « Ah!
s'il m'est donné de conduire nos soldats... » c'est-à-dire le Bloc!...
Et il est tout étonné que « le Diable n'emporte » pas, « aussitôt
après, cette vieille carcasse ! » Il est tout étonné, en libre pen-
seur dont la libre pensée n'est pas très tranquille, de n'avoir pas
encore subi les effets du courroux céleste, et il en plaisante
comme les peureux chantent pour se donner du cœur :
(1) Cette citation et toutes celles qui suivront sont extraites du discoars pro-
noncé par M. le président du Conseil à Auxerre, le dimanche 4 septembre, qui est
la dernière expression publique et orficielle de la pensée gouvernementale.
Digitized by VjOOQIC
LE MIMSTÈRB PERPÉTUEL. 877
Hélas ! messieurs, le Dieu de nos pères, qui devait armer d'un papier
vengeur la main de Télecteur, s'est moutré d'une longanimité, d'une indif-
férence sans pareille. Nulle part ses éclairs n'ont illuminé le ciel politique.
Nulle part sa foudre n'a pulvérisé les urnes criminelles.
Ainsi, mais plus éloquemmenti le Don Juan de Molière.
De toutes manières, à force de s'entendre dire qu'il ne faisait
que des gestes d'ombre, n'avait qu'une voix d'écho et ne répandait
qu'une lumière de reflet, M. le président du Conseil s'est lassé
et fâché. Ce n'est pas maintenant qu'il se vanterait presque de
son insignifiance, qu'il répéterait: « Peu m'importe, quant à moi,
de savoir si je dirige ou si je suis dirigé. » Son « quant à moi, »
désormais, est tourné d'autre sorte. Il s'est découvert lui-même,
et toute une Amérique, toute une politique en lui : il s'extériorise
et s'étale. Quand il est devant '< ses juges naturels, les électeurs
républicains, » ma règle absolue, nous dit-il, est de leur expo-
ser en toute franchise ce que j'ai fait et ce que je me propose de
faire. » Et il ajoute :
Il y a du moi forcément dans cette façon d'opérer. Mais je me permets
de penser que ce moi n'est haïssable que pour ceux qui font métier de haïr
la politique dont il est l'organe, politique essentiellement agissante, qui ne
vise pas plus à la (Inesse des aperçus et à l'élégance des formules qu'à la
pompe des phrases, politique résolument réformatrice, qui puise sa raison
d'être et ses motifs d'action daus les besoins reconnus et les aspirations
constatées du parti républicain, politique de combat pour le présent et de
paix pour l'avenir, qui se rattache à la politique courageuse et prévoyante
de nos chefs les plus honorés, Gambetta, Jules Ferry, Paul Bert, Waldeck-
Rousseau, et se caractérise par la même lutte ardente, la même offensive
vigoureuse contre le même ennemi, cette réaction cléricale au sein de
laquelle se sont donné rendez-vous les convictions hésitantes et les factions
hostiles à la République.
Cette prose pèse son poids; mais, pour parler vulgairement,
M. Combes ne nous l'envoie pas dire, et il n'attend pas que nous
le lui disions : sa politique ne vise ni « à la finesse des aperçus, »
ni à « l'élégance des formules; » et il lui serait, en effet, difficile
d'y prétendre; elle ne vise pas non plus « à la pompe des
phrases; » et pourtant, « une politique essentiellement agis-
sante, une politique résolument réformatrice, qui puise sa raison
d'être et ses motifs d'action dans les besoins reconnus et les
aspirations constatées du parti républicain, » qu'est cela?
et, rien qu'à l'accumulation des adjectifs et des adverbes, ne
Digitized by
GoogI(
878 REVUE DES DEUX MONDES.
devine-t-on pas, dans la coulisse, Tauteur de ce morceau, pa-
roles et musique ? On dirait du Jaurès, très atténué, très e£facé
et très lointain, quelque chose comme du Jaurès sifflé par un
perroquet. Le reste est l'ordinaire rengaine, le lamentable et dé-
testable radotage de ce qu'on veut appeler, par privilège et avec
exclusion, le « parti républicain, » depuis qu'il y a un « parti
républicain » et qui ne pense pas, ou qui ne pense qu'à confis-
quer à sou profit la République.
Le nom de M. Waldeck-Rousseau n'a pas été jeté en l'air par
hasard, après ceux de Gambetta, Jules Ferry, Paul Bert. M. le
président du Conseil a voulu affirmer l'espèce de solidarité qui
unit pour « une politique essentiellement agissante, » pour cette
« politique prévoyante et courageuse, de combat dans le présent
et de paix dans l'avenir, » ceux qu'hier on regardait comme des
radicaux, qui seraient aujourd'hui des modérés, presque des
réactionnaires, et ceux qui, radicaux aujourd'hui, seront demain
l'on ne sait pas quoi, de peur de n'être pas assez radicaux. En
cela, et sur ce point particulier, lorsqu'il se réclame de Paul
Bert, de Jules Ferry, de Gambetta, lorsqu'il se présente comme
l'héritier naturel et légitime, en filiation directe, de M. Waldeck-
Rousseau, M. Combes a pleinement raison. Il n'a tort qu'en ce
qui est de la qualité et du choix des expressions : « Ce grand
républicain nous appartient après sa mort, quoi que l'Église ait
pu entreprendre sur son cadavre, quoi que la Congrégation ait
pu comploter contre sa mémoire, comme il nous appartenait de
son vivant... »
Dans cette revendication peu décente transparatt le fond de
l'&me de M. Combes, et de tous tes Jacobins de sa trempe, et
de tous les libres penseurs de son acabit : ils n'admettent point
qu'on ne leur appartienne pas, et c'est, vivant ou mort, être
traître h son parti que de s'appartenir à soi-même. Nous qui ne
sommes ni « l'Église, » ni « le Bloc, » et qui n'avons rien à
entreprendre sur le cadavre de M. Waldeck-Rousseau, nous ne
serions guère embarrassés de mettre respectivement à leur place
ien sa personne l'artiste et l'homme d'Etat; de montrer que, si
l'artiste en lui fut peut-être de premier ordre, l'homme d*État
ne fut pas égal ; et nous en tirerions la preuve de la loi même de
1901 par laquelle M. Combes se relie à M. Waldeck-Rousseau
comme l'exécuteur à l'auteur; car enfin ou M. Waldeck-Rousseau
orévit les effets de sa loi et il les voulut : en ce cas, il serait
Digitized by VjOOQIC
LE MINISTÈRE PERPÉTUEL. 879
jugé; OU il ne les prévit ni ne les voulut: alors il se trompa sur
la nature des choses: ou M. Waldeck-Rousseau connaissait
M. Combes quand il le désigna à l'attention de M. le président
de la République, et il sut ce qu'il faisait : en ce cas, il fit mal^
ou il le désigna sans le connaître, et ne le fit que parce qu'il ne
savait pas : alors il se trompa sur le caractère de l'homme. Cette
seconde hypothèse est très probablement la bonne, mais que
reste-t-il d'un homme d'État qui se trompe à la fois sur les choses
et sur les hommes ?
Il reste son œuvre lorsqu'il en a une : il reste à M. Waldeck-
Rousseau l'œuvre de sa jeunesse politique, la loi de 1884 sur les
syndicats professionnels, et c'est tout; mais c'est beaucoup, auprès
de tant d'autres, auxquels et desquels il ne restera absolument
rien.
Voilà ce que nous nous chargerons volontiers d'expliquer, dès
qu'on pourra s'expliquer Jà-dessus sans inconvenance. Mais M. le
président du Conseil, moins patient et moins désintéressé, ne
diffère pas. « M. Waldeck-Rousseau fut un grand républicain ;
il nous appartenait, je le continue : donc, je suis, moi aussi, un
grand républicain. » Si M. Combes le déclare tout de suite, tout
crûment et tout uniment, c'est que, dans ses jugemens sur lui-
même et sur autrui, ainsi que dans sa politique, il ne vise ni à
« la finesse des aperçus, » ni à « l'élégance des formules : » en
quoi du moins il ne ressemble pas à M. Waldeck-Rousseau, qu'il
se pique par ailleurs de perpétuer ; comme on l'a dit, sous ce
rapport, il lui ressemble aussi peu qu'un couteau de cuisine à
une dague de Benvenuto. En aveugle et en sourd, il tape et il
assomme, il tue et il écorche. Ses adversaires, ou simplement
ceux qu'il soupçonne de n'être pas ses admirateurs, les indiffé-
rens, un peu dédaigneux peut-être, qui se sont réfugiés sur des
sommets où il n'a point accès, ou enfermés derrière des portes
qu'il ne peut contraindre à s'ouvrir, ne sont pour lui que : « ces
gens-là !... ce monde-là!... » Comme il les traite! C'est « la
réaction cléricale! » Ce sont « les convictions hésitantes, »
c( les factions hostiles à la République ! » Avant les élections
municipales et cantonales, leurs prévisions étaient « effrontément
optimistes ; » après ces élections, — triomphe de son ministère,
ses préfets le lui ont assuré, et il leur avait prescrit la sincérité
la plus scrupuleuse : ainsi donc..., — ces adversaires confondus
n'ont su que a balbutier quelques réponses incohérentes ; » pa-
Digitized by VjOOQIC
n
880 REVUE DES DEUX MONDES.
lauger « dans quelques réserves embarrassées. » Vainement
ont-ils essayé oe s'en tirer par une « pitoyable échappatoire ; »
vainement une association soi-disant nationale républicaine et,
plus exactement, nationaliste-républicaine, a-t-elle entrepris de
v< remonter de .leur premier désappointement, à grand renfort
d'audace, » les journaux progressistes : « les organes d'une oppo-
sition plus accentuée et plus franche, sans être plus violente, »
ont dû, malgré qu'ils en eussent, confesser la puissance de
M. Combes. « Toutes les Croix de France ont tressailli d'horreur.
Tous les journaux de sacristie en ont poussé des cris de colère. »
Et conculcabis leonem et draconem! M. le président du
Conseil a mis le pied sur la tête du lion et du dragon. Le bras
du nouvel archange ne brandit pourtant, en guise d'épée, qu'un
rayon, et son armure n'est faite que de lumière. Il est pur, pur,
pur, comme le Chevalier au cygne. « Aussi n'est-ce plus que
pour la forme et du bout des lèvres qu'ils (ces gens-là,... ce
monde-là!...) imputent la victoire du cabinet à la pression
administrative et à l'intimidation. Comme si une telle pression
était possible à un gouvernement dépourvu des moyens de
l'exercer ! Comme si l'intimidation pouvait se concevoir dans
un régime de libertés publiques, qui soustrait le dernier des
citoyens à l'autorité arbitraire du pouvoir ! » Non, non ! c'est
bien un succès sans mélange, et c'est un succès sans revanche,
décisif et définitif, sur « les tenans de toutes les réactions ; —
de la réaction royaliste, dont le représentant se morfond piteu-
sement dans les intrigues impuissantes de l'exil (ah ! qu'en
termes galans M. Combes sait exprimer un sentiment délicat!),
de la réaction bonapartiste, qui guette inutilement derrière
quelque caserne l'occasion d'un coup de force ; de la réaction
nationaliste, qui ne rougit pas de prostituer le patriotisme à la
résurrection du pouvoir personnel ; de la réaction cléricale, la
plus insidieuse et la plus redoutable de toutes, parce qu'elle est
le trait d'union des trois autres et qu'elle déguise, sous un
masque républicain, son projet d'asservissement intellectuel et
moral. »
Cela fait, tout compté, quatre réactions ; et il y en a, suivant
les besoins de la cause, encore une cinquième, la réaction pro-
gressiste (quel magnifique accouplement de mots ! ) « soi-disant
nationale républicaine et, plus exactement, nationaliste républi-
caine. )> Dans la première candeur de son ministère. M. le pré-
Digitized by VjOOQIC
LE MINISTÈRE PERPÉTUEL. 881
sident du Conseil-' n'en connaissait que deux. « Laissez-moi, di-
sait-il à un député de l'opposition qu'il favorisait alors de ses
entretiens, laissez-moi en finir avec la réaction monarchiste et la
réaction cléricale : vous verrez ensuite ! » Mais la réaction est
une hydre, il y a longtemps qu'on le sait; et plus on liii coupe
de têtes, plus il lui en repousse. Pour mener à bout ce travail
d'Hercule, tout en allant, par-ci par-là, passer vingt-quatre heures
à Pons, M. Combes demandait trois mois. Et comme* Tin terlo-
cuteur, ou plutôt l'auditeur, faisait doucement observer, au sujet
de la seule « réaction cléricale, » que M. le président du Conseil
avait eu, en ce pays, deux prédécesseurs, — Louis XIV et Na-
poléon, — à qui « la réaction cléricale » avait donné du fil à
retordre pour plus de trois mois : « Je demande trois mois, pas.
davantage! » répétait M. Combes, en haussant les épaules.
Trois mois à trois mois, il a pris deux ans; mais « qui donc
oserait soutenir que c'est trop de deux ans pour l'œuvre de
sécularisation entreprise par le Cabinet? «Qu'est-ce que deux
ans, pour repousser « une invasion monacale, » plus ancienne
que la Restauration et que le premier Empiré, « qui avait couvert
la France d'un flot dévastateur de 914 congrégations? » Pauvre
et « beau pays de France où,' sous cette République qui n'a pas
d'égale au monde pour l'intolérance, au dire de la société bien
pensante (écoutez « clabauder » ces gens-là !...), un siècle seule-
ment après la Révolution française,... 1371 congrégations reli-
erieuses d'hommes ou de femmes s'étaient librement et grasse-
ment constituées ! » 11 était temps que le temps de M. Combes
arrivât! Il vint, et « sans désemparer,... sans se lasser une mi-
nute pendant deux années consécutives, sans prendre garde aux
injures, aux calomnies, et, ce (jui devait lui être plus pénible,
aux défections, il a continué méthodiquement la mission dont
il s'était chargé... » Œuvre immense! « C'est beaucoup, on en
conviendra, pour un ministère forcé de combattre à tout instant
pour son existence propre, d'être parvenu à expulser de notre
France' les ordres religieux qui aspiraient à la subjuguer. » Ce
n'est toutefois qu'un commencement, un petit, tout petit com-
mencement : « Il nous reste [un autre devoir à remplir pour
répondre à l'attente du parti républicain, c'est de libérer la so-
iété française de la sujétion traditionnelle que font peser sur
lie les prétentions ultramontaines ! »
<c Ah ! s'il m'est donné de conduire nos soldats dans une toile
TOtfB XXIII. — i904. iiO
Digitized by VjOOQIC
882 REVUE DE8 DEUX MONDES.
guerre !... » Que « les ambitions impatientes » accordent seule-
ment à M. Combes un supplément de quelques mois de crédit,
3t le Diable, •— en l'espèce M. Millerand ou M. Leygues, —
pourra bien, aussitôt après... Mais quelle guerre! Quels enne*
mis ! Et quels griefs ! « Lés ministres des cultes récalcitrans ;
rÉglise, le pouvoir ecclésiastique, depuis plus de trente ans,
exploitant le Concordat au profit de ses intérêts avec une
hardiesse croissante ; le violant audacieusement, le violant sans
discontinuer; » « nos é vaques, à très peu d'exceptions près,...
s'insurgeant avec arrogance contre les décisions des Chambres et
l'autorité de la loi, prêchant l'insoumission à leurs fidèles dans
des documens publics... encourageant les mouvemens les plus
tumultueux, quand ils ne les provoquent pas... et recevant de
Rome à ce propos des approbations explicites; » Rome elle-
même, Rome enfin « refusant systématiquement l'investiture ca-
nonique aux prêtres promus à Tépiscopat par le gouvernement,...
s'arrogeant ainsi le droit d'écarter qui bon lui semble,... et
remplaçant par le bon plaisir la légalité concordataire, » persé-
cutant ou taquinant « ceux de nos prêtres qui sont signalés là-
bas, par les meneurs de notre réaction ou par les Jésuites dis-
persés dans nos villes, comme coupables d'une soumission
respectueuse au gouvernement et aux lois de leur pays;... » la
Rome pontificale élevant contre la visite rendue par le Président
de la République au souverain de l'Italie une <( injurieuse
protestation ; » la Curie romaine envoyant à cette occasion, aux
puissances catholiques, une « circulaire insolente; » et, par un
excès de mauvaise foi et de mauvaise volonté, décourageant aussi
bien M. Combes que ses devanciers, (c dans leurs efforts obli-
gatoires pour refréner, chez les représentans du pouvoir reli-
gieux, le mépris outrecuidant du texte concordataire. »
Sans doute, à ne considérer . que la forme de ces récrimina-
tions, si peu que M. le président du Conseil se soucie de « la
finesse des aperçus » et de « l'élégance des formules, » c'est tout
de même d'une violence un peu trop grosse pour n'être pas déli-
bérée, préméditée et voulue. Aussi l'est-elle certainement :
Cl parler gros » est une des règles de la rhétorique de M. Combes.
Le jour où, à la tribune, il attaqua M. Ribot en termes inaccep'
tables et inexcusables, comme un de ses propres amis lui en
faisait le reproche, au sortir de la séance : « Oui, je sais, dit-il en
souriant; mais c'est une Chambre avec laquelle il faut être gros! »
Digitized by VjOOQIC
LE MINISTÈRE PERPÉTUEL. 883
Et il faut être gros avec la démocratie lorsqu'on veut être
un démagogue! lorsqu'on veut « la conduire àm& une telle
guerre! »
Cette guerre, si M. Combes s*y lance et nous y lance, ce
n'est pas, qu'on daigne l'en croire, « dans un sentiment d'hosti-
lité contre les consciences chrétiennes, mais dans un sentiment
de paix sociale et de liberté religieuse. » La p^olitique de
M. Combes est « une politique courageuse et prévoyante, de
guerre pour le présent, de paix pour l'avenir. » Si vis pacem,
gère bellutn. Y aurait-il encore une France, si le gouvernement
supportait une heure de plus l'invasion monacale, la croisade
épiscopale, l'agression pontificale? Après quoi, M. le président
du Conseil n'en voudra pas personnellement aux quelques loil-*
lions de Français qui ont encore la faiblesse de croire; c'est
un vieux philosophe spiritualiste, et qui, par intervalles, se sou-'
vient du passé. En vérité, il abomine le Sj/llabus^ « cet effroyable
répertoire des sentences les plus oppressives pour la conscience
et la raison humaines, » et il ne s'émeut plus, — oh Dieu, nonl
— « des anathèmes perfectionnés » que ledit Syllabiis « pro-
digue à ceux, qui le méconnaissent. » Mais il sent au fond de lui-
même, lorsqu'il y redescend, qu'il est bon de garder un asile
aux âmes blessées par la vie, qu'il serait peut-être sage d'auto-
riser, pour le recueillement silencieux des derniers jours, au
moins une congrégation contemplative, que la force de l'instinct
religieux est une force... Et je me rappelle, chaque fois que je
l'entends, une phrase admirable de Gustave Flaubert : « ...Bon*
vard, dès qu'il n'aperçut plus le tricorne, se déclara soulagé,
car il exécrait les jésuites. Pécuchet, sans les absoudre, montra
quelque déférence pour la religion... »
Mais n'allons pas perdre de vue le fait qui domine toute l'an-
née politique 1903-1904 : en cette année-là, M. Combes s'est de-
couvert lui-même ; bien plus, il a découvert à son gouvernement
« un système politique. » Il Ta révélé à l'histoire attentive, vers
la (in du banquet d'Âuxerre. Et le bon jeune homme qui, & son
cabinet, est chargé de couper en tranches, afin de les rendre plus
aisément assimilables, les harangues présidentielles,, sans rire,
de sa meilleure plume et de sa meilleure encre, a moulé en gros
caractère^ ce titre plein de promesses : Le système politique
du gouvernement. C'est tirer les gens par la manche et les forcei
à s'arrêter. Âpprochpns-nous et lisons ;
Digitized by VjOOQIC
88i
REVUE DES DEUX MONDES.
Messieurs, le système politique en question consiste dans la subordina
lion de tous les corps, de toutes les institutions, qnelles qu'elles soient, à
la suprématie de l'État républicain et laïque. Il a pour base, en thèse géné-
rale, le principe fondamental de la Révolution, la souveraineté nationale
pour formule dernière, et pour conclusion la sécularisation complète de la
société. La République de 1870 a débarrassé la France de la dernière forme
de la monarchie. Le ministère actuel entend que la République de nos
jours l'aiTranehisse absolument de toute dépendance, quelle qu'elle soit, à
l'égard du pouvoir religieux.
Et puis? Et puis, rien! Rien avant, rien après, rien à côté,
rien dessous. Quoi! c'est là « le système politique du gouverne-
ment? » On a beau avoir étudié, par goût ou par profession, les
« systèmes politiques, » on ne trouve pas là-dedans le moindre
système; ce n'est qu'un rabâchage vide; et, s'il est vrai, comme
M. Combes s'en vante, que « le succès couronne depuis plus
de deux ans ce système politique, » que le suffrage universel
le ratifie, que ie pays l'approuve, c'est cela alors qui devient
grave, car cela juge la capacité d'un peuple à se régir en démo-
cratie. Mais plutôt, puisque ce n'est pas un système, puisque ce
n'est pas une politique, puisque le gouvernement lui-même n'est
pas un gouvernement, qu'est-ce donc que le pays approuve, que
le suffrage universel ratifie, que le succès consacre? Qu'est-ce
qui se cache derrière cette absence de système, de politique, et
de gouvernement? Et, ne donnant à la France pas u^i brin, pas
un grain de ce dont il semble qu'elle ait vécu jusqu'ici et
qu'elle doive vivre, pas d'action et pas d'idées, qu'est-ce qu'on
lionne, en échange, à la majorité ?
II
Une politique « essentiellement agissante » se connaît à ses
actes, et ces actes eux-mêmes se qualifient par leurs résultats.
Quels sont, — c'est maintenant la question, — les résultats de
cette politique « pratiquée, depuis plus de deux ans, avec up
esprit de suite que personne ne contestera, attaquée dans le
même laps de temps par tous les partis d'opposition avec un
acharnement qu'on ne contestera pas davantage? » Il serait fa-
cile de former, à l'aide de découpures prises sur le vif dans les
journaux, un recueil des actes du ministère, et ce recueil serait
sûrement édifiant. Quiconque, depuis plus de deux ans que
Digitized by
Google
LE MINISTÈRE PERPÉTUEL. 885
M. Combes pratique la politique « essentiellement agissante »
du Bloc, aurait collectionné « les faits politiques » comme
Spencer relevait les faits sociologiques, celui-là aurait un bel
Album of political facts; et je crois sincèrement qu'il serait im-
possible dïmaginer une suite d'actes qui ressemblent moins aux
actes d'un gouvernement, si même ils ne sont pas directement
contraires à ce qu'en n'importe quel temps et en n'importe quel
pays on est en droit et on a l'habitude d'attendre de n'importe quel
gouvernement. Il ne s'agit plus ici de la personnalité ou de la
personne de M. Combes : nous en avons déjà trop dît en analy-
sant si longuement un de ses discours. A quelque haut prix
qu'il s'estime, un politicien sans préparation politique, promu
par le hasard ou par l'intrigue au rang éminent d'homme d'État,
n'est jamais en lui-même, ni pour plus que la durée de son pas-
sage au pouvoir, aussi intéressant qu'il se flatte de l'être: Ce qui
compte en lui, ce n'est pas lui, ce sont ses actes, parce qu'ils
peuvent avoir des effets qui se prolongent bien au delà de sa
fugitive et occasionnelle importance. Ainsi les actes de
M. Combes témoigneront de lui, quand il aura cessé d'être
M. le président du Conseil, et il est fort à craindre qu'ils ne té-
moignent pas pour lui.
Chef du gouvernement et par là même chef suprême de l'ad-
ministration, premier ministre et, comme tel, participant, dans
la mesure où il devrait donner la direction générale, à la ges-
tion de tous les ministères, responsable encore une fois, non pas
légalement, mais moralement, et solidaire de tous ses collabora-
teurs, que laisse-t-il faire aux compagnons de fortune qu'il s'est
délibérément associés, ou mieux, que ne leur laisse-t-il pas faire?
que sont devenus en ses mains l'administration et le gouverne-
ment? On ne sait vraiment par quel bout commencer, et, des onze
ministères qui sont censés pourvoir au bonheur de la France,
auquel s'arrêter. Commençons par Jupiter, par M. Combes lui
même et le ministère de l'Intérieur. Outre la discipline ecclé-
siastique, — car il est aussi, d'abord et surtout, ministre des
Cultes, — il s'est distingué particulièrement, au cours de ces
deux années de politique « agissante, » en deux sortes d'affaires :
les élections et les grèves.
Les élections : c'est le critérium, la norme et comme la
onscience extérieure de M. le président du Conseil. La preuve
^e sa politique est bonne, c'est que les élections sont bonnes;
Digitized by VjOOQIC
886 REVUE DES DEUX MONDES.
la preuve qu'elles sont bonnes, c'est qu'elles sont favorables au
gouvernement; et la preuve qu'elles lui sont favorables, c'est que
les préfets le jurent; or, les préfets ont les lumières nécessaires
pour discerner et classer les opinions de quelques centaines de
milliers de conseiller? municipaux dont la moitié, au moins,
n'ont aucune opinion. Et ne dites pas que les élections ne sont
pas libres : les cinq réactions coalisées contre le Cabinet ne le
disent même plus, si ce n'est pour la forme et du bout des lèvres,
par affectation « d'incrédulité rechignante. » Où prenez-vous,
dans l'attitude des préfets, sous-préfets, inspecteurs primaires,
instituteurs, percepteurs, receveurs, contrôleurs, juges de paix,
agens voyers, fonctionnaires de tout ordre et de tout degré, « la
pression administrative? » Oîi « l'intimidation? » Et « la corrup-
tion, » où la prenez- vous? C'était bon sous l'Empire, et l'oppo-
sition la plus modérée avait alors mille motifs pour un de pro-
tester.
Mais les anciens étaient les anciens, et nous sommes les gens
de maintenant ! Tout est changé, puisqu'ils sont changés, et que
c'est nous qui les remplaçons, nous qui ne sommes pas l'Empire
et qui sommes le « parti républicain. » Sans doute, nos préfets
promettent toujours des routes, mais des routes « nationales, » et
non plus impériales ; et ce ne sont plus les préfets de la tyrannie,
mais les nôtres. Ils offrent toujours des croix, des places de per-
cepteurs, toutes sortes d'autres places, mais c'est en notre nom
et pour notre service. Le gouvernement ne fait ni pression ni
intimidation... Gomment l'agneau l'aurait-il fait?... Seulement, il
punit et il récompense citoyens et arrondissemens, selon qu'ils
ont bien ou mal voté. Votent-ils bien? Toute faveur. Mal? Nulle
justice. L'Ouest et le Nord-Ouest de la France, qui refusent de
s'agréger au Bloc, sont en quarantaine. On laisse s'ensabler leurs
ports, et ils n'auront de chemins de fer que ce qu'ils en avaient
auparavant ou que ce qu'ils en paieront. Les subventions de l'État
seront pour le Midi rouge qui bouge. De même pour les parti-
culiers; s'ils votent mal, ils seront épiés, dénoncés, poursuivis et
atteints faisqu'à la quatrième génération, dans leurs pères et dans
leurs fils; pas de subsides, pas de secours, pas de dispenses ni de
sursis militaires, pas de bourses, — et les économes de nos lycées
savent pourtant si on les épargne ! — dans les collèges ou les
écoles ! Pas de bureaux de tabac, pas de recettes buralistes, pas
un kiosque à journaux, pas un maravédis de la monnaie gouver-
Digitized by VjOOQIC
LE MINISTÈRE PERPÉTUEL. 887
nementale ! Ce serait peu de chose encore ; et cela, après tout, on
ne le leur doit point. Mais on ne leur donne pas ce qu'on leur
doit| et on leur prend ce qu'on ne devrait pas.
Ils sont assurément à plaindre, mais plaignons aussi les
pauvres préfets ! Le gouvernement n'attend d'eux ni corruption,
ni intimidation, ni pression administrative. Toutefois ils sont
avertis : s'ils veulent avoir de l'avancement, il faut que leur dé-
partement vote bien ; s'il vote mal, on les casse aux gages. Et
plaignons les pauvres députés qui sont députés du gouverne-
ment! S'ils essaient un après-midi, et dans un seul scrutin, de
montrer quelque indépendance^ on les retrouvera au prochain
jour d'audience, lorsqu'ils viendront s'inscrire pour la petite
sportule hebdomadaire dans l'antichambre de tel ou tel ministre.
On agitera sous leurs yeux effrayés le spectre de la réélection ;
radicaux, on les menacera d'un concurrent socialiste; socialistes,
d'un radical; radicaux ou socialistes, on leur fera sentir le mors,
ne fût-ce qu'en exécutant, quand ils ne le voudraient pas, « leurs »
congrégations, ou, quand ils le voudraient, en ne les exécutant
pas. Ce n'est rien,... le collier dont ils sont attachés... De temps
en temps, un coup sec; les pointes entrent, et ils grogaent...
Charmant concert; à ce moment, l'essaim de 'secrétaires qui
bourdonne dans les couloirs intérieurs de la Chambre, empressé,
avant les scrutins douteux, à d'honnêtes courtages, peut en
entendre de belles,.... ^t les rapporter, pour l'instruire, à M. le
président du Conseil. Car la considération que la majorité pro-
fesse j)our le Cabinet n'a d'égale que la considération que le
Cabinet, par un juste retour, professe pour sa majorité. Cepen-
dant ils se gardent mutuellement une fidélité inviolable. Pour-
quoi? C'est ce que nous verrons tout à l'heure; l'explication, si
elle n'est pas réconfortante, sera simple, nette et péremptoire.
Mais, sans remettre à tout à l'heure, notons tout de suite : c'est
ce que M. Combes, non pas M. Combes seul ni M. Combes le
premier, mais, après d'autres, selon les us et coutumes du « parti
républicain, » vivant lui-même sur la tradition de l'Empiré, afait
du suffrage universel et du régime parlementaire; et il l'a fait
conmie il fait tout, avec une obstination têtue, une manière de
violence froide et lourde. '
Le second mode d'activité par lequel s'est notoirenient signalé
le ministère de l'Intérieur, depuis deux ans que M. le président
du Conseil, appuyé sur l'inébranlable force du Bloc, pratique avec
Digitized by VjOOQIC
%
888 REVUE DES DEUX MONDES.
esprit de suite sa politique essentiellement agissante, ce sont les
grèves. Certes, la grève, non plus, M. Combes ne l'a point in-
ventée, et il serait absurde d'en vouloir rejeter la faute et la
responsabilité sur lui seul. Il y avait des grèves avant lui, il y
en aura après lui ; il y en a depuis longtemps, depuis des siècles,
dans une organisation du travail comme dans l'autre ; peut-être
y en a-t-il toujours eu, et peut-être y en aura-t-il toujours. Mais
ce qui est, en matière de grèves, la marque du ministère Combes,
et pour ainsi dire le sceau dont il les contresigne, c'est le carac-
tère révolutionnaire qu'elles ont pris, et qu'elles n'avaient pas,
ou qu'elles avaient beaucoup moins, sous les ministères précédens.
Sous les ministères précédens, les grèves étaient un désordre
dans l'ordre; sous celui-ci, comme on sent qu'elles sont tout
bonnement un désordre de plus dans l'universel désordre ! Jamais,
je pense, avant M. Combes, aucun président du Conseil n'avait
osé parler, publiquement et solennellement, de « grève modèle ; »
car enfin, personne ne le conteste, le droit de grève est un droit,
mais c'est tout de môme un droit dont lexercice est un malheur.
Et jamais, je pense, avant M. Combes, aucun ministre de Tinté-
rieur, couvrant son secrétaire général, n'avait, dans une circu-
laire aux préfets, insinué que les grévistes, étant ses amis, lui
devaient tout au moins cette attention de ne pas fournir un
argument à ses adversaires. Voilà, ou on ne l'a jamais entendu,
le langage d'un gouvernement et d'un chef de gouvernement !
Mais l'aveu est à retenir : ceux qui, à coups de poing et à coups
de pied, empêchent les ouvriers de travailler, ceux qui pillent
les récoltes et donnent Tassant aux maisons, ceux qui établissent,
de leur autorité privée, des barrages et font circuler des pa-
trouilles sur les chemins, ceux qui soumettent à leur laissez-
passer le droit d'aller et venir, qui est le premier des « droits
naturels et imprescriptibles » de l'homme, et tant d'autres droits
également naturels et imprescriptibles avec celui-là, toute cette
anarchie, toute cette jacquerie, ce sont « les amis » du gouver-
nement. Et, comme on ne peut pas douter, puisque le gouver-
nement le dit et l'écrit, que de telles bandes ne soient composées
de ses amis, c'est de lui alors qu'il faut douter; est-ce bien un
gouvernement?
Si d'ailleurs on en doute en regardant M. Combes, on n'en
doute presque plus en regardant M. le général André, et plus du
tout en regardant M. Camille Pelle tan; il est clair que ce n'en
Digitized by VjOOQIC
LE MINISTÈRE PERPÉTUEL. 889
est pas un, et que TÉtat, avec des secrétaires d'État de cette qua-
lité, c'est l'État à Tenvers. Le ministère de la Guerre et le mi-
nistère de la Marine sont, par destination et par définition, des
usines à fabriquer, à entretenir, à augmenter la force nationale :
mais qui plaiderait pour M. Pelletan et pour M. le général André
que, sous eux, ces deux ministères ont augmenté ou fabriqué
de la force? A peine, à grand'peine, — et encore n'est-ce pas
sûr de tous les deux, — ont-ils entretenu ce qu'on leur en avait
remis.
J'ignore jusqu'à quel point est fondée Taccusation dirigée
contre M. le minisire de la Guerre de prêter à la délation dans
l'armée une oreille trop complaisante; de faire plus de cas des
opinions d'un officier, de ses origines, de ses attaches, des sen-
timens connus ou supposés de sa famille, de la piété ou de Tin-
différence religieuse de sa femme, que de son instruction et de
sa valeur militaires; de se conduire selon des préférences aussi
injustifiables, aussi inexplicables que ses rancunes, ou ses ini-
mitiés, ou ses antipathies, et d'aimer peu le métier, ou de
l'aimer moins qu'il n'aime Platon, c'est-à-dire Auguste Comte.
A ne parler que de ce dont tout le monde parle, il semble en effet
que M. le général André aime beaucoup Auguste Comte et la
sociologie; ce n'est en soi ni un crime, ni même une faiblesse;
mais néanmoins c'est beaucoup les aimer que de passer au cours
de M. Wyrouboff ou aux séances de VInstitut international des
heures que le ministre de la Guerre, à l'unique point de vue du
service, emploierait peut-être aussi utilement ou plus utilement
dans son cabinet. Et c'est les aimer trop que de les mettre par-
tout; de prétendre, comme M. le général André l'a prétendu
devant la Chambre stupéfaite, dans le cas du commandant Cui-
gnet, d'après l'idée simple ou complexe qu'un de ses subor-
donnés se fait de la solution des questions sociales, juger de
l'état menial de ce subordonné; plus encore et infiniment trop,
d'en faire un des objets fondamentaux de l'enseignement de nos
grandes écoles, Polytechnique et Saint-Cyr. Non pas que l'École
libre des sciences politiques ou le Collège libre des sciences sociales
ne soient d'excellentes institutions, mais ce sont l'une l'École des
sciences politiques, l'autre le Collège des sciences sociales : ni
Polytechnique ni Saint-Cyr ne doivent être ni l'une ni l'autre. Et
la « solidarité » est une belle chose ; mais, jusqu'à M. le général
André, la solidarité, dans l'armée, s'était appelée l'esprit de corps,
Digitized by VjOOQIC
X^fps^y^
890 REVUE DES DEUX MONDES.
OU même la discipline, sans que Tarmée s'en trouvât plus mal.
En attendant que les temps soient accomplis de cette « hu->
manité réconciliée » que nous ne connaîtrons vraisemblablement
pas, et tant que les armées sont faites éventuellement pour la
guerre, aussi défensive qu'on la voudra, mais possible, ce qu'il
est indispensable et urgent d'apprendre à de futurs hommes de
guerre, c'est la guerre. Et il est d'autant plus urgent et indis-
pensable de l'apprendre dans les écoles militaires, que depuis plus
longtemps, heureusement, nous n'avons pas eu de guerre. •
Mais n'insistons pas davantage : la sociologie, quelque fatras
qui s'y mêle et dans quelques conjectures qu'elle flotte encore,
est, au total, une manie douce. Avec M. le ministre de la Marine,
nous sommes loin de la sociologie, et quant à lui, ce n'est pas à
la science sociale qu'il ouvre les portes de nos écoles, c'est à la
révolution sociale qu'il ouvre les portes de nos arsenaux. La
Commission extra-parlementaire d'enquête nommée au printemps
dernier (admire-t-on assez cette commission d'enquête extra-
parlementaire nommée par le ministère lui-même, pour sous-
traire un ministre aux sanctions parlementaires qu'il peut avoir
encourues, et ce moyen superflu de clore sans la clore une inter-
pellation périlleuse?) la Commission d'enquête s'est promenée,
pour occuper les vacances, de Cherbourg à Brest et de Brest à
Toulon, avec délégation à Lorient et à Rochefort. Peut-être
était-il superflu d'éplucher de si près la comptabilité-matières,
de numéroter un à un les rivets des plaques de blindage, et de
vérifier si scrupuleusement dans les magasins le nombre des
boîtes de conserves/ Dans quel état de navigabilité sont présen-
tement nos cuirassés et nos croiseurs? Est-il ou n'est-il pas
avantageux de « jumeller » les pièces de canon dans les coupoles
de nos vaisseaux? Il importe évidemment de le savoir; mais
osons dire qu'il importe bien autrement de savoir ce qui se
passe dans la tête de nos équipages et de nos équipes. Or, ce qui
s'y passe, on tremble de le deviner. Les indices qu'on en peut
saisir sont plus inquiétans que rassurans; et, si la Commission
a des oreilles, elle n'a pas eu besoin d'écouter pour entendre :
V amiral à Charentorij tonton, tontaine, tonton 1 En vain le corn*
mandement s'édulcore en « avertissement paternel; » de paternité,
ni d'autre autorité quelle qu'elle soit, il n'en faut plus (1). C'était
(1) « Nous voulons bien travailler, mais pas obéir. » — Déposition de M. Ber-
thon, à Toulon, devant la Commission a'enquéte. — le; jouf-naux du jeudi doc/oôr-e.
Digitized by VjOOQIC
LE MINISTÈRE PERPÉTUEL. 891
hier qu'à Brest des ouvriers de l'arsenal, qui sont en même, temps
conseillers municipaux, votaient un blâme au préfet maritime
et que leur syndicat venait sous ses fenêtres le conspuer en
chœur ; hier aussi qu'à Cherbourg quarante hommes se dispen-
saient de rejoindre le bord, un jour d'appareillage ; avant-hier
qu'à Lorient on voyait se mêler à une tourbe d'émeutiers des
marins en uniforme. Pourquoi marins et ouvriers se gêneraient-
ils? Ne savent-ils pas que le ministre est à eux, pense des « gradés »
ce qu'ils en pensent, en parle comme ils en parlent, qu'ils ont
raison à ses yeux, même quand ils ont tort, qu'ils sont de son
escorte et de sa coterie, que c'est un « copain, » un « vieux frère, »
a leur vieux Camille, » lequel ne trouve jamais plus naturel et
plus légitime d'être ministre de la Marine que lorsqu'ils le pous-
sent et le traînent, encadré de drapeaux rouges, d'apéritifs
d'honneur en banqueta et de banquets en vins d'honneur, aux
accens de la Carmagnole et de r Internationale!
Il resterait, pour être complet, huit ministères à passer en
revue ; mais, quoi qu'on puisse dire de l'Instruction publique
et des doctrines de certains de nos instituteurs, de la Justice et
des théories de certains de nos magistrats sur « le fait du prince »
et sur l'inconvénient qu'il y a à ne pas s'incliner devant lui, des
Affaires étrangères et de cette conception singulière de la poli-
tique qui aboutit à être l'ami de nos adversaires ou de nos ccwn-
pétiteurs autant que de nos amis; et quoi qu'on puisse dire par
surcroît des ministères secondaires, — Travaux publics, Com-
merce, Agriculture, et Colonies, — après M. Camille Pelletan, on
peut tirer l'échelle : nulle part, et non pas seulement nulle part
en France, mais nulle part au monde, — c'est une suprématie
qui ne nous sera pas disputée, — on ne rencontrerait rien d'aussi
fort. Mais cependant, même pour une politique « essentiellement
agissante, » même pour une politique qui renonce à être « un
système, » même pour une politique qui ne vise ni « à la finesse
des aperçus » ni « à l'élégance des formules, » n'y a-t-il pas des
« fonctions essentielles » de gouvernement, sans l'accomplisse-
ment desquelles il n'est pas de gouvernement ?
Oui, certes, il y en a; il y en a au moins trois qui s'imposent
à tout gouvernement et de toute forme, monarchique ou démo-
cratique, aristocratique ou populaire: assurer la stabilité et la
durée de 1 existence nationale ; assurer la grandeur et le respect
de la dignité du pays; assurer, de la part de tous les citoyens*
Digitized by VjOOQIC
892 REVUE DES DEUX MONDES.
une commune et égale obéissance aux lois. Comment le minis-
tère Combes assure la stabilité de lexistence nationale? les
actes de M. le général André et de M. Camille Pelle tan répondent ;
— la grandeur du pays ? M. Combes lui-même répond par ses
déclarations sur le protectorat des chrétiens en Orient et en
Extrême-Orient; — Tobéissance aux lois? M. Combes répond
encore par son attitude constante, sinon par ses instructions de
dernière heure et à légalité intermittente, dans les grèves et les
manifestations socialistes, anarchistes, anticléricales. Le minis-
tère Combes ne remplit donc aucune des fonctions qu'un gouver-
ment doit remplir pour être un gouvernement ; ce n'est donc
pas un gouvernement; et pourtant on le tolère. Il faut qu'il ait
un secret, un procédé, un truc pour se faire tolérer, et, tout en
étant coté par ses propres soutiens aussi basque ministère puisse
l'être, pour se perpétuer à la fois par eux et malgré eux. —
Lequel ?
III
Le pire vice du régime indéfinissable qui est le nôtre depuis
une vingtaine d'années, c'est ce que l'on pourrait nommer, ce
que Ion a déjà nommé « le grand mensonge de la parole
publique ; » c'est que, comme on l'a déjà remarqué, ce régime est
tout entier construit « en porte-à-faux sur le mensonge : » enten-
dez le mot sans injure et traduisez par le désaccord intime, le
manque absolu de correspondance entre le symbole signifiant et
la réalité signifiée. Il n'est personne, pour peu .qu'on ait de pré-
cision et de probité intellectuelle, qui n'en soit à chaque instant
choqué et irrité. Quand on lit ou quand on entend une harangue
officielle, on se demande si l'on rêve, si véritablement présidens,
ministres, sénateurs et députés voient les choses comme ils les
peignent, toutes bleues et toutes roses, ou si l'on n'est pas soi-
même atteint d'une sorte de daltonisme politique, qui les fait
voir tout en noir, et qui ne serait autre qu'un pessimisme bou-
deur. Celui-ci ne parle que de « bonté; » ceux-là, que de
ï* liberté, d'égalité et de fraternité; » tous, que de « solidarité. »
Et il va de soi que l'on peut tout dire, si rien ne veut plus rien
dire.
Un Anglais en accuserait probablement l'abus des « généra-
lités » que nous avons fait depuis la Révolution française et qui.
Digitized by VjOOQIC
LR MINISTÈnE PERPÉTUEL. 893
au jugement (run écrivain illustre d'outre- Manclio, mirait consi-
«lérablement ailaibli notre esprit politique. Nous, burnons -nous
à constater. M. Combes, avec un sérieux imperturbable, prêche
à ses prônes « ce régime calomnié » qui, sous lui et grâce à lui,
« répond à la calomnie par des bienfaits » et qui « tend à subor-
donner lïntérôt de chacun à l'intérêt de tous. » MM. Vallé,
Chaumié, Trouillot, Bérard surenchérissent. M. Maruéjouls lui-
même (aviez-vous oublié M. Maruéjouls?), bien que fatigué et
chagrin, prend ses pipeaux. C'est une bergerie; et, dans co
genre, pourvu que l'on soit « sensible, » on n'est pas tenu d'être
vrai.
Ils disent : la Constitution; mais il n'y a plus de Constitution,
il y a trois morceaux de papier déchirés, sur lesquels achèvent
de jaunir quelques lignes toutes raturées. Ils disent : le Parle-
ment; mais il n'y a plus de Parlement que pour la forme, deux
Chambres d'enregistrement qui reçoivent leurs délibérations et
jusqu'à leurs ordres du jour tout faits et toutes faites du couvent
maçonnique, du Congrès radical, ou de quelque fédération socia-
liste. Ils disent ; le Gouvernement; mais il n'y a plus de gouver-
nement : la Délégation permanente des gauches, des hommes
masqués, des anonymes, X, Y et Z, trois ou quatre dictatures
occultes l'ont accaparé. Ils disent : le Suffrage universel; mais le
suffrage universel est faussé, bridé, capté. Ils disent : le Peuple;
mais ils ne reconnaissent que leur parti, leur groupe, eux et les
leurs. (( Le peuple, remarquait M. Edmond Scherer en 1883, est le
grand calembour de Thistoire (1). » C'est, en tout cas, un des
grands mensonges de la politique et des politiciens. De tout cet en-
semble ils disent: le «Régime parlementaire, » et là-dessus, à tort
et à travers, on loue, on blâme, on vitupère et on « panégyrise; »
mais ce n'est ni le régime parlementaire, ni un régime, c'est une
mystification ; l'italien est plus expressif: ime turlupinaiure .
C'est aussi une exploitation ; — et l'explication promise, simple,
nette et péremptoire, est ici. Arrière le mensonge de la parole
publique ! Si les ministères se maintiennent et s'éternisent,
quoique ce ne soient pas des gouvernemens et qu'ils ne rem-
plissent aucune des fonctions essentielles d'un gouvernement,
c'est qu'ils sont autre chose, dont ceux qui peuvent les mainte-
nir et les éterniser s'accommodent aussi bien ou mieux. La révé-
(1) La Démocratie et la France. Études, par Edmond Schérer, sénateur
Digitized by VjOOQIC
891 REVUE DES DEUX MONDES.
lation du Moi de M. Combes a été l'un des phénomènes curieux
de Tantiée politique qui^ vient de finir ; mais nous en avons eu
un autre, qui ne le lui cède guère, une autre révélation d'un
autre Moi, d'un Moi au moins aussi puissant, Tavènement au
jour de M. Mascuraud. Auparavant, on le sentait formidable dans
Tombre ; un incident l'a obligé de se produire, nous pouvons
maintenant le mesurer, et évaluer ses prises sur le pouvoir,
d'après une page de so.n agenda : « Le 5 février, M. Mascuraud
est allé au ministère des Travaux publics... Le 12 février, voir
M. Chapsal sans faute (c'est le chef du cabinet du ministre du
Commerce). Le 18..., audience au ministère du Commerce...
Le 25, à dix heures, ministère du Commerce... » Le tout entre-
mêlé de déjeuners et de dîners, si bien que l'un des membres de
la Commission (il faut bien la citer, quelque peu de goût que
l'on ait pour cette politique chez la portière), de la Commission
d'enquête sur l'affaire dite du million des Chartreux, M. Albert
Poulain, émerveillé de ce que peut M. Mascuraud, sans que l'on
sache du reste si ce qui l'étonné le plus, c'est la capacité de dé-
jeuner, de dîner, ou de pénétrer à toute heure chez les minis-
tres, s'écrie joyeusement : « Vous en avez une santé républi-
caine (1)! »
Mais, pour pouvoir tout cela, qu'est M. Mascuraud? je veur
dire qu'est-il dans l'État? Membre du Conseil des prud'hommes
et peut-être conseiller du commerce extérieur, peut-être
membre du comité des expositions françaises à Tétranger; mais
surtout, et c'est là ce qui le fait ce qu'il est, président du Comité
républicain du commerce et de l'industrie, affilié au comité
d'organisation du Congrès radical et radical-socialiste de la rue
Tiquetonne, au comité de l'Alliance démocratique, et à divers
autres comités et associations encore, déclarées ou secrètes,
grand collecteur et grand répartiteur des fonds que réclament
les nécessités électorales du Bloc. M. Mascuraud préside des
comités. Les comités font les députés. Les députés ne font pas,
mais peuvent défaire, et peuvent ne pas défaire, les ministres;
ils les tiennent donc, mais eux, les comités les tiennent, et les
présidons tiennent les comités. Tout part du comité, et tout y
{{) Annexe au rapport fait au nom de la Commission d'enquête chargée de faire
toute la lumière sur la tentative de corruption faite auprès de M. le président du
Conseil, par M. Maurice Colin, député. — Chambre des députée, session de i904r
.n« 1885, p. 841-843,
Digitized by VjOOQIC
LE MINISTÈRE PERPÉTUEL. 895
retourne. Indirectement, par intermédiaire, ce sont les Comités
qui font le gouvernement; ils sont le gouvernement; le gouver*
uement n'est que le chargé d'affaires, le fondé de pouvoirs, le
commissionnaire des comités. Chez nous aussi, le vrai gouver-*
nement, c'est la MachinCy et le vrai chef du gouvernement, c'est
le boss.
De tels ministères seront « îrrenversables. » Si, pendant long-
temps, on s'est plaint de fa trop grande instabilité des minis-
tères, on se plaindra bientôt de leur trop grande stabilité. De plus
en plus, en effet, nous allons vers des conditions de parlemen-f
tarisme dévié où les Cabinets dureront autant que les législa-
tures, non point parce qu'ils représenteront fidèlement l'opinion,
la volonté de la majorité, — ce qui serait, au contraire, rentrer
dans la loyauté du jeu parlementaire, — mais, uniquement ou
principalement, parce qu'il sera intervenu entre eux et cette ma-
jorité une espèce de contrat tacite, en vertu duquel ils gouverne-*
ront pour elle, c'est-à-dire ils tourneront à son profit et au pro-
fit de sa clientèle électorale toutes les ressources qu'ils peuvent
réunir et distribuer en une pluie de fonctions, de distinctions
et de bénéfices.
Alors on s'apercevra que c'était un excès du régime pseudo-
parlementaire de pouvoir se débarrasser trop facilement d'un
ministère, mais que c'en est un autre, et non moins regret^
table, de ne pouvoir plus s'en débarrasser.
Un gouvernement d'exploitation, c'est bien le gouvernement
jacobin; mais, encore un coup, ne grandissons pas M. Combes :
il n'a pas trouvé la formule, — élégante ou non, — de cet élixir
de longue vie ministérielle ; et ne dénigrons ni la France, ni
la République, ni la démocratie; le mal n'est pas exclusivement
français, ni républicain, ni démocratique. Tous les pays de ré-
gime parlementaire et représentatif ou de parlementarisme, le
ressentent plus ou moins. C'est, plus ou moins, un mal général,
ou qui menace de se généraliser. Mais si ce n'est pas notre mal
à nous seuls, ce n'en est pas moins notre mal; et si ce n'est pas
un mal de la seule démocratie, il est cependant plus aigu dans
la démocratie qu'ailleurs, à cause de la plus grande réceptivité
que la démocratie lui offre, et parce que, contre le microbe du
« gouvernement d'exploitation » qui la ronge, une démocratie
ne fait jamais, comme disent les physiologistes, « de bonne pha-
gocytose. »
Digitized by VjOOQIC
896 REVUE DES DEUX MONDES.
« On raconte, écrit quelque part sir Henry Maine, que les
vieux toxicologues rangeaient toujours leurs découvertes en sé-
ries de trois termes : d'abord le poison, puis l'antidote ; en der-
nier lieu, la drogue destinée à neutraliser l'antidote. L'antidote
contre les infirmités fondamentales de la démocratie était la re-
présentation ; mais on a maintenant trouvé dans le caucus (porté
au maximum par la Machine et le boss) la drogue, qui l'anni-
hile (1). » Trouvera-t-on par la suite le second antidote qui, à
son tour, neutralisera ce second poison? Pour conclure en ce qui
nous touche, la démocratie pourrait-elle échapper au danger, et
comment le pourrait-elle? Lui suffirait-il de s'organiser? Le
pourrait-elle, et comment le pourrait-elle ? Organisée, résou-
drait-elle les antinomies qui/ paraissent se dresseï:^ entre elle et
tant de choses sans lesquelles il semble, d'autre part, qu'il ny
ait ni sécurité, ni dignité, ni grandeur, ni force, ni ordre, ni
paix, ni droit, ni progrès, ni culture, ni civilisation, et hors
desquelles la vie nationale ne vaut en vérité plus la peine d'être
vécue? La question a été bien des fois posée, et je me permets
seulement de la. poser encore une 'fois. Avant de l'aborder, il
faudrait être sûr de s'être libéré tout à fait de ' l'encombrement
des préjugés et des sophismes, d'avoir l'œil assez clair et la main
assez ferme pour pousser à fond l'analyse et ne s'arrêter ni se
troubler, pas même lorsque la chair crierait ; enfin de ne point se
laisser piper tout le premier à ce fatal « mensonge des mots »
qui les fait prendre pour des réalités. Aussi bien serait-ce toute
la question- des conditions d'existence et de développement de la
démocratie à réexaminer et à débattre. Ce n'est pas aujourd'hui
le jour, mais peut-être ce jour viendra-t-il, mais sans doute
vient-il inévitablement. — Tout arrive, tout est dans tout ; et
c'est ainsi que, partis de la politique de M. Combes, nous serons
arrivés à l'un des plus. hauts problèmes de la politique transcen-
dante.
(1) Le gouvet^nement populaire, p. 137.
Digitized by VjOOQIC
EN MANDCHOURIE
ET
EN CORÉE
NOTBS DE VOYAGE
I. — PORT-ARTHUR, DALNY, NIOU-TCHANG, TIEN-TSIN
Le pays entre Moukden et Port-Arthur est le grenier de la
Mandchourie. Le riz, le blé et le maïs poussent avec une pro-
fusion étonnante, et il y a de trente-cinq à quarante espèces diffé-
rentes de pois et de fèves. La terre est cultivée d'une façon mo-
dèle par des colons chinois. Le système d'irrigation et la manière
de labourer méritent une étroite attention, mais la richesse des
récoltes vient ici du remarquable mode d'engrais. La même
pièce de terre peut donner plusieurs récoltes à tour de rôle
dans la même année; en fait, le sol ne semble jamais avoir
besoin de repos. Comme j'observe ce paisible peuple agricole à
son ouvrage, le contraste formé par les Cosaques en armes le
long de la route est bien frappant. A mesure que nous appro-
chons de la côte, leur nombre parait redoubler: les casernes
deviennent plus nombreuses et plus vastes. Mais il semble que
les campemens cosaques et les fermes chinoises voisinent en
d'amicales relations. Je vois constamment des soldats russes et
des ouvriers chinois lassis à la même table, eu conversation
joyeuse. Je perçois même quelques signes visibles de rinfluenco
moscovite; car maintes nattes sont entortillées et cachées sous la
forme demi-civilisée d'une schapska russe. Ils partagent le même
TOiiE XI 111. — 1004. 57
Digitized by VjOOQIC
898 RETUE DES DEUX MONDES.
repas avec le même appétit et semblent avoir des goûts com-
muns. S'il est vrai que les troupes russes, durant l'agitation des
Boxers, furent les plus cruelles envers les indigènes, aujour-
d'hui certes elles s'entendent tout à fait bien avec eux; de part et
d'autre, on appartient plus ou moins à la même race; le passé
historique offre beaucoup d'analogie, et le genre de vie a toujours
été également primitif.
J'approche du point terminus; et mon lent voyage, plein
d'incidens, rencontre son dernier obstacle sous la forme d'un
pont emporté près du Liao-Yang. Je suis pleinement préparé au
pire, car voici des semaines que le chef de gare de Kharbin m'a
rendu compte de l'accident, de manière h me faire frémir. Je
m'étais demandé s'il ne cherchait pas à me décourager de pé-
nétrer plus avant en Mandchourie. Mais la réalité m'oblige main-
tenant à reconnaître sa sincérité.
La scène que j'ai sous les yeux est celle d'une confusion géné-
rale ; des milliers de soldats russes et de coolies sont occupés à
brouetter du sable, tailler des piquets, fixer des rails, parler et
crier dans toute espèce de langues inintelligibles, de sorte qu'il
ne manque rien pour donner l'impression d'une parfaite Babel.
Ils sont là quelque deux mille, occupés & la construction d'un
gigantesque pont d'acier et de pierre ; plusieurs milliers d'autres
entassent la terre pour arrêter l'inondation et une autre équipe
achève un ponton. Nous nous arrêtons plusieurs heures et per-
sonne ne semble savoir quand ni comment notre train pourra
passer. Mais la scène est si intéressante et m'offre une si excel-
lente occasion de me faire une idée de la main-d'œuvre chinoise,
que je ne me soucie pas du retard. Finalement, des officiers ingé-
nieurs suggèrent] l'idée de couper le train en deux et d'essayer do
le faire passer ainsi sur le ponton. Comment nous passons, je ne
puis exactement le savoir, car je dois confesser que, tandis que
le train se traîne, crie, s'entre-choque, craque et grince, sur les
pontons qui ondulent, je n'ai aucun loisir de faire des descrip-
tions; et quand les rails provisoirement fixés sur les pontons
sont submergés et que le flot monte jusqu'à la portière de mon
wagon, je suis l'exemple du mécanicien et des gardes, et me
tiens déchaussé sur les marches, afin d'être prêt, au cas où toute
la construction branlante s'effondrerait, à essayer de gagner la
terre à la nage.
Mon vovage à travers la Mandchourie prenait fin, en dépit de
Digitized by VjOOQIC
EN MANDCHOURIE ET EN CORÉE. 899
sa lenteur, de tous les retards et des excursions aux villes en-
foncées dans l'intérieur, loin de la ligne. J'arrivai sain et sauf à
Port- Arthur. J'y restai deux jours, et visitai aussi Dalny.
Port-Arthur est une simple station militaire à l'extrémité de
la presqu'île de Liao-tung. C'était le principal arsenal maritime
de la Chine; mais, après la guerre avec le Japon, ses défenses
et ouvrages militaires furent détruits. Quand la Russie, en 1898,
obtint à bail les deux places. Port- Arthur ou Liou-choun-tching et
Dalny ou, comme on l'appelait, Ta-lien-wan, elle entreprit d^abord
de faire de la première une grande forteresse navale et militaire.
L'ensemble de la place est sous le commandement d'un amiral
qui commande en chef les troupes et les forces navales. Il a
sous ses ordres un double état-major d'officiers de terre et de
mer comprenant : le commandant du port, le chef de l'état-
major naval, le chef de la brigade des fusiliers, le chef de l'ar-
tillerie, le chef du service des ingénieurs, le chef du service
de l'intendance, le chef des ports, le chef de la division des
torpilleurs, le premier adjoint du commandant du port et le
second adjoint, le commandant du port de commerce, les aides
de camp du gouverneur général, le gouverneur civil, l'agent
diplomatique, le secrétaire des finances, le chef de la police.
Incontestablement, Port-Arthur a une administration très com-
pliquée, et du premier jour, on eut dessein d'en faire le Kronstadt
d'Orient ou la citadelle asiatique du grand empire. La place est
couverte de fortifications, ainsi que les collines qui l'entourent,
et on m'a assuré maintes fois qu'il serait tout à fait impossible
de la prendre par mer. Ce ne sont partout qu'arsenaux, dépôts
de torpilles, casernes et campemens. On n'essaie nullement de
dissimuler que Port-Arthur est un port militaire, et il n'est pas
jusqu'aux quelques maisons de commercé, comme la Compa-
gnie des chemins de fer de l'Est chinois ou la Banque russo-
chinoise, qui ne soient prêtes à servir aux desseins militaires.
Une nouvelle ville s'élevait en môme temps pour les besoins
du commerce, celle qu'on appela Dalny. Elle est située sur la
baie de Ta-lien-wan, au nord-est de Port-Arthur. Le territoire,
comme nous l'avons dit à propos de Port- Arthur, fut cédé à bail
par la Chine, et on doit y établir un port franc qui sera relié
par le chemin de fer de Mandchourie avec Vladivostock, Moscou,
la Mer-Noire et la Baltique. Il pourra devenir le grand débouché
commercial en Extrême-Orient, Large d'environ six milles et
Digitized by VjOOQIC
900 REVUE DES DEUX' MONDES.
très profond, il offre de grandes facilités à la navigation. Dalny,
dans son état présent, a un aspect plutôt paradoxal : des palais
émergent du sable de la grève, des monumens publics s'élèvent
au milieu des squares déserts ; des avenues et des boulevards sont
tracés dans le sable. Dalny est Tespoir des partisans du com-
merce et du progrès en Russie ; Port- Arthur, Torgueil du parti
militaire. Le développement du premier est poussé par Fénergie
de M. de Witte; Vautre a un puissant protecteur dans le général
Kouropatkine. Port-Arthur ne pouvait manquer de m'impres-
sionner par sa grande importance stratégique ; mais ce que j'ai vu
m'a inspiré moins de confiance dans l'avenir conmiercial de
Dalny. Durant mon séjour, j'eus l'occasion de voir tout le tra-
vail accompli depuis 1898. Certes, quoiqu'il y ait bien des choses
manquées, et que les fautes commises soient évidentes, môme
pour un profane, il est impossible de ne pas être frappé de
tout ce qui a été fait en si peu de temps. Mais, malgré tout, je
ne pense pas qu'on ajouterait à notre admiration en nous faisant
connaître le chiffre des dépenses.
Il n'y avait aucun départ de bateau pour Takou avant un
certain temps. Je décidai de continuer mon voyage à Pékin par
chemin de fer. Je repassai sur la vieille ligne de Mandchouric
que je connaissais bien jusqu'à Ying-tsé. Un embranchement va
de là à Niou-Tchang. C'est le port le plus septentrional ouvert au
commerce étranger dans l'Empire Jaune, à une distance de treize
milles de l'embouchure de la rivière Liao qui tombe dans le
golfe de Liao-tung, prolongement du Petchili. La ligne de
chemin de fer qui met Niou-tchang en communication directe
avec la Sibérie et Pékin venait d'être achevée. Des tronçons de
la voie, dans la -direction de Tien-tsin, existaient plus ancienne-
ment; mais ils avaient été détruits durant les derniers troubles
des Boxers. Pour donner une connaissance plus précise de cette
ville importante, je cite d'après Y Annuaire officiel :
« La ville de Niou-tchang ne cesse de croître rapidement en
importance depuis la construction du chemin de fer. A la fin de
1899, la ligne de l'Est chinois entre Port-Arthur, Dalny et la
jonction de Ta-shih-chias, d'où un embranchement va vers ce
premier port, était achevée jusqu'à Moukden, et la ligne du
chemin de fer impérial chinois était un fait accompli. On se déci-
dait enfin à attaquer systématiquement les ressources minérales
de la Mandchourie, le chemin de fer de l'Est chinois ayant ou-
Digitized by VjOOQIC
r
KN MANDCIIOURIE ET EN CORÉE. 901
vert des mines de charbon à Mo-ch4-Shan et Tz'mershan près
de Liao-Yang, et à Wa-fung-tien dans le sud de la presqu'île de
Liao-tung. La ligne du chemin de fer longe ces riches exploita-
lions. Une expansion commerciale sans précédens a accompagné
ces développemens et s'est manifestée par un «surcroît de
49 pour 100 sur 1898.
Les principaux articles du trafic de ce port sont les fèves et
le gâteau de fèves, avec une exportation de 2241 053 piculs des
premières et 2 289 544 piculs du second, en 1899. La quantité
nette d'opium importée en 1898 a été de 92 piculs contre
2453 en 1879. L'importation de l'opium n'a presque pas cessé
de décliner au cours des dernières années, le pavot étant large-
ment cultivé et avec succès en Mandchourie. Le chiffre total du
trafic du port, pour 1899, s'est élevé à 48357 623 taels contre
32 441 315, en 1898. Le porta figuré avec éclat dans les troubles
de Chine en 1900; les troupes chinoises qui attaquèrent la ville
y furent défaites par les Russes qui prirent possession du port.
Le commerce en 1900 fut nécessairement suspendu. »
Niou-tchang est une révélation pour moi. Je vois pour la pre-
mière fois xme vraie ville chinoise dans toute son immensité,
sou inextricable labyrinthe de rues et de ruelles, débordant d'une
population innombrable. Toutes les idées semblent différer en-
tièrement des nôtres: les édifices et les gens paraissent apparte-
nir non seulement à un autre hémisphère, mais à une autre pla-
nète ; les lignes sont si étranges, le coloris si brillant, les sons
si aigus que Ton est assourdi, aveuglé et étonné en même temps.
Outre la ville de terre ferme, il y en une autre, une ville flot-
tante sur la rivière. Le Liao, qui a un peu plus d'un demi-mille
de largeur h cet endroit, est littéralement couvert de bâtimens
de toute sorte. C'est un fourmillement pressé de vastes chalands,
de petits bateaux et de jonques de bois. Chacun est un logis qui
abrite généralement une, mais quelquefois plusieurs familles,
avec leurs biens et meubles, tandis qu'enfans, porcs et volailles
grouillent sur le pont. Ceux qui peuvent se le permettre ont de
vraies maisons d'été, construites comme des pagodes, [meublées
d'un coûteux bric-à-brac et entourées de jardins artificiels que
font des arbres nains cultivés dans des vases de prix. Parmi cette
confusion de bateaux, d'étroites ruelles restent libres sur l'eau,
où de gracieux canots, comme des gondoles, glissent et ser-
pentent. Sur la terre et sur la rivière, la cohue des êtres
Digitized by VjOOQIC
d02
REVUE DES PEUX MONDES.
humains, l'exubérance de la vie est tout à fait écrasante. On se
sent mal à Taise et perdu dans ce flot d'humanité. Les plus
étroites rues et les plus larges places, les cours et les maisons
flottantes sont également débordantes, et à rencontre des foules
passives et endormies de Tlnde, ici tout le monde est actif, du
plus jeune au plus vieux, tout le monde semble poursuivre une
occupation et avoir quelque chose en vue. La puissance de tra-
vail de cette race éclate d'une manière étonnante du matin au
soir ; sa force et sa yitalîté se manifestent dans toute leur éner-
gie primitive.
Niou-tchang n'est pas seulement une place de grande impor-
tance aujourd'hui; elle est encore appelée à devenir un des grands
marchés commerciaux de l'avenir. Le commerce international
fut plutôt entravé par le fait que la rivière est gelée chaque
année pendant trois mois ; mais depuis l'achèvement de la ligne
de Tîen-tsin, la ville est aisément accessible par terre. Un pont
de chemin de fer sur le Liao est en projet; s'il est construit, le
même train pourra aller tout droit de Pékin à Saint-Pétersbourg.
Présentement, les voyageurs sont obligés de passer la rivière
dans des jonques chinoises afin de prendre les trains de Chine.
Au centre de la ville commerçante se trouve la mission ca-
tholique. Perdue au milieu du dédale des rues tortueuses, elle
disparait presque dans Tagitation et le bruit de ces espèces de
bazars. Sa petite église et ses quelques édifices modestes sont
abrités tant bien que mal par une muraille blanchie à la chaux.
Protection légère en cas de siège ou même d'émeute un peu
sérieuse! Assurément si la population devenait hostile,'^ce mur
délabré né serait guère capable de refouler le flot. Mais ceux
qui viennent vivre là leur admirable vie de dévouement et de
charité, répandre leurs bienfaits dans les rangs des affamés et
délaissés, mettent leur confiance en une forteresse plus solide
que les bastions de ce bas monde. Le jour où un missionnaire
quitte son pays, il n'est plus sûr du lendemain, et, en débarquant
aux rivages de la terre jaune, il est forcément exposé à tous les
dangers. Pour ne rien dire de la persécution ouverte ou dérobée,
les épidémies les plus terribles et les privations continuelles
déciment cette petite armée du sacrifice. Et pourtant, en dépit des
épreuves et du danger, jeunes pères et jeunes sœurs arrivent, à
peine les vœux prononcés, heureux et pleins de zèle, prêts à
vouer leur vie à la grande œuvre de l'apostolat.
Digitized by VjOOQIC
EN MANDCHOmilE ET EN CORÉE. 903
Le jour de mon départ, il me fut donné d'être témoin d'ui\
événement historique : la remise officielle de ia ligne au gou-
verneur général chinois de la Mandchourie. Depuis la dernière
guerre, la voie entre Niou-tchang et Hankou-chwang avait été
sous le contrôle militaire de la Russie, tandis que Tautre, entre
cette dernière ville et Tien-tsin, était administrée par les forces
britanniques. Il y eut de grandes fêtes. Les bàtimens de la station
étaient décorés avec toute la pompe du goût oriental. Partout
des mâts vénitiens, des bannières flottantes, des inscriptions chi-
noises, des trophées russes, des guirlandes de laurier symboli-
sant la victoire et des branches d'olivier évoquant une paix éter-
nelle. Les fastueux mandarins et les généraux russes, chamarrés
d'or et de décorations, échangeaient force saints et révérences
en signe de mutuel respect. Sans aucun doute, on doit trouver
son compte à Topération des deux côtés, tant on a Pair vraiment
satisfait. La journée se passe à l'exécution d un interminable
programme, et si j'avais quelque aptitude au journalisme, j'au-
rais pu écrire plusieurs colonnes sur la « remise officielle de ia
ligne de l'Est' chinois par la Russie à la Chine. » J'aurais pu
m'engager dans des descriptions sans fin de réceptions, présen-
tations de bouquets, somptueux banquets avec flots de Cham-
pagne et toasts. Mais le meilleur correspondant lui-même n'aurait
pu en dire plus que moi sur le fait principal de la remise actuelle
du chemin de fer, ni percer la brume qui nous cache si ce chemin
de fer est vraiment devenu la propriété de la Chine ou non.
Le pays entre Niou-tchang et Hankou-tchang est d'abord
plat et sans intérêt, mais riche au point de vue agricole. Aux
approches de la mer, il devient plus varié et certaines parties
sont tout à fait pittoresques ; quelques-unes des baies de la Mer-
Jaune, qui en réalité est ici du bleu le plus intense, sont
pareilles à des fjords, dominés par des pics déchirés. Nous avan-
çons lentement et nous faisons halte à de nombreuses stations
où je vois encore plus de soldats russes que de Chinois. Il était
tard dans la soirée quand notre train passa avec fracas à travers
la brèche de la fameuse Grande Muraille. Je dois reconnaître que
je ne pus m'empêcher d'être impressionné. Cette énorme masse,
une des plus colossales que des mains humaines aient jamais
élevées, se montre ici dans tout son avantage, longeant les coU
Unes escarpées et à plusieurs reprises couronnant les plus hauts
pics de ses remparts, pour dévaler enfin jusqu'aux plaines etdis-
Digitized by VjOOQIC
904 REVUE DES DEUX MONDES.
paridtre dans les insondables profondeurs de la mer. C'est un
grand spectacle, on ne saurait le nier ; et, comme l'autre ouvrage
gigantesque de l'homme dans une autre zone, les Pyramides
d'Egypte, ce monument n'offre pas seulement un grand intérêt;
il marque aussi une des étapes de la civilisation de la race
humaine. Je regardai notre puissante machine tirant sa longue
traine de wagons américains et il me sembla alors embrasser
du môme regard le passé de l'Asie et son avenir.
A Hankou-tchang, une surprise m'attendait. Les troupes
anglaises venaient d'achever leur mission. A cette occasion, le
commandant donnait un dîner. Quelques convives, réunis au
petit yamen, près de la station, dans la salle à manger tendue
de perse claire, avec de jolies aquarelles, toute sorte de livres et
de bibelots, et surtout la table couverte d'une nappe immaculée
et d'une vaisselle toute simple mais éclatante de propreté, re-
trouvaient pour un instant le confort et le charme d'un home
anglais.
Une autre étape intéressante de mon voyage fut de là à
Tien-tsin, à travers un des plus riches districts delà Chine. Notre
train s'arrêtait souvent, car il y a beaucoup de villes importantes.
Le commerce est très actif. Par places, la terre est cultivée comme
un jardin potager; mais la vraie richesse du district consiste
dans les mines de charbon où de gros capitaux étrangers sont
engagés. Les deux principales curiosités de la route pour les
voyageurs sont la maison de campagne de Li-Hung-Chang et
Fort-Takou.
Le feu vice-roi, grand politique, était encore plus adroit
financier. Son amour des entreprises commerciales et de la spé-
culation était bien connu par tout le pays. Les mines de charbon
du voisinage lui appartenaient en partie. Il ne s'occupait pas
seulement de ses propres affaires, mais encore était fort soucieux
de connaître à fond les moyens de quiconque traitait avec lui.
Chaque fois qu'il recevait un diplomate étranger ou que le direc-
teur d'une compagnie internationale ; ou même d'une simple
maison de commerce, obtenait une entrevue pour s'assurer des
concessions ou privilèges, la première question du vice*roi était
invariablement : « Combien gagnez-vous? » Le succès de la
requête dépendait pour beaucoup de la somme versée dans le
coffre-fort de l'homme d'État, m'a-t-on dit.
Fort-Takou ne comporte pas une longue description. Il a
Digitized by VjOOQIC
' ,>U|r»7i'"
EX MANDCnOURIE ET EN CORÉE. 90*)
joué un rôle prépondérant, au cours du dernier quart de siècle,
ilans !a lutte incessante entre TOccident et l'Orient, les Blancs et
les Jaunes. Il fut plusieurs fois bombardé, détruit et reconstruit.
Aujourd'hui, il est de nouveau en ruines. A la place des forts,
la colonisation moderne a fait surgir quelque chose de banal et
d'incolore, qui n'a ni le pittoresque des vieilles villes chinoises,
ni les avantages de nos villes d'Europe. Pour Tinstant, la colonie
en est encore à la première enfance et consiste dans quelques
rangées de maisons.
Le dernier arrêt de mon voyage était à Tien-tsin. Située au
croisement du Peï-ho et du Grand Canal, cette ville est une des
plus importantes de la Chine. La population dépasse un million
et Ton distingue la ville propre, les concessions étrangères et
les diflérens faubourgs. La vieille ville est un merveilleux spé-
cimen de ville chinoise, surpeuplée, brillante, pleine d'éclat et
de fange, où Thumanité s'entasse, se presse, s'agite et vit comme
des abeilles dans une ruche. Il y a nombre de monumens inté-
ressans, quoique la principale curiosité ait disparu : les murs de
la cité, qui dessinaient un carré de 4 000 pieds de côté, ont été
démolis pour faire place aux rues commerçantes. Le quartier
européen a un caractère tout différent avec ses larges squares,
ses avenues ombragées et ses beaux édifices. Chaque nation a sa
petite ville à elle, avec des casernes pour ses soldats, des bu-
reaux pour ses commerçans et des résidences pour ses consuls.
Près de la concession française est l'anglaise, qui a les plus beaux
édifices, de larges rues bien tenues et qui est gardée par des
sikhs. Les vastes habitations, les bâtimens genre bungalow, et
les figures enturbannées de gris des sikhs géans rappellent un
poste de l'Inde. Les quartiers italien et autrichien sont de
l'autre côté du canal et comme perdus dans les faubourgs indi-
gènes.
Depuis l'occupation des troupes alliées, l'importance de Tien-
tsin a grandi plus rapidement encore et la ville est en train de
devenir une puissante rivale de Shanghaï pour tout ce qui con-
cerne le commerce international; plus justement, elle est le
Shanghaï de la Chine orientale. Si Ton considère le rang secon-
iaire qu'elle occupait au temps de la dynastie des Ming, son
développement est d'autant plus remarquable. Située sur les
rives du Peï-ho, à 80 milles seulement de Pékin et près de la
inery ses avantages commerciaux comme marché d'exportation
Digitized by VjOOQIC
906 REVUE DES DEUX MONDES.
et d'importation sont manifestes. Depuis la construction du che-
min de fer, elle a acquis un autre avantage considérable, celui
d'être en communication directe avec la terre ferme. Li-Hung-
Chang qui, en sa qualité de vice-roi, y résida pendant plusieurs
années, fut un puissant avocat des intérêts de la ville. Noii
seulement elle devint bientôt un grand centre commercial, mais
grâce à ses écoles normales pour l'organisation de l'armée et de
la marine, elle attira d'autres élémens et introduisit des oecu*
pa lions différentes. En fait, Tien-tsin est devenu le foyer du parti
progressiste; des brochures, des journaux, des clubs littéraires
et politiques ont propagé les idées du grand vice-roi. Ce fut Li-
Hung-Ghang qui fit creuser le premier puits de charbon du voi-
sinage à Tong'Shan, il y a environ trente ans, et l'exportation
du charbon fait aujourd'hui de rapides progrès: elle atteint
presque 300000 tonnes. Une autre industrie locale de grande
importance est la production du sel, qui constitue un monopole
du gouvernement. 11 est obtenu par évaporation de l'eau de mer
et empilé le long des bords de la rivière. On fabrique les spiri-
tueux en grande quantité et on les envoie dans tout l'intérieur.
Les autres exportations comprennent le vin, les fourrures, les
peaux, les soies de porc et de sanglier, la laine. Le commerce
d'exportation, qui n'existait pas il y a un quart de siècle, s'élève
aujourd'hui à une somme d'environ quinze millions de taêls.
Depuis la première expédition européenne, en 1858, Tien-tsin
a été le théâtre de bien des luttes, de bien des combats déses-
pérés. La dernière révolte n'a fait rage nulle part avec plus de
furie qu'ici, et c'est là que les Boxers ont incendié au commen-
cement de juin 1900 les missions étrangères. D'abord personne
ne sembla se rendre compte du danger imminent. Ce fut seule-
ment dans la seconde moitié du même mois, après le premier
bombardement de Takou, que les hostilités commencèrent, avec
toutes les horreurs de la guerre. L'attaque de la colonie euro-
péenne, le blocus des casernes, la destruction de la station du
chemin de fer et le massacre des missionnaires et des chrétiens
se succédèrent rapidement. Les descriptions des témoins oculaires
nous montrent toutes les atrocités commises durant l'insur-
rection. La bravoure des troupes et des missionnaires, des femm
même et des enfans, excita l'admiration du monde entier. Il res
encore beaucoup de ruines, disséminées çà et là, qui attestent
long siège.
Digitized by VjOOQIC
EN MANDCHOURIE ET EN CORÉE. 907'
Le fait capital fut ma visite au Palais du vice-roi. Si Li-Hung-
Chang était un grand homme d'État, son successeur n'est pas
indigne de prendre sa suite. Yuan-tsi-Khai est, avec Chan-chi-
Tuiig, l'homme le plus en vue de la Chine actuelle. Doués très
différemment par la nature, ils sont tous les deux également
ardens à tirer la Chine de son sommeil. Les voies et moyens par
lesquels ils espèrent y réussir ne sont pas identiques, quoique le
but soit le môme. Chan-chi-Tung est un homme de dispositions
pacifiques, un fervent adepte de la doctrine de Confucius; il est
fermement attaché aux principes de la morale nationale; il n'est
réformateur que dans les entreprises purement commerciales et
industrielles, les transactions financières et le système d'admi-
nistration. Dans sa propre province, il a fait beaucoup d'essais
heureux en ce genre. Il a établi des factoreries, une vaste fila-
ture de coton, des forges, des chemins de fer locaux, construit
un important arsenal sur le Yang-tse, etc. Ses adversaires, et il
en a un grand nombre, comme quiconque s'élève au-dessus du
niveau commun, l'accusent d'être un idéaliste. Mais, après tout,
ce sont précisément ses idées, mises à exécution par des mains
pratiques, qui pourraient être du plus grand secours à son pays.
C'est un profond penseur, un homme du plus intéressant esprit,
et ses écrits sur différentes questions politiques ou sociales sont
de beaux échantillons de la pensée humaine.
Yuan-tsi-Khai est un homme d'action, un soldat par tempé-
rament, qui aime à combattre ses ennemis et à pousser ses projets
sans considérer les difficultés de la route.
Mon séjour à Tien-tsin fut de grande utilité pour m'éclairer
sur la situation actuelle de la Chine. J'y fis la connaissance de
nombre de gens intéressans, dont quelques-uns sont les ouvriers
de r histoire présente. Ils n'avaient ni la même nationalité, ni les
mêmes occupations, ni le même genre d'esprit; leurs opinions
différaient encore davantage. Mais c'est en partie à l'antagonisme
de leurs vues que je dus d'en pouvoir tirer quelques conclusions
provisoires.
C'est par un brillant après-midi du bref été de la Saint-Martin
que j'accomplis les derniers quatre-vingts milles de ma longue
course en chemin de fer à travers les deux continens. A mesure
que j'approchais davantage de ma destination finale, Pékin,
et tandis que nous roulions par ce pays plat et aride, je pou-
vais à peine me représenter l'immensité de la. distance que j'avais
Digitized by VjOOQIC
908 REVUE DES DEUX MONDES.
parcourue durant ces quelques derniers mois. J'essayai de rap-
peler & ma mémoire les différens pays — et leurs populations —
que j'avais traversés pendant ce voyage, les villes prospères ou
les pauvres villages que j'avais visités, les centres de civilisation et
les solitudes primitives. Je commençai alors à saisir ce qui était
toujours resté pour moi jusqu'ici quelque chose d'irréel. Quelle
différence entre ce qu'on imagine et ce qui est! On pourrait
recueillir les plus sûres informations, écouter les descriptions
les plus explicites ou étudier les meilleurs livres : combien une
connaissance ainsi acquise sera loin encore de l'expérience per-
sonnelle I Les meilleurs renseignemens, les statistiques les plus
exactes et les livres les plus intelligens ne seront jamais capables
de produire l'effet de la réalité, et ce n'est pas sur eux que notre
faculté d'abstraction s'exerce avec le plus de profit. Ce qu'on
sent a bien souvent plus de valeur que ce qu'on voit, et la vérité
psychologique importe généralement plus que les faits matériels.
Si nous voulons connaître un pays et ses habitans, c'est leur vie,
conmie telle, qui nous éclairera le mieux. La vie, dans son
expression variée, au travail et au repos, dans son principe et
ses différentes manifestations, nous révèle la source profonde
d'où jaillit l'énergie dans les directions diverses.
Le jour baissait & mesure que nous faisions halte aux der-
nières petites stations. Sur chaque quai, je voyais des soldats
étrangers appartenant aux troupes alliées : ici, de blonds Teu-
tons géans; là, de courts et bruns bersaglieri. Et chaque quai
montrait plus de mouvement et de confusion à mesure que nous
approchions de la métropole. Gomme nous contournions le
Parc-aux-cerfs impérial, le soleil commençait à décliner. Les
effets devenaient, de plus en plus magnifiques: les masses
sombres du feuillage qui se fanait, encadrées par l'éclatante ligne
bleue des collines de l'Ouest, formaient un saisissant paysage où
couleurs et lignes étaient si imprévus, si étranges qu'on les eût
dites peintes par la main magique et fantasque d'un maître chi-
nois. Les forêts avaient l'air aussi sombre que si elles cachaient
encore les monstres et les dragons des vieux contes, et les col-
lines étaient comme autant de pains de sucre dressés par les
géans.
C'était un aussi parfait paysage chinois que je pouvais le
souhaiter; et, pour l'achever, le soleil se couchait dans un incen-
dif farouche et lançait des rayons enflammés, avec une fureur
Digitized by VjOOQIC
EN MANDCHOURIE ET EN CORÉE. 909
et une rage menaçantes, à travers le ciel en feu. J'ai assisté à
bien des couchers de soleil sous les tropiques, mais je n'ai jamais
vu le pareil. Bientôt son éclat inonda] de safran les nuages de
poussière qui flottent continuellement sur la capitale et illumina
les millions d'atomes soulevés du désert de Mongolie. A un
tournant imprévu de la voie, ce fut comme si le voile d'or^se
déchirait pour laisser entrevoir la cité sainte. Le coup de théâtre
était parfait, comme si le rideau avait été tiré par la main d'un
magicien de manière à montrer la grande porte de Hatamen
dans toute sa magnificence. Les fameux murs crénelés, qui furent
pour la première fois décrits par Marco Polo, les lourds bas-
tions et la tour en forme de pagode laissaient deviner leur image
indistincte, et ainsi plus belle. En fait, ma première impression
de Pékin fut celle d'un tableau de rêve. Ce qu'était réellement
la ville, par bonheur je Tignorais encore; l'imagination ne pou-
vait être désenchantée par l'expérience. Plus tard, je vis autre
chose. Mais le premier jour, la grande cité du puissant Khan
m'apparut dans un mirage trompeur. Cette croulante citadelle
non seulement d'une nation fameuse, mais, disons-le, de toute
une race, le monument de leur art, la Walhalla de leur histoire,
flottait dans l'éblouissante splendeur du crépuscule comme ime
ville d'or bâtie sur des nuages d'or.
II. — UNE JOURNÉE A SÉOUL
J'arrive sain et sauf à Séoul. C'est le soir, et la lune se lève.
Dans l'obscurité, la plus désolée capitale de l'univers apparaît
plus diésolée encore, plus pitoyable de misère et de détresse.
Ma chaise à porteurs descend une longue rue qui a plutôt l'air
d'une route. Des deux côtés se dressent de petites maisons ou,
pour mieux dire, des huttes, car celles que j'ai vues jusqu'ici ne
méritent pas d'autre nom. Après avoir traversé les faubourgs,
nous atteignons enfin l'enceinte intérieure. La muraille est irré-
gulière et grossière, percée de portes peintes que surmontent
de petits toits. Je pourrais presque me croire revenu à Pékin,
''ar la scène que j'ai sous les yeux est une réplique en miniature
e la grande cité. L'obscurité m'empêche de voir combien en
éalité celle-ci est plus petite. L'effet général est le même, avec
ous les caractères chinois.
Digitized by VjOOQIC
^10 REVUE DES DEUX MONDES.
La lune brille maintenant de tout son éclat, mais ne montre
rien de nouveau en dedans des murs. Dans la grande rue de
Séoul, la boue est aussi épaisse qu'elle doit l'avoir été à la créa-
tion, quand « la terre et les eaux étaient rassemblées. » Les mai-
sons ne sont que les huttes d'argile de l'homme préhistorique,
son abri contre le froid ou la chaleur.
Je demande à mes porteurs d'aller lentement, car je ne veux
rien perdre de ma première impression. La première image d'un
pays ignoré se grave dans notre esprit d'une façon unique. Il y
a une fascination de l'inconnu, im merveilleux intérêt attaché k
l'imprévu. Errer parmi des gens étranges, dans les rues d'étranges
cités, c'est un plaisir inexprimable. Tout ce qui est singulières!
mystérieux jusqu'à ce que la réalité tire le voile. Tant que notre
imagination a loisir de jouer librement parmi nos créations fan-
tastiques, nous restons dans la cité des songes.
Les rues maintenant deviennent plus larges et les huttes
d'argile plus insignifiantes encore. Je m'arrête un moment à la
grande place. Ce doit être le centre de la ville; mais elle n'est
guère plus qu'un carrefour de routes conduisant à quelques rues
latérales. Il est à peine sept heures; pourtant un silence de mort
plane sur toutes choses, la paix et un calme infinis. Les larges
rues sont comme un immense cimetière et les petites maisons
aux toits plats ressemblent à des tombes. On pourrait se croîrç
un jour de Toussaint, car sur chaque tombe une petite lampe
brûle : une lanterne pend de chaque portail et donne une
flamme jaune. Et les cens eux-mêmes ! Comme des fantômes,
ils retournent à leurs demeures, tout vêtus de blanc et muets.
Silencieusement, ils glissent le long des sentiers de l'interminable
cimetière, jusqu'à ce qu'ils disparaissent dans les profondeurs
d'une des tombes illuminées.
Jamais aucun lieu ne m'a impressionné comme cette première
vision de Séoul. A cette heure où la ville m'ap paraissait dans
la clarté d'une lune de novembre, sombre, silencieuse, désolée et
fantomatique, elle ressemblait plus à une ville de féerie qu'à
une réalité, presque comme ces lieux de la fable, chantés par les
poètes de tous pays, dont l'histoire est recueillie, avec ravisse-
ment des lèvres des nourrices par le petit monde qui ne connaît
point encore l'envers de la vie...
Le lendemain, je m'éveillai au son de la trompette et du
tambour. Qui donc soufflait et battait ? Les fantômes ? Que pou-
Digitized by VjOOQIC
EN MANDCHOURIE ET EN CORÉE. 911
vait-il donc être arrivé pour que la Ville du sileiicé fût trou-
blée d'un tel vacarme ? Je me précipitai à la fenêtre. La longue
rue, la place, chaque pouce du terrain est occupé par des sol-
dats. Ils sont petits, jaunes de peau, avec un uniforme noir à
large collet rouge. Les vétemens noirs, les collets rouges et les
faces jaunes donnent l'impression d'un échiquier bariolé. On
semble aimer cela. Si la combinaison de couleurs n'a pas d'autre
but, elle offre du moins une excellente cible à l'ennemi. Ce fut
probablement l'idée de ses inventeurs.
Le fracas continue. Les trompettes sonnent, et les petits
bonshommes noirs, rouges et jaunes, comme des soldats dé
plomb, manœuvrent devant moi. A droite et à gauche, montant
une rue et descendant l'autre, ils vont et tiennent, pareils à des
soldats de théâtre, qui sur la scène passent et repassent, toujours
les mômes, pour nous faire croire à une puissante armée. Et, tout
le temps, l'éclair des baïonnettes brille sur les fusils qu'on dirait
trop lourds aux petits hommes qui les portent. Les tambours
battent et les fanfares retentissent dans le matin glacial. Qu'est-il
arrivé? Le couronnement n'a-t-il pas été ajourné? L'Empereur
s'est-il décidé à ouvrir les fêtes si longtemps attendues ?
Je sonne et un domestique entre, la natte nouée sur le som-
met de la tête, vêtu de blanc. Son vêtement long est en toile et
sa tête est couverte d'un chapeau en crin de cheval qui res-
semble beaucoup aux cloches de verre employées pour tenir
les confitures à l'abri des mouches. Ce bizarre serviteur semble
plus surpris de ma question que je ne le suis de sa livrée : « Eh
quoi ! L'armée a été réorganisée par des officiers européens. On
lui a appris à marcher, manœuvrer et tuer dans le style occi-
dental; des sièges ont été dressés pour les spectateurs de cette
joyeuse farce. Et voici que vous, un Européen qui vient de
l'Ouest, vous demandez avec une évidente ironie : Qu'est-ce que
cela signifie? » Je puis voir combien la situation est amusante et
apprécier son côté plaisant. Le fait que le collet a quelques
pouces de trop ou que la couleur de Vuniforme nest pas la
même ne change pas le caractère de cet uniforme. Le fusil n'en
détruit pas moins, que le mécanisme pour projeter la balle soit
jeune ou vieux ; et peu importe que la taille du soldat ait deux
pieds de plus ou moins, que son teint soit blanc ou jaune. La
profession n'en conserve pas moins son caractère redoutable et
sa perpétuelle menace...
Digitized by VjOOQIC
912 REVUE DES DEUX MONDES,
Voici Taube devenir le matiD, et les boutiques s'ouvrent une
à une. Elles ne sont le plus- souvent défendues pendant la nuit
que par des paillassons ou quelques planches. Un peu plus tard
les douaniers commencent d'arriver, tout vêtus de blanc.
Hommes et femmes portent les mêmes vêtemens de toile
(kaftans), et leurs chaussures aussi sont en toile, de sorte qu'ils
sont blancs de la tête aux pieds, excepté le chapeau de crin noir.
Par instant, je vois une chaise à porteurs, grande comme une
boite : quelqu'un est blotti dedans. Rien qui ressemble à une
voiture, une charrette ou un cheval, malgré le mouvement
d'affaires qui s'accentue, mais se poursuit toujours dans un com-
plet silence. Il n'est donc pas étonnant que je reste sous 1 impres-
sion d'être dans une ville déserte.^
C'est généralement le premier jour que nous remarquons les
traits les plus caractéristiques d'un lieu. Quand nos facultés
de perception sont encore fraîches, elles sont plus sensibles aux
petites particularités. Après le déjeuner, je sors faire un tour.
En face de moi, la porte du Palais, devant laquelle se tiennent
quelques soldats. Au delà, s'ouvre une longue rue, vers laquelle
je poursuis mon chemin. C'est la même rue qui ressemblait hier
à un vaste cimetière. Les maisons sont ouvertes maintenant et
le volet de bois qui les ferme sur la rue a été enlevé. 11 y a un
nombre considérable de boutiques, mais elles sont petites et
mesquines, sans rien en montre qui attire mon attention. Celles
des ébénistes ont le meilleur air, avec leur étalage de petites
armoires en marqueterie, garnies de cuivre et de grosses ser-
rures polies. Elles sont originales et de bon goût et doivent
bien se vendre, car dans toute une rangée de devantures, je ne
vois pas autre chose. Il ne manque pas non plus de graines,
mais les paniers qui les contiennent n'offrent pas le quart de la
variété déployée par une épicerie chinoise. Je ne me rappelle
pas avoir vu rien de plus en fait de boutiques, ou du moins rien
que j'aie remarqué. Toutes sont petites et vides, sans jamais plus
d'un ou deux cliens.
Ce qui me frappe surtout, c'est le grand nombre de guérites.
Tous les cinq ou dix mètres, vous en trouvez une, où se tient
immobile un soldat, noir, rouge et jaune, en armes. N'importe
où je tourne, il y a des guérites partout, à droite, à gauche, de-
vant et derrière. Se pourrait-il qu'une telle armée fût nécessaire
pour maintenir cette petite nation dans l'ordre? Je ne me suis
Digitized by VjOOQIC
EN MANDCnOURlE ET EN CORÉE. 913
pas plutôt posé cette question que mou attention est attirée
par un désordre. Des coolies qui traînent des lé^^uies sont en
train de se battre royalement, et deux gamins se donnent Tas*
saut. Mais la sentinelle reste impassible. A en juger sur son air,
elle approuve plutôt qu'elle ne condamne. Elle n'a évidemment
pas l'intention de maintenir la paix ; cela ne semble pas être le
moins du monde dans sa consigne. Ainsi les coolies peuvent se
battre de tout leur cœur parmi les choux. Je dirai même en
passant que ce groupe forme un curieux tableau, les coolies en
blanCy avec leur charge de légumes sur le dos, au plus fort de la
bagarre. Le plus petit des deux gamins se met à crier quand le
sang coule de son front. Gela non plus ne touche pas le soldat.
Il marmotte quelque chose entre ses dents ; sans doute que le
métier de Croix-Rouge n'est pas son affaire. A mesure que
j'avance, j'entends plus de criailleries et de querelles et je suis
témoin d'un peu plus de petites escarmouches. Pour la première
fois maintenant, je me rends compte que je ne suis plus habitué
aux disputes et aux batailles : car, en Chine, je n'ai jamais vu
deux hommes se battre. Les Chinois peuvent en savoir gré à
leur civilisation millénaire.
J'arrive maintenant près d'un vaste édifice qu'on est en train
de restaurer. Il a un toit pointu à larges bords, pareil à ceux
du Palais de Pékin. Il y a toute une forêt dans le bois de ces
poutres. Tandis que j'observe la précision avec laquelle les ouvriers
assemblent les diverses pièces sans faire usage de clous, je me
réjouis que les traditions de l'ancienne architecture ne soient pas
encore éteintes.
Me voici dans le voisinage du Palais royal. En avant de In
principale porte est une grande place qui, au delà, devient une
rue bordée de chaque côté par des édifices publics. Ce sont les
Ministères où «se déroulent les intrigues du gouvernement
coréen.
Extérieurement, le Palais n'a guère rien qui le distingue.
La façade est assez basse. Les murs sont en torchis et les portes,
qui ne valent pas beaucoup mieux, sont dans le style chinois,
avec toit de tuiles. Ces portes, grandes ouvertes, donnent accès
dans une vaste cour intérieure où il y a une quantité de chaises
à porteurs, les unes ordinaires, les autres de cérémonie. Une
foule de domestiques, d'employés et de coolies se chauffent au
soleil ; d'autres jouent à une sorte de foot-baU.
TOME xxm. — 1904. B8
Digitized by VjOOQIC
,9i-4 RfiVUfir BfiS DEUX MOMDSS.
Dans la rue, on rencontre des mandarins qui vont à leurs
devoirs, des magistrats et autres gens d'importance, la plupart
en chaise, ou plutôt dans des boîtes. Ces chaises, dont chacune
a deux porteurs, sont tendues d'étoffe> assortie dans celles des
hautes classes à la couleur des livrées. Les grises et les jaunee
appartiennent à l'aristocratie coréenne. Je remarque surtout
Téquipage d'un noble en deuil. Sa chaise est tout fraîchement
tendue d'une étoffe de teinte jaun&tre, comme en portent aussi
les deux sertiteurs, dont les vêtemens touchent presque le sol.
Afin de laisser libre jeu à leurs jambes, ces vêtemens ont été
feùdus jusqu'à la ceinture, mais c'est seulement une fantaisie de
la mode, car un Coréen ne saurait se presser, même sous le
fouet. Une large ceinture est nouée en boucle autour de leur
taille. Ils sont coiffés de chapeaux de paille (non pas noirs) qui
ont la forme du panier à pain des boulangers. Ces chapeaux ont
de larges bords qui touchent aux épaules et cachent entièrement
le visage. Dans cet étrange costume, nos gens ressemblent fort à
des champignons jaunes, poussés un jour d'été. Des sandales de
paille complètent leur aceroutrement. En dépit de ces détails
bizarres et de ces absurdes combinaisons, l'effet général est bon;
les couleurs, la chaise tendue de soie, le chapeau et les san-
dales de paille s'harmonisent bien. Vus de loin, les personnages
ressemblent à de petites figurines d'ivoire comme celles qu'on
voit aux étalages des boutiques japonaises.
Mais j'entends un bruit dans le lointain, et la foule bigarrée
vient vers moi de la porte de l'Ouest. Ce doit être un enterre-
ment ou un mariage : de si loin, je ne puis distinguer lequel.
L'instant d'après, deux enfans se détachent de la foule. Ils sem-
blent conduire la procession. Leurs vêtemens sont en soie verte,
pourpre et écarlate, et leur chevelure noire est tressée autour de
leur tête en nattes brillantes. Ils sont parés de fleurs et de papil-
lons. Derrière eux, on porte une grande boite polie, peinte en
rouge. C'est évidemment la dot. Puis viennent les danseuses par
couples, mais à quelque distance l'une de l'autre. Je ne puis
décrire leur costume. C'est un entassement confus de jupes,
foulards, voiles, le tout pêle-mêle et de toutes les couleurs de
l'arc-en-ciel.
La vie de la rue est un flot qui coule toujours. A Séoul, je
remarque que tout le monde vit dans les rues. C'est très proba-
blement pourquoi elles sont si larges et les maisons si resserrées.
Digitized by VjOOQIC
EN MANDGHOURIE ET EM CORÉE. 9l5
Le Coréen ressemble en cela à lltalieu ou à l'Espagnol ; il n'est
jamais si heureux que quand il est dehors. Il se tient sur le pas
de sa porte ou se chauffe dans sa cour ensoleillée, ou bien il
allume sa pipe pour aller et venir dans une flânerie qui dure
des heures. Son maintien est lent et digne. Je me demande où
il va et & quoi il pense. Il ne va nulle part et ne pense à rien. Je
ne puis dire qu'une chose : il flâne. Il n'y a pas de mot juste,
dans aucune autre langue, pour ce désœuvrement où concourent
lïndolence physique, le laisser aller du corps, le vide de l'esprit
De temps en temps, un simple soldat passe. Il est l'homme
de l'avenir. S'il' n'apprend pas autre chose dans la cour de h
caserne, il apprend du moins à marcher. On lui a fait couper sa
natte. Tout d'abord, il l'a pleurée, car cet ornement de sa tèto
représentait un principe général ; en le perdant, il a été lancé à
la dérive, loin de toutes ses vieilles habitudes et traditions. Mais,
en enfant qu'il est au fond de son cœur, il oublie bientôt sa
natte, et ses traditions aussi, et aujourd'hui il est fier de la mé-
tamorphose. En homme de progrès et d'avenir, il regarde avec
mépris les vétemens blancs, les sandales et les chapeaux de ses
compatriotes. -
En rentrant à l'hôtel, je trouve un visiteur qui m'attendait.
C'est le ministre de Grande-Bretagne. Il a appris mon arrivée et
il est venu m'offrir l'hospitalité, mon pays n'ayant pas de Léga-
tion dans la ville. L'hôtel de Paris, à Séoul, est neuf, propre et
bien aménagé; j'aime mieux ne gêner personne et rester mon
mattre. Je le dis franchement au ministre et nous nous arrêtons
à un compromis : chacun reste libre d'appliquer son programme
quotidien et de suivre ses occupations habituelles; nous ne nous
verrons pas jusqu'à une heure, et quant à l'après-midi, tout dé-
pendra des circonstances.
La Légation de Grande-Bretagne est de l'autre côté du nou-
veau Palais. C'est une jolie maison de campagne, avec loggia.
Elle est bâtie sur un terrain en pente et entourée d'un jardin.
La maison du secrétaire est dans une autre partie des terrains et
l'on construit un pavillon de garde à l'entrée. Au dedans, un
type d'intérieur anglais, tel que nous le présentent les maisons
des classes aisées dont le principe fondamental est le fameux :
« Mon logis est mon château fort, >> et où la vie de famille du
home nous frappe si fortement et si agréablement. L'idée du
home est un des remparts de la Grande-Bretagne,
Digitized by VjOOQIC
916 REVUE DES DEUX MONDES.
Ma chambre est prête, claire et gaie. La plante grimpante
du balcon est encore verte, et j'ai vue sur la cour du palais
voisin.
L'après-midi, je vais au Consulat d'Allemagne, en passant
devant le Temple du Ciel : une pagode qui s'élève sur une col-
line, avec un joli toit double et un autel de marbre en façade.
C'est une réplique, pauvre il est vrai, du chef-d'œuvre de Pékin,
mais elle n'est pas sans grâce au point de vue décoratif.
D'une petite maison d'angle sort ime vraie rumeur de Babel:
c'est la répétition ànonnée, mécanique, d'une leçon, exactement
la même méthode que nos propres maîtres d'école suivaient
pour nous inculquer le savoir. Gomme la porte de la cour est
ouverte, j'entre. J'ai devant les yeux une pièce qui n'a pas plus
de dix pieds carrés ; ime dizaine au plus de jeunes garçons y
sont rassemblés. Ils se tiennent assis par terre, vêtus de vert au
lieu de blanc, ime longue chevelure pendant en belles tresses.
Tous ont un gros abécédaire à la main. Chaque mot est repré-
senté par un caractère différent; ils les répètent, et ainsi le savoir
s'introduit dans leurs têtes. Chacun dit une lettre à son tour,
tout haut, avec un mouvement de la partie supérieure du corps
à droite et h gauche, en avant et en arrière, sans fin. Le magis-
ter est assis en face, par terre lui aussi. Ses yeux sont protégés
par d'énormes lunettes vertes, et il porte sur la tête une cou-
ronne en crin de cheval. Il est la sagesse personnifiée, exté-
rieurement du moins. Ses pensées semblent errer bien loin, et
de son siège olympien il jette un regard indifférent sur l'effort
de ses élèves.
Le Consulat d'Allemagne est un bâtiment neuf, mais sans
rien du confortable de celui d'Angleterre. Le Consul général est
aussi chargé des affaires de rAutriche-Hongrie et aurait à s'en
occuper s'il y avait jamais à s'en occuper. Il parle beaucoup du
Japon, où il a été attaché à la Légation.
Du Consulat à la Mission, il n'y a que quelques mètres.
Quand j'ai franchi sa porte aux barreaux de fer, ma surprise est
aussi grande qu'agréable, car j'ai devant moi une vaste cathé-
drale avec de spacieux édifices des deux côtés, dans leurs enclos
boisés. Elle est bâtie sur le modèle des vieilles cathédrales de?
Pays-Bas, — brique rouge et style gothique. Je n'aime pas i
rencontrer ce style en Orient, mais c'est peut-être un nuunque de
goût de ma part. Comme édifice, il n'y a rien h dire contre
Digitized by VjOOQIC
EN MANDCHOURIE ET EN CORÉE. 917
ccluî-ci : il est parfait dans son genre. Et quelle propreté ! Le
dallage de pierre brille comme un miroir.
C'est avec étonnement que j'admire la cathédrale si majes-
tueuse, si noble de conception, et j ai peine à croire que l'ar-
chitecte fut un des Pères de la Mission même, et que les ouvriers
étaient de simples paysans coréens. En face de l'entrée, le
vicariat est un autre important édifice, et un peu plus loin, sur
l'autre versant de la colline, se trouvent l'orphelinat et ime école
primaire. Quel établissement remarquable, quelle œuvre mer-
veilleuse où des centaines d'enfans abandonnés ont été sauvés,
élevés, et finalement établis dans la vie par les religieuses, femmes
héroïques venues de France! Elles ont tout quitté de ce qui leur
fut cher, — parens, famille, patrie, tout, — afin de se faire les
gardiennes des êtres misérables, des créatures délaissées de cette
Corée sauvage.
Que de vies humaines et que d'âmes sont perdues chaque
année ! Les infanticides sont plus nombreux que nous n'oserions
le croire en Extrême-Orient. Toutefois, si dans le district se
trouve ime mission, la mère affamée dépose le nouveau-Jié au
seuil, et beaucoup d'autres sont ramassés dans les rues, pour être
formés ensuite à un métier utile qui leur permette de gagner plii3
tard leur pain. Malheureusement le nombre de ces maisons es't
très limité, si nous considérons l'étendue du pays, et les mis-
sionnaires sont surchargés de travail.
L'œuvre apostolique en Corée est certes une des pages des
plus édifiantes de l'histoire de l'église catholique, et cette page
glorieuse est un peu la propriété de la France. Il n'y a pas un
siècle que les premiers Pères de la mission étrangère commen-
cèrent à évangéliser et civiliser le pays. Et dans quelles condi-
tions I Exposés à la persécution la plus cruelle, aux tortures les
plus terribles, ils ont vécu cachés dans des caves, ou dans des
forêts, comme les premiers chrétiens. Et beaucoup d'entre eux
ont subi le même martyre. Les hérauts qui annonçaient la
lumière ont été massacrés. Mais d'autres sont venus pour les
remplacer, d'autres vocations suprêmes se sont présentées pour
ranimer la propagation de la doctrine divine, et répandre, où il
n'y avait que de l'ignorance et de la cruauté, les vertus chré-
tiennes, la charité, l'espoir et la foi.
L'évêque est parti en tournée et ne rentrera pas avant une
dizaine de jours. C'est donc le grand vicaire qui me reçoit. Il me
Digitized by VjOOQIC
n
918 REVUE DBS DEUX MONDES.
montre toute la petite colonie, l'école, le couvent et l'orplrelînat.
Quand je prends congé, le soleil est & son déclin. Les pics des
collines environnantes s'enlèvent en pourpre sur un ciel de
topaze. Je rentre par un long détour et je trouve les rues plus
encombrées encore que le matin. Je jeHe un coup d'œil dans
quelques boutiques ; mais il n'y a rien qui vaille la peine d'être
vu. Les fourreurs paraissent les plus occupés. Ils sont en train
de tailler et de façonner nombre de tuniques, de collets, de
manteaux. Il y a aussi pas mal de jaquettes étalées, beaucoup
sans manches, pour protéger la poitrine et le dos. On met par-
dessus des caftans de laine blanche. Rien d'étonnant si les gens
ont l'air d'édredons ambulans.
 droite, je remarque un antre fort semblable à une de ces
auberges chinoises qu'on trouve au bord des routes. Dans la
grande écurie ouverte sont alignés de petits chevaux au poil
rude, avec des nattes de paille sur le dos. Un coolie transporte
Teau d'un puits dans deux seaux de cuivre suspendus aux deux
bouts d'une longue perche, que d'ailleurs il ne porte pas sur
Tépaule mais qui est posée en croix sur son dos.
Puis je passe devant de petites casernes sans prétention ; leur
petitesse s'assortit aux soldats dont plusieurs regardent aux
fenêtres. Â défaut d'une meilleure occupation, ils sont en train
de mâcher des graines de citrouille.
Nous arrivons aux boutiques de bric-à-brac: plusieurs ven-
dent de la porcelaine, quelques-unes des articles de bronze et
beaucoup des tuiles et toutes sortes de démolitions. Aux carre-
fours, il y a encore des casernes, bâtisses longues et basses. Les
petits hommes n'ont pas seulement le collet rouge, mais aussi le
dolman rouge. C'est un quartier de cavalerie, et un petit bout de
hussard entre justement au galop. Ce guerrier n'est pas d'un
iota plus grand que le petit Poucet et son coursier à peine plu?
gros qu'un veau de deux mois. Un formidable glaive, qui bat
avec fracas les flancs de ce hussard-joujou, menace de le jeter à
bas de son cheval. D'un peu plus près, je vois que l'instrument
meurtrier est un sabre bien ordinaire. L'uniforme du cavalier
est le plus bariolé que j'aie jamais vu. Cela vous fait apprécier le
goût des Europe; ens. Le dolman du hussard coréen est couleur
de cannelle, son collet et ses paremens sont émeraude et les
bandes de sa culotte, safran. Si le plumage d'un perroquet avait
été pris pour modèle^ l'effet n'aurait pas été plus saisissant.
Digitized by VjOOQIC
EN MÂNDCHOURIE ET EN CORÉE. 919
Jô vais devant moi à l'aventufe, quand devant une porte je
Mis presque renversé par des chiens. Les rues de Séoul, comme
celles de Pékin et de Gonstantinople) sont pleines de ces chiens ;
mais ici ils sont bien tenus et vigoureux. Si l'un d'eux se met
à aboyer pour annoncer l'approche d'un danger, des aboiemens
répondent aussitôt à ce signal à travers tout le quartier. C'est
ce qui arrive pour moi. A mon approche, le gardien de service
a l'impression que je veux empiéter sur son domaine. Son atti-
tude envers moi n'est rien moins qu'amicale et comme je ne suis
armé ni d'une canne, ni d'un parapluie, instinctivement je mo
baisse pour ramasser une pierre. Il n'en fautpas plus pour m'attirer
un bout de conduite. Il est tout à fait dans son droit et Tincident
n'a pas d'autre suite que de me montrer à quel fidèle chien de
garde j'ai affaire.
Le sujet de la race canine en Corée mérite quelques mots,
parce que ces chiens sont parmi les physionomies les plus ty-
piques des rues de Séoul, et je dois confesser que je n'ai jamais
vu d'animaux mieux dressés. Dans les rues, ils sont les plus doux
des quadrupèdes et aussi paisibles que des agneaux ; un seul
mot sufût pour que le chien de Séoul regagne sa porte ; il sait
que c'est son devoir d'être là. Il restera couché dans la petite
cour pendant des heures et des heures : mais il aime plus que
tout s'installer confortablement sur le seuil, la tête dans la rue
de manière à surveiller toute approche. Tant qu'on tient le mi-
lieu de la route, il ne fait aucune attention : tout au plus ira-t-il
jusqu'à dévisager les gens vêtus de noir et qui n'ont pas la face
jaune, spectacle auquel il n'est pas habitué, attendu que, depuis
qu'il est venu au monde, il n'a vu que des caftans blancs. Que
vous dirigiez vos pas vers la maison, il pousse un ou deux gro-
gnemens ; si vous approchez davantage, il aboie de toutes ses
forces; mais il reserve son attaque jusqu'à ce que l'étranger soit
à environ un mètre. Durant ce temps, les forces auxiliaires du
voisinage ont pu faire leur concentration et vous avez toute la
brigade grondant et jappant à vos talons. Cet effroyable pandé-
monium amène le maître de la maison ou un membre de sa
famille au centre du désordre, et un seul mot, ou simplement un
signe, suffit à faire battre en retraite le cerbère, qui regagne sa
place en secouant la queue.
L'obscurité descend dans un calme suprême. La fraîche nuit
dautomne étend silencieusement le voile gris de sa brume sur
Digitized by VjOOQIC
920 REVUE DES DEUX MONDES.
la blanche cité. Mais, voyez ! n'est-ce pas l'aurore boréale qui
perce TombreîCela commence dans la direction de Puk-Han ; le
ciel soudain s'embrase ; des clartés rouges luisent et s'avivait ;
ce sont bientôt des flammes, comme si des centaines de torches
illuminaient l'atmosphère.
Une autre surprise m'attendait, qui va compléter en les dé-
passant tous les étranges spectacles de la journée : un cortège
aux flambeaux, tel que je n'en ai jamais vu jusqu'ici. Des pié-
tons, des chaises à porteurs, des cavaliers s'avancent en file
interminable. Quelle pompe est celle-là? Quel saisissant en-
semble ! Les plus petits détails révèlent un goût d'artiste et les
moindres objets sont merveilleusement groupés pour rehausser
l'effet général. La procession est conduite par des enfans habillés
de blanc de la tète aux pieds, avec des coiffures en forme de
cloches. Puis viennent des porteurs de torches et de bannières,
des serviteurs qui promènent des inscriptions au bout de
longues perches, d'autres qui balancent des lanternes. Derrière
ce groupe, un autre où Ton brûle des nattes de paille. Enfin
une section de cavaliers dont huit sont entièrement couverts
de manteaux blancs. On les prendrait pour des fantômes, n'était
qu'ils gémissent amèrement : ce sont des pleureurs à gages pa-
reils aux pleureuses de l'ancienne Rome. J^ai sous les yeux un
enterrement indigène. Un membre de la famille des Min est
conduit à sa dernière demeure. Il descend d'un clan fameux et
il est parent de la jeune impératrice de Corée; aussi lui déceme-
t-on une pompé royale. Le cortège funèbre a vraiment grand
air, quoique tous les vétemens soient simplement de toile écrue.
Les décors sont pour la plupart en papier, mais l'arrangement
est si heureux et de lignes si parfaites que nous négligeons les
détails et admirons seulement l'effet général. Le groupe des pleu-
reuses est suivi de monstres, habillés comme les gnomes qui
peuplent les fables et portant des masques rouges, jaunes, verts
et bleus, la tète ornée de cornes, de crêtes de coq et de couronnes.
L'aspect d'ensemble inspire la terreur. De nombreux groupes
suivent, qui s'avancent majestueusement et disparaissent lente-
ment dans l'obscurité de la nuit.
Je ne sais pas combien dure la procession; mais il a dû
déûler quelques milliers de personnes avant que les deux cata
falques dorés fissent leur apparitioù. Tous deux sont pareils c
ressemblent à des pagodes monumentales, découpées de pignons
Digitized by VjOOQIC
EN MANDCHOURIE ET EN CORÉE. 921
dessinées avec Tétrange originalité de ce peuple et ornées avec
toute la richesse de sou imagination. Les deux cercueils pres-
crits par les anciennes traditions reposent sur des piédestaux^
dans Tombre de hauts baldaquins. Derrière eux marche une
personne, enveloppée dans une toile à sac qui rappelle la robe
portée sur leurs uniformes par les membres de la confrérie de la
Miséricorde en Italie. Les catafalques et les cercueils sont portés
sur les épaules de trente-deux pleureurs, qui marchent d'un pas
lent et rythmé.
Mais ce n'est pas encore la fin du cortège. Sur de nombreuses
chaises à porteurs sont entassés les objets personnels du défunt :
ses habits^ ses meubles et aussi ses chevaux et ses vaches. Tout
cela le suit de manière à pouvoir être brûlé en holocauste près
de sa tombe, — mais seulement en effigie, car tout est en papier.
C'est là une édition bon marché des anciennes traditions; ainsi
les conservent les générations plus pratiques de Theure actuelle.
Figurées aussi, les pièces d'argent que jettent à la foule les
pleureurs à cheval : ce ne sont que de petits disques de papier.
Derrière une chaise, une autre chaise. Une armée de porteurs et
de domestiques accompagnent les membres de la famille. Toute
la tribu est là; une brigade entière suit à cheval le catafalque
dentelé. Tous sont couverts de toile à sac. Le cortège tout entier
est blanc, et, lorsqu'il contourne le sommet de la colline, l'effet
est unique. Les pleureuses, les monstres, les pleureurs et les
gens de la suite, les gigantesques catafalques et la foule immense
font un des plus étranges spectacles que j'aie jamais contemplés.
Les bannières ferlées, les inscriptions qui se balancent, les om-
brelles ouvertes, les lanternes aux sourdes lueurs, tout cela,
dans Tobscurité de la nuit, forme le plus étrange arrangement;
et la lumière des torches, l'incendie des petits paquets de jonc et
de paille fait courir dans le long cortège des ombres blanches
une rouge vibration. Les roulemens de tambours et le bour-
donnement des cornemuses rempleicent la musique et les pleu-
reuses forment le chœur. Ce lugubre enterrement est en réalité
la plus parfaite « danse macabre. »
La pleine lune se lève, lente et majestueuse, derrière les col-
Ines, plus pleine qu'à l'ordinaire, comme si elle voulait éclairer
Iei procession fantastique. La mélancolique lumière filtre à tra-
vers la nuit et ses rayons d'argent accentuent le caractère fan-
1 )matiaue de la scène.
Digitized by VjOOQIC
?r-
922 REVUE DBS DEUX MONDES.
Le premier jour passé dans la capitale de la Corée touclie à
sa fin. Le calme pénètre la nuit, un cakne profond comme on
n'en peut goûter qu'à Séoul. L'allée qui conduit à la Légation
est sombre et déserte; j'essaie de me rappeler ce que j'ai vu et
entendu, tant de choses neuves et saisissantes, tant de contrastes
et toutes ces perceptions incohérentes dans leur nouveauté. Il
n'y avait pas d'invités au dîner. Mon hôte me demanda : « Que
pensez- vous de Séoul? » Je fus à peine capable d'exprimer claire-
ment mes pensées. Ce que je pense réellement de Séoul? Ce que
je pense de ses habitans, de sa vie, de sa physiologie et de son
atmosphère? Je veux l'écrire tout de suite, avant que mes impres-
sions aient rien perdu de leur première fraîcheur, tant que*
chaque teinte est encore vive, chaque détail grossi par la nou-
veauté. Quand mon séjour ici sera terminé, je parcourrai ces
notes et, comme un maître d'école, je corrigerai à l'encre rouge
toutes les fautes que j'y pourrai trouver. Ville et gens me seront
alors mieux connus^joaaisje charme du premier [jour sera pour
jamais évanoui.
Vay de Vaya et Luseod.
Digitized by VjOOQIC
REVUE LITTÉRAITIE
SHAKSFEÂKE ET LA CRITIQUE FRANÇAISE
C'est une lâche sînpulièremenl difficile que d'écrire l'hisloire d'une
littérature étrangère, surtout s'il s'agit d'une litténature dont le génip
diffère profondément du nôtre, mais qui a d^ailleurs avec la littérature
française ce trait en commun : la richesse inépuisable et une puis-
sance de production ininterrompue à travers les siècles. Aussi, depuis
1864 où Taine donnait son Histoire de la littérature anglaise, per*
sonne ne s'était-il avisé de renouveler l'entreprise. Ëtait-ce qu'on
craignit l'apparence de se poser en rival du célèbre écrivain, ou qpie
Ton considérât pour un temps son œuvre comme définitive? Mais
VHistoire de Taine était résolument systématique et n'avait même
servi au philosophe que d'un moyen pour éprouver son système. On
pouvait reprendre le sujet en se plaçant à un autre point de vue, en
employant une autre méthode. C'est ce qu'a Justement pensé un des
plus fervens admirateurs de Taine, M. J.-J. Jusserand. Familiaris6
par de fréquens séjours chez nos voisins avec la société, la vie, la
pensée anglaise, initié par les leçons de Gaston Paris aux recherches
de Ténidition moderne, ce diplomate de carrière s'est proposé, par
manière de passe-temps et pour occuper les loisirs de sa profession,
d'écrire une monumentale Histoire littéraire du peuple anglais. Le
premier volume avait été publié en 1894. Le second volume vient de
paraître (1). On ne trouvera pas que ce fût trop de dix années pour en
(1) J.-î. Jusserand. Histoire littéraire du peupte anglais. — T. Des Origines à la
Renaissance. — il. De la Renaissance à Ic^ guerre civile,. 2 toI. in-8« (Finnin-
Didot).
Digitized by VjOOQIC
924 REVUE DES DEUX MONDES.
réunir et en agencer les matériaux, si Ton songe qu'il embrasse la
Renaissance et la Réforme, TAngleterre dUenri VIII et d'Elisabeth
avec Spenser, Shakspeare et Bacon. Au surplus, M. Jusserand n'a pas
uniquement pour objet d'étudier les genres littéraires, les œuvres et
leurs auteurs : il a essayé de faire une sotte d*histoire continue de
Tesprit anglais, de le montrer se formant peu à peu d'élémens super-
posés qiii avec le temps se fondent et s'amalgament, puis, s'élevant à
la conscience de lui-même et se manifestant dans la vie religieuse,
politique, sociale, aussi bien que dans la vie littéraire proprement
dite. C'est un tableau d'une remarquable ampleur et souvent d*un
solide éclat. Il faut savoir infiniment de gré à ceux de nos contempo-
rains qui maintiennent chez nous la tradition de ces travaux de longue
haleine et conservent le souci des vastes compositions où l'un des
mérites essentiels est justement dans l'ordonnance générale et dans
l'harmonie des proportions. M. Jusserand a voulu faire œuvre de
lettré autant que d'érudit; nous ne saurions trop l'en louer. Alors que
nous sommes de plus en plus frappés de la nécessité d'étudier les
littératures européennes dans les rapports qu'elles soutiennent entre
elles, il nous y aide par la sûreté de son information comme par
l'aisance de son exposé.
Pour montrer quelle utilité l'histoire môme de la littérature fran-
çaise peut retirer de cette « histoire littéraire du peuple anglais, » nous
nous bornerons à détacher de l'ensemble une partie : celle, à vrai
dire, où va tout de suite la curiosité du lecteur français. Car si l'œuvre
de Shakspeare est au centre de la littérature anglaise, d'autre paît elle
a eu en France une fortune éclatante et s'est trouvée associée à une
importante évolution de notre goût. M. Jusserand, jadis, avait déjà
consacré im curieux travail à cette question, dans son livre : Shaks-
peare en France som tanden régime (1). Il y revient cette fols pour la
traiter à sa place et à sa date. Son étude sur Shakspeare, en bien des
points nouvelle, nous servira à signaler un certain nombre d'erreurs
très répandues, en France et ailleurs, sur le compte du dramaturge
anglais, et à caractériser l'espèce de méprise fondamentale que ne
manque pas de commettre notre critique chaque fois qu'elle s'occupe
du grand Will.
La première de ces erreurs est celle qui consiste à prétendre que
la critique française ait été en aucun temps injuste pour Shakspeare
et qu'elle Tait méconnu avec une opiniâtreté qui témoignerait de
(1) J.-J. Jusserand, Shakspeare en France sous l'ancien régime, 1 vol. in-18
(Armand Colin).
Digitized by VjOOQIC
REVUE LITTÉRAIRE. 923
rétroitesse de notre goût, et de rentétement où nous sommes des
choses de chez nous. C'est un lieu commun de déplorer que notre
xvu* siècle ait ignoré Shakspeare ; et c'en est un de plaindre le mal-
heureux Corbeille qui se débattait contre la tyrannie des règles, sans
se douter qu'un exemple si voisin venait de prouver sans réplique
rinanité de ces règles. Mais comment nous fussions-nous avisés du
génie de Shakspeare quand on voit que les compatriotes du poète
furent à peine plus clairvoyans? Les contemporains avaient tout
juste placé Shakspeare au rang de ses rivaux, et le xvii* siècle tout
entier a pu s'écouler, sans que l'Angleterre se soit doutée qu*elle eût
produit son plus grand poète. La première édition des œuvres de
Shakspeare, pubUée après la mort du poète, ne provoqua aucime
espèce d'enthousiasme. Sur l'exemplaire que possède la Bibliothèque
nationale, M. Jusserand a relevé les annotations marginales qu'y a
mises un de ses anciens propriétaires., Suivant cet Anglais du temps
de Dryden, beaucoup de ces pièces sont indifférentes, d'autres assez
bonnes, ou bonnes, ou moins bonnes que celles de Dryden. Combien
nous sommes loin de la dévotion avec laquelle s'exprimera quelque
jour le culte de Shakspeare I Les fournisseurs de théâtre ne se font
pas faute de remettre à la scène ses pièces remaniées, transformées
et, à leur avis, améliorées. Qu'en diraient ceux pour qui le texte de
la moindre d'entre elles est sacré jusque dans ses interpolations? Au
témoignage de Dryden, Beaumont et Fletcher étaient de son temps
joués deux fois plus souvent que Shakspeare. Il arrivait que la cri-
tique passât son nom sous silence; et c'est Addison qui, en 1694,
omet de le mentionner dans son Tableau des meilleurs poètes anglais.
Au xvm* siècle, commence en Angleterre le beau temps de la renom-
mée de Shakspeare ; mais il est remarquable que, si elle se répandit
alors sur le continent, c'est en France qu'elle fut d'abord adoptée et
trouva ses premiers enthousiastes.
Le plus ancien jugement qui ait été porté hors d'Angleterre sur
Shakspeare est un jugement français. M. Jusserand a eu la bonne
fortune de le découvrir, et la trouvaille est pour le moins amusante.
Ce jugement est dû à Nicolas Clément, bibliothécaire de Louis XIY, qui,
entre 1675 et 1684, dressait le catalogue des livres de son maître.
Louis XIV avait un Shakspeare I 11 va sans dire qu'il ne l'ouvrit
jamais; il se peut bien que son bibliothécaire ait fait de môme; tou-
jours est-il que celui-ci avait une opinion sur le poète et qu'elle est
en somme favorable : « Ce poète anglais a l'imagination assez belle :
il peint naturellement, il s'exprime avec finesse ; mais ces belles qua-
Digitized by VjOOQIC
926 REVUE DES DEUX MONDES.
lités sont obscurcies par les ordures qu'il mêle dans ses comédies. »
Cette note resta manuscrite : elle] prouve en tout cas que le nom de
Shakspeare avait pénétré en France à la fin du xvn* siècle. Son œuvre
est appréciée dès les premières années du xviu*, et les plus anciens
jugemens imprimés sur Shakspeare sont encore des jugemens fran-
çais, ff Toutes les gazettes littéraires de langue française avaient entre-
tenu leur public de Shakspeare, bien avant que Lessing commençât,
en Allemagne, à partir de 1758, à exposer ses méthodes, expliquer son
génie et célébrer sa gloire. » Si donc 1* Allemagne devait, par la suite,
faire beaucoup pour la gloire de Shakspeare, elle avait été précédée,
préparée, initiée par la France. On sait combien de fois la France a
rendu aux écrivains étrangers le service de les recommander à Topi-
nion européenne : Shakspeare est l'un de ceux à qui elle a rendu le
plus expressément ce genre de service.
Mais en même temps qu'elle se passionnait pour Shakspeare, la
France s'en faisait une image singulière, bizarre, comme d'un écrivain
sans analogie avec aucun autre, et auquel ne saurait être appliquée
la commune mesure, son originalité étant faite de son étrangeté. C'est
dès les premiers temps que nous voyons s'accréditer cette opinion
dont nous ne sommes pas encore parvenus à nous dégager entière-
ment et se former cette idée à travers laquelle, bon gré mal gré,
nous continuons d'apercevoir le poète anglais. L'abbé Prévost se
réjouit que Shakspeare n'ait pas connu les anciens, car peut-être le
contact « lui aurait fait perdre quelque chose de cette chaleur, de
cette impétuosité et de ce délire admirable, si l'on peut s'exprimer
ainsi, qui éclate dans ses moindres productions. » Diderot écrit à Tron-
chin : « Ah 1 monsieur, ce Shakspeare était un terrible mortel; ce n'est
pas le gladiateur antique, ni l'Apollon du Belvédère ; mais c'est l'informe
et grossier colosse de Notre-Dame : colosse gothique, mais entre les
jambes duquel nous passerions tous. » Et on sait en quels termes Vol-
taire, sur la fin de sa vie, déplorait d avoir jadis, l'un des premiers, in-
troduit en France le théâtre de ce Gille, de ce bouffon, de ce sauvage :
« Auriez- vous les deux volumes de ce misérable Le Tourneur dans les-
quels il veut nous faire regarder Shakspeare comme le seul modèle de la
véritable tragédie ? Il y a déjà deux tomes imprimés de ce Shakspeare
qu'on prendrait pour des pièces de la foire, faites il y a deux cents ans...
Il n'y a pas en France assez de camouflets, assez de bonnets d'&ne,
assez de piloris pour un pareil faquin... Ce qu'il y a d'affreux, c'est que
le monstre a un parti en France, et, pour comble de calamité et
d'horreur, c'est moi qui) autrefois, parlai le premier de ce Shakspeare;
Digitized by VjOOQIC
REVUE LITTÉRAIRE. 927
c'est moi qui le premier montrai aux Français quelques perles que
j'avais trouvées dans son énorme fumier. » Ainsi se formait Tirnage
« monstrueuse » d*un Shakspeare qui aurait été un fou de génie, un
barbare sublime, écrivant dans une espèce d'hallucination, dans une
nuit d*où jailliraient des éclairs. C'est elle qtii s'est imposée chez
nous. Admirateurs ou contempteurs ont jugé également impossible
de rendre eompte de l'œuvre de Shakspeare par les procédés habi-
tuels de la critique et d'en parler avec sang-frotd, sans subir quelque
atteinte de ce « délire » qui s'en dégage. Nous aUons voir comment
cette idée a faussé pour longtemps la conception qu'on s'est faite de
l'homme et de l'écrivain.
Les romantiques n'ont pas manqué de voir en lui le type du poète
tel qu'ils se le représentaient. Pour eux, l'homme de génie ne saurait
être l'homme d'ordre, de prudence et de pratique entente de la vie, et
le poète ne saurait être un bourgeois, puisqu'il est précisément le
contraire. Donc ils fabriquèrent un Shakspeare à souhait, pauvre
grand homme errant et souffrant, méconnu, honni, trahi, vivant
dans la réalité toutes les passions de ses drames, jetant à la. société
un perpétuel défi, composant de ses douleurs et de ses erreurs la
substance même de son tragique et sombre génie. Bon pour des poùtes
français de mener une existence de rentiers et de courtisans ! et
c'est au surplus ce qui lies empêche d'être complètement des poètes...
Après cela, et quand on s'adresse aux érudits pour savoir ce qu'ils
ont à nous apprendre de précis sur le « doux cygne de l'Avon, »
il ne laisse pas d'être piquant de constater que Shakspeare fut un
bourgeois jovial. Rien pourtant n'est plus certain, et c'est même sur
rhomme et sur sa vie tout ce que Ton sait de certain. Car on a sou-
vent regretté de posséder sur son compte si peu de documens bio-*
graphiques ; mais cela même peut être en quelque manière une
indication : Shakspeare est de ceux dont la vie n'a pas d'histoire,
parce qu'elle n'a pas eu d'incidens. Ayant, pour des raisons peu con-
nues, choisi la carrière du théâtre, il en gravit tous les échelons et
en occupe tous les emplois : auteur, directeur de troupe, et fournis-
sant son théâtre de pièces, à mesure des besoins de la consommation
journalière et au gré de l'actualité. Dans un milieu bruyant, au milieu
des querelles et du tumulte que font ses confrères, il suit une routd
aisée et paisible. U est bon camarade, facile à vivre, dépourvu de
vanité. U aime à rire. Les plus anciens témoignages nous le rnon-*
trent joyeux et non triste. « Son tempérament était avant tout jovial
et le Doussait à la gaieté, » nous dit FuUer, qui écrit peu de temps
Digitized by
Google —
928 REVUE DES DEUX MONDES.
après la mort du poète. A Londres où il vit dans le monde dos comé-
diens, il mène le genre d'existence et il a les mœurs qui y sont
usuelles, et qui ne sont rien moins que sévères : il fréquente les
tavernes, où apparemment il ne se borne pas à discuter des règles du
ttiéàtre avec Jonson, et il ne se pique nullement de fidélité conjugale
Mais il a soin de retourner périodiquement dans sa ville natale de
Stratford, où il retrouve ses parens, sa femme, ses enfans, son inté-
rieur et son ménage, n entend y être un personnage de considération :
il relève les affaires de son père, le marchand gantier, qui s'était
parfaitement ruiné, et se met en tète d'obtenir des armoiries pour
cet insolvable de la veille. Il acquiert la [dus belle maison du pays,
prend à ferme les dtmes de Stratford, opération qui lui rapporte force
gains et procès, et se montre sans tendresse pour les débiteurs
inexacts. Vers 1610, bien qu'il n'eût encore que quarante-six ans et
qu'il fût au comble du succès, il juge le moment venu de réaliser son
rêve qui est aussi bien celui de tous les bourgeois : se retirer après
fortune faite. 11 rentre dans sa ville natale, s'établit dans sa belle
maison, et, avec le pratique bon sens qu'apportait à toute chose le
riche « M. Shakspeare de Stratford sur Avon, gentleman, » il marie
ses filles dans le pays à des gens de leur milieu, l'une à un médecin,
l'autre à un marchand de vin. « Ni l'une ni l'autre ne semble avoir
reçu une éducation supérieure à celle que le bonhomme Chrysale
souhaite aux filles de bourgeois. Judith Shakspeare pouvait, au be-
soin, signer son nom; mais, comme son grand-père, elle s'épargnait
parfois cette peine en faisant une croix. » Que Shakspeare ait vieilli
maire de sa commune et marguillier de sa paroisse, il n'y a rien là
de surprenant ; ce qui est surprenant plutôt, c'est qu'il y ait eu des
gens pour s'en étonner.
A cette erreur qui consiste à imaginer l'homme d'après l'écrivain
et à transporter dans sa vie les passions de son œuvre, en correspond
une autre, non moins fréquente, qui consiste à supposer que l'homme
a inspiré l'auteur et s'est confessé dans son œuvre. Taine y a cédé, lui
aussi, et c'est un des points de vue où il se place le plus volontiers
dans son étude. Il veut voir Shakspeare lui-même dans les principaux
de ses personnages. « Hamlet, c'est Shakspeare et au bout de cette ga-
lerie de figures qui ont toutes quelques traits de lui-même, Shakspeare
s'est peint dans le plus profond de ses portraits... Parmi eux se trouve
une âme plus souffrante, Jacques le Mélancolique, un des personnages
les plus chers à Skakspeare, masque transparent derrière lequel on voit
la. figure du poète... Nous lui disons comme Desdémone à Othello : «Je
Digitized by VjOOQIC
REVUE LITTÉRAIRE.
989
vous aime, parce que vous avez beaucoup senti et beaucoup souffert. »
Combien il faut savoir gré à M. Jusserand d'avoir pris le contre-pied
de cette théorie et dissipé ce préjugé dans une des meilleures parties
de son étude! «Les cas où percent sans contestation possible les idées
personnelles de Shakspeare sont, en réalité, très rares : ce sont ceux
où le personnage s'écarte de son sujet et de son rôle, et émet des
jugemens qui n*ont rien à voir avec la pièce, de ceux encore où la
même appréciation est réitérée en diverses œuvres, avec une fré-
queijLce montrant un parti pris et une idée arrêtée. Quand Hamlet
se plaint de la ruineuse concurrence faite par les troupes d'enfans
aux comédiens adultes» il est certain que Shakspeare parle ici par
sa bouche. Quand le dramaturge refait et recommence, toujours
avec un évident plaisir, Téloge de la terre natale, « cette pierre pré-
cieuse enchâssée dans l'argent de la mer » ou l'éloge de la musique,
la satire du populaire et celle des gens de cour... il est certain qu'il
dit ce qu'il pense et nous révèle ses propres sentimens. Mais ce sont
des occasions peu communes. Pour Tordinaire, il est vrai créateur :
il donne à ses personnages avec la vie l'indépendance ; ils ont
leur libre arbitre ; ils parient à leur guise, seuls responsables de
leurs opinions. » Le fait est que Shakspeare ayant exprimé tour à
tour et avec une force égale, tous les sentimens qui peuvent faire
battre le cœur humain, rien n'est plus arbitraire que de choisir entre
tant de persoianages ceux dont il aurait fait ses porte-paroles. Tout
juste peut-on, dans la succession de ses pièces, noter la teinte diffé-
rente de l'ensemble, conjecturer que l'esprit de l'auteur va s'assom-
brissant, ou plutôt que, les mirages de la jeimesse s'étant évanouis,
il en vient à se trouver directement en face de la vie et à en toucher
le fond douloureux. Si dans l'œuvre de Shakspeare, on rencontre de
larges échappées de poésie, si les personnages y donnent libre cours
à Texpression de leurs tristesses et de leurs joies, ou s'ils associent
au drame toute la nature, encore ne peut- on ilire que cette œuvre soit
lyrique au sens où le lyrisme est la poésie personnelle. Au contraire,
par sa variété et par son caractère objectif, elle pourrait servir du
meilleur argument pour établir que le don spécifique de Técrivain'
de théÀtre est l'impersonnalité.
Prenons-eu donc notre parti. Shakspeare a vécu en bourgeois de
Stratford, comme Corneille en bourgeois de Rouen, et, s'il a soufflé
son ftme à Hamlet, c'est dans la mesure où Racine s'est exprimé parla
bouche de Pyrrhus ou d'Oreste. Ce sont des points qu'il était utile de
préciser, mais qui sont d'ailleurs secondaires. Un autre beaucoup plus
TOME XXIII. — 1904. 59
Digitized by
GoogI(
930 REVUE DES DEUX MONDES.
importanf, intéresse la conception elle-même qu'on se fait de la nature
du génie et la façon dont on envisage la production de Tœuvre d*art.
C'est dans son William Shakspeare que Victor Hugo expose tout au long
sa théorie du génie, considéré comme une force aveugle, instinctive,
qui va nécessairement à des fins qu'elle ignore par des moyens qu'elle
n'a pas combinés, et devant laquelle il faut être dans une sorte d'extase
béate et stupide, admirer tout comme une bête, et prendre les défauts
avec les qualités, comme on prend la vallée avec les montagnes.
Cette théorie n*est que la forme exaspérée d'une opinion qui compte
beaucoup de partisans, même en dehors des poètes et des roman-^
tiques : à savoir qu'il y a deux sortes de génies, les uns réfléchis,
équilibrés, pondérés, travaillant d'après une poétique dont ils poui»»
l'aient énoncer les principes : tels nos Français du xvii* siècle ; les
aiitres allant au hasard, ignorant les chemins par où ils passent, attei-
gnant au sublime sans l'avoir voulu, prodiguant les chefs-d'œuvre,
sans le faire exprès, génies inconsciens, pour tout dire, et à qui
seuls peut-être s'appliquerait parfaitement le terme de génie.
Shakspeare serait le type le plus accompli de cette seconde catégorie.
De là viendraient chez lui ces contradictions, ces heurts, ces incohé-
rences, ces contrastes, ce mélange d'horreur et de tendresse, de gran-
deur et de trivialité, de poésie exquise et de grossièreté. Il y a chez lui
de Tobscur parce qu'il y a de riDvolontaiire. Et peut-être est^^e par
là qu'il se rapproche de la Nature qui elle aussi est une grande
in<;onsciente...
Ce point de vue est encore celui auquel se place H. Jusserand.
Certes il se tient en garde contre les exagérations des dévots, et il a
l'esprit trop clair et trop précis pour s'approprier leur pathos. Le
nouvel historien de Shakspeare se défend de lui sacrifier nos clas-
siques du XVII® siècle, et il se fait fort de goûter également, pour
des mérites différens, le drame anglais et la tragédie française. Mëis
la question est de savoir comment un Shakspeare a pu faire ses
pièces, et pourquoi il les a faites telles que nous les voyons.
A cette question, M. Jusserand répond que Shakspeare les a émtes
sans parti pris volontaire, sans système raisonné, sans préfé*
rences personnelles, se bornant à suivre les goûts du public. Le
public avait-il d'ailleurs tort ou raison? Shakspeare, quand il lui arri-
vait de réfléchir, était parfois d'avis que le public avait tort. Aussi
réfléchissait-il le moins possible, et suivait-il où on le menait, sans
savoir où. C'est précisément pour cette raison qu'il aurait réalisé une
œuvre marquée plus qu'aucune autre à l'empreinte de la race, et doit
Digitized by
GoogI(
REVUE LITTÉRAIRE. 931
son pays d'an théâtre purement anglo-saxon où TAngleterre a donc
pu reconnaître de son génie propre Timage la plus ressemblante.
Cette conception d*un Shakspeare à demi étranger à l'œuvre qu'il
jette sur la scène nous paraît bien inacceptable. Elle procède encore
de rfllusion accréditée en France depuis le jour où Shakspeare
commença d'y être connu. Et au surplus on ne l'étaye d'aucun argu-
ment décisif. On nous parle de la prodigieuse facilité du poète. Il écri-
vait sans ratures et c'est bien ce qu'on lui reprochait de son temps.
« Quel malheur, disait Jonson, qu'il n'ait pas pu mettre on frein à
cette facilité toujours prête î » La pièce une fois mise à la scène,
Shakspeare l'abandonne aux mille et un dangers d'interpolations et
de remaniemens qui la menaçaient, dans un temps où les confins de
la propriété littéraire étaient étrangement vagues : il ne publie aucune
édition de ses oeuvres, il n'a aucun souci de l'immortalité. Assurer la
recette en satisfaisant son public, telle est pour lui l'unique préoccu-
pation. Le public est en fait son seul maître, et il en est le fidèle ser-
viteur. Pour être plus certain de le contenter, il choisit des sujets
déjà traités par d'autres et dont l'effet sur la foule a été éprouvé.
Les histoires les plus connues, les personnages avec lesquels les plus
ignorans sont familiers, voilà de quoi il compose son répertoire. Si
d'ailleurs dans le thème qu'Q reprend il y a quelque choquante invrai-
semblance, et dans l'aventure qu'il remet à la scène quelque absur-
dité flagrante, il n*y change rien : sa n^^gligence à l'égard de tout ce
qui est vérité historique ou couleur locale est sans limites... Or
aucun de ces traits n'est particulier à Shakspeare, et dans le nombre
il en est plus d'un qui s'appliqueraient aussi bien aux maîtres à qui
on Toppose. Car pour ce qui est d'en appeler en dernier ressort aux
goûts du public, c'est une tentation à laquelle les écrivains de
théâtre ne résistent guère. Corneille et Molière dont d'avis que la
grande règle est de plaire; leur fécondité n'est guère moindre que
celle de Shakspeare et ils n'ont pas eu le travail plus difScile. Pour
ce qui est de prendre son bien où on le trouve, et de remettre à la
scène des sujets maintes fois représentés, et en quelque sorte consa-
crés, c'a été la méthode constamment suivie par tous les dramatistes
classiques, comme elle avait été la pratique constante des anciens.
D'autre part le public en Angleterre apportait-il au théâtre des
goûts différens de ceux qu'on lui voyait à la même époque dans
d'autres pays, et en France même? La salle de théâtre du Globe était
peu commode, et la décoration y était rudimentaire. Grands sei-
gneurs, bourgeois, laquais, femmes et filles s'y coudoyaient ; et pré-
Digitized by VjOOQIC
&32 REVUE DES DEUX MONDES.
cisément parce qu'il fallait plaire à cette foule composite, Fart dn
théâtre était dédaigné des lettrés et tenu pour un art inférieur. Au
public ainsi composé il faut un genre de pièces oh se retrouvent
certains élémens essentiels et toujours les mêmes. D'abord des spec-
tacles violens et sanglans. a On en rencontrait sans cesse de très vio-
lens dans la vie et il en fallait de pires à la scène, sans quoi l'effet
eût été nul. » Puis ce sont les passages sentimentaux qui alternent à
merveille avec les spectacles d'horreur; le bruit, tantôt celui d'une
musique agréable et' tantôt celui des coups de tonnerre et des coups
de canon ; les rencontres surprenantes, les aventures incroyables, les
apparitions fantastiques; les jeux de mots et les calembours; les cou-
plets patriotiques, les scènes comiques mêlées aux tragiques, ou
plutôt les détails de la vie réelle représentés dans toute leur familiarité
et leur crudité; ajoutez enfin des intermèdes de pitreries : à Londres,
pas de tragédie sans clown.
Mais quoi! Il s'en faut que ce genre fût spécial à l'Angleterre et
inconnu ailleurs. Les élémens en sont justement ceux dont se com-
posait, en France même, le genre qui avait passionné et non lassé les
spectateurs du moyen &ge : les Mystères. Là aussi on prodigue les
scènes d'horreur : le rôle qu'on développe sans mesure, aân de réjouir
le public, est le rôle du bourreau. Les genres y sont mélangés, le lyrique
avec le dramatique, et le bouffon avec le sérieux. La peinture de la
vie réelle y est présentée avec une minutieuse exactitude, et le public
n'a pas de plus grande joie que de reconnaître le décor et les pra-
tiques de son existence journalière. La vogue des Mystères finit avec le
moyen âge ; mais du jour où les représentations en furent interdites, on
ne voit pas que l'état des mœurs en France fût pour chasser la rudesse
de la scène et préparer les âmes aux émotions douces. La seconde
moitié du xvi* siècle, désolée par les dissensions civiles et les guerres
religieuses est marquée par une belle explosion de sauvagerie et de
mœurs brutales. Le fait est que, si nous en jugeons par les pièces qui
nous sont parvenues d'Alexandre Hardy, le genre de pièces qui était en
possession de plaire aux spectateurs de l'Hôtel de Bourgogne ne dif-
férait pas essentiellement de celles qu'on représentait au théâtre du
'Globe. C'est le môme dédain des règles classiques, ce sont les mêmes
tueries sur la scène, entremêlées des mêmes bouffonneries, ce sont
les mêmes anachronismes, c'est la même iniraisemblance, et c'est la
même intempérance. Aussi bien, il n'y a rien là de particulier au
public du XVI* ou du xvn* siècle. Dans tous les temps et dans tous
les pays, la foule a les mêmes goûts, et l'exemple du moderne mélo-
Digitized by VjOOQIC
;j;'i:'^
REVUE LITTÉRAIRE. 933
drame en est bien la preuve. U lui faut des spectacles violons pour
secouer ses nerfs et lui donner l'agréable frisson de la peur , des
scènes sentimentales pour ménager un écoulement à ce trop-plein
d'émotion facile qui est en elle, des intermèdes de drôlerie pour re-
poser son attention. Et partout le public est foule. Le système du
drame anglais au xyi^' siècle est donc un système composé non pas du
tout à l'image de la foule anglo-saxonne, mais à Timage de toutes les
foules. C'est celui des Mystères, tel qu'on le retrouve dans l'Europe
tout entière ; c'est celui des mélodrames de tous pays et de toutes
langues. Système très défini d'ailleurs, qui a ses règles, ses procédés,
ses formules et ses lieux communs.
Or en présence de ce système, à Londres même et au temps de
Shakspeare, il y en avait un autre : celui des lettrés, celui des cri-
tiques et celui aussi de certains dramaturges, dont la renommée était
à peine inférieure à celle de Shakspeare. Les tragédies de Sénèque
avaient été traduites et étaient imitées. « Tous les critiques littéraires
anglais sont unanimes à louer l'art classique ; la Renaissance a étendu
ses enseignemens à la grande île et fait accepter son idéal par les con-
naisseurs et les gens de savoir. » Et c'est de cet art savant, choisi,
soucieux de l'observation et de la vérité, que Ben Jonson défendait les
principes contre Shakspeare dans les discussions ou ils bataillaient à
la Sirène. Qu'est-ce à dire? sinon qu'en Angleterre comme en France,
deux systèmes étaient en présence : l'un qui consiste à modeler l'art
dramatique sur les secrets désirs du public, l'autre qui consiste au con-
traire à imposer au public un art qui se recommande de la raison,
s'adresse volontairement à l'esprit non aux sens, élimine les élé-
mens de plaisir vain ou de basse curiosité. Entre les deux systèmes,
Shakspeare put choisir librement. Il se prononça pour le premier,
parce que plus ou moins confusément il le sentait en accord avec les
tendances de sa propre nature. Il lui donna la consécration de son
génie. Gr&ce à lui, le système dramatique du moyen âge, qui allait
périr sans avoir, ni en Angleterre ni en France, atteint à la forme
littéraire, entre enfin dans la littérature et s'épanouit dans un splen-
dide rayonnement d'art. L'œuvre propre de Shakspeare consiste à
avoir fait jaillir de l'ancien théâtre la valeur de littérature que des
siècles de gestation, des centaines d'œuvres et la longue collaboration
du public et des auteurs y avaient peut-être préparée, mais sans par-
venir jamais à l'en dégager. Lui seul a su tirer parti d'élémens qui
jusqu'alors étaient restés sans mérite d'art, qui plus tard devaient
tomber dans la parade ou dans la féerie. Rencontre géniale, à coup
Digitized by VjOOQIC
934 REVUE DES DEUX MONDES.
sûr, mais que rien n'autorise à déclarer fortuite et inrolontairp.
Ëtait-ce Ik ce que Voltaire Youlait donner à entendre, qnaud il
' traitait les drames de Shakspeare^ de pièces de la foire? En tout cas,
son œuvre nous deviendra singulièrement plus aisée à interpréter, si au
lieu d*y voir l'œuvre d'un génie impénétrable au nôtre parce qu'elle
en est séparée par la barrière infranchissable des races, nous la regar-
dons comme la plus magniflque expression d'un genre dont les mé-
rites et les défaOlances nous sont connus. Alors nous pourrons y
parler de beautés et de défauts. Par là encore s'explique l'histoire de
la renommée du poète en P^mce. Le théfttre classique s'étant consti-
tué précisément par opposition an système choisi et consacré par
Shakspeare, à mesure que s'affaiblissait l'idéal classique, nous deve-
nions plus accessibles à la beauté shakspearienne. Beaucoup des traits
qui nous déconcertent dans le génie de Shakspeare viennent de ce
qu'il a été façonné par une poétique très précise, mais très difKrente
de celle qui a triomphé chez nous. Ses contrastes et ses contradic-
tions résultent en partie des nécessités mêmes de cette poétique, et
sans qu'A soit nécessaire ni d'invoquer les exigences du tempérament
des spectateurs, ni de réclamer pour le poète le bénéfice de « l'imagi-
nation délirante » et de la frénésie. Les lois de l'esprit humain sont
partout les mêmes et celles de la composition littéraire ne changent
pas avec quelques degrés de latitude ; c'est un tort de croire que
Shakspeare forme à lui tout seul une catégorie qui mette en déroute
toutes nos ressources d'analyse. C'est en ce sens qu'il reste, encore
aujourd'hui, un progrès à accomplir aux critiques français de Shak
speare. Ds auront fait un pas décisif dans l'intelligence de son génie,
quand ils consentiront à l'aborder sans superstition et sans tremble-
ment, comme celui de Dante ou de Milton, et de Corneille ou d'Hugo,
à le résoudre en ses élémens, à montrer ses rapports avec les condi-
tions qui l'ont déterminé, et à reconnaître que, dans ce génie comme
dans celui de tous les grands maîtres de l'esprit humain, il n'y a rien
de mystérieux, — si ce n'est pourtant le fait lui-même du génie.
René Doukzg.
Digitized by VjOOQIC
REVUES ÉTRANGÈRES
LA FILLE DU POÈTE VINGENZO MONTI
Costanza MontûPerticari^ studio su documenti tnediti^ par Maria Romano. — *
Lettere inédite e sparse di Costanza Monii,raccolle da Maria HomanOi 2 vol.,
Rocca S. Gasciaoo» Librairie GappeJii, 1903-1904.
Le 6 juin 1812, dans la petite église du village de Majano, fut célé-
bré le mariage du comte Giulio Perticart avec le^signorina Costanza
Monti. La cérémonie eut un caractère tout intime, sans autres assistans
que les parens les plus proches des deux jeunes fiancés; mais on peut
bien dire que, de Venise à Naples, il n'y eut pas en Italie un seul lettré
qui ne s Intéressât à ce mariage, ne s'en réjouit, ne le saluât de ses
vœux. Car le marié, d'abord, Giulio Perticari, quoique à peine âçé de
trente ans, était connu déjà conmie un très savant érudit, un poète
remarquable, et surtout comme l'un des maîtres les plus parfaits de
cette belle langue italienne de la Renaissance qu'un groupe nombreux
d'enthousiastes s'efforçait alors de remettre en honneur : avec cela,
noble, riche, généreux, infatigable dans son zèle pour la gloire et la
grandeur littéraires de sa patrie. La mariée, d'autre part, était l'unique
fille de Vincenzo Monti, le plus grand et le plus célèbre des poètes
italiens du temps, et, en outre, l'un des plus influens protégés de
Napoléon, qui naguère l'avait nommé historiographe de son royaume
d'Italie. Mais, plus passionnément encore, toutes les sympathies
allaient à la mariée elle-même. On savait que, élevée auprès de son
père depuis sa sortie du couvent, elle avait fait voir de bonne heure
Digitized by VjOOQIC
936 REVUE^ DES DEUX MONDES.
une intelligence et un talent poétique extraordinaires; qu'elle lisait
à livre ouvert les auteurs grecs et latins ; que peu d'hommes l'éga-
lai^it pour la connaissance et la compréhension des vieux poètes
italiens, et, notamment, de Dante, dont elle avait fait son étude parti-
culière; et que déjà elle avait écrit de jolis sonnets, où se retrouvait,
avec plus de grâce féminine, l'impeccable maîtrise de style de son
père. On savait qu'elle s'entendait d'instinct à la peinture et à la mu-
sique, avec une âme ardemment éprise de toutes les formes de la
beauté. Et l'on savait enfin qu'elle était merveUleusement belle,
blonde avec les yeux noirs les plus magnifiques du monde, et si
noble et si douce, dans l'expression de son visage comme dans tous
ses mouvemens, que personne n'avait pu l'approcher sans en devenir
amoureux.
Dix ans plus tard, en 1822, cette même jeune femme attirait de
nouveau sur elle l'attention de l'Italie tout entière : mais Tancienue
sympathie s'était changée en un sentiment à peu près unanime de
répulsion et de haine. La belle Costanza Perticari-Monti se voyait
honteusement chassée de sa propre maison. Toute la famille de son
mari, tous ses amis, et jusqu'à ses plus intimes confidens, se détour-
naient d'elle , ne daignant point môme répondre à ses lettres. Ses
parens, en vérité, avaient consenti à le recueillir chez eux : mais eux
aussi l'accusaient, l'accablaient de reproches, ou bien lui faisaient
sentir par leur silence qu'ils la jugeaient désormais indigne de leur
affection. C'était la mort de son mari, survenue au mois de juin 1822,
qui avait déchaîné contre elle toute cette tempête : car sans cesse des
lettres manuscrites répandues de main en main, et bientôt suivies de
pamphlets imprimés, affirmaient qu'elle seule avait été cause de la
mort de Perticari, tant par le scandale de son inconduite que par la
façon inhumaine et brutale dont, en toute circonstance, elle l'avait
traité. Et il y avait plus : à l'autopsie du corps de Perticari, les mé-
decins avaient découvert dans l'estomac des taches brunes, qui pou-
vaient être le signe d'un commencement de gangrène, mais où l'on
pouvait voir aussi les traces d'un empoisonnement; et bien que le plus
considérable de ces médecins proclamât hautement le caractère na-
turel de la mort du mari de Costanza, la plupart des anciens amis
de celle-ci continuaient à croire et à répéter que, non contente d'avoir
causé la maladie de Giulio, c'était elle encore qui l'avait achevé en
lui donnant du poison.
Aujourd'hui, près d'un siècle s'étant écoulé depuis cette aventure
tragique. l'Italio a oublié la plupart des personnages qui s'y trou-
Digitized by VjOOQIC
REVUES ÉTRANGÈRES. 931
voient mêlés. Seul Yincenzo Monti garde encore un peu dé sa gloire
passée: sa Mtisogonia, sa Feroniade, ses hymnes en Thonneur de
Napoléon, môme sa traduction d'Homère, n'ont plus guère de lec-
teurs ; mais chacun, sans le lire, honore en lui l'un des principaux
rénovateurs de la poésie italienne. Giulio Perticari, lui, a définitive-
ment disparu : personne ne s'occupe plus de ses recherches philolo-
giques, de ses commentaires sur Dante et Pétrarque, de tous ces écrits
que les contemporains proclamaient égaux aux chefs-d'œuvre des
grands humanistes de la Renaissance. Et bien moins encore on a
gardé le souvenir des poésies et des travaux d'érudition de sa femme
Gostanza, dont un juge excellent, M. Ernesto Masi, dans une étude
récente de la Nuova Aniologia, • nous déclare qu'on n'y rencontre
absolument rien qui s'élève au-dessus d*une plate médiocrité. Fran-
cesco Cassi, le traducteur de la Pharsale, et qui fut l'un des plus
ardens accusateurs de la jeune femme; le savant marquis Antaldo
Antaldi, que Gostanza estimait et chérissait plus que tous les autres,
et qui, après avoir d*abord essayé de la croire innocente, a lui-même
fini par Tabandonner : aucune trace ne reste plus d'eux, dans la mé-
moire de leurs compatriotes. Mais le nom de la fille de Monti y survit
toujours, à défaut de ses œuvres; et toujours il survit entouré de
mystère, Topinion n'ayant pu se décider à choisir entre les accusa-
tions portées contre la jeune femme par presque tous les amis de
son mari et l'infatigable protestation qu'on sait qu'elle-même n a
point cessé de faire de son innocence, pendant les dix-huit années
de luîtes et de martyre qu'elle a eu à vivre après son veuvage.
Aussi comprend-on sans peine qu'une dame italienne de cœur gé-
néreux et d'ardente imagination, M"* Maria Romano, ait un jour
éprouvé le désir de pénétrer ce mystère, et de reconstituer toute
vivante devant nous la véritable figure de Gostanza Monti. Dans les
archives publiques et privées du royaume, à Florence et à Pesaro,
à Bologne et à Vicence, partout où elle pouvait espérer de trouver
quelque document relatif à la vie de son héroïne. M"* Romano s'est
rendue en personne, copiant et contrôlant, ne négligeant aucune
démarche pour se renseigner. Et c'est le résultat de ses recherches
qu'elle nous offre maintenant, en deux volumes qui s'éclairent et. se
complètent l'un par l'autre : le premier consacré à la biographie de
Gostanza, Tautre uniquement formé de ses lettres, en majeure partie
inédites. Gomment supposer qu'un aussi beau zèle n'ait pas sa récom-
pense, et que, grâce aux travaux de M"* Romano, le secret de la fille
de Monti ne nous soit pas enfin découvert?
Digitized by VjOOQIC
938 REVUE DES DEUX MOIVDES.
Hélas r il faut pourtant reconnaître qat oe seûret demeure tout
entier. Ou plutôt il y a, en effets l'une des accusations portées contre
la jeune femme, et la plus grave de toutes, que nous savo^8 déaonnais
absolument fausse : Costanza, cala parait certain, n*a jamais tenté
d^émpûisonner son mari. C'est ce qu avait affirmé déjà, comme je i'aî
dil, le célèbre médecin et professeur Tommasinii de BologuOi qui
avait vu le mourant à ses derniers jours ; et en vérité ni la conduite
de Gostanssa avant et après la mort de son mari^ ni 4e récit la plus
détaillé des circonstances de cette mort, ne permettent de supposer,
si peu que ce soit, qu'elle ait pu y prendre une part criminelle. Sur ce
point la lumière est faite définitivement. Mais Costanza Monti, si certes
elle n'a pas empoisonné son mari, est-elle cependant tout à fait innq-
eente de sa mort? NVt-elle pas contribué, par son indifférence ou sa
dureté, par les chagrins de tout genre qu'elle lui a causés, à aggraver
son mal et à hâter sa fin? M"* Romano, avec un beau courage, sou-
tient qu'il n'y a pas l'ombre d'un reproche qu'on ait le droit de lui
adresser: que, loin d'avoir été une femme criminelle, pas une fois elle
n'a cessé d'être la plus vertueuse des femmes ; et que toutes les accu-
sations qu'elle a eu à subir, et l'épouvantable supplice qu'elle a enduré,
tout cela est uniquement le fait d'un complot ourdi contre elle, avec une
méchanceté et une habileté infernales, par des hommes qui la haïssaient
pour s'être refusée à devenir leur mallresse. Voilà ce qu'elle soutient
éloquemment, aussi bien dans la biographie de Costanza que dans
la préface et les notes du recueil de ses lettres : mais, hélas I elle ne
parvient pas à nous le prouver, et tout notre bon vouloir ne nous
suffit point pour pouvoir accepter l'image, qu'elle nous offre, d'une
malheureuse femme parfaitement sage et bonne, n'ayant contre elle
que sa grâce même, et victime d'une fatalité sans pareille au monde.
A chaque page de son récit, nous rencontrons des obscurités ou des
contradictions qui nous mettent en défiance ; nous avons l'impression
qu'elle ne nous dit point tout, s'étant sans doute elle-même aveuglée
d'avance sur tout ce qui pourrait nuire à son héroïne; et quand en-
suite nous prenons les lettres de Costanza Monti, nous y voyons bien
que la malheureuse proteste obstinément de son innocence : mais ses
protestations sont le plus souvent si emphatiques, et si embrouUléee,
et rédigées, d'une lettre à l'autre, en des phrases si pareilles, que
nous avons peine à y sentir un accent réel et profond de sincérité.
Au reste, et malgré tout le zèle de M*^* Romano, une très impcw-
tante série de lettres de Costanza semble lui être restée inconnue :
lettres écrites par la jeune femme, entre 1819 et 1823, à un prêtre de
Digitized by VjOOQIC
REVUES ÉTRANGÈRES. 939
Savignano, Tabbé Bignardi, (pi'elle vénérait inflnimeBt, et qui sans
douto était son confesseur. Des extraits de ces lettres viennent d'èti'e
publiés par M. Masi (i); et je crois bien que Tune d'entre elles, datée
du milieu de juillet 1822, vaut plus à nous faire connaître les véri<-
tables sentimens de la malbeureuse femme que toutes les protesta-
tions prodiguées ensuite par elle, dans ses lettres à sa famille et aux
amis de son mari. En voici tout au moins les passages principaux :
Mon cher ami, oh I qne le monde est méchantl Si tu savais tout ce que
je suis contrainte à souffrir, ton cœur excellent en gémirait. Il est bien vrai
que, devant Dieu, je mérite pis encore ; mais quel droit ont les hommes
d'aggravef ma conduite par les plus noires calomnies? Ne leur suffit-il point
de mon horrible disgrâce? Certes, il n'est pas au pouvoir des hommes
d'accroître les reproches que je me fais i naLoi-même,car cpux-ci ne cessent
point de, me déchirer Tàme ; mais il est en leur pouvoir de me faire, devant
le monde, plus coupable que je ne suis :et c'est à quoi ils réussissent d'une
façon infernale... Mille passions contraires tempêtent en moi... Giulio, oui,
Giulid lui-même, du sein de Dieu, doit rendre maintenant justice à mon
cœur : il voit que celui-ci n'a jamais eu de part dans mes chutes ; et que,«si
seulement je Tavais mieux connu, je ne me serais point précipitée sur la
trace de perdition, et que jamais il n'aurait eu à répandre une larniepar ma
faute I
Je t'ai écrit hier la conduite déloyale du rousîn de mon mari à moii
égard. Je t'ai dit que, sous mille prétextes, il différait son retour à Pesaro,
pour me remettre les papiers de Giulio. Or je sais qu'il est secrètement venu
ici, a remis les susdits papiers entre les mains de mon beau-frère, et a dis-
paru de nouveau, sans môme monter faire visite à mon père... Tout ^e re-
tourne à mon détriment : tous sont déchaînés contre moi. J'ai vu le pro-
fesseur Tommasini : il m'a avoué que la façon dont on a soigné le pauvre
Giulio a eu pour effet de le tuer. Je lui ai raconté ce que j'avais voulu faire
moi-même; et il m'a répondu que cela n'aurait pas suffi, vu la faiblesse du
malade; mais il a ajouté que, du moins, ce que j'avais fait était toutes
choses indiquées... Aujourd'hui, on cherche à cacher les observations faites
à l'autopsie. Pourquoi tant de mystères ? Oh I si je devais tout te dire, je n'en
finirais plus ! Jamais je ne me pardonnerai d'avoir été la première cause de
sa maladie : mais quand je songe que celle-ci a été rendue incurable pat
l'ignorance de ceux qui l'ont assisté, ma douleur devient presque du déses-
poir. 0 mon Giulio, mon cher Giulio I Dieu ne m'a point permis de racheter
sa vie par la mienne, parce que, peut-êlre, ma mort eût été une peina insuf-
fisante pour mes fautes... Conseille-moi dans ma misère! Dieu voit la pureté
de mes intentions! Prie Dieu pour celui qui, je l'espère, prie pour nous;
et souviens-loi aussi de moi, Tinfortunée! El que ce que je l*ai dit ne sorte
pas de ton cœur! Adieu, mou cher ami et bienfaiteur, aime ta pauvre
Constance!
(1) Nuova Antoîogia *du *l*'*août 1904. Cest probablement au môme abbé Bi-
Digitized by VjOOQIC
940 PEVUR DES DEUX MONDES.
La femme qui écrivait cette lettre, en uu tel moment, — quand
déjà elle se savait sous le coup des plus terribles soupçons, — ne pou-
vait pas se croire tout à fait innocente, au secret de son cœur. Et ce
n'est pas le seul aveu qui lui soit échappé. « Ëcoutez-moi tous!
s'écriait-elle au pied du lit de mort de son mari, c'est moi qui ai fait
mourir le pauvre Giuliol » Après quoi elle s'enfuyait d^auprès du
cadavre, allait se cacher à Savignano, à Cesena, faisant ce qu'elle-
môme, dans une de ses lettres à Tabbé Bignardi, a naïvement appelé
un « faux pas. » Toute sa conduite au lendemain du drame atteste
clairement la conscience, peut-être môme excessive, qu'elle avait
d'ôtre « la première cause » de la maladie de Perticari. Et le « faux
pas » dont elle s'accuse est venu après bien d'autres, que nous devi-
nons jusque sous le plaidoyer de M^^* Maria Romano, et dont le sou-
venir, en présence de la catastrophe finale, a dû provoquer chez elle
des remords d'autant plus affireux que, avec tout cela, elle n'avait
jamais cessé d'aimer l'homme qu'elle se reprochait d'avoir fait
mourir.
Le fait est que l'histoire des dix années de son mariage nous appa-
ratt tout entière comme un prologue continu de cette double cata-
strophe ; et je crains bien que M*^* Romano ne reste toujours setile à ne
voir en elle que la victime d'un complot, savamment échafaudé sur
des calomnies. Mais en môme temps l'histoire de ces dix années,
comme aussi de la période qui les a précédées, nous apprend quelle
grosse part de responsabilité revient à d'autres qu'elle, dans les fautes
de toute espèce qu'elle a pu commettre, et combien nous avons le
devoir de la plaindre, pour coupable qu'elle soit : car de celle-là nous
sentons vraiment qu'elle a été une victime, et la victime non pas d'une
mystérieuse fatalité, comme l'imagine M"* Romano, mais d'une édu-
cation déplorable, avant et après son mariage, d'un manque à peu
près absolu de direction morale, de la négligence ou de la légèreté
imprudentes de son père et de son mari. « Je te recommande ma
Costanza, — écrivait Monti à son gendre au lendemain du mariage. —
Sois indulgent pour ses défauts et cultive son cœur, que je sais être
foncièrement bon 1 Et rappelle-toi bien que la plus grande partie des
fautes que commettent les femmes sont avant tout notre ouvrage ! »
Le malheur est que ni Monti lui-même, ni Perticari, ne se sont souciés
de mettre en pratique ces sages conseUs.
gnardl qu'était adressée une des lettres les plus intéressantes du recueil de
M^** Romano, et dont celle-ci nous dit qu'elle n'a pu en découvrir le destinataire
(pages 133 et suivantes).
Digitized by VjOOQIC
REVUES ÉTRANGÈBE8. '941
Monti, d'abord, le père de Coslanza, s'occupe si peu d'elle qu'il
ignore jusqu'à son &ge. « Je m'étais figuré qu'elle avait atteint ses
quinze ans, écrit-il à son frère en 1805; mais je vois, par son acte de
baptême, qu'elle n'en a que treize. » Et il ajoute : « Tant mieux pour
son éducation, et pour avoir le temps de lui trouver un mari ! » Puis,
lorsque, l'ayant retirée du couvent, il découvre sa merveilleuse beauté
et la richesse de ses dons, il n'a plus d'autre pensée que de hd a trouver
un mari » qui veuille la prendre sans dot, et l'entretenir avec tout le
luxe qu'il désire pour elle. « Il y a ici quelqu'un qui a jeté les yeux sur
ma Coslanza, écrit-il en 1806, et qui m'a fait parler pour l'avoir en ma-
riage. En vérité l'&ge de la petite est encore bien tendre (elle avait alors
quatorze ans) : mais si le parti, après renseignemens pris, se trouve
être tel que je le souhaite, il ne me sera pas difficile de dire oui, sauf
pourtant le goût de l'enfant, à qui je ne veux point faire violence. »
Encore ne craint-il pas autant qu'il le dit de « faire violence au goût
de son enfant. » Il l'empêche tour à tour d'épouser deux jeunes gens
qu'elle serait prête à aimer, son cousin Giovanni et l'érudit grec
Mustoxidi, simplement* parce que ni l'un ni l'autre ne lui semblent
assez riches. Et 0 s'empresse au contraire de favoriser les projets du
comte Perticari, bien que celui-ci lui ait avoué qu'il vient d'avoir un
ffls, d'une maltresse, et bien que la jeune fille ne manifeste aucun
« goût » pour ce nouveau parti. Longtemps même la froideur de
Costanza fait hésiter le jeune prétendant, et retarde la conclusion du
mariage. « La tristesse de Costanza, — écrit Giulio Perticari au début
des fiançailles, — doit avoir pour cause le décret paternel qui lui
impose un mari... Et si sa raideur ne se change pas, si elle ne montre
pas une vraie joie de cette alliance, si sa mélancolie continue à trahir
son cœur, mes soupçons se transformeront en certitude. » Enfin l'au-
torité de Monti achève de persuader la jeune fille : elle consent à
oublier son pauvre Mustoxidi, pour s'efforcer d'aimer l'homme qu'on
lui impose; et le mariage se trouve conclu. « Après avoir immolé
son talent et sa réputation à Plu tus, il ne manquait plus à Yincenzo
Monti que de sacrifier à la même divinité sa fille et son ami ! » Ce
sévère jugement du poète florentin Niccolini nous est confii mé par
tous les faits que nous racontent les premiers chapitres de la biogra-
phie de M"* Romano.
J'ajoute que, certainement, ni Yincenzo Monti ni sa femme ne se
sont beaucoup souciés de préparer leur enfant aux devoirs nouveaux
qui s'ouvraient devant elle. Dénué lui-même de tous scrupules mo-
raux, le père a dû se contenter d'apprendre à sa fille le latin et la pro-
Digitized by VjOOQIC
042 REVUE DES DEUX MONDES.
flodie ; tandis que la mère, dont la valeur morale était peut-être plus
douteuse encore, n'a guère eu à lui apprendre que l'amour du luxe,
la coquetterie, et Tart de séduire les hommes tout en les méprisant.
Si bien que, à comparer l'âme de la jeune femme avec celles des
parens qui Tout élevée, on se demande d'où ont pu lui venir les pré-
cieuses qualités que, malgré ses fautes, on découvre chez elle : son
désintéressement et sa générosité^ son horreur passionnée du men-
songe^ le penchant tout chrétien qui, plus tard, Ta portée sans cesse
davantage au pardon des offenses et à la dévotion.
Tout cela lui est venu sans doute, en partie, de sa nature, mais
peut-être le germe qu'elle en avait se sera-t-il développé sous Tin-
fluence de l'exemple et des enseignemens de son mari : car celui-ci,
à l'opposé des parens de Costanza, parait bien avoir été un honmie de
sentimens délicats et nobles, digne de la vieille race d'honnêtes gens
dont il était issu. M"* Romano lui reproche d'avoir été avare ; mais sa
femme, au contraire, s'est plainte à plusieurs reprises de sa prodi-
galité. Je ne vois pas non plus qu'on puisse lui faire un grand crime
d'avoir, d'abord, caché à sa jeune femme qu'il avait eu d'une autre
femme un enfant naturel, et, plus tard, de s'être intéressé au sort de
cet enfant. Et non seulement, de l'aveu de tous, il est toujours resté
fidèle à Costanza depuis son mariage, mais il Ta aimée, jusqu'au
bout, de l'amour le plus tendre et le plus indulgent : à tel point que,
lorsqu'enfin elle est accourue près de lui, à la veille de sa mort, il Ta
accueillie dans ses bras avec des larmes de joie, oubliant tout ce
qu'on avait pu lui dire contre elle, et tout ce qu'elle-même avait fait
contre lui.
Malheureusement il aimait trop sa femme pour s'a\aser qu'elle
n*était encore qu'un enfant. Au lieu de travailler d'abord à la former et
à se l'attacher, il s'est empressé de l'entourer d'un groupe brillant do
jeunes hommes, la forçant à les tutoyer, à les traiter en camarades, à
vivre avec eux dans une familiarité continue. Rien de curieux comme
les lettres de Costanza, dès le lendemain de son mariage, aux anciens
compagnons de plaisir de son mari; elle les invite à venir distraire sa
solitude, leur fait des querelles de jalousie quand ils espacent leurs
visites, termine en les assurant de son « fidèle amour. » Tout cela le
plus innocemment du monde, nous le sentons bien ; mais peu à peu,
par la force des choses, elle en arrive à prendre avec ses amis deux
tons différenss suivant que ses lettres risquent ou non d'être lues de
leurs femmes, ou de son mari. Un jour, ce dernier ayant installé chez
elle un improvisateur florentin^ la jeune femme s'aperçoit que ce bel-
Digitized by VjOOQIC
r
REVUES ÉTRANGÈRES. 943
l&tre lui fait la cour, et qu'elle^môme n'est pas audsi Insensible qu'elle
le devrait & ses attentions. Dans un mouvement d'alarme ingénu^ elle
se jette aux pieds de son mari, lui avoue son secret, le supplie
d'éloigner d'auprès d'elle cet hôte dangereux ; mais l'imprudent mari
se moque de ce qu'il prend pour une exaltation romanesque; et, non
content de garder chez lui l'improvisateur durant tout le séjour de
celui-ci à Pesaro, il veut encore que Gostanza l'accompagne h Milan,
où, d'ailleurs, la bassesse d'àme du beau Florentin finit par la guérir
tout à fait de cette première faiblesse. Une autre fois, c'est le Jeune
Rossini qui revient à Pesaro, sa ville natale ; les Perticari s'empressent
de le loger chez «ux; et la femme de chambre voit, un matin, sa
maltresse se jeter sur le lit où a dormi le compositeur, afin, dit-elle,
« d'essayer de faire passer en elle, par ce contact, un peu de son
génie. » De cela comme du reste le mari ne fait que rire. Lorsque la
fameuse Caroline de Brunswick, princesse de Galles, se fixe à Pesaro
et y ouvre sa cour, les Perticari figurent aussitôt parmi- ses intimes,
sauf pour les deux femmes à se fâcher, peu de temps après, et à com-
mencer l'une contre l'autre une campagne de diffamation assez scan-
daleuse. Sur le rideau du nouveau théâtre de Pesaro, Perticari fait
peindre le portrait de sa femme en Sapho. Et il rit encore quand il
apprend qu'un certain Paolino Giorgi se vante, par toute la ville, d'avoir
été l'amant de sa Gostanza.
Ge Giorgi mentait : Gostanza 'l'affirme dans ses lettres, et nous
l'en croyons volontiers. Malgré toutes les tentations qu'on se plaît à
multiplier autour d'elle, an sentiment inné de ses devoirs la retient
encore; et peut-être aussi subit-elle l'excellente influence de l'homme
qu'elle s'est choisi pour « ami de cœur, » le marquis Antaldo Antaldi,
qui parait bien avoir été, avec Giulio Perticari, la seule honnête figure
de tout ce groupe de savans et galans gentilshommes pèserais. Elle
reste fidèle à son mari : mais sa vertu lui pèse, et elle s'ennuie. « C'était
la femme la plus bizarre que j'aie rencontrée, — a raconté plus tard
Rossini. — Elle ne cessait point de faire des folies, ni de se fâcher contre
son mari; et le pauvre Oiulio venait me prier de la rendre plus calme. »
Voilà exactement où eu était le jeune ménage, quand tout à coup Gos-
tanza, dans les premiers mois de 1818, se mit en tète que son ennui
était dû au séjour de Pesaro, et se dissiperait si seulement elle pouvait
aller habiter Rome. Depuis lors, on peut dire vraiment que le « pauvre
Giulio » n'eut plus un instant de tranquillité. En vain il s'enfuyait à la
campagne, poiu: échap*per aux instances et à la mauvaise humeur de
ta femme : celle-ci lui écrivait tous les jours des lettres tantôt mé-
Digitized by VjOOQIC
944 REVUE DES DEUX MONDES.
chantes, tantôt flatteuses et pleines de tendresse, maïs toutes ayant
pour unique objet de le décider au voyage de Rome. Elle lui disait,
par exemple :
Je te prie, mon cher Gîulio, de bien réfléchir; et si tu ne peux pas me
déloger pour toujours de Pesaro, fais au moins que je respire pendant
quelques mois, et puis je me contenterai de revenir dans ce tombeau et
d'y mourir. Tu sais que j'ai toujours fait miennes toutes tes volontés : tu
peux donc être tranquille aussi pour Tavenir, et savoir que, du moment où
tu me diras : « Revenons à Pesaro 1 » je ne te ferai aucune opposition.
Ou bien encore elle termine ainsi une lettre particulièrement
aimable : « Viens, viens, viens, viens, viens, viens, ^âens, viens, viens,
viens, tout de suite, tout de suite, tout de suite, tout de suite, tout de
suite, et que Dieu te bénisse! Adieu : Ta Constancb. » Après quoi elle
ajoute, immédiatement : « P.-S, — Figure-toi que Tabbé Guidi a
découvert à Rome, pour les Felici, deux bonnes chambres bien meu-
blées, éclairées, et un petit salon en commun avec d'autres étrangers :
lequel appartement se trouve admirablement situé; et, tout cela,
devine pour quel prix? pour huit écus par moisi » De telle sorte que
le mari, décidément vaincu, finit par consentir au départ pour
Rome.
Costanza Monti a toujours dit elle-même que ce séjour à Rome
avait été le désastre de sa vie, l'origine et la cause de tous ses mal-
heurs. Du moins voyons-nous que, arrivée 'à Rome, elle s'y est tout
de suite ennuyée autant et plus qu'à Pesaro, et que bientôt elle a re-
commencé à persécuter son mari pour quitter Rome, comme elle
Pavait fait pour y parvenir. Mais son mari, évidemment, tout en Tai-
mant toujours, s'était un peu fatigué de ses persécutions. Que s'est-il
passé là, au juste, qui les a refroidis? Une légèreté de Costanza,
désormais privée des sages conseils de son cher Antaldi? Ou bien
simplement un surcroit de dureté pour « le pauvre Giulio, » qui
s'était vu forcé de lui avouer, à ce même moment, l'existence d'un
fils né avant leur mariage? Sans compter que Monti, chose facile à
prévoir, ne faisait point mine de vouloir payer à son gendre la petite
dot naguère promise à sa fille. Quoi qu'il en soit, les lettres écrites
de Rome par Costanza deviennent de jour en jour plus sombres et
d'un accent plus désespéré. Elle s'y plaint de tout et de tous : mais
on devine que c'est surtout de son mari qu'elle aimerait à se plaindre.
Et nous y apprenons, d'autre part, que Giulio est souffrant. —
malade imaginaire, croit-elle: ce qui nous permet d'imaginer de
Digitized by VjOOQIC
REVUES ÉTRANGÈRES. 945'
quelle façon elle doit raccueillir, quand il lui parle de ses inquié-
tudes. Enfin, après deux ans d'absence, le couple revient à Pesaro :
mais combien changé de ce qu'il était au départ pour Rome 1 Le mari
a déûnivemenl perdu son ancienne confiance dans Taffection de sa
femme; il s*est déshabitué de chercher en elle une collaboratiice
et une confidente; il s'éloigne d'elle, instinctivement, se résigne à
souffrir en silence de sa double maladie corporelle et morale. La
femme, déçue et ennuyée, rendue plus faible encore par le sentiment
de sa solitude, — et du reste plus belle, plus séduisante que jamais, —
est prête pour le premier amant qui voudra la prendre.
Qu'elle ait eu des amans, après son retour à Pesaro, et jusqu à
la mort de son mari, c'est de quoi l'on ne peut guère sérieusement
douter. Il est vrai que son histoire, durant ces deux années, est loin
de nous apparaître avec la même clarté qu'elle nous est apparue
jusque-là, grâce à. ses propres lettres et aux souvenirs des témoins de
sa vie. Ceux-ci ne nous parlent plus d'elle qu'à mots couverts, ou
bien avec un parti pris évident de l'accuser ou de la défendre ; et elle-
même, dans ses lettres, a désormais im ton affecté et contraint où
rien ne subsiste plus de son exubérante franchise de naguère. Mais
le peu que nous savons suffit pour deviner que sa conduite est main-
tenant devenue on scandale public. Tantôt nous la voyons se compro-
mettre avec un gros receveur des finances, qui la poursuit, en plein
jour, par les rues de la ville. Une autre fois, le soir, dans la cam-
pagne, le colonel Busi la rencontre en train de se quereller avec un
certain Gavelli, qui, tout à coup, la frappe violemment du poing et
s'enfuit en la couvrant d'injures. La malheureuse, nous le sentons, a
cessé de s'appartenir : ime véritable folie s'est emparée d'elle, dont
elle ne s'éveillera plus que sous le choc soudain de la catastrophe.
Le mari, de son côté, pendant ces deux années, continue à souffrir
de la maladie de foie qu'il a rapportée de Rome, — et dont sa femme,
comme nous avons vu, s'accusera ensuite d'avoir été « la première
cause. » 11 s'inquiète, se désole, pleure : et sa femme persiste à se
moquer de sa « mélancolie, » comme il 9*est moqué trop longtemps
des craintes ou des tentations qu'elle lui confessait. A tous ses amis
elle répète que la maladie de Giulio est absolument imaginaire, u Ou
a consulté plusieurs médecins, écrit-elle, et tous ont répondu la même
chose, lui assurant qu'il finira par être atteint d'une maladie série a^e
s*il ne s'enlève pas de la tête la peur d'être déjà sérieusement ma-
lade. » Jusqu'au bout, avec un aveuglement incroyable, c'est sur ce
ton qu'elle va parler de la santé d'un homme qui se meurt, épuisé,
TOMB xxui. — 1904. 60
Digitized by
GoogI(
9f46 REVUE DES DEUX M09IS68.
laéanti, devenu d*ime maigreur et d'ane pâleur effrayantes. Elle le
q[aitte pendant des semaines pmir accompagner à Boiogoe son père,
quoi veut se faire opérer d'ane fistule k rœil. Et voici la dernière
lettre qu'aile kû émt, de Sav^nano, le i 1 mai 182^, c'est-à-dire quand
GéuUo n'a plus que qudques jours à vivre :
Mon cher mari, Votre lettre du 8 m'apprend que vous n'avez pas reçu
celle que mon père vous a écrite avant de quitter Bologne... Je suis très
fâchée de vous savoir encore malade. Si vous croyez que mon assistance
paisse tous f)&ire quelque plaisir, écrivez-le-moi, et je laisserai volontiers
ma chère solitude d'ici pour aller m*acquitter de mon devoir. En tout cas^
je vous prie de me tenir au courant de votre santé, et de bien vous saigner.
Ps^^a m'a écrit deox lignes de Milan, mais sans rien me dire de l'opinion
des médecins sur son mal. Ce silence me tient en grande inquiétude. De-
main, sans doute, j'aurai des nouvelles de l'opération : je tremble à cette
seule pensée. De tout ce qu'il m'écrira vous serez informé. Tâchez de vous
guérir, vous aussi, et croyez-moi votre épouse dévouée, Gostanza.
Et cependant elle aimait son mari : de cela non plus 11 ne nous est
point permis de douter. Gomme elle le dit dans sa lettre à raM>é
Bignardi, « son cœur n'a pas eu de part dans les fautes qu'elle a c(»tt-
mises. » Et nous avons la certitude qu'elle ne ment pas, lorsque, jus-
qu'à la fin de sa vie, elle affîrme que sa plus affreuse angoisse ne
vient pas autant des accusations élevées contre elle, ni de sa pauvreté
et de sa solitude, ni même de ses remords, que de la « torturante
pensée » qu'elle n'a plus auprès d'elle le seul homme qu'elle ait aimé,
celui qu'elle aime toujours. Qu'on imagine donc ce qu'ont dû être
pour elle les dix-huit années qu'elle lui a survécu I Qu'on se .la repré-
sente abandonnée de tous, exposée aux reproches continuels de ses
parens, réduite bientôt à ne plus même trouver personne qui veuille
l'écouter : mais surtout contrainte à protester sans trêve de son inno-
cence, tandis qu'une voix secrète lui affirme qu'elle est coupable, —
autrement qu'on ne l'accuse de l'être, mais non moins gravement I
Expiation égale, certes, sinon supérieure, à ce qu*a pu. être la faute;
et ainsi une profonde pitié est le seul sentiment que nous laisse, en
fin de conqite, toute l'histoire des erreurs et des souffrances de Cos-
tanza Monti.
T. DE Wyzewa.
Digitized by VjOOQIC
CHRONIQUE DE LA QUINZAINE
14 octobre.
L'arrangement que nous venons de conelure avec TEspagne, à
propos du Maroc, comprend deux parties, dont Tune est publique et
l'autre secrète : il nous est donc impossible d'émettre un jugement
sur l'ensemble. Lorsque nous parlerons de la partie secrète, nous
ne pourrons le faire que d'après les bruits qui courent; mais, comme
ces bruits sont confus et quelquefois même contradictoires, et
comme, au surplus, il y aurait peut-être des inconvéniens à essayer
de les trop préciser, nos observations conserveront nécessairement un
caractère hypothétique. Nous avons entendu émettre l'avis que, sous
un gouvernement d'opinion comme la République, il était difficile d'ad-
mettre que la connaissance d'engagemens aussi importans, et peut-
être aussi graves, fût soustraite aux Chambres. On ne saurait nier que
toute cette affaire du Maroc n'ait été conduite avec beaucoup de mys-
tère. C'est à peine si, dans les discussions parlementaires, il y a été
fait quelques allusions plus'ou moins directes. En réalité, les Chambres
ont laissé au gouvernement pleine liberté d'agir, sans pouvoir toute-
fois lui laisser en même temps toute la responsabilité. Le Parlement
n a éprouvé aucun désir que le gouvernement s'en expliquât au préa-
lable avec lui, et, lorsque les résultats acquis ont été partiellement
connus, l'opinion et* le Parlement s'en sont montrés satisfaits. M, le
ministre des Affaires étrangères a poursuivi sa tâche avec une grande
fixité dans les vues et une ténacité encore plus grande dans la volonté.
Il est arrivé Jusqu'ici à ses fins, qui consistaient tout d*abord à déga-
ger, à débarrasser pour nous la question marocaine des compétitions
Digitized by VjOOQIC
948
REVUE DR8 DEUX MONDES.
fen-
des autres puissances. Il reste maintenant à aborder la question en
elle-même. Quant au secret qui plane sur nos engagemens, la Consti-
tution l'autorise. L'article 9 de la loi du 16 juillet 1875 sur les rap-
ports des pouvoirs publics énumère les traités qui ne deviennent
définitifs qu'après avoir été votés par les deux Chambres, et celui dont
il s'agit en ce moment ne rentre pas dans cette catégorie : il rentre
dans celle des traités dont le Président de la République « donne con-
naissance aux Chambres aussitôt que l'intérêt et la sûreté de TËtat le
permettent. » Et qui est juge de cette opportunité? Le gouverne-
ment seul. Entre le gouvernement et les Chambres, c'est affaire de
confiance.
Le ministère était donc dans son droit strict en concluant avec
l'Espagne une convention secrète. 11 n'en était pas de même de notre
arrangement avec l'Angleterre, ou du moins de certaines de ses par-
ties, notamment de celles qui se rapportent à Terre-Neuve et à des
modiCcations territoriales en Afrique : aussi l'arrangement anglo-
français, qui a déjà été soumis au Parlement britannique, devra-t-il
l'être au nôtre, et le plus tôt sera le mieux. On n a pas oublié qu'il
y était fait mention expresse de celui que nous devions conclure ulté-
rieurement avec l'Espagne. L'Angleterre, en se mettant d'accord avec
nous sur le Maroc, tenait à témoigner une dernière fois à l'Espagne
l'intérêt qu'elle prenait à ses intérêts : mais, quand bien même l'An-
gleterre n'aurait pas conservé ces sentimens à l'Espagne, nos dispo-
sitions à l'égard de celle-ci auraient été exactement les mêmes. Voilà
4e longues années que nous considérons TEspagne comme une amie.
Nous avons été pour elle de bons voisins en Europe, et, partout ail-
leurs, nous lui avons rendu cordialement service chaque fois que l'oc-
casion s'en est présentée. 11 ne pouvait donc entrer dans notre esprit
de méconnaître ses intérêts au Maroc; mais, au moment où nous enta-
mions une politique plus active au Maroc, il était naturel et légitime
de sa part qu'elle désirât s'en expliquer avec nous. Elle possède
quelques petits territoires sur la côte méditerranéenne du Maroc;
un nombre relativement considérable de ses nationaux habitent ce
pays où ils apportent du travail; enfin, il faut bien le dire, à côté
des intérêts concrets qu'elle y a réellement, une longue tradition
historique l'a habituée à considérer certains territoires marocains
comme plus spécialement dévolus à son influence, dans un avenir
qui restait d'ailleurs indéterminé. Ce sont là des faits dont nous
devions tenir compte. Notre amitié sincère pour l'Espagne nous y
inclinait spontanément, et l'idée de la voir associée un jour à notre
Digitized by
Google
. REVUE. — CHRONIQUE* 949
tâche civilisatrice n'avait rien en soi qui pût nous, déplaire. Notre
arrangement avec elle s'inspire de ces sentimens.
Nous avons, — probablement, car ici nous entrons dans la partie
réservée de la convention, — nous avons fixé les limites de la région
où ces intérêts ont un caractère réel. Et enfin, cet avenir qui était
jusqu'ici indéterminé, on assure que nous en avons déterminé
l'échéance, en la reportant à un certain nombre d'années. Si tout cela
est exact, il faut convenir que l'Espagne n'a pas à se plaindre de nous,
puisqu'elle est appelée à recueillir un jour les bénéfices d'im^ poUtique
dont nous gardons, en attendant, toutes les charges. Dan^ la période
qui s'ouvre, notre influence doit, en effet, rester prépondérante sur le
Maghzen, et on comprend ce que cela signifie : cette prépondérance ne
peut être efficace que si elle s'exerce seule. L'Angleterre l'a reconnu;
l'Espagne le reconnaît à son tour. Elle adhère en termes formels, et,
cette fois, en termes publics, à la Déclaration franco-anglaise du S avril
dernier, dont l'article 2 est ainsi conçu : « Le gouvernement de Sa
Majesté britannique reconnaît qu'U appartient à la France, notamment
comme puissance limitrophe du Maroc sur une vaste étendue, de
veiller à la tranquillité de ce pays, et de lui prêter son assistance pour
toutes les réformes administratives, économiques, financières et mi-
litaires dont il a besoin. » Rien n'est plus clair : la situation privilé-
giée de la France au Maroc, consacrée d'abord par l'Angleterre, l'est
aujourd'hui par l'Espagne. Et il ne peut s'agir ici d'un condominium :
nous assumons la totalité de la besogne dans la totalité du territoire.
Au reste, ce qui s'est passé à propos du dernier emprunt marocain
prouve évidemment que tout le monde l'a entendu ainsi. Cet emprunt
n'a pas seulement pour objet de pourvoir aux besoins immédiats du
Maroc, mais encore de convertir toute sa dette antérieure, afin de la
mettre entièrement entre des mains françaises. Les douanes maro-
caines devant servir de gage à ce dernier empruqt qui prend la place
de tous les autres, nous les avons réorganisées, et, en le faisant, nous
avons accompli seuls une tâche, dont tout le monde est d'ailleurs
appelé à profiter. Toutes les puissances qui font du commerce avec
le Maroc ont effectivement le même intérêt à ce que les douanes
soient placées sous le contrôle d'and puissance européenne. Dans
cette première application de notre politique marocaine, on voit déjà
apparaître le caractère qu'elle ne cessera pas de manifester par la
suite. Nous avons l'initiative, la responsabilité, l'action enfin exclusive
de toute autre; mais le bénéfice n'est pas seulement pour nous, il est
pour tous.
Digitized by VjOOQIC
9S0 RETUE DES DEUX MOZ<iDiLB.
A vons-BMs besoin de dire qu'il est surtout pour le Maroc? H suffît,
pour s'en rendre compte, de lire la Déclaration qui vient 4!âkre signée
par les gouvemenidns espagnol et français. Nous aurions peut-être dû
la reproduire en commençant, car elle est courte et c'est la seule
partie de Tarrangement qui nous soit connue; mais elle sera mieux
comprise maintenant. En voici le texte :- « Le gouvernement de la
République française et le gouvernement de Sa Majesté le roi
d'Espagne, s'étant dûs d'accord pour fixer l'étendue des droits et la
garantie des intérêts qui résultent, pour la France, de ses posses-
sions algérTennes, et, pour l'Espagne, de ses possessions sur la côte du
Maroc, et le gouvernement du roi d'Espagne ayant, en conséquence,
donné son adhésion à la Déclaration franco-anglaise du 8 avril 1904,
relative au Maroc et à l'Egypte, dont communication lui avait été faite
par le gouvernement de la République française, déclarent qu'ils de-
meurent fortement attachés à l'intégrité de l'Empire marocain sous la
souveraineté du Sultan. » Cette Déclaration est parfaite; il n'y a pas
un mot à y reprendre. Nous souhaitons qu'il en soit de même de la
seconde partie de l'arrangement, celle qui est secrète et qui, vraisem-
blablement, détermine l'étendue des droits et la garantie des intérêts
que les deux pays se reconnaissent réciproquement* Mais, quels que
soient ces droits et ces intérêts, il n'en résultera jamais atteinte à l'in-
tégrité du Maroc ni à la souveraineté du Sultan. Qu'est-ce à dire?
D'abord qu'il ne peut s'agir d'un partage de territoire ; ensuite que
notre prépondérance actuelle, pas plus que celle de l'Espagne, ulté-
rieure et éventuelle, dans ^certaines régions marocaines, ne peut et
ne pourra s'exercer que par l'autorité du Sultan qui reste et restera
le souverain respecté du pays tout entier. C'est dans sa personne que
se réalisera toujours l'unité du Maroc. Le but que nous nous proposons
avait déjà été fort bien défini dans l'arrangement anglo-français du
6 avril. Le Maroc est un pays qui a été autrefois riche, prospère, puis-
sant et qui peut le redevenir; malheureusement il sou£Ere, depuis de
longues années, d'un mal auquel rien ne résiste, la désorganisation
administrative qui a amené l'anarchie politique. Cette autorité du
Sultan, que nous invoquons, il faut d'abord la restaurer, car sur bien
des points du Maroc elle est purement nominale. L'expérience a
prouvé que le Maroc est incapable de se réformer à lui seul. Sur ce
tronc redevenu sauvage, il est indispensable d'attacher une greffe
européenne. Pour cela, nous mettrons à la disposition du Sultan des
administrateurs, des financiers, des militaires qui rendront peu à peu
au Maroc la vitalité qu'U a perdue. Mais ces éducateurs que nous
Digitized by VjOOQIC
REVUE. — CHRONIQUE. 981
•offrooQLS) le Sultan doit tes accepter librement, et cette partie towto diple-
^natique de notre tâche n'est pas la moins délicate. Noos arons à
convainere le Sultan de la parfaite loyauté de nos intentions à son
-égard, et que nous entendons n'être ni ses maitree, ni même, à pro-
prement parter, ses tuteurs, mdis bien ses collaborateurs dévoués.
Dirons-nous aussi désintéressés? Non, car nous avons intérêt à ce que
le Maroc entre dans les voies de la civilisation, et à ce que ces Toies
lui soient ouvertes par nos soins. Mais, comme Va dit un jour
M. Thiers, on ne peut pas exiger d'une nation, pas plus que d'un
individu, qu'elle renonce à son intérêt particulier : tout ce qu'on peut
lui demander, c'est de le bien placer, et où pourrait-il être mieux
placé que dans l'intérêt général?
Cette conception de notre rôle au Maroc est assurément très
élevée : elle fait honneur à M. Delcassé. Mais, ici encore, ne connais-
sant pas les moyens destinés à la réaliser, ou ne les connaissant que
très imparfaitement, nous devons faire des réserves. On a beau-
•coup parlé de pénétration pacifique. Le mot n'est pas nouveau
assurément, mais la chose le sera si, comme nous le désirons
encore plus que nous ne l'espérons, elle s'exécute jusqu'au bout. Il
faudra pour cela, non seulement l'unité d'action que nous avons re-
vendiquée auprès des autres puissances et dont nous avons obtenu
de leur part la reconnaissance à peu près complète, mais encore celle
que nous aurons à réaliser nous-mêmes, et sur nous-mêmes* Il
faudra coordonner tous les élémens de cette action et leur donner
une iipipulaion unique, ce qui a été malaisé dans tous les temps, et ce
qui l'est encore davantage avec un gouvernement aussi décousu que
le nôtre. La solution du problème marocain n'est pas comprise de la
même manière par les militaires, par exemple, et par les diplomates.
L'Algérie aussi a ses vues particulières. 11 en résulte des tiraillemens
qui ont été plus d'une fois sensibles dans ces derniers temps : puissent-
ils ne pas se reproduire à l'avenir, c'est-à-dire au moment où nous
serons vraiment engagés dans la tâche autour de laquelle nous nous
sommes contentés jusqu'à présent de tourner. Qu'elle soit absolu-
ment réalisable ou non, la pénétration pacifique doit rester notre prin-
<3ipe : nous ne pourrions nous en écarter sans rencontrer des diffi-
cultés et bientôt des dangers de toutes sortes. Ces difficultés et ces
dangers auraient été immédiats, si nous n'avions pas réussi à nous
entendre avec les puissances étrangères le plus directement inté-
ressées aux affaires du Maroc. Nous ne voulons pas dure par là
que ces puissances, inquiètes ou jalouses, se seraient mises directe-
Digitized by VjOOQIC
9S2 REVUE DES DEUX MONDES.
-ment en travers de nos opérations; mais, sans prendre une attitude
nettement hostile, il leur aurait été facile de nous susciter mille obs-
tacles que nous aurions dû tourner ou briser, et le jour serait venu
où nous n'aurions pu y réussir que par la force. A supposer donc que
la pénétration pacifique soit réalisable, elle ne pouvait être réalisée
que dans les conditions indiquées par M. le ministre des Affaires
étrangères. Il fallait, non seulement procéder par ententes directes
avec un certain nombre de puissances, mais encore donner à chacune
d'elles la pleine confiance que la poursuite de nos intérêts ne nous
amènerait pas à sacrifier les siens. Alors seulement nous aurions,
qu'on nous passe le mot, nos coudées franches au Maroc. Après
ritalie, nous avons désintéressé l'Angleterre, après l'Angleterre
l'Espagne, et nous avons sans doute inspiré à celle-ci le sentiment
que c'est encore auprès de la France, en s'adressant amicalement à
son amitié, qu'elle trouvera les plus sûres garanties de ses droits.
A cûté des deux gouvememens^ il est légitime de rendre justice à leurs
représentans diplomatiques. Le but n'aurait probablement pas été
atteint sans l'esprit toujours conciliant et sensé dont M. le marquis
del Muni à Paris, et M. Jules Cambon à Madrid n'ont pas cessé de
donner des preuves; c'est à eux que revient, pour une très grande
partie, le mérite du succès.
Maintenant, nous voici au second acte : ce ne sera pas le dernier.
On annonce que noire ministre à Tanger, M. Saint-René Taillandier^
qui est actuellement à Paris, rejoindra son poste au premier jour et se
rendra très prochainement à Fez où sa présence est désirée. M. Saint-
René Taillandier a déjà réussi à dissiper les premières préventions
qui s'étaient produites dans l'esprit du Maghzen à la nouvelle de
notre arrangement du 8 avril avec l'Angleterre. On s'est demandé à
Fez, avec émotion, avec anxiété, ce que cela signifiait. On voyait bien
que l'Angleterre donnait carte blanche à la France; mais quels étaient
les projets de celle-ci? quel était son but? quels procédés comptait-
elle employer? Il fallait rassurer le Sultan sur nos intentions à son
égard, et c'est ce qu'il faut encore, et toujours, car, avec un souve-
rain naturellement défiant et un pays qui l'est davantage, le résultat
ne peut pas être atteint du premier coup. 11 ne s'agit pas d'imposer au
Sultan im traité, comme nous l'avons fait ailleurs où nous avions
d'autres desseins, mais de lui faire accepter notre collaboration intime
et quotidienne. L'attitude des puissances à notre égard est de nature à
influer sur la sienne. Il ne peut rien faire sans nous, et nous ne vou-
lons rien faire sans lui : dans ces conditions, on doit s'entendre.
Digitized by VjOOQIC
REVUE. — CHRONIQUE. 953
Il ne restera ensuite que les difficultés inhérentes à la réorganisa-
tion administrative et militaire du Maroc ; mais, ne nous y trompons
pas, elles sont immenses. Jamais peut-être, dans notre politique colo-
niale, nous n'en avons rencontré de plus lourdes. Si l'affaire était à
son début, et si nous avions pleine liberté d'esprit pour en discuter
Tactif et le passif éventuels, nous aurions à présenter des observations
qui, aujourd'hui, seraient tardives et inopportunes. Défions -nous
également de l'optimisme et du pessimisme exagérés :1e premier nous
ferait commettre des fautes, le second nous empocherait de rien faire.
Tout en laissant la responsabilité première à ceux qui l'ont prise, tout
en faisant nos réserves sur les parties de nos arrangemens que nous
ne connaissons pas, tout en signalant les écueils qui nous attendent,
il faut bien reconnaître qu'après avoir non seulement accepté, mais
revendiqué pour nous exclusivement l'entreprise de procéder à l'édu-
cation politique du Maroc, et après avoir conclu pour cela des arran-
gemens avec trois grandes puissances, nous sommes engagés. Tout ce
qui peut nous faciliter notre tâche sera le bienvenu, et il est hors de
doute que notre arrangement avec l'Espagne est dans ce cas : qu'il
soit donc le bienvenu, et qu'il reste entre les Espagnols et nous le
gage d'une confiance mutuelle qu'aucun nuage ne saurait troubler.
Lord Rosebery, M. Balfour, M. Chamberlain, ont prononcé, le
premier il y a environ trois semaines, à Lincoln, le second il y a quel-
jours, à Edimbourg, et le troisième, le surlendemain, à Luton, des dis-
cours à travers lesquels l'opinion cherche à s'orienter. Quelles sont
actuellement les opinions économiques de ces troishommes politiques,
et plus particulièrement des deux derniers? Il est à craindre que leurs
paroles n'aient laissé encore quelques obscurités sur la question.
Du discours de lord Rosebery il y aurait beaucoup à dire, car
il traite de plus d'un sujet, mais nous nous enfermons pour le
moment dans un seul. D'ailleurs, depuis que M. Chamberlain a lancé,
l'année dernière, ce qu'on a appelé sa « bombe économique, » l'An-
gleterre n'a pas sérieusement songé à autre chose. On ne saurait
contester à M. Chamberlain le mérite d'être un grand remueur d'idées
et un grand excitateur d'intelligences. Tout ce qu'il fait, tout ce ou'il
dit, a le privilège de secouer fortement les esprits et de les mettre
en mouvement. Il a donné sa démission de ministre tout-puissant
des Colonies, pour avoir plus de liberté dans la défense de son nou-
veau programme : un pareil acte devait assurément frapper les
imaginations. On a su, dès ce moment, que M. Chamberlain et M. Bal-
Digitized by VjOOQIC
954 KEYUE DES DEUX MONDES.
four n'étaient pas complètement d'accord, car, s*Us Fayadent été, le
premier n'aurait pas abandonné son portefeuille; et pourtant qu'ils
Tétaient jusqu'à un certain point, puisque le second n'a pas cessé de
le répéter. Mais jusqu'à quel point ? On le savait mal hier; en. ne le
sait pas beaucoup mieux aujourd'hui. Pendant quelques 'mois,
M. Chamberlain a organisé autour de ses idées une propa^àinde
effrénée. Discours, brochures, démarches de tous les genres, rien Ve
semblait pouvoir épuiser sa dévorante activité. Toutefois un moment
est venu, où il a paru éprouver le besoin de se reposer ou de réfléchir
un peu : il est parti pour TËgypte et, pendant quelques semaines,
le repos qu'il y a pris, après l'avoir si bien gagné, s'est communiqué
à son pays. La trêve ne pouvait pas être de longue durée. M. Cham-
berlain est revenu en Angleterre, toujours prêt à la lotie et mieux
disposé que jamais à la soutenir. La bataille a immédiatement
recommencé. On connaît le plan de M. Chamberlain, et nous nous
garderons bien de Texposer une fois de plus : il consiste essentielle-
ment à créer une union douanière entre TAngleterre et ses cdonies,
à l'avantage de ces dernières ou de quelques-unes d'entre elles, mais
peut-être au détriment de la première, et certainement à celui du
reste du monde.
Lord Rosebery, dans son discours de Lincoln, ^, exprimé plus que
des doutes sur les mérites du projet de M. Chamberlain. Si les colo-
nies, a-t-U dit, avaient pris l'initiative de proposer à l'Angleterre le
régime économique cher à M. Chamberlain, ce serait là un fait qu'il
conviendrait de tenir en grande considération. Lord Rosebery a même
dit qu'il faudrait l'accueillir avec respect. La question devrait être
mise très sérieusement à l'étude. Mais les colonies ont-elle pris cette
initiative ? Point du tout. L'Angleterre seule, ou plutôt If. Chamber-
lain seul a fait toutes les avancés, ce qui laisse beaucoup plus de
liberté pour discuter et pour apprécier le système. Et lord Rosebery
a un certain nombre d'objections à y opposer. Le côté impérialiste du
plan le séduit moins qu'on n'aurait pu le eroire, quand <m se rappelle
la crise d'impérialisme assez aiguë qu'il a traversée, il y a quelque
temps : mais U parait en être revenu. Quoi qu'il en soit, M« Ghamber*
lain s'est senti atteiut par le discours de Lincoln, et il a écrit une
lettre au Times pour en contester les assertions. Il a rappelé toutes
les manifestations que les colonies, ou du moins certaines d'entre
elles, ont faites en faveur du régime douanier proposé par lui. n en
a conclu qu'on ne pouvait pas dire, avec lord Rosebery, qu'elles
n'avaient pris aucune initiative et les avaient laissées toutes à l'Angle^
Digitized by VjOOQIC
RESVUE. — CHRONIQUE. 9S&
terre. Lord Roaebery a répondu que toutes ces manifestations man-
quaient de spontanéité; qu'elles avaient été provoquées, et que, au
surplus, elles ne constituaient nuUetnent une offre concrète. « Nous
savons, a*t-il à son tour écrit au Times, ce (jue, d'après le projet de
H. Chamberlain, nous devons donner ; nous ne savons pas ce que
BOUS devons obtenir en échange. Gela, il; ne nous Ta jamais dit, et
c'est l'essence môme de la question. » Il est naturel, en effet, que les
colonies, lorsqu'on leur offre un avantage, ' l'acceptant. Encore ne
Tont-elles pas accepté toutes, parce que, à côté de l'avantage appa-
rent, quelques-unes ont aperçu la charge correspondante mal dis-
simulée. Toutefois cette charge n'a jamais été nettement établie, et
lord Rosebery était parfaitement en droit de dire: « INous mettons
des droits de 5 à iO pour 100 sur les produits manufacturés étrangers
similaires de ceux que fournissent les colonies, et de deux shillings
par quintal sur les céréales ; que nous donne-t-6n, en retour ? » Au-
cune colonie ne s'en est encore expliquée. Gela étant, lord Rosebery a
exprimé la crainte que le régime préconisé par M. Ghamberlain, bien
loin d'opérer comme un ciment, n'opérât comme un dissolvant entre
la métropole et les colonies.
Ses questions sont restées sans réponse ; mais on annonçait que
M. Ghamberlain préparait un grand discours. L'avant-veille du jour
où [il devait le prononcer, M. Balfour s'est rendu à Edimbourg et il a
pris le premier la parole. Voulait-il atténuer par avance l'effet du
discours de son ancien collègue ? Voulait-il, ce qui est plus probable,
remettre un peu d'union dans le parti auquel le nom d'unioniste
convient si mal depuis quelque temps ? Voulait-il enfin, après l'avoir
longtemps mûri, exposer lumineusement son propre programme?
Bien que son discours ait été très intéressant, M» Balfour n'a atteint
complètement aucun de ces objets, et le dernier moins encore que les
autres. Ge ministre péripatétLcien, sagace à coup sûr, mais prudent, a
encore plus l'art de réserver une partie de son opinion que de la
livrer tout entière. Il a dit bien haut qu'il n'était pas protectionniste,
et que, si le parti unioniste l'était, ou le devenait un jour, il en aban-
donnerait aussitôt la direction. Mais M. Ghamberlain ne proteste-t-il
pas, lui aussi, qu'il n'est pas protectionniste ? Peut-être ont-ils raison
l'un et l'autre, en ce sens qu'ils ne sont pas protectionnistes dans leurs
intentions initiales; mais ils le sont devenus en fait tous les deux,
entraînés par la logique de leurs préoccupations dominantes, et toute
la différence entre eux n'est qu'une question de plus ou de moins.
Cette question n'est d'ailleurs pas indifférente, tant s'en faut: ce n'est
Digitized by VjOOQIC
986 REVUE DES DEUX MONDES.
pas la môme chode d'aller jusqu*au bout de la protection, comme
M. Chamberlain, ou de s'arrêter à moitié route, comme M. Balfour. Ce
dernier a donné sa définition du protectionnisme. « Une politûpie pro-
tectionniste, a-t-il dit, est celle qui vise à soutenir ou à créer des indus-
tries nationales par l'élévation des prix à l'intérieur. » M. Balfour
affirme, très sincèrement à coup sûr, que tel n'est pas son but ; s'il
l'atteint, c'est par un ricochet involontaire ; il se propose seulement
d'user de représailles contre les pays qui font la guerre aux produits
anglais, et on sait qu'il exclut de toute surélévation de droits les pro-
duits alimentaires. M. Chamberlain va plus loin; il frappe les produits
alimentaires, comme les autres ; seulement il dit : « Quand je propose
un droit modéré de 2 shillings ip^rquarter (3 quintaux 24 kilogrammes)
sur les céréales, et de 5 pour 100 sur les autres produits agricoles, ce
n*est pas une taxe, c'est un droit de péage. » Merveilleuse distinction !
M. Chamberlain croit-il sérieusement qu'on change les choses en chan*
géant les mots? Non, sans doute ; toutefois, en partant de la définition
de M. Balfour, il est aussi sincère que lui lorsqu'il affirme à son tour
n'avoir pas pour objet de soutenir ou de créer des industries natio-
nales par l'élévation des prix à l'intérieur. Il veut seulement res-
serrer le tissu de l'Empire qu'il trouve trop lâche. Mais on peut être
protectionniste, comme philosophe, sans le savoir. MM. Balfour et
Chamberlain, l'œil ardemment fixé sur leur but, se font d'égales illu-
sions sur le caractère des moyens quïls emploient pour l'atteindre. Ni
l'un ni l'autre n'ont d'ailleurs répondu aux objections de lord Rosebery.
La seule chose qui ressorte clairement de leurs discours est qu'ils
sont encore moins d'accord que lorsque M. Chamberlain est sorti
du ministère. Leurs intentions, leurs pensées sont difi'érentes, et, à
mesure que le temps passe^ la divergence s'accuse entre eux. Est-il
possible de la faire disparaître? L'Angleterre, y compris ses colonies,
est, en somme, un pays d'opinion : si une opinion s'en dégageait avec
force, il faudrait bien que tout le monde s'inclinât devant elle.
M. Balfour a donc annoncé un projet qui, dans son esprit, devait
donner satisfaction à tout le monde, et non seulement à M. Cham-
berlain, mais encore à lord Rosebery. Il consiste dans la réunion
d'une conférence qui comprendrait des délégués de la métropole et
de toutes les colonies, sans oublier l'Inde, que M. Chamberlain oublie
toujours dans ses combinaisons. Cette conférence répondrait à deux
questions : la première consisterait à savoir si les diverses parties de
l'Empire désirent une union plus étroite, et la seconde à déter-
' miner les moyens et les conditions de cette union. Mors, lord Rose-
Digitized by VjOOQIC
REVUE. — CHRONIQUE. 957
bery n'aurait plus rien à dire. Et quelle objection pourrait faire
M. Chamberlain? Il n'en aurait sans doute fait aucune, quel que soit
d'ailleurs son sentiment intime et profond sur Topportunité de la
conférence, si elle avait dû se réunir tout de suite et s'il avait été
bien entendu que son verdict serait définitif. Mais M. Balfour
n'est pas pressé. Oh! non, il n'est pas pressé, H. Balfour. Quand
la conférence aura donné son avis, il faudra encore le soumettre,
à qui? Aux Parlemens de tous les pays qui y auront été repré-
sentés? Sans doute, mais en passant d'abord par leurs électeurs.
Les électeurs se prononceront les premiers : cela épargnera-aux partis
la peine de chercher des plates-formes électorales. Les Parlemens se
prononceront ensuite. Tout cela sera longl Et puis, que seront les
élections prochaines, en Angleterre môme? Laisseront-elles le pouvoir
aux conservateurs? Ne le donneront-elles pas aux libéraux? La seconde
hypothèse est la plus vraisemblable, et les conservateurs cherchent
à s'en consoler d'avance en caressant l'espoir que les Ubéraux auront
une majorité si faible qu'elle ne leur permettra pas de vivre plus de
deux ans. Mais qui sait? Il y a tant d'imprévu dans les élections!
N'importe : ces délais n'effraient pas M. Balfour, il a cinquante-six ans;
mais ils effraient M. Chamberlain, il en a soixante-huit. £t voilà
pourquoi M. Chamberlain s'est écrié dans son discours de Luton : « Je
ne puis comprendre la nécessité de ce plébiscite, impliquant deux
mandats, deux élections générales sur le môme sujet... Si, après avoir
conclu un arrangement avec vos compatriotes, vous suspendez la
question jusqu'au moment où chacune des législatures coloniales et
celles de la mère patrie auront été réélues, en vue de ratifier un arran-
gement dont le principe avait déjà été accepté, combien de temps cela
durera-t-il ? »
C'est le mot de la situation : il est sorti avec angoisse du fond du
cœur de M. Chamberlain. Gela durera quatre ans, cinq ans, plus peut-
être et, pendant ce temps, il peut se passer bien des choses I Beaucoup
de gens commencent à penser, en Angleterre, que M. Balfour a mis
dans toute sa conduite plus de calcul et, qu'on nous passe le mot, de
malice qu'on ne l'avait cru d'abord ; et que M. Chamberlain, qui espérait
se fortifier, en se libérant par sa sortie du ministère, s'est effecti-
vement affaibli. Ses moyens d'action n'ont évidemment pas augmenté.
Un homme d'une volonté moins énergique pourrait môme éprouver
quelque découragement, mais ce sentiment lui est étranger. Il peut
toutefois s'apercevoir qu'il est plus facile d'entraîner l'Angleterre à
faire la guerre à des républiques lointaines qu'à changer son régime
Digitized by VjOOQIC
958 REVUE I>EB DEUX MONDES.
écoBonA^M. L'avenir 4i son union impérialiste est plus incertain que
jamais. Les deux discours d'CdinibourK et de Luton ont seulement
établi les positions respectives àè HM. BaUour et Chamberlain ; mais
comment évolueront-ils l'un et l'antm? quelle sera la fin d'une partie
aussi compliquée? et quand viendra-t-elle? Nul ne le sait.
La place nous manque pour parler des grèves de Marseille; elles
sont terminées ; c'est tout ce qu'on peut en dire de mien. Après un
mois et demi de chômage, le port de Marseille a reirouvé son activité
habituelle, et nous souhaitons que ce soit pour longtemps. La r^rise
du travail est due à deux causes : à l'entente entre la Compagnie
transatlantique et les inscrits maritimes, entente qui s'est bientôt
étendue aux autres compagnies, et à la fermeté tardive, mais effi-
cace, avec laquelle, après le rejet de la sentence arbitrale par les doc-
kers, le gouvernement a fait respecter la liberté du travail. S'il l'avait
fait respecter plus tôt, la grève aurait duré moins longtemps ; mais
enfin, mieux vaut tard que jamais. Les mesures ont été habilement
arrêtées et vigoureusement exécutées. Les patrons ont annoncé qu'ils
n'embaucheraient que des ouvriers ayant accepté la sentence arbi-
trale : peu à peu, ils y sont tous venus. Après quelques jours de pro-
testations stériles, les meneurs, voyant que tous, les ouvriers leur
échappaient les uns après les autres et qu'il y en avait déjà assez pour
assurer les services du port, ont fait le simulacre d'un dernier réfé-
rendum, qui a réussi mieux que les précédens , et grâce auquel la
sentence arbitrale a été acceptée par les derniers récaldtrans.
Mais nous ne nous faisons pas beaucoup d'illusions sur les senti-
mens des ouvriers. Les inscrits maritimes, dans leur ordre du jour
du 7 octobre, ont déclaré qu'ils se mettraient à la disposition des ar-
mateurs, « en leur signifiant qu'ils n'oublieraient jamais leur attitude. »
En un sens, cela serait désirable. 11 était bon que les contremattresi
les officiers, les armateurs prouvassent que la loi de 1884 était faite
pour eux comme pour les ouvriers, et qu'ils pouvaient, eux aussi, se
mettre en grève. Malheureusement, ce n'est pas ainsi que l'entendent
les ouvrier^. Ils ont cédé par lassitude; mais il y a jusque dans
leur soumission une menace pour l'avenir:
Francis Cbarmbs.
• * Le Direct€2ir'Gérant^
F. Brunbtiâre.
Digitized by VjOOQIC
CINQUIÈME PËRIODE — LXXIV ANNÉE
TABLE DES MATIÈRES
DU
VINGT-TROISIÈME VOLUME
SEPTEMBRE — OCTOBRE
LiTraiflon du 1«' Septembre.
Pages.
La princesse b'ERMiNGE, deuxième partie, par M. Marcel PRÉVOST 5
L'Allemagne catholique entre 1800 et 1848. — III. Les piulfcistes catiio-
UQUES et la Sainte-Alliance, par M. Georges GOYAU . 41
Poésies, par M. Henri DE RÉGNIER 83
Le Gouvernement de la défense nationale. — - La Conquête de la France
PAR LE -pATiTi RÉpi^LicAiN, deuxième partie, par M. Etienne LAMY 95
A travers LA Mandchourie. — Notes de voyahe, par M. le comte VAY DE
VAYA ET LUSKOD 132
Les Maisons de campagne romaines soi s la Ukim m.iyi e et l'Empire, par
M. Edmond COURBAUD 163
Questions scientifiques. — La Stature de l'homme aux divcrses ÉPOQurs,
par M. A. DASTRE. . 198
Revue musicale. — La Musique d'église au tiiéatrf, par M. Camille
BELLAIGUE . 218
Chronique de la Quinzaine, Histoire politique, par M. Francis CHARMES. . 229
Livraison dn 15 Septembre.
La princesse d'Erminob, troisième partie, par M. Marcel PRÉVOST 24Î
Au Congrès d'Amsterdam, par M. J. BOURDE AU 276
L'Allemagne catholique entre 1800 et 1848. — IV. L'Église et les États
PROTBSTANS. L' AFFAIRE DE COLOGNE, par M. GEOROBS GOYAU 302
Digitized by
GoogI(
-çtr
960 REVUE DES DEUX MOxNDES.
La Marins marchande russe. — 1. Les grandes compagnies de navigatiox,
par M. J. CHARLES-ROUX 341
L'Art sien^iois. — A l'occasion d'une Exposition récente, par M. Loris
GILLET 361
A PROPOS DE l'Université populaire, par M. Eugène TAVERMEU 399
Une révolution ub Palais en l'an 1042 a Byzance, par M. Gustave SCHLUBI-
BERGER, de l'Académie des Inscriptions 411
Revue littéraire. — Condorcbt et la Révolution, par M. Re>é DOUMIG. . 446
Revues étrangères. — Le sixième centenaire de la naissance de Pétrarque,
par M. T. DE WYZEWA 458
Chronique DE la Quinzainb, Histoire politique, par M. Franus CHARMES. . 4^9
LiTralflon da 1*' Octobre.
La princesse d'Erminqe, dernière partie, par M. Marcel PRÉVOST 481
Le Gouvernement de la défense nationale. — La Conquête de la France
PAR le parti répÛbucain, troisième partie, par M. Etienne LAMY .... 520
Les Fausses conséquences morales et sociales du darwinisme, par M. Alfred
FOUILLÉE, de l'Académie des Sciences morales 546
La Grande Mademoiselle. — V. Le roman avec Lauzun. — Le drame, par
Arvède BARINE 575
La Marine marchande russe. — IL Les bassins et les ports. — Réformes
ET lois nouvelles, par M. J. CHARLES-ROUX 616
La Politique de l'unité morale, par M. François DE WITT-GUIZOT. . . . 652
Poésies, par VÉGA 618
Un nouveau volume d'Ada Negri : Mateimiléf par M. Edouard ROD $86
Revue scientifique. — Les Nains devaîit la médecine, par M. A. DASTRE. . 695
Chronique de la Quinzaine, Histoire poutiqdb, par M. Francis CHARMES. . 109
Livraison da 15 Octobre.
Souvenirs d'un diplomate. — Récits ei- portraits du Congrès de Berlin. —
1. Les Origines et la Constitution du Congrès, par M. le comte Charles
DE MOtJY 121
L'()EuvRis DE Pierre de Ronsard, par M. Ferdinand BRUNETIÈRË, de l'Aca-
démie française 151
Le Gouvernement de la défense nationale. — La Conquête de la Franck
par le parti républicain, dernière partie, par M. Etienne LAMY 805
La Route s'achève, première partie, par M. Jean SAINT-YVES 836
Le Ministère perpétuel, par *** 815
En Mandchourie et en Corée. — Notes de voyage, par M. le comte VAY DE
VAYA et LUSKOD 897
Revue littéraire. — Shakspeare et la Critique française, par M. René
DOUMIC U23
Revues étrangères. — La fille du poète Vincenzo Monti, par M. T. DE
WYZEWA * ^^^
Cbroniqub de la Quinzaine, Histoire politique, par M. Francis CHARMES . •
Paris. — Tjp. Philippe Rb:<ouajid, 19, rue d«t SaiiitfPércs. — 4i673.
Digitized by VjOOQIC
«:tô.
REVUE
DBS
W 2 1904
DEUX MONDE S^^
FRANÇOIS BULOZ, FONDATEUR
LXXIV ANNÉE. — CINQUIÈME PÉRIODE
TOME VINGT-TROISIÈME
4* LIVRAISON
15 OCTOBRE 1904
PARIS
15| rue de l'Universitéi 15
LONDRES
BAILLIÈRE TINDALL & COX
8, Henri otta «trcet, Straud.
P. ROLANDI I HACHETTE & C®
20, Berners-streoc, Ox/'ord-9tre«t. I 18, King Williain-iireet, Cliaiing-Cross.
DULAU & C®, 37, Soho sq. — DAVID NUTT, 57, Long Acre. — A. SIEGLE, 30, Lime Sirool
NILSSON & C**, 16-18, Wardour street, W.
SAINT-PÉTERSBOURG, zinserung, société m. o. wolff, c. ricker, viollet.
MOSCOU, gautikr, wolff. ODESSA, Rousseau.
VARSOVIE, gebethner et wolff, viollet. ATHÈNES, nilsson.
BRUXELLES, RAMLOT, n. lebègue et c'^ LIÈGE, J. bellens.
LA HAYE, BELINFANTE FRÈRES. ROME, BOCCA, LOESCllER.
TURIN, BOCCA, CASANOVA. MILAN, BOCCA, FLORENCE, vieisseux.
BERLIN, BROCKUAUS, ASUER.
LEIPZIG, BROCKHAUS, A. TWIETMEYER, LE SOUDIER, MAX RUBB.
VIENNE, BROCKUAUS, g. frick, gérold et c'"". BUCAREST, sotuscqek et c^*.
STOCKHOLM, c. fhitze, GENÈVE, pu. durr.
MADRID, CAPDEviLLE. BARCELONE, verdaguer. LISBONNE, rodrigues.
BUENOS-AYRES, c. m. joly y &, LA HAVANE, miguel alorda.
NEW-YORK, christern, brentano, sampers, stechert, the international news c**.
BOSTON, carl schoenhof, tue new england news c^.
Digitized by VjOOQIC
LITTÉRATURE FRANÇAISE ET ÉTRAJiCftRB
HISTOIRE, POLITIQUE, PHILOSOPHIE, VOYAGES, SOIgNCES, BEAUX-ARTS
LIVRAISON DU 15 OCTOBRE 1904
A«««
r. — SOUVENIRS D'UN DIPLOMATE. — RÉCITS ET PORTRAITS DD
CONGRÈS DE BERLIN. — I. LES ORIGINES ET LA CONSTI-
TUTION DU CONGRÈS, par M. le comie Cliarles de
Moîiy. 721
H. - L'OEUVRE DE PIERRE DE RONSARD, par M. Ferdisaod
Brvnettère» de l'Académie française. 751
III. - LE GOUVERNEMENT DE LA DÉFENSE NATIONALE. — LA
CONQUÊTE DE LA FRANCE PAR LE PARTI RÉPUBLICAIN,
DERNIÈRE PARTIE, par M. Etienne liamy. &:^
IV. - LA ROUTE S'ACHÈVE, première partie, par II. fiean (iaint-
Yires. 835
V. — LE MINISTÈRE PERPÉTUEL, par ***. 875
VI. — EN MANDCHOURIE ET EN CORÉR. — NOTES DE VOYAGE, par
M. le eomie l^ay de l^aya et I^asltod. 897
VIL _ REVUE LITTÉRAIRE. — SHAKSPFARE ET LA CRITIQUE
FRANÇAIS i:, par 11. Bené Donnile. 933
VIII. — REVUES ÉTRANGÈRES. — LA FILLE DU POÈTE VINCENZO
MONTI, par M. T. de ^Vysewa. 935
]X. — CHRONIQUE DE LA QUINZAINE, HISTOIRE POLITIQUE, par
il. Franclii Ciiarmes* 947
X. — BULLETIN BIBLIOGRAPHIQUE.
LA REVUE DES DEUX MONDES
PUBLIERA DANS SES PROCHAINES LIVRAISONS
Monsieur Chambalot, par M. PAUL ADAM. — Le Prisme, par MM. PAUL
ET VICTOR MARGUl':raTTE. — L'Isolée, par M. REiNÉ BAZIN, de l'Académie
française. — Claire, par M. le vicomte E.-M. DE VOGUÉ, de l'Académie
française.
Toute b^aduction ou reproduction des travaux de la
REVUE DES DEUX MONDES
est interdite dans les publications périodiques de la France et de Vétranjer
y compris la Suède, la Norvège et la Hollande.
Google
DigitizedbyV^OOQ
BULLETIN BIBLIOGRAPHIQUE
Neuf ans de souvenirs d'un ambassa-
deur d*Autrlclie-lIongrie à Paris, par
le comte de Hûbner, i vol. itt-8*; Pion,
Le second volume des Souve&irs du comte
de Hûbner, consacré aux années 1857, 1858
et 1859, nous donne, au Jour le jour, et dans
toute leur sincérité, les impressions d'un
témoin qui assiste, Impuissant et navré, aux
événemens qui devaient avoir des suites si
tragiques pour Favenir et les destinées des
deux pays, en assurant, par ailleurs, le
principe des nationalités et en provoquant
la rupture entre la France et rAutriche. La
politique extérieure, chère au sentimenta-
lisme de Napoléon 111 et qu'il s'efforça
d'imposer à sa diplomatie, les fautes com-
mises par son gouvernement qui prépare la
guerre d'Italie, y sont exposées par l'ancien
ambassadeur de l'empereur François-Joseph
dans toute leur gravité, avec la prévision
des déplorables conséquences quelles de-
vaient entraîner. C'est la constante préoccu-
Sation du comte de Htibner, qui la traduit
ans toutes ses réflexions, dans tous ses
rapports. Son Journal constitue une déposi-
tion accablante pour le second Empire.
Les Primitifs à Bruges et à Paris, par
M. Georges Lafenestre, 1 vol. in-8»; Li-
brairie de TArt ancien et moderne.
Le succès obtenu par les dernières expo-
sitions d'artistes primitifs, celles de Bruges
et de Paris, de Sienne et de Dusseldorf
montrent à quel point non seulement les
amateurs d'art, mais le public se trouvent
bien préparés à en saisir le charme et en
comprendre la valeur. Autant qu'aucun autre,
et avec la compétence que l'on sait, M. Lafe-
nestre a contribué a les faire connaître et à
montrer les qualités qui les distinguèrent, et
ce qu'on doit surtout admirer dans leurs
œuvres comme dans celles des maîtres plus
anciens qui les ont précédés, les artistes des
Flandres et de Hollande. Mais ce n'estpas
aux lecteurs de la Revue qu'il est besoin de
faire l'éloge de ces belles et solides études sur
les vieux maîtres de France et des Pays-
Bas, dont quelques-unes des principales ont
paru ici même. On n'y retrouvera sans doute
que les échos, bien affaiblis, des impressions
et des idées partagées par un grand nombre
de nos contemporains, mais on y consta-
tera aussi, ce qu'a voulu l'auteur, que ces
impressions et ces idées ont des origines
déjà lointaines.
Le Journal de bord d'un Aspirant, par
Avesnes, 1 vol. in-18; Pion.
Un janne aspirant que son rude métier
n'empêche pas d'avoir l'&me portée à la
rôvene nous raconte son premier voyage à
bord du Duguay-Trouin, Le Journal se re-
commande aux lecteurs par la fraîcheur et
la vivacité des sensations. Maintes descrip-
tions révèlent un talent déjà mûr, et font
songer de loin aux belles pages de Loti. On
lira avec émotion le récit de la mort et de
l'enterrement du pauvre gabier. Le poète
est doublé d'un observateur : c'est ainsi
qu'aux Etats-Unis, l'aspirant étudie le milieu
social ; il le définit dans cette antithèse ex-
pressive : un cosmopolitisme national. En-
suite, — comme il faut être de son âge, —
le Journal est envahi par un essaim de
i'eunes Américaines, qui lui donnent une al-
ure tout à fait amusante et font passer le
lecteur par une série d'impressions aussi
pittoresques que variées. |
Les Russes en Extrême-Orient, par
M. Paul Labbé, 1 vol. in-18 ; Hachette.
La transformation, par le Transsibérien
et la Transmandchourien, d'un pays plus
grand que l'Europe, presque inexploré, il y
a peu d'années encore, et qui, désormais,
est devenu un vaste marché ouvert au com-
merce du monde entier, où de grandes
villes se sont fondées, des champs sont
cultivés, des industries de toutes sortes se
sont établies, des mines sont expIoité<><«,
cette œuvre russe an Asie, — œuvre considé-
rable de civilisation, — commence à éiro
connue par les statistiques et les rapports
officiels comme par les récits de nombreux
voyagears. Mais, entre tous, le livre de
M. Paul Labbé, qui a entrepris sur l'Extrême-
Orient des études poursuivies depuis bien
des années; qui a vécu en Sibérie, en Mand-
chourie, au Japon, qui a pu voir de près, à
la veille même de la guerre russo-japonaise,
les hommes et les choses, se distingue par
l'exactitude et la variété des détails et des
faits, et présente un caractère à lajois
historique et pratique.
Éludes de littérature canadienne
française, par M. Charles ab der Halden,
I vol. ; de Rudeval, Paris.
II a été souvent question du Canada au
double point de vue historique et pitto-
resque; on connaît moins la littérature
d'un pays resté français de langue, de reli-
gion et de Cflsur au milieu des sociétés an-
Î;lo-8axonnes de l'Amérique du Nord. Aussi
aut-il remercier M. ab der Halden du soin
et de la conscience avec lesquels il enre-
gistre l'histoire modeste, mais très intéres-
sante néanmoins, des lettres canadiennes.
Le Canada a produit des historiens, des
Poètes, des romanciers, despublicistes, dans
œuvre desquels la critique peut glaner de
belles et bonnes pages : Garneau, Crémazie,
Aubert de Gasne, plus récemment Gérin-
Lajoie, Fréchetle, labbé Casgrain, d'autres
encore, des femmes distinguées dans le
nombre. M. ab der Halden leur consacre
des études excellentes. L'orinnalité man-
que un peu à ces Français «sués qui ne sa-
vent encore que se souvenir; mais, comme
le fait remarquer M. L. Herbette dans une
éloçiuente préface, ce qui serait chez nous
redite de vieillesse est là-bas renaissance du
λassé qui se transforme. La Tie saine du
ravail et de Taciion, l'air nouveau, l'espace
sans limites pourront im jour rénover le
plant français.
Le dernier Mammouth, par M. Raymond
Anzias-Turenne, 1 vol. ; Calmann Lévy.
M. Auzias-Turenne est un des rares con-
teurs de récits héroïques et de périlleux
voyages oui ont vécu ce qu'ils écrivent.
Nous n'afnrmons pas qu'il ait tout de bon
capturé le dernier mammouth dans l'affreuse
caverne où les suprêmes convulsions du
monstre produisent l'effet d'un cataclysme ;
mais sa vie dans l'Alaska, et sa connaissance
approfondie de tout ce qui est américain lui
ont permis de rendre vraisemblable et pas-
sionnément intéressante la fabuleuse aven-
ture qui aboutit à l'heureux mariage du
peintre Raoul Le Fort et de la charmante Eva
Corliss, la fille du Roi du fer. Le livre n'est
pas seulement amusant, il est moral puisqu'il
enseigne que » le dollar est un moyen, non
un but » et prouve que « la seule vraie joie
de l'homme en cette vie est l'action. •
Digitized by
Google
La REVUE DES DEUX MONDES parait le T et le 15 de chaque mosJ
PRIX DE L'ABONNEMENT
PARIS, SEINE, SEINE-ET-OISE.
DÉPARTEMENTS
ÉTRANGER
Un an, 60 fr. — Sir mois, 20 fr. — Trois mois, 14 fr.
— 50 fr. — 29 fr. — 15 fr.
— 02 fr. — 32 fr. — 17 ir.
AGEN BotTCRKRON. Fkrran.
A IX KKMONr)KT-AuniN.
ALGKR JouKUAN.
AMIKNS Rkuonnet, Rcmiont.
ANGERS Gkrmain et Grassin.
ANNKCÏ Gardet.
AKRAS Skgadd-Lamcbl.
AUXERRE .... I.ANiKR.
AVIGNON AssALRix.
BAR-LEDUC .. Coixot.
BASTIA Ollo
BORDEAUX. ..j[!^*^-*J-^,p,^,
BOURGES A. AuxRNFANS.
BREST Frbd. Robkrt.
CAEN L, JoUAN.
CAKCASSONNK.. J.A.TOOX frferOS.
CHALONS s MAIlNi:. A. DkNIS.
CHAMBERY. .. Pcrrin.
CHAUI.EVn.I.E. . l'.MILE RunilN.
CHARTRES... . Saint-Pikrrk.
FRANCE
CHERBOURG. . A. Marqobrib.
COIITANCKS... E. Sai.rttks fila.
DIJON NOORRT.
Douai Lauverjat et Bocrceois
É 1*1 N Ali FUOKRBISBN.
GRENOBLE.... Falqub et Perbin.
LE HAVRE.... j^^-»^,",.,,.
LE MANS Saint-Dbnis.
LILLF: Tallandikr.
LIMOGES Palisson.
T Yf\K jHERMooz.CuiitnetMASSON.
^"^^^ }V'«AVIAT.
(Adukrtin et C'«.
MARSEILLE.. .^Blancard. Rcat.
(Caruonf-tx.
MONTPEM.IKR. . C0DLKT.BbCN,P0UJ0L.
NANCY Guosjkan-Maupi.m.
N A NT ES Vkloppé, Vikr.
NICE Jougi.a, Gai.ksnani.
NIMES Lavagnk-Pkyrot.
NIORT Ci.ov7m.
ORLÉANS PELi.Eaan.
PAU Lafoîç.
POITIERS Marche et Lrraia
RKMMC iMiCHAOD.
*^*^^**^ I M atqt-Braînb.
RENNES Plihon oi Hoïixat.
ROUEN A. Ijbsthixgast.
S'-Él lENNE. . . Chbvalub»,
SEDAN E. JouRDAH.
TOULON RoMÈBB.
TOULOUSE... . D»i« A. et N. B«tnr.
^^^^ IVerkbaux.
TROYES Gris.
VALENCE DURBAU.
VALENCILNNKS. LkMAITRS, GuBw
VERSAILLES.. Bbrhard.
ALLEMAONE
(Direction des Postes.
BERLIN <Brockhau», Ashkr.
(Lk Soddikr, Sciikkbr.
(Brockhaus.MaxRuub.
LEIPZIG ^A. Twie;tmeybr.
(U Socdikr, Tehrsson.
STUTTGART... H. Le Soudskr.
FRAN'CFOIIT S-MEIN. \V. RoMMKL.
ALSACE-LORRAINE
STRASBOURG
MULHOUSE...
.( Ammrl.
ITriîuttbl rt WQrtz.
Stuckklbkkvjkr.
Lib. Pbtry.
ANGLETERRE
/Hachbtte, Dulau.
\NUTr, ROLANDI.
LONDRES. . .JBaii.ukrr TiNDAL.
l Williams et NoïtciATW.
AUTRICHE-HONGRIE
IBrockhads. Ghrold.
Frick. Lii SouniBR.
Braumullkr et fils.
TRIESTE J. Dasb, Hirschkeld.
ÎRkvAi, A. Lappert.
SlN.^KR et WOLFNKR.
Le SooDiBa, BaocRiuus.
BELGIQUE
BRUXELLES. . jsc'^H^EPE'îia^'^^^'^''"'
LIÈGE J. Bellbns.
ANVERS FoRST.
MONS Dacquin, Magkrman.
DANEMARK
COPENHAGUE. Fred. Host.
EGYPTE
ALEXANDRIE. Schût.rb, Metgnan.
LE CAIRE Barbikr, Dikmkr.
ÉTRANGER
ESPAGNE
MADRID Capdbvillb, F. Fa.
BARCELONE . . J;Vrrdagurr.
jRlCUARDlN.
GRÈCE
ATHÈNES NiLSSON.
HOLLANDE
LA HAYE Brlinfantb frères.
.\MSTB:RDAM. . Belinfantr,Fktkkma
ROTTERDAM. . Kramkrs.
ITALIE
ROME (BoccA.MoDRsMKNnKî.,
I LOESCHER. TrKVHS.
^"'^^ ITrKVBS, NiLSSOÎt.
GENES Bkuf.
NAPLES pRAss, Marghibri.
TURIN jBoccA, Brero.
(Casanova.
VENISE MuNOTRR.
PORTUGAL
LISBONNE Rodrigdrs.
ROUMANIE
BUCAREST SoTHSCHBK.
RUSSIE
S«-PETERSBOURGj^, y^j^KER. ViOLI.KT.
xrncpnTT Gautier. R. Vioi.lkt
^^^^^OU JM. O. WOLFF.
(Gebethner et Woi-ff.
VARSOVIE ^Sknkwald, Vior.i.ET.
(Orgrlbrand.
ODESSA G. RoDssBAU.
BATOUM NiKOLADZB.
RIGA Kymmel.
SUÈDE ET NORVÈGE
STOCKHOLM. . C. Fritzb.
CHRISTIANIA. W. Cappelrn.
8UI88E
GENÈVE [Phîupp» D«m.
BERN E Frakckb et C».
LAUSANNE Bbtîda.
BALE Gkorô et C-.
VEVEY £. ScULESIKâBS*
TURQUIE
CONSTANTINOPLB HBYD&tCB.
SALONIQUE... NiLssoN.
SMYRNE Abajoli.
PAYS D'OUTRE.MER
ChRUTBRX , S4M1>E3IS.
NEW- YORK. .. Brentano. STtcKii.:
iTiie iHUraaiiâUi ifvi v*.
sA«.K»*Kc.sco.i;'^-xifi;;;-«,£-.
N"»-ORLÉANS. Tfae Nf*-OrlMBi ww C.
BOSTON . ... l''^*'* Rew-lijplaai Efn C.
(SouoE.NriuF.
SAINT-LOUIS . TiiE .s -U»ui5SJTi3 O.
M ONTR E A L . . . The Mon tr^a l m^t?
TORONTO True loiiOMO >feirsL\
LA HAVANE. . Migukl ALogm.
MEXICO C. BoURKT.M.GCILLBfT
RIO DE-JANEIRO. jî^^^^j^'^»^^^ ^ ^
SAO-PAULO... A.-L. GvKuvrx.
SANTIAGO iSERVAT, MiRA.nai.
VALPARAISO. NiB.MK¥Bii. lo^-eac.
M0NTKVIDEO.i!i--^-J-î,.
CARACAS Pi.ANxnAKTiVK;.i.TJS. '
MELBOURNE.. \V. Roberts>5. t
«OGOTA iS."rr"
SAIGON A. NroouEB-
PGRT-AU-PRiNCE. A. GuTor.
BATAVIA G. Koi.FF et C».
Typ. pRiLiPPB Renoua ao, iê, rue deB Sailnts-Pèrai.
Digitized by
Google
Digitized by VjOOQIC
Digitized by VjOOQIC
Digitized by VjOOQIC
p
1993
Digitized by GoOglC ^1